Economie internationale
La Doc. française

I.S.B.N.sans
138 pages

p. 63 à 102
doi: en cours

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no 96 2003/4

2003 Économie internationale

Les indices des conditions monétaires

Ludovic Aubert  [1]
Cet article fait le point et clarifie le concept et l’utilisation des indices des conditions monétaires (ICM), dont le principe est d’agréger différentes variables monétaires et financières en un indicateur unique. Si les ICM paraissent pouvoir fournir une information pertinente, celle-ci doit être correctement délimitée en fonction de l’utilisation qui en est faite par la banque centrale, comme cible opérationnelle ou simple indicateur, et des chocs qui touchent l’économie. En tant qu’indicateur des conditions monétaires, et non pas de l’orientation de la politique monétaire, la lecture en variation de l’ICM est en mesure d’indiquer le degré d’assouplissement ou de durcissement des conditions monétaires, qui, de part sa construction doit permettre de mesurer la contribution des orientations des conditions monétaires au cycle.
Classification JEL : E52 ; E58 ; F41.Mots-clés : indice des conditions monétaires, politique monétaire, taux de change, mécanisme de transmission, chocs.
This article seeks to review and clarify both the concept and use of Monetary Condition Index (MCI’s), which seek to integrate different monetary and financial variables in a single indicator. Whilst the MCI’s appear capable of supplying pertinent information, this should be considered limited as a function of the MCI’s use by the central bank, as operational target or simple indicator, and the shocks which effect the economy. As an indicator of monetary conditions, and not of the orientation of monetary policy, the reading in variation of the MCI gives an indication of the degree of softening or hardening of monetary conditions, which, given it’s construction should allow the contribution to the cycle of the monetary condition orientation to be measured.
JEL Classification : E52 ; E58 ; F41.Keywords : monetary conditions index, monetary policy, exchange rate, transmission mechanism, shocks.
Date de réception de l’article : 14 mai 2002
Date d’acceptation pour publication : 21 janvier 2003
Le principe de l’ICM est de synthétiser en un indicateur unique les variables monétaires (et financières), en accordant à chacune un poids proportionnel à son influence sur une variable référence intéressant la politique économique, par exemple l’activité ou l’inflation. La forme simple de l’ICM ne combine que le taux d’intérêt réel à court terme et le taux de change effectif réel. Cependant, en lien avec l’ensemble des mécanismes de transmission pertinents de la politique monétaire, le concept peut être étendu par l’inclusion d’autres variables financières (taux long, cours boursiers…) afin de construire des Indices des Conditions Monétaires et Financières (ICMF).
Avant tout, un ICM doit être vu comme un indicateur du degré d’assouplissement ou de durcissement des conditions monétaires, qui, de part sa construction permet de mesurer la contribution des orientations des conditions monétaires aux variations de l’inflation et/ou de l’activité. Pris indépendamment d’un quelconque niveau de référence (à savoir le niveau optimal de l’ICM), sa lecture graphique en variation permet de déduire le sens dans lequel les conditions monétaires et financières affectent la variable référence. C’est dans ce sens qu’il est aujourd’hui le plus couramment utilisé.
L’ICM ne constitue pas un indicateur de l’orientation de la politique monétaire : les conditions monétaires effectives dépendent pour partie d’autres facteurs que ceux que contrôlent les autorités monétaires. Par exemple, toutes choses égales par ailleurs, une élévation des cours boursiers s’apparente à un assouplissement des conditions monétaires prises au sens large. L’ICM ne doit pas être conçu comme un prédicteur des développements futurs de l’activité et de l’inflation, car des chocs autres que ceux pris en compte par les variables monétaires et financières peuvent exercer une influence sur le cycle (demandes publique et étrangère, chocs d’offre…).
L’intérêt principal de l’ICM est d’agréger plusieurs variables (le taux d’intérêt et le taux de change sous sa forme la plus simple, plus les taux longs, les cours boursiers… sous une forme plus élaborée) pour en faire un indice synthétique a priori “plus riche” que chacun des éléments pris isolément. Dans cette optique, il apparaît que la pertinence de cet indicateur s’accroît avec son enrichissement. En contrepartie, plus le champ des variables retenu est large, moins l’indicateur obtenu est contrôlable par les autorités monétaires. Pour cette raison, les banques centrales du Canada et de Nouvelle-Zélande, à l’origine du concept d’ICM, qui ont fait de celui-ci la cible opérationnelle de leur politique monétaire, ont retenu une approche étroite des conditions monétaires (limitée à une combinaison du taux d’intérêt court et du taux de change). Dans ce cadre, elles utilisent leurs instruments (en pratique, le taux d’intérêt directeur) afin d’influencer le niveau des conditions monétaires et de le rapprocher du niveau jugé souhaitable compte tenu, par exemple, des perspectives d’inflation ou de la demande.
L’utilisation de l’ICM prend donc tout son sens lorsque sa construction est adossée à un modèle macroéconométrique. Un tel modèle permet d’évaluer la réponse de l’économie aux chocs ainsi que la trajectoire optimale de l’ICM, ouvrant éventuellement la voie à des recommandations de politique économique. En effet si, l’ICM apporte une information de nature descriptive sur la contribution des conditions monétaires au cycle, il ne renseigne pas, pris isolément, sur le caractère adapté ou non de cette contribution. Aussi, pour que l’ICM soit réellement utile pour la politique économique, il faut pouvoir rapporter son niveau effectif à un niveau jugé souhaitable, lui-même variable dans le temps. Néanmoins, les expériences des banques centrales du Canada et de Nouvelle-Zélande montrent que l’utilisation d’un ICM comme cible opérationnelle est délicate du fait des relations complexes entre le taux d’intérêt et le taux de change d’une part et entre l’ICM et la variable macroéconomique de référence d’autre part. En outre, la réussite d’une politique d’ICM dépend grandement de la compréhension aussi bien par la banque centrale que par les marchés des chocs qui frappent l’économie.
Il reste que la construction d’un ICM se heurte à plusieurs difficultés, conceptuelles pour certaines, empiriques pour d’autres. Concernant les aspects conceptuels, il convient de s’interroger d’une part sur quelle variable de référence (activité ou inflation) l’élaboration de l’ICM est fondée et d’autre part de choisir entre une expression nominale ou réelle de l’ICM. Le choix de la variable de référence retenue, comme nous le verrons, n’est pas neutre quant aux pondérations accordées au taux d’intérêt et au taux de change dans la construction de l’ICM, compte tenu de l’impact différencié dans leur intensité et leur célérité des conditions monétaires sur les prix et l’activité. Il ressort, toutefois, que la plupart des travaux adossent la construction des ICM à l’estimation de courbe de demande agrégée. Ce serait ainsi un moyen pour la banque centrale disposant d’une cible d’inflation de considérer plus spécifiquement les facteurs d’inflation durables transitant par l’output gap. Il paraît également davantage pertinent de présenter des ICM réels que nominaux, ces derniers pouvant envoyer dans certaines circonstances des signaux fallacieux sur l’état et/ou l’évolution des conditions monétaires. Par exemple, dans les années soixante-dix le niveau très élevé des taux d’intérêt nominaux s’accordait avec des conditions monétaires en réalité très accommodantes (taux d’intérêts réels faibles voire négatifs).
Les difficultés empiriques, quant à elles, concernent principalement la détermination des pondérations attribuées à chacune des composantes de l’indice et le choix des valeurs de référence. Considérons le cas d’un ICM adossé à la demande globale, l’option retenue dans la majorité des études. Trop souvent et trop rapidement, le poids relatif accordé au taux de change est approximé par le degré d’ouverture de l’économie considéré, sans que soit tenu compte de l’horizon auquel se place la banque centrale ou d’autres spécificités plus structurelles de l’économie. Pour cette raison, nous construisons un ICM France, en estimant pour différents horizons les pondérations attachées aux taux d’intérêt réels et au taux de change réel à l’aide du modèle MESANGE (modèle macroéconométrique de la direction de la Prévision). L’estimation réalisée suggère que le calcul élémentaire se rapportant au degré d’ouverture de l’économie fournit une approximation convenable dans le cas de la France. Le poids relatif du change par rapport au taux d’intérêt serait de l’ordre de 0,3 (ce qui est équivalent à retenir un taux d’ouverture pour la France de l’ordre de 30%). Une autre difficulté réside dans l’estimation des variables “d’équilibre” non observables entrant dans une fonction de demande traditionnelle exprimée en écart, à savoir les productions potentielles domestiques et étrangères, les taux d’intérêt et de change d’équilibre.
Cet article expose dans un premier temps le principe des ICM et en éclaire l’interprétation lorsqu’il n’est vu que comme un indicateur. Puis il précise les contours, les exigences et les limites d’une bonne utilisation de l’ICM comme cible opérationnelle. Les difficultés conceptuelles et empiriques qu’il conviendrait d’éviter lors de la construction d’un ICM sont ensuite évoquées avant d’envisager la construction d’un ICM France à partir du modèle macroéconométrique MESANGE dans le but d’apprécier la contribution des conditions monétaires au cycle français de la dernière décennie. Enfin, l’article se termine par une représentation et une comparaison de l’évolution des conditions monétaires en zone euro et aux États-Unis depuis janvier 1999.
 
