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Une exploration empiriqueAuteurPatrick Peretti-Watel[*][*] Institut national de la santé et de la recherche médicale,...
suite du même auteur
Introduction
Si la notion de risque est depuis longtemps familière aux économistes, les sociologues s’y intéressent depuis seulement une vingtaine d’années. Cet intérêt est d’abord la conséquence directe de la prolifération de cette notion dans les discours savants et politiques, comme dans le langage courant. De la pratique des sports extrêmes aux tensions que suscite l’enfouissement des déchets radioactifs, des usages de drogue à la crise de la vache folle, de la copropriété à l’insécurité, les travaux qui relèvent peu ou prou d’une sociologie du risque sont pléthore et couvrent des domaines très variés, au point qu’il est difficile d’y déceler un dénominateur commun, au-delà de l’emploi du même mot. Il est toutefois possible d’y trouver une relative unité du point de vue de la posture méthodologique adoptée, qui prend souvent comme point de départ les problèmes que se posent les acteurs, en s’intéressant donc à l’action individuelle face au risque, ou à la façon dont un risque structure un collectif.
2 Cette posture pourrait contribuer à rapprocher la sociologie du risque de la science économique, mais la première entretient avec la seconde des rapports ambigus. En effet, dans de nombreux domaines, le développement de la sociologie du risque est coextensif de l’échec relatif des techniques de gestion des risques qui s’appuyaient sur les sciences de l’ingénieur et de l’économiste (Short [1984] ; Dourlens et al. [1991]), le sociologue étant alors invité à mettre « plus de social » dans la gestion des risques, pour mieux comprendre l’irrationalité apparente du public, qu’il s’agisse de ses craintes exagérées à l’égard de certains risques collectifs, ou de ses imprudences répétées dans le champ des conduites individuelles (Peretti-Watel [2000]). Le sociologue est ainsi amené à investir des champs de recherche qui portent la marque de l’économiste, ce qui se traduit notamment par des emprunts sémantiques, alors même que le premier adopte presque systématiquement une posture critique à l’égard du second. À ce titre, il est révélateur que les travaux d’économie les plus cités par les sociologues du risque soient les expériences de Kahneman et Tversky, qui listent les contradictions et les apories du modèle économiste standard de prise de décision en univers risqué.
3 Toutefois, au-delà de la profusion et de la diversité des travaux qui résultent, d’une part, du renouvellement d’anciennes problématiques par le recours à la notion de risque et, d’autre part, de l’annexion de nouveaux domaines jusque-là réservés à l’ingénieur ou à l’économiste, un courant théorique relativement structuré s’est formé autour des travaux de Beck [1992] et de Giddens [1991, 1994], qui font du risque un pivot pour comprendre la spécificité des sociétés contemporaines. Ces deux auteurs abordent aussi bien la gestion des risques collectifs que l’intrusion du risque dans l’existence de chacun, mais Beck s’intéresse plutôt aux risques technologiques majeurs, tandis que Giddens développe davantage l’analyse de la « mise en risque » de notre quotidien. C’est cette seconde perspective qui sera privilégiée ici.
4 Giddens a en particulier développé la notion de « culture du risque », qui permet de rapprocher les perspectives du sociologue et de l’économiste, tout en préservant la spécificité de la démarche sociologique. La culture du risque est « un aspect culturel fondamental de la modernité, par lequel la conscience des risques encourus devient un moyen de coloniser le futur » (Giddens [1991], p. 244) : nous vivons dans une société qui n’est plus orientée vers le passé mais tournée vers le futur, dans laquelle l’individu a acquis une grande autonomie et se voit exhorté à prendre sa vie en main, en se projetant sans cesse dans l’avenir, pour rester attentif aux risques et aux opportunités qu’il recèle, et en s’appuyant pour cela sur des savoirs experts[1][1] La notion de « culture du risque » ne renvoie...
suite.
5 La culture du risque rapproche les perspectives sociologique et économique, parce qu’elle revient à considérer que le type idéal de l’homo oeconomicus mettant en œuvre une rationalité instrumentale[2][2] C’est-à-dire choisissant les moyens optimaux pour parvenir...
suite en univers incertain est devenu la nouvelle norme à laquelle chacun est tenu de se conformer. En même temps, la spécificité de l’approche sociologique est ici préservée. En effet, si l’économiste postule que l’agent dont il modélise le comportement est un homo oeconomicus, pour le sociologue l’adhésion à une norme n’est pas un point de départ mais un objet de recherche à part entière : la diffusion d’une norme n’est jamais parfaite et homogène, elle rencontre des terrains d’élection et des résistances, elle doit composer avec des normes antérieures, elle peut être détournée ou susciter des difficultés à s’y conformer.
6 Le présent article vise à étudier la culture du risque au sein de la société française, en précisant les marqueurs sociaux de sa diffusion, et en examinant certaines des difficultés qu’elle rencontre et les paradoxes qui en résultent. En préambule à cette analyse empirique, la section 2 reprendra et complétera les thèses de Giddens, pour préciser les relations envisageables entre culture du risque, croyances superstitieuses et prises de risque délibérées. La section 3 présentera succinctement les données utilisées ici, puis les sections 4, 5 et 6 seront respectivement consacrées à l’étude des marqueurs sociaux de la culture du risque, aux croyances superstitieuses (croyance en la chance, au destin, recours à la voyance), et aux prises de risque délibérées (sur la route ou lors de la pratique sportive). Enfin, la section 7 proposera quelques remarques conclusives en rapprochant les points de vue de l’économiste et du sociologue.
La culture du risque et ses paradoxes
Culture du risque et attitudes à l’égard du risque et de l’avenir
7 Historiquement, le risque est un mode de représentation des événements fondé sur la notion d’accident et le calcul statistique, dont le champ d’application n’a eu cesse de s’étendre sous l’impulsion du développement des assurances (Ewald [1986]). Mis au service d’une volonté d’anticiper le futur pour mieux le maîtriser, le risque a été l’auxiliaire assurantiel de l’innovation économique, au moins depuis le xive siècle (Peretti-Watel [2003a]). La culture du risque généralise cette perspective hors de la sphère économique : désormais, chacun d’entre nous est tenu de devenir l’entrepreneur de sa propre existence, pour se découvrir et s’accomplir lui-même, forger son identité personnelle et sa réussite sociale. Pour cela, il faut être capable de s’adapter, de relever les défis, bref de prendre des risques, pour rester performant et compétitif dans une société au sein de laquelle il ne s’agit plus d’obéir mais d’agir, et ce dans tous les domaines de l’existence[1][1]
suite
Risque, chance, destin et pratiques superstitieuses
8 La notion de culture du risque implique que l’individu se considère comme maître de ce qui lui arrive, grâce à la mise en œuvre d’une rationalité instrumentale, en abandonnant toute croyance « superstitieuse » relative à la chance ou au destin. Giddens admet toutefois que ces superstitions ont la vie dure, mais il semble que, de son point de vue, ces « archaïsmes » soient appelés à disparaître (Giddens [1994, 1999]).
9 Autrefois, la religion et la magie opéraient comme des réducteurs d’incertitude : consulter la pythie permettait de s’engager dans une expédition militaire le cœur léger. Aujourd’hui, nous pouvons mobiliser une foule de savoirs experts pour nous assister dans nos décisions, mais ces savoirs sont incomplets, provisoires, sujets à caution : ils ne suffisent donc pas à procurer ce sentiment de sécurité que garantissait la religion ou la magie, d’où la persistance de certaines croyances superstitieuses. Giddens ajoute que cette persistance se manifeste surtout lorsque nous sommes confrontés à des situations très incertaines, dans lesquelles nous devons prendre une décision cruciale : dans de telles situations, la tentation serait grande d’invoquer sa bonne étoile pour forcer la chance.
