2004
Revue économique
L’impact sectoriel du choix d’un régime de change dans une petite économie ouverte
Pierre-Guillaume Méon
[*]
Cet article décrit une petite économie ouverte où coexistent un secteur producteur de biens échangeables et un secteur producteur de biens non échangeables. Dans ce cadre, le choix du régime de change se traduit par un transfert de volatilité de la production et des profits d’un secteur à l’autre. Les profits espérés par les firmes de chaque secteur varient donc en fonction du régime de change. Selon la volatilité des chocs et le coût de gestion imposé par la volatilité du taux de change, on peut voir apparaître soit un conflit d’intérêts entre les secteurs, soit un consensus en faveur des changes flexibles.
The present paper describes a small open economy that consists of a tradable and a non-tradable sector. In that framework, the choice of an exchange rate regime implies a transfer of volatility from the production and profits of one sector to another. The expected profits of the firms of each sector depend on the exchange rate regime. Depending on the volatility of shocks and on the cost of managing the volatility of exchange rates, one may observe either a clash of interests between the two sectors or a consensus for a flexible exchange rate regime.
Classification JEL : E61, F33, F41.
Depuis que le fmi publie la liste des régimes de change adoptés par ses membres, un certain nombre de travaux ont cherché à déterminer empiriquement les déterminants de ce choix. Bien que les méthodes et les échantillons diffèrent d’une étude à l’autre, deux faits stylisés semblent apparaître de façon récurrente.
Il semble tout d’abord que les pays les plus ouverts au commerce international tendent à choisir les régimes de change les plus rigides. Ainsi, Bernhard et Leblang [1999], Edwards [1996, 1997], Holden et al. [1979] et Heller [1978] ont trouvé une corrélation positive entre le degré d’ouverture d’une économie d’un État sur le commerce extérieur et la probabilité que cet État se dote d’un régime de changes fixes. Les pays ont donc d’autant plus recours à des changes fixes que le commerce extérieur représente une part importante de leur revenu.
Deuxièmement, les pays dont l’environnement est le plus instable semblent, au contraire, avoir recours à des régimes plus souples. Ainsi, Edwards [1996, 1997], Savvides [1990] et Melvin [1986] ont trouvé une relation positive entre la variabilité des chocs subis par une économie et la probabilité que cette économie soit dotée de changes flexibles.
Si la littérature empirique est abondante, seuls quelques travaux proposent des éléments d’analyse positive du choix effectif d’un régime de change. Pourtant, Frieden [1994] et Eichengreen [1995] soulignent que le choix d’un régime de change ne peut se comprendre que si on en décrit les effets sectoriels, afin de déterminer l’origine et l’ampleur des pressions susceptibles de s’exercer sur un gouvernement au moment de choisir un régime de change. Plus précisément, ces auteurs distinguent le secteur producteur de biens échangeables, avantagé par les changes fixes qui leur épargnent le risque de change, et le secteur des biens non échangeables, indifférent au risque de change mais tributaire de la situation conjoncturelle nationale et bénéficiant donc d’une politique monétaire autonome. Le choix du régime de change serait alors le résultat du rapport de force entre les deux secteurs, ce qui permettrait d’expliquer le premier fait stylisé. Cependant, ces conclusions intuitivement séduisantes ne reposent sur aucun modèle formalisé.
L’objet de cet article est de proposer une formalisation de l’intuition de Frieden et Eichengreen qui permette de l’approfondir et de la nuancer. Le cadre d’analyse retenu adapte le raisonnement des travaux consacrés à l’étude de l’intégration monétaire, comme ceux de Mélitz [1993], Bayoumi [1994] ou Ricci [1997], au cadre décrit par Salter [1959] et Swan [1960] d’une petite économie ouverte où coexistent un secteur abrité et un secteur exposé à la concurrence internationale, en intégrant des chocs stochastiques.
Comme il repose sur le comportement d’agents individuels, notre modèle nous permet de décrire les conséquences du choix du régime de change sur la production et les profits des producteurs individuels de biens échangeables et de biens non échangeables. Il permet, sous certaines conditions, de retrouver les conclusions de Frieden et Eichengreen. Il montre en revanche que, lorsque la volatilité des chocs augmente, les deux secteurs peuvent avoir intérêt à l’adoption de changes flexibles, ce que l’analyse de Frieden et Eichengreen avait négligé mais qui permettrait de rendre compte du deuxième fait stylisé.
Pour arriver à ces conclusions, l’article est organisé en quatre sections. La première décrit le modèle. La deuxième définit l’équilibre du modèle en l’absence de choc. La troisième décrit l’effet du choix du régime de change sur la production des deux secteurs. La quatrième compare les profits des deux secteurs en fonction du régime de change en vigueur.
Un modèle de petite économie ouverte
Cette section présente successivement les principaux éléments constitutifs du modèle : la demande de biens, l’offre de biens, l’introduction de la monnaie, le rôle des autorités monétaires et la chronologie de la politique monétaire.
La demande
La demande est décrite par un ménage représentatif qui consomme à la fois des biens échangeables et des biens non échangeables. Sa fonction d’utilité intègre donc deux arguments: CT, la consommation de biens échangeables et CN, qui représente la consommation de biens non échangeables. Cette fonction d’utilité est de type Cobb-Douglas :
Comme les biens non échangeables sont différenciés, le premier argument de la fonction d’utilité est donné par la fonction suivante :
où c
Ni
représente la quantité consommée de la variété i du bien non échangeable et σ mesure l’élasticité de la substitution entre les différentes variétés de ce bien.
Le ménage tire son revenu de son travail et des dividendes distribués par les entreprises nationales. Il est donc soumis à la contrainte budgétaire suivante :
où p
Ni
est le prix d’une variété du bien non échangeable et Q, le revenu du ménage représentatif.
