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Revue économique

2008/4 (Vol. 59)



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La monnaie est une invention sociale qui remonte à fort loin dans l’histoire de l’humanité et on en retrouve la trace dans la plupart des sociétés, quel que soit leur mode de constitution et d’organisation, qu’elles se soient dotées ou non d’un État [1]  Aujourd’hui beaucoup d’anthropologues « sont de plus... [1] . Elle n’est un trait spécifique ni des sociétés capitalistes modernes, ni de la trajectoire occidentale d’évolution vers cette modernité. Son étude nécessite donc de sortir de la conception traditionnelle qui la réduit à son usage d’instrument économique des échanges marchands. La nature de la monnaie, rapportée aux similitudes qui fondent la possibilité de parler de monnaie dans des sociétés très différentes, ne peut ainsi être véritablement comprise et formulée qu’à partir d’une démarche scientifique qui mobilise une approche comparative de la diversité spatiale et historique des expériences monétaires concrètes resituées dans leur contexte sociétal.

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D’où une nécessaire montée en abstraction propre à dégager ce qui fait la (quasi)universalité du fait monétaire à partir de la construction d’un langage conceptuel commun interdisciplinaire. C’est ce qu’a cherché à faire le livre La monnaie souveraine (Aglietta et Orléan (sld) [1998]). L’universalité de la monnaie y est fondée dans sa nature d’opérateur de l’appartenance sociale, de médiation dans les échanges sociaux les plus divers au sein desquels elle opère comme un représentant de la totalité sociale, et cela aussi bien dans les sociétés modernes que dans les sociétés « primitives » et « pré-industrielles ».

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Cet article prolonge cette approche en repartant de sa principale limite à nos yeux, à savoir que, contrairement à ce que sa prémisse – l’économie marchande suppose la monnaie – exigerait, elle ne rompt pas véritablement avec l’idée courante qui définit la monnaie par une liste de fonctions économiques qui la réduit à un simple voile institutionnel recouvrant une économie marchande « réelle ». Il présente d’abord synthétiquement les idées qui font l’originalité de La Monnaie souveraine en les organisant en une triade dette-souveraineté-confiance (première section). Il introduit ensuite l’idée que la monnaie est en elle-même un rapport social se reproduisant selon une logique propre (au même titre par exemple que le droit), ce qui a deux implications. D’une part, cela conduit à distinguer ses propriétés génériques (formes fonctionnelles) et ses usages non monétaires (non fonctionnels à la reproduction de la monnaie en tant que telle) (deuxième section). D’autre part, cela implique de ne pas la réduire à une institution, mais d’examiner simultanément ses trois « états », c’est-à-dire les trois modes de sa présence au monde associés au fait qu’elle est à la fois système de signes (langage), système d’objets (matérialité) et système de règles (institution) (troisième section). Enfin, on présente une matrice des correspondances qu’entretiennent entre eux ces divers états et formes de la monnaie (section 4). Cette matrice, tout en reposant toujours sur le trépied dette-souveraineté-confiance, se veut une représentation du phénomène de la monnaie en tant que fait social total.

Le trépied de la monnaie : dette, souveraineté, confiance

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La monnaie souveraine formule une théorie de la monnaie qui prétend valoir pour un vaste ensemble de sociétés, et non les seules sociétés capitalistes actuelles. Cette théorie repose sur une articulation des trois concepts de dette, de souveraineté et de confiance.

Monnaie et dette

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Toute société dotée de monnaie peut être considérée comme un tissu de dettes qui, par-delà leurs natures ou origines diverses, sont engendrées par des transferts de possession et/ou de propriété sur des biens réels ou symboliques. Ces dettes peuvent provenir de transactions diverses : dons entre humains et entre humains et divinités ou autres esprits, échanges de type marchand, ou encore prélèvements centralisés et redistribués. La monnaie est le médium qui donne une forme mesurable et quantifiée à cet ensemble de relations sociales constitutives de la société considérée. Par sa médiation, les interdépendances sociales qui prennent la forme d’obligations et de droits réciproques entre les sociétaires et entre ceux-ci et leurs organisations collectives ou leurs représentants sont traduites en termes de dettes et de créances homogénéisées à des degrés divers.

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La monnaie apparaît ainsi d’abord comme unité de compte, ce par quoi elle constitue une première forme de représentation symbolique unitaire de la totalité sociale. Mais la monnaie est aussi ce qui fait circuler dettes et créances entre les membres de la société, lui donnant par là une unité dynamique. En circulant dans la chaîne des paiements, elle est ce qui permet que les dettes soient honorées et donc relancées dans un cycle qui est au cœur de la reproduction sociale. En tant qu’elle est à la fois unité de compte et moyen de paiement, la monnaie est donc un lien social clef, un opérateur de totalisation unifiant le système des dettes et le reproduisant en dynamique. Elle représente symboliquement la société en tant que tout, et cette représentation est active au sens où elle participe à la construction et à la reproduction de ce tout qui ne lui préexiste pas nécessairement.

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La monnaie souveraine attire par ailleurs l’attention sur la place centrale qu’occupe dans le système des dettes la forme originaire ou primordiale qu’est la dette de vie. Celle-ci traduit le fait que, dans toute société, les humains naissent, engendrent et meurent : ils reçoivent, donnent et rendent la vie. La vie fait donc l’objet d’un don qui est à l’origine de relations d’endettement spécifiques qu’on peut qualifier de dettes de vie : chaque être humain se voit reconnu socialement doté d’un capital de vie (« réserve de vie ») plus ou moins important et plus ou moins valorisé selon les statuts sociaux, pouvant être approprié de diverses façons et faire l’objet de diverses transactions entraînant la création et la circulation de dettes.

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Les dettes de vie sont au cœur de la reproduction sociale car tout groupe, toute société, pour s’inscrire dans la durée, doit faire face à la nécessité d’assurer sa pérennité par-delà la mortalité de ses membres, ce qui passe par l’entretien du « capital-vie » global de la société et la transmission des dettes de vie entre générations [2]  Le « capital-vie » renvoie au fait que « tout se passe... [2] . Cet entretien et cette transmission sont assurés par l’enchaînement, tout au long des cycles de vie individuels, de transactions réelles et symboliques ritualisées liant les humains entre eux et aux êtres supra-humains (ancêtres, divinités, esprits, clans, nation, patrie), à l’occasion des naissances, initiations, mariages, funérailles, meurtres, sacrifices, etc. La monnaie trouve ici son origine dans les paiements sacrificiels – comme substitut aux victimes vivantes –, mais aussi dans les paiements de compensation de déficits de capital de vie entre groupes créés par les échanges de femmes ou les meurtres, puis dans les paiements fiscaux qui apparaissent avec l’émergence de pouvoirs politiques centralisés, tous paiements relatifs à différentes formes de dette de vie [3]  On doit à Bernhard Laum d’avoir solidement établi « l’origine... [3] .

Monnaie et souveraineté

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Cette conception de la monnaie a deux conséquences théoriques fondamentales. La première est que l’universalité du fait monétaire est ici bien fondée : puisqu’il n’existe pas de société où l’homme soit immortel, la dette de vie se retrouve nécessairement dans toute société, ce qui n’implique pas cependant qu’elle y prenne une forme identique et qu’elle y soit pensée en tant que telle. Ainsi, dans les sociétés capitalistes modernes, la dette de vie a beau être déniée par l’idéologie économique prévalente qui met en scène un individu rationnel immortel et asexué et des dettes privées purement contractuelles, elle n’y perdure pas moins sous la forme de la dette sociale représentée par la fiscalité (obligation viagère vis-à-vis de l’État), ou sa contrepartie la dépense de protection sociale (obligation de l’État vis-à-vis de tout citoyen).

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La deuxième conséquence est que dans la relation monnaie/dette de vie résident les fondements du lien entre monnaie et souveraineté. La mort n’est-elle pas en effet la première forme de manifestation d’une souveraineté, et l’immortalité, sa source ultime ? Cette souveraineté de ce qui paraît immortel au plan symbolique explique que le lieu de la souveraineté ait d’abord été, et reste encore pour les personnes religieuses, situé dans l’en-deça et l’au-delà de la vie, là où on se représente que résident les puissances cosmiques dont l’humanité est issue. De là également l’idée que la dette de vie est une dette à l’égard du souverain, une dette d’autorité (authoritative debt) pour parler comme John R. Commons [1934], qu’il est impossible de véritablement rembourser dans le cours de la vie humaine, mais qu’on peut seulement honorer par des paiements réguliers (paiements sacrificiels, impôts annuels) dont seule la mort peut libérer [4]  Pour un exemple particulièrement limpide de paiement... [4] . De là encore le fait que la souveraineté politique soit une souveraineté fondée sur la pérennité du groupe, par-delà la mort biologique de ses membres ; le groupe souverain ne connaît pas la mort, au contraire il la commande. De là enfin, dès lors que l’exercice de la souveraineté n’est plus fondé en légitimité dans un droit divin, le caractère profane des puissances souveraines, leur légitimité reposant sur leur capacité à protéger la vie tant individuelle que du groupe.

