Vous consultezÉconomie d’Internet, économie du numérique
AuteursÉric Brousseau[*][*] Université Paris X, Bâtiment K, 200 avenue de la République,...
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Nicolas Curien[**][**] Conservatoire national des arts et métiers, Département...
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INTRODUCTION
À compter de la « privatisation » d’Internet aux États-Unis au milieu des années 1990, le réseau des réseaux s’est développé à un rythme accéléré. Ce déploiement s’est accompagné d’une vague d’innovations dans les technologies de l’information, mais aussi dans de nombreux domaines d’application, donnant naissance à une multitude de services en ligne et à de nouveaux « modèles d’affaires ». Au même moment, berceau de ces deux évolutions, les États-Unis ont connu une croissance non inflationniste sans précédent. Cette conjonction a pu conduire certains à considérer qu’Internet constituait le cœur d’un nouveau régime de croissance, qualifié de « nouvelle économie », ce qui contribua à amorcer puis à amplifier une bulle spéculative autour des entreprises impliquées dans Internet.
2 Les espoirs infondés étant nécessairement déçus, l’euphorie est retombée. Se trouvèrent du même coup confirmées a posteriori les prévisions d’un certain nombre d’économistes, qui avaient souligné que l’usage des technologies de l’information et de la communication ( TIC ) ne conduit pas ipso facto à améliorer les performances microéconomiques (Brousseau et Rallet [1999]), que les biens et les services informationnels n’échappent pas aux règles fondamentales de l’économie (Shapiro et Varian [1999]), et que la croissance américaine des années 1990 n’était pas nécessairement fondée sur les innovations liées à l’usage des TIC (Gordon [2000], Cohen et Debonneuil [2000], Artus [2000]). Ces analyses ne prétendent pas, cependant, que rien ne change avec la diffusion à large échelle des réseaux numériques et des pratiques qui leur sont associées. En prolongeant des réflexions plus anciennes (par ex. Machlup [1962], Bell [1973], Lamberton [1974], Porat [1977] Jonscher [1983,1994]), elles signalent simplement que les mutations en cours sont plus lentes et plus complexes qu’on ne l’admet généralement, précisément parce qu’elles revêtent un caractère fondamental. En suivant David [1990,2000], les technologies numériques sont des technologies génériques ( General purpose technology ), dont les impacts sur les performances économiques sont liés à des mutations de pratiques dans l’ensemble des dimensions de la vie économique et sociale : normes de consommation, modes de production, formes organisationnelles, etc. Telles les grandes inventions de la fin du XIXe siècle, ces technologies bouleverseront l’économie, dynamiseront la croissance, transformeront le visage de la société, mais seulement dans le long terme.
3 Dans cette perspective de la longue durée, Internet se situe au confluent de deux histoires déjà anciennes : d’une part, celle des réseaux de télécommunications, créés au XIXe siècle et devenus électroniques dans la seconde moitié du XXe; d’autre part, celle de l’informatique, née durant la seconde guerre mondiale. Les mutations des sociétés, sous l’influence de ces technologies, ont débuté bien avant l’irruption du réseau des réseaux, qui ne marque donc pas le début des transformations liées aux TIC. Il est à l’inverse prématuré de considérer qu’Internet constitue un aboutissement car, la plupart des trajectoires de changement étant à peine amorcées, il est difficile de se prononcer sur l’issue finale de mouvements encore émergents et instables. Internet et, d’une manière plus générale, les réseaux numériques possèdent cependant des propriétés spécifiques, qui impriment leur marque à nombre de phénomènes dont ils deviennent le siège : qu’il s’agisse de la circulation et du traitement de l’information, des transactions marchandes, des coordinations organisationnelles, de la gestion des réseaux, etc.
4 L’ambition de ce numéro – et du présent article introductif – est de mettre en exergue ce qui apparaît véritablement novateur dans Internet, aussi bien sur le plan des pratiques économiques que sur celui des concepts analytiques. À partir des années 1980, les réseaux de télécommunications ont constitué un creuset où se sont forgés, d’une part, de nouvelles pratiques en matière de gestion des « utilités publiques », de régulation de la concurrence, de conception des services-réseaux, etc., et, d’autre part, de nouveaux concepts analytiques tels que les notions de marché contestable, de yardstick competition, de tarification incitative, etc., qui se sont ensuite appliqués à l’ensemble des industries. De façon similaire, Internet donne lieu aujourd’hui à des pratiques innovantes, qui appellent des conceptualisations renouvelées.
5 Trois raisons principales contribuent à expliquer ce double rôle de catalyseur des pratiques et des théories. Tout d’abord, Internet n’est autre qu’une fédération planétaire de réseaux numériques, dont les potentialités techniques – notamment leur capacité à supporter des modalités très différenciées de gestion de l’information – induisent une « numérisation » croissante des activités : l’accès à ces réseaux interconnectés et flexibles incite les acteurs économiques à augmenter l’intensité informationnelle de leurs prestations et à multiplier leurs échanges informationnels. Ensuite, la logique de ce réseau modulaire et décentralisé, servant de support à des prestations de services fondées sur l’information et sur l’innovation, déployé dans un espace globalisé, en fait un archétype des économies contemporaines, où l’industrie tend à s’organiser selon un modèle d’assemblage flexible grâce à des interfaces standardisées ; où la compétitivité est fortement associée à la capacité à innover; où les produits et les services voient leur contenu informationnel augmenter; où l’espace économique est de plus en plus transnational, etc. Enfin, les innovations organisationnelles induites par les réseaux numériques que fédère Internet diffusent de proche en proche dans l’ensemble de l’économie.
6 Nous mettrons en évidence que l’une des caractéristiques centrales d’Internet consiste en la capacité qu’il confère aux agents économiques de gérer de manière très fine, en fonction des préférences individuelles des émetteurs et des récepteurs, les informations échangées. Qui plus est, cette gestion peut être totalement décentralisée par le recours à des normes d’interfaçage. Cette double caractéristique fonde à la fois la spécificité d’Internet en tant que réseau et celle de l’économie numérique qu’il supporte. D’autres caractères fréquemment évoqués – tels que la nature globale et multimédia d’Internet, ou encore son impact sur les coûts d’information – importent certes, mais ne justifieraient sans doute pas à eux seuls que l’on accorde une attention aussi marquée à l’économie d’Internet.
7 Cet article s’articule en trois parties. Dans la première, seront rappelés quelques-uns des principes et des éléments factuels permettant de mieux comprendre la nature du réseau Internet, ainsi que les enjeux qu’il représente pour les activités économiques. Dans la deuxième partie, on s’attachera à préciser le lien entre la morphologie et l’économie « internes » du réseau Internet et les types nouveaux de relations et d’échanges qui accompagnent le développement de ce réseau, ce que nous désignons par le vocable d’« économie numérique ». On montrera que ce lien relève davantage de l’engendrement que de la causalité : autrement dit, plutôt que voir simplement en Internet une technologie support, facteur déterminant d’un nouveau type de développement économique, il s’avère plus fructueux d’analyser l’économie d’Internet stricto sensu comme le germe ou l’incubateur d’une future économie numérique où seront exploitées massivement les capacités de gérer l’information de manière décentralisée et sur mesure. Dans la dernière partie, on se risquera à dessiner le programme de recherche que suscite le développement aux multiples facettes du réseau Internet, ainsi que l’émergence concomitante d’une économique numérique; on indiquera comment les différents articles de ce numéro spécial, s’ajoutant au corpus foisonnant des publications consacrées à l’économie d’Internet, constituent les premières pièces d’un puzzle encore largement en chantier, dont la figure d’ensemble commence seulement à se laisser deviner.
ÉCONOMIE D’INTERNET : QUELQUES PRINCIPES ET QUELQUES FAITS
Les principes du « bout en bout »
8 Internet n’est pas un réseau à proprement parler, mais consiste plutôt en un ensemble de normes, permettant à des machines de traitement numérique de l’information d’« inter-opérer ». Plus précisément, les normes « Internet » rendent possibles l’interconnexion des réseaux informatiques et leur administration sur un mode totalement décentralisé. En particulier, les fonctions de traitement de l’information et celles d’administration du réseau ne sont pas nettement séparées sur Internet, à la différence du fonctionnement d’un réseau de télécommunication traditionnel, comme le réseau téléphonique, où les terminaux traitent l’information, tandis que les équipements d’administration du réseau – en l’occurrence les commutateurs – affectent les flux d’information aux capacités de transmission disponibles (Curien et Gensollen [1992]). Sur Internet, un équipement connecté au réseau est à la fois un terminal et un routeur. Par ailleurs, le recours aux normes d’interfaçage, ainsi qu’à un système d’adressage unifié, crée une sorte de « méta-réseau » qui, du point de vue de l’utilisateur, apparaît comme un système fonctionnellement « sans coutures » et homogène. Les équipements interconnectés par Internet sont des instruments de traitement numérique de l’information, pour l’essentiel des micro-ordinateurs. Le réseau organise une communication entre ces machines, sur la base du modèle « client-serveur ». Le « client » adresse des requêtes au « serveur », qui les traite puis envoie des réponses, tout équipement connecté à Internet pouvant être alternativement client et serveur. Ceci est notamment le cas pour les deux applications les plus répandues sur Internet : le courrier électronique et le Web. L’envoi d’un mail correspond à une demande où le client, c’est-à-dire l’émetteur, demande au récepteur s’il accepte de recevoir une information, qui lui sera dans ce cas adressée. Dans la pratique, ces opérations sont réalisées par des serveurs de mail qui, contrairement aux terminaux des usagers, sont connectés de manière permanente, afin de faciliter la gestion du trafic. De même, lors de la consultation d’un site Web, le client adresse sa demande à l’ordinateur-serveur où réside l’information, qui lui envoie en retour les lignes html (cf. infra ) permettant au client de reconstruire la page à l’écran. De manière générale, indépendamment de l’application considérée, requêtes et réponses sont découpées en paquets d’information, qui sont identifiés par leur émetteur et leur récepteur et qui circulent au sein du réseau, où ils sont relayés par des routeurs. Après transmission, les paquets sont reçus par la machine destinataire, qui reconstitue les lignes de programmation initiales, porteuses d’un contenu informationnel ou d’instructions données à la machine, ainsi pilotée à distance. Pour que le tout fonctionne convenablement, il faut :
- que chaque machine connectée au réseau puisse être identifiée de manière univoque, afin que les paquets d’information aboutissent effectivement au destinataire; le numéro IP constitue cet identifiant;
- qu’un langage d’adressage permette aux utilisateurs de formuler leur requête auprès du serveur adéquat; les noms de domaine ( www. identifiant. com ) constituent la partie visible de ce système d’adressage; ces adresses, proches du langage naturel, sont transformées en adresses machine (adresses IP ) par des serveurs dits DNS ( Domain Name System );
- que des protocoles de communication homogènes assurent les échanges et le routage des paquets entre toutes les machines connectées au réseau; le protocole IP ( Internet Protocol ) est le cœur d’un vaste ensemble de normes techniques, assurant la communication et l’interopérabilité entre les composantes du réseau;
- que les machines utilisent des langages de programmation compatibles, pour coder et décoder les demandes et les réponses transmises entre clients et serveurs ; le langage html ( Hyper Text Markup Language ) constitue à cet égard le socle du Web, en permettant à des machines hétérogènes d’échanger textes, images, données et sons.
9 L’existence même d’Internet découle ainsi de l’utilisation d’un système unifié d’adressage (numéros IP et noms de domaine) et de normes ( Internet Protocol et html ), assurant l’interopérabilité de sous-réseaux hétérogènes. L’essentiel de la régulation technique d’Internet repose en conséquence sur la gestion de ces ressources, avec pour objectif de garantir l’interopérabilité. Concrètement, cette régulation est aujourd’hui assurée par trois dispositifs essentiels.
