Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Revue économique| Revue économique 2002/3 (Vol. 53) | 21.5 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement particuliers 2013 | 84 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Revue économique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezComparer les marchés du travail
AuteurPierre Morin[*][*] INSEE et Université de Metz. E. mail : ppierre. morin@...
suite du même auteur
Le taux de chômage a crû en France à partir du milieu des années 1960 : il valait de l’ordre de 1,9 % en 1967. Il devrait retrouver, en 2002, son niveau de 1982 (8,0 %, la plus récente prévision de l’OCDE étant 8,1 %)[1][1] J’ai laissé figurer dans ce texte cette prévision telle...
suite, après avoir atteint près de 12,5 % en 1996 et en 1997. Le retournement, récent, date de 1998. L’hypothèse d’un plein emploi à venir est – a été – souvent très sérieusement retenue. Des objectifs de taux d’activité élevés sont énoncés, tels ceux du sommet de Lisbonne, qui fixe, pour l’Union européenne, un taux d’emploi global de 70 % et un taux d’emploi de 60 % pour les femmes « d’ici 2010 ». Par taux d’emploi, il faut comprendre « la proportion des personnes âgées de 15 à 64 ans qui occupent un emploi ».
2 Cet objectif ambitieux traduisait bien l’optimisme du moment. Il représente, en particulier pour la France, une inflexion très sensible par rapport à une période qui s’étend sur au moins trente ans. C’est pourquoi, chargé d’ouvrir le 50e congrès de notre association, j’ai choisi de revenir sur des événements, que nous connaissons tous plus ou moins, et qui sont, d’une façon ou d’une autre, liés à la question du chômage. Je vous propose donc de revisiter les problèmes qui ont été les nôtres au cours de ces dernières années, et de mettre l’accent sur des questions qui demeurent ouvertes et de proposer quelques éléments d’explication.
3 Tirer le meilleur parti de comparaisons internationales des marchés du travail est alors un moyen naturel. Y a-t-il des chocs spécifiques, propres à chaque pays, qui aident à comprendre la diversité des expériences vécues pendant les trois dernières décennies ? Au contraire, les pays avancés ont-ils plutôt connu des événements communs, les caractéristiques de chacun créant la diversité des réponses apportées ?
4 On ne peut entamer un tel propos sans fil conducteur. J’ai choisi le suivant : la performance d’ensemble de notre pays, si substantiellement transformé en cinquante ans, a été brillante, ce qu’ont bien souligné de nombreux observateurs (cf., pour un seul exemple, Suleiman [1995]). Aucun catastrophisme n’est fondé. Il s’en faut de beaucoup cependant que l’on puisse être pleinement satisfait. En même temps, il n’est pas facile d’identifier les facteurs à mettre en avant pour rendre compte de la contre-performance que nous avons connue en matière de chômage, et dont l’expression de « chômage européen » ne peut, à elle seule, rendre compte.
5 C’est pour répondre à ces questions qu’il est utile de comparer les marchés du travail, avec l’idée que l’outil idéal – une base de donnée inter-pays permettant de saisir les effets retardés (éventuellement très retardés) de caractéristiques passées – n’est pas disponible. On doit donc se contenter d’avancer des hypothèses, qui peuvent porter sur des facteurs non observables.
INTRODUCTION. TAUX DE CHÔMAGE ET TAUX D’ACTIVITÉ : UNE CONTRE-PERFORMANCE FRANÇAISE ?
6 Plaçons-nous à la charnière 1982-1983. À cette date, le taux de chômage français vaut près de 8 %. Il est comparable à celui du groupe des pays du G7. Il est inférieur au taux américain. Ce dernier avait moins crû depuis la fin des années soixante que l’européen. La référence 1982-1983 pose un problème de correction cyclique. Mais des moyennes pratiquées sur une période plus longue, par exemple de 1980 à 1985, n’infirment pas le fait que le chômage américain se situe alors sur un palier de 8 % environ, soit le niveau français de 1982-1983. C’est après que commencent les divergences. En vingt ans, le taux de chômage américain diminue de moitié, ne connaissant de croissance, cyclique, qu’en 1991 et en 1992, avec un plafond de 7,5 %. Ce n’est pas le cas pour celui de l’Union européenne ou celui de la zone euro, qui en l’an 2000 se trouvait être supérieur à celui du tout début des années 1980.
7 Cette divergence en occulte d’autres, entre pays européens, en évolution et en niveau.
8 En évolution : dans l’Union européenne, le chômage décroît dès les années 1980 au Royaume-Uni. Plus élevé qu’en France au début des années 1980, il l’est beaucoup moins à la fin, et cet avantage se confirme après le pic de chômage du début des années 1990. C’est à la fin des années 1980 que le taux de chômage des Pays-Bas diminue très sensiblement.
9 En niveau : la performance de l’Allemagne jusqu’à la réunification peut être remarquée. Le taux de chômage allemand est très inférieur au taux français au début des années 1990 (respectivement 6,2 % contre 8,9 % pour la France en 1990; 5,4 % contre 9,4 % en 1991), alors que l’écart était très faible en 1983 : 7,9 %, à comparer à 8,3 %. Par la suite, en ne considérant que la seule RFA dans son territoire d’avant la réunification, la performance demeure : le taux de chômage de cette zone augmente bien, mais il est de près de 2 points inférieur au taux français (cf. Bodier [2000]).
10 Cependant, dans deux pays au moins, le chômage tend à croître, comme en France, à partir du haut niveau du début des années 1980 : en Espagne (avec un niveau moyen très élevé) et en Italie.
11 En ce sens, il faut convenir de l’existence d’une contre-performance française, même si elle n’est pas isolée.
12 D’autres pays permettent de multiplier les cas particuliers. Ainsi la Finlande et la Suède, qui pouvaient sembler être vouées – au vu de la qualité souvent prêtée à leur vie sociale, à l’ancienneté de leur insertion internationale – à un taux de chômage faible, ont connu, à partir de 1992 environ, des crises profondes, celle de la Suède étant aujourd’hui bien résorbée.
13 Ces constats ne s’expliquent nullement, on le sait, par des divergences de taux d’activité. Ainsi, le taux d’activité croît très fortement aux États-Unis après 1983 (+ 5 % en dix ans), fortement également en Allemagne, alors qu’il est pratiquement stable en France. Il augmente également au Royaume-Uni et aux Pays-Bas.
14 Tout ceci confirme bien l’impression d’une insuffisante performance du marché du travail français par rapport à celle de plusieurs pays européens, eux-mêmes plutôt en retrait de la performance américaine.

Graphique 1. - Taux de chômage France, Espagne, Italie, Pays-Bas

Graphique 2. - Taux de chômage France, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis
15 Le cas le plus proche de la France, de ce point de vue, est celui de l’Italie, caractérisé par un taux d’activité plus faible et plutôt constant. En Espagne, il est également plus faible qu’en France, mais connaît une progression. On voit ainsi apparaître un ensemble « méditerranéen », que l’on va retrouver plus tard.

Graphique 3. - Taux d’activité

Graphique 4. - Taux d’activité
LES « CHOCS »
16 On évoque naturellement, à propos du chômage, l’existence d’événements de grande ampleur, que l’on qualifie, faute de mieux, de « chocs », auxquels les économies auraient été inégalement préparées à répondre. Quels ont donc été ces « chocs », plus ou moins communs aux économies avancées ?
Le ralentissement de la croissance de la productivité
17 Le ralentissement de la croissance de la productivité a été un événement majeur, qui a eu lieu après la période très particulière qui va de 1950 à 1973, celle du rattrapage. Si on définit l’intensité du rattrapage par la différence entre les taux de croissance de la productivité des deux sous-périodes 1950-1973 et 1913-1950, cette intensité est la plus faible aux États-Unis. Elle est très forte au Japon, en Allemagne et en France. Sa faiblesse au Royaume-Uni traduit peut-être une contre-performance spécifique à l’après-guerre.
Tableau 1. - La rupture de la croissance de la productivité
18 On voit, dans le tableau 1, la réalité du « rattrapage » des États-Unis. C’est pour cela que la rupture de la croissance de la productivité y est la plus faible. Il n’est pas aussi aisé de faire part d’une réalité aussi nette en ce qui concerne les niveaux absolus de productivité. En termes de productivité horaire, certains pays européens auraient dépassé les États-Unis, mais l’ensemble de la zone euro serait, de ce point de vue, en retrait (cf. OCDE [2000], p. 103). On pourrait en déduire que l’avance des États-Unis n’est pas si importante. Pourtant, il faut tempérer cet argument car, en employant leur main-d’œuvre sur une très large échelle, les États-Unis poussent vers le bas l’évaluation de leur productivité horaire. Sur un taux d’emploi comparable à celui de la France, l’écart des productivités serait nécessairement plus élevé[1][1] Ce point est souligné par Wasmer. ...
suite. En effet, plus sélective, la France emploie moins ses travailleurs dont les niveaux de qualification sont les plus faibles.
19 En revanche, cet écart s’est bien réduit depuis trente ans. La productivité des pays européens a bien rattrapé celle des États-Unis, mais sur une base productive relativement étroite. Que ce rattrapage ait eu lieu ne peut pas surprendre : on ne comprendrait pas autrement que des secteurs industriels européens soient en compétition avec leurs concurrents américains dans des secteurs de pointe si ce n’était pas le cas.
D’une économie en rattrapage à une économie « de frontière »
20 Ce qui est plus intéressant, c’est de rappeler ici comment s’est effectué ce rattrapage, et Guellec [1999] décrit bien ce que nous pouvons retenir ici :
21
22 Dans une économie « à la frontière », pour reprendre l’expression de Guellec, la part d’initiative devient plus importante, le contrôle des salariés devient plus compliqué, l’organisation du travail est moins prévisible à l’avance.
23 La rupture du taux de croissance de la productivité n’a pas été seulement un phénomène quantitatif, rendant, par exemple, les conflits de répartition plus difficiles à résoudre. Elle appelait des changements qualitatifs importants, discontinus, que les pays étaient plus ou moins aptes à entreprendre. Elle a changé, dans beaucoup de secteurs, les exigences des employeurs, les questions de contrôle et d’incitation ayant désormais beaucoup plus d’importance (cf., à nouveau, Guellec [1999]).
24 L’hypothèse d’une différence dans l’aptitude à prendre de l’avance émerge ici. Le pays (les États-Unis) qui sait créer l’événement est susceptible d’être rattrapé sur un palier de développement particulier, mais son aptitude à détruire ce palier en même temps qu’il en crée un autre avant tout le monde renouvelle son avance sur ceux qui ont pu le prendre pour cible, sans qu’ils intégrent les ressorts profonds de la capacité à changer. Il reste à comprendre pourquoi les autres pays subissent différemment la situation, pourquoi certains assimileraient mieux les ressorts de la création.
Deux chocs démographiques : les jeunes et les femmes
25 Le premier « choc » est l’arrivée de cohortes de jeunes plus nombreuses qu’auparavant, à partir de la fin des années 1960; le second est la progression du taux d’activité des femmes.
Le rajeunissement de la force de travail
26 Le tableau 2, extrait de Wasmer [1999], illustre les conséquences de l’augmentation de la taille des cohortes des nouveaux entrants sur le marché du travail sur la part des jeunes dans la population active. Cette part augmente très sensiblement partout, la hausse la plus rapide ayant lieu aux États-Unis. Au cours des années 1980, l’accroissement, s’il existe, est faible.
27 Sur trente ans, cette part augmente fortement en Europe de l’Ouest et aux États-Unis, mais l’augmentation, plus forte aux États-Unis, y est concentrée sur la période 1970-1980.
Tableau 2. - Part des 25-34 ans dans la force de travail ( BIT, 1990)
L’augmentation de la participation des femmes au marché du travail
28 La part des femmes dans la population active a évolué ainsi, toujours selon Wasmer [1999].
Tableau 3. - Part des femmes dans la population active
29 La France et les États-Unis ne se différencient pas, les taux d’activité des femmes y progressant de près de 10 points.
30 On peut plaider une homogénéité des pays du point de vue de ces deux événements. Mais cette homogénéité ne se retrouve pas au niveau des taux de chômage, ceux des jeunes et des femmes connaissant une variance inter-pays plus forte que celle des hommes adultes.
Un choc démographique qui est allé de pair avec un choc culturel
31 Le choc démographique a aussi coïncidé avec un choc culturel. Les préférences des agents comptent. Les sociologues s’y intéressent. On peut lire, par exemple, dans Mendras [1988] :
32
33 Mendras énumère tous ces domaines, et conclut que « sans le dire, les Français ont pris conscience qu’un effort de vingt ans allait porter ses fruits et qu’ils pouvaient dételer un temps... pour commencer à jouir de leur effort ». Il expose alors pourquoi, selon lui, la « Seconde Révolution » débutait, puis comment, au-delà de Mai 68, « expression symbolique d’une transformation profonde en cours depuis trois ans, en 1984, la Seconde Grande Révolution française s’achevait ». Je ne me prononcerai pas sur la pertinence exacte du mot « révolution ». On pourrait se contenter de parler de forte inflexion des comportements, dont plusieurs aspects sont développés, par exemple, dans Inglehart [1993], et dont les conséquences ne se sont nullement réduites à une demande de pouvoir d’achat accru.
Choc pétrolier et choc monétaire
34 Rappelons rapidement ici quelques points essentiels sur deux chocs qui ont largement mobilisé les économistes. Les chocs pétroliers de 1974 et de 1979 ont été durement vécus sur le moment. On sait, cependant, que la croissance du chômage les a précédés, en France en tous cas, et que le prix réel du pétrole était revenu à un niveau beaucoup plus bas après 1986. Le chômage en France n’en a pas moins continué d’augmenter Si les difficultés propres au niveau extrêmement élevé des taux d’intérêt ont été étudiées avec soin, il faut rappeler deux choses. Premièrement, la croissance du chômage a précédé l’époque de leur niveau très élevé (ce niveau n’apparaissant progressivement qu’après 1979). Deuxièmement, ce très haut niveau n’a pas empêché le chômage de diminuer dans plusieurs pays. En tous cas, ce niveau élevé est plutôt postérieur à l’apparition d’un chômage de masse dans plusieurs pays. Que les taux d’intérêt aient été très faibles à la fin des années 1970 n’a pas empêché la France de connaître alors une très forte détérioration de la situation de l’emploi.
L’ouverture commerciale
35 Enfin, on ne peut pas non plus oublier de mentionner l’ouverture commerciale, que cette ouverture ait relevé de la construction du Marché commun, puis du Marché unique, ou des négociations du GATT, puis de l’OMC. Il s’agit d’un choc positif, propre à accroître le bien-être. Chaque pays, recherchant ses avantages comparatifs, stimule sa productivité et contribuerait, selon certains modèles, à diminuer le chômage d’équilibre. L’ouverture étant réciproque, elle pourrait être impropre à expliquer les divergences de taux de chômage de pays homogènes.