10 Cependant, la persistance de ces croyances cesse d’apparaître comme un archaïsme résiduel si l’on prend en compte leur nouvelle légitimité relative et le besoin de conformité à la norme qu’elles peuvent satisfaire. D’abord, nos sociétés sont caractérisées par un nivellement des savoirs : la science s’est désenchantée elle-même et souffre d’une crise de légitimité (Beck [1992]), et dans le même temps les para-sciences et les sciences occultes se sont « sécularisées » (Tiryakian [1972]), acquérant une certaine respectabilité, de sorte que les frontières entre la première et les secondes se sont brouillées[2][2] Ainsi, l’horoscope ne présente plus les prédictions...
suite. En outre, le recours aux superstitions pourrait en fait exprimer l’attachement de l’individu à la norme contemporaine qui l’exhorte à prendre son destin en main. C’est ce que soutient Colin Campbell [1996] : dans une société qui valorise l’action fondée sur une rationalité instrumentale, ce que Parsons avait baptisé l’activisme instrumental [1965], nous supporterions très mal les situations qui échappent totalement à notre contrôle[1][1] L’activisme instrumental désigne donc la propension à...
suite. Dans ces situations, l’attitude rationnelle serait la résignation, ce qui est contraire à l’activisme instrumental qui nous enjoint d’agir. Nous serions alors tentés de recourir à des pratiques superstitieuses (croiser les doigts…) contraires à la rationalité instrumentale, mais qui seules permettent de restaurer symboliquement notre capacité à agir. Bref, c’est par un acte rituel que nous affirmerions paradoxalement notre attachement à l’activisme instrumental : de ce point de vue, le recours à la superstition serait rationnel en valeur.
De la culture du risque aux prises de risque délibérées
11 Si la culture du risque peut s’accommoder de croyances superstitieuses, elle peut en outre susciter des comportements apparemment déraisonnables, par lesquels les individus mettent leur vie en danger, sans en retirer de bénéfice matériel. La sociologie de la déviance permet d’envisager une première relation entre prises de risque et culture du risque : certains individus « hyper-conformistes » pourraient adopter des conduites à risque jugées déviantes par les normes en vigueur parce qu’ils adhèrent de façon excessive à la culture du risque, en la transposant dans des sphères d’activité où elle n’est pas censée servir de guide pour l’action[2][2] Par exemple, les sportifs sont socialisés dans un univers...
suite. La circulation routière constitue un domaine privilégié pour une telle « transposition illicite » de la culture du risque. En effet, pour beaucoup de conducteurs, bien conduire ce n’est pas respecter le Code de la route : il s’agit plutôt de rester maître de son véhicule, d’anticiper les réactions des autres conducteurs, de s’adapter à la situation en temps réel, ce qui implique d’enfreindre le Code (Renouard [2000]). Maîtrise individuelle, anticipation, adaptation, plutôt que discipline et obéissance : cette conception de la conduite est bien en phase avec la culture du risque[3][3] La culture du risque s’oppose donc ici nettement à la...
suite.
12 Les sports extrêmes suggèrent une autre relation entre prises de risque délibérées et culture du risque. Pour Lyng [1990], ces sports (chute libre, parachutisme, saut à l’élastique, plongeon du haut d’une falaise, ski hors piste…) sont une forme de edgework : ils permettent à l’individu d’éprouver ses limites, c’est-à-dire à la fois de les atteindre et de tenter de les dépasser. En se démontrant à eux-mêmes leur capacité à dominer la peur et à garder la maîtrise de situations périlleuses, ces sportifs accéderaient à un sentiment de réalisation de soi. Ce besoin de restaurer une emprise sur son existence répondrait à un sentiment d’impuissance, d’aliénation, éprouvé dans la vie quotidienne[4][4] Lyng rejoint ici Giddens, qui souligne que la prolifération...
suite. Cette perspective permet d’interpréter la pratique des sports extrêmes comme une tentative de se conformer à la culture du risque : paradoxalement, c’est parce qu’ils se sentent exposés à des risques qu’ils ne maîtrisent pas, en particulier dans leur travail, que certains individus choisiraient de courir des risques plus grands encore durant leurs activités de loisir, pour se démontrer à eux-mêmes qu’ils sont capables de se tirer de tous les mauvais pas, et restaurer un sentiment de contrôle sur leur propre vie (Peretti-Watel [2003c])[1][1] D’ailleurs, les edgeworkers décrits par Lyng prennent...
suite.
Matériel et méthodes
L’enquête « Comportements face au risque et à l’avenir »
13 Une enquête complémentaire intitulée « Comportements face au risque et à l’avenir » a été proposée à un millier de personnes (chefs de ménage ou conjoints) lors de l’enquête « Patrimoine » réalisée par l’Insee entre octobre 1997 et janvier 1998. Le questionnaire comportait une centaine d’items explorant les attitudes à l’égard du risque et de l’incertain, ainsi que la préférence temporelle pour le présent, en matière de consommation, de santé, d’emploi et de carrière professionnelle, de placements, de retraite… (Arrondel, Masson, Verger [2002]). Au total, 1 135 personnes ont répondu à cette enquête. Après redressement, ce sous-échantillon compte 47,6 % d’hommes et 52,4 % de femmes, âgés de 18 à 90 ans (âge moyen : 45 ans).
Mesure des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir
14 En fin de questionnaire, il était demandé aux enquêtés de se situer, en termes d’attitude à l’égard du risque, dans chacun des domaines précédemment abordés : consommation, santé, emploi et carrière professionnelle, placements et patrimoine, bien-être de la famille et de l’entourage. Il s’agissait de se positionner sur une échelle de 0 à 10, 0 correspondant aux personnes « très prudentes, qui s’efforcent de limiter au maximum les risques de l’existence et recherchent une vie bien réglée, sans surprise », 10 repérant celles qui sont « attirées par l’aventure, qui recherchent la nouveauté et les défis, aiment prendre des risques et miser gros dans leur existence ». L’enquêté devait ensuite utiliser la même échelle, mais « globalement », et non plus dans un domaine particulier.
15 Pour ce score global, la moyenne atteint 4,0 (écart type 1,9). Pour les scores moyens par domaine, ils sont plus élevés pour la consommation et l’emploi (respectivement 4,5 et 4,1), que pour le patrimoine (3,0) ou le bien-être des proches (2,9), avec un score intermédiaire pour la santé (3,6). Le score global dépend a priori des scores particuliers, avec une influence inégale selon les domaines, cette influence pouvant aussi varier selon les enquêtés. C’est pourquoi le score global a été régressé sur les scores par domaine, en distinguant six catégories combinant l’âge en trois classes et le sexe. Il apparaît que, globalement, ce sont les attitudes à l’égard du risque en matière de consommation et d’emploi qui sont les plus corrélées à l’attitude générale. En outre, une analyse en composantes principales illustre le caractère essentiellement unidimensionnel de l’attitude à l’égard du risque[1][1] Avec sur le premier axe un effet taille drainant la moitié...
suite.
16 Les personnes enquêtées devaient enfin se situer sur une échelle d’attitude face à l’avenir, de 0 (« personnes qui vivent au jour le jour et prennent la vie comme elle vient, sans trop songer au lendemain ni se projeter dans l’avenir ») à 10 (« personnes préoccupées par leur avenir, même éloigné, qui ont des idées bien arrêtées sur ce qu’elles voudraient être ou faire plus tard »). Ce score vaut 5,7 en moyenne (écart type 2,5). Dans la mesure où la culture du risque conjugue un esprit aventureux, qui recherche la nouveauté et les défis, et une préoccupation pour l’avenir, un moyen simple de visualiser l’adhésion de diverses catégories d’enquêtés à cette culture consiste à projeter le point moyen correspondant dans le plan croisant les deux scores centrés d’attitude à l’égard du risque (en abscisse) et de l’avenir (en ordonnée). Par ailleurs, le questionnaire demandait aux enquêtés de situer leur conjoint éventuel par rapport à eux-mêmes (plus aventureux ou plus prudent, plus prévoyant ou plus insouciant), et d’indiquer si leurs propres attitudes avaient évolué au cours du temps.