Principe et interprétation des indices des conditions monétaires (ICM)
 
 
Le principe de l’ICM est de synthétiser certaines des composantes des conditions monétaires en un indicateur unique
Le principe des ICM est de synthétiser certaines des composantes des conditions monétaires en un indicateur unique. L’idée sous-jacente est de ne pas évaluer celles-ci à la lumière d’une variable unique prise isolément, par exemple le taux d’intérêt de court terme comme cela est parfois fait. Leur genèse repose donc sur la reconnaissance de la pluralité des mécanismes de transmission monétaire. Les conditions monétaires prévalant à une période donnée affectent en effet les comportements et l’économie réelle par de nombreux canaux. [2]Les taux d’intérêt, court et long, affectent directement les décisions de consommation et d’investissement. La distribution de crédit, le niveau des liquidités et les prix des actifs agissent également sur la demande interne. Le taux de change influence les exportations nettes et l’inflation importée. D’un contenu en information plus riche que chacune des variables prises séparément, l’ICM doit ainsi aider à éviter des erreurs d’appréciation, comme cela pourrait par exemple être le cas dans une situation où le taux d’intérêt court et le change effectif suivent des trajectoires qualitativement divergentes.
Sous sa forme la plus simple (la plus étroite aussi) et originelle, l’ICM se limite à la combinaison de deux déterminants essentiels : le taux d’intérêt réel à court terme et le taux de change effectif réel. Il est alors construit par moyenne pondérée des écarts de ces deux variables relativement à des valeurs de référence. Formellement, il s’écrit sous la forme :
r est le taux d’intérêt réel à court terme, q le taux de change effectif réel [3], rbase et qbase des valeurs de référence, et θr et θq des coefficients d’impact.
L’ICM accorde à chaque variable un poids proportionnel à son influence sur une variable référence, par exemple l’activité ou l’inflation [4], à un horizon prédéfinie. Les coefficients θr et θq reflètent alors l’impact des variations du taux d’intérêt réel et du change effectif réel sur l’objectif, le ratio θq/θr indiquant le poids relatif attribué au change relativement au taux d’intérêt. Ainsi, un ratio de 3 pour 1 (obtenu par exemple pour θr = 1 et θq = 1/3) signifie qu’une variation de 100 points de base du taux d’intérêt réel, à change effectif réel inchangé, a le même effet sur la variable objectif qu’une variation de 3% du taux de change effectif réel, à taux d’intérêt réel inchangé.
Néanmoins, l’ICM invite à retenir une conception large des conditions monétaires de manière à intégrer l’ensemble des canaux pertinents par lesquels les conditions monétaires affectent l’activité et/ou les prix. Dans cette perspective, l’indicateur de base, construit à partir du taux d’intérêt court et du taux de change, peut être élargi par la prise en compte de variables monétaires et financières supplémentaires. En fait, la construction de l’ICM peut reposer et également évoluer (via ses pondérations qui continuent à refléter l’impact de ses différentes composantes sur la variable référence) avec l’ensemble des mécanismes de transmission monétaire (non négligeable) œuvrant dans l’économie considérée. À ce titre, on peut envisager d’introduire notamment :
  • le taux d’intérêt de long terme, principal déterminant de l’investissement productif [5] ;
  • le prix des actifs boursiers et immobiliers, qui peuvent influencer la demande domestique par l’intermédiaire d’un effet de richesse, d’un effet “bilan” (à l’origine du mécanisme d’accélérateur financier) via l’impact sur la valeur des collatéraux (Smets, 1997 ; Bernanke et Gertler, 1999, par exemple) ou d’un effet Q de Tobin ;
  • d’autres variables monétaires ou financières, comme la croissance du crédit (Artus, 2001) ou celle de la masse monétaire.
Ainsi élargi, l’ICM est souvent qualifié d’indice des conditions monétaires et financières (ICMF) [6]. Sous des formes diverses, ICM et ICMF sont fréquemment évalués et mobilisés par les services d’études du secteur privé (Goldman Sachs, JP Morgan), un peu plus occasionnellement par les organisations internationales (OCDE, FMI). Il est vraisemblable qu’ils sont aussi calculés, avec davantage de discrétion, par un grand nombre d’administrations gouvernementales et de banques centrales. Au plan académique, le concept d’ICM reste relativement confidentiel et assez peu développé.
Une extension supplémentaire de l’ICM consiste à y inclure une mesure de l’impulsion budgétaire, telle que la variation du déficit structurel, de façon à obtenir un indicateur du policy mix (Artus, 1998). En fait, de même qu’on verra que l’ICM est bien un indice des conditions monétaires, et non de la politique monétaire, il serait plus exact de parler ici d’un indicateur des conditions macroéconomiques, plutôt que du policy mix.
Un ICM est un indicateur du degré d’assouplissement ou de durcissement des conditions monétaires
L’ICM est un indicateur de l’orientation des conditions monétaires. De par sa construction même, il constitue une mesure de la contribution des orientations des conditions monétaires aux variations de l’activité et de l’inflation, à un horizon qui intéresse la politique économique. Dans ce sens, sa fiabilité et sa pertinence paraît devoir se renforcer avec l’élargissement du champ des variables retenues.
Si cette définition peu restrictive laisse encore possible bien des acceptions, elle en élimine déjà plusieurs.
Les conditions monétaires sont co-déterminées par la banque centrale et les marchés. L’ICM ne constitue donc pas un indicateur de l’orientation de la politique monétaire stricto sensu. Ainsi, une appréciation du change domestique due à des entrées de capitaux spéculatives entraîne une hausse de l’ICM mais ne traduit pas forcément un durcissement de la politique monétaire domestique. Il en va de même lorsqu’une hausse des taux d’intérêt longs provient d’un déficit d’épargne, dû par exemple à un accroissement du déficit budgétaire ou résulte d’un phénomène de retour de “flight to quality”.
En second lieu, l’ICM, tout comme ses dérivés, ne doit pas être conçu comme un prédicteur des développements futurs de l’activité et de l’inflation. En effet, d’autres facteurs que les conditions monétaires et financières affectent les résultats macroéconomiques, notamment les autres déterminants de la demande ainsi que les conditions de l’offre (politique budgétaire et fiscale, innovations technologiques, chocs sur le prix des matières premières, changements politiques…). A priori, une lecture isolée de l’ICM ne suffit donc pas pour apprécier les tendances conjoncturelles. Pour cela, les évolutions observées de l’ICM doivent être qualifiées au regard de l’évolution souhaitée (ou indifféremment désirée ou optimale) par les autorités monétaires de l’ICM (nous reviendrons plus loin sur la notion d’ICM optimal) [7].
C’est sous cette acception d’indicateurs de l’évolution des conditions monétaires que les ICM sont le plus souvent utilisés aujourd’hui. Néanmoins, leur utilité est relativement limitée dans la mesure où ils ne disent rien (ou presque rien) sur le caractère approprié du niveau de ses conditions monétaires. Pour cela, il faudrait, comme nous le verrons plus loin, que l’ICM observé puisse être comparé à un ICM “optimal” déterminer à partir d’un modèle macroéconométrique. Il est néanmoins utile à ce stade de clarifier trois notions d’ICM auxquelles nous faisons référence à plusieurs reprises par la suite :
  • l’ICM effectif (ou observé) qui est celui résultant des valeurs observées de taux d’intérêt et de taux de change ;
  • l’ICM optimal (désiré ou souhaitable) qui est la valeur (où plus exactement la trajectoire) de l’ICM compatible avec la réalisation à moyen terme des objectifs des autorités monétaires et est ainsi censé appréhender le besoin de stabilisation conjoncturelle. La trajectoire optimale de l’ICM dépend, entre autres, des délais d’actions des conditions monétaires sur le cycle, de l’horizon de stabilisation de la banque centrale, des choix effectués entre les objectifs par la banque centrale et bien entendu de la nature des chocs (cf. infra).
  • l’ICM neutre, compatible, en théorie, avec une économie à l’équilibre (production à son potentiel et inflation à sa cible) et défini à partir des valeurs fondamentales (d’équilibre) du taux d’intérêt et de change réels. Le niveau de l’ICM neutre est indépendant d’une quelconque volonté de stabilisation de la part de la banque centrale.
 
