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S'inscrire Alertes e-mail - Revue économique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezTravailleurs maghrébins et portugais en France
Le poids de l’origineAuteurManon Dos Santos[*][*] oep-Université de Marne-la-Vallée et crest-insee. Courriel :...
suite du même auteur
Introduction
En 2002, près de 7,8 % des résidents français de plus de 15 ans sont immigrés[1][1] Source : Enquête « Emploi » 2002, insee. ...
suite, soit près de 4,1 millions de personnes. Les ressortissants d’origine maghrébine représentent 22,7 % de cette population, contre 14,5 % pour les ressortissants portugais, ces communautés étant les deux origines étrangères les plus représentées. Force est néanmoins de constater que ces deux communautés possèdent des spécificités marquées, notamment au regard de la situation de leurs membres sur le marché du travail.
2 En effet, les ressortissants étrangers présentent des différences notables au regard de leur taux d’activité, de chômage, de leur secteur d’activité et de leur rémunération. Ainsi, alors que 8,3 % des travailleurs français sont au chômage, le chômage ne touche que 6,7 % des Portugais mais plus de 28,5 % des Maghrébins. En outre, si 9,2 % des salariés français travaillent dans la construction et 13 % de salariées françaises dans les services aux entreprises et aux particuliers, ces taux avoisinent respectivement 21,2 % et 44,8 % chez les Maghrébins pour atteindre 47,8 % et 49,3 % chez les Portugais. Enfin, si les salariés portugais ont des rémunérations inférieures de 11 % à celles des autochtones, cet écart atteint plus de 20 % pour les salariés maghrébins.
3 Pourquoi la propension au chômage des Maghrébins est-elle plus de quatre fois supérieure à celle des Portugais ? Pourquoi ces deux populations, et plus particulièrement la population portugaise, se concentrent-elles dans les secteurs de la construction et des services domestiques ? Pourquoi les salariés maghrébins gagnent-ils en moyenne 10 % de moins que leurs homologues portugais ? Apporter des éléments de réponse à ces questions est l’objet de cette contribution.
4 Deux inférences pourraient a priori expliquer ces spécificités communautaires. En premier lieu, ces faits stylisés pourraient s’expliquer par des différences ayant trait aux caractéristiques productives de ces groupes démographiques. Les travailleurs portugais se distingueraient des travailleurs maghrébins par des caractéristiques qui favoriseraient leur productivité, leur employabilité et leur concentration sectorielle. En second lieu, les travailleurs maghrébins pourraient être victimes de discrimination à l’embauche et (ou) de discrimination salariale. À productivité identique, leurs opportunités d’emploi pourraient être moindres et leur rémunération plus faible.
5 Évaluer la contribution relative de ces deux assertions est un enjeu majeur pour qui voudrait mettre en place des mesures efficaces permettant de réduire les inégalités observées. Cette évaluation nécessite toutefois d’estimer la productivité individuelle, démarche qui soulève de nombreux problèmes statistiques dont certains sont spécifiques à l’étude des populations immigrées.
6 En premier lieu, la productivité individuelle est usuellement approximée par un ensemble de caractéristiques observables telles que le niveau de qualification, l’expérience professionnelle, le secteur d’activité et la taille de l’entreprise. Or les statistiques utilisées pour apprécier la qualification et l’expérience ne sont généralement pas pertinentes pour l’étude des travailleurs immigrés. En effet, d’un côté, il convient de s’interroger sur la question à laquelle répond un travailleur immigré, qui a fait tout ou une partie de sa scolarité à l’étranger, lorsqu’on lui demande son niveau de qualification. Répond-il en utilisant une échelle de conversion qui lui est propre entre les diplômes délivrés dans son pays natal et d’accueil ? Évalue-t-il lui-même le diplôme qu’il aurait pu obtenir, étant donné les compétences qu’il se prête ? D’un autre côté, peut-on assimiler les compétences et l’expérience acquises dans les pays d’origine et dans le pays d’accueil et supposer que ces compétences et cette expérience sont transférables à l’identique ? Ainsi, les caractéristiques usuellement retenues pour représenter la compétence d’un travailleur et donc estimer sa productivité ne sont pas adaptées à l’étude des populations immigrées.