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- L’ICANN ( Internet Corporation for Assigned Names and Numbers ), organisation de droit américain sans but lucratif fondée en 1998, qui s’est vu déléguer par le Department of Commerce la responsabilité de gérer les attributions de numéros IP et de noms de domaines. Dans les deux cas, il s’agit de systèmes hiérarchiques, dans lesquels des « racines » en nombre limité (par exemple les.com,.org et.net) permettent la création d’adresses. Grâce à cette organisation hiérarchique, l’attribution des adresses peut être confiée à plusieurs entités, chacune gérant son portefeuille d’adresses en fonction de leurs propres critères. L’ICANN supervise ainsi deux fonctions distinctes : d’une part, la distribution des adresses IP, qui est assurée par les gestionnaires des réseaux terminaux, les fournisseurs d’accès Internet ( FAI ); d’autre part, l’attribution des noms de domaine, en définissant les racines disponibles (domaines de premier niveau, ou suffixes.com,.fr, etc.), ainsi qu’en sélectionnant et en contrôlant les organisations autorisées à enregistrer les noms de domaines demandés par les utilisateurs.
Le pouvoir de l’ICANN procède des consignes qu’il donne à l’entreprise Network Solution Inc. ( NSI ), gestionnaire du serveur souche du système de noms de domaine ( Root Computer ). Ce serveur contient le fichier source permettant de traduire les noms de domaine en adresses machines (adresses IP ). L’ICANN peut donc « effacer » les adresses des serveurs ou des entités qui ne respecteraient pas les règles qu’elle édicte et les exclure ainsi du Web. C’est la raison pour laquelle on considère souvent que cet organisme recèle le germe d’un dispositif de gouvernance non purement technique d’Internet.
- L’IETF ( Internet Ingeneering Task Force ) est de facto l’organisme de normalisation des protocoles de communication. Il s’agit pourtant d’une organisation qui n’a aucune existence juridique. Formellement, l’IETF est l’un des groupes de travail de l’ISOC ( Internet Society ), une société savante de droit américain fondée par quelques-uns des « inventeurs » d’Internet, qui constitue un forum de réflexion et un outil d’influence, notamment destiné à promouvoir le développement d’un réseau efficace et ouvert, dont les bénéfices s’étendraient au plus grand nombre.
- Le W3C ( World Wide Web Consortium ) est, quant à lui, l’organisme de normalisation des langages multimédia utilisés sur Internet. Il s’agit d’un club, ouvert aux organisations qui peuvent en acquitter les droits d’adhésion relativement élevés
11 Ces trois dispositifs ne constituent cependant pas des organes de régulation au sens propre du terme :
- Tout d’abord, ils ne combinent pas les trois facultés d’édicter des règles, de surveiller les opérateurs et les usagers, et de sanctionner les manquements à des obligations ou les pratiques attentatoires à des principes qu’ils seraient chargés de défendre, tels que la loyauté de la concurrence, les libertés publiques, ou la sécurité des échanges. En fait, l’IETF et le W3C constituent plutôt des dispositifs de partage de développements techniques, à l’image de ce qui fonctionne dans le domaine du logiciel « libre ». Rien n’oblige les utilisateurs et les opérateurs du Net à observer leurs recommandations ; rien, si ce n’est le besoin d’interopérabilité. L’ICANN est certes formellement doté de pouvoirs, mais ne dispose pas des moyens nécessaires à la supervision, qui seule pourrait rendre effectif et indépendant l’exercice de ses prérogatives. À titre d’exemple, cet organisme n’emploie que quatorze personnes et ses ressources techniques dépendent de NSI, qu’il est pourtant présumé devoir contrôler, au même titre que les autres fournisseurs de noms de domaine.
- De plus, le statut de chacun des trois organismes est ambigu, voire même inexistant dans le cas de l’IETF. Censés assurer la régulation d’un réseau mondial, ils sont de droit américain et contractants du gouvernement des États-Unis, ce qui s’avère particulièrement problématique dans le cas de l’ICANN. Leurs principes de fonctionnement et d’adhésion n’assurent pas leur indépendance, ce qui les fragilise et jette le doute sur la légitimité de leurs décisions. La crédibilité des normes qu’ils édictent et des arbitrages qu’ils rendent s’en trouvent affectés, car l’exécutabilité n’est pas garantie.
- Enfin, l’étendue de leurs compétences est floue. A priori, ils ne sont que des organes de régulation technique – notamment l’IETF et le W3C – alors que, pour des raisons techniques comme historiques, la régulation du réseau et celle de ses modalités d’usage sont étroitement liées : en effet, selon la manière dont sont définies les normes d’interopérabilité, les dispositifs de sécurisation des échanges d’information, ou les mécanismes de gestion des priorités, on permet ou non le développement de catégories particulières de services. Par ailleurs, les techniciens à la base du développement d’Internet ont toujours fixé, en même temps que la technologie, des règles concernant les modalités d’usage du réseau (Leiner et al. [2000]). Par exemple, jusqu’en 1995, la Netiquette, l’éthique du Net, prohibait tout usage du réseau pour des opérations commerciales.
Concurrence et complémentarité entre cadres de régulation
12 Les entités de régulation du Net apparaissent très différentes des dispositifs traditionnels de régulation et de normalisation internationale, tels que notamment l’Union internationale des télécommunications ( IUT ), l’International Standard Organization ( ISO ) ou la Commission électrotechnique internationale ( IEC ). Ces différentes instances furent contournées, pour quatre raisons principales : tout d’abord, la lenteur qui les caractérise dans l’élaboration des normes semblait incompatible avec le rythme soutenu de l’innovation dans les technologies liées à Internet; ensuite, ces organismes n’ont pas su percevoir d’emblée l’originalité et la puissance des normes Internet, dont une partie des principes concurrençait en outre ceux qu’ils promouvaient de leur côté; par ailleurs, la portée d’Internet était limitée au continent nord-américain jusqu’en 1998, et le réseau demeure d’ailleurs encore aujourd’hui très majoritairement américain, en dépit d’une tendance nette à l’internationalisation; enfin, les techniciens et les entrepreneurs d’Internet, marqués par une idéologie libertaire ou libérale, ont manifesté dès le départ une méfiance quasi viscérale à l’encontre des bureaucraties étatiques ou internationales.
13 En dépit de leurs limites, l’ICANN, l’IETF et le W3C, par leur combinatoire, jouent un rôle essentiel dans la gouvernance technique d’Internet. Or cette dernière s’avère essentielle, car elle conditionne en partie la régulation socio-économique des activités dont le réseau est le support. En effet, sur un réseau de type Internet, chaque intervenant a la possibilité d’influencer la manière dont les flux de communication sont administrés. Cette possibilité s’articule avec les capacités de cryptage de l’information qu’offrent les technologies numériques : dans un système numérique, toute information est codée sous forme d’une suite numérique, qu’il est ensuite aisé de crypter. Le cryptage constitue ainsi la clé d’un filtrage des usages de l’information : via sa manipulation, on peut autoriser l’accès à tout ou partie de l’information potentiellement disponible, en fonction de l’identité de l’utilisateur ou d’autres critères. La combinaison des capacités de cryptage et d’administration décentralisée des communications permet à tout utilisateur d’Internet de contrôler la future utilisation des informations qu’il diffuse sur le réseau, car il peut édicter des « normes » d’usage de ces informations, qui seront rendues exécutoires via la technique. Ceci ouvre des marges de manœuvre quasi infinies aux agents économiques souhaitant définir des prestations de services informationnels, comme aux acteurs sociaux désirant mettre en œuvre des règles spécifiques d’interaction informationnelle. Il existe cependant une contrainte notable, celle qu’impose l’interopérabilité : pour que les acteurs puissent mettre en œuvre de telles règles spécifiques, encore faut-il qu’elles soient compatibles avec les normes d’interopérabilité définies par l’IETF ou le W3C. Ces organismes ont, par ce truchement, une influence notable sur les usages susceptibles de se développer – ou non – sur Internet. Par ailleurs, la manière dont le système d’adressage est géré influence également les usages : les modalités de gestion des noms de domaines, c’est-à-dire la reconnaissance – ou non – du droit des marques, la création – ou non – de catégories permettant de classer les fournisseurs de services et donc de les « labelliser », ainsi que la définition des règles d’inclusion dans ces catégories, influent sur les conditions de la concurrence entre les opérateurs et donc, à terme, sur la nature des services et des usages.
14 Compte tenu de ces enjeux, et parce que les dispositifs techniques de gouvernance et de régulation d’Internet ne sont, ni totalement légitimes, ni parfaitement complets, les États se sont progressivement immiscés dans la régulation socio-économique du réseau. Plus exactement, tant qu’Internet ne touchait qu’une communauté cohérente et fermée – celle des scientifiques –, l’État américain et a fortiori les autres E ´ tats ne se sont guère préoccupés d’intervenir dans ce qui fonctionnait selon les règles propres à cette communauté, soumise de toute manière en dernier ressort à un contrôle étatique. En revanche, avec la diversification des usages et des acteurs, le besoin de compléter la régulation technique afin d’organiser la concurrence, de permettre le développement d’activités commerciales, de protéger les citoyens, etc., s’est fait fortement sentir. Comme le souligne Benkler [1999], une intense activité législative en a résulté au Congrès américain, à partir de 1995. Les États membres de l’OCDE et ceux de l’Union européenne suivirent de près ce mouvement à partir de 1997-1998. Leur réflexe premier fut de vouloir étendre le champ d’application des réglementations existantes, ainsi que le domaine de compétence des autorités chargées de les rendre exécutoires. Ce mouvement a toutefois buté sur deux écueils majeurs.
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- D’une part, la remise en cause des frontières entre industries héritées de l’ère pré-numérique ne peut s’opérer sans délais, sans heurts et sans incohérences. Internet constitue la plate-forme d’intégration de l’ensemble des technologies de communication et de traitement de l’information, ce qui tend inévitablement à brouiller les frontières traditionnellement établies entre les domaines respectifs de la voix, des données et de l’image; c’est-à-dire, en termes industriels, entre les secteurs des télécommunications, de l’informatique, de l’audiovisuel et de l’édition. Les activités d’Internet ont de ce fait été soumises à des réglementations multiples, parfois contradictoires, parfois simplement coûteuses et complexes à articuler. Il en résulte un environnement législatif et réglementaire en « patch-work », très sensible à l’interprétation d’autorités administratives ou judiciaires, qui se montrent le plus souvent déroutées par l’originalité et la complexité technique d’Internet.
- D’autre part, le caractère global et ouvert d’Internet est un facteur peu propice à l’établissement de régulations nationales. Comme le montre la récente affaire Yahoo, non seulement il paraît difficile de rendre exécutoire la décision d’un juge obligeant un portail à interdire à ses clients d’accéder à certains contenus, mais se posent en outre des questions de conflit de droit. Rappelons que, sur plainte d’associations anti-racistes et au nom de la loi dite « Gayssot » condamnant l’apologie de la Shoah et le révisionnisme, le juge français a – sous peine d’astreinte – obligé Yahoo, fournisseur d’un portail et moteur de recherche, à interdire l’accès des internautes français via son site à un site d’enchères américain sur lequel sont vendus des objets nazis. Or, une telle décision pose des problèmes techniques : comment reconnaître en effet la nationalité des internautes et, surtout, comment bloquer l’accès, puisqu’il suffit de connaître l’URL pour accéder aux contenus « proscrits » ? Elle pose aussi un problème juridique : quelle est la norme qui doit prévaloir entre, d’un côté, la conception française du contrôle de certains contenus et, de l’autre, la déontologie américaine de défense d’une liberté totale d’expression ? Le système juridique mondial est organisé sur une base territoriale. Or Internet est aterritorial, dans la mesure où son architecture ignore la localisation géographique des opérations de traitement de l’information : les données véhiculées par le réseau empruntent des chemins incontrôlables et les bases d’information consultées ou utilisées peuvent être fragmentées ou dupliquées en plusieurs lieux, de manière totalement invisible pour l’utilisateur, voire même pour les administrateurs du réseau. En l’absence d’un ancrage géographique des opérations réalisées sur le réseau, les normes juridiques s’avèrent largement inopérantes.