L’utilisation de l’ICM étroit pour la conduite de la politique économique
 
 
Par-delà sa fonction d’indicateur de l’état des conditions monétaires, certaines banques centrales ont conféré à l’usage de l’ICM un degré de formalisation supplémentaire en en faisant un élément central dans la conduite de la politique monétaire. Ce fut le cas, en particulier, de la Banque du Canada (Freedman, 1994 et 1995), et de la Reserve Bank de Nouvelle-Zélande (Dennis, 1997 ; Mayes et Razzak, 1998), deux petits pays largement ouverts sur l’extérieur en régime de change flexible. Ces deux banques centrales, à l’origine du développement du concept d’ICM, ont retenu une approche restrictive des conditions monétaires (se limitant à la prise en compte du taux d’intérêt court et du taux de change), pour faire de l’ICM leur cible opérationnelle pour la conduite de leur politique monétaire. Dans le temps, c’est cette utilisation et cette conception de l’ICM qui a précédé celle de l’ICM vu comme simplement un indicateur des conditions monétaires. Il convient de préciser que l’expérience ayant consisté à annoncer un objectif d’ICM n’a guère duré et qu’elle est aujourd’hui abandonnée. Toutefois, le renoncement à un objectif d’ICM déclaré n’exclut pas la poursuite, au moins pour le Canada, du contrôle du canal du taux de change sous une forme non déclarée.
Une tentative de justification
Ce développement propose une justification possible de l’adoption par les banques centrales du Canada et de Nouvelle-Zélande d’un ICM plutôt que d’un taux d’intérêt comme cible opérationnelle. Nous nous appuyons ici sur les articles de Ball (1998, 2000) et le commentaire très détaillé d’un rapporteur.
Une banque centrale d’une petite économie ouverte œuvrant dans le cadre d’un régime de change de flottement pur doit tenir compte des effets du flottement du change, sous une forme ou une autre (prise en compte explicite du taux de change ou à travers les prix à la consommation dans une règle de politique monétaire par exemple) sur les variables macroéconomiques qu’elles cherchent à stabiliser (inflation et output gap). Au Canada et en Nouvelle-Zélande, la politique monétaire opérerait notamment à travers deux canaux [8] :le canal du taux d’intérêt (ou encore canal de la demande agrégée à travers les changements de taux d’intérêt) et le canal du taux de change. Les mouvements de ce dernier affectent les prix relatifs exprimés en monnaie commune entre biens domestiques et étrangers et par conséquent la compétitivité des biens nationaux. Par exemple, une appréciation de la monnaie domestique réduit la demande étrangère en produits domestiques et suscite un mouvement de substitution d’une partie de la demande interne en biens domestiques en faveur des biens importés. Finalement, la demande agrégée diminue exerçant par là même une pression à la baisse sur l’inflation. En ce sens, ce mécanisme contribue au canal de la demande agrégée et il est qualifié de canal indirect du taux de change. Les mouvements de change affectent également directement les prix en monnaie domestiques des biens importés et donc le taux d’inflation de l’indice des prix à la consommation. C’est le canal direct du taux de change qui est reconnu pour avoir les effets les plus rapides sur les prix.
Dans le cadre d’un petit modèle formalisant une économie ouverte, Ball (1998) formalise l’intuition de la nécessaire prise en compte du taux de change par la banque centrale. Il montre que la règle optimale de la banque centrale, minimisant la somme pondérée des variances de la production et de l’inflation par rapport à leur cible, s’écrit comme une règle de type Taylor [9] augmentée de la variable de taux de change réel écrite en écart par rapport à sa valeur fondamentale. La banque centrale ajusterait ainsi son taux d’intérêt directeur aux écarts du taux de change réel aussi bien qu’aux écarts d’inflation et de production par rapport à leur cible. La règle s’écrirait donc sous la forme suivante :
r et q désignent les niveaux observés du taux d’intérêt réel et de taux de change réel comme précédemment, et ces mêmes symboles surlignés leurs niveaux “neutres” (de manière équivalente d’équilibre ou de long terme). γ est l’écart de production (ou output gap) et Ï€ l’écart de l’inflation par rapport à sa cible. [10] Les coefficients a et b qui valent chacun 0,5 dans la règle de Taylor “standard”, peuvent ici prendre des valeurs différentes (Ball, 1998), du fait de l’adjonction du canal de taux de change .
Il convient ici de préciser et de distinguer le contrôle par la banque centrale du canal du taux de change sur lequel repose l’utilisation d’un ICM comme cible opérationnelle, des interventions de la banque centrale sur le marché des changes. Dans le premier cas, la banque centrale, œuvrant dans le cadre d’un régime de change flexible, cherche à contrôler, en faisant varier de manière adéquate son taux d’intérêt directeur, les effets du flottement du change dans le but d’atteindre à un horizon prédéfini les objectifs macroéconomiques prioritaires (différents d’un objectif de change nominal) qu’elle s’est fixée. En revanche, lorsque la banque centrale cherche par ses interventions sur le marché des changes (achats/ventes de devises) à garantir un objectif implicite ou explicite pour le taux de change, elle exclut la recherche du contrôle du canal du taux de change pour atteindre d’autres objectifs. De fait, un ICM agrège des grandeurs qui ne sont pas de même nature puisque c’est le seul instrument de taux d’intérêt qui est susceptible de conférer à l’ICM le statut d’instrument (ou de cible opérationnelle).
De manière équivalente, il est possible de réécrire l’expression (2) sous la forme d’un ICM en regroupant dans le terme de gauche la variable de taux d’intérêt et la variable de taux de change. On obtient :
Le terme de gauche de cette expression peut encore s’écrire avec le terme désignant le niveau neutre de l’ICM, défini, dans le cas présent, comme les conditions monétaires supposées prévaloir à l’équilibre ou encore à long terme.
Exposé de la sorte, adopter comme cible opérationnelle (ou ce qui revient au même comme instrument) un taux d’intérêt ou un ICM peut paraître aux yeux des banques centrales largement équivalent et la discussion sur ce choix exclusivement sémantique. Suite à un choc, l’application in extenso des deux règles conduirait, in fine, à des mouvements identiques du taux directeur. Néanmoins, cette équivalence ne tient que si l’instrument s’ajuste instantanément aux déséquilibres des différentes variables entrant dans la règle. Cette condition semble dans les faits ne pas tenir, pour au moins deux raisons (Ball, 2000).
Tout d’abord, l’évaluation par la banque centrale de l’adéquation de son instrument à la situation conjoncturelle se fait à intervalle régulier (entre 15 jours et deux mois, BRI, rapport annuel 2001) [11] et non pas de manière continue. Sauf circonstances exceptionnelles, l’instrument de la banque centrale est donc maintenu fixe entre deux comités de décision de politique monétaire. Ces révisions “discontinues” du taux directeur sont renforcées par le fait que les données relatives aux variables que la banque centrale cherche à contrôler ne sont pas instantanément disponibles (tous les mois pour l’inflation, tous les trimestres pour l’output gap et certainement encore plus espacées pour les prévisions ou projections de ces variables) et définitives (l’inflation et surtout l’output gap sont soumis ex post à de fréquentes et parfois importantes révisions, Orphanides et van Norden, 1999). Il peut donc y avoir une distinction marquée entre l’espacement relativement large des révisions auxquelles sont soumises les valeurs de y et de Ï€ et l’intervalle beaucoup plus court dans lequel “s’inscrivent”, d’une part le maniement de l’instrument de la politique monétaire et d’autre part les observations directes et continues du taux de change.
Dès lors, le choix de l’instrument entre taux d’intérêt directeur et ICM n’est plus équivalent. Dans le premier cas, la banque centrale maintient fixe son taux directeur entre deux réunions alors que dans le second cas elle maintient a priori fixe le niveau de l’ICM à son niveau précédemment établit. Sous cette deuxième configuration, elle doit ajuster, entre deux comités de décision, le taux d’intérêt de manière à contrebalancer l’impact des mouvements de change sur l’ICM (sous réserve que le lien entre taux d’intérêt directeur et taux de change puisse être correctement contrôlé, cf. infra).
Ensuite, la banque centrale lisse les mouvements de son instrument. Suite à un choc ce dernier ne s’ajuste pas instantanément et en une seule fois au niveau prescrit par la règle. La BCE procède plutôt par une succession de mouvements limités (25 ou 50 pdb en principe) de même sens à intervalles réguliers. Cette observation traitée largement dans la littérature (se référer par exemple à Woodford, 2000, ou Le Bihan et Sahuc, 2000, pour une synthèse sur les règles de politique monétaire en présence d’incertitude) dans le cas d’un instrument de taux d’intérêt tiendrait, selon Ball [12], dans le cas de l’utilisation d’un ICM comme instrument.