Autres variables introduites dans l’analyse
17 Le questionnaire de l’enquête « Patrimoine » fournit de nombreux indicateurs sociodémographiques permettant d’étudier les marqueurs sociaux de la culture du risque. Les variables suivantes ont été retenues : concernant l’enquêté lui-même, le sexe, l’âge (et l’âge au carré, pour détecter d’éventuels effets non monotones), la profession, le niveau de diplôme, mais aussi la profession du père et le fait d’avoir eu une jeunesse difficile (sur le plan financier) ; concernant le ménage, la structure (vie en couple, présence et nombre d’enfants), la situation financière (revenu par unités de consommation en kf/uc annuels, difficultés financières persistantes, c’est-à-dire depuis plusieurs années) et le fait d’avoir connu un « coup dur » récemment (décès, séparation, longue maladie ou perte d’emploi d’un apporteur de ressources, au cours des douze derniers mois).
18 Concernant les croyances superstitieuses, le questionnaire de l’enquête complémentaire traitait de la chance et du destin. Les enquêtés devaient indiquer s’ils pensaient avoir souvent de la chance dans la vie, ou au contraire ne pas être « vernis ». La modalité « autre, précisez » a permis de recueillir d’autres réponses qui ont abouti à créer deux modalités supplémentaires : « ça dépend » (a eu sa part de chance, a eu des hauts et des débats, 50/50, la roue tourne…) et « la chance ça n’existe pas » (je n’y crois pas, ça n’existe pas, on a la vie qu’on se fabrique, maître du destin…). Les enquêtés devaient ensuite opter pour l’une des modalités suivantes : tout est écrit, on ne maîtrise qu’une petite partie de sa vie, chacun tient son avenir entre ses mains, aucune des trois réponses précédentes. Enfin, ils devaient indiquer si, en cas de décision importante à prendre, il leur arrivait de consulter une voyante ou un marabout.
19 Pour les prises de risque délibérées, plusieurs questions portaient sur les excès de vitesse au volant et sur la pratique de sports risqués (ski hors piste, parachute, saut à l’élastique, rafting…). Ceux pratiquant l’un de ces sports devaient préciser s’ils avaient déjà eu « l’impression après coup d’avoir pris des risques inconsidérés », et s’ils étaient « du genre à prendre toute les précautions pour réduire le risque au maximum (entraînement, reconnaissance, documentation, conseil de spécialistes, encadrement de professionnels…) ».
20 Afin de mettre en relation prise de risque sur la route et adhésion à la culture du risque, outre les attitudes à l’égard du risque et de l’avenir, deux variables relatives à l’activité professionnelle ont été introduites : le fait de rechercher un travail avec beaucoup de responsabilités, et le fait d’avoir pris des risques par ses jugements et ses comportements dans l’entreprise au cours de sa vie professionnelle. Enfin, pour relier sports risqués et risques subis dans l’univers professionnel, deux indicateurs ont été construits. Parmi les enquêtés qui exercent ou ont exercé un métier comportant des risques, ceux qui pourtant ne recherchent pas l’aventure, le risque ou la nouveauté dans un métier ont été distingués. Ensuite, les risques professionnels décrits par les enquêtés ont été regroupés en quatre catégories : risques d’accident corporel (brûlure, chute, écrasement, intoxication chimique… qui concernent plutôt les ouvriers, mais aussi accidents de la route et contaminations pour les professionnels de santé) ; risques « non corporels » (catégorie hétérogène concernant plutôt les cadres et les indépendants : stress, surmenage, risques liés à l’exercice d’une responsabilité, faillite…) ; exposition à la violence dans le cadre de métiers réputés « à risque » (militaires, policiers, convoyeurs de fonds…) ; enfin exposition à la violence dans un métier qui n’est pas réputé « à risque » (enseignants exposés à la violence des élèves ; commerçants, chauffeurs de taxi ou pompistes qui craignent les braquages…). La dernière catégorie correspond a priori à des risques professionnels « subis ».
Les marqueurs sociaux de la culture du risque
Variabilité sociodémographique des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir
21 Avant de projeter les caractéristiques sociodémographiques des enquêtés dans le plan croisant les attitudes à l’égard du risque et de l’avenir, il faut noter que les deux scores mesurant ces attitudes sont négativement corrélés (r = ‒ 0.108, p < 10‒ 3). Ce résultat reflète sans doute l’imperfection de ces scores pour mesurer l’adhésion à la culture du risque, mais suggère aussi que cette culture peut susciter des tensions, puisqu’elle nous exhorte à être à la fois aventureux et prévoyants, deux attitudes qui ne vont pas forcément de pair[1][1] D’ailleurs, dans la théorie culturaliste du risque, le...
suite.
22 La figure 1 permet de prendre la mesure de la disparité des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir. Le quadrant nord-est correspond aux caractéristiques associées à la fois au goût du risque et de l’aventure et à la prévoyance : on y trouve notamment les points moyens correspondant aux hommes, aux diplômés d’un deuxième ou troisième cycle universitaire, aux artisans, commerçants et chefs d’entreprise, et aux enquêtés dont le père était chef d’entreprise ou exerçait une profession libérale. Dans les autres quadrants, notons en particulier que les « prudents-prévoyants » correspondent aux plus âgés et aux familles nombreuses ; les « aventureux-insouciants » sont plus jeunes et plus diplômés ; les « prudents-insouciants » sont plus souvent des femmes et des sans-diplôme, l’insouciance semblant très corrélée avec des difficultés financières et des coups durs récents.
23 Des régressions linéaires réalisées pour chaque score confirment que ceux-ci ne sont pas associés aux mêmes marqueurs sociaux : les facteurs significatifs ne sont jamais les mêmes d’un modèle à l’autre (cf. tableau 1). Les plus aventureux sont les hommes, les artisans, commerçants, chefs d’entreprise et les cadres et professions intellectuelles supérieures, ceux dont le père avait une profession libérale ou était chef d’entreprise, et ceux qui connaissent des difficultés financières persistantes. La relation entre l’âge et l’attitude à l’égard du risque n’est pas monotone : le score correspondant baisse jusqu’à 65 ans, puis augmente. Bien sûr, il ne faut pas conclure trop vite à des relations causales : les difficultés financières et la profession exercée peuvent résulter d’une attitude aventureuse, plutôt que l’inverse. Par ailleurs, ce modèle simple dissimule des effets d’interaction. Ainsi, la relation entre le sexe et l’attitude à l’égard du risque dépend de l’origine sociale : parmi ceux dont le père était entrepreneur, cadre ou enseignant, le score moyen est similaire pour les deux sexes (4,32 pour les hommes ; 4,16 pour les femmes ; p = 0.472), tandis que parmi les enquêtés d’origine plus modeste ce score s’avère plus élevé pour les hommes (4,11 contre 3,65 ; p < 10‒ 3).