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Via la représentation de la dette de vie, monnaie et souveraineté entretiennent ainsi une relation constitutive étroite jusque dans leurs ambivalences respectives. Car c’est par la circulation de la monnaie et un cycle ininterrompu de paiements que la société se reproduit et apparaît aux yeux de ses membres comme éternelle, et donc autorité souveraine. Mais la souveraineté qui dispose de l’imperium, peut aussi, en toute légitimité, mettre à mort ; sa reproduction peut momentanément passer par un prélèvement forcé de victimes vivantes, ce qui rend inutile le recours à la monnaie qui alors ne circule plus, la dette de vie étant payée en nature. Cette entropie de la souveraineté rappelle celle associée à la thésaurisation de monnaie qui atrophie la circulation monétaire et donc le cycle vital de la société.

Monnaie et confiance

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Le troisième élément du triptyque théorique de La monnaie souveraine est la confiance. Depuis que les monnaies de crédit l’ont emporté sur les monnaies métalliques, il est banal d’affirmer que la monnaie repose sur la confiance. Sur les marchés des changes, les monnaies nationales sont évaluées en raison du degré de confiance qu’elles inspirent aux opérateurs financiers, degré de confiance estimé en fonction de la capacité présumée des autorités monétaires des nations à honorer leurs dettes publiques et privées. Mais cette fiduciarité évidente des monnaies de crédit est-elle généralisable à toute monnaie ? Pour l’affirmer, La monnaie souveraine avance une conceptualisation de la confiance qui dépasse son assimilation à la notion de crédibilité [5]  Aglietta et Orléan [2002] l’affirment encore avec plus... [5] et en distingue trois formes : la confiance méthodique, la confiance hiérarchique et la confiance éthique [6]  En anglais, cela pourrait correspondre au triptyque... [6] .

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La première, la méthodique, est celle la plus couramment mise en avant : elle relève du comportement mimétique selon lequel un individu accepte la monnaie parce que les autres font de même, chacun croyant de façon routinière qu’elle sera acceptée demain et après-demain à sa valeur du jour. La forme hiérarchique de la confiance renvoie, quant à elle, au fait que la monnaie est garantie par un pouvoir collectif qui lui-même inspire confiance en tant que représentant ou partie prenante d’une souveraineté protectrice. La confiance éthique enfin renvoie à l’autorité symbolique du système des valeurs et normes collectives, consensuellement acceptées, qui fonde l’appartenance sociale ; une monnaie dispose d’une confiance éthique dès lors que ses modes d’émission, de distribution et de circulation paraissent assurer la reproduction de la société dans le respect de ces valeurs et normes. Ainsi la confiance éthique est à la confiance hiérarchique ce que la légitimité est à la légalité et ce que l’autorité symbolique est au pouvoir politique.

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Selon cette conception, la souveraineté tient un rôle central dans la confiance car, si la souveraineté est légitime, la confiance dans la monnaie est assurée, la confiance méthodique étant garantie par la confiance hiérarchique et celle-ci par la confiance éthique.

La monnaie n’est pas ce qu’elle fait

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Pour ses propres auteurs, La monnaie souveraine péchait néanmoins dans certaines de ses formulations. Aussi l’ouvrage fut-il immédiatement remis sur l’établi. En témoignent d’une part la réécriture par M. Aglietta et A. Orléan de leur Violence de la monnaie, publiée en 2002 sous le titre La monnaie entre violence et confiance, d’autre part le livre La monnaie dévoilée par ses crises (Théret (sld) [2007]) qui rend compte des travaux sur les crises monétaires engagés dans la foulée de la publication de La monnaie souveraine.

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L’idée principale tirée de ces travaux qu’on développera ici est que la monnaie doit a priori être considérée comme une entité à définir non pas par des fonctions vis-à-vis d’un extérieur à elle-même, mais par des propriétés constitutives propres [7]  Il s’agit donc de revenir à la « question même de la... [7] . Cette idée repose sur le constat que les crises monétaires ne résultent pas nécessairement d’une inadéquation d’un système monétaire au contexte sociétal dans lequel il s’inscrit, ou encore de chocs surgis de l’extérieur de ce contexte. Une crise peut aussi provenir d’une construction inadéquate du système monétaire lui-même, c’est-à-dire du fait qu’une monnaie n’arrive pas à se constituer en un système viable sur un territoire. Ceci conduit à considérer de prime abord la monnaie comme un ensemble spécifique de relations prenant diverses formes – symboliques (unité de compte, sceau, signature), matérielles (moyens de paiement : pièces, billets, écritures), institutionnelles (règles de compte, de paiement, d’émission, de change). Voir la monnaie comme une entité structurée en elle-même conduit ainsi a priori à la considérer non pas à partir de ses multiples usages en contexte, mais en tant que lien social universel ayant sa propre logique de reproduction qu’il faut alors élucider.

Propriétés génériques et usages non monétaires de la monnaie

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De telles prémisses conduisent à rompre clairement et explicitement avec toute approche de la monnaie qui la définit à partir du seul échange marchand et des trois (ou quatre) fonctions d’étalon de valeur, de moyen de circulation (éventuellement séparée en moyen d’échange et moyen de paiement unilatéral) et de réserve de valeur. Les théories économiques hétérodoxes se contentent en général de restreindre le nombre de ces fonctions et de les hiérarchiser en considérant : 1/ que la fonction de réserve n’est pas une fonction spécifiquement monétaire [8]  De nombreux auteurs – de toutes disciplines – considèrent... [8]  ; 2/ que la fonction d’unité de compte est première logiquement et historiquement ; 3/ que la fonction de moyen de paiement est dérivée et englobe celle de moyen d’échange et non l’inverse [9]  Comme le soutiennent Karl Menger et Ludwig von Mises... [9] . Il s’agit là certes d’un progrès, mais cela n’empêche pas que la monnaie soit encore définie à partir d’un extérieur à elle-même et non pas par sa « nature » de relation sociale spécifique créatrice de son propre espace social. On retombe in fine dans un dualisme réel/monétaire où le réel est premier, comme dans la théorie de la monnaie marchandise, puisque c’est à partir de lui que le monétaire est défini. Bref,

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« Il ne suffit pas d’insister sur le rôle d’unité de compte de la monnaie pour échapper à l’approche réelle en termes de trois fonctions de celle-ci. La juxtaposition d’une optique nominaliste dans le traitement de l’unité de compte et d’une optique patrimoniale dans celui du moyen de circulation ramène à la déconnexion habituelle entre les fonctions de mesure des prix et de médiation des échanges. Ces fonctions ont en général été traitées analytiquement de façon indépendante, sans qu’aucune nécessité logique n’en fasse les attributs du même objet économique “monnaie” : la mesure des prix incombe à un numéraire conventionnellement adopté ou à un étalon construit par l’observateur ; la médiation des échanges est effectuée par une richesse susceptible d’être réserve de valeur. »

(Boyer-Xambeu, Deleplace, Gillard [1990], p. 36.)
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En fait la notion de fonction ne peut servir à définir la monnaie que si elle renvoie à des formes fonctionnelles de son fonctionnement propre en tant que relation sociale spécifique. C’est là la seule façon de concevoir les fonctions de la monnaie en cohérence avec l’idée que le concept général abstrait de monnaie correspond à un invariant anthropologique et est donc le présupposé de toute économie monétaire.

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Le paiement et le compte doivent donc être considérés non comme des fonctions de la monnaie au sens habituel, mais comme « des concepts premiers dans une théorie de la monnaie » pour reprendre une expression que Keynes utilise pour qualifier la monnaie de compte (cité par Ingham [2002], p. 124) ; ils constituent ses « propriétés génériques » (ibid.), sa nature même, ses formes élémentaires. Aussi, en toute rigueur, devrait-on parler non pas de fonctions de la monnaie mais d’usages, pour qualifier les formes spécifiques que celle-ci prend dans des contextes sociétaux variés (dont elle est par ailleurs une précondition) et qui, contrairement au compte et au paiement, ne se retrouvent pas nécessairement dans tous ces contextes. Ces usages divers – réserve de valeur, monstration, représentation symbolique du pouvoir politique et/ou de la richesse, moyen d’échange marchand, gage, etc. – peuvent correspondre, en effet, à des pratiques qui ne sont pas spécifiquement monétaires, et donc rationnelles du point de vue de la logique de fonctionnement de la monnaie en tant que telle, mais sont au contraire contradictoires avec la reproduction de ses propriétés génériques. Il faut donc plutôt les voir comme des sources latentes de crise monétaire. Ceci est patent dans le cas de la « fonction de réserve de valeur » de la monnaie moderne, s’agissant là d’un usage de la monnaie qui menace directement la continuité des paiements [10]  Néanmoins, on doit considérer que cette « fonction »... [10] .