Dans ce contexte, les deux instruments ne sont pas équivalents (cf. infra). Par exemple, face à un choc temporaire sur le taux de change (qui n’affecterait pas la valeur désirée de l’ICM), la banque centrale peut en théorie garder constant l’ICM par un ajustement adéquat du taux d’intérêt directeur. Sous un instrument de taux directeur, la volonté de lissage de l’instrument écarte a priori la possibilité de maintenir inchangées les conditions monétaires face à ce type de choc.
En groupant à partir de l’équation (2) les termes observés ou instrumentés avec un horizon court, l’ICM paraissait permettre d’éviter que la prise en compte des variations du taux de change n’introduise une confusion entre des termes de la politique monétaire qui ne s’inscrivent pas dans le même horizon. En s’engageant sur la valeur de l’ICM pour un horizon déterminé, la banque centrale fait apparaître distinctement les interventions destinées à corriger les fluctuations imprévisibles du taux de change et celles destinées à stabiliser l’économie. Les premières conservent la valeur de l’ICM désiré et sont effectuées avec promptitude, tandis que les deuxièmes font au contraire varier l’ICM désiré et ne sont effectuées en général que graduellement (soit en raison du délai nécessaire à l’obtention et à l’analyse de nouveaux chiffres de croissance et d’inflation soit du fait de la volonté de lisser leurs interventions). Néanmoins, cette distinction, qui conduit malgré tout aux mêmes orientations du taux directeur, quel que soit l’objectif opérationnel (cf. équation 2), n’a pas forcement eu les résultats escomptés en matière de visibilité et de lisibilité vis-à-vis des marchés (cf. infra).
L’insertion de l’ICM dans le processus de décision
De façon pionnière, la Banque du Canada a mis en avant un cadre dans lequel l’ICM reçoit le statut d’un objectif opérationnel. Pour comprendre ce dont il s’agit, il convient de distinguer trois niveaux de variables :
  1. les objectifs finals des autorités monétaires, au premier rang desquels figurent l’inflation, ou plus exactement l’inflation à moyen terme, et éventuellement l’activité ;
  2. les instruments de la politique monétaire, à savoir les variables que la banque centrale contrôle de manière parfaite. En font partie le niveau des interventions sur le marché monétaire et sur le marché des changes. Le taux d’intérêt du marché monétaire et, par extension, les taux d’intérêt à court terme, peuvent également être considérés comme des quasi instruments, dans la mesure où la banque centrale décide de fait de leur niveau [13] ;
  3. enfin, entre les deux, un ensemble de variables mixtes telles que le taux de change, les autres taux d’intérêt (taux longs, taux des crédits), ou le prix des actifs. Ces variables ont une double caractéristique : d’une part, elles exercent une influence sur les objectifs finaux qui intéressent la politique monétaire. D’autre part, elles sont sensibles aux instruments de politique monétaire, sans pour autant être exclusivement déterminées par ceux-ci.
Lorsque l’ICM est considéré comme un objectif opérationnel, la banque centrale utilise ses instruments (en fait le taux d’intérêt directeur) de manière à atteindre, par le “contrôle” du lien entre le taux d’intérêt et le taux de change (cf. infra), le niveau souhaité de l’ICM. L’idée est qu’une fois l’objectif opérationnel atteint, l’évolution spontanée de l’économie, compte tenu des mécanismes de transmission monétaire œuvrant dans ces pays, conduit en principe à la réalisation des objectifs finals. La séquence peut être représentée de la manière suivante (se reporter également à l’annexe 1) [14] :
IMGIMGIMGIMF
C’est de cette manière que la banque du Canada a pu décrire sa propre utilisation de l’ICM (Freedman, op. cit.). L’objectif final de la banque est de maintenir à moyen terme le taux d’inflation dans une fourchette comprise entre 1 et 3%. Chaque trimestre, une prévision de l’économie canadienne est effectuée à un horizon de six à huit trimestres. Elle s’accompagne de la définition d’un sentier d’évolution souhaitable pour les conditions monétaires. Lorsque la banque centrale constate que l’ICM s’écarte de la trajectoire prévue, ou lorsqu’il y a un changement des conditions économiques lié à un choc non anticipé, la banque réexamine la trajectoire souhaitable pour l’ICM à la lumière des nouveaux développements. Le cas échéant, la banque est conduite à modifier le réglage de ses instruments [15]. Pour autant, dans cette procédure, la banque centrale ne précise que la trajectoire anticipée de l’ICM, mais non celle suivie par ses instruments (en particulier son taux d’intérêt directeur).
L’ICM comme cible opérationnelle : une approche restrictive des conditions monétaires
Les banques centrales du Canada et de Nouvelle-Zélande faisant (ou qui ont fait) de l’ICM leur cible opérationnelle ont adopté dans la construction de leur ICM une approche étroite des conditions monétaires (limité à une combinaison du taux court et du change). En effet, si un ICM plus riche (en fait, un ICMF) doit s’avérer un meilleur indicateur de l’orientation des conditions monétaires que l’ICM traditionnel, de puissants arguments semblent pouvoir justifier le type d’ICM retenu par ces deux banques centrales comme cible opérationnelle. Une première catégorie d’arguments porte sur les caractéristiques particulières de leurs économies. Une autre, plus générale, réside dans la difficulté de piloter une cible opérationnelle formée de variables aux liens trop distendus et circulaires.
Ainsi, peut-être plus fortement qu’ailleurs, des études (Duguay, 1994, pour le Canada) ont montré que les effets des impulsions de politique monétaire transitaient dans ces deux pays par les canaux du taux d’intérêt et du taux de change (par opposition à ceux des agrégats monétaires, de crédit ou encore des prix d’actifs). En même temps, ces économies sont soumises à une forte “substituabilité” entre titres domestiques et titres étrangers. Le financement de leurs économies se réalise principalement à court terme contrairement par exemple aux pays de la zone euro. Ces caractéristiques ont pour incidence de renforcer les liens entre le taux d’intérêt court et le taux de change.
Ensuite, en tant que cible opérationnelle, il peut apparaître difficile, voire impossible, de vouloir piloter un ICM trop large, comme par exemple enrichi d’un taux long et d’une variable représentative des cours boursiers.
D’une part, le lien entre le taux court (l’instrument) et le taux long (et a fortiori les cours boursiers) n’est pas suffisamment fort et stable pour que l’utilisation de celui-ci ne conduise pas à une déstabilisation trop forte des taux courts (voir aussi Freedman sur ce point, 1994). [16]
D’autre part, la forte composante “forward-looking” dans les décisions des investisseurs sur les marchés d’actifs paraît indiscutable. Dès lors, les anticipations des investisseurs concernant les conditions économiques futures et donc la politique monétaire à venir sont déterminantes dans l’évolution des cours boursiers et des taux longs. Ce raisonnement met en évidence le fait que les évolutions de ces deux prix dépendent des anticipations des agents concernant la politique monétaire future. Utiliser comme cible opérationnelle un indice intégrant ces variables reviendrait à ce que la politique monétaire (le taux directeur) réagisse aux évolutions d’une variable endogène à la politique monétaire. Les effets pervers de ce type de phénomène de circularité sont biens connus (on retrouve par exemple les mêmes dans la littérature sur les crises de change auto-réalisatrices) : possibilité de prophéties auto-réalisatrices, équilibres multiples (à taches solaires) et indétermination, et de manière générale instabilité macroéconomique exacerbée (Rotemberg et Woodford, 1997).
La nécessité de déterminer une trajectoire optimale pour l’ICM à partir d’un modèle macroéconométrique
Pris isolément, l’ICM n’apporte qu’une information de nature descriptive. La lecture de l’ICM nous renseigne certes sur la contribution des conditions monétaires au cycle (sous réserve que les valeurs de référence soient correctement définies, cf. infra), mais elle ne permet pas à elle seule de porter un jugement normatif sur cette contribution. Celle-ci est-elle adaptée ou non aux conditions conjoncturelles? Si l’on veut en juger, il faut disposer d’une information supplémentaire, portant cette fois sur le niveau souhaitable des conditions monétaires.