7 En second lieu, l’estimation de l’employabilité et de la productivité individuelle se heurte généralement à l’existence de caractéristiques inobservées lors des enquêtes mais susceptibles de l’influencer telles que la motivation personnelle ou l’environnement social. Or, populations autochtone et immigrées peuvent différer au regard de ces caractéristiques, ce qui conduirait à biaiser l’estimation des différentiels de productivité entre communautés. Notamment, l’incitation à travailler peut dépendre des motifs de l’immigration, ces motifs pouvant différer entre groupes démographiques. Par ailleurs, les communautés immigrées peuvent constituer des réseaux d’entraide plus ou moins denses en fonction des origines considérées.
8 Nous allons ici tenter d’évaluer dans quelle mesure les statistiques usuellement retenues pour évaluer la productivité individuelle permettent, ou non, d’expliquer la situation relative des communautés portugaise et maghrébine et d’apprécier, plus qualitativement, la façon dont d’autres caractéristiques, souvent mal observées, voire inobservées, pourraient également l’influencer. À cette fin, nous adoptons une démarche en deux étapes. Dans une première partie, nous estimons, sur les données collectées lors de l’enquête « Emploi », les différences de statut et de rémunérations qui subsistent entre communautés, à caractéristiques observables usuelles données. Nous montrons notamment qu’à sexe, diplôme, expérience potentielle, localisation et secteur d’activité similaires, les Portugais ont une propension au chômage substantiellement plus faible que leurs homologues maghrébins, un taux de sortie du chômage plus élevé et des salaires plus importants. Dans une seconde partie, nous tentons de relativiser ces résultats en mettant en évidence certaines différences communautaires, souvent mal observées, voire inobservées, lors des enquêtes usuelles, susceptibles d’expliquer ces différentiels. En nous appuyant sur les données recensées à l’occasion de l’enquête « Mobilité géographique et insertion sociale » [1992], nous montrons notamment que ces communautés se distinguent par leur degré de maîtrise de la langue française, leur expérience effective, leur propension au retour et la densité de leur réseau communautaire.
Des différences explicables par les caractéristiques observables usuelles…
9 L’objet de cette section est d’évaluer l’impact des caractéristiques observables usuelles sur les conditions d’emploi des travailleurs portugais et maghrébins.
Statistiques descriptives
10 D’après les statistiques recensées à l’occasion de l’enquête « Emploi », qui interroge 150 000 personnes de 15 ans ou plus, des différences notables entre communautés apparaissent au niveau de leur expérience potentielle[1][1] Expérience potentielle : différence entre l’âge...
suite et de leur qualification (tableau 1a).
Tableau 1a - Statistiques descriptives
11 Pour les hommes, les Portugais et les Maghrébins affichent une expérience potentielle moyenne supérieure à celle des autochtones, ces différences s’expliquant par des durées d’étude substantiellement plus courte au sein des communautés immigrées, les Français ayant, en moyenne, terminé leurs études cinq ans plus tard que leurs homologues étrangers. Pour les femmes, si les Maghrébines ont en moyenne six ans de moins que les Françaises et quatre ans de moins que les Portugaises, les femmes des trois communautés exhibent une expérience potentielle comparable. Toutefois, comme pour les hommes, les immigrées ont, en moyenne, achevé leurs études plus tôt, les Françaises ayant terminé leurs études quatre ans plus tard que les Portugaises et six ans plus tard que les Maghrébines.
12 Par ailleurs, les Portugais apparaissent a priori moins diplômés. Si 33 % des Français ayant terminé leurs études déclarent ne détenir aucun diplôme, ce taux avoisine 71 % chez les Maghrébins pour atteindre 77 % chez les Portugais. Toutefois, parmi les non-diplômés, près de 40 % des Maghrébins ne sont jamais allés à l’école, ce taux étant quatre fois plus faible pour les Portugais et douze fois plus faible pour les Français. Ces différences sont encore plus marquées chez les femmes, 45 % des Maghrébines n’étant jamais allées à l’école contre 12 % des Portugaises et 2 % des Françaises.
13 En somme, les Portugais et les Maghrébins ont en moyenne effectué des études plus courtes que leurs homologues français et s’avèrent substantiellement moins diplômés, ces différences étant particulièrement marquées pour les Maghrébines.