Soient y
Ni
la production individuelle d’une firme productrice de biens non échangeables et YT la production totale de biens échangeables. Q, le revenu du ménage représentatif, est alors donné par :
On peut déterminer les fonctions de demande de biens non échangeables et de biens échangeables à partir du programme d’optimisation du ménage. Comme toutes les variétés du bien non échangeable entrent de façon symétrique dans la fonction d’utilité du consommateur représentatif, on peut écrire :
où

est l’indice des prix des biens non échangeables.
On voit que le consommateur représentatif consacre une part α de son revenu à la consommation de biens non échangeables et une part (1 – α) à la consommation de biens échangeables.
L’offre
Afin de déterminer l’offre de biens de chaque secteur, nous décrivons d’abord le fonctionnement du marché du travail. Nous déterminons ensuite le comportement des producteurs sur le marché des biens échangeables puis des biens non échangeables.
Le marché du travail
Le travail est un facteur de production homogène et mobile entre les secteurs tant que les contrats de travail ne sont pas signés. Il n’existe donc qu’un seul marché du travail dans toute l’économie.
Les négociations salariales se déroulent avant que l’ampleur du choc soit révélée. On suppose que le taux de salaire nominal assure le plein emploi en l’absence de choc. Sa valeur d’équilibre est exogène et égale à
w.
[1]
Le contrat de travail fixe le taux de salaire nominal et ne peut être renégocié au cours de la période. Il n’indique pas la durée du travail. En revanche, les travailleurs s’engagent à fournir autant de travail que leur employeur leur en demandera, au taux de salaire fixé par le contrat.
Le secteur des biens échangeables
Il existe
m firmes identiques sur le marché des biens échangeables
[2]. Le stock de capital étant fixe à court terme, elles n’ajustent qu’un seul facteur de production, le travail, dont la productivité marginale est décroissante. Ces firmes sont décrites par la fonction de production suivante :
y
T représente la production d’une firme productrice de biens échangeables, l
T mesure la quantité de travail nécessaire à cette production. La productivité marginale du travail est décroissante lorsque 0 < γ < 1. Nous supposerons γ = 1/2.
Nous supposons de plus que les firmes productrices de biens échangeables subissent un coût supplémentaire lorsque les changes sont flexibles. Les firmes qui interviennent sur les marchés étrangers encourent en effet un risque de change qui s’ajoute aux risques dus aux fluctuations de la demande analysées explicitement par notre modèle. Flood et Rose [1995] ont ainsi montré que les chocs réels ne permettaient pas d’expliquer l’intégralité de la variance des taux de change. Nous devons alors prendre en compte explicitement les coûts occasionnés par ce que ces auteurs qualifient de « volatilité excessive » des taux de change.
Les firmes peuvent certes se couvrir contre le risque de change à court terme mais cette couverture est coûteuse. Elles doivent en effet y consacrer du temps et du personnel. De plus, les marchés à terme ne permettent pas de se couvrir sur des périodes excédant un an. Enfin, Ethier [1973] a montré qu’une firme ne se couvrait jamais entièrement contre le risque de change à moins d’être infiniment risquophobe. Le risque de change résiduel n’est donc jamais nul.
Pour tenir compte de ces éléments, nous supposons donc que les firmes productrices de biens échangeables doivent utiliser une quantité supplémentaire de travail, baptisée l
0, lorsque le taux de change fluctue librement. Cette quantité de travail est rémunérée au taux de salaire courant w.
Pour un taux de salaire nominal donné, et compte tenu de la forme de leur fonction de production, la fonction de coût total des producteurs de biens échangeables prend donc la forme suivante :
où ζT est une variable muette égale à un lorsque les changes sont flexibles et nulle sinon.
On suppose que les biens échangeables sont homogènes. Comme la taille du secteur national des biens échangeables est supposée petite par rapport à celle du marché mondial, ce secteur subit les prix mondiaux. Il est donc preneur de prix sur le marché mondial et on peut appliquer la loi du prix unique. Le prix des biens échangeables sur le marché intérieur p
T est alors donné par :
où e mesure le taux de change exprimé en nombre d’unités de monnaie nationale par unité de monnaie étrangère. p
* représente le prix du bien échangeable sur le marché mondial, exprimé en monnaie étrangère. Comme l’économie est petite sur le marché mondial, on peut supposer que les prix mondiaux sont exogènes. On normalise donc p
* = 1.
On peut alors déduire l’offre individuelle des producteurs des biens échangeables à partir de leur programme d’optimisation. Comme ils se trouvent en position de preneur de prix, ils égalisent leur coût marginal et le prix du marché qui est égal au taux de change. Compte tenu de leur fonction de coût total (7), on obtient la fonction d’offre individuelle des producteurs de biens échangeables. Comme le nombre de firmes de ce secteur est constant, l’offre totale de biens échangeables est un multiple de l’offre individuelle :
On peut alors calculer le profit réalisé par les producteurs de biens échangeables en fonction du prix de ces biens à partir des expressions (7), (8) et (9a). Cette fonction s’écrit alors :
Cette expression montre que le profit réalisé par les firmes productrices de biens échangeables est une fonction croissante et convexe du prix de ces biens. Toutes choses égales par ailleurs, les firmes productrices de biens échangeables bénéficieront donc de la variabilité de leur prix de vente. Cette caractéristique générale est à l’origine des résultats du modèle et doit être gardée à l’esprit dans la suite de l’analyse pour les interpréter
[3].
Le secteur des biens non échangeables
Il existe n firmes identiques sur le marché des biens non échangeables. Chacune produit un bien différencié. Il existe donc autant de variétés du bien non échangeable que de firmes sur ce marché.