Le niveau souhaitable pour les conditions monétaires est, de façon très générale, celui qui est compatible avec la réalisation des objectifs des autorités. Notons qu’en toute rigueur, il est plus juste de parler de trajectoire souhaitable pour l’ICM plutôt que de niveau. On pourrait dire, par exemple, que la trajectoire souhaitable est celle qui permet de stabiliser l’économie, en la ramenant (ou en l’y maintenant si elle s’y trouve déjà) sur un sentier de croissance équilibrée à un horizon prédéfinie. La définition de la trajectoire optimale de l’ICM suppose ainsi une qualification (voir le point suivant) et une quantification de la taille des chocs ainsi que de leurs impacts sur l’économie. Le modèle doit alors permettre pour un horizon de stabilisation déterminé de calibrer la trajectoire de l’ICM (optimal), et implicitement la trajectoire de l’instrument de taux d’intérêt directeur, nécessaire pour contrebalancer les effets macroéconomiques des chocs.
À la différence de sa trajectoire effective, la trajectoire souhaitable de l’ICM n’est pas une variable observable. Son évaluation procède en fait, implicitement ou explicitement, d’une analyse du besoin de stabilisation monétaire. La trajectoire souhaitable de l’ICM dépend ainsi, compte tenu de l’horizon de stabilisation de la banque centrale et de la nature du choc, de la conjoncture présente, des chocs anticipés dans le futur, ainsi que des effets décalés des chocs passés, y compris les conditions monétaires passées. En aucun cas, la trajectoire souhaitable de l’ICM est une constante. En effet, il est des circonstances où un durcissement, ou, à l’inverse, un assouplissement des conditions monétaires, paraissent opportuns. En particulier, une politique qui viserait à maintenir les conditions monétaires à un niveau “neutre” (défini à partir des valeurs de référence) ne serait pas stabilisatrice. Dans certains cas, elle contribuerait même à ralentir l’ajustement spontané des marchés (voir le paragraphe suivant).
En revanche, une comparaison judicieuse entre trajectoire observée et trajectoire souhaitable de l’ICM ouvre la voie à des recommandations de politique économique [17]. Ainsi, lorsque la banque centrale constate que l’ICM dévie de la trajectoire jugée appropriée, elle peut intervenir afin d’infléchir les conditions monétaires.
Dans ce type d’exercice, il faut cependant bien garder à l’esprit que les chocs macroéconomiques peuvent spontanément affecter tant le niveau souhaitable de l’ICM que son niveau effectif. Tenir compte de ce double mouvement est nécessaire si l’on veut bien calibrer la réponse de politique monétaire aux chocs non anticipés. Afin de donner une idée du mode d’analyse à adopter, nous examinons à présent quelques cas types, de manière très simplifiée.
Trois cas types de l’utilisation de l’ICM comme cible opérationnelle
Prenons l’exemple d’une économie initialement à l’équilibre : output gap nul, inflation stabilisée au niveau ciblé par la banque centrale, conditions monétaires neutres. Par convention, une hausse de l’ICM traduit un durcissement des conditions monétaires. Que se passe-t-il et que convient-il de faire, de manière très schématique, lorsque survient un choc non anticipé (voir également l’encadré 1)? [18]
Choc de demande intérieure (par exemple, la hausse de la confiance des consommateurs ou des investisseurs)
La banque centrale doit chercher à stabiliser l’économie en compensant le choc expansionniste par un resserrement des conditions monétaires. Ainsi, tant que dure le choc, on peut penser que le niveau souhaitable de l’ICM augmente. En revanche, avant réaction des autorités monétaires, le niveau effectif de l’ICM est inchangé [19]. En relevant ses taux directeurs (dont l’effet sur l’ICM effectif est en principe amplifié par la réaction du change), la banque centrale a la possibilité d’utiliser son instrument de façon à faire se rejoindre le niveau effectif de l’ICM et son niveau souhaité.
Choc sur la demande internationale
Un choc réel extérieur négatif comme un affaiblissement de la demande mondiale entraîne une baisse des exportations et une diminution de la production. Normalement, il s’accompagne aussi d’une dépréciation de la monnaie domestique, qui contrebalance en partie l’effet négatif du choc sur la production. Dans cette configuration, le niveau souhaitable de l’ICM diminue en même temps que l’ICM effectif (du fait de la dépréciation du change). Néanmoins, il est vraisemblable que la baisse de ce dernier ne soit pas suffisante et que la banque centrale doive baisser son taux d’intérêt directeur de manière à ce que l’ICM effectif rejoigne là encore l’ICM désiré. Pour Ball (2000), c’est la survenance prépondérante, à la fin des années quatre-vingt-dix, de ce type de chocs (liés aux crises asiatique et russe respectivement en 1997 et 1998) qui a causé l’abandon de l’ICM comme cible opérationnelle par la banque centrale de Nouvelle-Zélande. [20]
Choc exogène sur le taux de change (par exemple une perte de confiance dans la monnaie du pays considéré)
Pour diverses raisons (politiques par exemple), la monnaie d’un pays peut subir une perte de crédibilité, les investisseurs cherchant alors à se débarrasser des actifs libellés en cette monnaie. La dépréciation qui s’ensuit à en soi un effet expansionniste puisque les conditions monétaires dans leur ensemble se desserrent. Or, les fondamentaux de l’économie restant inchangés, du moins initialement, la trajectoire désirée de l’ICM reste également inchangée. La banque centrale doit alors compenser l’effet dépréciation du change par une hausse adéquate de ses taux d’intérêt afin de ramener l’ICM effectif sur sa trajectoire désirée. Freedman (1994) [21] mène sur ce point une réflexion littéraire alors que Gerlach et Smets (2000) montrent de manière formelle dans le cadre d’un petit modèle (dans lequel aucun retard n’est introduit, voir l’encadré ci-dessous) que la valeur optimale de l’ICM est indifférente aux chocs exogènes sur le taux de change. Dans un esprit analogue, Ball (1998, 2000) montre que la banque centrale doit cibler une mesure de l’inflation purger des effets transitoires des mouvements de change, les effets inflationnistes d’une dépréciation temporaire du taux de change devant se corriger d’eux mêmes avec le retour du change à sa valeur fondamentale.
Néanmoins, la difficulté dans l’application de ces recommandations réside dans le fait de savoir si les mouvements du taux de change sont temporaires ou permanents. En effet, dans ce second cas, la valeur fondamentale du taux de change évolue en même temps que le niveau de l’ICM désiré. Ainsi, dans une situation où l’appréciation du taux de change domestique est liée à des anticipations de croissance rehaussées, une baisse du taux directeur visant à contrebalancer l’ajustement spontané de l’ICM observé n’est pas la réponse appropriée, puisque l’ICM désiré doit être révisé à la hausse avec les niveaux des fondamentaux de taux d’intérêt réel et de taux de change effectif réel.
ENCADRÉ 1 - ICM optimal dans un modèle statique épuré en économie ouverte
Gerlach et Smets (2000) dans un modèle très simple (sans délais d’ajustement notamment) dérivent le niveau optimal de l’ICM et du taux d’intérêt nominal lorsque l’économie est frappée par divers chocs temporaires (de demande, d’offre et de change). Sur la base d’un modèle légèrement amendé dans un but pédagogique, nous cherchons, comme eux, à montrer que selon la nature des chocs les réactions d’une banque centrale adoptant un ICM comme cible opérationnelle sont largement distinctes.
Le modèle
Toutes les variables, excepté le taux d’intérêt sont écrites en logarithme et les constantes sont normalisées à zéro. L’équation (1) est représentative de l’output gap (la demande agrégée écrite en écart par rapport à sa valeur stationnaire), qui dépend du taux d’intérêt réel et du taux de change réel effectif (une hausse de qt reflète une appréciation du taux de change réel effectif). L’équation (2) est une équation très simpliste de la manière dont se forme l’inflation, celle-ci ne dépendant que de l’output gap (on néglige comme chez Gerlach et Smets l’effet direct du change sur les prix). L’équation (3) relie le taux d’intérêt au taux de change. Les chocs temporaires sont respectivement représentatifs d’un choc de demande, inflationniste et de change. L’ICM s’exprime ici sous la forme ICMt = λrt + σqt. [*]
La fonction de perte statique que cherche à minimiser la banque centrale a pour argument l’inflation (la cible d’inflation est posée égale à zéro) et l’output gap et s’écrit sous forme quadratique de la manière suivante :
L’équilibre
La minimisation de la fonction de perte par rapport à l’inflation mène à la condition de premier ordre :
ce qui permet d’écrire l’inflation et l’output gap à l’optimum :
Dans ce modèle, l’équation (1) peut encore s’écrire sous la forme : yt = – ICM + εd, ce qui compte tenu du niveau optimal de l’output gap, permet de déterminer le niveau de l’ICM optimal [**] :
Intégrant à présent l’équation (3) dans l’expression générique de l’ICM, nous obtenonsl’expression pour le taux d’intérêt réel suivante :
soit à l’optimum, le taux d’intérêt réel :
À l’optimum, l’ensemble des résultats face aux différents types de chocs temporaires envisages (tous supposés pour l’exercice positif) obtenu à partir de ce modèle très simplifié peut être résumé sous la forme du tableau suivant :