Le statut sur le marché du travail
14 La situation d’emploi d’un individu peut être répertoriée en trois états : l’inactivité, le chômage ou l’emploi. Nous cherchons ici à estimer la propension d’un individu à appartenir à chacun de ces états et les probabilités de transition d’un état vers un autre.
Taux d’emploi et taux de chômage
15 Afin d’analyser la propension au non-emploi et au chômage, nous avons estimé des modèles Logit sur les données de l’enquête « Emploi 2002 ». Nous avons estimé ces probabilités sur l’ensemble des individus, puis nous avons restreint l’échantillon aux individus ayant terminé leurs études mais sans diplôme.
16 Concernant la probabilité d’être employé (tableau 2), les coefficients des caractéristiques usuelles sont tous significatifs et de signes conformes aux attentes : la probabilité d’être employé est plus faible pour les femmes et les individus appartenant aux classes d’âges extrêmes. Par ailleurs, cette probabilité augmente avec le niveau du diplôme détenu et le niveau d’enseignement général atteint. Cette estimation met en évidence qu’après contrôle des caractéristiques usuelles, la probabilité d’être employé est plus forte pour un individu portugais que pour un individu autochtone, mais plus faible pour un Maghrébin. Ainsi, on peut estimer qu’un homme sans diplôme, ayant entre 20 et 40 ans, ne résidant pas en Île-de-France, et portugais, a une probabilité d’être employé de 9 % supérieure à celle de son homologue français, tandis que cette probabilité est de 36 % plus faible pour un Maghrébin. Le sens de ces résultats est confirmé lorsque l’échantillon est restreint aux personnes non diplômées ayant terminé leurs études, après contrôle du niveau d’enseignement général atteint.
Tableau 2 - Probabilité d’être en emploi
17 La probabilité d’être au chômage (tableau 3), à caractéristiques observables données, lorsque la personne considérée est active, est quant à elle plus faible pour un individu portugais que pour un Français mais plus forte pour un Maghrébin. On peut ici évaluer qu’un homme sans diplôme ayant entre 20 et 40 ans, ne résidant pas en Île-de-France, et portugais, a une probabilité d’être au chômage inférieure d’un tiers à celle de son homologue français, tandis que cette probabilité est près de trois fois plus forte pour son homologue maghrébin. Lorsqu’on restreint l’échantillon aux individus maghrébins et portugais (tableau 4), il apparaît, en outre, que le fait d’être une femme et de ne pas être diplômé augmente davantage la propension au chômage des Maghrébins que des Portugais. Plus précisément, au regard de leur propension au chômage, les travailleurs portugais ne semblent pas pénalisés par leur absence de diplôme.
Tableau 3 - Probabilité d’être au chômage
Tableau 4 - Probabilité d’être au chômage – Individus portugais et maghrébins
Taux de sortie de l’emploi et du non-emploi
18 L’enquête « Emploi » permet de suivre pendant trois ans les individus. Par ailleurs, les individus interrogés déclarent leur situation vis-à-vis de l’emploi au moment de l’enquête et pour chacun des douze mois précédents. Il est donc possible de suivre les trajectoires individuelles mois par mois durant trois ans. Afin d’étudier les transitions sur le marché du travail, nous exploitons les données relatives à la vague des individus interrogés de 1998 à 2000. Toutefois, nous effectuons trois restrictions. En premier lieu, nous ne considérons que deux états : l’emploi et le non-emploi, la frontière entre chômage et inactivité n’étant pas toujours clairement définie. En second lieu, afin d’expliciter la vraisemblance de l’échantillon, nous ne considérons que les individus ayant connu, au plus, trois épisodes. Enfin, nous effectuons une hypothèse de stationnarité et de fonctions hasard exponentielles afin de pallier les problèmes liés à la censure à gauche des durées de l’épisode initial.