36 Cependant, au départ, les pays n’étaient probablement pas homogènes[1][1] Ce point est souligné par Guellec. ...
suite. Certains ont pu prendre de l’avance dans la concentration de leurs activités sur leurs avantages comparatifs, tels certains « petits » pays, l’ambition de constituer des systèmes complets leur étant par nature inaccessible. À l’opposé, la mondialisation n’a sans doute pas trop perturbé les États-Unis, État continent, au total assez peu ouvert, mais à la tradition ancienne de marchés internes concurrentiels, en avance sur presque tout le monde du point de vue de la productivité. À l’inverse, certains pays de taille intermédiaire, devenue insuffisante pour se constituer en « monde », le prototype pouvant en être la France, ont pu souffrir plus que d’autres de la nécessité de détruire des pans de leur économie qui n’avaient pas été bâtis sur des avantages comparatifs évalués au niveau mondial. L’ouverture observable (mesurée par les taux d’ouverture aux importations), ou la perception par anticipation d’une ouverture possible toujours plus grande (de plus en plus de marchés devenant « contestables », ce dernier thème ayant été développé en particulier par Cotis, Germain et Quinet [1997] et Thoenig [2000]) a pu avoir chez eux un coût immédiat en emploi particulièrement élevé pendant une période assez longue. Les avantages de cette politique peuvent ne survenir que bien plus tard, la dizaine d’années étant l’unité de mesure envisageable quant à l’effet de politiques d’offre.
Le choc des années 1960 et 1970 : la destruction de l’équilibre ancien
37 La définition d’un choc recèle toujours une part d’arbitraire, et encore plus celle d’un ensemble de chocs : on ne saurait, en effet, garantir que la liste en soit close. On peut, cependant, se proposer de s’en tenir à cette liste. Plaçons-nous alors au début des années 1980, à un moment où existe une homogénéité des taux de chômage que l’on ne retrouvera plus, et alors que le contexte de taux d’intérêt durablement élevés s’installe. La plupart des pays ont enregistré, à des degrés divers, et en relativement peu de temps, les événements qui viennent d’être énumérés : fin du rattrapage, mutation des exigences des employeurs, ouverture, prix du pétrole élevé, générations jeunes plus nombreuses, développement de l’activité féminine, mutation des préférences, etc. On comprend bien que tout ceci ait justifié l’appellation de « crise », qui a pu combiner des crises sociales porteuses de revendications de type habituel (les acquis sociaux qui en résultent peuvent d’ailleurs, trente ans après, être qualifiés de très importants dans le cas de la France), à des aspirations à de nouvelles organisations faisant leur part, par exemple, à l’exigence de plus d’autonomie dans le travail. On trouve dans l’ouvrage de Boltanski et Chiapello [1999] la description très précise d’une crise du travail de grande ampleur caractérisée par des aspects concrets et coûteux (malfaçons, etc.).
38 En s’en tenant au cas que l’on maîtrise a priori le mieux, celui de la France, il apparaît qu’un système est détruit en une quinzaine d’années, sans qu’un nouveau ait pu prendre le relais. Des salariés entrés dans le système avec une formation suffisante dans le contexte antérieur connaissent de grandes difficultés. La réalité d’une concurrence internationale accrue, en association à un coût du travail plus élevé, révèle les faiblesses du système et met fin aux possibilités de sureffectifs, réalité bien analysée (cf. Clerc, cité par Boltanski et Chiapello). La concurrence entre « nouveaux entrants » sur le marché du travail a lieu, les jeunes s’avérant, en France, plutôt en position de faiblesse de ce point de vue[1][1] On trouve dans Wasmer [1999] des arguments intéressants...
suite. Il est diffıcile de ne pas faire l’hypothèse d’une rupture temporelle, dont Guellec [1999] décrit très bien plusieurs aspects, et que presque tous les pays auraient connue à des titres divers.
39 On a repris ici, comme souvent, la « notion » de choc. Certes, les circonstances peuvent être plus ou moins favorables. Il ne faut pas perdre de vue toutefois qu’une évolution à moyen terme ne résulte pas seulement de l’accumulation de chocs, mais de l’aptitude d’une économie à circuler au milieu d’eux. Par ailleurs, un « choc » est souvent décrit à partir de ses propriétés « déstructurantes » d’un état donné, supposé d’« équilibre ». Il est cependant rare qu’il n’apporte pas également avec lui la solution à des problèmes plus ou moins bien explicités. Il faut alors chercher à comprendre pourquoi l’« hétérogénéité temporelle », évoquée ici à partir de quelques arguments à titre d’hypothèse, a été mieux vécue par certains pays que par d’autres.
ÉTATS-UNIS ET EUROPE, FRANCE ET EUROPE : ÉLÉMENTS DESCRIPTIFS
Les États-Unis illustrent bien l’intérêt de la flexibilité des salaires relatifs et de la modération salariale pour l’emploi
40 Dans un article faisant valoir quelques éléments de scepticisme quant à la supériorité des marchés du travail décentralisés, Freeman [1988] discutait ainsi la supériorité de la performance américaine : « Entre 1970 et 1983, quand les enfants du baby boom sont entrés sur le marché du travail américain, les gains des hommes jeunes ont diminué sévèrement. [...] Du côté de la demande, le coût réduit des jeunes a conduit les employeurs à accroître la part des jeunes dans l’emploi de pratiquement toutes les branches, de l’industrie aux services. » Ce ne fut pas le cas dans plusieurs pays européens. Plus généralement, « les analyses de l’arbitrage salaire-emploi suggèrent que les États-Unis aient payé leur performance en termes d’emploi d’une faible croissance des salaires réels et de la productivité ». Mais il poursuit : « L’ordre de grandeur de l’arbitrage a été tel qu’en dépit du fait que le taux d’activité et les horaires de travail annuels aient crû aux États-Unis par comparaison à l’OCDE-Europe, le PNB par tête a crû au même taux de 1,3 %. Les Américains auraient travaillé plus pour de mêmes gains en termes de niveau de vie que les Européens. »
41 On peut ajouter les points suivants.
42
- Concernant la flexibilité des salaires relatifs, on peut reprendre une présentation par Wasmer [1999] en termes d’offre accrue d’« inexpérience ». L’arrivée des jeunes et des femmes a augmenté – au moins pendant un certain temps – l’offre relative de main-d’œuvre inexpérimentée, dont le salaire relatif a fléchi; en contrepartie, l’expérience s’est trouvée bien mieux rémunérée qu’auparavant.
- Cette flexibilité des salaires relatifs devait-elle nécessairement être associée à la modération salariale qu’ont connue les États-Unis ? Ce point me semble moins aisément explicable que le précédent, moins facilement prévisible. On invoque parfois, pour en rendre compte, la diminution du taux de syndicalisation : il resterait à comprendre d’où peut venir cette dernière. Il y a bien eu une politique publique de diminution du salaire minimum réel. On a du mal à croire qu’elle a suffi, à elle seule, à entraîner le salaire moyen vers le bas. On souligne que l’augmentation des taux d’activité des femmes a permis au revenu familial de mieux se comporter que les salaires individuels. On pourrait évoquer un effet de composition, la dispersion des salaires relatifs combinée à la démographie propre à chaque catégorie de main-d’œuvre se traduisant par une évolution agrégée très faible, et peu représentative de ce qui pouvait arriver à chaque catégorie de salariés. Ou alors il faut admettre que le système fonctionne de telle façon que la vitesse d’arrivée des demandes est toujours inférieure à celle des offres, alors même que la demande de main-d’œuvre très souvent soutenue aurait pu pousser les salaires moyens vers le haut. D’où qu’elle vienne – car une modération salariale ne se décrète pas –, elle a contribué à l’emploi américain. On peut reprendre ici la régression de Freeman [1988], qui, très simplement, sur la base d’un panel de pays, trouve une élasticité de 0,5 à 0,9 des variations de l’emploi aux variations du salaire réel, pour un niveau donné de l’output : d’où la validation de l’idée d’une performance en termes d’emploi payée d’une contre-performance en termes de salaires réels, ce qui, dans l’optique de Freeman, devrait modérer la vision trop positive qu’ont beaucoup d’Européens du marché de l’emploi aux États-Unis.

Graphique 5. - Gain horaire réel moyen, salaire minimum « réel » aux États-Unis
43 Les taux de chômage des hommes adultes sont comparables Lefranc [2000] écrit dans sa thèse consacrée à la comparaison des marchés du travail français et américain :
Tableau 4.1 - Taux de chômage, France et États-Unis (1989)
Tableau 4.2. - Taux d’activité, France et États-Unis (1989)
Tableau 4.3. - Taux de non-emploi, France et États-Unis (1989)
44 La similitude des taux de chômage des hommes âgés de 25 à 49 ans est une constante de 1984 à 1993. Elle n’existe pas pour les autres catégories de travailleurs (hommes âgés ou jeunes et femmes).
45 On trouve dans Perelman, Rodrigues et Wasmer [2000] et [2001] une étude descriptive de la taille respective des segments du marché qui pourraient éventuellement être qualifiés de « primaire » et de « secondaire », et qui renseigne sur cette extension plus grande du marché du travail des États-Unis. Le premier inclut relativement plus d’hommes, de « chefs de ménage », plutôt les syndiqués ; les emplois y sont plus qualifiants « avec des employés recevant une formation et ayant de l’ancienneté dans l’emploi ». Le second est plus jeune et plutôt féminin; lui appartenir signifie, toutes choses égales d’ailleurs, une perte salariale d’environ 25 %, une durée de travail moins longue, plus de CDD.
46 Même si l’étude porte sur des données belges, on peut penser que les caractéristiques du marché du travail belge sont proches, par plusieurs aspects, de celui de la France. La comparaison des tailles des secteurs est intéressante (tableau 5).
47 Supposons, pour la Belgique, une taille du secteur secondaire, relativement à celle du primaire, de l’ordre de celle qui existe aux États-Unis : il serait 2,2 fois plus grand. Comme l’a souligné Dewatripont [2000], dans le même volume, le taux d’emploi belge aurait alors l’ordre de grandeur du taux d’emploi américain. On retrouve la thèse, ancienne, selon laquelle c’est dans ce secteur secondaire que se seraient donc développés les emplois qui ont manqué ailleurs, et qui ont permis de donner de meilleures chances à ceux qui, dans les pays européens à fort taux de chômage, se sont retrouvés à la marge de l’emploi.
Tableau 5. - Tailles respectives des secteurs dits « primaire » et « secondaire » en
48 La question qui pourrait être posée est de savoir si cette extension du marché « secondaire » du travail américain peut être la conséquence de performances de haut niveau de l’économie, fondée sur un développement d’activités de hautes qualifications – point connu depuis longtemps, car on trouve dans Olivennes [1996] le constat selon lequel « aux États-Unis, entre 1980 et 1990, les quatre cinquièmes de la croissance de l’emploi viennent de la création de postes de haute compétence » – développement appelant, par complémentarité et extension, celui d’un secteur « secondaire ». Ou alors est-t-elle directement due à des caractéristiques particulières de « législation de la protection de l’emploi », accordant un rapport de force trop favorable aux employeurs ?
Deux questions ouvertes : la « pauvreté laborieuse » et la divergence des taux d’activité
49 La comparaison des marchés du travail européens (ne délimitons pas l’espace européen, de ce point de vue) ne peut pas faire l’économie de divergences d’appréciation de la profession sur la performance américaine. Un point de vue très sceptique semble concentré dans Caillé et Laville [1996] pour qui le taux de chômage américain ne rend pas compte du sous-emploi qui y existe :
50 Il me semble réellement très difficile d’admettre un point de vue aussi pessimiste. Je me contenterai ici de poser les points suivants, qui peuvent constituer des repères.
51 On ne trouve pas dans l’étude de Perelman, Rodrigues et Wasmer [2000] d’arguments propres à nourrir la crainte de créations d’emplois intrinsèquement et différentiellement de mauvaise qualité. Une analyse beaucoup plus fine serait alors nécessaire, l’existence d’un certain dualisme ne suffisant pas pour étayer cette crainte.
52 Concernant l’importance de la « pauvreté laborieuse » :
- Il faudrait savoir si le développement de la pauvreté laborieuse qui aurait été observé sur une échelle très importante est bien intrinsèque à un marché du travail aux rémunérations flexibles, ou bien imputable à d’autres caractéristiques de la société américaine, qu’il faudrait identifier, par exemple une éventuelle insuffisance de mesure de soutien du type de celles qu’offrirait la protection sociale des pays européens.
- Le phénomène existe également en France. Les travaux récents du CERC [2001] chiffrent leur nombre à 1 300 000, « pour un seuil de 3 500 F par unité de consommation, correspondant à 50 % du revenu médian ». À ce seuil de revenu, il faut également ajouter 500 000 chômeurs pauvres, de 1 500 000 inactifs pauvres. Au total, il y aurait 3 300 000 pauvres de plus de 17 ans. L’« effritement de la société salariale », terme certes difficile à définir, mais qui correspond bien à une réalité, est une menace qui a été identifiée dans nos pays. L’existence d’emplois très peu qualifiés est rappelée régulièrement (pour un nouveau point, cf. Chardon [2001]).
- S’il est vrai que certaines comparaisons internationales peuvent classer les pays comme la Grande-Bretagne et les États-Unis aux plus hauts niveaux de pauvreté, il faut veiller à bien identifier en quoi y contribuent les caractéristiques qu’y ont les marchés du travail, les situations de pauvreté ayant des caractéristiques complexes.
53 Ce qui frappe aux États-Unis, ce n’est pas tant la réalité vraisemblable d’un chômage caché (de ce point de vue, on peut certainement prêter à notre hexagone des caractéristiques comparables), c’est plutôt le niveau élevé de taux d’activité croissants. Or, on peut souligner, avec Freeman et d’autres, que l’entrée sur le marché du travail de certaines personnes peut correspondre à une détérioration de leur situation. Une comparaison en termes de bien-être ne serait peut-être pas significativement, sur tous les points, à l’avantage des États-Unis relativement à l’Europe. Des taux d’activité élevés, ou plus élevés, ne sont nullement une fin en soi, et ne permettent pas, sans information supplémentaire, de comparaison normative. Il ne s’agirait ici pas tant la qualité propre des emplois que le fait que certaines personnes l’acceptent, alors qu’elles pourraient demeurer dans l’inactivité, si leurs revenus étaient soutenus d’une autre façon.
Doit-on, au total, accepter l’idée selon laquelle les États-Unis auraient choisi l’« inégalité » comme prix du plein emploi ?
54 Les États-Unis ont combiné des différentiels de salaires accrus, à la fois entre catégories de qualifications, mais aussi à l’intérieur de chaque catégorie. Le tableau 6 donne une indication, parmi d’autres, de l’ampleur du phénomène. Mais des raisons économiques peuvent justifier une dispersion accrue de l’éventail des salaires, et refuser, via des rigidités, de se résoudre à ces raisons c’est éventuellement transférer ailleurs ces inégalités (en termes de chômage, par exemple). Il convient donc de bien caractériser les différences d’inégalités et prouver ensuite que ces inégalités sont bien indispensables à la performance en termes d’emploi.