Comme sur le marché des biens échangeables, le stock de capital des firmes productrices de biens non échangeables est supposé constant. On peut donc représenter les firmes par la fonction de production suivante :
Tout comme les firmes productrices de biens échangeables, les firmes productrices de biens non échangeables connaissent des rendements décroissants. Nous supposons encore γ = 1/2. Cependant, ces firmes ne subissent pas directement le risque de change, elles n’ont pas besoin d’utiliser de quantité de travail supplémentaire lorsque les changes sont flexibles. Leur fonction de coût total est donc donnée par :
La question du choix du régime de change en présence de chocs de demande étant essentiellement un problème de court terme, nous considérerons que le prix des biens non échangeables est rigide et qu’il doit être annoncé, alors que l’ampleur exacte des chocs n’est pas encore connue. Neary [1980], Cuddington et al. [1984] et Cuddington et Viñals [1986a, b] ont déjà appliqué cette hypothèse de rigidité des prix des biens non échangeables dans un cadre de petite économie ouverte similaire à celui que nous utilisons
[4].
Comme les biens non échangeables sont différenciés, l’élasticité de la demande de chaque variété n’est pas infinie. En fait, l’élasticité prix de la demande d’une variété du bien non échangeable peut être considérée comme égale à σ lorsque le nombre de variétés est suffisamment grand. Chaque firme va alors fixer son prix d’équilibre de façon à ce qu’il soit égal au coût marginal espéré auquel s’ajoute une marge qui est une fonction décroissante de l’élasticité prix de la demande. On peut alors écrire :
où Ï„ est une fonction décroissante de l’élasticité de la demande aux variations du prix : Ï„ ≡ σ/(σ – 1).
Comme
σ est strictement supérieur à 1,
Ï„ est lui aussi strictement supérieur à 1. On retrouve alors le résultat classique de concurrence imparfaite selon lequel le coût marginal est strictement inférieur au prix. Par conséquent, même si les prix sont rigides, les firmes ont intérêt à accroître leur production en cas d’augmentation de la demande puisque leur profit marginal est positif
[5].
Contrairement au secteur des biens échangeables, l’équilibre sur le marché des biens non échangeables n’est atteint que lorsque l’offre intérieure est égale à la demande intérieure. Comme toutes les variétés du bien non échangeable sont traitées de façon symétrique, l’équilibre du marché est atteint lorsque :
Enfin, on peut donner une expression du profit réalisé par chaque firme productrice de biens non échangeables en fonction de la demande qui lui est adressée. Ainsi, à partir des expressions (12) et (14), et en rappelant que toutes les firmes de ce secteur sont identiques et qu’elles satisfont chacune une part constante de la demande totale de biens non échangeables, on peut écrire :
On constate alors que, une fois que les prix sont fixés, le profit des firmes productrices de biens non échangeables est une fonction croissante et concave de leurs ventes. On peut donc conclure que les firmes productrices de biens non échangeables présentent de l’aversion pour la variabilité de la demande totale de biens non échangeables. Cette remarque préliminaire est elle aussi utile car elle permettra d’interpréter les résultats qui apparaîtront dans la suite de l’article
[6].
La monnaie
En suivant Helpman [1981] qui a introduit cette hypothèse dans le cadre d’une économie ouverte, nous imposons aux agents une contrainte d’encaisses préalables à la Clower. Nous supposons que la monnaie est le seul actif utilisable pour les transactions et qu’il n’y a pas de crédit. Tous les biens sont donc des cash goods.
En outre, nous supposons que le marché de la monnaie n’ouvre que lorsque l’ampleur des chocs qui frappent l’économie a été révélée. Il n’y a donc plus d’incertitude au moment où les agents déterminent leurs encaisses. Nous supposons aussi que le marché des biens n’ouvre qu’en dernier lieu.
Nous supposons de plus que toute transaction sur des biens échangeables doit être effectuée dans la monnaie du vendeur. Cette hypothèse, qualifiée de « S-system » dans la littérature, permet de tenir compte de la symétrie des pratiques de change observées par Grassman [1973]
[7]. D’un point de vue strictement théorique, elle permet aussi, et surtout, de boucler la description du marché de la monnaie. En effet, lorsque les transactions internationales sont effectuées dans la monnaie du vendeur, la contrainte d’encaisses préalables se traduit par le fait que le stock d’encaisses en monnaie nationale nécessaire est égal à la valeur du produit intérieur
[8]. La contrainte d’encaisses est alors donnée par l’expression suivante :
où M représente la masse monétaire mesurée en monnaie nationale.
Les autorités, le régime de change et la chronologie de la politique monétaire
Le comportement des autorités en charge de la politique monétaire varie en fonction du régime de change. En changes fixes, elles s’engagent de façon crédible à défendre une parité annoncée à l’avance. La masse monétaire est alors endogène puisqu’elle s’adapte aux chocs.
En changes flexibles, au contraire, les autorités peuvent laisser le taux de change fluctuer librement autour de son niveau initial. Nous supposons alors qu’elles vont profiter de la suppression de la contrainte de change pour manipuler la masse monétaire afin d’absorber les chocs et atteindre l’équilibre interne de l’économie
[9]. Elles cherchent donc à stabiliser la production de biens non échangeables à son niveau d’équilibre.
Pour tenir compte de l’incertitude créée par les chocs réels en présence de rigidités, la chronologie des événements impose que certaines variables nominales soient déterminées avant que l’ampleur des chocs soit révélée. Il s’agit donc de préciser quelles variables sont déterminées avant et après l’annonce de l’ampleur des chocs et dans quel ordre.
Ainsi, dans un premier temps, et avant que l’incertitude soit résolue, les agents rédigent les contrats de travail et les firmes annoncent le prix des biens non échangeables. À ce moment, seule la distribution des chocs est connue.
Dans un deuxième temps, la valeur du choc est révélée. Le marché de la monnaie s’ouvre. En changes fixes, les autorités adaptent l’offre de monnaie pour stabiliser le taux de change, compte tenu du choc. En changes flexibles, elles manipulent la masse monétaire en resserrant ou en desserrant la contrainte d’encaisses pour maintenir la production de biens non échangeables à son niveau d’équilibre. Les ménages déterminent alors leur consommation et les firmes, leur demande de travail et leur production, compte tenu des prix, des salaires et de la demande qui leur est adressée.