19 L’estimation des taux de sortie de l’emploi et du non-emploi par la méthode du maximum de vraisemblance[1][1] L’expression analytique de la vraisemblance peut être...
suite (tableau 5) met en évidence les résultats suivants. D’un côté, par rapport aux autochtones, le taux de sortie du non-emploi est supérieur pour les Portugais mais inférieur pour les Maghrébins. D’un autre côté, le taux de sortie de l’emploi est plus faible pour les Portugais mais plus élevé pour les Maghrébins. Ainsi, les Portugais quittent moins fréquemment leur emploi lorsqu’ils en ont un et trouvent plus rapidement un emploi, lorsqu’ils n’en ont pas.
Tableau 5 - Estimation des taux de sortie de l’emploi et du non-emploi
20 Au total, après contrôle des caractéristiques observables usuelles, telles que le sexe, l’âge et le diplôme, il apparaît que le taux d’emploi des Portugais est plus important que celui de leurs homologues maghrébins et leur propension au chômage plus faible. Par ailleurs, les Portugais restent employés plus longtemps et trouvent plus rapidement un emploi, lorsqu’ils sont sans emploi.
Les salaires
21 Afin d’analyser les différences de salaires entre communautés portugaise et maghrébine, nous estimons des équations de salaire par la méthode des moindres carrés ordinaires[1][1] L’existence du salaire minimum est susceptible de biaiser...
suite en empilant les enquêtes « Emploi » de 1997 à 2002. Plus précisément, nous avons retenu comme variable endogène le logarithme du salaire mensuel déclaré.
22 Pour les hommes (tableau 6), il apparaît qu’à expérience et diplôme donnés, les différences de salaires entre Portugais et Français ne sont pas significatives, les travailleurs maghrébins percevant en revanche des salaires inférieurs de 11 % à ceux de leurs homologues français. Ces différences sont peu affectées par la prise en compte des secteurs d’activité, du temps de travail et de la taille des entreprises. Pour les femmes, à expérience et diplôme donnés, Portugaises et Maghrébines gagnent, en moyenne, 30 % de moins que leurs homologues françaises. Ces différences sont toutefois beaucoup moins marquées après contrôle des secteurs d’activité, du temps de travail et de la taille des entreprises : les disparités de salaires entre les femmes portugaises et autochtones sont réduites à 6 %, les différences de salaire entre les femmes maghrébines et autochtones étant réduites à 14 %. Les disparités relatives au temps de travail expliquent en partie cette convergence : les Portugaises et les Maghrébines ont en effet un temps de travail plus court que les Françaises (cf. tableau 1b). Par ailleurs, les immigrées portugaises et maghrébines travaillent en grand nombre dans le secteur des services aux particuliers, secteur par nature peu rémunérateur.
Tableau 6 - Estimation du salaire – Tous les individus
Tableau 1b - Temps de travail
23 Lorsqu’on réduit l’échantillon aux travailleurs non diplômés (tableau 7), il est intéressant de noter que les hommes portugais non qualifiés perçoivent des salaires près de 5 % plus élevés que leurs homologues autochtones, les Maghrébins percevant des salaires plus faibles de 4 %. Il semble, là encore, que les hommes portugais pâtissent moins de leur absence de diplôme que leurs homologues français et maghrébins. Pour les femmes, les différences de salaire entre Maghrébines, Portugaises et Françaises deviennent négligeables après contrôle du temps de travail, du secteur d’activité et de la taille de l’entreprise. Plus précisément (tableau 8), les Portugaises non diplômées travaillant dans les services aux particuliers gagnent, en moyenne, 15 % de plus que leurs homologues françaises, les différences entre Françaises et Maghrébines n’étant pas significatives. Ainsi, il semblerait que les employées portugaises et maghrébines se concentrent dans un secteur d’activité peu rémunérateur, mais que les employées portugaises y soient substantiellement mieux payées.
Tableau 7 - Estimation du salaire – Individus sans diplôme
Tableau 8 - Estimation du salaire par secteur – Individus sans diplôme
24 Au terme de cette première partie, un constat s’impose : après contrôle par les caractéristiques observables usuelles, les conditions d’emploi des travailleurs portugais en France apparaissent plus favorables que celle de leurs homologues maghrébins, voire que celle des autochtones. Plus souvent employé, moins souvent au chômage, les travailleurs portugais sont également souvent mieux payés. Doit-on attribuer ces différences à l’existence de pratiques discriminatoires, favorables aux uns et préjudiciables aux autres ? Sans nier l’existence éventuelle de telles pratiques, il convient toutefois de mettre en évidence certaines caractéristiques communautaires, souvent mal observées, voire inobservées, qui pourraient contribuer à expliquer ces différences.