Tableau 6. - Ratio du salaire du décile supérieur sur celui du décile inférieur
55 Sur le premier point, il est intéressant de faire intervenir les caractéristiques de la mobilité sur les marchés, combinée à celles de la protection sociale : nous bénéficions ici du travail pionnier de Cohen et de ses coauteurs (cf., entre autres, Cohen et Dupas [2000]), qui proposent une mesure d’un « écart de salaire “ permanent ” » correspondant à divers statuts. Cette mesure tient compte du risque de passer par le chômage, du temps nécessaire pour retrouver un emploi, du salaire alors obtenu. Ils le mesurent donc, aux États-Unis et en France, pour les travailleurs « lents à retrouver un emploi » et les autres, « rapides ». Il vaut mieux, dans chaque pays, être insider (au sens où les auteurs identifient cette catégorie), et être en mesure de retrouver vite son emploi. Pour les travailleurs « rapides » passant de l’emploi au chômage, les pertes ne diffèrent pas réellement entre les États-Unis et la France, les différences de vitesse de retour à l’emploi compensant celles des prestations chômage. C’est pour les travailleurs « lents » que le passage au chômage réduit le « salaire permanent », de 10 à 20 % en France, mais de plus de 20 % aux États-Unis pour ceux qui, au début de la période d’observation, ont connu une période de non-emploi (que les auteurs appellent outsiders, cette caractéristique impliquant peut-être une disposition à la « précarité »), et de 65 % pour les autres, les travailleurs les mieux intégrés, ceux qui perdent beaucoup quand ils se retrouvent au chômage, étant donné le faible niveau de son indemnisation aux États-Unis.
56 Ceci traduit bien la relative « dureté » des États-Unis vis-à-vis du chômage.
57
- Pour la catégorie étudiée – les hommes de 30 à 50 ans – les « rapides » sont sensiblement plus nombreux aux États-Unis (86 % contre 77 %, ces proportions étant de 85 % contre 71 % pour les « non-qualifiés »).
- Cet écart est d’ailleurs accentué pour les femmes (87 % contre 60 %, ces proportions étant de 75 % contre 52 % pour les « non-qualifiés »); la mesure des auteurs serait-elle alors aussi favorable à la France pour les catégories moins centrales ?
- Si on intégrait le fait que le statut de chômeur inclut des éléments de « mal-être » spécifique, il serait optimiste de mesurer leur « revenu permanent » à l’aide de leurs prestations chômage.
- Il y dans le chômage des risques propres à sa longue durée, avec la menace de déclassement social dont il est porteur, qui n’est pas pris en compte dans le calcul.
- La « lenteur » à retrouver l’emploi serait donc plus sanctionnée aux États-Unis, mais elle y est moins fréquente, du fait de l’extension et du dynamisme du marché du travail.
Rechercher les facteurs de réussite
58 La question pourrait être de savoir pourquoi ce qui est accepté aux États-Unis, à savoir la flexibilité des salaires relatifs, ne l’est pas dans d’autres pays. Les arguments mettant en avant exclusivement le rapport de force en faveur des employeurs peuvent-ils suffire ? Il faudrait sans doute également bien caractériser la conception de la justice qui distingue entre eux les pays, la façon dont les salariés savent différemment anticiper les chances qui s’offriront à eux, quelles que soient les circonstances du moment, pour comprendre pourquoi des phénomènes d’une telle ampleur ont pu être acceptés sans résistance avérée.
Une « carte statistique de l’Europe »
59 On a surtout évoqué jusqu’ici le cas des États-Unis comme s’opposant à l’Europe, parfois prise comme un tout. Il faut maintenant mieux différencier cet ensemble.
60 Une contribution de L’Horty et Rugani [2000], consacrée aux liens entre performances macroéconomiques et structures sociales européennes, permet des comparaisons intéressantes entre la France et d’autres pays européens. Partant du constat d’un certain contraste entre convergence macroéconomique et non-convergence des structures sociales des pays européens, ils construisent ainsi une « carte statistique et sociale de l’Europe ». Les indicateurs de performance macroéconomiques sont usuels (croissance, inflation, état des finances publiques, etc.). La structure sociale regroupe des indicateurs qui renseignent sur les structures familiales, la démographie et les caractéristiques du marché du travail (taux d’activité, taux d’emploi, nature de l’éclatement du temps de travail, formation de la main-d’œuvre, volume et nature des sommes relevant de la politique de l’emploi).
61 La partition obtenue mérite d’être rappelée. Une opposition apparaît entre « famille traditionnelle et famille éclatée, main-d’œuvre peu qualifiée à maind’œuvre qualifiée, niveaux élevés des taux d’activité et d’emploi et faibles niveaux en ce domaine ». Ce critère, le plus discriminant, oppose les pays méditerranéens (Espagne, Italie, Grèce et Portugal) au Danemark et à la Suède. Les auteurs retrouvent là le résultat d’« un lien étroit entre les caractéristiques des marchés du travail et celles des structures familiales en Europe », résultat déjà proposé par Barrère-Maurisson et Marchand [1990].
62 Les pays scandinaves constituant souvent un modèle de flexibilité alternatif à celui représenté par les États-Unis, observons quels éléments de distance sont immédiatement visibles entre ces derniers et la France, le pays « plus intermédiaire » avec la Belgique, qui a pour caractéristique propre « un faible pourcentage d’activité juvénile » et « le plus important taux de travail partiel contraint », ce dernier point étant cependant certainement assez difficile à attester en vue de comparaisons internationales conceptuellement homogènes. Donnons en même temps quelques indications sur l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, eux-mêmes intermédiaires entre la France et les pays scandinaves.
63 La « participation » des femmes au marché du travail français est inférieure à celle des pays scandinaves, mais aussi à celle de l’Allemagne, des Pays-Bas, du Royaume-Uni. Toutefois, en « équivalent temps plein », la participation devient supérieure à ce qu’elle est en Allemagne et aux Pays-Bas, et pratiquement équivalente à celle du Royaume-Uni. Il manque là, pour parfaire la comparaison, un critère de « non-ségrégation » des emplois occupés. Le taux d’emploi des hommes français est le plus bas des six cas. L’étroitesse de la « base productive » française apparaît à nouveau.
64 Pour les deux critères d’éducation identifiés dans l’étude (le pourcentage des 25-64 ans ayant complété le 2e cycle « du secondaire » ou un « enseignement supérieur »), la France est dominée par la Suède (et ce, de beaucoup), mais aussi par l’Allemagne et le Royaume-Uni. En revanche, elle est proche du Danemark ou des Pays-Bas, pays au faible chômage. On conviendra cependant qu’il s’agit là d’indicateurs quantitatifs assez rustiques, mais qui, contrairement à diverses évaluations souvent diffusées, ne donnent pas (et de loin) de position dominante au système scolaire français, qui apparaît même classé après le britannique. Il semblerait, en outre, que par le poids important de son secteur tertiaire l’économie française soit proche de celles des pays de l’Europe du Nord.
65 Si nous n’avons pas évoqué ce qu’obtiennent les auteurs en matière de performance macroéconomique, telle qu’elle est prise en compte, c’est qu’elle permet mal de distinguer les pays, hors les cas particuliers de la Grèce et de l’Irlande. En matière de taux de chômage apparaissent alors les hypothèses les plus intéressantes, car si « la croissance du PIB est […] corrélée avec la variation du chômage entre 1987 et 1997 », le niveau du taux de chômage n’est pas corrélé avec « l’axe décrivant les performances macroéconomiques », mais avec l’axe social, l’idée pouvant être que l’élévation du niveau d’éducation, la participation des femmes, l’adaptation des structures familiales à cette participation vont de pair, et poussent l’économie vers des taux d’activité élevés et des taux de chômage faibles. On a parlé plus haut du chômage européen, pour une part importante du chômage des femmes. Or, dans les pays scandinaves cités, les taux d’activité des hommes et des femmes tendent à être proches, élevés, et déjà au-delà des objectifs du sommet de Lisbonne.
66 Que la France apparaisse ici dans une position intermédiaire ne rend pas aisés les commentaires, le contraste principal avec les pays d’Europe du Nord[1][1] On a ici opposé l’Europe du Nord à celle du Sud. Mais...
suite étant d’abord, peut-être, la faiblesse conjointe des taux d’activité des hommes et des femmes, les degrés de scolarisation atteints par la Suède.
67 Il nous faut donc d’autres critères de comparaison.
FLEXIBILITÉ DES MARCHÉS DU TRAVAIL
68 Ces faits font partie des perceptions usuelles du marché du travail mais sont presque tous en manque d’explications. On va, dans cette partie, introduire des caractéristiques des marchés du travail, très souvent présentées comme (co)-responsables des évolutions observées.
69 Ces caractéristiques seront prises telles qu’elles se présentent, c’est-à-dire sans expliquer leur origine ou caractériser leur transposabilité d’un pays à un autre. La question de leur endogénéité sera laissée de côté.
Les analyses de l’OCDE révèlent bien l’existence de plusieurs mondes, mais relier ceci à la performance n’est pas simple
70 Les analyses descriptives de l’OCDE constituent une source difficilement égalable pour caractériser la flexibilité des marchés du travail. On ne s’interrogera pas ici sur l’ambiguïté de plusieurs facteurs retenus à ce titre, car l’énoncé d’une caractéristique doit toujours être accompagné de l’analyse qui prouve bien en quoi elle contribue à la flexibilité ou à la rigidité du marché. On va reprendre ici « au premier degré » les analyses de l’OCDE [1999], qui a donc proposé un indicateur de la « législation de la protection de l’emploi » ( LPE ) en agrégeant la rigueur des normes de protection de l’emploi régulier, la rigueur des normes de protection de l’emploi temporaire, celle qui concerne la réglementation des licenciements collectifs.
71 La rigueur de la protection de l’emploi régulier rend compte des « difficultés occasionnées par les procédures normales » à respecter en cas de licenciement, du préavis et des indemnités applicables aux licenciements individuels sans faute professionnelle selon la durée de l’ancienneté du salarié, des définitions et pénalités propres au cas de licenciement abusif.
72 La rigueur de la protection de l’emploi temporaire caractérise les réglementations concernant les CDD et les agences de travail temporaire ( ATT ).
73 La réglementation des licenciements collectifs agrège quatre éléments d’appréciation qui concernent respectivement : (i) la définition du licenciement collectif (existe-t-il une réglementation spéciale applicable aux licenciements ? Et, s’il en existe une, à partir de combien de licenciements est-elle applicable : cinquante, vingt, dix ou moins de dix ?); (ii) les « obligations de notifications supplémentaires » à une ou plusieurs institutions ; (iii) de délais supplémentaires qui s’ajoutent « aux délais d’attente avant le début du préavis de licenciement pour raisons économiques »; (iv) d’autres coûts spéciaux incombant aux employeurs (indemnités supplémentaires éventuelles, élaboration « obligatoire ou courante » de plans sociaux).
74 Une procédure agrège toutes ces informations, et un classement est proposé. Les pays les moins contraignants sont les États-Unis (0,7), le Royaume-Uni (0,9), la Nouvelle-Zélande (0,9), le Canada (1,1), l’Irlande (1,1), soit des pays de culture économique anglo-saxonne. Les pays de l’Europe méridionale (Espagne, Italie, Portugal) sont les plus stricts. Les pays d’Europe du Nord n’ont pas d’affectation claire entre ces deux groupes. La France apparaît également en position intermédiaire.
75 Ces caractéristiques permettent de percevoir la force de l’argument associant une LPE faible et la performance en matière d’emploi. Les cinq pays cités en premier sont caractérisés par de faibles taux de chômage et des taux d’activité élevés. À plusieurs égards, ils représentent des réussites. À l’opposé, l’Espagne et l’Italie ont bien des caractéristiques inverses.
76 On peut cependant faire beaucoup de remarques à ce stade.
77
- L’étude souligne bien un écart possible entre l’énoncé de la législation et son application réelle. Des droits potentiels peuvent être inégalement revendiqués, des jurisprudences peuvent se développer, et cela est susceptible de modifier la portée des contraintes qui s’imposent aux agents.
- Le contexte est important : en période de fort emploi, une réglementation restrictive a moins d’importance. Ainsi les questions de sureffectifs se règlent-elles alors mieux.
- La façon dont les règles du jeu social sont perçues par les salariés compte. Une main-d’œuvre formée, apte à la mobilité, pourrait être en elle-même un facteur d’allégement des contraintes. Libéraliser une législation dans un pays où une telle orientation ne serait pas comprise peut être contre-productif.
- Les coûts pour les employeurs associés à toutes ces contraintes sont susceptibles d’être compensés par des salaires plus bas. Un mécanisme pourrait être le suivant : des « charges » sont imposées aux employeurs, qui se montrent moins dynamiques en matière d’embauches et d’investissement, le chômage monte, et les salaires reprennent leur progression à partir d’un niveau plus bas.
- Toutes ces contraintes s’anticipent. On connaît bien maintenant les effets théoriques de réglementations strictes sur les licenciements : moins de licenciements, certes, mais moins d’embauches également, et un effet sur l’emploi qui n’est pas toujours déterminé dans les modèles. Une implication serait une durée du chômage plus longue dans les pays à législation stricte, mais ceci demanderait sans doute à être étudié de plus près. Il y a également des complémentarités entre dispositifs : les préretraites sont ainsi un dispositif qui contourne la difficulté de licencier des travailleurs âgés.
78 Tout ceci contribue à comprendre l’échec de l’économétrie « descriptive » proposée par l’OCDE, toujours dans les Perspectives de l’emploi de 1999, le taux de chômage n’étant nullement corrélé avec la rigueur de la « législation sur la protection de l’emploi ». On retrouve, de façon très atténuée, le contraste entre espace « anglo-saxon » et pays du Sud de l’Europe, une faible LPE favorisant des taux d’emploi élevés, et étant relativement plus favorable aux femmes et aux jeunes. De façon plus convaincante, une forte LPE favorise l’emploi indépendant. L’exemple de la « régression » liant le rapport emploi/population à la LPE est particulièrement clair : en dehors du contraste évoqué, pour tous les pays ayant un indice de LPE du même ordre de grandeur, les taux d’emploi observés s’étendent sur un intervalle très étendu. Sauf à croire que chaque pays « intermédiaire » est intrinsèquement une combinaison de caractéristiques de type Europe du Sud – culture « anglo-saxonne », les liaisons invoquées, par certains côtés tentantes, sont très peu convaincantes sous la forme où elles sont établies.
79 Concernant les licenciements collectifs, on note avec intérêt (cf. OCDE [1999], p. 67) que la France est, dans cette étude, le pays d’Europe occidentale qui réglemente le moins les licenciements collectifs. Le plus libéral est la Nouvelle-Zélande, le seul cas où il n’y aurait pas de « réglementation spéciale applicable aux licenciements collectifs ». De ce seul dernier point de vue, deux pays anglo-saxons sont à nouveau les plus libéraux, le Canada et les États-Unis réglementant les licenciements à partir d’un seuil de 50. Puis apparaissent le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Japon, où le seuil est de 20. La France est, dans le tableau, en position moyenne du point de vue de ce sous-critère, mais, après prise en compte des autres caractéristiques de la réglementation des licenciements collectifs, elle apparaît comme le plus libéral des pays européens, plus libéral que le Canada et les États-Unis. Ce résultat constitue une information que, faute de mieux, on ne peut pas négliger.
Graphique 6. - Relation entre le taux de chômage

Graphique 7. - Relation entre le taux d’emploi et l’indicateur OCDE de la rigueur de la
80 Pour clore cet ensemble d’informations sur la législation de l’emploi, je voudrais citer l’évaluation par deux auteurs favorables à la libéralisation du marché du travail, Di Tella et MacCulloch [1999], à propos du coût pour la France de ses « rigidités » en la matière.
81 Les auteurs recoupent d’abord les informations de l’OCDE avec celles de deux autres sources disponibles. Les premières proviennent du World Competitiveness Report, et réunissent les réponses de plusieurs centaines de gestionnaires d’entreprises à plusieurs dizaines des questions portant sur les caractéristiques de leur environnement. Les secondes proviennent de l’International Organisation of Employers, et renseignent sur l’intensité des difficultés rencontrées lorsqu’il faut mettre fin à un contrat de travail « régulier ». Les corrélations entre sources apparaîtraient assez fortes pour que l’information soient jugée crédible, même si des nuances existent à propos de tel ou tel pays.