16 La préexistence de dispositifs de régulation d’Internet et leur incomplétude, les limites des approches étatiques traditionnelles, leur manque de légitimité face à l’idéologie libérale et libertaire qui a présidé au développement du Net, expliquent qu’une approche dite de « co-régulation » se soit progressivement imposée, notamment sous l’impulsion de l’État américain, de l’OCDE et de l’Union européenne.
17 En fait, à partir du début des années 1990, les États-Unis tentèrent d’imposer un modèle d’autorégulation, que les créateurs d’Internet comme les industriels appelaient de leurs vœux. Il s’avéra néanmoins rapidement impossible de maintenir cette logique, compte tenu des conséquences d’Internet en matière de propriété intellectuelle, de sécurité nationale, de libertés publiques, etc. Au-delà, il fallait aussi adapter le cadre législatif existant en matière de cryptographie, de droit de la preuve, etc., pour permettre le développement d’activités économiques sur Internet, notamment le commerce électronique. Emergea ainsi progressivement l’idée de mettre en place une coopération entre l’État et des organisations non gouvernementales, pour la régulation d’Internet. Cette coopération comporte deux aspects : d’une part, une délimitation informelle des domaines de responsabilité entre l’État et les ONG impliqués, en appliquant notamment le principe de subsidiarité; d’autre part, une forte implication des parties prenantes d’Internet dans l’élaboration des normes étatiques, en utilisant généralement les moyens du réseau. Les Européens adoptèrent d’emblée une approche de ce type, en tentant cependant de s’appuyer – davantage que dans l’approche américaine – sur les institutions démocratiques légitimes.
Complémentarité et concurrence entre opérateurs
18 Ainsi, l’auto-organisation d’Internet n’est pas synonyme d’absence totale de cadre institutionnel : il s’agit d’une auto-organisation « encadrée ». En outre, même si la technique l’aurait a priori théoriquement permis, le fonctionnement du réseau n’opère pas sur un mode parfaitement homogène et indifférencié, dans lequel tous les acteurs joueraient des rôles symétriques. Il existe des « opérateurs de réseaux », dont la fonction est de fournir un ensemble de services de télécommunication – pour l’essentiel un accès au Web et un système d’administration de messagerie électronique – en constituant une interface entre les utilisateurs et les offreurs de capacités de transport que sont les câblo-opérateurs, les compagnies téléphoniques, les propriétaires de capacités de transmission, etc. Ces opérateurs Internet mettent en œuvre les normes et les systèmes d’adressage décrits plus haut et ils réalisent l’interconnexion entre les réseaux. Pour des raisons d’efficacité, les différents réseaux d’accès ne sont pas systématiquement connectés directement les uns aux autres. La hiérarchie du réseau est organisée en deux niveaux (Crémer et al. [1999]) : celui des fournisseurs d’accès Internet ( FAI, en anglais ISP pour Internet Services Providers ), qui connectent les machines ou les réseaux locaux des utilisateurs finals à Internet en utilisant divers réseaux de distribution locale, réseaux téléphoniques et de télévision par câble pour les particuliers, réseaux spécialisés de toutes sortes pour les professionnels ; et celui des administrateurs d’épines dorsales ( Backbones ), qui interconnectent entre eux les FAI, via des réseaux continentaux et intercontinentaux à haut débit. Les FAI et les épines dorsales, s’ils se concurrencent, sont néanmoins interconnectés entre eux, afin d’assurer la connectivité générale du réseau.
19 Les conditions d’interconnexion entre opérateurs de services Internet sont complexes, car deux dimensions y interfèrent.
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- Tout d’abord, il s’agit d’accords verticaux à composantes concurrentielles, dans la mesure où les opérateurs sont à la fois complémentaires et rivaux. D’un côté, chacun donne accès à un service de connectivité généralisée, car les utilisateurs veulent avoir accès à des correspondants ou à des contenus hébergés par les autres réseaux. D’un autre côté, chacun cherche à attirer le plus grand nombre possible d’utilisateurs sur son propre réseau, car la fonction de production présente un fort coût fixe.
- Ensuite, les relations entre opérateurs sont marquées par de fortes externalités, en raison de la décentralisation de l’administration du réseau. Une fois deux réseaux interconnectés, leurs opérateurs respectifs n’en contrôlent plus directement l’usage, car la logique du protocole Internet fait que les paquets d’information choisissent, comme par eux-mêmes, le chemin le plus efficace pour atteindre leur cible, en sélectionnant les composantes de réseau qui ne sont pas saturées. Dans ces conditions, les capacités disponibles d’un opérateur donné sont « automatiquement » utilisées, ce qui peut dégrader la qualité des services offerts à ses propres usagers.
21 Les éléments précédents se combinent pour soulever des problèmes originaux en matière d’organisation industrielle. Les relations entre opérateurs doivent en particulier surmonter une dialectique coopération-concurrence, qui se manifeste en des termes d’autant plus brutaux qu’il existe de nombreuses possibilités de manipulation opportuniste des conditions de l’interconnexion. Il en résulte une grande variété de modes de gouvernance, qui vont de l’instauration de modalités gratuites d’interconnexion à travers des accords de peering destinés à minimiser les coûts de transaction, jusqu’à une intégration verticale internalisant les externalités, en passant par diverses formules de tarification et d’arrangements organisationnels. Autant de stratégies qui questionnent la politique de la concurrence, car elles se situent dans un contexte où la logique des coûts fixes encourage la concentration.
22 Notons enfin que ces caractéristiques ne sont pas uniquement propres aux relations entre opérateurs Internet : elles se retrouvent également dans les relations entre prestataires de services informationnels, ainsi que dans les rapports entre prestataires informationnels et prestataires de services-réseaux.
L’universalisation du réseau
23 Nés dans le giron de l’appareil militaire et scientifique américain, les réseaux qui devinrent Internet furent progressivement transférés à des initiatives privées, qui assurèrent aux normes ouvertes et au système d’adressage constituant Internet le succès universel qu’ils connaissent aujourd’hui. Ce processus d’émergence fut cependant loin d’être spontané.
24 Internet et ses précurseurs furent développés et administrés grâce à des bourses de recherche et des contrats de concession du gouvernement américain. Jusqu’en 1985, il s’agissait pour l’essentiel de réseaux hétérogènes, fermés et en grande partie expérimentaux, élaborés dans le cadre des grands programmes de recherche américains, tels qu’ARPAN et dans le domaine de la défense, SPAN dans celui de l’espace, CSN et dans celui l’informatique, etc. ARPAN et, le précurseur lancé en 1969, constitua cependant le principal laboratoire du futur Internet, puisque c’est en son sein que furent inventés les concepts et les techniques qui structurent aujourd’hui le réseau (Leiner et al. [2001]).
25 En 1985, lorsque la NSF (National Science Fundation) prit la décision de favoriser le développement d’un réseau ouvert à tous les scientifiques, le réseau ARPAN et devint logiquement le principal support du NSFN et. Ce dernier fut lui-même rapidement transformé en Internet lorsque, en 1988, la NSF adopta une politique d’interconnexion avec les réseaux privés (qui ne se traduisit cependant que beaucoup plus tard par une ouverture à des applications commerciales). La volonté d’ouverture de la NSF ne se cantonna pas à une simple politique d’interconnexion. À partir de 1985, les principales composantes techniques d’Internet firent l’objet d’un transfert actif vers l’industrie. Dans l’esprit des administrations qui se succédèrent, l’ouverture aux investissements privés et à la coopération avec l’industrie constituait en effet le meilleur moyen de favoriser le développement du réseau et des technologies associées. L’objectif était double : d’une part, doter les États-Unis d’une infrastructure informationnelle efficace; d’autre part, renforcer l’avance de l’industrie informatique américaine dans les technologies numériques. Cette politique fut parachevée en 1998, lorsque la responsabilité du développement d’Internet fut transférée de la NSF au Département du Commerce.
26 Le rôle du gouvernement américain fut donc déterminant dans l’émergence et la promotion d’Internet. La politique de transfert, initiée en 1985, donna naissance à un tissu industriel spécialisé. Puis l’autorisation des applications industrielles et commerciales, à partir de 1995, incita fortement le secteur privé à investir dans Internet : c’est ce qui explique le foisonnement de l’offre de services en ligne, observé à partir de cette date.
27 L’avance prise par les États-Unis stimula en outre la dynamique d’ouverture du réseau. Puisque le gouvernement américain en maîtrisait la ressource clé, à savoir le système d’adressage, et puisque les entreprises et les universités américaines constituaient les principaux offreurs de services et fournisseurs de normes, l’ouverture de ce réseau américain aux acteurs étrangers – qu’ils soient utilisateurs ou fournisseurs de services – fut considérée comme une opportunité, plutôt que comme une menace : en proposant gratuitement leur standard de réseau ouvert et décentralisé au reste du monde, les États-Unis permirent à Internet de s’imposer, face à d’autres options qui étaient a priori envisageables en matière de réseaux numériques.
28 Ainsi, la diffusion rapide d’Internet ne doit rien au hasard, ni à l’ordre spontané. Elle résulte, en grande partie, d’une stratégie mise en œuvre par l’industrie et le gouvernement américains. Pour autant, cela ne signifie pas que certaines des caractéristiques technico-économiques d’Internet soient étrangères à son succès.
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- Une première caractéristique motrice est liée à l’essence même d’Internet. Puisqu’il s’agit d’une norme d’interopérabilité entre réseaux hétérogènes, qui
établit par ailleurs une distinction radicale entre la gestion des services-réseaux et celle des réseaux physiques, Internet puise sa force dans la base installée : il suffit de créer des passerelles entre les réseaux existants et Internet, ou mieux de mettre en œuvre les standards Internet dans les réseaux existants, pour que ceux-ci deviennent une partie d’Internet.
- Un autre facteur essentiel de la réussite d’Internet réside dans son administration décentralisée. Puisque l’on peut, à partir des standards Internet, créer des services réseaux et des services informationnels dont on contrôle les caractéristiques et les accès, Internet est une technologie de réseau éminemment flexible : d’un côté, elle procure une connectivité généralisée, à l’instar de celle qui est fournie par des réseaux à vocation universelle comme le téléphone; d’un autre côté, elle permet de gérer des « clubs » fermés, qu’ils soient intraorganisationnels (Intranets) ou inter-oganisationnels (Extranets) – à la manière dont le permettait la génération précédente de réseaux téléinformatiques, en revanche non dotés des mêmes capacités d’interconnexion.
- Enfin, une dernière raison du succès d’Internet provient de l’impact que les normes ouvertes ont exercé sur l’innovation et les prix. Les standards Internet se présentent en fait comme des logiciels ouverts. En tant que standards, ils sont eux-mêmes dynamiques et ils intègrent – en les rendant immédiatement accessibles à l’ensemble des utilisateurs – les avancées dans les technologies de la communication (protocole IP ) et du multimédia (langage html ). Par ailleurs, ces standards sont eux-mêmes des normes d’interfaçage, permettant d’intégrer dans le système Internet toute technologie spécifique qui les respectent. La nature des normes Internet a ainsi facilité l’intégration des innovations dans le domaine du traitement numérique de l’information, ou dans les services s’appuyant sur ces technologies. Selon un effet d’accumulation du type boule de neige, ces innovations ont été stimulées par la taille du marché engendré par les normes universelles et ouvertes. Enfin la convergence vers un réseau global, en accroissant le degré de concurrence, a poussé les prix à la baisse, accélérant encore la diffusion des innovations.