… aux explications complémentaires
25 Comme nous l’avons évoqué, les statistiques à la disposition des économistes du travail ne sont généralement pas pertinentes pour apprécier la situation spécifique des travailleurs immigrés. L’objet de cette section est de mettre en évidence certaines caractéristiques différant entre communautés et à même d’influencer leur employabilité et leur productivité. À cette fin, nous exploitons les données recensées à l’occasion de l’enquête « Mobilité géographique et insertion sociale » (mgis). Cette enquête, réalisée en 1992, interroge 12 000 immigrés âgés de 20 à 59 ans. Les informations collectées nous permettent de relativiser la pertinence des statistiques usuellement retenues pour apprécier la qualification et l’expérience mais également de mettre en exergue certaines spécificités communautaires telles que la propension au retour et la densité des réseaux.
Qualification et maîtrise du français
26 Comme le soulignent notamment Chiswick et Miller [2002], la maîtrise de la langue du pays d’accueil est une forme de capital humain. Elle accroît directement la productivité et l’employabilité, une meilleure communication favorisant la recherche d’emploi et les relations au sein de l’entreprise. Elle peut également augmenter les rendements des autres formes de capital humain telles que la qualification ou l’expérience, notamment lorsque celles-ci ont été acquises avant la migration. Certains travaux confirment que le degré de maîtrise de la langue du pays d’immigration accroît substantiellement les revenus du travail[1][1] Voir aussi Chiswick et Miller [1995], Cornelius et al. [2002]. ...
suite.
27 Or, il apparaît que les communautés portugaise et maghrébine se distinguent substantiellement au regard du degré de maîtrise du français (tableau 9). Alors que près de 13 % des Maghrébins ne parlent pas ou peu le français, seulement 2 % des Portugais subissent les mêmes difficultés. En outre, il apparaît que si 12,3 % des Portugais sans activité mais ayant cherché à travailler déclarent d’éventuelles difficultés pour obtenir un emploi pour un problème de langue, ce taux s’élève à 27 % au sein de la population maghrébine.
Tableau 9 - Degré de maîtrise du français
28 Plus précisément, l’estimation de la probabilité d’être en emploi semble confirmer l’incidence du degré de maîtrise de la langue française sur le statut des travailleurs Portugais et Maghrébins : les individus rencontrant des difficultés pour parler et lire le français ont, en effet, une probabilité plus faible d’être employé (tableau 10).
Tableau 10 - Incidence du degrés de maîtrise du français sur la probabilité d’être en emploi
Expérience potentielle et activité avant la migration
29 L’expérience professionnelle, supposée favoriser l’employabilité et la productivité, est généralement approximée par l’écart entre l’âge et l’âge de fin d’étude. Utiliser cet indicateur pour une population immigrée doit être fait avec précaution. En effet, en premier lieu, une partie de l’expérience peut éventuellement avoir été acquise dans le pays d’origine et s’avérer plus ou moins transférable en fonction notamment des différences de structures productives entre les pays considérés. De plus, le comportement vis-à-vis de l’emploi et le secteur d’activité privilégié par le migrant peut être influencé par la migration. On peut ainsi penser qu’un individu travaillant avant de migrer et a fortiori dans un secteur similaire à son secteur d’exercice actuel dispose d’une expérience effective relativement plus valorisable qu’une personne ne travaillant pas avant de migrer ou travaillant dans un autre secteur que son secteur d’exercice actuel. Toutes choses égales par ailleurs, cet individu pourrait disposer dans la région d’accueil d’une expérience effective supérieure.
30 Or, d’après l’enquête mgis (tableau 11), si près 27 % des Maghrébins ayant immigré après 16 ans ne travaillaient pas avant leur venue en France, ce taux n’atteint que 7 % pour les Portugais. Ces différences sont exacerbées pour les femmes. En effet, alors que plus de 81 % des Maghrébines ne travaillaient pas avant leur venue en France, seulement 29 % des Portugaises étaient dans une situation analogue. Ainsi, les immigrés portugais étaient plus souvent actifs avant leur migration.