On peut alors résumer ce scénario par la figure 1 ci-après.
Figure 1
Chronologie du modèle
On peut conclure la description du modèle par ses conditions d’équilibre. Cet équilibre est atteint lorsque le marché des biens échangeables et le marché des biens non échangeables sont en équilibre. Le premier est en équilibre lorsque la production nationale de biens non échangeables est égale à la consommation nationale de ces biens. Par ailleurs, le marché des biens échangeables est en équilibre lorsque la somme de la consommation intérieure et des exportations nettes est égale à la production nationale de biens échangeables. Il faut enfin aussi que la contrainte d’encaisses préalables soit respectée.
Détermination de l’équilibre en l’absence de choc
Afin de disposer d’un point de référence et pour faciliter l’analyse des solutions en situation d’incertitude, il est utile, dans un premier temps, de résoudre le modèle en situation de certitude. En d’autres termes, nous supposons que tous les paramètres du modèle sont parfaitement connus au moment où les firmes annoncent leur prix. Nous pouvons alors résoudre le modèle de la même façon que si les prix et les quantités produites étaient déterminés simultanément.
Supposons que le taux de change soit égal à e = e
0. Dans ce cas, on détermine immédiatement la production individuelle et totale des firmes productrices de biens échangeables d’après les fonctions d’offre (9a) et (9b) en remplaçant e par sa valeur e
0. Le revenu du consommateur représentatif est alors donné par :
En remplaçant alors CN par sa valeur donnée par (5a) dans l’expression (17), et en résolvant l’équation ainsi obtenue, on trouve la valeur d’équilibre du revenu :
On peut remarquer que le revenu nominal est indépendant du taux de marge Ï„ pratiqué par les producteurs de biens non échangeables. Ce résultat singulier est obtenu parce que l’activité est déterminée par la demande. Comme la fonction d’utilité est une fonction de type Cobb-Douglas, l’élasticité prix de la demande totale de biens non échangeables est unitaire. Par conséquent, la recette totale du secteur, c’est-à-dire sa production mesurée en termes nominaux, est indépendante du prix de ces biens, donc de Ï„.
En remplaçant Q et PN par leur valeur donnée respectivement par (13) et (18), dans l’expression de la demande de biens non échangeables, et en rappelant que la demande se répartit uniformément entre les producteurs de ces biens, on obtient une équation qui permet de déterminer la production individuelle des producteurs de biens non échangeables. En multipliant cette production individuelle par le nombre de firmes, on déduit la production totale :
Enfin, en remplaçant

par sa valeur dans (13), on peut alors donner une expression définitive du prix des biens non échangeables en l’absence d’incertitude :
On peut remarquer que le prix des biens non échangeables est une fonction décroissante du nombre de firmes productrices de ce type de biens. On vérifie par ailleurs que le prix d’équilibre des biens non échangeables est une fonction croissante du taux de marge Ï„, contrairement à la production de ce secteur.
Ces résultats s’interprètent aisément en rappelant que le marché des biens non échangeables est un marché en situation de concurrence monopolistique. Il n’est donc pas surprenant que la production totale augmente avec le nombre de producteurs et le nombre de variétés. De plus, comme Ï„ mesure le pouvoir de monopole de chaque producteur sur sa variété, il est normal que le prix augmente et la production diminue lorsque ce paramètre augmente.
Toutes ces variables sont déterminées dès que l’on fixe soit la masse monétaire, soit le taux de change. Pour permettre la comparaison entre les régimes de changes fixes et flexibles, nous supposons que les conditions d’origine sont identiques dans les deux régimes. Nous faisons donc l’hypothèse que les autorités choisissent le taux de change e
0 en changes fixes et la masse monétaire initiale M0 en changes flexibles de sorte que M0 soit la valeur d’équilibre de la masse monétaire en l’absence de choc lorsque le taux de change est fixé à e
0. e
0 est alors la valeur d’équilibre du taux de change en changes flexibles en l’absence de choc lorsque la masse monétaire est fixée à M0. D’après (4), (16) et (18), e
0 et M0 satisfont donc la relation suivante :
Effet du régime de change sur la production des secteurs
Lorsque les chocs sont révélés, les prix et les salaires ont déjà été fixés. L’influence des chocs sur l’économie ne va alors plus dépendre que du régime de change en vigueur.
Il y a autant de façons de faire intervenir des chocs qu’il y a de paramètres dans le modèle. Compte tenu de la structure de l’économie et de la forme des fonctions de profit, on peut obtenir des résultats qualitativement très proches en faisant porter l’incertitude sur plusieurs paramètres différents. Dans ce qui suit, par souci de sobriété et de parcimonie, nous choisissons le paramètre qui simplifie au maximum la résolution du modèle. Nous nous concentrons ainsi sur un choc d’offre qui affecte le nombre de firmes productrices de biens échangeables. Nous supposons donc que le paramètre m est une variable aléatoire. Plus précisément, nous supposons : m = m
0 + ε, où m
0 est un paramètre positif supérieur à 1 et ε un choc borné et d’espérance nulle.
Dans cette section, nous déterminons la production des firmes de chaque secteur en fonction du régime de change et du choc avant de les comparer.
Équilibre en changes fixes
En changes fixes, les autorités annoncent une parité e
0 et la défendent quelle que soit l’ampleur du choc. Le prix des biens échangeables reste donc constant. Les producteurs de biens échangeables maintiennent alors leur production à un niveau constant. On peut donc connaître directement la production totale de biens échangeables de l’économie grâce à l’expression (9b), en posant e = e
0. On obtient également la production individuelle des firmes de ce secteur à partir de l’expression (9a).
Sur le marché des biens non échangeables en revanche, comme les prix sont fixes, c’est la demande qui détermine la production. On a donc : YN = CN. La production sur ce marché est donc donnée par l’expression (5a) dans laquelle PN est fixe et a été déterminé avant la révélation du choc ε.