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Cela dit, les deux propriétés génériques de la monnaie que sont le compte et le paiement ne suffisent pas à la définir comme rapport social susceptible de se perpétuer en tant que tel dans le temps. Pour cela, il faut qu’elle ait une dimension institutionnelle et donc la qualifier également par une troisième propriété générique, à savoir celle d’être le produit d’un monnayage par lequel elle est créée, distribuée et détruite selon des règles. En effet, c’est par l’intermédiaire d’un tel processus de monnayage que les formes unité de compte et moyen de paiement de la monnaie peuvent être fonctionnelles à sa reproduction. C’est par le monnayage que le système de compte s’inscrit dans des objets qui deviennent par là même moyens de paiement ; l’usage de ces moyens de paiement dans des transactions régies par des principes économiques et éthiques hétérogènes rétroagit sur le système de compte (en jouant notamment sur l’unité de compte) et donc sur le monnayage (cf. fig. 1).

Figure 1 - Le cycle des formes fonctionnelles de la monnaie au cœur de la dynamique du monnayageFigure 1
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En effet, la coexistence d’un système unique de compte et d’une pluralité de monnaies de paiement est problématique et la question se pose du maintien de la cohésion et de la pérennité de cet ensemble dans le temps. Car, sauf à se retrouver dans une situation de désordre monétaire, compter et payer sont des activités qui relèvent non seulement d’un suivi de règles de compte et de paiement des dettes, mais aussi de règles d’inscription de la pluralité des sphères transactionnelles dans le cadre d’un système de compte unifié. Une troisième propriété générique doit alors être introduite dans la formule constitutive de la monnaie qui exprime qu’elle est aussi un principe d’ordre et la cristallisation organisationnelle d’une action collective, ou, pour le dire autrement, d’une intentionnalité collective visant à la pérennité de la monnaie (Commons [1934]). Des règles concernant les comptes et les paiements doivent être instituées qui assurent que l’unicité du compte soit respectée et que les paiements fassent système, conditions institutionnelles pour que la communauté de paiement puisse se constituer et être pérenne [11]  Dans l’ancienne Chine, il semble que cette exigence... [11] .

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En particulier, dans les systèmes modernes à unité de compte unique et numération cardinale, l’unicité de cette unité de compte est en permanence menacée par la pluralité des moyens de paiement. Car une telle unicité tend à élargir la circulation des divers moyens de paiement au-delà de leur sphère de validité originelle et les met donc en concurrence. La confiance dans la qualité de certains moyens de paiement relativement aux autres peut ainsi être mise en question et l’unicité de l’unité de compte s’en trouver menacée. En effet, dès lors qu’il y a des différences de qualité et de fiduciarité entre des moyens de paiement qui sont par ailleurs libellés dans une même unité de compte, ils tendent à ne plus être convertibles les uns dans les autres au pair. Apparaissent alors des taux de change non seulement différenciés mais aussi fluctuants qui manifestent une fragmentation du système de compte [12]  On trouve dans les sociétés à État de multiples traces... [12] . Pour contenir cette contradiction intrinsèque entre unicité du système de compte, qui définit une communauté de compte, et pluralité des moyens de paiement, qui rappelle qu’une telle communauté est une société dans laquelle plusieurs sphères transactionnelles ou réseaux d’échanges sociaux et donc de paiement coexistent, il faut des institutions qui règlent l’émission et la circulation des divers moyens de paiement, et qui, par là, sont constitutives de l’ordre monétaire instituant une communauté de paiement se confondant avec la communauté de compte [13]  Boyer-Xambeu, Deleplace et Gillard ([1986] ; [1990])... [13] .

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Certes, dans le cas de la monnaie moderne, la segmentation en multiples sphères d’échange propre aux sociétés communautaires ou à État antique est atténuée, mais cela est compensé par une forte différenciation en trois grands ordres de transactions (marché, État, famille). La tendance au fractionnement de l’espace monétaire s’exprime alors doublement : d’une part par l’émission de monnaies capitalistes différenciées des monnaies fiscales [14]  Ces monnaies fiscales relèvent a priori d’un monnayage... [14] , d’autre part par la pluralité des réseaux bancaires et le fait que les monnaies bancaires émises en unité de compte nationale peuvent ne plus être acceptées au pair dès lors que certaines banques émettrices paraissent en difficulté [15]  Ce fut notamment le cas aux États-Unis au xixe siècle... [15] . C’est seulement lorsque l’ensemble des banques bénéficie d’une garantie par une Banque centrale, agissant en tant que prêteur en dernier ressort contre le risque d’illiquidité, qu’il apparaît naturel au public que les monnaies bancaires s’échangent au pair entre elles de façon routinière ainsi qu’avec la monnaie publique nationale. Et cette garantie, fondement de la confiance hiérarchique, a en général pour contrepartie l’acceptation par les banques d’un ensemble de règles collectives qui sont constitutives d’un ordre monétaire [16]  Cf. a contrario le désordre monétaire, associé à une... [16] .

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Le risque de fractionnement de la communauté de paiement par différenciation du système de compte selon les sphères et réseaux transactionnels n’est toutefois qu’une des deux sources possibles de crise monétaire menaçant la pérennité des communautés de paiement. L’autre risque est celui inverse de leur indifférenciation et centralisation par destruction de la pluralité des moyens de paiement. Lorsque le pouvoir qui régit le système de compte et décide de l’unité de compte émet simultanément des moyens de paiement à ses propres fins, il existe un risque que sa monnaie chasse les autres instruments de paiement de la circulation en envahissant l’ensemble des sphères transactionnelles. Ce risque peut être considéré comme endogène ou exogène en fonction de l’origine du pouvoir de monnayage qui tend à imposer sa monnaie – (r)évolution interne à une société ou situation de colonisation. Mais, dans les deux cas, la segmentation ou la différenciation de la société tend à être remise en cause puisque la diversité et la hiérarchie prévalente des formes d’endettement sont contestées, les compromis sociaux antérieurement prévalant étant rompus, ce qui peut correspondre à une crise de confiance éthique [17]  Cf. Sapir [2007] pour le cas de la Russie soviétique,... [17] . Les règles du jeu monétaire doivent donc également prémunir la communauté de paiement contre ce risque de centralisation. Dans le cas de sociétés à faible degré de différenciation, ce qui est en jeu du fait d’un tel risque, c’est la perte de toute autonomie de l’ordre individualiste de court terme, régissant les échanges marchands, par rapport à l’ordre social qui permet à la société de se reproduire sur le long terme (Bloch et Parry [1989]) [18]  Ce qu’illustre bien le cas de la dollarisation à Cuba... [18] . Pour les sociétés plus différenciées, cela signifie que l’ordre monétaire ne saurait être confondu avec l’ordre politique, mais conçu aussi comme imbriqué dans l’ordre des transactions marchandes, sa légitimité ne se confondant pas avec sa légalité. Ainsi peuvent s’expliquer notamment les crises monétaires à l’issue des grandes guerres, lorsque l’État n’a pas la capacité de sortir, en raison par exemple des passifs accumulés pendant celles-ci, d’une centralisation monétaire qui n’est plus légitime du fait de la fin des hostilités [19]  Cf. les crises hyperinflationnistes du début des années... [19] .

Qu’est-ce qu’une bonne monnaie ?

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De la distinction entre propriétés génériques et usages non monétaires de la monnaie, il résulte qu’une monnaie peut être considérée comme « bonne » de deux points de vue qui peuvent se révéler contradictoires, celui de la reproduction de la monnaie en tant que telle et celui de l’économie dans laquelle cette monnaie est appelée à fonctionner. Ainsi s’explique qu’« une monnaie de qualité supérieure n’entraîne pas nécessairement une performance économique supérieure » et qu’une monnaie bien ancrée ne soit « pas la garantie d’une économie forte, aujourd’hui comme au Moyen-Âge » (Davies [2002], p. 172). Comme le montrent maintes expériences historiques [20]  Le cas de l’Angleterre au moment du Great Recoinage... [20] , instaurer ou restaurer une monnaie de qualité, c’est-à-dire pérenne, peut se payer au contraire d’un prix économique élevé sous la forme d’une famine monétaire et d’une dépression économique, ce qui invalide l’idée conventionnelle « selon laquelle une monnaie intrinsèquement bonne est nécessairement bonne pour l’économie » (ibid.). Dans cette dialectique de ce qui est bon pour la monnaie et de ce qu’il l’est pour l’économie apparaît clairement l’autonomie du fait monétaire vis-à-vis de son environnement social, et donc du tout social particulier à la reproduction duquel la monnaie doit pourtant par ailleurs participer, notamment en le représentant comme totalité [21]  Pour l’historien Glyn Davis ([2002], p. 29-33), cette... [21] . Cela a trois conséquences théoriques.