82 L’économétrie du type « données de panel » tient compte d’effets fixes individuels et temporels, et les résultats qui suivent sont les plus représentatifs. Elle prend également en compte un indicateur du « taux de remplacement » qui caractérise les allocations chômage. L’argument des auteurs est intéressant, car il introduit l’idée d’une dimension dynamique des systèmes sociaux européens. En effet, si les aspects restrictifs de la LPE peuvent freiner la création d’emplois de la part des employeurs (c’est bien l’hypothèse de base qui est testée), l’existence de prestations chômage généreuses est susceptible d’inciter les salariés à quitter aisément leur emploi, et donc de contribuer à assouplir le marché du travail. Cet effet positif contrebalancerait ainsi l’effet d’attente, défavorable, en toute première lecture, à la flexibilité.
83 Les résultats suivants sont obtenus.
84 Ils sont représentatifs de ceux qui sont invoqués par l’étude, et permettent de retrouver le fait que les pays à forte flexibilité ont bien un taux d’emploi plus élevé, mais que ceci passe plus nettement par un taux d’emploi plus élevé des femmes. Sur la base de ces régressions, les auteurs indiquent qu’avec les caractéristiques du marché du travail américain, le taux d’emploi serait à terme plus élevé de 1,6 % pour les Françaises et de 1,3 % pour les Français. Ceci correspond à plus de 10 % de l’écart d’emploi entre les deux pays. Les effets immédiats sont plus atténués, valant respectivement 1 % et 0,36 %.
85 En ce qui concerne les taux d’activité, les résultats sont similaires, mais les auteurs rendent compte d’une interprétation qui, à nouveau, souligne la nécessité de donner un contenu à la « flexibilité ». À côté de l’interprétation qui associe plus de flexibilité à plus d’efficacité et plus d’emplois existe l’hypothèse selon laquelle un marché du travail plus flexible serait un marché ou l’emploi peut être perdu de façon plus rapide et non anticipée, ce qui développe les comportements d’assurance dans les couples, et conduit donc les femmes à travailler plus. Les résultats peuvent soutenir cette hypothèse, ce qui souligne à nouveau qu’un argument de bien-être serait souhaitable, car – en forçant le trait – inciter ceux qui pourraient apprécier l’inactivité à participer au marché du travail n’est pas unilatéralement une bonne chose de ce point de vue.
Identifier les problèmes posés par les dispositifs publics : prestations chômage, aides à l’emploi
86 La protection de l’emploi, au sens strict, est imbriquée dans des dispositifs publics qui n’en sont pas a priori indépendants. On va s’appuyer, pour en parler, sur le chapitre de Nickell et Layard paru dans le Handbook of Labor Economics [1999], où sont publiées un certain nombre de régressions de référence quant à l’impact de ces dispositifs sur le « chômage d’équilibre ».
87 Les dispositifs suivants influencent le chômage d’équilibre : le coin fiscal, le taux de syndicalisation, le degré d’extension des accords syndicaux, le degré de coordination entre syndicats et employeurs, le taux de remplacement assuré par les prestations chômage, la durée de ces allocations, l’ampleur des politiques actives sur le marché du travail, le taux de propriété du logement (indice de la mobilité potentielle de la main-d’œuvre).
Tableau 7. - Valeur de divers paramètres pour les États-Unis et la France
88 Rappelons que le « coin fiscal » ( tax wedge ) mesure l’écart de point de vue entre l’employeur et le salarié sur le coût du travail. L’employeur envisage toutes les composantes du coût du travail, tandis que le salarié ne retiendrait que la rémunération nette de tous les prélèvements fiscaux et sociaux.
89 Un autre indicateur mérite un commentaire plus poussé, le degré de coordination, que Nickell et Layard essaient de distinguer du degré de centralisation : ce n’est pas parce qu’une négociation des salaires a lieu au niveau de l’entreprise qu’elle exclut des coordinations préalables. Néanmoins, l’indice de coordination qu’ils proposent apparaît bien corrélé avec l’indice de centralisation de Calmfors et Drifill (1988, « Table 3 »), avec des nuances, l’Italie, le Japon et la Suisse apparaissant plutôt « décentralisées », mais avec un degré de coordination « moyen ».
90 Le type de résultat proposé peut a priori prétendre mesurer un « chômage d’équilibre », tel qu’il peut être fondé sur un modèle WS-PS.
91 Pour tenir compte d’un écart susceptible d’être important entre le chômage observé et ce « chômage d’équilibre », dont les déterminants sont recherchés mais qui n’est pas observé, Nickell et Layard introduisent, dans leurs régressions, la variation des taux d’inflation. Si l’inflation décélère, il y a présomption d’un chômage d’équilibre plus faible que le chômage courant : une composante de chômage keynésien pourrait être l’objet d’une politique économique appropriée. Un effet de ce type est bien obtenu, même s’il n’est pas extrêmement significatif.
92 Les résultats obtenus vont bien dans le sens de l’intuition : pour en rendre compte, nous allons les exploiter dans le sens d’une comparaison entre la France et les États-Unis. C’est sans doute un peu forcer la portée des résultats obtenus pour un ensemble d’une vingtaine de pays que de les lire en vue d’expliquer la différence des taux de chômage entre deux d’entre eux, ce que fait le tableau 8. Les coefficients obtenus n’indiquent sans doute que des tendances, et ils sont affectés d’écarts types non négligeables. Néanmoins, ce type de comparaison se pratique couramment et n’est pas tout à fait illogique.
Tableau 8. - Contributions de ces paramètres à l’explication des taux de chômage
93 Dans la mesure où c’est le taux de chômage d’équilibre qui est expliqué, ces régressions ont aussi l’ambition de décrire les facteurs qui ont permis la modération salariale observée à un tel degré aux États-Unis, si l’on croit qu’elle a contribué à son plus bas niveau. La différence des degrés d’extension des accords syndicaux pourrait être un bon candidat, mais ce ne pourrait être là qu’une variable intermédiaire, ne rendant pas compte des véritables raisons du phénomène.
94 Les résultats confirment d’abord ce qui a déjà été vu plus haut : la législation de la protection de l’emploi agirait plus sur le taux d’emploi que sur le taux de chômage.
95 Ils font apparaître un point qui n’était peut-être pas attendu : le degré de coordination-centralisation irait dans le sens d’un chômage plus faible et d’un taux d’emploi plus fort. Il existe certes de nombreux arguments en ce sens, mais on plaide souvent l’équivalence entre des systèmes très décentralisés, et d’autres très centralisés. La question qui est posée est celle de la non-indépendance des caractéristiques : un coin fiscal élevé appelle peut-être une coordination forte, de façon à ce que soit bien intégré dans la négociation un élément qui n’est pas clairement perçu au niveau microéconomique. Ou, plus simplement, l’extension des accords syndicaux implique explicitement une certaine coordination.
96 Au total, dans le cas de la France, ce qui relève des caractéristiques des syndicats va dans le sens d’un chômage plus faible qu’aux États-Unis (– 1,6 % d’écart). En contrepartie, ce qui relève de la protection des chômeurs irait en sens inverse, surtout pour ce qui concerne la durée de versement des prestations (le taux de chômage d’équilibre serait plus élevé de 3,4 %).
97 L’impact des « politiques actives » est peut-être plus fort que ce qui est dit parfois : 1,3 %. Il pourrait être associé, en compensant ses effets sur le chômage d’équilibre, à la meilleure protection des chômeurs.
98 Trois commentaires peuvent être faits.
99
- La variance des taux de chômage d’équilibre n’est pas expliquée par celle des taux d’intérêt, qui se sont avérés non significatifs. Plusieurs arguments ont pu être invoqués en vue de leur prise en compte à ce stade. Les taux d’intérêt élevés freinent l’accumulation du capital physique, ou de plusieurs autres actifs. Ils créent un problème de répartition, l’accroissement de la rémunération du capital devant être compensé par une inflexion à la baisse de celle du travail, ce qui appelle une hausse permanente du taux de chômage d’équilibre. Cette dernière interprétation peut ne pas convaincre, dans la mesure où, tant aux États-Unis qu’en France, le rapport de force « moyen » s’est déplacé en faveur des employeurs d’une façon dont l’évolution du chômage rend mal compte. Autrement dit, il n’est nullement prouvé que la résolution d’un éventuel problème de répartition posé par le niveau plus élevé des taux d’intérêt ait appelé nécessairement un chômage d’équilibre plus élevé[1][1] Nickell et Layard veulent expliquer les différences de...
suite. - Il peut être bon que le taux de chômage d’équilibre soit plus élevé du fait de la générosité des prestations chômage. Si l’on croit que l’instabilité de l’emploi a augmenté intrinsèquement, pour des arguments tenant à la diversification de la concurrence, et à la plus grande instabilité des choix des consommateurs (on trouve dans Maurin et Givord [2001] des arguments en ce sens); si on admet avec Guellec [1999] et d’autres l’importance des asymétries d’information qui rend les échecs des appariements coûteux; si, comme le souligne Wasmer [2000b], dans une société d’incertitude accrue une assurance est nécessaire en vue de la prise de certains risques, une attente plus grande entre deux postes de travail est susceptible, si elle est bien employée, d’augmenter la qualité des choix des entreprises, tout comme celle des salariés, et ainsi de contribuer à la productivité. Le chômage d’équilibre, « volontaire », est donc susceptible de représenter une inactivité souhaitable, qui contribue au bien-être.
On pourrait remarquer avec Wasmer [2000a] que les taux de chômage des hommes étant comparables dans les deux pays, ces derniers étant les mieux couverts, les arguments mettant en cause les systèmes d’assurance chômage perdent de leur force. L’objection pourrait être de dire qu’un système « trop généreux » bride la dynamique des entreprises, rend plus difficiles les « sorties par le haut », les insuffisances étant soldées par les catégories les plus faibles. - Les régressions donnent une grande importance au « coin fiscalo-social », ou wedge. Ceci rejoint bien diverses perceptions des inconvénients d’une fiscalité excessive. Cependant, il s’en faut de beaucoup que le constat statistique proposé, après tant d’autres, par l’équation soit acceptable sans discussion. Il faut d’abord voir que les services assurés par des administrations doivent, dans les pays à faible fiscalité, être financés à partir du salaire. On comprend mal pourquoi des différences dans la comptabilisation des opérations doivent se traduire par de tels écarts des taux de chômage. Il faudrait admettre qu’il y a un biais de sous-productivité des services publics, ce qui n’est pas uniformément évident. La contrainte de compétitivité ramène plus ou moins rapidement le salaire net à un niveau compatible avec le volume de la fiscalité, et le rapport de force actuel en faveur des employeurs y aide. Il n’y a pas de confirmation empirique nette : entre autres, une estimation récente de Eyraud [2000] invoque d’abord un signe négatif pour le wedge dans le cadre d’une étude longitudinale pour la France. Un développement de l’analyse indiquerait – sans que l’auteur insiste sur la portée de son résultat – que, dans l’ensemble de ses composantes, les cotisations sociales « ménages » seraient susceptibles d’influencer le taux de chômage d’équilibre à la hausse, ce que ne feraient ni les cotisations « employeurs », ni l’impôt sur le revenu, ce qui ajoute à la perplexité, cette affectation, qui n’est pas la plus attendue, demandant un modèle explicatif : les employeurs « arriveraient » à faire payer aux salariés les cotisations employeurs, mais pas les autres.
100 Dans le cas de la France, l’argument du report de la charge fiscale sur des salaires nets plus bas ne vaut cependant pas dans le cas des salariés rémunérés au voisinage du Smic. Le coût du travail des salariés faiblement qualifiés s’en est trouvé accru, avant qu’en 1993 une politique de remise des cotisations sur les bas salaires ne soit engagée. Il y a là une cause convaincante de l’excès de chômage français, mais il faudrait savoir si elle est susceptible de valider les ordres de grandeur prêtés au « coin fiscal » sur le taux de chômage d’équilibre. Quelle est, en fin de compte, la portée de ce type de résultats ? Plusieurs arguments sont susceptibles de l’affaiblir. Du point de vue de la simple économétrie, les régresseurs du membre de droite sont évidemment affectés d’un biais d’endogénéité. Ainsi, l’apparition d’un chômage d’équilibre à un niveau élevé s’étant imposée dans plusieurs pays, la mise en place d’un système de prestations chômage a été une politique naturelle, y compris avec ses caractéristiques éventuellement les plus « négatives » (durée des prestations). L’extension de la fiscalité et la hausse du taux de chômage peuvent être considérées comme deux développements conjoints de la crise.
101 En outre, il existe presque sûrement des hétérogénéités non observées entre pays, qui permettent de croire que le résidu des régression inter-pays est fortement corrélé aux observations. On a souvent du mal à suggérer ce que peuvent être ces hétérogénéités, mais il semble évident que la façon dont les individus envisagent les situations de risque (sont-ils plus ou moins riscophiles ou riscophobes ?), réagissent aux aléas (comptent-ils d’abord sur eux-mêmes, ou escomptent-ils un soutien des collectivités ?), définissent ce qui leur semble « juste » ou « injuste », sont ou non soumis à des pressions sociales fortes en vue de chercher et d’accepter un emploi, constituent des réalités qui ne peuvent être quantifiées, et qui ne peuvent pas être non corrélées aux grandeurs observables. On connaît un moyen de traiter cette difficulté, dans le cadre du modèle de type panel le plus usuel, celui à erreurs composées : remplacer les variables par leurs différences à leur moyenne, par pays, sur la période d’observation. Mais une difficulté apparaît alors : la variance des institutions de marché du travail est souvent insuffisamment renseignée. Par ailleurs, on a souvent observé que cette procédure affaiblissait les résultats obtenus sans que l’hétérogénéité soit traitée. Mais si ces considérations permettent de mettre sérieusement en doute la portée de plusieurs tests souvent cités en faveur de la flexibilisation des marchés du travail, il faut voir aussi, en contrepartie, qu’elles nous laissent sans certitude quant à l’effet réel des institutions. Par exemple, le résultat selon lequel la LPE n’aurait pas d’influence sur le taux de chômage, mais n’en aurait que sur les taux d’activité, me convenait bien. Or, il n’est pas possible de le tenir pour vrai, tous comme les autres. La compréhension du véritable modèle structurel qui gouvernerait nos économies pourrait impliquer la conclusion d’un impact beaucoup plus négatif des institutions du marché du travail du type de celles que la France connaît que celui qui est mesuré par les régressions « de reconnaissance » qui sont souvent citées.
102 Pour conclure cette partie, j’aimerais mettre l’accent sur deux études.
103 Albaek, Van Audenrode et Browning [2000] procèdent à une comparaison bilatérale entre la Belgique et le Danemark, qui diffèrent en particulier par les coûts des licenciements, beaucoup plus faibles au Danemark. Dans les conventions usuelles, la Belgique apparaît rigide, le Danemark combinant de faibles restrictions aux séparations à un système d’assurance chômage « généreux ». Les auteurs constatent qu’un salarié « déplacé » l’est plus souvent en Belgique d’une entreprise qui disparaît, cette condition étant naturellement moins nécessaire au Danemark. Il y a peu de différences dans les salaires obtenus en cas de reprise d’emploi, mais cette reprise a lieu au bout de un mois et demi au Danemark, de dix en Belgique. L’explication privilégiée est celle d’un taux d’arrivée des offres d’emploi bien supérieur au Danemark, ce qui serait d’abord cohérent avec la faible législation de la protection de l’emploi. Cependant, cette étude ne peut enlever la conviction sans informations supplémentaires : elle a été effectuée sur des données des années 1980, période pendant laquelle le taux de chômage danois a été supérieur au taux belge, ce dernier ne devenant supérieur au danois qu’en 1995. La qualité des transitions des salariés licenciés ne s’est pas traduite par un taux de chômage systématiquement plus faible.