Comme précédemment, on peut alors calculer le revenu du consommateur représentatif à partir de l’expression (4), en remplaçant YN et YT par leur valeur. En résolvant cette équation, on obtient la valeur d’équilibre de Q, qui est identique à celle obtenue dans l’expression (18). On peut alors déterminer la production d’équilibre du secteur des biens non échangeables et de chaque entreprise de ce secteur en remplaçant Q par sa valeur dans (5a) et en rappelant que la production du secteur est uniformément répartie entre les producteurs :
On voit alors que, pour un indice des prix des biens non échangeables donné, la production individuelle de biens échangeables est une fonction linéaire du choc. Par ailleurs, le coût marginal est une fonction linéaire de la production
[10]. Le coût marginal est donc, lui aussi, une fonction linéaire du choc. On peut, par conséquent, déduire que la valeur espérée du coût marginal est égale à sa valeur en l’absence de choc, donnée par l’expression (20). Le prix pratiqué par les producteurs de biens échangeables va donc être égal à celui pratiqué en l’absence d’incertitude. Comme toutes les firmes sont identiques, elles fixent toutes le même prix qui est donc égal à l’indice des prix des biens non échangeables.
On peut alors donner une expression définitive de la production des firmes productrices de biens non échangeables en changes fixes, en remplaçant PN par sa valeur dans l’expression (22b). On obtient alors :
On peut, dès à présent, remarquer que, en changes fixes, la production des firmes du secteur des biens non échangeables dépend de la valeur du choc ε. Au contraire, la production des firmes du secteur des biens échangeables en est entièrement indépendante.
On peut aussi et enfin préciser les bornes du choc ε grâce à l’expression (23). Il faut pour cela rappeler que les entreprises productrices de biens non échangeables n’accepteront d’augmenter leur production que si leur profit marginal est positif. En remplaçant p
N et yfix
N par leur valeur donnée par (20) et (23) dans l’expression du profit marginal des firmes productrices de biens non échangeables, on trouve que cette condition n’est remplie que si ε < m(Ï„ – 1). Comme on suppose que l’espérance de ε est nulle, on en déduit que ε ∈ [m(1 – Ï„) ; m(Ï„ – 1)].
Équilibre en changes flexibles
En changes flexibles, les autorités ne sont plus contraintes de défendre une parité annoncée à l’avance. Leur politique monétaire est donc autonome. Elles peuvent alors manipuler la masse monétaire afin de stabiliser la production de biens non échangeables et atteindre l’équilibre interne de l’économie. On suppose qu’elles amortissent alors entièrement les chocs, de sorte que la production totale de biens non échangeables demeure à son niveau d’équilibre
[11]. Puisque les prix sont fixes, cet objectif de stabilisation de la production de biens non échangeables est atteint lorsque la demande de biens échangeables est égale à la demande d’équilibre. Autrement dit, lorsque

.
En remplaçant la demande de biens non échangeables et le niveau de production d’équilibre par leur valeur, donnée par les expressions (5a) et (19b) avec m = m
0, on obtient une première expression de la fonction de réaction des autorités. En rappelant que la production de biens non échangeables devient par construction certaine en changes flexibles, on peut déduire que le prix pratiqué par les firmes de ce secteur est le même qu’en situation de certitude, c’est-à-dire le prix donné par l’expression (20). On peut donc obtenir une expression définitive de la masse monétaire en changes flexibles :
Comme précédemment, les firmes du secteur des biens échangeables subissent le prix mondial. Leur production individuelle et la production totale du secteur sont alors des fonctions du taux de change, décrites par les expressions (9a) et (9b).
Le taux de change e est le taux de change qui équilibre le marché de la monnaie. On le détermine en rappelant la contrainte d’encaisses préalables (17). Elle s’écrit alors :
En remplaçant

, M,

et Y
T par leur valeur, donnée respectivement par les expressions (20), (24), (19b) et (9b), on peut déterminer la valeur d’équilibre du taux de change
e :
Grâce à l’expression du taux de change d’équilibre (26) et aux fonctions d’offre (9a) et (9b), on détermine directement la production totale de biens échangeables ainsi que la production individuelle des firmes de ce secteur :
On constate à présent que la production des firmes productrices de biens échangeables est affectée par les chocs alors qu’elle en était indépendante en changes fixes. On peut remarquer de plus qu’elle correspond exactement à la demande intérieure de biens échangeables et que la balance commerciale est par conséquent toujours en équilibre en changes flexibles
[12].
Une première comparaison des deux régimes
Nous avons à présent obtenu une expression de la production individuelle des firmes de chaque secteur en changes fixes et flexibles. Le tableau 1 ci-dessous rassemble les résultats décrits par les expressions (9a), (28b), (23) et (19a) et permet une première comparaison des effets des régimes de change.
Tableau 1
Productions individuelles
Changes fixes Changes flexibles Biens échangeables Biens non échangeables Où m = m0 +.
En comparant les colonnes du tableau 1, on constate que la production des firmes productrices de biens non échangeables est stable en changes flexibles mais incertaine en changes fixes, alors que la situation est inverse pour les firmes productrices de biens échangeables. Ce premier résultat est résumé dans la proposition ci-dessous :
Proposition 1. La production des firmes productrices de biens échangeables (non échangeables) est certaine (aléatoire) en changes fixes et aléatoire (certaine) en changes flexibles.
Le choix d’un régime de change s’accompagne donc d’un transfert de volatilité d’un secteur à un autre. L’intuition de ce résultat est immédiate. En effet, lorsque le taux de change est donné, le prix des biens échangeables est fixe. La production des firmes du secteur des biens échangeables est donc constante. Le choc n’influence alors que la part de la production de biens échangeables consommée sur le marché domestique, c’est-à-dire le solde de la balance commerciale. En changes flexibles en revanche, les variations de m se traduisent par des variations du taux de change et donc de la production des firmes du secteur des biens échangeables. À l’inverse, en changes flexibles, la politique monétaire permet de stabiliser la production de biens non échangeables et d’équilibrer la balance commerciale, mais les variations du taux de change se traduisent par des variations de l’activité des firmes productrices de biens échangeables.