Tableau 1 - Marqueurs sociaux des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir, régressions linéaires
| (N = 1 163 ; Insee, 1997) | ||
| Attitude à l’égard… | ||
| … du risque (0 : prudent ; 10 : aventureux) | … de l’avenir (0 : insouciant ; 10 : prévoyant) | |
| Paramètre estimé (significativité) | ||
| Constante | 5,557 (< 10‒ 3) | 5,295 (< 10‒ 3) |
| Âge (en années) | ‒ 0,076 (< 10‒ 3) | ns |
| Âge au carré | 6,0 ∙ 10‒ 4 (< 10‒ 3) | 1,6 ∙ 10‒ 4 (< 10‒ 3) |
| Homme | 0,383 (< 10‒ 3) | ns |
| Profession du père | ||
| – profession libérale, entrepreneur | 0,654 (0,006) | 0,123 (0,721) |
| – enseignant, cadre (réf. : agriculteur, artisan, commerçant, employé, ouvrier, inactif, autre) | 0,053 (0,696) | ‒ 0,440 (0,023) |
| Jeunesse difficile* | ns | ‒ 0,267 (0,090) |
| Profession de l’enquêté | ||
| – artisan, commerçant, chef d’entreprise | 0,544 (0,015) | ns |
| – cadre, profession intellectuelle supérieure | 0,598 (< 10‒ 3) | |
| – profession intermédiaire (réf. : agriculteur, employé, ouvrier, inactif) | 0,293 (0,023) | |
| Vit en couple | ns | 0,517 (< 10‒ 3) |
| Difficultés financières persistantes | 0,252 (0,049) | ‒ 0,425 (0,021) |
| Coup dur récent** | ns | ‒ 0,404 (0,064) |
ns : variable non sélectionnée.
Variables candidates sélectionnées dans aucun des deux modèles : niveau de diplôme, niveau de revenus par unité de consommation, nombre d’enfants dans le ménage.
* : a eu de gros problèmes financiers durant sa jeunesse, ou est issu d’une « famille qui n’était pas riche ».
** : durant les douze derniers mois, l’un des événements suivants est survenu dans le ménage : décès, séparation, longue maladie d’un apporteur de ressources, perte d’emploi d’une personne active.
24 S’agissant de l’attitude face à l’avenir, l’âge et la vie en couple sont associés à une plus grande prévoyance, tandis que les enfants d’enseignant ou de cadre sont plus insouciants, de même que ceux qui ont connu une jeunesse difficile, ceux qui ont des difficultés financières persistantes et ceux qui ont eu un « coup dur » au cours de la dernière année. Ici encore, difficultés financières et coups durs peuvent résulter d’un manque de prévoyance, plutôt que l’inverse. Toutefois, la relation inverse est bien documentée. En effet, la précarité raccourcit l’horizon temporel, au point que l’incapacité à faire des projets de long terme a pu apparaître comme un trait distinctif d’une « culture de la pauvreté » (Halbwachs [1913] ; Lewis [1969]). Plus spécifiquement, les économistes ont suggéré que les toxicomanes ont une forte préférence pour le présent parce que leur espérance de vie serait trop faible et les risques de morbidité, de mortalité et d’emprisonnement seraient trop grands pour qu’ils se préoccupent de leur avenir (Bretteville-Jensen [1999]).
Prudence, prévoyance et cycle de vie
25 Le tableau 1 montre qu’avec l’âge les individus deviennent de moins en moins aventureux. La retraite contribue sans doute à cette évolution, de même que les séparations et le décès des conjoints. En effet, une fois contrôlé l’effet de l’âge, la vie en couple n’est pas un facteur significatif dans la première régression du tableau 1, mais il faut préciser que l’âge et la vie en couple sont étroitement liés : entre 51 et 60 ans, 64,4 % des enquêtés vivent encore en couple, cette proportion chutant à 44,5 % au-delà. Les questions portant sur l’évolution de l’attitude à l’égard du risque au cours de la vie fournissent ici des données complémentaires. Parmi les enquêtés, 49,5 % déclarent que leur attitude n’a pas profondément changé au cours de leur existence, 6,6 % estiment être devenus plus aventureux, et 43,9 % plus prudents. Cette prudence accrue est d’abord motivée par des raisons familiales (depuis que l’enquêté est marié, qu’il a des enfants et doit préparer leur avenir), suivies des « coups durs » (plus prudent suite à une séparation, au décès du conjoint, à des soucis professionnels ou de santé), de la maturité (plus prudent avec l’âge, l’expérience…) et du besoin ressenti de préparer sa retraite. On voit ici que la question de l’avenir est liée à l’attitude à l’égard du risque, la prudence et la prévoyance allant de pair, ce qui éclaire la corrélation négative observée entre les deux scores constitutifs des axes de la figure 1. Curieusement, les rares enquêtés qui jugent être devenus plus aventureux évoquent des motifs similaires, et ce sont plus souvent des femmes : celles-ci seraient plus aventureuses parce qu’elles ont pris de l’assurance, ou calculeraient mieux les risques, depuis qu’elles ont des enfants, depuis leur divorce ou le décès du conjoint… Cela suggère une répartition des rôles au sein du ménage, l’homme étant censé être plus aventureux et la femme plus prudente, de sorte que, lorsque les aléas de la vie bousculent ces rôles, la femme « s’émanciperait » en assumant une attitude plus aventureuse.
26 Les enquêtés devaient aussi se comparer à leur conjoint éventuel. Parmi les hommes qui ont une conjointe, 38,2 % la situent à peu près au même niveau qu’eux-mêmes en termes d’attitude à l’égard du risque, 16,9 % la jugent plus aventureuse et 35,2 % plus prudente, ces trois proportions valant respectivement 28,7 %, 32,9 % et 25,1 % parmi les femmes qui ont un conjoint. Les deux sexes sont donc fréquemment d’accord pour souligner la prudence des femmes et le caractère aventureux des hommes, ce qui renvoie encore à des stéréotypes sociaux et à des rôles sexuellement différenciés. La forte proportion d’enquêtés situant leur conjoint au même niveau qu’eux-mêmes peut résulter de l’homogamie : l’attitude à l’égard du risque est, pour une part, héritée des origines sociales ; or, comme la flèche de Cupidon ne tombe jamais très loin, le choix du conjoint se fait plutôt dans le même milieu social, ce qui accroît les chances de partager une même propension à la prudence ou à l’aventure. Cette forte proportion peut aussi résulter d’un processus d’ajustement, masculin en l’occurrence : pour les hommes, vivre en couple est significativement associé à une plus grande prudence en matière de consommation et de bien-être de la famille et de l’entourage, tandis que parmi les femmes la mise en couple ne modifie pas les scores de prudence[1][1] Cet ajustement serait souvent partiel, puisque dans les...
suite.
27 Concernant l’attitude à l’égard de l’avenir, 55,1 % des enquêtés estiment qu’ils n’ont pas changé au cours de leur existence, 4,3 % seraient devenus plus insouciants et 40,6 % plus prévoyants. Ici aussi, une plus grande prévoyance est motivée par des obligations familiales, des expériences douloureuses ou simplement par une plus grande maturité acquise avec les années. Les rares enquêtés qui estiment être devenus plus insouciants expliquent que leur avenir est déjà assuré, qu’ils n’ont plus de conjoint dont ils ont à se préoccuper, ou qu’ils ont laissé aux enfants « ce qu’il faut », ou encore que, vu leur âge, il n’est plus temps de faire des projets. Pour les deux sexes, 39,0 % des enquêtés jugent partager avec leur conjoint une attitude similaire à l’égard de l’avenir, les hommes comme les femmes estimant que leur conjoint est plus prudent qu’eux-mêmes, plus souvent que l’inverse. Par ailleurs, comme pour l’attitude à l’égard du risque, la vie en couple est associée à une plus grande prévoyance chez les hommes, pas chez les femmes.
28 Outre l’origine sociale et les conditions de vie passées et présentes, l’avancée dans le cycle de vie, et en particulier les modifications de la structure du ménage qui en découlent (mise en couple, enfants…), semble donc jouer un rôle central dans l’évolution des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir. En particulier, la mise en couple et la maternité pourraient accroître l’aversion à l’égard du risque et/ou diminuer la préférence pour le présent[1][1] Les économistes ont déjà observé que le statut marital...
suite.