Une nouvelle infrastructure pour l’économie
30 La politique du gouvernement américain, l’appropriation par l’industrie, ainsi que les caractéristiques propres du réseau expliquent largement pourquoi Internet s’est si rapidement globalisé. Devenu média universel reliant l’ensemble des agents économiques, il était dès lors naturel que s’y installent de multiples activités économiques et qu’émerge ainsi le « commerce électronique ».
31 La définition même de cette notion est cependant particulièrement floue car, comme l’attestent les tentatives de mesure, son périmètre oscille selon les circonstances entre une acception très large, consistant à y inclure l’ensemble des activités économiques supportées par les réseaux, et une acception au contraire très restrictive, limitée aux seules transactions en ligne sur Internet. Trois observations fondamentales doivent être faites à cet égard (Brousseau [2000], Rallet [2001]).
32 En premier lieu, le développement d’activités économiques sur les réseaux, y compris sur les réseaux numériques, a commencé bien avant Internet et continue de se répandre sur une multitude de supports qui, s’ils convergeront sans doute à terme vers Internet, en restent distincts aujourd’hui. Sans remonter jusqu’au télégraphe ou au téléphone, qui jouèrent pourtant un rôle essentiel dans l’intégration d’un certain nombre de marchés, on peut noter que de grands systèmes de transactions en ligne fondés sur les réseaux numériques sont apparus dès les années 1970, notamment dans la finance, le transport aérien et les marchés énergétiques. Les années 1980 virent ensuite se multiplier différents types de systèmes d’intégration informationnelle interentreprises, notamment dans le commerce, la logistique et les industries d’assemblage telles que l’automobile ou l’aéronautique. Tous ces systèmes continuent d’exister aujourd’hui. Quant aux réseaux téléinformatiques intra-organisationnels, les premiers remontent aux années 1960.
33 Le commerce électronique, au sens large comme au sens étroit, ne procède donc pas exclusivement d’Internet, si bien que l’on dispose aujourd’hui d’un certain recul pour analyser le rôle joué par les TIC dans l’évolution des modalités de coordination économique (Brousseau et Rallet [1999]). Un des principaux résultats, en la matière, est que la technologie per se ne détermine aucun modèle organisationnel optimal : si elle lève certaines contraintes dans les choix organisationnels réalisés par les agents économiques, ces choix demeurent fondamentalement contingents à la manière dont les problèmes de coordination se posent, en fonction des activités et des cadres institutionnels. Il existe donc une grande diversité de formes concrètes de marchés et de hiérarchies électroniques… et aussi des cas où les médias électroniques apparaissent peu utiles. En deuxième lieu, si la numérisation de l’économie est indéniable, elle ne se produit pas toutefois selon les modalités que l’on imagine à la lecture de certaines prévisions de croissance popularisées par la presse, ou même par certains rapports officiels. Il est très difficile de mesurer de manière précise et pertinente la part des activités supportées par les réseaux numériques, et une approche trop naïve peut conduire à des leurres. On cherche en particulier trop souvent à évaluer le poids des opérations intégralement réalisées en ligne, alors que l’observation quotidienne démontre que, en matière commerciale comme dans toutes les dimensions de la vie sociale, certaines composantes élémentaires d’une même opération se prêtent à la numérisation et à la réalisation en ligne, tandis que d’autres composantes échappent à cette « virtualisation ». Le « virtuel » étant complémentaire et indissociable du « réel », il est dépourvu de sens de tenter de mesurer le poids économique ce qui est purement virtuel… et il n’est guère étonnant que le poids du pur on line apparaisse comme marginal dans l’économie. Ce point de méthode étant acquis, il convient de moduler l’affirmation selon laquelle la numérisation de l’économie suivrait nécessairement une dynamique exponentielle. Il est vrai que, à la fin des années 1990, on a observé des taux de croissance impressionnants dans beaucoup de domaines liés à Internet : tant en ce qui concerne la taille et les activités du réseau lui-même que le volume des transactions économiques qu’il supporte. Trois facteurs se sont conjugués pour expliquer ce rythme très rapide de démarrage. D’abord, le niveau était initialement très faible puisque, avant 1995, Internet n’était encore qu’un réseau confidentiel, confiné à des applications non commerciales. Ensuite, la bulle spéculative a contribué à entretenir une croissance artificielle, puisque de nombreux services étaient fournis à des prix très inférieurs à leur coût de revient. Enfin, un certain nombre de services et d’activités ont été transférés depuis des réseaux spécialisés vers Internet.
34 Les seuls chiffres véritablement fiables sur le commerce électronique – ceux du Department of Commerce (disponibles sur le site http :// www. census. gov/ mrts/ www/ current. html ) – attestent la réalité d’un démarrage rapide : aux États-Unis, le commerce de détail en ligne a bien crû en volume, depuis qu’il est observé (fin 1999) jusqu’au dernier trimestre 2000, où il a atteint près de 1,01 % des ventes de détails. Mais les niveaux et les rythmes de croissance objectivement constatés sont bien moins élevés que les estimations produites par les entreprises de conseil, dont les chiffres se sont pourtant imposés auprès de nombreux dirigeants et observateurs. Et surtout, le premier trimestre 2001 a été marqué par un recul – en volume comme en poids relatif – du commerce en ligne, dont la part dans le commerce de détail est retombée à 0,91 %. Bien entendu, il ne faut pas voir dans ces chiffres l’amorce d’un recul du développement d’Internet et d’une dé-numérisation de l’économie. Ils confirment simplement qu’une partie des modèles économiques développés au moment de la bulle spéculative n’était pas valide, que le rythme de numérisation de l’économie est lent parce que des mutations profondes dans de nombreux domaines sont nécessaires, et que l’on n’évolue pas vers une numérisation complète des activités et des échanges, parce que l’essentiel de la norme de consommation reste constituée de biens et services « matériels », et parce que les contraintes économiques et techniques qui en résultent rendent nécessaire le recours aux formes traditionnelles d’organisation de la production et des échanges.
35 En troisième lieu, quand elles sont appliquées aux marchés et à la distribution, les technologies numériques n’ont pas toujours les effets auxquels on pourrait s’attendre en se fiant à une intuition insuffisamment raisonnée.
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- D’abord, nombre de biens et services ne sont pas aisément échangeables en ligne. Ceci n’est pas dû uniquement aux contraintes logistiques propres aux produits comportant une composante matérielle, mais tient également à la difficulté de mettre au point des systèmes de description et de certification permettant d’éviter les problèmes d’anti-sélection et de risque moral dans la réalisation des transactions. Il en résulte une électronisation du commerce qui n’est souvent que partielle. Dès lors, certains des effets escomptés des réseaux numériques, comme la globalisation de la concurrence, demeurent confinés à certaines activités : essentiellement, les biens et services culturels, le tourisme et les produits électroniques pour les marchés grand public. Les marchés où l’électronisation n’est que partielle peuvent certes être affectés par le déploiement des réseaux numériques, mais les impacts ne peuvent qu’être différents de ceux qui résulteraient d’une place de marché intégrée et globale.
- Ensuite, les réseaux numériques ne sont pas des dispositifs qui se substitueraient aux intermédiaires traditionnels afin de réaliser la fiction du marché walrassien. L’existence de réseaux liant l’offre à la demande ne permet pas de résoudre ipso facto les problèmes de coordination posés par l’interaction de millions d’agents (Brousseau [2002]). Les intermédiaires demeurent des maillons indispensables, car ils remplissent certaines fonctions économiques qui ne sont pas purement informationnelles, telles que la garantie des transactions, la gestion logistique, ou encore l’assurance de liquidité des marchés. Par ailleurs, des intermédiaires informationnels émergent, car même lorsqu’il ne s’agit que d’une pure intermédiation informationnelle, ou « infomédiation », les réseaux numériques ne l’assurent pas d’emblée : des ressources importantes doivent être dédiées au formatage, à la certification, au tri et au rapprochement
des offres et des demandes ; les « infomédiaires », tel e-Bay, développent à cet égard des compétences spécifiques et bénéficient d’économies d’échelle et d’envergure pour abaisser ces coûts.
- Enfin, les marchés ne sont pas nécessairement plus transparents sur Internet. Les études disponibles s’accordent pour montrer que les prix, sont dispersés, ce qui relativise considérablement l’idée que les coûts de recherche tendraient vers zéro. Cela tient, pour l’essentiel, à la capacité de manœuvre stratégique des offreurs, qui cherchent à différencier leur offre, à bloquer le fonctionnement des moteurs de recherche comparatifs, et à mettre au point des stratégies de captation de clientèles.
37 Dans un tel contexte, en quoi réside la spécificité d’Internet lorsqu’il devient le support des coordinations économiques ? Trois composantes principales semblent se dégager.
38 Premièrement, son caractère universel fait d’Internet un média électronique sur lequel peut s’intégrer l’intégralité de la coordination des filières : depuis le producteur de matières premières, jusqu’au consommateur final. Dans le passé, l’intégration numérique de la coordination restait l’apanage des grandes entreprises, en raison du coût et de la complexité des technologies. Il en résultait des ruptures de charge, qui n’ont plus de raison d’être aujourd’hui : en effet, des coordinations peuvent être réalisées et des services informationnels peuvent êtres produits en faisant interagir en temps réel – et avec toute la puissance des technologies numériques – l’ensemble des acteurs entre lesquels existent des interdépendances. En termes concrets, ceci a potentiellement trois effets : d’abord, une reconfiguration ( re-engineering ) de filières entières, capables de se réorganiser pour répondre de manière plus efficace à des consommateurs finals, dont les besoins spécifiques peuvent être mieux perçus, et que des modalités plus flexibles de coordination permettent de mieux satisfaire; ensuite, une extension des capacités d’interaction des agents économiques, alternativement offreurs et demandeurs, du fait de la capacité de chacun d’entrer plus facilement qu’auparavant en contact avec un plus grand nombre de partenaires ; enfin, une réorganisation des intermédiations.
39 Deuxièmement, le caractère multimédia d’Internet en fait le vecteur d’une offre de services informationnels aux fonctionnalités multiples. L’intégration du traitement des données, du son et de l’image, couplée à la faculté de gérer sur-mesure les flux de communication, permet aux producteurs – quelles que soient leurs prestations – de fournir des services informationnels enrichissant leur offre. Il en résulte une grande variété de stratégies de communication, de différenciation et de discrimination.
40 Troisièmement, la finesse du contrôle des échanges d’information sur les réseaux numériques fédérés par Internet permet d’instaurer de nouvelles modalités d’interaction entre les agents économiques. Ces modalités tournent autour du partage de l’information selon des procédures hybrides, mêlant la diffusion gratuite sans contrepartie et la diffusion payante. Ceci donne lieu à l’émergence de nouveaux modèles d’affaires, mais aussi de « communautés », au sein desquelles le partage de l’information est organisé sous la contrainte de règles spécifiques, destinées à éviter les comportements de passager clandestin et à assurer le recouvrement des coûts fixes.
D’INTERNET À L’ÉCONOMIE NUMÉRIQUE
Une illusion trompeuse
41 La première esquisse qui vient d’être tracée des rapports entre Internet et les modes de coordination économique invite à revisiter les propriétés du réseau, pour les décliner désormais en des termes plus fonctionnels que morphologiques : sa morphologie universelle, de bout en bout, multimédia, décentralisée, etc., confère en effet à Internet trois fonctionnalités essentielles, qui en font le vecteur de transformations économiques.
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- Il s’agit d’abord de la plasticité, c’est-à-dire de la capacité de relier au réseau de nouveaux participants, d’y insérer à profusion des contenus de toute nature, d’ouvrir ou de fermer des espaces informationnels, avec une flexibilité dynamique exceptionnelle et poussée à l’extrême relativement à ce que permettaient les techniques de réseau ayant précédé Internet.