γ Ï€ ICM optimal q r εd εs εq = ↓ = = ↑ = ↑ ↑ = ↑ ↑ ↑ ↑ ↑ ↓

Seul le choc d’inflation, qui est le seul ici à affecter l’arbitrage inflation/output gap, ne peut être totalement stabilisé par une manipulation adéquate de l’ICM. Néanmoins, à l’optimum, la réaction optimale consiste en un durcissement des conditions monétaires sous l’effet concomitant des hausses du taux d’intérêt réel et du taux de change effectif réel.
Les deux autres chocs (de demande et de change) n’ont à l’optimum aucun impact sur l’économie. Un durcissement approprié des conditions monétaires initié par la hausse du taux d’intérêt réel, suite à un relèvement du taux d’intérêt directeur par la banque centrale, est nécessaire face à un choc de demande. En présence d’un choc de change, il suffit pour la banque centrale de faire évoluer le taux d’intérêt réel dans un sens qui contrebalance exactement l’effet du taux de change réel effectif sur le niveau de l’ICM optimal.
*.
L’ICM étant défini à une constante multiplicative près, pour retrouver l’expression conventionnelle du paragraphe 3.1 il suffit de diviser tous les termes par λ, c’est-à-dire de normer le coefficient de r à 1 et de prendre : w = α/λ.
**.
On peut écrire également à partir de (1), (2) et de l’équation ci-dessous, , et comparer avec la règle monétaire issue de Ball (2000) : ICM* = ay + bÏ€, ce qui montre que notre modèle appliqué une “règle de type Taylor”, non plus à l’ICM optimal (ICM*), mais à la différence entre ce dernier et l’ICM effectif (ICM* = ICM).
Les conditions de bon fonctionnement
Deux conditions doivent être vérifiées pour que l’utilisation de l’ICM comme objectif opérationnel soit pertinente :
  • d’une part, il est nécessaire que l’objectif opérationnel réagisse de façon rapide et dans un sens à peu près certain aux modifications des instruments ;
  • d’autre part, le lien entre l’objectif opérationnel et la variable macroéconomique de référence doit être suffisamment stable et étroit.
La première condition a des chances d’être bien remplie en pratique. Une banque centrale est en effet quasiment assurée qu’un relèvement du taux d’intérêt entraînera un durcissement des conditions monétaires. Certes, il existe une forte incertitude sur l’ampleur de la variation de l’ICM associée à une variation de l’instrument : selon les circonstances, une même hausse du taux d’intérêt peut s’accompagner d’une appréciation sensible ou au contraire très modérée de la monnaie nationale, de sorte que le lien entre le taux d’intérêt court et le taux de change est peu stable (Freedman, 1994). C’est également le cas en ce qui concerne l’incidence des mouvements de taux courts sur les taux longs. Mais cela est d’assez peu d’importance, dans la mesure où les banques centrales ont pour habitude de ne faire varier que progressivement leurs instruments [22]. Lorsqu’un resserrement des conditions monétaires paraît souhaitable, les banques centrales ont tendance à modifier le taux d’intérêt de façon d’abord limitée (25 ou 50 points de base par exemple), puis, en fonction de la réaction des marchés (réaction du change et des taux longs notamment) et de l’évolution de la situation économique, elles décident de continuer ou non à monter les taux. Évaluer d’emblée qu’il est nécessaire de relever les taux de façon importante (plusieurs centaines de points de base) n’est donc pas crucial. Il est beaucoup plus utile pour les banques centrales de savoir dans quel sens il est souhaitable de modifier leurs instruments, plutôt que de combien.
La seconde condition est cependant sans doute plus difficile à remplir. Le lien entre l’ICM et la variable de référence est en général explicité par le ou les modèles d’analyse dont dispose la banque centrale. Ainsi, les modèles macroéconométriques fournissent une base empirique à l’évaluation des effets des taux d’intérêt et du taux de change sur la demande globale. Toutefois, il subsiste une dose d’incertitude non négligeable sur ces évaluations, ce qui peut fragiliser l’intérêt d’un pilotage trop étroit de l’ICM (cf. infra).
La difficulté à utiliser l’ICM comme cible opérationnelle
Finalement, il ressort que le comportement de l’ICM optimal dépend largement de la nature du choc qui touche l’économie. Aussi, outre le manque de réactivité (ou d’activisme) de la banque centrale lié à l’utilisation d’un instrument d’ICM face à un choc réel externe (qui serait, selon Ball (2000), la cause principale à l’abandon par la banque centrale de Nouvelle-Zélande d’un tel instrument), il semble que l’adoption d’un objectif d’ICM n’ait pas apporté à la politique monétaire le surcroît de transparence et de contrôle escompté. En effet, l’annonce d’un objectif à court-moyen terme de conditions monétaires, devait rendre plus lisible la conduite des opérations de politique monétaire en cas de choc financier sur le marché des changes ou d’incertitude quant aux réactions de ce marché à la politique monétaire, évitant une méprise éventuelle des marchés sur le sens de ses interventions. Cependant, les réactions adéquates différenciées selon la nature des chocs ont rendu difficile aux opérateurs d’anticiper correctement ou de comprendre ex post les mouvements de taux. Les marchés ont ainsi eu apparemment tendance à interpréter systématiquement l’ensemble des mouvements de taux change comme des chocs de portefeuilles alors qu’ils auraient davantage reflété, selon les banques centrales du Canada et de Nouvelle-Zélande, l’influence de facteurs réels fondamentaux. Pour la BRI (1999), c’est parce que “les intervenants de marché sont enclins à mal interpréter l’évolution de l’ICM, que la Banque du Canada et la Reserve Bank de Nouvelle-Zélande ont récemment annoncé, l’une comme l’autre, qu’elles laisseront fluctuer largement cet indicateur avant d’intervenir”. À cet élément, sont certainement venues s’ajouter les difficultés de pilotage de l’ICM du fait du lien circulaire entre taux d’intérêt et taux de change (Freedman, 1995), ainsi que les incertitudes qui entourent l’évaluation des liens entre l’ICM et la variable de référence, pour que finalement cet instrument soit abandonné au Canada comme en Nouvelle-Zélande.
 