Superstitions et culture du risque
Croyances en la chance, au destin, et attitudes à l’égard du risque et de l’avenir
29 Au total, 46,0 % des enquêtés estiment qu’ils font partie de ceux qui ont de la chance, 24,6 % jugent plutôt que dans la vie ils ne sont pas vernis, 20,7 % se positionnent de façon plus nuancée entre ces deux propositions, tandis que 8,7 % rejettent la question posée parce qu’ils ne croient pas en la chance, ni en la malchance. Dans le plan croisant les attitudes à l’égard du risque et de l’avenir, les « pas vernis » s’avèrent plus prudents et plus prévoyants que les « chanceux », ces derniers étant à la fois moins aventureux et moins prévoyants que ceux pour lesquels la chance n’existe pas, opinion qui semble davantage conforme à la culture du risque, et qui se projette effectivement dans le quadrant nord-est (cf. fig. 2).
30 Concernant le destin, 15,6 % des enquêtés pensent que tout est écrit, 33,0 % qu’on ne maîtrise qu’une petite partie de sa vie, 39,7 % que chacun tient son avenir entre ses mains (11,7 % ne choisissant aucune de ces propositions). Si les fatalistes (tout est écrit) sont à la fois plus prudents et plus prévoyants, ceux qui jugent que chacun tient son destin entre ses mains sont situés non à proximité de ceux qui ne croient pas en la chance (comme on aurait pu s’y attendre, puisque ces deux croyances sont a priori conformes à la culture du risque), mais tout à côté des « chanceux ». Ces deux opinions sont statistiquement liées, et au total 20,5 % des enquêtés estiment à la fois qu’ils maîtrisent leur destin et qu’ils ont de la chance.
31 La conjugaison de ces deux croyances peut sembler contradictoire. Veblen considérait que croire en la chance était un archaïsme, une disposition animiste et fataliste courante dans les classes populaires, teintée de fatalisme. Toutefois, il soulignait aussi que certains croient en leur chance et n’hésitent pas à la provoquer, en pensant même que le fait « d’y croire » augmente les chances de succès (Veblen [1970], p. 182). Les uns croient donc en la chance et se résignent aux aléas du sort, tandis que les autres croient en leur chance, considérée comme un talent, une ressource, qu’il est possible de mobiliser pour infléchir le destin.
32 Une régression logistique montre que ces individus qui se disent à la fois maîtres de leur destin et chanceux sont plus souvent des hommes, des personnes détentrices du bac ou d’un diplôme plus élevé, et qui ne connaissent pas de difficultés financières persistantes (tableau 2). En outre, cette croyance conjuguée en la maîtrise du destin et en la chance s’avère plus fréquente parmi ceux qui vivent en couple, et plus rare parmi ceux qui ont des enfants dans le ménage ou qui sont plus âgés. On notera que ni le niveau de revenu, ni la profession de l’enquêté, ni celle de son père, ni l’interaction entre ces deux professions (introduite dans le modèle pour tester l’effet éventuel d’une mobilité sociale ascendante) n’ont ici d’incidence significative. Au total, ce profil apparaît donc relativement peu différencié.
Tableau 2 - Déterminants des croyances conjuguées en la chance et au destin : ceux qui se croient nés sous une bonne étoile (régression logistique)
| (N = 1 163 ; Insee, 1997) | |
| Estime avoir souvent de la chance dans la vie, et juge que chacun tient son destin entre ses mains | |
| Odds ratio (significativité) | |
| Homme | 1,31 (0,072) |
| Âge (en années) | 0,98 (0,005) |
| Présence d’enfant(s) dans le ménage | 0,65 (0,013) |
| Vit en couple | 1,34 (0,081) |
| Difficultés financières persistantes | 0,65 (0,048) |
| Niveau de diplôme | |
| – ≥ bac (réf. : < bac) | 1,32 (0,079) |
Variables candidates non sélectionnées : âge au carré, profession de l’enquêté, profession du père, interaction entre les professions de l’enquêté et du père (indicateur de mobilité sociale), niveau de revenus par unité de consommation, nombre d’enfants dans le ménage, coup dur récent, jeunesse difficile.
Voyance et culture du risque
33 Au total, lorsqu’ils ont une décision importante prendre, 4,6 % des enquêtés déclarent consulter une voyante ou un marabout. La figure 2 montre que ceux qui font appel à une voyante ou un marabout sont caractérisés à la fois par leur esprit aventureux et leur prévoyance : ils sont donc pleinement en phase avec la culture du risque analysée par Giddens. Ce point est confirmé par une régression logistique : toutes choses égales par ailleurs, une attitude plus aventureuse à l’égard du risque et une attitude plus prévoyante à l’égard de l’avenir augmentent significativement les chances de recourir à la voyance face à une décision importante (tableau 3). Ce recours s’avère aussi plus fréquent chez les femmes, les plus jeunes, les moins diplômés, ainsi que les enquêtés dont le père était entrepreneur ou exerçait une profession libérale. Par ailleurs, ce modèle comprend aussi une variable qui croise en quatre modalités les attitudes à l’égard du destin et de la chance : seuls se distinguent les enquêtés qui pensent tenir leur destin entre leur main mais ne croient pas en la chance, avec une moindre propension à utiliser les services d’une voyante.
Tableau 3 - Facteurs associés au recours à la voyance (régression logistique)
| (N = 1 163 ; Insee, 1997) | |
| Consulte parfois une voyante ou un marabout avant de prendre une décision importante | |
| Odds ratio (significativité) | |
| Homme | 0,23 (< 10‒ 3) |
| Âge (en années) | 0,97 (0,004) |
| Profession du père | |
| – profession libérale, entrepreneur | 3,53 (0,020) |
| – enseignant, cadre (réf. : agriculteur, artisan, commerçant, employé, ouvrier, inactif, père inconnu ou absent) | 0,32 (0,101) |
| Niveau de diplôme | |
| – bac | 0,61 (0,326) |
| –> bac (réf. : < bac) | 0,25 (0,004) |
| Attitude à l’égard du risque (prudent / aventureux) | 1,23 (0,023) |
| Attitude à l’égard de l’avenir (insouciant / prévoyant) | 1,14 (0,038) |
| Pas maître de son destin, chanceux | 1,08 (0,811) |
| Chacun tient son destin entre ses mains, pas plus chanceux que les autres | 0,12 (0,003) |
| Chacun tient son destin entre ses mains, chanceux (réf. : pas maître de son destin, pas plus chanceux que les autres) | 0,48 (0,119) |
Variables candidates non sélectionnées : âge au carré, profession de l’enquêté, niveau de revenus par unité de consommation, nombre d’enfants dans le ménage, vie en couple, difficultés financières persistantes, coup dur récent, jeunesse difficile.
34 Contrairement à ce que pourrait laisser supposer une interprétation restrictive de la culture du risque contemporaine, confinant celle-ci au strict exercice d’une rationalité instrumentale en univers incertain, le fait de croire que l’on détient son destin entre ses mains n’empêche donc pas de croire en sa bonne étoile, et de même adopter une attitude aventureuse à l’égard du risque et prévoyante à l’égard de l’avenir prédispose plutôt au recours à la voyance lorsqu’une décision importante doit être prise.