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La première est que la « loi de Gresham », selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne de la circulation, doit être reconsidérée, s’agissant là en fait d’un énoncé qui privilégie un point de vue extra-monétaire sur ce qu’est la bonne monnaie. En effet, du point de vue monétaire de la circulation des dettes et de la reproduction dynamique du tout social, c’est la monnaie qui circule qui est la bonne, la prétendue bonne monnaie ne l’étant que parce qu’elle remplit le mieux la fonction extra-monétaire de réserve de valeur, point de vue qui n’est pas nécessairement le bon pour juger du caractère « fonctionnel » de la monnaie pour son environnement économique et social. Par ailleurs, cette « loi » ne peut être considérée comme universelle, car, à supposer qu’elle soit scientifiquement établie, elle ne saurait valoir que pour des régimes monétaires métalliques dans lesquels la présence d’un marché pour le métal monétaire est susceptible d’entraîner sa démonétisation (dès lors que la vente des pièces à la valeur de marché du métal devient plus profitable que leur usage monétaire) (Fetter [1932], p. 493) [22]  En fait, sa scientificité, y compris pour les monnaies... [22] . Lorsque les monnaies sont purement fiduciaires, c’est en général, comme le montrent les processus de dollarisation, la bonne monnaie (celle en laquelle on a confiance) qui chasse de la circulation la mauvaise (celle en laquelle on a perdu confiance) (ibid., p. 492).

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La précision terminologique proposée justifie aussi qu’on ne confonde pas les crises monétaires et les crises financières. Il existe en effet des crises monétaires qui ne résultent pas d’un usage financier (au sens moderne de ce terme) de la monnaie – celui-ci pouvant ne pas faire sens ou être prohibé –, mais qui trouvent leur origine soit dans une structure monétaire fragile et mal régulée, soit encore dans la confrontation entre plusieurs monnaies de compte dans un même espace monétaire. Il est vrai que, dès lors qu’il y a dépendance de la finance à l’égard des monnaies, les crises monétaires perturbent nécessairement les mécanismes financiers et la crise financière accompagne la crise monétaire. Mais, a contrario, les crises financières n’entraînent pas nécessairement des crises monétaires, la France du xixe siècle nous en donne plusieurs exemples [23]  Cf. Théret [1990], t. 1, chap. 3. [23] . Même des monnaies modernes ont pu « connaître une forte instabilité de leur valeur et donc ne plus assurer la fonction de réserve de valeur, sans pour autant perdre automatiquement leurs qualités d’instrument de paiement et d’unité de compte […] » (Courbis, Froment, Servet [1990], p. 12). Ce n’est que dans un contexte historique où prédomine la monnaie de crédit et où il y a endettement public qu’une crise financière est rarement sans conséquence au plan monétaire.

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La distinction entre propriétés génériques et usages non proprement monétaires de la monnaie implique enfin qu’il existe une contradiction latente entre les dimensions politico-symboliques et économiques des monnaies [24]  Les dimensions politico-symboliques sont celles qui... [24] . En effet, une bonne monnaie au plan politico-symbolique n’est pas nécessairement une bonne monnaie au plan économique, même s’il peut exister de bons compromis – des cercles vertueux – entre les deux logiques dans certaines situations historiques. De plus, la définition de ce qu’est une bonne monnaie selon ces deux points de vue peut s’inverser en fonction des représentations de ce qui doit fonder la société politique unifiée par le système monétaire, de ce qu’est la richesse, et des rapports de force entre les intérêts sociaux en présence dans cette société (essentiellement ceux des créanciers et des débiteurs). La place manque ici pour développer ce point pleinement et on se bornera à l’illustrer brièvement par un exemple historique, celui de la grande refonte monétaire de 1696 en Angleterre [25]  Nous nous appuyons ici sur Fay [1933], Appleby [1976],... [25] . On évoquera également le cas de l’institution de l’euro en 2002.

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L’Angleterre connaît, après sa « Glorieuse révolution » de 1688 et son entrée dans la « Guerre de neuf ans » contre la France en 1689, une très grave crise de son régime de monnayage que la création de la Banque d’Angleterre en 1694 ne résout en aucune façon [26]  Au contraire, l’année de la grande refonte, elle se... [26] . Dans l’Angleterre du xviie siècle, l’argent, qui est le métal de référence pour la fixation de l’unité de compte, est structurellement sous-évalué à l’hôtel des monnaies par rapport à son prix de marché, ce qui entraîne le rognage et la contrefaçon des pièces d’argent, voire leur fonte avec exportation du métal. Ces phénomènes prennent une ampleur inégalée dans les années 1690, notamment du fait des besoins de financement de la guerre, si bien que l’écart entre les contenus métalliques officiel et effectif des espèces d’argent passe de 12 % en 1686 à 55 % en 1696. D’où une grave crise du système de paiement – pénurie de numéraire et mauvaise qualité de celui qui reste en circulation – et donc des échanges tant intérieurs qu’extérieurs, accompagnée d’une forte inflation et d’une chute du change. À l’issue d’un débat intense, impliquant un nombre étonnant d’« experts » plus ou moins liés aux personnages politiques qui comptent [27]  On a compté autour de 400 mémoires écrits sur la q... [27] , trois stratégies différentes de sortie de crise émergent que l’on peut associer respectivement aux noms de Lowndes, Davenant et Locke. Le premier, secrétaire au Trésor, soutient une position largement partagée par les « économistes » de l’époque, qui est d’éviter la déflation inévitablement associée à une refonte sur la base de l’ancien standard de valeur intrinsèque des pièces [28]  Pour Kleer [2004], il s’agirait surtout pour Lowndes... [28]  ; il propose pour cela une refonte avec dévaluation de 25 % de ce standard. Davenant, quant à lui isolé et peu écouté, propose d’attendre des temps plus favorables à la refonte et de développer en compensation une monnaie de crédit. Le troisième, Locke en l’occurrence, soutient la nécessité d’une refonte selon l’ancien standard. C’est cette stratégie qui sera choisie par le roi Guillaume III et mise en œuvre par le Parlement, au prix d’une part d’une crise économique aggravée par la pénurie monétaire provoquée – la masse monétaire en argent étant réduite de moitié et les nouvelles pièces continuant d’être exportées, d’autre part d’une guerre mal financée et qui devra être conclue désavantageusement.

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Or, alors que les propositions de Lowndes et Davenant sont pragmatiques et guidées par des préoccupations économiques d’ordre marchand et fisco-financier, celle de Locke est doctrinaire et fondée dans l’ordre politico-symbolique. Pour Locke, la bonne monnaie n’est pas celle dont le monnayage doit être en accord avec les nécessités économiques, mais celle dont le « standard de monnayage, une fois fixé, doit être inviolablement et immuablement conservé à perpétuité » (Locke, Some Considerations of the Consequences of the Lowering of Interest, and Raising the Value of Money, Londres, 1696) [29]  Cité par Larkin [2006], p. 19. [29] . Selon lui, « ni le souverain (par des dévaluations), ni les sujets (par des contrefaçons) ne sont légitimement habilités à manipuler à leur profit des monnaies qui ont une valeur naturelle » (Desmedt [2007], p. 329). En effet, « la monnaie, qu’il définissait strictement comme or et argent, avait une valeur unique, universelle et imaginaire » qui ne pouvait donc ni « surgir de l’utilité », ni être changée, ni même « être affectée par les ajouts extrinsèques des processus de monnayage » (Appleby [1976], p. 55). Cette conception « naturalise » donc la monnaie, l’unité de compte étant réduite à un étalon de mesure de la quantité d’argent incorporée dans les diverses pièces. Elle tient sa force de sa cohérence avec le nouveau système politique libéral qui vient d’être instauré et dont Locke est également le grand penseur et inspirateur.