Les difficultés de construction de l’ICM
 
 
Au-delà d’un principe général assez simple, l’élaboration pratique d’un ICM achoppe sur plusieurs difficultés. Les premières sont de nature conceptuelle et exigent de préciser l’interprétation que l’on donne à l’indicateur Les secondes sont plutôt d’ordre empirique, et concerne en particulier les incertitudes relatives à l’évaluation du lien entre les conditions monétaires et la variable référence.
Les difficultés de nature conceptuelle
Le choix de la variable de référence
L’ICM est censé décrire les effets des variables monétaires sur une variable référence, qui a priori ne peut être que l’inflation ou la demande agrégée. Ce choix n’est pas neutre car les composantes des conditions monétaires n’influencent pas de la même manière l’inflation et la demande. En particulier, le poids relatif du taux de change par rapport au taux d’intérêt est certainement plus élevé si l’on retient l’inflation comme référence, dans la mesure où les mouvements de change ont un effet direct puissant sur l’inflation importée.
Toutefois, la plupart des travaux élaborant des ICM se fondent le plus souvent sur l’estimation de courbes de demande agrégée (courbe IS). L’ICM mesure alors la variation de la demande qu’entraîne, toutes choses égales par ailleurs et en particulier avant bouclage par l’offre, une variation des conditions monétaires. De prime abord, ce choix peut paraître surprenant dans la mesure où les banques centrales ont traditionnellement pour mission de stabiliser le taux d’inflation. Néanmoins, à moyen terme, les objectifs de stabilisation de la demande et de stabilité de l’inflation doivent coïncider : toutes choses égales par ailleurs, l’inflation reste constante dans une économie où l’output gap est nul.
En fait, les choix de l’inflation et de l’activité comme variable référence sont équivalents à condition que l’on s’autorise à négliger les sources d’inflation autres que l’output gap (comme justement les effets directs des mouvements du change sur les prix importés). Si ce dernier était effectivement la seule cause d’inflation, l’activité serait un prédicteur parfait de l’inflation, qu’elle ne ferait que précéder dans le temps. Dans ce cas, choisir comme référence l’activité ou l’inflation reviendrait au même, à un facteur multiplicatif près, et le poids relatif des différentes variables entrant dans l’ICM serait indépendant de la référence.
Est-il alors pertinent de négliger les causes d’inflation autres que celles liées à l’output gap? Parmi ces causes figurent au premier chef les mouvements de change et les variations du prix des matières premières et du pétrole. De fait, deux arguments sont traditionnellement invoqués pour accorder à ces facteurs une moindre importance qu’il en est donné à l’output gap :
  • la banque centrale dispose d’assez peu de moyens pour contrer l’effet inflationniste de tels chocs, son objectif principal étant de contrer les effets de second tour induit par une indexation rapide et complète des salaires sur les prix à la consommation ;
  • de tels chocs n’ont qu’un impact sur le niveau des prix et non sur l’inflation. Autrement dit, ces chocs pourraient n’être la cause que d’un surcroît temporaire d’inflation. Ils ne comporteraient en eux-mêmes qu’un risque limité de déclenchement d’une spirale inflationniste, à la différence des effets de tensions qui se manifestent sur les capacités de production et le marché du travail. Ceci semble être le point de vue de la banque centrale du Canada, qui justifie de privilégier un ICM demande par “une distinction entre les facteurs qui ont un effet ponctuel sur les prix et ceux qui influent sur le processus d’inflation” (Freedman, 1994, p. 86) [23].
De fait, les banques centrales s’attachent principalement à contrer les causes durables de l’inflation (par exemple un choc pétrolier à court-moyen terme n’a aucun impact sur l’inflation sous-jacente). Ce constat ne signifie pas que l’on puisse ne s’intéresser qu’à l’inflation créée par l’écart de production. Cependant, il paraît valider le choix de la demande comme variable objectif dans l’élaboration de l’ICM dès lors que l’on admet l’idée que la banque centrale est intéressée par la manière dont les conditions monétaires peuvent contribuer à stabiliser la demande, et par-delà l’inflation.
Ce choix paraît en outre être cohérent avec les résultats obtenus dans le cadre de la littérature sur le ciblage de l’inflation en économie ouverte. Le délai d’action du canal direct du taux de change (effet du change sur les prix importés) est reconnu pour être plus court que les canaux transitant par la demande agrégée (canal de taux d’intérêt et canal indirect du change). Aussi, la politique monétaire en contrôlant les effets du taux de change sur les prix importés peut potentiellement agir plus rapidement sur l’inflation qu’en contrôlant la demande agrégée. Pourtant, la littérature apparaît peu favorable à l’utilisation du canal direct du taux de change à des fins de stabilisation de l’inflation. Si son contrôle offre effectivement la possibilité de stabiliser l’inflation à un horizon relativement rapproché, il implique aussi un activisme très marqué de la politique monétaire (dans la fréquence et l’ampleur des ajustements de l’instrument impliqués par la volonté d’utiliser de manière excessive du canal du taux de change) avec in fine une variabilité excessive des variables macroéconomiques (production, taux d’intérêt et change) autres que l’inflation. Ainsi, Svensson (1997, 2000) et Ball (1998) entre autres, prônent l’adoption d’une cible d’inflation flexible plutôt qu’une cible d’inflation stricte [24].
De fait, la construction des ICM à partir de la demande agrégée permet d’une part de s’attacher plus spécifiquement aux causes durablement inflationnistes et d’autre part de limiter, lorsque l’ICM est pris comme cible opérationnelle, une utilisation trop vigoureuse du canal du taux de change, source d’instabilité, dans la poursuite par la banque centrale de leur objectif d’inflation.
ICM réel versus ICM nominal
Une deuxième question est de savoir si l’ICM doit être construit à partir de variables nominales (ICM nominal) ou à partir de grandeurs réelles (ICM réel), ce dernier cas ayant jusqu’ici été implicitement retenu.
Il y a plusieurs raisons qui conduisent à accorder une préférence à un ICM réel. Tout d’abord, les modèles empiriques utilisés pour évaluer les pondérations de l’ICM font en général intervenir les conditions monétaires réelles. Par exemple, c’est traditionnellement le taux de change réel qui exerce un effet de compétitivité sur les exportations nettes, et ce sont en principe les taux d’intérêt réels qui affectent les comportements d’investissement et de consommation. Les évolutions nominales peuvent certes avoir un impact inflationniste sensible à court terme (dépréciation du change), mais elles ont un effet beaucoup plus incertain sur les tensions susceptibles de se manifester à moyen terme, qui transitent plutôt par l’écart de production. De plus, l’ICM nominal (s’il n’est vu que comme un indicateur et lu indépendamment d’une trajectoire définie comme optimale) peut dans certaines circonstances s’avérer trompeur. C’est le cas, notamment, lorsqu’une hausse des taux d’intérêt nominaux traduit un relèvement de l’inflation anticipée et non un durcissement monétaire ex ante. Le cas des années soixante-dix offre ainsi l’illustration d’une situation de taux d’intérêt nominaux élevés alors même que les conditions monétaires étaient en réalité très accommodantes (taux d’intérêts réels faibles voire négatifs). De ce fait, les déterminants réels véhiculent à l’inverse une information moins ambiguë : une baisse maintenue des taux d’intérêt réels ou du taux de change réel contribue, de manière permanente, à la formation d’un output gap positif, qui est lui-même facteur d’une augmentation de l’inflation.
D’un point de vue pratique, une limite à l’utilisation de l’ICM réel est qu’il est moins rapidement disponible que l’ICM nominal. Mettre à jour l’ICM réel suppose notamment de connaître l’inflation courante (ou une prévision d’inflation) nationale mais également étrangère. En revanche, l’ICM nominal peut être calculé de manière immédiate, ce qui permet d’effectuer un suivi en direct de l’évolution des conditions monétaires (exprimées en termes nominaux).
Cette difficulté concernant l’estimation de l’ICM réel semble néanmoins pouvoir être contournée si l’on accepte l’idée que l’inflation courante constitue plutôt une bonne prévision de l’inflation. Pour autant, dans une optique plus court-termiste, l’ICM nominal écrit en variation semble pouvoir donner, en dehors de situations particulières de fortes variations de prix, une version approchée correcte de l’évolution de l’ICM réel [25].
Les difficultés empiriques
La construction empirique des ICM, en particulier la détermination des pondérations à attribuer aux diverses composantes de l’indice, peut se révéler délicate. Deux difficultés au moins affectent l’estimation des poids : la dépendance de ces derniers à l’égard de l’horizon temporel choisi, d’une part ; les divers biais économétriques possibles, d’autre part. Enfin, on peut aussi s’interroger sur le choix des valeurs de référence dans le calcul de l’ICM.
La dépendance à l’égard de l’horizon temporel
Les effets des conditions monétaires se font sentir avec retard et les délais d’action des différentes composantes de l’ICM ne sont pas nécessairement les mêmes. Par exemple, les effets du taux d’intérêt transitant par le coût du capital et l’ajustement du stock de capital sont sans doute plus lents que ne l’est la réaction des exportations nettes aux variations de compétitivité. Le choix de l’horizon influe donc non seulement sur le niveau des coefficients de l’ICM, mais surtout sur les pondérations relatives des diverses composantes. En particulier, un raccourcissement de l’horizon se traduit par un renforcement du poids relatif attribué au taux de change.
A priori, l’horizon pertinent est celui de la stabilisation macroéconomique. La vision traditionnelle est de considérer que celle-ci s’effectue en moyenne en deux à trois années, même si les cycles conjoncturels sont empiriquement plus longs et de durée assez variable.
En pratique, les banques centrales des économies développées tendent à adopter un horizon légèrement plus court (inférieur ou égal à deux ans), peut-être parce que ceci est plus conforme à leurs objectifs opérationnels ou au terme de leurs exercices de prévision. À titre d’exemple, on peut noter que la banque du Canada retient un horizon de six à huit trimestres pour évaluer l’effet des variables de l’ICM (taux court et taux de change) sur la demande agrégée. Les banques centrales de Suède et de Norvège utilisent des multiplicateurs à respectivement quatre et six trimestres. De son côté, Goldman Sachs choisit un horizon de douze trimestres.
Les biais économétriques possibles : corrélation change-taux, variables manquantes et endogénéité des instruments
Les effets des taux d’intérêt et du taux de change sur la variable de référence sont souvent évalués en estimant des équations réduites. Par exemple, on pourrait envisager d’effectuer une régression du type :
yt est l’écart du PIB à sa tendance (en log.), capte des chocs de demande non monétaires, et est un bruit blanc (rt et qt sont toujours le taux d’intérêt réel et le logarithme du taux de change réel effectif). Un ICM réel du type It = δrt + ηqt pourrait alors être construit.
Plusieurs raisons peuvent cependant conduire à un biais économétrique ou à une faible précision d’une telle estimation. Citons trois de ces raisons.
Il est possible, tout d’abord, que les variables r et q soient corrélées entre elles, soit parce que le change réagit aux variations de taux d’intérêt, soit parce qu’en sens inverse les décisions monétaires sont influencées par le change. Si la corrélation entre r et q est élevée, les coefficients δ et η peuvent certes être estimés sans biais par une régression de type moindres carrés, mais avec une faible précision.
Un autre problème potentiel est la non prise en compte dans (4) de variables financières et monétaires autres que celles figurant dans l’ICM (taux longs, prix des actifs, par exemple). Si ces variables exercent une influence sur la demande et sont bien corrélées avec r et q, les estimateurs de δ et η seront biaisés et peu précis. Plus généralement, l’oubli dans (4) de toute variable contribuant à expliquer la demande globale conduirait à accroître la variabilité du résidu , et ainsi à diminuer la précision des estimateurs. Il est donc utile de “contrôler” ce type de régression, en faisant figurer dans des variables de demande, notamment l’impulsion budgétaire et la demande étrangère [26].
Un troisième problème se pose si le taux d’intérêt ou le taux de change réagissent aux chocs de demande contemporains. Ceci est vraisemblable car, par exemple, les autorités monétaires peuvent modifier leurs instruments en réponse aux chocs de demande non anticipés. Dans ce cas, rt et/ou qt sont corrélés avec (ils sont “endogènes”), et une régression simple par les moindres carrés ordinaires conduirait à des estimations biaisées de δ et η.
Notons toutefois que ce dernier problème disparaît si l’on suppose que r et q n’agissent qu’avec retard sur la demande. Par exemple, si l’équation de demande (4) ne fait intervenir que des valeurs retardées du taux d’intérêt et du taux de change, s’écrivant sous la forme :
alors elle peut être estimée par les moindres carrés ordinaires sans s’exposer au biais d’endogénéité. Les variables rt–1 et qt–1 sont alors faiblement exogènes car elles ne sont pas corrélées avec , même si rt et qt le sont.
Le choix des valeurs de référence
Une dernière source d’interrogation porte sur le choix des valeurs de référence introduites dans le calcul de l’ICM (rbase et qbase dans l’équation 1). Sur ce point, plusieurs conventions sont en usage. L’une consiste à sélectionner une date de référence pour laquelle on estime que les conditions monétaires étaient globalement neutres. Une autre possibilité est de choisir pour valeurs de référence des moyennes historiques, ce qui suppose que les conditions monétaires aient été neutres en moyenne sur la période d’observation. Dans cette optique, une convention simple peut résider dans le choix des valeurs moyennes obtenues sur un cycle entier. Des choix encore plus élémentaires sont faits par d’autres praticiens, par exemple l’adoption de la date de début d’échantillon comme point de référence.
La réflexion sur les valeurs de référence n’est pas entièrement sans incidence en pratique. Elle prend de l’importance lorsqu’il y a des raisons de penser que les niveaux d’équilibre du taux d’intérêt réel ou du taux de change réel se sont modifiés. Ce pourrait être le cas à la suite d’un choc de productivité (cf. supra), tel que celui dont semble avoir bénéficié l’économie américaine sur la période récente. Dans de telles circonstances, il conviendrait de modifier les valeurs de référence de l’ICM, avant de porter un jugement sur le caractère restrictif ou accommodant des conditions monétaires. [27]L’idéal pour traiter de cas de ce type de problème serait alors de dériver les valeurs de référence de modèles de taux de change réel d’équilibre et d’une évaluation du taux d’intérêt réel compatible avec le sentier de croissance de long terme.
 