L’implication principale de la proposition 1 est qu’il est impossible de stabiliser à la fois la production de biens échangeables et de biens non échangeables. Par conséquent, le choix d’un régime de change revient à arbitrer entre la stabilisation du secteur producteur de biens échangeables et de biens non échangeables.
Cette conclusion tient fondamentalement à la position de preneur de prix du secteur producteur de biens échangeables et au comportement des autorités en changes flexibles. Elle s’avère donc indépendante de la forme des fonctions d’utilité et de production utilisées. On pourrait de plus la retrouver en faisant porter l’incertitude sur d’autres variables. En particulier, dans une version précédente du modèle, nous avions intégré des chocs de demande sous la forme d’une incertitude sur la propension moyenne à consommer des biens non échangeables, c’est-à-dire le paramètre α. Dans ce cadre, la proposition 1 était identique.
En revanche, la proposition doit être nuancée si on intègre des chocs d’offre sous une forme différente de celle qui a été retenue ici. C’est le cas en effet si on suppose que le paramètre λ est aléatoire. Dans ce cas, l’adoption de changes fixes ne suffit plus à stabiliser l’activité des firmes productrices de biens échangeables puisque c’est leur fonction de production et leur coût marginal qui deviennent instables. On retrouverait cependant les mêmes résultats si on supposait que le paramètre λ diffère d’un secteur à l’autre et que les chocs n’affectent que la fonction de production du secteur producteur de biens non échangeables.
Cependant, si on considère que l’incertitude a plusieurs origines, l’intuition de la proposition 1 doit certes être amendée mais reste dans une certaine mesure valable. En effet, dans ce contexte, même s’il ne permet plus de garantir une parfaite stabilité de la production de l’un des secteurs, le choix d’un régime de change implique néanmoins un transfert de volatilité d’un secteur à l’autre.
Effets du régime de change sur les profits des secteurs
Connaissant la production individuelle des firmes de chaque secteur ainsi que le coût du travail, on peut calculer directement le montant des profits des firmes de chaque secteur, à partir des expressions (10) et (15). Le montant des profits nominaux est donné dans le tableau 2 ci-dessous.
Tableau 2
Profits individuels
Changes fixes Changes flexibles Biens échangeables Biens non échangeables
À nouveau, en observant les profits décrits par le tableau 2, on constate que l’adoption d’un régime de changes flexibles plutôt que fixes se traduit par un transfert de volatilité des firmes productrices de biens non échangeables vers les firmes productrices de biens échangeables. C’est l’objet de notre deuxième proposition :
Proposition 2. Les profits des firmes productrices de biens échangeables (non échangeables) sont certains (aléatoires) en changes fixes mais aléatoires (certains) en changes flexibles.
L’interprétation de ce résultat est ici encore assez directe. En effet, en changes fixes, le prix des biens échangeables est constant. Par conséquent, chaque firme de ce secteur produit une quantité constante de biens et obtiendra ainsi un profit constant. En changes flexibles, en revanche, le prix des biens échangeables fluctue au gré des chocs, ce qui amène les producteurs de ces biens à ajuster leur production. Leurs profits deviennent donc une fonction des chocs et sont, par conséquent, aléatoires.
La situation est inverse pour les producteurs de biens non échangeables. En effet, en changes fixes, le choc va affecter le revenu du consommateur représentatif et se répercuter ainsi sur sa demande de biens non échangeables. Même si leurs prix sont fixés à l’avance, les producteurs de biens non échangeables vont devoir ajuster leur production aux fluctuations de la demande. Leurs profits dépendront donc de l’ampleur des chocs et seront, par conséquent, aléatoires. En changes flexibles, en revanche, les autorités s’assurent que la demande de biens non échangeables reste constante. Par conséquent, puisque leurs prix sont donnés et que la demande qui s’adresse à eux est constante, les producteurs de biens non échangeables obtiennent des profits constants en changes flexibles.
Comme la proposition précédente, la proposition 2 doit, elle aussi, être nuancée en fonction du type de choc considéré. Comme précédemment, si elle reste valable en présence de chocs affectant la propension moyenne à consommer des biens non échangeables, elle doit être amendée en présence de certains chocs d’offre. Ici encore néanmoins, elle souligne le transfert de volatilité associé au choix d’un régime de change.
Ces résultats ne nous permettent pas de déterminer directement les préférences des agents en termes de régime de change. Il faut pour cela déterminer leurs profits espérés. Il s’agit donc à présent de comparer l’espérance des profits des firmes en fonction du régime de change en vigueur. Pour ce faire, deux méthodes sont possibles. D’une part, on peut préciser la distribution du choc et l’utiliser pour obtenir une expression algébrique des profits espérés afin de les comparer. D’autre part, on peut se contenter d’étudier la valeur des profits en l’absence de choc et la dérivée seconde des fonctions de profit afin de pouvoir utiliser l’inégalité de Jensen
[13]. Cette deuxième méthode a non seulement l’avantage de permettre de réduire les calculs mais aussi et surtout d’obtenir des résultats plus généraux puisqu’elle ne nécessite pas de spécifier la distribution des chocs. C’est celle que nous allons utiliser à présent.