Prises de risque délibérées et culture du risque
Conduite automobile et culture du risque
35 Parmi les enquêtés qui pratiquent la conduite automobile (85 % de l’échantillon), 24,9 % avouent souvent dépasser la vitesse autorisée (et 48,9 % parfois) sur une route où il n’y a pas de contrôle. La modélisation réalisée montre que les excès de vitesse sont plus fréquents parmi les jeunes hommes socialement bien intégrés, c’est-à-dire vivant en couple avec des revenus par unité de consommation importants (tableau 4). L’origine sociale (père entrepreneur ou profession libérale) constitue aussi un facteur significatif du dépassement de la vitesse autorisée, de même qu’une attitude aventureuse à l’égard du risque. En outre, le modèle estimé montre que la valorisation du risque dans la sphère professionnelle est corrélée aux excès de vitesse : toutes choses égales par ailleurs, ceux qui cherchent à avoir beaucoup de responsabilités dans leur métier, ou qui au cours de leur vie professionnelle ont pris des risques par leurs jugements et leurs comportements dans l’entreprise, ont davantage tendance, lorsqu’ils sont au volant, à s’affranchir des limitations de vitesse[1][1] Par ailleurs, les prises de risque au volant peuvent aussi...
suite.
Tableau 4 - Facteurs associés aux excès de vitesse (régression logistique)
| (N = 985 ; Insee, 1997) | |
| En voiture, sur une route où il n’y a pas de contrôle, dépasse souvent la vitesse autorisée. | |
| Odds ratio (significativité) | |
| Homme | 1,59 (0,005) |
| Âge (en années) | 0,98 (< 10‒ 3) |
| Revenus annuels par unité de consommation (unité : 1 525 €) | 1,03 (0,004) |
| Vit en couple | 1,47 (0,026) |
| Profession du père | |
| – profession libérale, entrepreneur | 1,89 (0,062) |
| – enseignant, cadre (réf. : agriculteur, artisan, commerçant, employé, ouvrier, inactif, père inconnu ou absent) | 1,33 (0,144) |
| Attitude à l’égard du risque (prudent / aventureux) | 1,11 (0,030) |
| Dans un métier, cherche à avoir beaucoup de responsabilités | 1,34 (0,069) |
| Au cours de sa vie professionnelle, a pris des risques par ses jugements et ses comportements dans l’entreprise. | 1,51 (0,014) |
Variables candidates non sélectionnées : âge au carré, profession de l’enquêté, niveau de diplôme, nombre d’enfants dans le ménage, difficultés financières persistantes, coup dur récent, jeunesse difficile, attitude à l’égard de l’avenir.
« Sports risqués » et exposition au risque dans la sphère professionnelle
36 Dans l’échantillon, 36,6 % des enquêtés ont déjà pratiqué au moins un sport risqué, et 14,9 % en ont déjà pratiqué plusieurs. En outre, parmi ceux qui en ont déjà pratiqué au moins un, 38,0 % ont déjà eu l’impression après coup d’avoir pris des risques inconsidérés, tandis que 70,7 % estiment qu’ils sont « du genre à prendre toutes les précautions pour réduire le risque au maximum ». La pratique d’un sport risqué est plus fréquente parmi les hommes, les plus diplômés, ceux dont le père était enseignant ou cadre, mais devient moins fréquente avec l’âge, ainsi que parmi les enquêtés qui vivent avec des enfants ou dont le ménage connaît des difficultés financières persistantes (tableau 5). Cette caractérisation rejoint une étude antérieure qui montrait que les sports extrêmes sont principalement pratiqués par des hommes, jeunes trentenaires, disposant d’une certaine aisance matérielle et sans enfant (Peretti-Watel [2003c]).
Tableau 5 - Facteurs associés à la pratique d’un sport risqué, et à la prise de précautions lors de cette pratique (régressions logistiques)
| (N = 1 163 ; Insee, 1997) | ||
| Pratique d’un sport risqué | Prend toutes les précautions pour réduire le risque. | |
| 23" class = "pointille">Odds ratio (significativité) | ||
| Homme | 2,02 (< 10‒ 3) | 1,88 (0,006) |
| Âge au carré | 0,99 (< 10‒ 3) | ‒ |
| Niveau de diplôme | ||
| – bac | 1,88 (0,009) | ‒ |
| –> bac (réf. : < bac) | 1,59 (0,007) | ‒ |
| Difficultés financières persistantes | 0,72 (0,094) | ‒ |
| Présence d’enfant(s) dans le ménage | 0,73 (0,033) | ‒ |
| Profession du père | ||
| – profession libérale, entrepreneur | 1,41 (0,291) | ‒ |
| – enseignant, cadre (réf. : agriculteur, artisan, commerçant, employé, ouvrier, inactif, père inconnu ou absent) | 1,62 (0,011) | ‒ |
| Attitude à l’égard du risque (prudent / aventureux) | 1,24 (< 10‒ 3) | 0,87 (0,042) |
| Attitude à l’égard de l’avenir (insouciant / prévoyant) | ‒ | 1,12 (0,028) |
| Dans un métier, cherche l’aventure, le risque, la nouveauté. | 1,78 (0,001) | ‒ |
| Au cours de sa vie professionnelle, a pris des risques par ses jugements et ses comportements dans l’entreprise. | 1,53 (0,005) | ‒ |
| Exerce ou a exercé un métier comportant des risques** | ||
| – risque d’accident corporel | 1,35 (0,089) | ‒ |
| – risques « non-corporels » | 0,98 (0,951) | ‒ |
| – exposition à la violence (métier réputé « à risque ») | 0,99 (0,977) | ‒ |
| – exposition à la violence (autre métier) (réf. : pas de risques dans le métier exercé) | 2,74 (0,004) | ‒ |
| Exerce ou a exercé un métier comportant des risques**, mais ne recherche pas le risque, l’aventure ou la nouveauté dans son métier. | ‒ | 1,62 (0,051) |
Variables candidates sélectionnées dans aucun modèle : âge, profession de l’enquêté, vie en couple, nombre d’enfants dans le ménage, revenus annuels par unité de consommation, coup dur récent, jeunesse difficile.
* : parmi ceux qui ont déjà pratiqué un sport risqué (n=426).
** : en dehors de la perte de l’emploi.
37 Si les pratiquants d’un sport risqué sont plus aventureux que la moyenne, cherchent davantage l’aventure, le risque, la nouveauté dans leur métier, et ont pris des risques au cours de leur vie professionnelle, cette pratique est aussi plus fréquente parmi les enquêtés qui, dans leur profession, sont exposés à un risque d’accident corporel (soit 21,1 % de l’échantillon), et plus encore parmi ceux qui sont exposés à la violence sans pour autant exercer un métier reconnu comme risqué (3,9 % des enquêtés : enseignants qui se sentent menacés par les élèves, commerçants ou employés qui craignent les braquages…). Dans ce dernier cas, le risque professionnel est sans doute vécu comme un « risque subi », source d’anxiété et d’insatisfaction à l’égard de son travail, en écho à la théorie proposée par Lyng.
38 Enfin, parmi les pratiquants d’un sport risqué, le fait de prendre toutes les précautions pour réduire le risque au maximum, attitude qui correspond bien à l’edgeworker tel que le décrit Lyng, s’avère un comportement plus masculin, associé à des attitudes plus prévoyante à l’égard de l’avenir et plus prudente à l’égard du risque (sachant que dans l’ensemble les pratiquants d’un sport risqué sont plus aventureux que la moyenne). Ces précautions sont aussi plus fréquentes parmi les enquêtés qui exercent ou ont exercé un métier comportant des risques bien qu’ils n’y recherchent pas le risque, l’aventure ou la nouveauté.
39 Au final, la perspective proposée en croisant les analyses de Giddens et Lyng, qui interprète la pratique des sports risqués comme une tentative de se conformer à la culture du risque, en particulier parmi les individus qui se sentent exposés à des risques qu’ils ne maîtrisent pas dans la sphère professionnelle, trouve donc un certain écho empirique.
Remarques conclusives
La culture du risque : une disposition à agir inédite ou une norme ancrée dans le passée ?