Construction pour la France d’ICM à partir du modèle MESANGE et examen de la contribution des conditions monétaires au cycle sur la dernière décennie
 
 
À présent, construisons un ICM pour la France, en estimant pour différents horizons les pondérations attachées aux taux d’intérêt réels et au taux de change réel à l’aide du modèle MESANGE (modèle macroéconométrique de la DP). Nous effectuons ensuite une relecture des conditions monétaires de la France sur la décennie quatre-vingt-dix. Dans l’annexe 3 est reproduit et interprété (très succinctement) un ICM zone euro.
Principe de construction de l’ICM : une mesure de l’effet des conditions monétaires sur la demande
La spécification de l’ICM retenue ici, sans doute la plus traditionnelle, fait intervenir le taux de change réel et le taux d’intérêt réel de la même façon que dans l’équation (1), soit :
avec r le taux d’intérêt réel, q le taux de change effectif réel (en log., la hausse de q traduisant une appréciation), rbase et qbase des valeurs de référence que nous définissons ici comme les moyennes historiques de ces grandeurs sur la période 1991-2000, et θr et θq des coefficients de pondération. Toutefois, le taux d’intérêt est lui-même une combinaison du taux à trois mois et du taux à dix ans, ce dernier recevant un poids de 70%, approximativement équivalent à la part des financements longs dans l’économie française. Les effets sur les comportements des taux courts sont agrégés avec ceux des taux longs, car il n’est pas possible de les distinguer avec MESANGE.
Les coefficients θr et θq s’interprètent comme les impacts sur la demande agrégée des variations des taux d’intérêt réels et du change effectif réel. Les taux d’intérêt affectent la demande globale en modifiant l’ensemble des comportements domestiques : la consommation des ménages (effet de substitution, impact sur les achats de biens durables), l’investissement résidentiel (renchérissement du crédit, rentabilité relative des placements immobiliers) et l’investissement productif via la hausse du coût d’usage du capital. Les effets du taux de change effectif réel transitent eux pour l’essentiel par les exportations nettes.
Afin d’évaluer θr et θq les conséquences sur la demande de variations des taux d’intérêt réels et du change effectif réel ont été quantifiées à l’aide de deux simulations de la maquette MESANGE :
  • une variante de hausse permanente de 100 points de base des taux d’intérêts réels ;
  • une variante d’appréciation maintenue de 1% du taux de change effectif réel de la France.
Les deux simulations sont limitées au bloc demande de l’économie. Les effets reportés (tableau 1) mesurent donc l’incidence des conditions monétaires sur la demande agrégée, avant réaction de l’offre.

Tableau 1
Estimation des pondérations de l’ICM
IMGIMGAu bout de…	1 an	2 ans	3 ans	5 ans	2...IMGIMF
Au bout de… 1 an 2 ans 3 ans 5 ans 20 ans θr : semi-élasticité de la demande globale au taux d’intérêt réel – 0,24 – 0,56 – 0,84 – 1,25 – 1,57 θq : élasticité de la demande globale au taux de change réel – 0,20 – 0,28 – 0,32 – 0,36 – 0,45 θq/θr : poids relatif du change 0,8 0,5 0,4 0,3 0,3 Source : Simulations à partir du modèle MESANGE.

En raison des délais d’action distincts des différentes variables monétaires sur l’économie, les impacts obtenus évoluent avec l’horizon temporel, de même que le poids relatif accordé au change (θq/θr). L’effet sur l’activité d’une hausse de 100 points de base des taux d’intérêt apparaît ainsi de près de 1/4 de point de PIB au bout d’un an, de plus de 1/2 point de PIB au bout de deux ans et de plus de 1,5 point de PIB à moyen-long terme. La moitié de l’ajustement est réalisée en près de trois ans, ce qui est relativement lent, et s’explique notamment par le délai de réaction du stock de capital à son coût [28]. L’élasticité de la demande globale au taux de change réel est d’environ 0,2 au bout de un an et de plus de 0,4 à moyen-long terme.
Un choix doit être fait sur l’horizon temporel retenu. A priori, l’horizon pertinent est celui de la stabilisation macroéconomique. On peut estimer que celle-ci se produit en pratique au bout de deux à cinq ans. Pour cette raison, nous retenons une fourchette de deux à cinq ans en construisant trois ICM (à deux, trois et cinq ans respectivement) [29].
Ceci conduit à un poids relatif accordé au change compris entre 0,3 et 0,5. Une telle fourchette inclut la valeur retenue jusqu’à présent dans le calcul de l’ICM français à la direction de la Prévision (0,3). Elle est également compatible avec les valeurs adoptées usuellement par les organisations internationales (FMI, OCDE), les banques centrales et les banques privées (cf. tableau A 2.1, annexe 2). De façon générale, une mesure souvent retenue pour le poids relatif du change est le degré d’ouverture de l’économie, par exemple la part des exportations dans le PIB. Notre estimation suggère qu’un tel calcul élémentaire fournit une approximation convenable.
Une relecture des conditions monétaires de la France sur la dernière décennie
Sur le graphique 1 sont représentés les ICM construits à l’horizon de deux, trois et cinq ans. Par convention, une hausse traduit un durcissement des conditions monétaires. On constate que les résultats qualitatifs ne dépendent pas de l’horizon temporel retenu. Sur le graphique 2, nous traçons côte à côte l’ICM trois ans et les contributions, à celui-ci, des taux d’intérêt réels et du change effectif réel.
Graphique 1
Indices des conditions monétaires à deux, trois et cinq ans
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Note : Les valeurs de référence du taux d’intérêt réel et du taux de change effectif réel utilisées dans la construction des graphiques 1, 2 et 3 sont les moyennes historiques de ces grandeurs sur la période 1991-2000.
Graphique 2
Contributions des taux d’intérêt réels et du taux de change effectif réel à l’ICM
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En moyenne, les conditions monétaires ont été globalement restrictives jusqu’à la fin 1995, puis graduellement plus accommodantes, en particulier depuis la fin 1998, avec la forte dépréciation de l’euro. Une tendance à l’assouplissement des conditions monétaires se manifeste donc au cours de la décennie quatre-vingt-dix.
Le taux de change effectif réel, en dépit d’un moindre poids relatif (0,4), contribue de manière importante à l’évolution de l’ICM. [30]En 1992, le resserrement très marqué des conditions monétaires en France est provoqué par la crise monétaire intra-SME (forte hausse des taux d’intérêt réels pour soutenir le franc et dévaluations de la lire, la livre et la peseta). Les dépréciations du dollar relativement au mark (et donc au franc) en 1992 comme en 1995-96 ont également contribué à durcir les conditions monétaires. A contrario, le redressement du dollar pendant l’année 1993 a temporairement soulagé les conditions monétaires de la France (graphique 3).
Graphique 3
Indices des conditions monétaires à 3 ans et parité par rapport au dollar
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En variation par rapport à la valeur moyenne sur la période.
À partir de 1995, les conditions monétaires se détendent, d’abord sous l’influence d&rsquo