104 Ljungqvist et Sargent [1998] comparent les systèmes européens et américains d’indemnisation du chômage, et leur argument est le suivant : les travailleurs américains privés d’emploi anticipent que les prestations ne les aideront pas longtemps, acceptent donc assez rapidement des conditions salariales très dégradées. Leur salaire peut diminuer de plusieurs dizaines de pour-cent pour les travailleurs licenciés après une longue durée dans l’emploi, mais avec de très fortes chances qu’ils se mettent à progresser très fortement après. Au premier degré, l’incitation liée à des prestations chômage beaucoup plus faibles serait active, et le taux de chômage « de longue durée » est bien plus faible aux États-Unis.
105 Les deux paramètres essentiels sont la perte de capital humain, « spécifique » donc, qu’impose le fait de devoir changer d’emploi, et le taux de remplacement. Le modèle d’optimisation intertemporel est cohérent avec des observations empiriques systématiques : ainsi (p. 530), l’intensité de la recherche est-elle plus faible pour les chômeurs couverts par des prestations chômage élevées, et dont les compétences ne sont pas susceptibles de se détériorer avec la durée du chômage. Ainsi, Fougère, Dormont et Prieto [2001] soulignent que le taux de sortie plus élevé du chômage à l’approche de la fin des droits s’observe surtout pour ce type de travailleurs, à haut revenu et à compétence élevée, ce qui leur permet de moins se formaliser des délais de perception des prestations. À l’inverse, les autres travailleurs joueraient moins avec cette durée, et auraient donc le souci d’une réintégration rapide sur le marché du travail. Ce résultat avait déjà été établi par Joutard et Ruggiero [1994].
106 Les auteurs étudient alors des situations de turbulence persistante, la turbulence étant définie par une élévation de la moyenne et de la variance des pertes de compétences subies en cas de licenciement. L’idée est qu’en période de turbulence, les travailleurs manquent des incitations à reprendre vite un emploi qui leur permettrait de reconstituer leur capital humain. Par ailleurs, le fait que les prestations chômage soient indexées sur les revenus passés a un effet pervers pour les travailleurs dont les compétences ont été plus que d’autres détruites quand ils ont quitté leur entreprise, et qui de ce fait calent leur recherche sur un salaire de réservation trop élevé. Une intéressante mention est faite aux victimes de la crise de l’industrie européenne, qui, à partir du milieu des années 1970, n’avait nullement été anticipée, le changement d’état de la nature ne pouvant être correctement interprété par des salariés insuffısamment formés aux nouvelles exigences, et ne disposant pas d’informations sur elles.
107 On est aisément convaincu par l’argument de la turbulence accrue; c’est presque un lieu commun. Faut-il pour autant en déduire, ce que n’écrivent pas les auteurs, qu’il convient d’aligner les systèmes européens sur l’américain ? Ce n’est nullement assuré. L’explication du chômage européen par les auteurs s’axe sur l’offre de travail : il est plus aisé d’envisager un démantèlement des protections publiques dans un pays où la demande d’emploi est très dynamique, et où il est avéré que les politiques économiques ont de fait un objectif de croissance et d’emploi, au-delà des fluctuations cycliques inévitables. Il faudrait bien comprendre pourquoi les travailleurs semblent inégalement préparés aux turbulences, selon les pays. S’agit-il d’une différence de perception des règles du jeu social ? Ou alors le capital humain « général » est-il suffisant dans certains pays pour faire face aux aléas ? Enfin, on peut aussi se dire, tout simplement, que des dispositifs de protection des chômeurs pourraient être plus nettement adaptés aux contraintes nouvelles.
AUX RACINES DE LA FLEXIBILITÉ
108 On ne voit pas nettement, en dépit de constructions partielles qui existent, comment toutes les caractéristiques que l’on peut prêter aux marchés du travail seraient raccordables à un modèle complet, décrivant de façon assez exhaustive la façon dont les sociétés salariales fonctionnent, et permettant d’identifier un « chômage d’équilibre ». On va, dans cette partie, mettre l’accent sur quelques points particuliers, susceptibles de mieux caractériser le passé, de définir le cheminement vers un plein emploi souhaité, de rappeler quelques problèmes en suspens.
L’importance de la politique économique
109 S’interroger exclusivement sur ces paramètres de la flexibilité du marché du travail n’est évidemment pas légitime, tant l’équilibre réel d’une économie fait intervenir des paramètres propres au marché du travail, mais aussi au marché des biens, du crédit, etc. Et on ne parle là encore que du chômage d’équilibre, et non du chômage constaté, qui incorpore une composante de court terme imputable aux politiques économiques. N’exagère-t-on pas le déficit de flexibilité des travailleurs français, en ne corrigeant pas le chômage que nous avons connu de l’effet des politiques trop restrictives ?
110 Les années 1960 et 1970 ont été marquées par un certain nombre d’événements rendant improbable un niveau de chômage d’équilibre faible au début des années 1980 : les chocs d’« offre » ont été de trop grande ampleur; or, les thérapies « du côté de l’offre » sont a priori assez lentes à produire leurs effets. De plus, il me semble difficile de ne pas voir dans l’année 1982 une année où les contraintes d’offre ont été nettement atteintes : déficit commercial très élevé, parts de marché à l’exportation en diminution (alors que le cours du dollar était élevé et croissant), investissement peu dynamique. Cette année-là, le taux de chômage en France valait 8 %.
111 On aimerait alors trouver du côté des estimations du « chômage d’équilibre », effectuées dans la dimension longitudinale, des enseignements portant sur les vingt dernières années, et ce pour divers pays. Avec Sneessens [1998], on voudrait, pour comprendre ce qui s’est passé en Europe, pouvoir séparer ce qui tient à « une dérive du chômage d’équilibre » de ce qui se rapporte à « la lenteur et la complexité des dynamiques d’ajustement enclenchées par une succession de chocs négatifs ». Avec lui, on rencontre des déceptions, de plusieurs ordres, dans le cadre d’un programme de recherche énoncé par Friedman, après une définition du taux de chômage naturel que Sneessens qualifie, à juste titre, de « précise et vague ».
112 Or, si on prend connaissance des résultats fournis par l’économétrie appliquée, il faut bien dire qu’en première approximation n’émerge pas un ensemble « robuste » de résultats susceptibles de fonder le début d’une véritable connaissance. Si cette situation est usuelle en économétrie appliquée, elle a lieu là sur un sujet trop sensible pour qu’on ne la mentionne pas.
113 On rencontre néanmoins souvent la conclusion d’une très grande proximité entre le taux de chômage courant et le taux de chômage d’équilibre. Une telle proximité, qui ne laisse pas de place à un chômage qui puisse être qualifié de keynésien, pose problème.
114 Certaines font cependant exception : on peut ainsi citer l’étude de Bonnet et Mafhouz [1996], dans laquelle le chômage d’équilibre dépend négativement du taux de croissance de la productivité, du taux d’intérêt réel, et (avec un signe qui pose problème) des termes de l’échange. Un écart de quelques points existe alors entre chômage d’équilibre et le chômage réel. Cependant, rationaliser l’idée selon laquelle le taux de chômage d’équilibre dépendrait du taux de croissance de la productivité n’a pas lieu sans difficultés.
115 On connaît, en outre, les mauvaises surprises de la conjoncture de la fin des années 1980. Après les années de forte croissance qu’ont été 1988 et 1989, le taux de chômage de l’année 1990 valant 8,9 %, l’économie française a donné l’impression de rencontrer prématurément des contraintes d’offre (les difficultés de recrutement ont alors sensiblement augmenté), alors même que les effets de la réunification allemande n’avaient pas été encore enclenchés. Ceci constitue un argument de fait en faveur d’un taux de chômage d’équilibre supérieur alors à 8 %. Sur ce point, on peut noter avec intérêt que l’étude de Creel et Fitoussi [2001], qui opèrent une construction soigneuse d’un solde budgétaire structurel et d’un indicateur d’excès de rigueur (ou d’aisance) de la politique monétaire, relativement à une référence définie par une règle de Taylor, ne trouvent pas que ces deux indicateurs soient significatifs sur la période 1981-1989.
116 L’indicateur relatif à la politique monétaire est significatif sur la période 1990-1995. Beaucoup a été dit, concernant la France, sur l’épisode du début des années 1990, qui a aspiré le taux de chômage français jusqu’à sa valeur la plus élevée, de presque 12,5 %. On peut accepter l’idée qu’un tel niveau ne puisse pas être qualifié de « structurel », ce que l’évolution du chômage de la fin des années 1990 tend à démontrer. Développer ce point excéderait trop les limites de cette intervention. Mais même si on retient que le niveau atteint par le chômage à ce moment donne une vue trop pessimiste de la flexibilité du marché du travail français, ceci n’ôte que peu de choses à la perception d’une contre-performance, évoquée au début de cette intervention. En particulier, l’hypothèse selon laquelle le taux de 8 % atteint en 1982 a bien constitué, contrairement à ce qui a été observé dans plusieurs autres pays, un minorant des niveaux de chômage accessible n’a pas de démenti avéré. Il a bien manqué à la France quelques composantes d’une sortie par le haut.
Les composantes d’une sortie par le haut
117 Faute d’une étude synthétique, on va se concentrer, de ce point de vue, sur quelques interrogations. Auparavant, présentons le modèle très stimulant de Blanchet [1995].
118 L’auteur part de l’idée que le capital existe en quantité donnée. On ne peut admettre qu’il en soit ainsi dans la réalité, mais, pour que l’idée soit intéressante, il suffit de supposer, ce qui est le cas, que les lois de l’investissement sont réellement très mal connues.
119 Il existe deux types de main-d’œuvre, l’une plus productive que l’autre. Créer un emploi, c’est attribuer à chaque salarié une fraction du capital. Or l’auteur montre que l’équilibre est créé à partir de l’allocation prioritaire du capital productif aux plus efficaces, et que, même en univers néo-classique, un chômage des moins productifs apparaît, chômage qui ne peut être combattu par une flexibilité des salaires réels, ce qui le distingue du chômage classique. Les apparences d’un biais technologique sont susceptibles d’être observées, mais ce n’est pas ce phénomène, défini au sens strict, qui est à l’origine du constat. Ce chômage étant d’autant plus improbable que le capital sera abondant, on voit bien que le pays qui aura trouvé la clef d’un investissement dynamique, donc d’une sortie par le haut, en souffrira moins.
120 Sinon, l’état de la distribution de l’emploi donnera l’image prêtée aux marchés d’insiders, avec les mieux formés en poste, mais sans qu’on puisse mettre en avant leur responsabilité individuelle ou collective, puisqu’ils sont passifs dans la réalisation de l’équilibre. La comparaison des marchés du travail nous renvoie en fait alors à celle des dynamiques des entreprises, dont ils ne sont que les « miroirs ».
121 L’auteur énumère, dans son article, des solutions au problème, qui sont le partage du travail, des transferts sociaux compensateurs, des emplois alternatifs. Refouler la main-d’œuvre la moins qualifiée dans « d’autres emplois » est bien une orientation pratiquée, avec des interrogations sur la nature de ces emplois. De la même façon que les pays diffèrent par leur degré de sortie « par le haut », ils diffèrent également par leur propension à refouler ceux qui ne peuvent accéder aux meilleurs postes dans des espaces de plus ou moins grande qualité. À capital donné, la stratégie individuellement optimale est d’investir dans la formation. Si le capital ne bouge pas, on peut douter de l’effet agrégé sur le chômage. En fait, j’aurais l’intuition, non démontrée, qu’il existe une complémentarité entre la qualification et l’investissement, et qu’une formation plus adaptée aux attentes des entreprises (ce qui ne signifie nullement « utilitaire ») est une incitation réelle à l’investissement.
Questions sur les systèmes éducatifs ?
122 On peut partir d’un graphique extrait de Phelps et Zoega [1997], et d’un intéressant calcul de Lefranc [2000] dans sa thèse.
123 Phelps et Zoega attribuent à une montée de la formation aux États-Unis une diminution en tendance du chômage d’équilibre. « Notre principale thèse, celle que nous allons soutenir à l’aide d’arguments empiriques, est que, depuis déjà quelques décades, une forte tendance décroissante (du taux de chômage naturel) a été impulsée par un changement des caractéristiques de la force de travail américaine en termes d’éducation. » Ils écrivent ensuite que, s’il n’y a pas de changement net du taux de chômage de chaque catégorie, « l’effet agrégé net est de réduire considérablement le taux de chômage global dans les pays où, comme aux États-Unis, des résultats plus élevés en termes d’éducation sont associés à un chômage plus faible[1][1] Traduction partielle de Accounting for the Rise and Fall...
suite ». Les auteurs écrivent que le taux de chômage aurait été, en 1996, de 1,70 % plus élevé si la composition par niveau d’éducation était restée inchangée.
124 On disposerait là d’une variable, dont l’identité ne surprend évidemment pas, qui serait véritablement candidate à être un des « paramètres profonds » des succès d’un pays, les variables de flexibilité pouvant n’être que des variables intermédiaires, dont les caractéristiques seraient endogènes à d’autres paramètres.
125 On connaît cependant les problèmes associés à la mesure du rendement économique de l’éducation, et nous devons à Gurgand [2000] un texte qui se « propose de prendre à contre-pied l’idée que l’éducation serait de toute évidence un facteur de production et un investissement rentable ». Néanmoins, il lui substitue l’idée, que l’« on peut trouver très naturelle », selon laquelle « l’éducation favoriserait l’efficacité des comportements de réallocation et l’apprentissage dans un univers instable, elle développerait les capacités d’innovation et serait à ce titre le principal facteur de croissance de l’économie ». On voit bien que l’on se trouve de ce point de vue dans l’attente de solutions, et ce qui suit ne se situe qu’au premier degré de la connaissance.
126 À ce niveau, il est intéressant de citer la thèse de Lefranc [2000], dans laquelle on trouve (p. 48) un tableau qui ne peut pas passer inaperçu (cf. aussi Lefranc [1997]).
Il n’est pas possible d’entrer dans le détail des définitions des catégories[1][1] Les définitions invoquées par Lefranc sont les suivantes...
suite, et il faut se contenter ici de se donner les moyens de poser une question. À cette répartition, Lefranc associe l’exercice suivant, qui a pour but de décomposer l’écart des taux de chômage entre la France et les États-Unis en deux types de contributions.
Tableau 9. - Structure de la population active par niveau d’éducation

Graphique 8. - Taux de chômage - États-Unis
127 Celle des différences de taux de chômage par catégorie ne tient pas compte des différences de composition de la main-d’œuvre. Toutes choses égales d’ailleurs, la mention étant ici peut-être particulièrement importante, l’écart de chômage entre la France et les États-Unis pourrait être comblé par un effort de formation en France. Cette première contribution compte pour 1,8 %, le tiers de l’écart expliqué.