40 Si la culture du risque est censée représenter un aspect fondamental de la modernité, force est de constater que certains segments de la société sont moins modernes que d’autres. En effet, si l’on analyse l’adhésion à cette culture en distinguant les attitudes à l’égard du risque et de l’avenir, seul un petit nombre de marqueurs sociaux sont associés à la fois à une plus grande prévoyance et à un caractère plus aventureux que la moyenne. En outre, ces deux attitudes ne vont pas de pair : elles sont corrélées négativement, et ne partagent pas les mêmes déterminants, même si globalement ces derniers marquent plutôt, dans les deux cas, l’appartenance aux strates supérieures de la hiérarchie sociale. Ces résultats ne remettent pas en cause la cohérence logique du concept de culture du risque, mais soulignent tout de même la difficulté que peuvent avoir les individus à s’y conformer. La culture du risque serait donc un objet pour la sociologie des normes, et non une disposition individuelle largement répandue et qui serait propre à fonder une sociologie de l’action.
41 En outre, cette culture du risque, présentée par Giddens comme constitutive d’une posture tout entière tournée vers la colonisation du futur, s’avère tout de même doublement ancrée dans le passé. D’abord, parce qu’elle est pour une part héritée (puisque la profession du père est un facteur significatif dans la plupart des modèles), ce qui nous rappelle que cette culture renvoie à des attitudes déjà décrites dans les années 1960 (tel l’activisme instrumental). Ensuite, parce qu’elle va de pair avec des croyances plus anciennes, puisque ses adeptes croient souvent à leur bonne étoile, et n’hésitent pas à recourir à la voyance.
Dynamique des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir et stabilité des préférences
42 Nos résultats montrent la diversité des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir, considérées ici comme les deux dimensions cardinales de la culture du risque contemporaine. Leur genèse est sans doute complexe, et nécessiterait une analyse plus approfondie explorant les interactions entre facteurs explicatifs, dans la mesure où ces attitudes peuvent, par exemple, être acquises au cours d’un processus de socialisation sexuellement différencié, ou évoluer d’une génération à l’autre. Il apparaît déjà que les attitudes à l’égard du risque et de l’avenir sont pour une part héritées. Il semble aussi que ces attitudes ne sont pas acquises une fois pour toutes, mais au contraire évoluent au cours du cycle de vie, les modifications de la structure du ménage jouant probablement un rôle primordial pour impulser ces évolutions.
43 Si les économistes reconnaissent que les attitudes à l’égard du risque et de l’avenir sont variables d’un individu à l’autre, en revanche leur cadre théorique de référence suppose que, pour un individu donné, ces attitudes sont stables. En effet, l’homo oeconomicus étant défini par ses préférences, y compris face au risque et à l’avenir, le fait de supposer celles-ci inconstantes revient à saper l’intégrité conceptuelle de l’agent économique. À ce titre, il est révélateur que les travaux qui tentent d’appréhender cette inconstance emploient souvent la notion de multiple selves : au cours du cycle de vie, plusieurs agents économiques définis par des préférences distinctes se succéderaient en quelque sorte dans le même corps, chacun héritant des conséquences des choix des agents antérieurs, et tentant de prédéterminer les choix des agents à venir. La théorie de l’endogénéisation des préférences temporelles proposée par Becker et Mulligan [1997] est également révélatrice à cet égard. Ainsi, là où les sociologues pourraient par exemple supposer que les circonstances de la vie infléchissent les préférences temporelles des individus, Becker et Mulligan vont plus loin en postulant que c’est l’individu qui décide lui-même d’infléchir ses préférences temporelles, en cultivant sa capacité à imaginer l’avenir, pour moins s’attacher au présent[1][1] Comme l’a remarqué un relecteur anonyme, ni la détermination...
suite. Cette hypothèse modifie le statut de l’attitude à l’égard de l’avenir, qui n’est plus considérée comme une préférence intrinsèque de l’individu, mais comme le résultat d’un investissement, ce qui permet de préserver l’hypothèse de stabilité des préférences de l’homo oeconomicus.
44 Par ailleurs, concernant l’aversion à l’égard du risque, dans le modèle économiste elle est stable non seulement dans le temps, mais aussi du point de vue des différents domaines dans lesquels l’individu prend des décisions et agit : un individu prudent le serait aussi bien dans ses comportements de consommation que dans son activité professionnelle, ou dans sa vie affective. Nos résultats étayent cette hypothèse, puisque l’attitude à l’égard du risque, telle qu’elle a été opérationnalisée ici, semble essentiellement unidimensionnelle. Toutefois, certains travaux sociologiques, dont la pertinence empirique ne pouvait être testée ici, soulignent au contraire que, selon ses valeurs et l’organisation sociale dans laquelle il est intégré, un individu aura un « portefeuille de risques » spécifique, et fera donc preuve d’une aversion au risque variable selon le risque considéré (Douglas et Wildavsky [1983]).
45 Enfin, le poids que joue la famille dans la dynamique des attitudes à l’égard du risque et de l’avenir ouvre d’autres pistes pour conceptualiser cette dynamique. D’abord, ce poids peut être envisagé du point de vue de la rationalité limitée : pour Herbert Simon, les décisions individuelles sont contraintes par leur contexte organisationnel. Or la famille constitue bien une organisation, avec des buts, des rôles, des obligations mutuelles. Dans une optique plus formalisée, certains économistes de la santé ont proposé des modèles qui présentent la famille comme une unité économique distincte, au sein de laquelle l’utilité d’un individu dépend de sa propre santé mais aussi de celle des autres (de sorte que, même sans préférences altruistes, un individu peut être incité à investir dans la santé des autres), et au sein de laquelle les conjoints doivent négocier si leurs préférences diffèrent (Jacobson [2000] ; Bolin et al. [2001]). Ajoutons toutefois que la dimension culturelle garde ici son importance. Ainsi des travaux comparatifs récents suggèrent que le mariage entre un fumeur et une non-fumeuse est un facteur incitatif de l’arrêt pour le fumeur aux États-Unis, mais un facteur incitatif de l’initiation pour la non-fumeuse en Russie (Kenkel et al. [2002b]).
Les paradoxes induits par les tentatives de conformité à la culture du risque
46 Nos résultats soulignent aussi la persistance de croyances et de pratiques « superstitieuses », y compris parmi ceux qui adhèrent à la culture du risque. De même, ces derniers ont tendance à s’exposer au danger de façon déraisonnable, au volant de leur voiture ou lors de la pratique d’un sport extrême. Ces attitudes et ces pratiques semblent peu conformes à la rationalité instrumentale de l’homo oeconomicus et trouvent peu d’écho dans la littérature économique. Par exemple, les économistes supposent souvent que les individus qui sont soumis à un risque qu’ils ne peuvent éviter[1][1] Un background risk, aléa d’espérance nulle qui vient...
suite vont avoir tendance à se montrer plus averses aux risques qu’ils peuvent choisir de prendre (Gollier et Pratt [1996]). Pourtant, il semble qu’au contraire certains s’exposent délibérément à des risques pendant leurs loisirs pour restaurer un sentiment de maîtrise mis à mal par les dangers vécus comme subis au quotidien : la prise de risque constituerait ainsi le remède à l’exposition aux périls.
47 Le point de vue sociologique apporte ici un éclairage spécifique : parce que la culture du risque ne constitue pas la nature profonde de l’individu, mais agit comme une norme à laquelle celui-ci est sommé de se conformer, elle suscite des tensions (d’autant que les attitudes à l’égard du risque et de l’avenir n’ont pas les mêmes déterminants, et sont corrélées négativement). Et, paradoxalement, c’est justement pour respecter cette norme, pour restaurer un sentiment d’emprise sur son propre destin et se vivre comme l’entrepreneur de son existence, que l’individu est amené à adhérer à des croyances ou à se livrer à des pratiques en apparence incompatibles avec le type idéal de l’homo oeconomicus.