On peut remarquer, d’après le tableau 2, que les profits des firmes productrices de biens non échangeables en changes fixes en l’absence de choc, c’est-à-dire lorsque ε = Ε(ε) = 0 et m = m
0, sont égaux aux profits de ces firmes en changes flexibles. On peut donc écrire : Ï€
fix
N[E(ε)] = π
flex
N. Il est par conséquent possible de classer l’espérance des profits des producteurs de biens non échangeables en changes fixes et en changes flexibles. En effet, d’après le tableau 2, on voit que les profits des firmes productrices de biens non échangeables en changes fixes sont une fonction concave de m et par conséquent de ε. On peut donc en déduire, grâce à l’inégalité de Jensen, que E(Ï€
fix
N) < π
fix
N[E(ε)] et donc, puisque les profits des producteurs de biens échangeables sont constants en changes flexibles, que E(Ï€
flex
N) > E(Ï€
fix
N). En d’autres termes, les profits espérés par les producteurs de biens échangeables sont plus élevés en changes flexibles qu’en changes fixes.
On peut procéder de façon similaire pour classer l’espérance des profits des firmes productrices de biens échangeables en changes fixes et flexibles. On constate, d’après le tableau 1, que, au coût forfaitaire des changes flexibles
wl
0 près, l’expression de
Ï€
flex
T est égale à la valeur que prend
Ï€
fix
T en l’absence de choc, c’est-à-dire lorsque
ε =
Ε(
ε) = 0 et
m =
m
0. Par ailleurs, le tableau 1 montre clairement que le profit des producteurs de biens échangeables en changes flexibles est une fonction convexe de la variable
m et de
ε
[14].
La différence entre les profits espérés en changes fixes et en changes flexibles par les producteurs de biens échangeables est donc ambiguë. En effet, si le coût forfaitaire des changes flexibles est suffisamment élevé ou si la volatilité du choc est suffisamment faible, leurs profits espérés seront plus élevés en changes fixes. À l’inverse, si la volatilité de m est suffisamment élevée ou si le coût forfaitaire imposé par les changes flexibles est suffisamment faible, les profits espérés seront plus élevés en changes fixes. On obtient ainsi notre troisième proposition.
Proposition 3. L’espérance des profits des firmes du secteur des biens non échangeables est plus élevée en changes flexibles qu’en changes fixes.
Lorsque la volatilité du choc est suffisamment faible ou le coût de gestion des changes flexibles suffisamment grand, on observe la situation inverse pour le secteur producteur de biens échangeables.
Ces résultats tiennent à des raisons différentes pour les deux secteurs. En effet, le profit des producteurs de biens non échangeables est une fonction concave de m. L’incertitude sur la valeur de m réduit donc leurs profits espérés. En effet, ceux-ci diminuent plus en présence d’un choc défavorable qu’ils n’augmentent en présence d’un choc favorable de même ampleur. Or, en changes flexibles, les autorités peuvent garantir l’équilibre du marché domestique. Les profits espérés par les producteurs de biens non échangeables seront donc plus élevés en changes fixes qu’en changes flexibles. Ces agents préféreront donc pouvoir compter sur une production stable grâce aux changes flexibles plutôt qu’incertaine en changes fixes.
Au contraire, le profit des producteurs de biens échangeables est une fonction convexe de m. L’incertitude qu’engendrent pour eux les changes flexibles devrait donc augmenter leurs profits espérés. En effet, une dépréciation de la monnaie nationale augmente plus leurs profits qu’une appréciation de même ampleur ne les réduit. Cependant, les changes flexibles augmentent parallèlement leurs coûts de gestion et de personnel. Par conséquent, l’impact du choix du régime de change sur ces agents dépend de l’importance relative de ces deux effets. Si la volatilité du choc est modérée et le coût de gestion élevé, les profits espérés par les producteurs de biens échangeables sont plus élevés en changes fixes qu’en changes flexibles. On peut néanmoins noter que, plus la volatilité du choc augmente, moins les profits espérés par ces agents dans les deux régimes de change diffèrent. Il est même possible que le bénéfice dû à l’incertitude compense complètement le coût de gestion supplémentaire occasionné par les changes flexibles. Dans ce cas, les producteurs de biens échangeables sont eux aussi favorables à l’adoption de changes flexibles.
On pourrait aussi résumer ces résultats de façon plus générale en rappelant que les fonctions de profit (10) et (15) impliquent que les firmes productrices de biens non échangeables pâtissent de la variabilité de leurs ventes, alors que les firmes productrices de biens échangeables en bénéficient. Ces résultats sont donc assez généraux et apparaissent dès que les fonctions de production sont concaves et que le choc pris en compte dans la modélisation entraîne une volatilité supérieure de la production de biens non échangeables en changes fixes et une volatilité supérieure de la production de biens échangeables en changes flexibles.
On peut de plus noter que la prise en compte de chocs d’offre prenant la forme d’une incertitude sur le paramètre λ ne modifierait pas fondamentalement les préférences des firmes des deux secteurs. En effet, on voit dans le tableau 2 que le paramètre intervient de la même façon dans les fonctions de profit des firmes quel que soit le régime de change en vigueur.
Comme les fonctions de profit sont des fonctions convexes de λ, l’introduction d’une incertitude sur ce paramètre aurait pour effet d’augmenter le bénéfice associé à l’instabilité du prix des biens échangeables. Dans la mesure où le coût forfaitaire de gestion des changes flexibles est indépendant de ce paramètre, la volatilité de λ aurait tendance à abaisser la valeur critique du coût de gestion du risque de change à partir de laquelle les producteurs de biens échangeables préfèrent les changes fixes.
Cet article a permis de décrire les effets sectoriels du choix d’un régime de change. Nos résultats montrent d’abord que le choix entre changes fixes et flexibles se traduit par un transfert de volatilité entre le secteur producteur de biens échangeables et le secteur producteur de biens non échangeables. Ce transfert de volatilité se retrouve à la fois dans la production et les profits des firmes qui composent ces secteurs.
En déterminant les profits espérés des firmes de chaque secteur, on observe que les profits espérés du secteur producteur de biens non échangeables sont toujours plus élevés en changes flexibles. En revanche, le classement des profits du secteur producteur de biens échangeables dépendra de la variabilité des chocs et de l’ampleur des coûts imposés par la volatilité des changes. Si la volatilité du choc est faible, les profits espérés par ce secteur seront plus élevés en changes fixes qu’en changes flexibles mais la relation pourra s’inverser si la variabilité du choc augmente.