Tableau 11 - Activité économique actuelle et avant la migration
31 Au regard du secteur d’exercice, pour les hommes, près de 37 % des Portugais actuellement employés exercent leur activité dans le même secteur qu’avant leur migration contre 19 % pour les Maghrébins. Plus précisément : on estime que plus des deux cinquièmes des hommes portugais travaillant dans le bâtiment exerçait la même activité avant leur venue en France contre un cinquième pour les Maghrébins. Pour les femmes, si près de 15 % des Portugaises actuellement employées exercent leur activité dans le même secteur qu’avant leur migration, ce taux n’atteint que 9 % pour les Maghrébines. De plus, si seulement 8 % des Maghrébines travaillant actuellement dans les services exerçaient la même activité au pays, ce taux est deux fois plus important chez les Portugaises.
32 Au total, on peut donc penser que si Portugais et Maghrébins ont, en moyenne, la même expérience potentielle, les Portugais disposent d’une expérience effective supérieure, ce qui pourrait notamment contribuer à expliquer les différentiels de rémunération observés.
Motivation et propension au retour
33 Les individus peuvent différer au regard de certaines caractéristiques inobservables, telles que le zèle ou la motivation, susceptibles d’influencer leur employabilité et leur productivité. Or, comme le montre la littérature (Dustmann [2000]), le comportement économique des immigrés peut dépendre de la durée, imposée ou souhaitée, de leur séjour. En substance, comme le temps de loisir des migrants temporaires est relativement plus coûteux que pour un migrant permanent, les migrants temporaires sont susceptibles d’afficher des salaires de réservation plus faibles et une ardeur à la tâche plus importante que les migrants permanents.
34 Même si ces statistiques souffrent de biais de sélection important, il apparaît que la propension au retour des Portugais est supérieure à celle des Maghrébins (tableau 12). En outre, si cette propension augmente avec l’âge, cette augmentation est beaucoup moins marquée pour les Portugais. Ainsi, alors que 15 % des Maghrébins de 20 à 30 ans projettent de retourner au Maghreb, 22,5 % de leurs homologues portugais projettent de retourner au Portugal.
Tableau 12 - Existence d’un projet de retour définitif dans le pays d’origine
Le rôle des réseaux
35 Le rôle central des réseaux sociaux sur le marché du travail est bien documenté. De nombreux travaux mettent en lumière l’importance des amis et des connaissances comme source d’information sur les opportunités d’emploi (Holzer [1988] ; Blau et Robbins [1990] ; Addison et Portugal [2002]). Certaines statistiques nous amènent à penser que la communauté portugaise constitue en France un réseau social particulièrement dense facilitant notamment la recherche d’emploi de ses membres (tableau 13). Lorsqu’on s’intéresse à la manière dont les employés ont trouvé leur emploi, il apparaît en effet que près de 60 % des travailleurs nés au Portugal ont trouvé cet emploi par l’intermédiaire de relations personnelles ou de compatriotes, ce taux avoisinant 30 % pour les membres de la communauté maghrébine. L’estimation d’un modèle Logit nous enseigne que ces différences de modalité subsistent après contrôle du sexe, de la région, du diplôme et de la taille de l’entreprise d’exercice (tableau 14).
Tableau 13 - Moyen d’obtention de l’emploi actuel
Tableau 14 - Probabilité d’avoir trouvé son emploi par réseau
Conclusion
36 L’objet de cette contribution était d’expliquer la situation relative des travailleurs portugais et maghrébins sur le marché du travail français. Au terme de cette étude, plusieurs résultats s’imposent. Après contrôle de l’expérience potentielle, du niveau de formation et de la localisation géographique, il apparaît que les travailleurs portugais ont une propension à l’activité plus forte que leurs homologues autochtones et une propension au chômage plus faible, contrairement aux Maghrébins. Plus précisément, les différences de statut entre hommes et femmes sont moins marquées au sein de cette communauté, et les travailleurs portugais ne semblent pas pâtir de leur absence de diplôme. Au regard des rémunérations perçues, les Portugais perçoivent des salaires substantiellement supérieurs à ceux de leurs homologues maghrébins, voire de leurs homologues autochtones dans certains secteurs d’activité. Sans vouloir exclure l’existence de pratique discriminatoire, nous montrons notamment qu’une moindre maîtrise de la langue française au sein de la communauté maghrébine et la densité du réseau communautaire portugais pourraient contribuer à expliquer ces différences. L’amélioration de la situation des travailleurs maghrébins nécessite donc, en outre, le développement de politiques d’alphabétisation et d’aide à la recherche d’emploi, particulièrement ciblée sur les femmes de cette communauté.