- Il s’agit ensuite de la transversalité, c’est-à-dire de la possibilité d’une interaction traversant « sans coutures » les frontières géographiques, politiques, économiques ou sociales. Internet est ainsi à la fois trans-national, transsectoriel et également trans-utilisateurs, reliant – grâce à son standard unifié et bon marché – aussi bien les grandes entreprises que les petits professionnels et le grand public.
- Il s’agit enfin de la sélectivité, c’est-à-dire de l’aptitude à moduler les échanges d’information d’une manière très subtile selon la nature des émetteurs, des récepteurs, et des canaux de circulation. Cette sélectivité permet une accessibilité accrue des agents économiques aux informations pertinentes en vue de leurs actions stratégiques, facilitant notamment la recherche des partenaires et des produits les plus adaptés à des échanges mutuellement fructueux.
43 À défaut d’un examen plus approfondi, ces trois fonctionnalités de base d’Internet pourraient prêter à penser que l’avènement de cette technologie, porteuse de l’« économie numérique », devrait mener de manière naturelle, d’une part, à des marchés plus fluides, d’autre part, à des hiérarchies moins bureaucratiques. Or, cette vision, fondée sur l’idée de « bon sens » qu’une plus grande performance technologique ne peut qu’induire une plus grande performance économique, se trouve d’ores et déjà en partie contredite par les faits et pèche par son simplisme réducteur : les rouages de l’économie traditionnelle demeureraient fondamentalement invariants, tandis que les TIC produiraient le « lubrifiant » miracle, permettant d’éliminer tout frottement et donnant ainsi progressivement réalité à la double épure du marché parfait et de la hiérarchie débureaucratisée. Un tel argument est trop rapide, car il ignore que les bouleversements touchant la disponibilité et la transmission des informations n’ont pas seulement pour effet de perfectionner l’« infostructure » de l’économie, mais aussi d’engendrer des mutations dans la « sélection » des mécanismes économiques. Se trouve dès lors condamné à l’erreur logique tout raisonnement postulant la stabilité dynamique de ces mécanismes et leur convergence naturelle vers un état stationnaire « idéal ».
Information, économie de marché et biens publics
44 Se plaçant dans une perspective de mutation, quel est le processus sous-jacent par lequel les TIC puis Internet contribueraient à un changement de régime dans les économies post-industrielles ? Nous avançons ici l’hypothèse que ce processus réside dans une dissociation entre l’information et son support physique, mouvement fort ancien qu’Internet exacerbe. Avant l’apparition de l’écriture, l’information était indiscernable de la parole qui, seule, pouvait la véhiculer; avant l’invention de l’imprimerie, l’information scripturale était rigidement liée au support sur lequel elle était inscrite, n’était communicable que si ce support était lui-même cédé; depuis Gutenberg, le livre composé a permis la réplication de l’information à moindre coût, et donc sa diffusion plus large, tout en maintenant un lien physique entre l’information et une marchandise support; et il en va de même pour le disque, le CD, le DVD, etc. Aujourd’hui, ce lien est rompu, Internet permettant la circulation de contenus d’information – textes, sons, images – débarrassés de la gangue de tout contenant. Cette « dématérialisation » touche non seulement les biens informationnels stricto sensu, mais aussi – par contagion – une part de plus en plus importante de l’ensemble des biens et services, dont le contenu informationnel va croissant. Pour ces biens non purement informationnels, il n’y a pas – bien sûr – dématérialisation à proprement parler, mais plutôt association flexible et modulaire de contenus informationnels et de logiciels avec des contenants physiques variés.
45 Cette évolution du couplage entre contenant et contenu est porteuse de conséquences économiques importantes, qui affectent aussi bien les conditions de l’offre que celles de la demande :
- Du côté de l’offre, on assiste à un double mouvement : d’une part, de « commoditisation » des briques de base de la production, banalisées et à faible contenu informationnel; et, d’autre part, de « servicisation » des produits proposés aux consommateurs finals, composés des commodités enrichies d’une valeur ajoutée à contenu informationnel fort et différencié. En amont, la production des commodités, ainsi que la R&D nécessaire à la mise au point des contenus, engendrent des coûts fixes élevés ; en aval, l’assemblage et la distribution des paquets de services s’effectuent à un coût marginal faible. Il en résulte une fonction globale de production à rendements fortement croissants, très éloignée des caractéristiques habituelles d’une économie de marché et se rapprochant davantage de celles d’une économie publique.
- Du côté de la demande, les biens informationnels et – par extension – les biens à fort contenu informationnel présentent les caractères fondamentaux de « non-rivalité » et de « non-exclusion » propres aux biens publics : un agent qui cède un bien informationnel n’en est pas privé pour autant – ou du moins consent un coût d’opportunité très faible vis-à-vis de l’utilité transférée à l’acquéreur – et un grand nombre d’agents peuvent, dans la limite des effets d’encombrement, consommer simultanément et en totalité un même bien informationnel. En outre, les biens informationnels sont généralement la source d’effets de club considérables, créant des « économies d’échelle de demande » qui, en s’ajoutant aux économies d’échelle d’offre, favorisent l’émergence d’un standard dominant suivie d’effets de monopolisation.
46 Ainsi, après le paradoxe de Solow, un second paradoxe de l’économie numérique pourrait-il être énoncé : « Les TIC améliorent les instruments qui devraient en théorie favoriser un fonctionnement plus efficace d’une économie de marché, mais elles suscitent en réalité l’émergence d’une économie publique ! » Pour dépasser ce paradoxe, une première voie évidente est celle du retour en arrière : ce que la technologie a fait, la technologie peut le défaire. Si les TIC constituent de nouveaux métiers à tisser, il n’est qu’à en inverser le mouvement, afin d’en détruire les effets. Si l’ordre marchand est menacé par la dématérialisation de l’information, il suffit de rétablir le lien entre contenu et contenant. Cette voie n’est autre que celle prônée – et en partie actuellement mise en œuvre – par de grands groupes du secteur des médias qui, soucieux de protéger leurs marchés contre des « pirates », souhaitent instituer un contrôle des accès aux réseaux et aux contenus qu’ils véhiculent, cherchent à empêcher les reproductions illicites par une application stricte de la législation en vigueur sur la protection de la propriété intellectuelle ( copyright ). Le shérif de Nottingham peut certes entreprendre de lutter contre Robin des Bois, avec les motivations que l’on comprend, mais l’histoire semble démontrer que pareil comportement peut se montrer fort inefficace, et surtout ne durer qu’un temps. La voie de sortie du paradoxe réside donc certainement ailleurs, dans l’invention collective de relations économiques novatrices, adaptées à la transformation inéluctable du contexte structurel. Ce nouveau type de relations devra notamment apporter des réponses aux deux questions majeures que soulève une structure économique présentant des caractères de type public : d’une part, comment recouvrer les coûts fixes et, d’autre part, comment assurer l’adéquation de l’offre à la demande ?
47 La question du recouvrement des coûts fixes admet une gamme de réponses complémentaires, dont le développement actuellement observé de l’économie des TIC et d’Internet offre d’ailleurs plusieurs exemples. Il peut d’abord s’agir de transferts de recettes au sein d’un marché monopolistique : une tarification des services finals au-dessus de leur coût marginal – quasiment nul – couvrant les coûts fixes d’investissement et de R&D, au prix toutefois d’un certain rationnement de la demande. La commercialisation des logiciels Microsoft ressortit à ce modèle. Une méthode alternative consiste à ne pas facturer l’usage, vendant ainsi en quelque sorte le service à son coût marginal, tout en pratiquant une tarification par abonnement ou par forfait, avec le risque cette fois d’exclure les petits consommateurs : c’est la tarification dite de Coase, à laquelle correspondent typiquement les forfaits Internet. Troisième moyen, l’État et les collectivités territoriales peuvent être mis à contribution pour financer en partie certaines infrastructures : il en va notamment ainsi pour l’achèvement de la couverture GSM du territoire, par mutualisation des infrastructures entre opérateurs et subvention publique. Enfin, il est possible de couvrir en amont les coûts fixes, sans brider l’usage en aval, par un déplacement de revenus : vers la publicité, selon le modèle traditionnel de l’économie des média; mais aussi et surtout vers des produits dérivés, selon un mouvement déjà amorcé mais fortement amplifié par Internet, un site-portail offrant par exemple un hébergement et un e-mail gratuit, et percevant des commissions auprès des sites marchands vers lesquels il rabat les internautes. Cet écart grandissant entre l’endroit où est engendrée la valeur, à travers la constitution d’une audience, et l’endroit où cette valeur est récoltée, à travers la vente d’espaces publicitaires, de produits dérivés, ou la perception de commissions d’intermédiation, semble devoir être une des caractéristiques majeures de l’économie numérique : une économie dans laquelle les coûts fixes consentis en amont trouvent leur financement de plus en plus à l’aval d’une chaîne de valeur en constante extension.
48 La seconde question, celle du pilotage de l’offre par la demande, devient particulièrement aiguë dans une économie où une grande partie de la chaîne de valeur est soumise au principe de la gratuité et n’émet donc aucun signal tarifaire. Paradoxalement, c’est la source même du problème qui fournit ici sa solution. En effet, c’est la fourniture gratuite sur Internet d’outils et de contenus facilitant les échanges économiques qui permet l’auto-organisation de communautés de consommateurs, homogènes du point de vue de leurs fonctions de demande, ainsi que la réalisation d’un couplage fin entre les requêtes de la demande et les caractéristiques de l’offre : les espaces de discussion, les forums, les chat rooms, ou même simplement les liens entre sites privés, sont autant de lieux sur lesquels se constituent et se segmentent des « écosystèmes » d’internautes-consommateurs ; systèmes cohérents mais évolutifs, permettant aux offreurs de cibler et de différencier leurs produits, dès lors qu’ils accèdent à cette information sur la structure de la demande. On observe ainsi sur Internet l’émergence d’une fonction d’intermédiation électronique, l’« infomédiation », se plaçant à l’interface offre-demande : cette infomédiation peut être institutionnalisée, lorsqu’elle est organisée par des sites commerciaux, des portails, ou des sites de média cherchant à valoriser leur audience; elle peut aussi être informelle, lorsque des individus interagissent directement sans intermédiateur explicite, pour échanger des informations sur des produits, les « pionniers » faisant alors connaître aux « suiveurs » les biens ou les services qui sont les plus susceptibles de les satisfaire.
Infomédiation
49 Le modèle de l’infomédiation est vraisemblablement une clé d’avenir du commerce électronique, face aux difficultés et aux faillites qu’a, dans un premier temps, provoquée la transposition naïve des fonctions traditionnelles de la relation commerciale dans l’univers d’Internet. Les sites commerciaux dont l’organisation repose sur le triptyque – référencement et présentation en ligne des produits/gestion en ligne de la commande, de la facturation et du paiement logistique de distribution du type vente par correspondance – affichent aujourd’hui un résultat incertain ou déficitaire, en raison d’erreurs d’appréciation sur le bilan des contraintes et des avantages spécifiques à la mise en ligne, d’une surestimation des recettes publicitaires, ou d’une sous-estimation des coûts logistiques. Il apparaît maintenant que le modèle le plus prometteur, parce qu’il contourne les contraintes de la distribution physique et qu’il bénéficie de recettes publicitaires ou de commissions commerciales, ne consiste pas à vendre des produits, mais à mettre en relation des vendeurs et des acheteurs : en bref, l’archétype concrétisé par e-Bay, contre celui concrétisé par Amazon. Toutefois, lorsque les biens qui sont l’objet d’une infomédiation sont purement informationnels, les deux fonctions de l’infomédiation et de l’échange peuvent être conjointement assurées par un même site (tel Napster ). Ainsi, l’infomédiation intervient non seulement pour structurer les marchés B-to-C et B-to-B (respectivement, Business to Consumers et Business to Business), mais encore pour développer des marchés secondaires, de type C-to-C ( Consumer to Consumer ). Parce qu’elle repose sur un mode de gouvernance largement communautaire et associatif, l’intermédiation peut donner lieu à des pratiques violant ou contournant l’actuelle législation de la propriété intellectuelle ou industrielle; elle est à ce titre menacée par des tentatives de « renormalisation », émanant des grands groupes industriels ou des États. Pourtant, l’infomédiation est essentielle, car elle constitue l’instrument nécessaire d’un processus de co-évolution des fonctions d’offre et de demande, indispensable à la réalisation d’échanges économiques adaptés et différenciés.