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Pour Locke en effet, l’invention de la monnaie précède celle de l’État, elle fait partie de l’état de nature, état d’abondance où tout individu peut s’approprier librement les ressources de la nature sans nuire aux autres, l’appropriation privée étant limitée par la capacité de travail de chacun. Néanmoins, le développement des échanges, qui résulte de cette appropriation et de ses limites, conduit à l’invention de la monnaie, et celle-ci, en permettant une accumulation de ressources conduisant à des « possessions inégales et disproportionnées », ne permet plus que les rapports des hommes entre eux s’autorégulent. D’où la nécessité de sortir de l’état de nature et d’instaurer un gouvernement civil doté d’un pouvoir souverain régulateur des conflits que ces inégalités ne peuvent manquer d’engendrer.

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Ainsi la monnaie est-elle pour Locke en position d’autorité souveraine hiérarchiquement supérieure à celle de l’État, réduit à un pouvoir d’exécution soumis à cette autorité. L’État ne saurait donc modifier la définition de la monnaie fixée par consentement tacite dès l’état de nature. Que le nouveau système politique de la monarchie parlementaire, encore bien fragile, sacralise la monnaie en confortant la valeur définitionnelle de la monnaie dont il hérite, apparaît ainsi comme une condition de sa légitimité et de son prestige. Il s’agit par là de fonder dans l’éthique et la croyance en une monnaie éternelle – par la mise en cohérence du régime de monnayage avec les principes de constitution du nouvel ordre politique et social – une confiance hiérarchique dans le nouveau système monétaire et financier qui, simultanément, se met en place après la création de la Banque d’Angleterre. Il est alors logique, par-delà les questions d’économie politique qui sont sous-jacentes aux diverses prises de position et au choix finalement fait, que dans cette période critique de l’histoire de l’Angleterre, le politico-symbolique l’emporte sur l’économie. Les nécessités de l’institutionnalisation et de la légitimation du nouvel État et le rôle de la monnaie dans la formation de la communauté politique qui fonde cet État, priment sur toutes les considérations économiques de court terme.

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L’institution de l’euro [30]  On pourrait aussi bien évoquer celui de la dernière... [30] n’est pas sans évoquer cet acte monétaire politico-symbolique fondateur de la monarchie parlementaire libérale anglaise. Elle consiste, en effet, de manière similaire à conforter, via la monnaie, la dynamique d’un nouvel ordre politique en gestation en en créant des symboles fondateurs et légitimatoires. La politique de l’euro fort, son ancrage dans une autorité gardienne de sa valeur et mise hors de portée des pouvoirs politiques exécutifs comme législatifs, est une sorte d’équivalent fonctionnel dans un contexte de pure monnaie fiduciaire à celle de l’ancrage immuable – il durera plus de deux siècles – de la livre sterling dans un poids de métal. En en faisant une monnaie forte, il s’agit de constituer l’euro comme un symbole de puissance qui en impose même à ce qui reste la devise clef du système international, le dollar. Et cela fusse au prix d’une économie qui ne tient pas la promesse proférée par les instigateurs de la nouvelle monnaie, à savoir celle d’un dynamisme économique renouvelé par les effets d’entraînement de l’unification monétaire et la sortie des politiques de désinflation compétitive au sein de la nouvelle zone monétaire [31]  Il est difficile de mesurer le coût de cette promesse... [31] . Ici encore, il apparaît qu’une bonne monnaie politique n’est pas nécessairement performante au plan économique, et qu’en matière de monnayage, c’est souvent la logique du politique qui prime sur celle de l’économie.

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Cela dit, dans les deux cas qu’on vient d’évoquer, la bonne monnaie politique est une monnaie forte, surévaluée et déflationniste, alors que la bonne monnaie économique correspond au contraire à une monnaie plus faible et abondante. Ces situations renvoient à des configurations « mercantilistes » où le politique, soutenu par des groupes sociaux de créanciers (rentiers) à revenus fixes, regarde d’abord vers l’extérieur et est plus soucieux de sa puissance relative vis-à-vis des autres entités politiques souveraines que de la situation économique et sociale prévalant à l’intérieur de son territoire. Mais on peut avoir des situations inverses où la bonne monnaie politique sera a contrario une monnaie abondante, à tendance inflationniste, favorisant les débiteurs, tandis que la bonne monnaie économique sera en revanche conçue comme une monnaie stabilisée pour mieux servir de réserve de valeur. Ce qui est le cas quand le politique est prioritairement préoccupé de sa dette de vie à l’égard de sa population, tandis que le pouvoir économique est entre les mains d’une classe capitaliste privilégiant une croissance tirée par les exportations, situation qu’on retrouve notamment de manière récurrente en Amérique latine et tout particulièrement en Argentine.

Les trois états de la monnaie

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Ces remarques, qui bousculent quelque peu le sens commun contemporain, s’éclairent si on entre un peu plus dans l’analyse de la réalité sociale autonome et première du fait monétaire. Pour cela, au point de vue qui envisage la monnaie en tant que rapport social se reproduisant dans le temps selon sa propre logique par le jeu de ses diverses formes fonctionnelles, il faut combiner un autre point de vue qui la saisit comme un phénomène social apparaissant sous trois formes qu’on qualifiera d’états (en référence aux états de la matière : gazeux/solide/liquide). En effet, parmi les modes de présence au monde de la monnaie, il convient de distinguer : son état incorporé, celui où elle apparaît comme étalon de valeur et confiance ; son état objectivé principalement repérable dans les instruments monétaires qui servent de moyens de paiement ; et son état institutionnalisé, soit les diverses règles et régulations qui unifient un espace monétaire régi par un système de compte et constituant une communauté de paiement.

La monnaie incorporée : compte et confiance

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Revenons à la confiance, niveau psychosociologique d’analyse du fait monétaire où la monnaie peut être dite en son état incorporé. Cette confiance est in fine une confiance dans la stabilité du système de compte, sachant que le compte est d’abord une activité mentale. Parler d’incorporation signifie que la monnaie est présente dans la personne même de ses utilisateurs, qu’elle fait partie de leur habitus, qu’elle est inscrite dans leur système de dispositions, la confiance se jouant en chaque individu. La monnaie doit alors être considérée comme un « médium symboliquement généralisé de communication » (Ganssmann [1988]), un « langage spécial » (Ganssmann [2001]) qui permet que les personnes communiquent entre elles avec la visée d’entrer en relation et d’entreprendre en confiance des transactions économiques et sociales. C’est ici la dimension symbolique de la monnaie qui est active ; elle opère en tant que système de signes grâce auquel des symboles et des significations partagées peuvent être échangés (Codere [1968] ; Wennerlind [2001] ; Hart [2007]) [32]  L’idée que la monnaie est un signe, voire une forme... [32] . Tout comme les signes linguistiques, les symboles monétaires parlent, communiquent des informations, des significations, et créent des expériences partagées. La confiance dans la monnaie apparaît alors comme le fruit d’une « communication via la monnaie » qui a réussi (Ganssmann [2001], p. 146).

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Cette approche communicationnelle disqualifie l’« énigme de la monnaie » telle qu’elle est posée par Karl Menger : pourquoi des agents échangent des objets de valeur contre de la monnaie sans valeur ? En effet, « il n’y a aucune rationalité derrière la sélection de signes, si ce n’est qu’ils doivent être compréhensibles ». Or « moins un objet servant de signe a d’importance intrinsèque, moins la communication est susceptible d’être perturbée par des intérêts extérieurs visant les objets en tant que tels » (ibid., p. 149).

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Par ailleurs, si on suit Heiner Ganssmann, une communication réussie, et donc permettant la coordination des actions, implique que « les objets servant de signes » aient trois propriétés : « Un signe doit être reconnaissable dans un environnement composé d’autres signes ; l’utilisation du signe doit être répétée, si bien que deviennent possibles une reconnaissance régulière et des attentes sur le futur ; un signe signale sa propre signification et simultanément quel jeu est pratiqué. » (Ibid., p. 148 [33]  « Pour la théorie de la monnaie, il s’ensuit que nous... [33] .) Or, ce sont là des propriétés qui sont au fondement des formes de confiance qualifiées dans La monnaie souveraine de méthodique et d’éthique et qui reposent sur un auto-assujettissement de l’individu à la représentation qu’il se fait du tout social et qu’il partage avec les autres membres de la communauté de paiement.