128 Celle des différences de composition rend compte, à taux de chômage catégoriel donné, de la pondération donnée dans le tableau 9. On voit que la France va être pénalisée dans cette comparaison par la part plus importante des travailleurs peu formés. Il apparaît bien que ces effets de composition rendent compte de la majeure partie de la différence des taux de chômage entre la France et les États-Unis (3,5 %), deux fois plus que celle des différences des chômages par catégorie.
129 On peut être conscient du caractère quelque peu provocateur de cet exercice, alors que nous lisons tant de textes décrivant les défauts du système américain, qui ne sauverait globalement les apparences que par l’importation des élites étrangères, qui régresserait même. Une opinion nuancée peut être trouvée chez Buechtemann et Verdier [2000], qui s’interrogent sur les cas de la Grande-Bretagne et des États-Unis, en caractérisant ainsi les faiblesses et les forces. Ces deux systèmes auraient en commun « un haut degré de décentralisation, avec une certaine importance attribuée aux autorités locales dans la régulation des systèmes, et une faible standardisation en termes de règles de fonctionnement, en comparaison avec l’Allemagne et la France ». Dans les deux pays, « les résultats en termes de qualité de l’éducation et du contenu des savoirs apparaît médiocre. Les deux pays se sont comportés pauvrement dans les comparaisons internationales des performances des étudiants ». Dans les deux cas, les élèves manqueraient des incitations nécessaires aux investissements dans les connaissances générales. Les deux pays accordent peu d’importance à l’enseignement professionnel ( vocational training ). De ce fait, l’acquisition des compétences professionnelles ( vocational skills acquisition ) a lieu de façon informelle, via un apprentissage « sur le tas », mais qui crée peu de compétences générales, transférables. Il en résulte une tendance des employeurs à tester les candidats à l’emploi, des changements fréquents d’entreprise, le processus d’appariement s’étendant sur une période prolongée, et ce de façon accentuée aux États-Unis. Le processus d’« essais et d’erreurs » implique un chômage frictionnel élevé des jeunes. Je note que, pour ces deux auteurs, la France et les États-Unis se caractérisent par une prépondérance des marchés internes du travail.
130 En Grande-Bretagne comme aux États-Unis, l’organisation du travail demeure hiérarchique et, les tâches étant clairement définies, les systèmes de formation continue ( continuous career training ) apparaissent suffisants pour compenser les manques des formations initiales.
131 Mais, à l’énoncé de ces traits, les auteurs apportent des nuances de type divers (dont celle selon laquelle les tests internationaux sur les savoirs acquis ont pu être effectués d’une manière qui en limite la portée), les plus importantes portant sur les capacités à l’autonomie développées par le système américain. La question la plus importante, disent-ils, est d’ailleurs de savoir si ces tests développent bien le type de compétences susceptibles de développer la productivité, et citent Soskice [1993], qui met l’accent sur le fait que le système américain est orienté de façon à développer « un haut degré d’autodiscipline, d’auto-organisation, de confiance en soi » ( self discipline, self organisation, self reliance ), et remarque bien que les États-Unis n’ont pas eu de difficultés à couvrir leurs besoins en compétences contemporaines, qui font appel au sens de la négociation, à l’aptitude à organiser la résolution des problèmes, au sens de la communication, à l’usage pertinent des outils de l’électronique.
132 En s’inspirant de Germe et Planas [2001], qui, partant d’une hypothèse d’affaiblissement (de « décomposition ») des marchés internes du travail, dans lesquels « la connaissance directe et prolongée des travailleurs constituait traditionnellement […] le socle des carrières professionnelles et la clé des allocations efficaces des individus aux emplois », on dira qu’une logique de compétence s’est apposée à une logique de qualification, dans laquelle les notions de métier, de diplôme, jouaient un rôle central. Il se peut alors que l’on ait mésestimé les aptitudes du système américain, spontanément plus propice aux nouvelles exigences, et qui en outre a peut-être, c’est une hypothèse, parce qu’il apportait moins la garantie d’un lien « formation-emploi », mis davantage les salariés devant la part de responsabilité qui leur incombe dans la résolution des problèmes auxquels ils ont eu à faire face.
133 Outre l’éventualité d’une complémentarité entre une logique de qualifications et des certifications de compétences qui se développeraient spontanément, Germe et Planas [2001] évoquent des hypothèses intéressantes, qui pourraient constituer le signe d’une véritable progression vers plus de flexibilité de la main-d’œuvre. Constatant la perte de valeur de la référence constituée par les diplômes, les étudiants en seraient donc moins demandeurs, mais construiraient d’eux-mêmes des cursus adaptés à leur stratégie. Une demande spontanée d’une formation professionnelle efficace pourrait être un bon indicateur d’un système éducatif gouverné un peu moins par l’offre, un peu plus par la demande des agents. On ne pourrait qu’y voir l’apparition d’un principe d’autonomie accrue.
Un retour sur le passé : questions sur la formation de la main-d’œuvre française « du temps de la crise »
134 On va revenir sur les dernières décennies, en reprenant le contenu d’une intéressante étude de Vincens [2000]. On lui emprunte les données qui permettent de construire le tableau suivant, qui donne la proportion de quatre générations qui sortent du système scolaire avec les trois caractéristiques les plus faibles (sans diplôme, école obligatoire terminée et CEP, BEPC ). On aurait là la part des « peu formés ».
135 En miroir, on a l’évolution, par pays, de ceux qui sortent avec une qualification plus haute, en isolant la part du niveau correspondant en France au CAP et au BEP, dont on observe la grande importance en Allemagne.
136 Ce type de comparaison ne peut être pris à la lettre : ainsi, dans un pays émergent comme l’a été l’Espagne, il n’est pas douteux que la distribution « observée » des diplômes sous-estime les aptitudes. Si on se place au moment de l’entrée dans le plus dur de la crise, en 1982, on voit bien que les Français étaient moins bien formés pour l’affronter que les Anglais et surtout que les Allemands. Les restructurations industrielles ont durement frappé cette génération, alors même que plusieurs facteurs inhibaient une vraie reprise. On pense évidemment aux taux d’intérêt, mais pas seulement à eux, car plusieurs études attesteraient que les entreprises françaises ont continué pendant les années 1980 dans la voie du taylorisme antérieur, substituant du capital au travail, alors même qu’une certaine inversion du coût relatif des facteurs aurait pu permettre d’espérer un certain ralentissement du phénomène.
137 Il est intéressant de voir que Blanchard et Wolfers [1999] retrouvent le phénomène, construisant un véritable indicateur d’« aversion pour l’emploi[1][1] À cette réalité correspond un vécu très fort, dont...
suite », propre à la période, mais qui ne concerne que la France et l’Italie. Fougère et Kramarz [1997] évoquent, peut-être à propos du même fait, les différences entre les grandes entreprises françaises et américaines « malgré des variations (de l’emploi) plus importantes, les grandes firmes américaines ont globalement stabilisé leurs effectifs pendant les années 1980, alors que leurs homologues françaises contribuaient massivement aux destructions d’emploi ».
138 Une hypothèse inévitable est de dire que cette « aversion », temporaire ne traduisait que la perception d’une main-d’œuvre inadaptée, par manque de formation, aux exigences nouvelles. Cet exposé est placé sous le regard de l’hypothèse d’une difficulté particulière de la France à faire face au contexte de la crise. On peut donc ici la nourrir.
139 On trouve dans Vincens [2000] un intéressant argument de type « mémoire longue ». Ses tableaux suggèrent bien qu’en comparaison avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, la France est entrée dans la crise avec le handicap d’un système éducatif moins développé. En particulier, la formation professionnelle (de « niveau 3 ») y était plus forte. Il lie ceci au fait que « l’Allemagne et le Royaume-Uni avaient atteint, entre 1920 et 1940, un niveau de développement industriel supérieur à celui des trois autres pays. La part des grandes entreprises industrielles et tertiaire, notamment dans le secteur bancaire, était importante et la population active agricole était beaucoup plus faible ». Cette ancienneté n’a pas protégé ces deux pays des aspects les plus durs de la crise, mais on est tenté de dire qu’elle leur a donné des atouts pour mieux la comprendre et y faire face. Il existe, associé à ce constat, une intéressante question d’économie politique : alors même que cette question avait bien été identifiée dès la fin des années 1960, pourquoi en est-on resté en France à un état si souvent jugé peu satisfaisant de la formation professionnelle ? Des études ont, en outre, bien suggéré que la formation sur le tas n’est pas un substitut à une vraie formation générale qui garantit une certaine flexibilité. Ainsi, Balsan, Hanchane et Werquin [1996] soulignent que si la période de « probation » qui va de la fin de la formation initiale au premier emploi durable est souvent de plus en plus longue, et si la probabilité d’occuper un emploi « dépend d’abord des premiers mois ou des premières années passées sur le marché du travail », les caractéristiques des jeunes à la sortie du système éducatif demeurent significativement et durablement très importantes. Les variables de conditions initiales ne peuvent être écartées au profit de variables d’acquis, provenant des expériences professionnelles initiales.

Graphique 9. - Écarts à la demande théorique de travail
140 En somme, il y aurait eu, en France, un processus d’apprentissage nécessaire de la part de la main-d’œuvre. Mais il existe plusieurs indications montrant que ce processus est bien en cours. On a cité plus haut Germe et Planas [2001]. On peut aussi citer l’étude de Kirsch et Werquin [1995] qui, à propos d’une liaison formation-emploi susceptible d’être aussi bien définie qu’elle peut l’être pour les titulaires du BEP, montrent que s’il existe des BEP pour lesquels l’adéquation formation-emploi est bien vérifiée, il existe aussi de multiples autres cas pour lesquels cette liaison est très affaiblie. Il n’y a ni « concentration graduelle sur des emplois de plus en plus proches de la spécialité de formation » (l’adéquation de la formation à l’emploi n’est pas totale), ni « dispersion aléatoire, une fois franchi le seuil de l’accès au premier emploi » (une liaison formation-entreprises subsiste dans le cadre d’un système plutôt bien structuré). Leur analyse illustrerait une plasticité certaine des comportements.
141 En somme, un élément de sortie de la crise est à lui seul le renouvellement des générations, les plus jeunes étant mieux formées, peut-être plus autonomes. On a parlé ici de l’apprentissage par les salariés. Il serait tentant également d’étudier celle de l’apprentissage par les entreprises d’un contexte caractérisé par une instabilité plus élevée des marchés, de conditions de financement ayant cessé d’être dérogatoires à une certaine norme (telle que la pratiquait le système financier des années 1960), de taux d’intérêt certes souvent trop élevés, mais qui ne pouvaient plus être négatifs. L’apprentissage – processus dans lequel il faut voir plus que le simple jeu mécanique de fonctions économiques usuelles – a pu se faire avec quelques excès, par exemple une préférence excessive contre l’endettement, qui ont pu expliquer les difficultés de la période.
Une flexibilité tirée vers le haut : l’importance des mieux formés
142 Dans son article de la Revue française d’économie, Gurgand [2000] argumente à partir de deux conceptions différentes du rôle du capital humain. Dans la première, la « qualité du facteur travail » entre dans la fonction de production et croît au même taux que le reste de l’économie le long d’un sentier de croissance équilibré. Selon la seconde conception, pour un même niveau de capital physique, c’est la croissance économique qui sera supérieure si la même quantité d’emploi se compose d’une plus grande fraction de travailleurs fortement éduqués. Dans ce second cas, « ce n’est plus la croissance du capital humain qui explique la croissance du produit, mais le niveau du stock de capital humain », mesuré par exemple par le nombre total d’années d’études de tous les salariés. Une hausse de ce capital humain favorise la capacité d’une économie à créer et adopter des innovations. Une hausse de ce stock augmentera le taux de croissance de l’économie. C’est lui qui mesurerait bien l’aptitude de l’économie dans des contextes de déséquilibre et de transformation rapide. Plusieurs modèles du courant dit de la « croissance endogène » illustrent cette idée, parfois en distinguant les travailleurs selon qu’ils sont affectés aux tâches d’exécution ou aux services de Recherche et Développement.
143 Cette dernière idée, qui cependant n’aurait pas suscité de tests empiriques la confirmant ou l’infirmant, suggère de s’intéresser à la part des mieux formés dans la population active.
144 Pour illustrer ce point, on partira d’un intéressant exercice de Nickell et Layard [1999], qui, « laissant la France de côté », se demandent pourquoi à des répartitions similaires des résultats éducatifs peuvent correspondre des différentiels de salaires si dispersés quand on les compare d’un pays à l’autre. Leur idée est alors de rechercher dans les résultats de l’expérience de l’OCDE visant à mesurer l’aptitude à se servir de ses connaissances dans des contextes « concrets » la mesure[1][1] Cette mesure est nommée « littératie ». La...
suite d’une « véritable distribution des compétences » ( true skill distribution ). Dès lors, les échelles de gain apparaissent bien plus explicables, car bien corrélées à cette mesure de la compétence : ainsi « la Suède a une échelle des gains très comprimée relativement à celle de États-Unis, du fait d’une répartition très concentrée des compétences ».
145 Le graphique 10 rend compte, à titre d’exemple, de ce type d’information : il décrit la répartition de la population sur l’échelle « des textes suivis, schématiques et au contenu quantitatif ». Il permet de voir que, relativement aux pays du Nord de l’Europe, les États-Unis seraient bien caractérisés par une dispersion plus grande des compétences, et aussi un niveau moyen plus faible. Les niveaux des 5e et 25e déciles y sont faibles. Il y a bien deux cas de plein emploi observés de ce point de vue, selon le plus faible niveau de formation de la main-d’œuvre. En contrepartie, le niveau du 95e décile est plutôt très élevé, n’étant devancé que par celui de la Suède. Aux États-Unis, les 5 % de la population disposant de la meilleure maîtrise des compétences en matière de traitement de l’information disposeraient d’un niveau, sur ce seul critère, supérieur à ce qu’il est partout ailleurs.

Graphique 10. - Un exemple d’analyse des compétences
146 On conçoit volontiers que cette mesure empirique pose, comme toute mesure de ce type, des problèmes de robustesse, de nécessaire recoupement avec d’autres indicateurs, d’explicitation méthodologique. Il indique néanmoins une piste intéressante, qui est celle du pouvoir créateur de la fraction la mieux formée de la population. C’est cette fraction qui peut favoriser les « sorties par le haut », dont bénéficient alors les moins formés.
147 En prolongeant, si on accepte les divers indicateurs de leur domination technologique, il se peut que le États-Unis bénéficient de la concentration de la population de chercheurs qui contribue à aspirer leur économie vers le haut, et qui pourrait être la cause ultime de leur performance en matière d’emploi.
Les marchés du travail français sont-ils trop fermés ?
148 Il me faut maintenant évoquer une classe d’explications centrée sur la fermeture des marchés du travail, qui verrait les travailleurs en place (les insiders ) s’opposer à l’arrivée des postulants (les outsiders ). Ceci se fera en laissant de côté la question du secteur public, qui relèverait d’une approche spécifique. En économie concurrencée, ce point peut difficilement être disjoint de celui de l’ouverture des marchés. On ne peut justifier l’existence de « capteurs de rente » dans un marché parfait, et il est vrai que le souvenir que laisse le marché du travail français d’il y a une trentaine d’années est bien associé à l’existence de telles rentes. L’idée existait que ces rentes[1][1] On trouve dans Lefranc [2000] la remarque selon laquelle...
suite confortaient, dans une certaine mesure, l’existence de syndicats forts, et que la désyndicalisation a été partiellement un résultat de la plus grande difficulté à se les approprier. Les salariés concernés ont souvent subi des crises sectorielles très dures.