50 L’infomédiation n’a pas pour rôle unique de mettre en rapport la demande finale avec des assembleurs de paquets de biens et services. En remontant vers l’amont de la chaîne de valeur, elle prend la forme des places de marché B-to-B, assurant l’interface entre les assembleurs et les producteurs des commodités banalisées. Ces bourses électroniques peuvent devenir de véritables monopsones, bénéficiant des effets d’échelle engendrés par des achats en masse; il ne faut cependant pas négliger les effets de la législation antitrust, qui tendent à limiter les possibilités de concentration. L’économie industrielle numérique devrait à terme devenir une économie de la « coopétition » : les assembleurs coopérant en amont, pour partager des coûts fixes importants de R&D, ainsi que pour grouper leurs achats de commodités, et se livrant une concurrence en aval, sur les marchés finals. Cette concurrence aval est au demeurant sujette à deux facteurs de modération : d’une part, la différenciation des paquets d’offres tend à réduire le degré de compétition en prix, par la constitution de niches de clientèle; d’autre part, parce qu’elle présente davantage d’économies d’envergure inter-produits que d’économies d’échelle relativement à la taille de l’audience, la fonction d’infomédiation devrait finalement conduire à la coexistence de plusieurs écosystèmes plutôt qu’à une lutte sans merci du type winner takes all. Pareille recomposition de la chaîne de valeur est un processus fortement dépendant du chemin et de nombreuses incertitudes demeurent quant à son déroulement. En particulier, comment se combineront deux mouvements inverses, celui engendré dans un sens par des assembleurs cherchant à contrôler l’infomédiation pour accéder au plus près du client final, et celui initié dans l’autre sens par des infomédiaires cherchant à se porter vers l’assemblage pour valoriser leurs audiences ? Par ailleurs, comment s’agenceront les relations verticales entre les acteurs le long de la chaîne de valeur ? Quelles seront les parts respectives des regroupements d’entreprises et des rapports contractuels ?
Trames coopératives
51 En dépit de ces diverses incertitudes, il est vraisemblable que naîtront de nouvelles formes de coordination réticulaire, intermédiaires entre marché et hiérarchie, conciliant flexibilité et stabilité : en effet, en même temps qu’elles permettent la réalisation de rapports plus élastiques que la subordination hiérarchique, les interactions en réseau garantissent une certaine stabilité, en favorisant des coopérations initialement spontanées, puis maintenues comme des équilibres de jeu répété. À cet égard, deux exemples méritent l’attention.
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- En matière de gestion de l’innovation, un dilemme oppose classiquement : d’un côté, l’intégration verticale de chaque firme et de sa propre unité de recherche; de l’autre, la séparation entre un centre de recherche partagé par plusieurs firmes et des unités de production en concurrence. Le dilemme se traduit par un arbitrage entre un risque latent de stérilisation d’une recherche trop asservie à des finalités commerciales de court terme, encouru dans le premier cas, et un risque de rupture entre recherche fondamentale, recherche appliquée, et développement, supporté dans le second. La situation notamment observée dans la Silicon Valley démontre la possibilité d’une structure hybride, dans laquelle la recherche est réalisée par un vivier de jeunes pouces ( start-up ), qui meurent en cas d’échec, sont rachetées ou croissent en cas de succès. Dans
ce modèle, sont évités les inconvénients et réunis les avantages respectifs des deux structures habituellement opposées : d’une part, l’utilité sociale de la recherche et la continuité de la chaîne R&D sont garanties par le fonctionnement décentralisé et « biologique » du vivier, en osmose avec son environnement industriel; d’autre part, la mobilisation du capital risque constitue un mode de mutualisation des coûts fixes de la recherche fondamentale, alternatif à celui qui serait réalisé par la création d’un centre commun, et permettant de façon similaire que voient le jour des projets radicalement novateurs.
- En matière de production de logiciels, le phénomène des logiciels ouverts ( open source ) constitue un cas exemplaire de coopération souple entre plusieurs types d’acteurs à travers Internet : d’abord des « développeurs », œuvrant de manière spontanée, ouverte, et bénévole en apparence, car obéissant en fait à des stratégies de signalement motivées par la perspective d’une future embauche lucrative; ensuite, des « testeurs », utilisateurs avertis à l’affût des bugs, détectant des défauts et des insuffisances, formulant des demandes d’amélioration, et bénéficiant à ce titre d’une mise à disposition gratuite des logiciels ; enfin, des entreprises de commercialisation, assurant une mise en service payante auprès de la masse des utilisateurs « ordinaires ».
53 Ces différents modes de couplage économique, successivement évoqués à propos des relations entreprises-clients puis des relations interentreprises, trouvent également leur traduction dans les relations intra-entreprise. De même que les relations verticales ou horizontales entre les firmes laissent place à des relations en réseau, de même se transforment les relations de travail entre agents au sein de la firme. À cet égard, le facteur susceptible d’être modifié en profondeur par les TIC en réseau est celui de la gestion des connaissances et des savoirs, au-delà de la gestion des seules informations. La rupture entre, d’une part, l’informatique de gestion traditionnelle, dont les ERP ( Enterprise Ressource Planning ) constituent la forme la plus évoluée, et d’autre part, l’informatique de gestion communicante, dont les supports sont les Intranets et les ASP ( Application Service Providers ), réside dans la capacité de cette dernière à accepter des routines de gestion évolutives, construites autour de la création et de l’échange de savoirs reliés à la réalisation de projets. Alors que les outils classiques de l’informatique de gestion sont conçus dans un esprit d’amélioration de l’efficacité à travers la formalisation de procédures préétablies, la vocation des outils en réseau correspond plutôt à une optique de flexibilité, dans laquelle la connaissance n’est pas un construit exogène, mais s’élabore de manière endogène et adaptative, en fonction des besoins temporaires et changeants des utilisateurs. Les logiciels de groupware basés sur des algorithmes neuro-mimétiques, apportant aux utilisateurs en mode push les données qui semblent les plus pertinentes en fonction des contenus qu’ils s’échangent, constituent une illustration de ce type d’outils. Le développement de tels instruments au sein des organisations pourrait, non seulement assister et structurer les « flux » de travail ( workflow ), mais encore contribuer à la formalisation de savoirs tacites, à la transformation de savoir-faire ( know how ) en savoir ( knowledge ), à l’accumulation d’un capital immatériel de connaissance qui, dans l’économie numérique, tend à devenir un actif essentiel des entreprises.
54 Les analyses précédentes montrent à quel point la vision selon laquelle Internet et les TIC rendraient les marchés plus fluides et les hiérarchies plus efficaces est erronée, parce que trop naïvement inspirée d’une représentation mécaniste et cybernétique de la notion de réseau. En réalité, les marchés ne sont pas rendus plus fluides. Les marchés finals se segmentent au contraire, tendant vers un marketing de type one to one, voire une production « à la demande ». Quant aux marchés intermédiaires, ils se réorganisent autour d’assembleurs qui se posent en monopsones vis-à-vis des producteurs de « commodités ». Les hiérarchies ne sont pas rendues moins bureaucratiques à organisation et objectifs inchangés, mais elles glissent de la recherche de l’efficacité vers celle de la flexibilité de l’automatisation des procédures vers la génération de routines adaptatives, de la mise en œuvre d’un système d’information vers l’accumulation d’un capital de connaissance. « Écosystèmes » de consommateurs, « viviers » d’entreprises entretenant des relations mi-concurrentielles mi-coopératives, « sélection » adaptative de routines et de savoirs, autant d’expressions suggérant que la métaphore la plus pertinente pour évoquer le rôle des réseaux dans l’économie numérique est vraisemblablement celle du vivant, plutôt que celle de la machine.
Le réseau comme forme institutionnelle
55 Poursuivant dans cette voie, on peut se risquer à ériger le réseau en institution, au même titre que le marché ou la hiérarchie, et à établir à grands traits un parallèle entre trois types d’organisation économique, respectivement basés sur la hiérarchie, sur le marché, et sur le réseau.
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- Une économie fondée sur la hiérarchie, à l’instar des anciennes économies planifiées, est constituée d’unités périphériques coordonnées par un pouvoir central. La causalité y est orientée du collectif vers l’individuel, le centre arrêtant une finalité collective, définissant les tâches et les moyens nécessaires pour la réaliser, puis allouant ces moyens et déléguant ces tâches aux différentes unités, chacune spécialisée dans l’exécution d’une tâche particulière. Les relations transversales entre unités sont faibles, les relations verticales entre les unités et le centre sont fortes et reposent sur des contrats de plan, plus coercitifs qu’incitatifs. Une métaphore naturelle est celle de la machine, dont les composantes sont prédéfinies et différenciées en fonction de la finalité assignée à l’ensemble. Ce modèle hiérarchique, viable pour un système économique de taille modeste – tel que le bourg féodal – et opérant dans un domaine de rendements de production croissants, devient inadapté pour un système économique de grande taille, en raison de problèmes liés à la transmission des informations entre centre et périphérie, ainsi qu’à l’apparition de rendements organisationnels fortement décroissants.
- Une économie fondée sur le marché est constituée d’agents atomisés et largement autonomes, dans les limites imposées par un cadre général de régulation. La causalité s’oriente ici de l’individuel vers le collectif, les agents décidant « librement » de leurs actions de production et de consommation, en fonction de leurs contraintes technologiques ou budgétaires et de leurs préférences individuelles. Les relations verticales entre les agents et l’État sont réduites au strict nécessaire, tandis que les relations transversales entre les agents sont prédominantes et prennent la forme de transactions marchandes, sur des marchés où prévalent l’anonymat et l’indifférenciation. Une métaphore naturelle est celle du gaz parfait, dans lequel un grand nombre de particules microscopiques et désordonnées, s’entrechoquant selon les lois de la mécanique, produisent un équilibre thermodynamique macroscopiquement stable. Ce modèle du marché, efficace pour un système économique de grande taille et caractérisé par des rendements d’échelle décroissants, doit faire place à des organisations hiérarchiques de taille non « atomique » lorsqu’elles s’avèrent moins coûteuses (Coase [1937]), ou lorsque la présence de rendements croissants, d’externalités, ou encore de bien publics, justifient une structure industrielle concentrée et réglementée.
- Une économie fondée sur le réseau, telle que pourrait l’être la future économie numérique, apparaît comme un méta-système, interconnectant entre eux des agents individuels, des hiérarchies et des marchés. La causalité s’y établit dans les deux sens : de l’individuel vers le collectif, les contenus élaborés sur les sites Internet étant accessibles à tous et permettant la formation de communautés, ainsi que la réalisation de tâches coopératives ; et aussi du collectif vers l’individuel, une finalité globale – telle qu’un grand programme de recherche – pouvant être accomplie en mobilisant des ressources de mémoire et de calcul déconcentrées chez chacun des internautes. Contrairement au modèle hiérarchique, dans lequel les agents sont pré-spécialisés, et contrairement au modèle du marché, où ils sont indifférenciés, le modèle du réseau permet une personnalisation variable et adaptative du rôle de chaque individu, en fonction de l’interaction particulière dans laquelle il est impliqué. En outre, les transactions propres aux marchés et les contrats propres aux hiérarchies sont complétés – et partiellement remplacés – par des échanges coopératifs, à la fois non marchands et plus flexibles que les couplages hiérarchiques. Une métaphore naturelle est celle de la biologie animale, dans laquelle l’organisation et l’évolution d’une espèce résultent de la sélection adaptative et des comportements interactifs des individus qui la composent. Le modèle du réseau s’accommode de rendements croissants comme décroissants, puisqu’il intrique hiérarchies et marchés ; il résiste donc davantage aux changements d’échelle : sa propriété fondamentale est précisément sa « neutralité à l’échelle » ( scalability ), un réseau Intranet d’entreprise ou le Web mondial fonctionnant selon des protocoles techniques similaires et donnant lieu à des échanges de même nature entre les nœuds du réseau.