48 Plus généralement, les économistes ne prennent pas en compte les satisfactions d’ordre psychologique ou social qu’un individu peut retirer d’une prise de risque délibérée, indépendamment des conséquences matérielles de celle-ci[2][2] Ou du moins le font très rarement (cf. , par exemple, Akerloff...
suite. Toutefois, il ne semble pas qu’il y ait là d’impossibilité de principe : dans la mesure où certains psychologues soulignent que les croyances en sa chance et en un contrôle personnel sur les événements améliorent le bien-être physique et psychologique mais rendent aussi les individus plus persévérants, voire plus créatifs et plus productifs (Taylor et Brown [1988] ; Scwharzer [1994]), les activités qui développent et entretiennent ces croyances pourraient très bien être considérées comme des investissements produisant un capital humain (l’adhésion à la culture du risque) mobilisé ensuite dans d’autres activités productives.
49 En conclusion, l’hypothèse d’une « culture du risque », caractérisant les sociétés contemporaines et érigeant l’homo oeconomicus comme figure idéal-typique, rencontre un certain écho dans l’enquête exploitée ici. Toutefois, l’examen empirique de cette « culture du risque » en révèle la fragilité : cette culture n’est pas exempte de contradictions, elle rencontre des résistances et suscite des effets paradoxaux. Tout compte fait, ce sont peut-être ces points de fragilité, davantage que la référence centrale à l’homo oeconomicus, qui en disent le plus long sur les transformations que connaît aujourd’hui la société dans laquelle nous vivons.
Bibliographie
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Notes
[ * ] Institut national de la santé et de la recherche médicale, Unité 379 et Observatoire régional de la santé Provence-Alpes-Côte d’Azur. 
[1] La notion de « culture du risque » ne renvoie donc ni à une approche comparative de l’inscription du risque dans différentes cultures, ni à la simple valorisation de la prise de risque délibérée, mais bien à un mode d’appréhension du monde associé à une volonté d’anticipation, dont le type idéal serait l’actuaire, et qui constituerait aujourd’hui une nouvelle norme, un nouvel impératif moral, même si ses prémisses peuvent déjà être décelés dans la valorisation de la prévoyance au xixe siècle (Ewald [1986]). Cet impératif est illustré par la publicité d’une banque française qui invite les jeunes parents à anticiper le coût des études supérieures de leur nouveau-né : d’ici dix-huit ans, celui-ci entrera à l’université, pour une durée et un coût annuel moyens prévisibles à partir des données Insee disponibles, ce qui représente un coût qu’il serait plus sage de prévoir en investissant dès sa naissance dans un placement financier spécifique. 
[2] C’est-à-dire choisissant les moyens optimaux pour parvenir aux fins qu’il s’est fixé. 
[1] 
[2] Ainsi, l’horoscope ne présente plus les prédictions d’un mage révélant un avenir déjà écrit, il propose les conseils d’un expert pour un lecteur autonome qui a des décisions importantes à prendre (Peretti-Watel [2003b]). 
[1] L’activisme instrumental désigne donc la propension à valoriser l’action plutôt que la contemplation, à refuser tout fatalisme, et à penser que l’on peut se rendre maître de son environnement, de son existence, à condition d’utiliser les moyens appropriés aux fins visées. 
[2] Par exemple, les sportifs sont socialisés dans un univers qui valorise la prise de risque, la vitesse, la compétition, l’agressivité, la capacité à relever des défis, valeurs aisément transférables mais dangereuses et déviantes dans le domaine de la circulation routière. 
[3] La culture du risque s’oppose donc ici nettement à la culture de la règle. 
[4] Lyng rejoint ici Giddens, qui souligne que la prolifération des savoirs experts et des outils technologiques facilite notre existence mais nous déqualifie, en nous privant de la maîtrise de notre environnement. Comme l’a fort justement remarqué un relecteur anonyme, ces thèmes sont déjà présents dans d’autres ouvrages plus anciens (tels Némésis médicale d’Ivan Illich, ou La trahison de l’opulence de Jean-Pierre Dupuy). 
[1] D’ailleurs, les edgeworkers décrits par Lyng prennent des risques parfois insensés, mais ne jouent pas à la roulette russe, car ils refusent de s’en remettre au hasard ou au destin. 
[1] Avec sur le premier axe un effet taille drainant la moitié de l’inertie totale. 
[1] D’ailleurs, dans la théorie culturaliste du risque, le type individualiste, caractérisé par son goût du risque et son esprit d’entreprise, se distingue aussi par son horizon temporel court (Douglas et Wildavsky [1983]). 
[1] Cet ajustement serait souvent partiel, puisque dans les couples l’homme est fréquemment jugé moins prudent que la femme, témoignant d’une répartition des rôles sexuellement différenciée au sein du couple. 
[1] Les économistes ont déjà observé que le statut marital et la maternité avaient une incidence significative sur l’arrêt du tabagisme (Yen et Jones [1996] ; Kenkel et al. [2002a]). 
[1] Par ailleurs, les prises de risque au volant peuvent aussi procéder d’un rapport à la règle socialement différencié, certaines élites considérant que les règles sont faites pour les gens ordinaires. 
[1] Comme l’a remarqué un relecteur anonyme, ni la détermination externe (par les circonstances de la vie), ni la détermination interne (entièrement décidée par l’individu) des préférences temporelles ne permettent d’envisager un sujet actif et responsable de ses choix : l’autonomie du sujet nécessite d’intégrer les interactions avec un milieu. 
[1] Un background risk, aléa d’espérance nulle qui vient se greffer sur leur revenu. 
[2] Ou du moins le font très rarement (cf., par exemple, Akerloff et Dickens [1982]). 
Résumé
La notion de « culture du risque » développée par Giddens permet de rapprocher les perspectives sociologique et économique, car elle suppose que le type idéal de l’homo oeconomicus est devenu la nouvelle norme à laquelle chacun est tenu de se conformer. Or une nouvelle norme rencontre généralement des résistances, doit composer avec des normes antérieures, et peut être détournée. À partir d’une enquête transversale réalisée par l’Insee, cet article montre que la culture du risque imprègne de façon très inégale les différents segments de la société française. En outre, ceux qui adhèrent à la culture du risque et se rapprochent donc le plus de l’homo oeconomicus sont plus superstitieux et se livrent plus souvent à des prises de risque au volant et durant leurs loisirs. Ces résultats apparemment paradoxaux s’éclairent si l’on considère les tensions normatives qui résultent de la difficulté à se conformer à la culture du risque.
Abstract
The concept of “risk culture” coined by Giddens offers an opportunity for communication of ideas between sociology and economics, because it assumes that today everyone is requested to behave as a “homo oeconomicus”. But in general a new norm encounters resistance, it has to compromise with previous norms, and it can be distorted. Thanks to data from a cross-sectional survey conducted by the French Institute for Statistics and Economic Studies, this article shows that the spread of risk culture is far from homogeneous in French society. Moreover, people who conform to risk culture (and are then closer to the “homo oeconomicus” model) are more superstitious and more prone to engage in risky behaviours when driving or during their leisure time. Normative tensions due to difficulty to conform to risk culture could explain these apparently paradoxical results.
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- La culture du risque et ses paradoxes
- Matériel et méthodes
- Les marqueurs sociaux de la culture du risque
- Superstitions et culture du risque
- Prises de risque délibérées et culture du risque
- Remarques conclusives
POUR CITER CET ARTICLE
Patrick Peretti-Watel « La culture du risque, ses marqueurs sociaux et ses paradoxes », Revue économique 2/2005 (Vol. 56), p. 371-392.
URL : www.cairn.info/revue-economique-2005-2-page-371.htm.
DOI : 10.3917/reco.562.0371.