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La confiance méthodique est en effet assise dans la routine de la communication des signes monétaires. Réciproquement, les utilisations régulières des signes monétaires diffusent la confiance dans leur qualité, « les personnes révélant leur confiance dans la monnaie en participant à l’utilisation des signes monétaires » (Wennerlind [2001], p. 3). Comme « par là même, elles révèlent aussi qu’elles partagent une confiance commune dans l’ordre social » (ibid.), la confiance éthique procède de la confiance méthodique et les deux s’entretiennent l’une l’autre. En fait, la confiance méthodique est attachée aux moyens de paiement, tandis que la confiance éthique l’est au système de compte. Les moyens de paiement sont en effet les signes objectivés qui doivent être acceptés dans les échanges routiniers pour que se constitue la confiance méthodique. L’unité de compte, en revanche, est le signe abstrait d’une relation entre individus et tout social, signe de l’appartenance à une communauté où on parle le même langage des prix et des tarifs. Son acceptation est certes liée à celle des moyens de paiement, mais seulement en tant que ceux-ci constituent un système unifié, forment un tout ordonné, la communauté de paiement qui se confond alors avec la communauté de compte ; la confiance éthique est confiance en cet ordonnancement. L’usage de la monnaie communique ainsi la confiance dans la monnaie, selon un processus auto-renforçant par lequel s’exprime une propriété du langage qui est de permettre « une compréhension partagée entre ses utilisateurs qui se produit en l’absence de toute autorité savante contrôlant la dissémination de cette compréhension » (ibid.).

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Dans cette perspective que l’on retrouve chez les partisans du free-banking, il ne semble alors guère nécessaire de faire intervenir une quelconque autorité ou un quelconque pouvoir pour fonder la confiance dans la monnaie. Mais ce serait là faire abstraction du fait que l’accès à la monnaie est inégalement distribué : la monnaie n’est pas seulement une ressource cognitive, un système abstrait de compte unanimement partagé, mais aussi un ensemble de moyens de paiement qui sont des créances sur la société inégalement réparties et qui peuvent faire l’objet d’une appropriation ou d’un contrôle privatif [34]  Cf. Crump [1978]. La langue elle aussi est une ressource... [34] . En tant qu’ensemble de signes susceptibles d’être créés, distribués, détruits, recréés périodiquement au sein d’une communauté de paiement, la monnaie, notamment dans les crises monétaires, peut apparaître à la partie de cette communauté qui est exclue de la maîtrise de ce processus, non pas comme un outil de coopération et de coordination, mais comme une ressource de pouvoir dont la distribution inégale est injustifiable, contestable et donc source de conflits [35]  Ce qu’illustrent les crises de paiement liées à l’endettement... [35] . La confiance dans la monnaie ne peut donc s’ancrer seulement dans sa capacité à engendrer de la coordination, mais aussi et d’abord sur une régulation des conflits relatifs à l’émission et à la distribution des moyens de paiement, une monnaie de confiance étant une monnaie qui ne peut être une bonne convention de coordination que si elle est un bon compromis social.

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C’est la confiance hiérarchique qui exprime un tel compromis en rappelant que l’auto-assujettissement routinier ou éthique à la pratique du langage monétaire trouve ses limites dans l’accès inégal à la monnaie. Elle traduit le fait que l’acceptation de la monnaie repose aussi sur le sentiment de protection apporté par une régulation hiérarchique du pouvoir monétaire adossée à la force et à l’obligation légale. Corrélativement, la confiance éthique change de sens puisqu’on n’est plus dans un modèle d’ordre social spontané. La confiance hiérarchique dans le système institutionnel qui régule les conflits autour de l’accès à la monnaie et établit les compromis d’intérêt nécessaires à la coordination ne peut être, en effet, incorporée par les agents que si les règles du jeu monétaire établi sont légitimes, c’est-à-dire congruentes avec les valeurs et normes qui fondent l’appartenance au tout – communautés de compte et de paiement réunies sous une même figure de la souveraineté. La confiance éthique tire de là sa dimension extra-monétaire et proprement culturelle et historique.

La monnaie objectivée : objets-monnaies, moyens de paiement

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Cela dit, la confiance dans la monnaie n’est qu’une précondition de la coordination des actions. Encore faut-il, pour que les transactions monétaires se développent, qu’il existe des moyens de paiement non seulement de qualité mais aussi en quantité suffisante pour que les dettes puissent être réglées. Les instruments monétaires, moyens de paiement, monnaies courantes, sur lesquels l’attention des numismates mais aussi des anthropologues s’est focalisée, sont l’expression la plus pure de la monnaie dans son état objectivé, celle-ci ne s’exprimant plus de ce point de vue dans un langage, mais par l’intermédiaire d’un système d’objets. C’est à ce niveau que se pose la question de la nature véritablement monétaire ou non des instruments de paiement et qu’apparaissent les oppositions centrales et historiquement récurrentes de l’analyse économique de ce qu’est ou doit être la monnaie (currency / banking schools ; mono / bimétallistes ; bullionists / greenbackers ; free-banking / chartalisme ; monétaristes / keynésiens). L’anthropologue Keith Hart utilise la métaphore des deux côtés de la pièce de monnaie (ou du billet de banque) pour mettre en évidence la nécessité pour la théorie de la monnaie de sortir de ces conceptions unilatérales en tenant compte simultanément des deux côtés de la pièce [36]  Pour Hart, la référence à la pièce de monnaie est métaphorique... [36]  :

« Sur le côté face, il y a le symbole de l’autorité politique qui a frappé la pièce ; du côté pile, il y a les spécifications précises de ce que vaut la pièce du point de vue du paiement dans les échanges. Un côté nous rappelle que les États signent les monnaies de leur empreinte et que la monnaie est originellement une relation entre personnes au sein d’une société […]. L’autre révèle que la pièce est une chose, capable d’entrer dans des relations précises avec d’autres choses, en tant que ratio quantitatif indépendant des personnes engagées dans une transaction particulière quelle qu’elle soit. Sous ce dernier angle, la monnaie est comme une marchandise et sa logique est celle du marché anonyme. […] La plupart des théories de la monnaie donnent la priorité à un côté en oubliant l’autre. […] Mais la pièce a deux côtés pour la bonne raison que tous deux sont indispensables. La monnaie est en même temps un aspect des relations entre personnes et une chose détachée des personnes. »

(Hart [1986], p. 638-639.)

Mais ne faut-il ne pas aller plus loin et tenir compte que la pièce a en fait non pas deux mais trois dimensions. Elle a aussi une tranche qui lui donne l’épaisseur sans laquelle elle resterait pure abstraction. Et c’est cette épaisseur qui donne à la pièce sa matérialité et son poids, lesquels ont pendant longtemps servi à légitimer la valeur inscrite sur son côté pile tout en indiquant son degré de fiduciarité, c’est-à-dire la part que joue pour garantir sa valeur officielle l’empreinte de l’autorité unificatrice des relations entre personnes inscrite sur son côté face. En d’autres termes, la tranche des pièces, l’épaisseur des moyens de paiement, symbolise la troisième propriété générique de la monnaie qu’est le monnayage et qui fait qu’une valeur en unité de compte est affectée à tout moyen de paiement. Elle exprime qu’il n’y a pas de monnaie sans règles d’émission et de circulation des moyens de paiement, c’est-à-dire sans dimension institutionnelle de la monnaie. Aussi, en reprenant les termes de Hart, peut-on dire que la pièce a trois côtés pour la bonne raison que tous trois sont indispensables : « la monnaie est en même temps un aspect des relations entre personnes », « une chose détachée des personnes » et une forme institutionnelle reliant personnes et chose, un système de règles qui fait que « la chose détachée des personnes » qui a été choisie pour représenter certaines relations entre personnes le fait légitimement.

La monnaie institutionnalisée : monnayage et régulation

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Ceci nous conduit au troisième état de la monnaie, son état proprement social, l’état institutionnalisé dans lequel elle apparaît comme la forme politique d’une communauté de paiement qui n’est autre qu’un groupement social représenté sous forme monétaire. Une communauté de paiement peut plus précisément être définie comme l’expression monétaire d’une société qui se reconnaît d’abord dans un système (ou une unité) de compte particulier : dès lors qu’un groupe s’unifie autour d’un mode quantitatif de comptabilisation de la valeur (qu’il s’agisse d’une numération cardinale, purement quantitative, ou ordinale, alliant le quantitatif au qualitatif), les conditions sont réunies pour qu’il forme une communauté de paiement dans laquelle les divers instruments de paiement sont convertibles les uns dans les autres. En son sein, divers droits et obligations sociales, quelles que soient leur origine – échanges marchands, dons (entre humains et/ou aux puissances souveraines), compensations, tributs, gages –, peuvent être quantifiés et prendre la forme homogène de créances et de dettes exprimées dans un étalon commun, dans un même cadre de référence. La société prend alors la forme d’un réseau de dettes nouées ensemble d’abord par le système de compte [37]  En général, on réduit le système de compte à l’unité... [37] , ensuite par la circulation des moyens de paiement.