57 Au terme des développements précédents, il apparaît qu’Internet n’est pas seulement le support technique des transformations qui donnent naissance à l’économie numérique, mais qu’il constitue plutôt l’incubateur de cette « nouvelle » économie. Autrement dit, l’économie du système Internet est un laboratoire préfigurant des phénomènes qui régiront vraisemblablement à terme une part prépondérante des activités économiques. L’émergence probable d’un ordre économique nouveau est notamment révélée par le succès mitigé des tentatives de transposition directe sur Internet des pratiques traditionnelles de l’économie de marché, l’échec relatif d’un certain type de commerce électronique ayant bientôt été suivi de la genèse d’une forme originale d’intermédiation, l’infomédiation. De même, la gratuité et le bénévolat, présents sur une partie significative d’Internet, ne sont vraisemblablement pas des turbulences incontrôlées d’un média dans l’enfance, symptômes qui disparaîtraient à l’âge adulte, mais bien des ressorts fondamentaux de la future économie numérique.
58 L’idée naïve et inexacte, selon laquelle Internet rapprocherait l’économie de la double fiction des marchés parfaits et des hiérarchies en apesanteur, repose sur l’assertion insuffisamment précise affirmant que cette technologie abaisserait, voire effacerait, les coûts d’information. En réalité, il convient de distinguer les coûts d’élaboration de l’information, les coûts liés à sa manipulation et sa transmission et, enfin, les coûts engendrés par son assimilation et son utilisation. Internet, par sa nature même, tend à engendrer des coûts du premier et du troisième type, en même temps qu’il tend à réduire les coûts du deuxième type. En conséquence, l’économie numérique ne sera certes pas une économie exempte de coûts d’information, mais au contraire une économie où la valeur se créera et s’accumulera dans la transformation coûteuse d’information en connaissance, c’est-à-dire en savoir mobilisable par les acteurs dans une perspective stratégique : or cette transformation est un processus collectif, nécessitant une mise en réseau globale des agents économiques, qui serait irréalisable si Internet n’offrait précisément une telle interconnexion à un coût faible et avec une très grande flexibilité.
PERSPECTIVES POUR LA RECHERCHE
59 Dans les pages qui précèdent, nous nous sommes attachés à montrer comment les caractéristiques originales d’Internet font de ce réseau et des activités qu’il supporte un laboratoire de nouvelles formes d’organisation des activités économiques. Bien entendu, ces innovations organisationnelles découlent aussi d’évolutions plus générales et l’apparition comme la diffusion d’Internet sont elles-mêmes le fruit des transformations économiques et sociales qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle. Il demeure qu’Internet représente sans nul doute une inflexion dans ces évolutions. Sa plasticité, sa transversalité, ainsi que sa sélectivité en matière de gestion de l’information, lèvent en effet beaucoup de contraintes en matière de définition et de coordination des prestations informationnelles. Par ailleurs, le retentissement donné à la diffusion de cette technologie a incité un très grand nombre d’acteurs à s’en saisir pour innover dans de multiples domaines de la vie économique et sociale. Ceci a contribué, d’une part, à accélérer le rythme de l’innovation dans les usages, d’autre part, à engendrer des combinatoires inédites, par exemple dans les rapports entre l’offre et la demande.
60 Telles sont les raisons pour lesquelles Internet mérite sans conteste l’attention des économistes, et ceci au-delà des seuls spécialistes de l’économie des réseaux. Même s’il ne bouleverse pas les lois fondamentales de l’économie, Internet provoque des mutations dans les mécanismes qui la régissent et conduit ainsi à repenser nombre de questions, parce que certaines contraintes s’effacent, parce que le déploiement du réseau s’accompagne de nouvelles pratiques, parce qu’il convient d’inventer les modalités les plus efficaces de production et d’usage des infrastructures et des ressources informationnelles. Dans ce contexte, plusieurs domaines de recherche peuvent êtres identifiés.
Complémentarités et externalités dans une économie de réseau
61 Un premier domaine recouvre l’étude de la gestion des complémentarités informationnelles et des processus d’innovation. Comme on l’a souligné plus haut, qu’il s’agisse des services-réseaux ou des services informationnels supportés par le réseau, Internet est le siège de multiples complémentarités entre offreurs et utilisateurs de ressources réseau et de ressources informationnelles.
62 On retrouve de telles complémentarités entre les participants aux processus d’innovation qui entourent Internet, notamment dans le logiciel. Ces complémentarités, qui se traduisent souvent par des externalités du fait de l’incomplétude des droits de propriété, sont dues à la potentialité du numérique à discriminer fortement les accès et les usages et donnent naissance à une large palette de solutions novatrices en matière d’organisation des rapports entre l’offre et la demande. Parmi les plus marquantes, figurent de nombreuses variantes du modèle des prestations gratuites ou « ouvertes », dont on oublie néanmoins souvent d’analyser les conditions d’application. Il appartient donc aux économistes d’explorer ces variantes, qui allient la mise en œuvre de modalités particulières d’échange à des dispositifs organisationnels notamment destinés à contrôler les incitations.
63 Ainsi que l’illustre dans sa modélisation Virginie Lethiais, les solutions adoptées marient le plus souvent une dimension tarifaire et une dimension organisationnelle. La capacité à utiliser diverses formules de tarification découle en effet de la faculté de contrôler les externalités entre constituants de services composites, notamment via des arrangements organisationnels. Godefroy Dang Nguyen et Thierry Pénard montrent qu’il existe entre prestations gratuites et payantes un arbitrage que règlent à la fois les coûts de transaction et les retours espérés sur les externalités produites. Cette dernière variable permet de déterminer dans quel contexte, pour quel type de service, ou pour quel type d’utilisateur, un producteur devra opter plutôt en faveur de l’échange marchand ou du troc communautaire. Bien entendu, compte tenu de la diversité des contextes potentiels, on observe une multiplicité de formes d’hybridation entre le gratuit et le payant. Dominique Foray et Jean-Benoît Zimmermann, en s’appuyant sur l’exemple du logiciel libre, s’intéressent au versant organisationnel de la gestion des externalités, dans une économie d’interdépendance généralisée. Ils s’interrogent sur les agencements devant être préconisés afin de garantir les incitations individuelles et le partage du fruit des efforts privés.
64 Se dessine ainsi tout un domaine de recherche, dont le but est de comprendre les modèles organisationnels et les « modèles d’affaires » propres à une économie informationnelle, réticulaire, et d’innovation. Les quelques analyses présentées dans ce numéro explorent certaines composantes de ce domaine et ouvrent surtout la voie à un vaste courant de travaux théoriques et empiriques, destinés à mieux appréhender les fondamentaux et les déclinaisons de modèles qui hybrident des formes organisationnelles traditionnelles, telles que l’intégration verticale ou le marché, avec des formes innovantes, telles que les communautés d’internautes, en articulation avec une vaste gamme de modalités d’échange : prestations gratuites, troc, don/contre-don, tarification incitative, etc.
Économie des infomédiations
65 Une autre dimension originale de l’économie d’Internet est liée à l’analyse de l’infomédiation. En permettant le contrôle des flux informationnels au sein d’un réseau global, Internet donne naissance à de nombreux instruments utiles pour gérer la rencontre entre l’offre et la demande. Concrètement, ce sont les services offerts par les « infomédiaires », les « places de marché », ou encore les communautés d’agrégation des demandes ou des offres. Les propriétés de ces nouveaux dispositifs d’intermédiation dépendent très fortement : d’une part, des modes de rapprochement qu’ils privilégient, qu’il s’agisse d’enchères à l’aveugle, d’appels à proposition, ou d’actions d’intermédiaires; d’autre part, des modalités selon lesquelles ils se constituent, qu’il s’agisse de coalitions d’offreurs ou de demandeurs, d’initiatives d’intermédiaires, ou de coopérations entre participants à un marché ou à une industrie. Par ailleurs, cette économie de l’infomédiation doit être examinée dans une optique prospective : quels sont les modèles viables et les méthodes acceptables de recouvrement des coûts ainsi engendrés ? Quelle est la nature de la concurrence entre les différents dispositifs d’infomédiation ? Quel en est l’impact sur l’efficacité économique et la distribution du bien-être ? Certains éléments de réponse sont apportés dans ce numéro.
66 Alexandre Gaudeul et Bruno Julien, en particulier, discutent les impacts en termes de bien-être de schémas alternatifs d’organisation de l’intermédiation, suivant que celle-ci est assurée de manière automatisée et ouverte par les ressources du réseau, ou bien par un intermédiaire, soit en monopole, soit en concurrence. Leur contribution souligne aussi que la réflexion sur l’infomédiation ne peut être déconnectée de celle portant plus généralement sur les spécificités de l’offre de services informationnels en réseau – ventes liées, stratégies de fidélisation, de discrimination tarifaire ou de signalement – avec des enjeux importants en matière de politique de la concurrence. Il existe également des formes auto-organisées d’infomédiation et la contribution de Nicolas Curien, Emmanuelle Fauchart, Gilbert Laffond, Jacques Lesourne et François Moreau en constitue une illustration : à travers une représentation stylisée des complémentarités informationnelles entre consommateurs, ces auteurs discutent les conditions d’émergence et les propriétés de stabilité de l’un des phénomènes les plus originaux sur Internet, les forums de consommateurs. Quant à la contribution de Michel Gensollen, elle analyse la manière selon laquelle se tissent de nouveaux rapports entre l’offre et la demande, par l’établissement de compromis entre la volonté des consommateurs de mettre davantage en concurrence les producteurs et celle de ces derniers de discriminer plus finement les premiers : de tels marchés réticulaires tentent de coupler efficacement des consommateurs, structurés en communautés de partage d’informations, avec des hiérarchies productives, évoluant vers des tissus industriels « coopétitifs ».
67 Ces différentes contributions n’illustrent toutefois que quelques-uns des aspects d’un domaine de recherche étendu, dont l’exploration est loin d’être achevée… notamment parce que l’attention s’est jusqu’ici concentrée sur les modèles les plus traditionnels de l’intermédiation et parce que les analyses proposées sont à dominante théorique. La pertinence de nombreux résultats reste par conséquent à tester.
Hybridation du « réel » et du « virtuel »
68 L’importance des mutations dont Internet est le siège tient à ce qu’elles ne sont confinées, ni aux activités de réseaux, ni même aux activés informationnelles. Il en résulte une question centrale : comment les modalités de gestion des complémentarités et d’organisation des médiations, propres aux activités informationnelles en réseau, s’articulent-elles avec les procédures de gestion opérantes dans les activités matérielles de l’économie ? Les modèles d’affaires, d’organisation, ou d’intermédiation, en gestation au sein de l’économie numérique, ne sont pas en effet transposables en l’état aux activités « réelles ». L’analyse des processus d’hybridation entre les modèles émergents de l’économie numérique et les modèles établis de l’économie matérielle constitue ainsi une problématique de recherche essentielle pour comprendre la nature et les conséquences des mutations en cours.