Ce résultat a des conséquences importantes pour l’analyse du choix d’un régime de change. En effet, en fonction de la volatilité du choc, on observera soit un conflit d’intérêts conforme à l’intuition de Frieden [1994], soit un consensus en faveur des changes flexibles, ce qui permettrait de proposer une explication des faits stylisés relevés dans l’introduction.
Ces conclusions sont obtenues à partir de considérations relatives à la concavité des fonctions de production et à la rigidité des prix. Cependant, comme le rappelle Ricci [1997], il faut souligner que l’aversion des entreprises à la variabilité de leurs ventes peut avoir d’autres sources, telles que les coûts de licenciement, d’inventaire et de banqueroute, et l’aversion pour le risque de leurs dirigeants et de leurs actionnaires. La prise en compte de ces phénomènes amènerait à réviser à la hausse l’aversion de chaque secteur pour le régime de change qui se traduit par la plus forte volatilité de son environnement.
Quoi qu’il en soit, ce travail ne peut être considéré comme la description définitive des intérêts en jeu lors du choix d’un régime de change et plusieurs extensions sont envisageables. Une première extension serait de compléter le modèle en y ajoutant une description de la réaction des autorités face aux groupes de pression, en utilisant un modèle développé dans le cadre de la théorie de la protection endogène
[15]. Cette extension permettrait d’affiner la description du jeu entre les groupes de pression issus des deux secteurs et les autorités politiques. On pourrait ainsi décrire l’influence des facteurs institutionnels sur le choix d’un régime de change
[16].
Par ailleurs, l’analyse présentée ici repose sur une distinction rigide entre biens échangeables et non échangeables. Une extension intéressante serait d’affiner cette distinction en la rendant endogène.
Enfin, le cadre théorique pourrait être étendu à l’analyse de régimes de change plus complexes que les changes fixes et flexibles. Dans une première version du modèle, nous avons étudié le cas d’un régime de changes fixes assorti d’une clause de sortie (Méon [1999]). Cette extension, que nous n’avons pas reprise ici faute de place, permettait de retrouver certains résultats obtenus en comparant les changes fixes et flexibles. Compte tenu de la variété des régimes de change envisageables, d’autres prolongements restent cependant encore possibles.
Je remercie les membres du large et les participants au groupe macroéconomie du beta ainsi que deux rapporteurs anonymes pour leurs commentaires et leurs suggestions.
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Laboratoire de recherche en gestion et en économie (
large), Université Robert-Schuman, Institut d’études politiques, 47 avenue de la Forêt Noire, 67082 Strasbourg cedex. Courriel :
pierre-guillaume. mmeon@ iep. u-strasbg. fr
[1]
On pourra vérifier par la suite que les résultats du modèle sont indépendants de la valeur du taux de salaire nominal.
[2]
La dichotomie entre biens échangeables et non échangeables est exogène. Certains auteurs ont cependant cherché à endogénéiser cette distinction, que ce soit dans le cadre de la théorie du commerce international, comme Dornbusch et al. [1977], ou plus récemment dans celui de la macroéconomie internationale, comme Obstfeld et Rogoff [2002] ou Bergin et Glick [2002].
[3]
Ce résultat est indépendant de la forme exacte de la fonction de production, tant que cette dernière reste convexe.
[4]
La rigidité des prix est exogène. Elle peut cependant être justifiée par l’existence de coûts de menu ou par le fait que le processus de détermination des prix est lui-même coûteux. Krugman ([1993], p. 17) remarque que, pour traiter des questions monétaires internationales, « il est professionnellement dangereux de développer un modèle macro-économique avec des prix rigides, mais en développer un sans ces rigidités est empiriquement ridicule ».
[5]
On doit supposer pour cela que la demande fluctue dans des limites raisonnables que nous préciserons par la suite.
[6]
Comme précédemment, tant que la fonction de production reste concave, sa forme exacte n’a pas d’importance.
[7]
Grassman [1973] observe, en effet, que si deux tiers des exportations d’un pays sont libellés en monnaie nationale, ce n’est le cas que d’un tiers des importations. Viaene et De Vries [1992] montrent de plus que ce fait stylisé peut résulter d’une négociation stratégique entre vendeurs et acheteurs. Les implications macroéconomiques de ces comportements font actuellement l’objet d’une littérature théorique florissante, comme le souligne Engel [2002].
[8]
Pour une discussion plus détaillée du rôle de la contrainte d’encaisses préalables, on pourra se référer à la synthèse de Villieu [1993].
[9]
On montrera par la suite qu’elles équilibrent, ce faisant, leur balance commerciale. L’équilibre interne de l’économie est alors associé à l’équilibre de son commerce extérieur.
[10]
En effet le coût marginal des producteurs de biens non échangeables est donné par :

.
[11]
Cet objectif peut sembler déroutant. Il apparaîtra cependant par la suite qu’il est équivalent à un objectif d’équilibre de la balance commerciale de l’économie.
[12]
En effet, d’après les expressions (4), (26), (19b), (28a) et (20), la demande de biens échangeables est telle que :

. Les changes flexibles permettent donc d’atteindre à la fois l’équilibre interne et externe de l’économie.
[13]
Cette inégalité stipule que si
x est une variables aléatoire et
f(
x) une fonction telle que
f″(
x) < 0, alors E[
f(
x)] <
f[E(
x)]. L’inégalité inverse est vérifiée lorsque
f″(
x) > 0.
[14]
On vérifie en effet aisément que la dérivée seconde de cette fonction est positive :

.
[15]
On trouvera des synthèses de cette littérature dans Rodrik [1994].
[16]
Bernhard et Leblang [1999] proposent une analyse empirique de cette question.