Bibliographie
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Addison J., Portugal P. [2002], « Job Search Methods and Outcomes », Oxford Economic Papers, 54, p. 505-533.
Blau D.M., Robbins P.K. [1990], « Job Search Outcomes for the Employed and Unemployed », Journal of Political Economy, 98, p. 637-655.
Chiswick B., Miller P. [2002], « The Complementarity of Language and other Human Capital: Immigrant Earnings in Canada », IZA DP n° 451.
Chiswick B., Miller P. [1995], « The Endogeneity Between Language and Earnings: International Analyses », Journal of Labor Economics, 13 (2), p. 246-288.
Cornelius W., Tsuda T., Valdez Z. [2002], « Human Capital versus Social Capital: A comparative Analysis of Immigrant Wages and Labor Market Incorporation in Japan and United States », IZA DP n° 476.
Dustmann C. [2000], « Tempory Migration and Economic Assimilation », Swedish Economic Policy Review, 7, p. 213-244.
Holzer H.J. [1988], « Search Method by Use by Unemployed Youth », Journal of Labor Economics, 6, p. 1-20.
Notes
[ * ] oep-Université de Marne-la-Vallée et crest-insee. Courriel : manondds@ ensae. fr. 
[1] Source : Enquête « Emploi » 2002, insee. On qualifie d’immigrée une personne résidant en France née étrangère à l’étranger. 
[1] Expérience potentielle : différence entre l’âge et l’âge de fin d’études. 
[1] L’expression analytique de la vraisemblance peut être obtenue de l’auteur sur demande. 
[1] L’existence du salaire minimum est susceptible de biaiser l’estimation des coefficients par la méthode des moindres carrés ordinaires. Pour quantifier l’importance de ce biais, il conviendrait d’estimer les équations de salaire par la méthode du maximum de vraisemblance en intégrant cette contrainte. Par ailleurs, une analyse plus rigoureuse des salaires demanderait de prendre en considération les biais de sélection induit par les différences de comportements d’activité et d’emploi entre communautés en intégrant, par exemple, le ratio de Mills inverse. 
[1] Voir aussi Chiswick et Miller [1995], Cornelius et al. [2002]. 
Résumé
Cette contribution analyse la situation relative des travailleurs français, portugais et maghrébins en France. Nous montrons tout d’abord qu’à sexe, diplôme, expérience potentielle, localisation et secteur d’activité similaire, les Portugais ont une propension au chômage plus faible, un taux de sortie du chômage plus élevé et des rémunérations plus importantes que leurs homologues français, les conditions d’emploi des Maghrébins étant en revanche significativement plus défavorables au regard de tous ces critères. Nous analysons alors dans quelle mesure les spécificités communautaires relatives au degré de maîtrise de la langue française, à l’expérience effective, à la propension au retour et à la densité du réseau communautaire sont susceptibles d’expliquer les différences de performance entre travailleurs portugais et maghrébins.
Abstract
This paper analyses the relative position of French, Portuguese and North African workers in the French labour market. We notably show that given the sex, the qualification, the potential experience, the localisation and the sector of activity, Portuguese have a lower propensity of being unemployed, a lower duration of unemployment and higher wages than natives, whereas North African are disadvantaged according to all these criteria. We analyse how specificities of the communities regarding the French fluency, the real experience, the propensity to return and the density of the community network are likely to explain these differences.
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- Des différences explicables par les caractéristiques observables usuelles…
- … aux explications complémentaires
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Manon Domingues Dos Santos « Travailleurs maghrébins et portugais en France », Revue économique 2/2005 (Vol. 56), p. 447-464.
URL : www.cairn.info/revue-economique-2005-2-page-447.htm.
DOI : 10.3917/reco.562.0447.



