69 Un angle d’attaque privilégié consiste à étudier les modes de déploiement du commerce électronique dans les activités traditionnelles. En effet, outre la connaissance qu’elle apporte sur les évolutions concrètes des formes d’organisation du secteur du commerce, de la logistique et des transports, ainsi que sur les transformations des modèles de consommation, une telle approche oblige à penser l’économie de l’intermédiation commerciale, à identifier les contraintes auxquelles elle doit satisfaire, à évaluer les impacts qu’elle exerce, en amont sur la structuration des filières de production, en aval sur les prix et la qualité des services offerts aux consommateurs. Ces questions demeurent peu traitées dans l’analyse économique, où seule l’intermédiation financière a jusqu’ici fait l’objet d’investigations approfondies. À cet égard, les contributions de ce numéro suggèrent plusieurs intuitions potentiellement fécondes, en même temps qu’elles révèlent le besoin de travaux empiriques. Elles montrent aussi que les contraintes de mise en œuvre des nouvelles formes de distribution et des nouveaux modèles d’affaires, dans le domaine des biens et services à forte composante matérielle, ne se bornent pas à des problèmes logistiques. Des considérations relatives au signalement, à la discrimination, à la sécurisation des échanges, ainsi qu’à la nature des services rendus aux consommateurs, expliquent le déploiement de réseaux de distribution multi-canaux et, parallèlement, le foisonnement d’usages différenciés des techniques numériques sur ces différents canaux. Puisqu’on n’observe pas une évolution généralisée vers un marché électronique support de l’ensemble des transactions, il importe de comprendre les déterminants des modèles alternatifs de filières de distribution et d’expliquer la disparité observée dans leurs degrés de numérisation.
70 Pierre-Jean Benghozi met en évidence la diversité des structures pouvant résulter des réorganisations en cours. Certaines de ces structures sont appelées à s’imposer, et d’autres à décliner, au gré des succès ou des échecs que rencontreront les stratégies d’acteurs visant à s’approprier et associer entre elles un certain nombre de fonctions essentielles à la maîtrise des filières industrielles, logistiques et commerciales, « fonctions-pivots » dont la coordination est devenue la clé des nouveaux modèles de distribution. Les indéterminations sont importantes, car les processus en cours sont profondément dépendants des cheminements suivis ( path dependency ). S’appuyant sur l’analyse des expériences de la grande distribution en matière de commerce électronique, la contribution de Christian Licoppe donne à voir combien les stratégies de maîtrise des nouvelles filières de distribution se heurtent à des contraintes cognitives et organisationnelles au sein des firmes. Les savoir-faire traditionnels ne sont certes pas obsolètes, mais ils doivent être couplés à de nouvelles compétences, qui heurtent parfois de front les logiques des organisations préexistantes. Ou bien les distributeurs traditionnels parviendront à surmonter ces contradictions, ou bien les fonctions au sein des filières du commerce seront repartagées. Éric Giraud-Heraud, Louis Georges Soler et Hervé Tanguy soulignent, quant à eux, que les stratégies commerciales des intermédiaires constituent également un déterminant important des évolutions observées : en fonction des caractéristiques de l’offre et de celles de la demande – et surtout d’une combinatoire entre les deux – émergent différents types de stratégies et de réorganisations possibles chez les intermédiaires.
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Transformations organisationnelles
72 Les mutations de l’intermédiation et des conditions de production et d’échange des ressources informationnelles induisent, au-delà de la transformation des filières commerciales, une restructuration des marchés, des entreprises et des filières d’activités, qui se décline selon plusieurs dimensions : organisation du travail, agencement des échanges, mécanismes de décision, distribution spatiale des activités, etc. Bien avant l’avènement d’Internet, des analyses ont été consacrées à ces évolutions et il n’est d’ailleurs pas toujours évident d’identifier avec précision le rôle joué par la technologie. Il apparaît dès lors utile de procéder à des études ciblées, s’appuyant sur des travaux empiriques rigoureux, afin de s’élever au dessus des discours trop globalisants qui, à force de simplification et de généralisation, travestissent la nature et la complexité des changements organisationnels.
73 Outre celles qui ont été mentionnées à propos de l’organisation des filières commerciales, plusieurs contributions de ce numéro démontrent l’intérêt de telles approches empiriques. Jean-Philippe Lesne et Jacques Mairesse s’intéressent au cas particulier des TPE (très petites entreprises), pour lesquelles Internet constitue une modalité radicalement nouvelle d’accès aux technologies et aux réseaux numériques. Thomas Serval montre comment, dans le secteur de la finance, les technologies numériques ont progressivement rapproché la prestation des services d’information et celle des services de transaction, conduisant à une réorganisation des marchés de titres. Enfin, Alain Rallet détaille l’impact potentiel d’Internet sur l’organisation spatiale des activités commerciales et la morphologie urbaine.
74 Ces différentes analyses étendent celles portant sur les modalités d’hybridation entre les modèles organisationnels issus de l’économie numérique et ceux dérivés de l’économie « réelle ». D’une manière fondamentale, l’économiste est amené à s’interroger sur le poids relatif des contraintes informationnelles par rapport à d’autres contraintes, dans la détermination de l’organisation de l’économie. Avec la contribution de l’école autrichienne, au milieu du siècle dernier, et celle de l’économie de l’information, à partir des années 1980, les contraintes informationnelles sont devenues le critère central dans l’analyse des formes organisationnelles. Les mutations actuellement constatées, largement liées à des transformations dans la capacité à gérer l’information, sont l’occasion de tester les avancées réalisées dans le domaine, de les approfondir, mais aussi de les dépasser, car d’autres contraintes jouent à l’évidence un rôle essentiel, en tant que déterminants de l’efficacité et de la compétitivité des formes alternatives d’organisation des activités.
Enjeux institutionnels
75 Les nouveaux modèles organisationnels, à la fois parce qu’ils comportent des caractéristiques originales et parce qu’ils se déploient dans un espace globalisé, appellent de nouvelles procédures de régulation; et ce, d’autant plus qu’Internet lui-même ouvre des perspectives inédites en matière d’efficacité des formes alternatives de régulation. Il en résulte des enjeux importants autour de la conception du cadre institutionnel que réclame l’extension des réseaux numériques. Dans ce numéro, on s’intéresse en particulier aux évolutions de la sphère monétaire et financière, à celles du cadre juridique, et enfin à l’idéologie qui entoure et soutient le déploiement du réseau des réseaux.
76 Ulrich Hege montre comment la nature particulière des activités informationnelles, alliée aux caractéristiques d’une économie d’innovation, implique des transformations dans les systèmes de financement des activités, en particulier des investissements risqués. Si le modèle de coordination désormais bien connu entre capital-risqueurs et jeunes pousses constitue bien le mode de financement privilégié d’une économie d’innovation, le capital-risque revêt des toutefois des caractéristiques spécifiques et exige des techniques adaptées, lorsqu’il s’agit d’entreprises exerçant des activités marquées par des coûts fixes, des externalités de réseaux, ou la production de biens collectifs.
77 David Bounie, quant à lui, s’intéresse aux conséquences monétaires du développement de monnaies électroniques sur Internet. Dans son article, il examine la possible apparition d’une concurrence entre monnaies privées, sur le modèle de la « banque libre », en même temps qu’il relativise la probabilité de l’instauration effective d’une telle concurrence, à la fois parce des coûts non négligeables viennent restreindre les marges de développement des monnaies électroniques et parce que les autorités monétaires ne sont pas dénuées de moyens d’intervention en direction d’opérateurs privatifs.
78 Bruno Deffains et Philippe Fenoglio examinent, de leur côté, les mutations juridiques potentiellement induites par Internet. Les technologies numériques permettent en effet de rendre des normes auto-exécutoires, y compris les normes juridiques, et la globalité du réseau établit une concurrence généralisée entre ces normes. En résulte la possibilité de mise en œuvre d’un ordre juridique décentralisé, reposant sur la concurrence entre des normes développées par des communautés virtuelles, concurrence classiquement qualifiée d’autorégulation. Éric Brousseau revient sur cet aspect, en mettant l’accent sur certaines limites. Tout d’abord, puisque l’autorégulation repose sur une régulation par la concurrence entre normes, il importe d’assurer la viabilité de ce processus concurrentiel. Ensuite, les normes définies de manière décentralisée ne doivent être, ni incompatibles entre elles, ni contraires aux droits et intérêts essentiels de ceux qui ne participent pas à leur définition, mais qui en subissent néanmoins les conséquences, du fait de la présence d’externalités. Il convient alors d’imaginer le cadre institutionnel le mieux capable d’assurer une autorégulation efficace. Si le droit et la monnaie constituent deux institutions essentielles, elles ne sont pas les seules : les institutions informelles jouent également un rôle essentiel dans les coordinations économiques (North [1990]). L’intérêt de la contribution de Patrice Flichy est d’expliquer comment, en Californie notamment, s’est forgée l’idéologie de la « nouvelle économie », qui a joué un rôle essentiel dans la caractérisation des mutations observées autour d’Internet. Sans elle, il n’y aurait certes pas eu de bulle spéculative, mais nous aurions aussi été privés du formidable enthousiasme qui a marqué la fin de la décennie 1990 et qui a été à l’origine de tant d’innovations, aussi bien techniques, qu’organisationnelles et économiques.
79 Ce sont précisément ces innovations qui justifient qu’un numéro spécial de la Revue économique leur soit consacré, tant pour contribuer à leur analyse, que pour signaler la véritable importance de l’économie d’Internet et des enjeux qu’elle suscite.
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Notes
[ * ] Université Paris X, Bâtiment K, 200 avenue de la République, F-92001 Nanterre Cedex. E-mail : EricBrousseau@ Compuserve. com 
[ **] Conservatoire national des arts et métiers, Département Économie et Gestion, 292 rue Saint-Martin F-75003 Paris. E-mail : ccurien@ cnam. fr Ce texte a bénéficié des commentaires de Michel Gensollen, de Thierry Pénard et d’Alain Rallet que nous remercions. Les imprécisions et erreurs qui pourraient y subsister n’incombent néanmoins qu’aux seuls signataires. 
Résumé
Introductif à une série de contributions sur l’économie d’Internet, cet article a un triple objectif. On y rappelle tout d’abord quelques faits et principes fondamentaux caractérisant la morphologie d’Internet, son fonctionnement, ses modalités de régulation, ainsi que son histoire accélérée, qui a fait aujourd’hui de ce « réseau des réseaux » une plate-forme mondiale, supportant aussi bien échanges informationnels que transactions commerciales. On y montre ensuite comment l’économie propre au « système » Internet, en suscitant des relations et des coordinations originales entre les agents économiques et les acteurs sociaux, agit comme un catalyseur de mutations dans la structure des marchés et celle des hiérarchies, synthétisant – comme dans un laboratoire – le modèle d’une future économie numérique en cours de gestation. On y dessine enfin le plan de travail des chercheurs théoriciens et empiristes qui aspirent à mettre au jour les ressorts commandant les mécanismes à l’œuvre sur Internet et à en mesurer les impacts sur l’organisation et la croissance économique.
INTERNET ECONOMICS, DIGITAL ECONOMICS
As an introduction to a series of contributions about Internet economics, the present paper has three goals. We firstly recall several basic facts and principles characterizing the morphology of the Internet, its operating system, its regulation procedures, as well as its rapid success which today makes it the “net of nets” as well as a universal platform for information exchanges and commercial transactions. Then we show how the economics of the “Internet system”, by creating original types of relationship and coordination between economic and social agents, acts as a catalyst generating mutations in market structures and hierarchical settings, thus synthesizing, as in a laboratory, the scheme of an emerging “digital economy”. Finally, we draw up an agenda for the theoretical and empirical researchers in this field, aiming for a better understanding of the Internet’s dynamic driving forces and for a relevant assessment of its impact on economic organization and growth. Classification JEL : D00, H4, L00, L86, O3
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Éric Brousseau et Nicolas Curien « Économie d'Internet, économie du numérique », Revue économique 7/2001 (Vol. 52), p. 7-36.
URL : www.cairn.info/revue-economique-2001-7-page-7.htm.
DOI : 10.3917/reco.527.0007.