149 Il peut être surprenant de se poser la question du pouvoir des insiders du secteur privé alors que la France a connu une telle ouverture, que la recherche de ses avantages comparatifs a pu être pour elle plus douloureuse. En contre-partie, on a l’image du marché du travail américain ouvert où, comme l’écrit Wasmer [2000a], « le taux de chômage des femmes est équivalent à celui des hommes, leur participation est considérablement plus élevée qu’en Europe, et les inégalités de salaire hommes-femmes sont somme toute relativement proches de ce qui existe chez nous ».
150 Comparer les marchés du travail, c’est donc également comparer le degré de concurrence sur les marchés[2][2] On trouve déjà dans Maurice et Taddéi [1998] une réflexion...
suite. On doit à l’OCDE [1999] la construction d’un indicateur de rigueur de la réglementation selon trois critères. Deux se réfèrent à la régulation domestique du marché des produits : le contrôle de l’État à travers les entreprises publiques et son implication dans la vie économique (instances de régulation, etc.); les barrières à la création d’entreprises à travers les difficultés administratives, les procédures, le manque de lisibilité des lois et les freins à la concurrence. Un critère se réfère à la régulation du marché des produits pour l’extérieur (barrières au commerce et à l’investissement international).
151 Ainsi, le contrôle de l’État serait particulièrement faible pour les pays d’Amérique du Nord et pour le Royaume-Uni et fort pour les pays d’Europe du Sud, la France et la Belgique étant caractérisées par un degré de contrôle assez élevé, tandis que les autres pays se trouvent dans une situation intermédiaire. Pour ce qui concerne les barrières à la création d’entreprises, la France apparaît assez contrainte, avec la Belgique et l’Italie. Les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Europe du Sud (à l’exception de l’Italie), auraient de faibles barrières à la création d’entreprises, les autres pays étant dans une situation intermédiaire. L’indicateur synthétique est faible au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Irlande. Les autres pays semblent assez homogènes, avec des nuances. L’Italie, la France, la Norvège et la Grèce seraient les plus réglementés. La corrélation avec l’indicateur de la LPE apparaît nette, dès que l’on tient compte des pays les plus flexibles.

Graphique 11. - Relation entre l’indicateur OCDE de la rigueur de la « réglementation sur
152 Ces indications iraient donc dans le sens de la thèse de marchés des biens et du travail plutôt fermés, sans que l’intensité de la fermeture soit caractérisée, l’orientation suggérée étant de continuer la politique d’ouverture et d’abaissement des barrières à l’entrée, ce qui d’ailleurs est en cours. Mais il ne permettent pas de prouver si une éventuelle « fermeture » des marchés du travail serait imputable soit à l’insuffisante aspiration vers le haut de l’économie française (ce qui aurait ma préférence), soit des pratiques restrictives (discriminatoires, etc.) de la part des insiders, certes possibles, mais dont on voit qu’elles ne sont pas tenables à long terme en univers très concurrencé.
153 Si la hausse tendantielle du SMIC, qui a bénéficié d’un appui très fort de la part de la société, a pu créer une barrière à l’entrée, il faudrait peut-être y voir, au-delà des illusions sur la compatibilité du système avec les caractéristiques de la crise, l’écho prolongé des situations du salariat d’avant la crise, que la société ne voulait plus connaître, mais aussi la manifestation d’un principe d’exigence, au bon sens du terme, un emploi rémunéré en dessous du niveau jugé convenable pour le SMIC correspondant à un effort de qualification insuffisant. La progression du droit social au cours des années 1970, parfois interprétée comme facteur de rigidité, a correspondu à un progrès qui n’a pas effacé la mémoire d’une précarité d’avant crise. Un SMIC élevé était, je le crois, censé susciter une exigence de formation qui, sur la longue période, aurait compensé l’inconvénient de l’élimination d’emplois dont la faible productivité ne pouvait être compensée. On se doute que cette ambition n’a pas pu être atteinte.
154 Indiquons d’ailleurs que les normes sociales assez élevées, interprétées comme contribuant à la fermeture des marchés, sont aussi un moyen d’apprendre à tous les employeurs à respecter certaines exigences, et il ne doit pas être difficile de prouver qu’il y a là un facteur de progrès, des modèles de type « salaire d’efficience » (on pourrait dire « conditions de travail d’efficience ») illustrant bien cette idée. Il y aurait là un principe analogue à celui invoqué dans les problématiques de « double dividende », et dont la rationalisation me semble possible dès que l’on abandonne l’hypothèse d’une situation de « premier rang », du fait de problèmes d’organisation en particulier.
155 En somme, l’économie française aurait sur ces points souffert de ne pas s’être donné les moyens d’une ambition qui pouvait paraître fondée, la formation de la main-d’œuvre n’étant qu’un aspect du problème.
CONCLURE
156 Si le titre de cette intervention est « comparer les marchés du travail », c’est bien pour mieux comprendre ce qui distingue les pays entre eux. Implicitement, l’idéal serait d’aboutir à une investigation combinant de façon complète les dimensions inter et intra-pays, mais l’espoir d’aboutir à une production réellement robuste semble, de ce point de vue, prématuré. Identifier les variations de grandeurs dont l’influence, positive ou pernicieuse, s’exerce d’abord dans la longue durée, avec des concepts comparables dans tous les pays, n’est pas facile. Il manque souvent, en soutien à l’observation, les modèles qui élimineraient le doute quant aux effets attendus de tel ou tel aspect, et de l’ordre de grandeur escompté. On doit donc se contenter de réunir des données qui explorent plus ou moins complètement telle ou telle dimension.
157 L’observation des pays conduit à connaître la description d’énormément de cas particuliers de plus ou moins grande portée. Ainsi, le cas des Pays-Bas permet d’apprendre le contenu des accords de Wassenaar (cf. Jean [2000]). On peut s’informer du rôle des syndicats en Allemagne, des caractéristiques qu’y ont la négociation salariale. Le risque de pauvreté en Angleterre est l’objet de monographies. Ce qui n’est pas aisé, c’est d’isoler des leçons générales transposables, même si les deux premiers exemples soulignent plutôt l’intérêt d’accords sur les salaires prenant en compte les contraintes macroéconomiques. Si on concentre des conclusions partielles sur l’économie française, puisque l’idée d’une contre-performance française a été énoncée au début, on peut proposer les repères et interrogations qui suivent.
158 La performance du pays jusqu’en 1974 a pu correspondre à une mutation trop rapide pour que l’adaptation au contexte nouveau soit aisée. L’hypothèse peut être faite que c’est sur la durée très longue (plusieurs dizaines d’années) que s’accumulent à une échelle suffisante les facteurs de créativité et de réactivité, et la France a sans doute connu de ce point de vue un certain retard. Le rattrapage, jusqu’aux années 1960, rattrapage où la part de l’imitation efficace était important, a pu créer des illusions (l’anticipation de tendances qui ne sauraient s’interrompre) qui ont hâté la destruction de ce qui était devenu obsolète. Changer des habitudes si étroitement associées à un succès ne pouvait être aisé. Cet argument pourrait suggérer que les pays au passé le plus réussi bénéficient d’atouts accumulés qui rendraient leur rattrapage par d’autres difficile.
159 La prise de conscience du début des années 1980 a lieu alors que les taux d’intérêt s’étaient homogénéisés à un niveau élevé, ce qui a mis en compétition les capacités d’adaptation des pays. Clairement, les années 1980 sont marquées par une préférence « contre l’emploi », qui solde peut-être la formation inadéquate de la main-d’œuvre. Pendant ce temps, le pays subit les coûts qu’il croit devoir assumer en tant que porteur d’une volonté de construction de l’Europe. Une question ouverte est celle de l’efficacité comparée des systèmes éducatifs. Les qualités qui lui sont prêtées, sur le plan interne, ne sont pas reconnues au niveau international, et on a même esquissé quelques indices d’un retard qui, sur certains points, s’est cependant estompé.
160 En matière d’emploi et de chômage, il existe des problématiques centrées sur l’offre ou la demande de travail. L’importance des premières n’est évidemment pas négligeable : on ne saurait contester qu’existent des trappes à inactivité, mais l’impression est bien d’abord d’un manque d’aspiration vers le haut. On peut porter une appréciation positive sur la performance du système au cours des vingt dernières années, dans un contexte riche en contraintes, mais il a manqué au secteur productif ce que faute de mieux j’appellerai « un certain dynamisme », et il n’est pas prouvé que les contraintes associées aux politiques économiques suffisent à en rendre compte.
161 Concernant la flexibilité, on peut voir la question sous deux angles. Du point de vue de ce que l’on appelle parfois les institutions de la protection sociale européenne, il me semble toujours manquer l’argument économique et économétrique qui puisse permettre de leur imputer le chômage européen. A priori, on ne voit pas pourquoi en fournissant des filets de sécurité et en facilitant des transitions moins dures elles ne contribueraient pas à la flexibilité. Contraindre les travailleurs à des appariements prématurés peut d’ailleurs être contre-productif. Ces institutions peuvent d’ailleurs se transformer pour s’adapter à des contextes nouveaux.
162 Si on reprend l’inquiétude exprimée dans Ljungqvist et Sargent [1998] d’un effet très négatif (de type « bombe », écrivent-ils même), de systèmes de prestations trop généreux dans un contexte de turbulence, on voit que cet effet est dû à une course entre l’obsolescence des compétences et la vitesse de compréhension par chacun de l’effort de réorientation qu’il doit mettre en œuvre. On peut croire qu’à la suite des illusions créées par l’après-guerre, ce mécanisme ait pu jouer. Néanmoins, les individus apprennent à anticiper rationnellement, et l’hypothèse d’une compréhension aujourd’hui mieux assurée est à considérer. On voit bien, par exemple, que la conscience de l’insuffisance des diplômes conduit beaucoup de salariés à compléter d’eux-mêmes leur CV. Si les comportements individuels se transforment, telle ou telle contrainte juridique n’a plus le même sens.
163 En ce qui concerne les taux d’activité, on ne pourrait que se réjouir de les voir progresser, sous réserve cependant que cela corresponde bien aux attentes des agents, car le cas américain a pu faire craindre un taux d’activité qui a pu croître sans que le bien-être ait augmenté en proportion. Il serait prudent de se garder d’objectifs définis de façon arbitraire, ex ante.
Bibliographie
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
ALBAEK K., VAN AUDENRODE M., BROWNING M. [2000], « Job protection and job losses in Belgium », dans Les conditions de la croissance régionale, 14e Congrès des économistes belges de langue française, rapport préparatoire de la commission 1 : « Dualisme et institutions du marché du travail », p. 281-301.
BALSAN D., HANCHANE S., WERQUIN P. [1996], « Mobilité professionnelle initiale : éducation et expérience sur le marché du travail. Un modèle Probit à effet aléatoire », Économie et statistique, 299, p. 91-106.
BARRÈRE-MAURISSON M.A., MARCHAND O. [1990], « Structures familiales et marchés du travail dans les pays développés. Une nette opposition entre le Nord et le Sud », Économie et statistique, 235, p. 19-30.
BEAN C.R. [1994], « European unemployment : a survey », Journal of Economic Literature, juin, 32 (2), p. 573-619.
BEAUJOLIN R. [1999], Les vertiges de l’emploi. L’entreprise face aux réductions d’effectifs, Grasset/Le Monde.
BLANCHET D. [1994], « Allocation du capital et chômage technologique d’exclusion », Économie et prévision, numéro spécial « Études du marché du travail », 115, p. 75-84.
BOLTANSKI L., CHIAPELLO È. [1999], Le nouvel esprit du capitalisme, NRF essais, Gallimard.
BODIER M. [2000], « Les divergences d’évolutions des marchés du travail allemand et européens », Économie et statistique, 332-333, numéro spécial « Marchés du travail : comparaisons internationales », p. 65-82.
BONNET X., MAHFOUZ S. [1996], « The influence of different specifications of wage prices spirals on the measure of the Nairu : the case of France », Document de travail, INSEE-D3E, n° 9611.
BLANCHARD O.J., WOLFERS J. [1999], « The role of shocks and institutions in the rise of european unemployment : the aggregate evidence », NBER Working Paper, n° 7282.
BUECHTEMANN C.F., VERDIER É. [2000], « Education and Training Regimes : Macro-Institutional Evidence », Mimeo.
CADIOU L., GUICHARD S., MAUREL M. [2000], « Disparités institutionnelles et flexibilité des marchés du travail dans l’UE », Économie et statistique, 332-333, numéro spécial « Marchés du travail : comparaisons internationales », p. 49-63.
CAE [2000], R éduction du chômage : les réussites en Europe, rapports de J.-P. Fitoussi et O. Passet, de J. Freyssinet, commentaires de O. Blanchard, E. Malinvaud, F. Padoa Schioppa Kostoris.
CAE [2000], Plein emploi, rapport de J. Pisani, commentaires de O. Blanchard, J.-M. Charpin, E. Malinvaud.
CAHUC P., GIANELLA CH., ZYLBERBERG A. [1997], « L’évaluation du taux de chômage d’équilibre grâce à la calibration d’un modèle WS - PS », contribution présentée au colloque de l’AFSE, Mimeo, septembre.
CAILLÉ A., LAVILLE J.L. [1996], « Pour ne pas entrer à reculons dans le XXIe siècle » et « Pour lever les inquiétudes » dans « Repenser la lutte contre le chômage ? », Le Débat, 89, mars-avril 1996, p. 80-87 et p. 111-118.
CERC [2001], Accès à l’emploi et protection sociale, rapport n° 1.
CHARDON O. [2001], « Les transformations de l’emploi non qualifié depuis vingt ans », INSEE Première, 796, juillet.
COHEN D., DUPAS P. [2000], « Trajectoires comparées des chômeurs en France et aux États-Unis », Économie et statistique, 332-333, numéro spécial « Marchés du travail : comparaisons internationales », p. 17-26.
COMMISSION DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES [2000], Rapport conjoint sur l’emploi 2000. Partie I : L’Union européenne. Partie II : États membres.
COTIS J.-Ph., GERMAIN J.-M., QUINET A. [1997]. « Les effets du progrès technique sur le travail peu qualifié sont indirects et limités », Économie et statistique, numéro spécial « Progrès technique, commerce international, qualifications : les liens avec le coût du travail et l’emploi », 301-302, p. 23-43.
COTIS J.PH., QUINET A. [2001], « Quelles politiques économiques pour accroître l’emploi en Europe ? », Mimeo, Direction de la Prévision.
CREEL J., FITOUSSI J.-P. [2001], « Unemployment in OECD-counties : does economic policy matter ? », mimeo présenté au colloque « Policy modelling for European and global issue », organisé par Ecomod, l’AEA et l’UE, Bruxelles, juillet 2001.
DEWATRIPONT M. [2000], « Recommandations pour une politique économique », in Les conditions de la croissance régionale, 14e Congrès des économistes belges de langue française, rapport préparatoire de la commission 1 : « Dualisme et institutions du marché du travail », p. 371-372.
DI TELLA R., MAC CULLOCH R. [1999], « The consequences of labour market flexibility : panel evidence based on survey data », Working Paper, ZEI - CEIS, Rheinische-Wilhelms-Universität Bonn.