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L’origine des dettes dans des transactions de nature multiple se traduit par une pluralité des moyens de paiement, chaque sphère transactionnelle devant être a priori considérée comme disposant de ses propres moyens de paiement, puisque les sources de la confiance dans la validité et la qualité de ces moyens de paiement sont d’abord propres à chaque sphère ; chaque moyen de paiement a, à l’origine, un espace de validité propre correspondant à la sphère transactionnelle et au réseau d’usagers où il est accepté et circule sur la base d’une confiance méthodique.

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Une communauté de paiement est donc une société dans laquelle circule un ensemble de moyens de paiement articulés à un système de compte (par exemple, du fait qu’ils sont libellés ou convertibles à taux fixe en une unité de compte commune dans le cas le plus simple de la numération purement cardinale qui est devenue la norme dans les sociétés modernes), cet ensemble – monnaie réelle – et ce système abstrait – monnaie imaginaire – constituant deux aspects fondamentaux de la monnaie propre à la communauté en question. La monnaie est ainsi ce qui permet à une société d’assigner et de reconnaître socialement une valeur quantifiée à des personnes, à des choses, à des symboles, à des actes, à des droits et obligations. En tant que système de compte, elle fait de la société un espace homogène d’assignation de valeur par-delà ses discontinuités ; elle est expression de la totalité et opérateur de l’appartenance sociale. En tant qu’ensemble de moyens de paiement, elle fait que les valeurs assignées à l’occasion des transactions qui lient les membres de la société sont, par les paiements, reconnues et validées socialement, ce qui conforte et confirme l’appartenance sociale.

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En résumé, pour qu’une monnaie soit véritablement représentative d’une totalité sociale et fonctionne comme opérateur d’appartenance, pour qu’elle soit le médium de la reproduction de cette totalité dans le temps, il faut qu’elle soit elle-même pérenne et prenne une forme institutionnelle qui assure une régulation de la contradiction entre sa forme unitaire de compte et sa forme plurielle de paiement. Aussi Ganssmann a-t-il raison de dire que « la monnaie n’existe que si les agents l’utilisent selon des règles. […] (que) les règles d’usage de la monnaie sont constitutives de la monnaie. […] (et que) ce n’est pas la nature des objets (sélectionnés pour servir de monnaie) mais la conformité aux règles du jeu qui en font de la monnaie » (Ganssmann [2001], p. 141-142). Il en découle que « l’analyse des relations monétaires […] a pour première tâche d’identifier le système des règles qui concerne à la fois la définition de l’unité de compte et celle des instruments de paiement. […] Ces règles sont celles du monnayage qui joue un rôle central dans l’articulation nécessaire du compte et du paiement » (Boyer-Xambeu, Deleplace et Gillard [1990], p. 35). Elles sont donc au cœur de la dimension proprement institutionnelle de toute monnaie.

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La monnaie, saisie au niveau institutionnalisé du régime monétaire fondant une communauté de compte et de paiement, a donc comme la confiance (monnaie incorporée) et les moyens de paiement (monnaie objectivée) une structure triadique. Elle se traduit : 1) par des conflits entre émetteurs (concurrence des moyens de paiements) ; 2) par des coopérations-coordinations entre eux dès lors qu’ils se situent dans le cadre d’un même système de compte (impliquant des conversions entre moyens de paiement) ; 3) par un ordre né des conflits (compromis entre les émetteurs) et de l’action collective visant à stabiliser les coordinations via des règles opérantes de monnayage. Le concept de monnaie peut de ce fait être représenté selon le modèle de la transaction et du going concern (collectif dynamique organisé) qu’on doit à J. R. Commons [1934] (Théret [2001], p. 105). D’où la figure 2 ci-dessus illustrant les dimensions à la fois horizontales et verticales, interindividuelles et relative au rapport individuel-collectif de la monnaie.

Figure 2 - Structure triadique de la monnaie comme représentation d’une communauté de compte et de paiementFigure 2

La monnaie, fait social total

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De ce qui précède, il résulte que la monnaie est à la fois un langage spécifique (le système de compte), un objet (les instruments de paiement), et une institution (les règles de monnayage). Elle n’est pas seulement un objet, une marchandise moyen de l’échange marchand, comme dans son sens le plus commun en économie ; elle ne se réduit pas non plus à un simple langage spécial de communication, comme dans la vision privilégiée par certains sociologues ; mais elle n’est pas non plus seulement une institution, un système de règles, ainsi que l’affirme le plus souvent l’économie institutionnaliste. Elle est un fait social total qui a simultanément ces trois dimensions, le phénomène de la monnaie étant à la fois symbolique, économique et politique [38]  « Une monnaie, chose économique, est frappée par une... [38] .

Unité du fait monétaire par-delà la pluralité de ses formes et états

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La monnaie en tant que fait social total se déploie ainsi sous plusieurs états : elle est présente dans le psychisme, dans le monde des choses et dans le monde social, et cela à chaque fois sous des formes particulières. Mais dans chacun de ces états, on retrouve les trois formes fonctionnelles – le compte, le monnayage et le paiement – qui permettent à la monnaie de fonctionner en se reproduisant dans le temps en tant que forme sociale. Dans tous les états de la monnaie, c’est une même structure intime qui se reproduit. Ce qui fait alors l’unité du phénomène monétaire est que chacune des formes fonctionnelles de la monnaie est l’empreinte d’un de ses états et que, par là, ceux-ci sont en permanence liés entre eux (cf. tableau 1).

Tableau 1 - Structure intime de la monnaieTableau 1
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Toutefois, en chacun des états de la monnaie, la forme fonctionnelle qui est en position hiérarchiquement supérieure est différente et l’on peut associer à un état une forme fonctionnelle prédominante. Ainsi le système de compte, bien qu’il relève au premier chef d’un geste instituant, n’en est pas moins en tant que langage la forme matricielle d’incorporation de la monnaie, ce qui le place au fondement de la confiance éthique qui est la clef de voûte de ce processus d’incorporation. Quant à l’état objectivé de la monnaie, il est d’abord à rapporter au paiement et c’est la valeur nombrée de l’instrument monétaire qui en est alors la forme fonctionnelle première. Enfin, le monnayage est la forme mère d’institutionnalisation de la monnaie et il apparaît essentiellement à ce niveau comme un compromis politique entre forces sociales pour qui l’unicité des comptes – en tant que forme de la souveraineté – et la pluralité des paiements – qui traduit l’hétérogénéité des liens sociaux d’endettement – sont porteuses d’enjeux sociaux différents, quand ce n’est pas opposés, quant à leur temporalité (projet à long terme, stratégie à moyen terme et fonctionnement immédiat).

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La monnaie est donc simultanément un fait mental et social, individuel et collectif, idéel et matériel, de nature à la fois économique (économie générale de la circulation des moyens de paiement), politique (conflits et institutions de compromis autour (i) du pouvoir de jouer sur le système de compte et de nommer l’unité de compte, (ii) de la régulation juridique de l’émission-destruction des moyens de paiement), et symbolique (système de compte ; représentation de l’unité de compte et de certains moyens de paiement comme symboles de la totalité sociale ; fondement éthique des règles du jeu monétaire dans les valeurs d’appartenance sociale).

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La monnaie peut alors être considérée d’un point de vue sociologique comme une espèce de « capital culturel », au sens où un tel « capital », si on suit Pierre Bourdieu [1979], est une ressource symbolique qui, d’une part, s’inscrit dans la durée (et donc dans la temporalité d’une souveraineté), d’autre part, est à la fois incorporée et constitutive de l’habitus, objectivée dans des biens durables, et institutionnalisée sous forme de règles constitutives d’une organisation. Par son existence dans ces trois états, la monnaie est tendanciellement assurée de sa pérennité et devient un héritage culturel des sociétés qui l’ont inventée ou importée [39]  Ceci transparaît clairement au vu de la « grande stabilité... [39] .

La monnaie entre neutralité axiologique et objectivisation de la domination

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De cette caractérisation sociologique de la monnaie, on peut alors déduire, d’une part qu’on n’accorde de valeur à une monnaie que dans le contexte territorial où elle fonctionne effectivement comme capital culturel (sinon elle n’est que forme vide de contenu, universelle mais sans valeur) ; d’autre part que c’est une forme symbolique qui se prête, précisément en raison de ce caractère universel abstrait, à l’occultation des rapports sociaux qu’elle revêt de son voile et qui, en retour, lui donnent son contenu effectif en contexte : son régime de monnayage et ses usages spécifiques dans chaque société. Car une monnaie, c’est aussi une ressource de pouvoir dotée d’une représentation (emblème de la totalité sociale et signes dotés d’une utilité dans les transactions) qui fait que, lorsque tout semble aller bien, on méconnaît qu’elle puisse être distribuée inégalement. Ainsi, puisqu’elle fonctionne sans violence physique directe et apparente (elle en est même le substitut dès l’origine dans le sacrifice) par intériorisation des représentations collectives dominantes, par l’adhésion, la confiance méthodique et éthique, l’appartenance, ou sinon l’exclusion de la communauté de paiement, la monnaie peut se révéler être une des formes les plus sophistiquées de la violence symbolique. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle a pu et peut encore parfois être un substitut à la monopolisation légitime de la violence physique par l’État, comme dans les sociétés mélanésiennes (de Coppet [1998] ; Breton [2002]). C’est aussi pour cela que dans une société monétaire, personne ne peut vivre sans monnaie et que, quand une monnaie est détruite, cent monnaies fleurissent.