DOLLÉ M. [2001], « La réforme du Welfare aux États-Unis : une tentative d’évaluation », Revue française d’économie, 15 (3), p. 75-118.
EYRAUD L. [2000], « Estimation d’un modèle WS-PS », rapport de stage, sous la direction de C. Audenis, INSEE, Département DEEE.
FOUGÈRE D., KRAMARZ F. [1997], « Le marché du travail en France : quelques pistes d’analyse », Économie et statistique, numéro spécial « Progrès technique, commerce international, qualifications : les liens avec le coût du travail et l’emploi », n° 301-302, p. 51-60.
FOUGÈRE D., DORMONT B., PRIETO A. [2001], « L’effet de l’allocation unique dégressive sur la reprise d’emploi », Économie et statistique, 343, p. 3-28.
FREEMAN R.B. [1988], « Evaluating the european view that the United States has no unemployment problem », American Economic Review, 78 (2), mai, p. 294-299.
FREEMAN R.B. [1995], « The limits of wage flexibility to curing unemployment », Oxford Review of Economic Policy, 11 (1), p. 63-72.
GIVORD P., MAURIN É [2001], « La montée de l’instabilité professionnelle et ses causes », Mimeo, INSEE.
GERME J.F., PLANAS J. [2001], « Diplôme, compétence, élévation des niveaux de formation », Mimeo.
GORDON R.J. [1987], « Productivity, wages, and prices inside and outside of manufacturing in the US, Japan and Europe », avec les commentaires de W.H. Branson et H. König, European Economic Review, 31 (3), avril, p. 685-739. GUELLEC D. [1999], « À la recherche du tant perdu », Revue française d’économie, 14 (1), hiver, p. 119-169.
GUILLAUME TH. [2000], L’économie française à l’aube du XXIe siècle, Paris, Economica.
GURGAND M. [2000], « Sait-on mesurer le rôle économique de l’éducation », Revue française d’économie, 15 (2), p. 121-156.
INGLEHART R. [1993], La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris, Economica.
JEAN S. [2000], « Emploi : les enseignements de l’expérience néerlandaise », Économie et Statistique, 332-333, numéro spécial « Marchés du travail : comparaisons internationales », p. 133-157.
JOUTARD X., RUGGIERO M. [1994], « Taux de sortie du chômage à l’approche de la fin des droits à l’indemnisation. Étude de périodes atypiques durant l’épisode de chômage », Économie et prévision, numéro spécial « Études du marché du travail », 113-114,2/3, p. 189-205.
KIRSCH J.L., WERQUIN P. [1995], « Quelque part… une relation formation-emploi. Spécialité de formation – emploi occupé : le cas du BEP », Formation Emploi, 52, p. 29-47.
LJUNGQVIST L., SARGENT T.J. [1998], « The european unemployment dilemma », Journal of Political Economy, 106 (3), p. 514-550.
L’HORTY Y., RUGANI C. [2000], « Performances macro-économiques et structures sociales européennes », Économie et statistique, 332-333, numéro spécial « Marchés du travail : comparaisons internationales », p. 39-48.
LEFRANC A. [1997], « Quelques éléments de comparaison des marchés du travail français et américains », Économie et statistique, numéro spécial « Progrès technique, commerce international, qualifications : les liens avec le coût du travail et l’emploi », 301-302, p. 61-72.
LEFRANC A. [2000], Chômage, mobilité et inégalités : étude comparée des marché du travail français et américains, thèse, EHESS, sous la direction de Gilles Saint-Paul.
MAURICE J., TADDÉI D. [1997], « Chômage d’équilibre et capacités de production. Une approche théorique de moyenne-longue période », Document de travail du CERAS, 97-10.
MENDRAS H. [1994], La seconde Révolution française 1965-1984, Parts Gallimard.
MORIN P., THIBAULT F. [1998], « Performances macro-économiques françaises et policy-mix : quelques interrogations sur les années 1990 », Revue d’économie financière, 45, p. 63-94.
NICKELL S., BELL B. [1996], « Changes in the distribution of wages and unemployment in OECD countries », American Economic Review, 86 (2), p. 302-307.
NICKELL S., LAYARD R., [1999], « Labor market institutions and economic performance », dans O. ASHENFELDER et D. CARD (eds), Handbook of Labor Economics, vol. 3, chap. 46, p. 3029-3084.
NICOLETTI G., SCARPETTA S., BOYLAUD O. [1999], « Summary indicators of product market regulation with an extension to employment protection legislation », Economic Department Working Papers, n° 226.
OCDE [1999], Perspectives de l’emploi de l’OCDE, chap. « Protection de l’emploi et performance du marché du travail », p. 48-144. OCDE [2000], L’UEM an I.
OCDE [2000], La littératie à l’ère de l’information. Rapport final de l’enquête internationale sur la littératie des adultes.
OLIVENNES D. [1996], « Le ‘‘désenchantement du travail’’ du travail », Le Débat, 89, mars-avril, p. 106-110.
PERELMAN S., RODRIGUES J., WASMER E. [2000], « Dimensions du dualisme sur le marché du travail », dans Les conditions de la croissance régionale, 14e Congrès des économistes belges de langue française, rapport préparatoire de la commission 1 : « Dualisme et institutions du marché du travail », p. 25-46, plus une note : « Dualisme sur le marché du travail en Belgique et aux États-Unis », du 28 février 2001.
PHELPS E.S., ZOEGA G. [1997], « The rise and downward trend of the natural rate », American Economic Review, 87, mai, p. 283-289.
PONTHIEUX S., CONCIALDI P. [2000], « Bas salaires et travailleurs pauvres : une comparaison entre la France et les États-Unis », La Revue de l’IRES, 33 (2), p. 5-31.
SNEESSENS H. [1998], « Chômage d’équilibre et courbe de Phillips », Revue économique, numéro spécial « Développements récents de l’analyse économique », XLVIe congrès annuel de l’Association française de science économique, 1997, p. 913-920.
SOSKICE D. [1993], « Social Skills from mass higher education : rethinking the company-based initial training paradigm », Oxford Review of Economic Policy, 9 (3), p. 101-113 (cité dans Buechtemann et Verdier).
SULEIMAN E.N. [1995], Les ressorts cachés de la réussite française, Paris, Le Seuil, trad. de France. The Transformation of a Society (1995).
SUPIOT A. [1999], Au-delà de l’emploi, Paris, Flammarion.
THOENIG M. [2000], Commerce international et dynamique des inégalités, thèse, sous la direction d’Antoine d’Autume.
VINCENS J. [2000], « Dynamique de l’éducation et systèmes éducatifs », Mimeo.
WASMER E. [1999], « Changements de composition de la force de travail. Implications pour les salaires et le chômage », Économie et prévision, 138-139, p. 77-87.
WASMER E. [2000a], « Pour la parité face à l’emploi, finissons-en avec les incantations », Libération, rubrique « Rebonds », 30 mai 2000.
WASMER E. [2000b], « Efficace générosité », Libération, rubrique « Rebonds », 12 juin 2000.
Notes
[ * ] INSEE et Université de Metz. E.mail : ppierre. morin@ insee. fr Je dois le thème de cette conférence à un vœu de Louis-André Gérard-Varet, à Marseille, le 19 mai 2000, lors de notre dernière rencontre. Je remercie Jean-William Angel, Christian Back, Alain Quinet, Florence Thibault, et Patrick Werquin pour leur relecture d’une première version de ce texte. Des remerciements sont également dus à Hervé Bonnaz, Carine Bouthevillain, Jérôme Creel, Olivier Galland, Jean-François Germe, Michel Gollac, Dominique Guellec, Sébastien Jean, Michel Sollogoub, Philippe Trainar, Serge Volkoff et Étienne Wasmer, ainsi qu’à Pierre Malgrange et Jean-Paul Pollin, puis à Laurent Cordonnier, Éric Dubois et Éric Verdier qui ont relu le texte après le Congrès. 
[1] J’ai laissé figurer dans ce texte cette prévision telle qu’elle existait l’été 2001. 
[1] Ce point est souligné par Wasmer. 
[1] Ce point est souligné par Guellec. 
[1] On trouve dans Wasmer [1999] des arguments intéressants sur les degrés de complémentarité ou de substituabilité entre composantes de la force de travail, à partir de concepts développés par Hamermesh. Si, comme cela pourrait être le cas, « les jeunes et les femmes adultes sont des facteurs substituables », les jeunes, dans un contexte de salaires réels à l’embauche contraints, ont pu avoir à subir le développement de l’activité féminine. 
[1] On a ici opposé l’Europe du Nord à celle du Sud. Mais cette diversité des institutions peut être compatible avec des réponses cycliques identiques (cf. Cadiou, Guichard et Maurel [2000], qui retrouvent un ancien résultat, cf. Gordon [1987]). L’opposition ne doit donc pas être trop systématisée. 
[1] Nickell et Layard veulent expliquer les différences de chômage d’équilibre. Que les taux d’intérêt n’interviennent pas à ce niveau n’est nullement incompatible avec le fait qu’ils agissent via leur effet sur le chômage keynésien. 
[1] Traduction partielle de Accounting for the Rise and Fall of the Natural Rate : « Our main thesis, for which we will provide empirical support, is that, for decades now, a strong underlying downward trend has been imparted by the change in the educational composition of the American labor force. » « … this process has little effect on within-group unemployment rate. The climb by some up the educational ladder evidently does not worsen the unemployment of the others. The net aggregate effect, then, is to reduce considerably the general unemployment rate in countries where, as in the United States, higher educational attainment is associated with lower unemployment ». 
[1] Les définitions invoquées par Lefranc sont les suivantes (très sommairement) : « Le niveau 5 correspond aux personnes sans diplôme; le niveau 4 correspond aux personnes « ayant un diplôme de l’enseignement secondaire inférieur au baccalauréat » (France), aux « personnes n’ayant pas terminé le cycle d’études secondaires » ( High School Drop Out, États-Unis); le niveau 3 correspond aux personnes « avant le baccalauréat ou ayant terminé une High School »; le niveau 2 « aux personnes ayant le niveau bac + 2 en France et à celles ayant deux années de college aux États-Unis »; le niveau 1 aux personnes ayant au moins une licence en France, ou un Bachelor’s Degree aux E ´ tats-Unis (cf. Lefranc [1997]). 
[1] À cette réalité correspond un vécu très fort, dont le livre de Beaujolin [1999], par exemple, rend compte. 
[1] Cette mesure est nommée « littératie ». La littératie est l’« aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités ». Elle a trois aspects, selon que la compréhension porte sur des « textes écrits », des « textes schématiques », des « textes au contenu quantitatif » ( OCDE [2000]). 
[1] On trouve dans Lefranc [2000] la remarque selon laquelle la réduction des inégalités à compter des années soixante-dix s’est faite avec une diminution relative des plus hautes rémunérations. On pourrait y voir une conséquence de l’écrètement de rentes. 
[2] On trouve déjà dans Maurice et Taddéi [1998] une réflexion associant les deux thèmes de la flexibilité sur les marchés du travail et des biens.
Résumé
La performance française en termes de taux de chômage a été très décevante, et le demeure. Le but de cette conférence est de discuter des facteurs explicatifs souvent présentés comme étant à la racine du problème. Le texte rappelle d’abord plusieurs faits importants, telle la fin de la période de rattrapage en Europe, ou certains changements importants dans la composition de la force de travail, et comment certains pays les ont absorbés. Il discute alors l’argument de « manque de flexibilité », au sens habituel du terme, et cherche à montrer que les preuves de sa pertinence ne sont pas aussi convaincantes qu’il serait nécessaire pour une question de ce type. D’un autre côté, la responsabilité d’une rigueur excessive de la politique économique manque de pouvoir de conviction. Nous sommes seulement sûrs de ce qui s’est passé au début des années 1990. L’article présente alors quelques faits, tel le manque de formation de la main-d’œuvre française, particulièrement celle de sa fraction qui a subi la période la plus dure de la crise. Il semble qu’il n’y ait pas eu de cohérence entre des objectifs sociaux justement ambitieux, et les moyens de les garantir, moyens qui ne concernent pas seulement les relations du travail. L’article insiste également sur l’importance des hétérogénéités non observées dans l’analyse comparative des marchés du travail. Les ignorer peut être trompeur de deux façons : exagérer l’importance des « rigidités », ou mal caractériser les conséquences négatives de certaines d’entre elles.
COMPARISONS OF LABOUR MARKETS
The labour market performances of the French economy have traditionally been very poor. The aim of this conference is to review some explaining factors often presented as being at the root of the problem. The paper first recalls some important facts, such as the end of the “catch-up” period in Europe, or some changes in the composition of working force, and how some countries absorbed them. It discusses the arguments of “lack of flexibility”, in the usual accepted meaning of the word, and argues that the proofs of their relevance are not always as convincing as what would be needed in such case. On the other hand, the argument of excessive tightness of economic policy is equally not convincing, and we are only sure of what occurred in the early nineties. The paper then highlights some facts, such as the lack of formation of the French labour force, especially its fraction which endured the hardest period of the crisis. It seems that there was no coherence between truly ambitious objectives (such a high level of minimum wage), and the means to achieve them, which are not concentrated in the field of the labour relations. The paper also emphasizes the probable importance of unobserved heterogeneities in the comparative analysis of labour markets. To ignore them would be misleading in two ways: first, to exaggerate the general importance of rigidities, second to misrepresent the negative impact of some of them. Classification JEL : E6, J6, N3
PLAN DE L'ARTICLE
- INTRODUCTION. TAUX DE CHÔMAGE ET TAUX D’ACTIVITÉ : UNE CONTRE-PERFORMANCE FRANÇAISE ?
- LES « CHOCS »
- Le ralentissement de la croissance de la productivité
- D’une économie en rattrapage à une économie « de frontière »
- Deux chocs démographiques : les jeunes et les femmes
- Un choc démographique qui est allé de pair avec un choc culturel
- Choc pétrolier et choc monétaire
- L’ouverture commerciale
- Le choc des années 1960 et 1970 : la destruction de l’équilibre ancien
- ÉTATS-UNIS ET EUROPE, FRANCE ET EUROPE : ÉLÉMENTS DESCRIPTIFS
- Les États-Unis illustrent bien l’intérêt de la flexibilité des salaires relatifs et de la modération salariale pour l’emploi
- Deux questions ouvertes : la « pauvreté laborieuse » et la divergence des taux d’activité
- Doit-on, au total, accepter l’idée selon laquelle les États-Unis auraient choisi l’« inégalité » comme prix du plein emploi ?
- Rechercher les facteurs de réussite
- Une « carte statistique de l’Europe »
- FLEXIBILITÉ DES MARCHÉS DU TRAVAIL
- AUX RACINES DE LA FLEXIBILITÉ
- L’importance de la politique économique
- Les composantes d’une sortie par le haut
- Questions sur les systèmes éducatifs ?
- Un retour sur le passé : questions sur la formation de la main-d’œuvre française « du temps de la crise »
- Une flexibilité tirée vers le haut : l’importance des mieux formés
- Les marchés du travail français sont-ils trop fermés ?
- CONCLURE
POUR CITER CET ARTICLE
Pierre Morin « Comparer les marchés du travail », Revue économique 3/2002 (Vol. 53), p. 345-390.
URL : www.cairn.info/revue-economique-2002-3-page-345.htm.
DOI : 10.3917/reco.533.0345.





