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L’idée que la monnaie est un capital symbolique et culturel a deux implications importantes. En tant que forme universelle, la monnaie est un langage qui se prête à de multiples usages et peut revêtir les rapports sociaux les plus divers, des plus égalitaires aux plus hiérarchiques. On ne saurait donc tomber dans « l’hypostase de la monnaie » (Cartelier [2004]). Certes, la monnaie contient en elle-même un principe hiérarchique de mise en ordre nécessaire à sa permanence, principe d’action collective et de présence du tout dans les parties ; elle est une invention symbolique qui permet aux sociétés humaines d’isoler la vie de la mort, de se réapproprier certaines formes de souveraineté. En tant que forme de l’autorité du tout, elle donne donc du pouvoir à ceux qui peuvent la monopoliser, la contrôler, mais cela n’implique pas qu’en elle-même, elle se transforme nécessairement en pouvoir de domination. Elle peut en être un instrument par sa capacité intrinsèque à dissimuler les rapports sociaux, mais elle peut tout autant permettre la diffusion du pouvoir de façon égalitaire. Tout dépend de son système, voire de son régime de monnayage, lesquels en tant que formes de l’action collective ne sont évidemment pas indépendants des rapports sociaux eux-mêmes. Ainsi, comme y ont insisté M. Bloch et J. Parry ([1989], p. 22), la monnaie en général n’est nullement porteuse en elle-même de significations et de valeurs morales, mais emprunte celles des rapports sociaux qu’elle médiatise dans les contextes sociétaux variés où elle agit comme capital culturel [40]  Voir également Codere pour qui « la monnaie en tant... [40] . On ne pourrait comprendre sinon que des sociétés communautaires égalitaires, tout autant que les sociétés inégalitaires traditionnelles et modernes, utilisent la monnaie pour se représenter en tant que totalités.

56

Mais la monnaie n’est pas qu’un langage spécial servant à recouvrir divers rapports sociaux et les médiatisant. En tant que forme susceptible d’homogénéiser des choses hétérogènes, d’assurer la contiguïté entre des statuts sociaux séparés, de rendre comparables des incomparables, la monnaie assure la continuité du tissu social par-delà ses discontinuités, tendant par là même à naturaliser, voire à dissimuler les clivages sociaux. En mobilisant la force du nombre, elle se prête à la transformation des luttes de classes en luttes de classement, à la conversion des antagonismes sociaux et des différences de statuts en simples inégalités sur un continuum. Ainsi elle est dotée d’une capacité intrinsèque de dissimulation ou d’obscurcissement de la nature même des rapports sociaux qu’elle médiatise. On retrouve ici la théorie de Marx relative au fétichisme monétaire, théorie qui, selon certains anthropologues, peut être étendue aux économies précapitalistes du fait que « les objets d’échange (y) sont probablement aussi fétichisés […] que dans une économie capitaliste » (Bloch et Parry [1989], p. 1). Ainsi le fétichisme ne concerne pas seulement l’argent capitaliste actif dans les échanges de biens réels et symboliques (force de travail), argent masquant des rapports de domination sous la forme de l’équivalence. Il vaut aussi, quoique sous une forme inversée, pour les monnaies sauvages dans les échanges de personnes ou de droits sur les personnes, la forme anthropomorphique des monnaies mélanésiennes en étant un bon exemple (Rospabé [1995] ; Breton [2002]).

57

Il n’y a alors que dans les crises monétaires qu’on peut mettre en lumière les rapports de domination que la monnaie dissimule, c’est-à-dire les implications distributives aux plans social et territorial des formes de contrôle de son régime de monnayage, la puissance hors du commun de ceux qui, dans une société, contrôlent la création monétaire et sa répartition. Dans les crises refont surface l’ensemble des conflits dissimulés par l’unité du système monétaire et son fonctionnement en régime : conflits entre émetteurs de monnaies, conflits entre la puissance monnaye use et le corps social utilisateur de la monnaie, conflits distributifs découlant des modalités prévalentes de contrôle social au sein de la société, conflits de souveraineté entre monnaies.

58

On ne saurait donc prédire l’avenir d’une monnaie sans tenir compte de la ou des manières dont ces divers conflits sociaux et territoriaux sont régulés dans l’espace monétaire où cette monnaie est appelée à valoir.


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Notes

[*]

Cnrsirises, umr 7170, Université Paris Dauphine, place du Maréchal-de-Lattre-de--Tassigny, 75775 Paris cedex 16. Courriel : theret@dauphine.fr

[1]

Aujourd’hui beaucoup d’anthropologues « sont de plus en plus persuadés qu’il n’existe pas de société qui ignore la monnaie » (Rospabé [1995], p. 24). Ainsi, par exemple, les conceptions reçues selon lesquelles l’Empire inca n’aurait pas connu de monnaie sont-elles désormais contestées et le dossier réouvert : on admet notamment qu’il ait connu une circulation de biens précieux – dont l’or et l’argent – dans les échanges de dons au sein de l’élite (cf. Sallnow [1989]). Seules les sociétés de chasseurs-cueilleurs qui ne cherchent pas à maîtriser la nature et ne connaissent pas de rites sacrificiels seraient sans monnaie (Hénaff [2002] ; Testart [2002]).

[2]

Le « capital-vie » renvoie au fait que « tout se passe comme si, dans les sociétés traditionnelles (et à bien des égards cette représentation survit à leur disparition), existait un modèle de réserve de vie, un stock énergétique qui ne peut être entamé ou menacé sans que soit ressentie la nécessité de le restaurer » (Hénaff [2002], p. 298-299). La vie comme fait biologique et comme existence sociale doit être maintenue « dans son intégrité ; toute atteinte appelle une action en retour, une procédure de compensation. Telle est la dette de vie » (ibid.). Cf. également Rospabé [1995].

[3]

On doit à Bernhard Laum d’avoir solidement établi « l’origine religieuse et même, plus précisément, sacrificielle de la monnaie » (Scubla [1985], note 73, p. 213) ainsi que « l’association de la monnaie non seulement à la procréation, mais aussi au meurtre et à la mort (même si c’est pour les opposer) [qui] peut difficilement passer pour contingente… » (ibid., note 69, p. 88). « Si on définit l’argent comme un moyen déterminé de paiement défini par sa nature et sa quantité, alors il faut considérer le culte comme la source originelle de l’argent » (Laum [1992], p. 61). La relation entre monnaie et mort pour le cas d’une société « sauvage » est développée dans les travaux de Daniel de Coppet (voir notamment de Coppet [1970]).

[4]

Pour un exemple particulièrement limpide de paiement de la dette de vie sous la forme d’un impôt monétaire, voir la description du hasina du royaume Merina à Madagascar faite par Bloch ([1989], p. 182-188) et son interprétation en tant que sacrifice rituel dans Graeber ([1996], p. 19).

[5]

Aglietta et Orléan [2002] l’affirment encore avec plus de force à la suite de Simiand [1934] en disant que la monnaie est un lien de confiance, est confiance.

[6]

En anglais, cela pourrait correspondre au triptyque Confidence, Credibility et Trust. Cette triade recoupe en fait les réflexions sur la confiance formulées par certains historiens, sociologues et anthropologues. Ainsi, par exemple, l’historien numismate François Thierry distingue à sa manière pour la Chine ancienne ces trois mêmes formes de la confiance lorsqu’il nous dit que « ces monnaies sont de véritables billets métalliques dont la valeur repose uniquement sur la confiance dans le gouvernement (confiance hiérarchique…), sur la réciprocité d’usage au taux légal (confiance méthodique…) et sur l’agrément de la population (confiance éthique…). (…) Dans une société où fonctionne un système monétaire fiduciaire, le problème de la confiance est le problème fondamental. Cette confiance est fondée à la fois sur les liens qui unissent gouvernants et gouvernés, mais aussi sur la capacité des gouvernants à garantir les termes du contrat qui les lie aux gouvernés (autre définition de la confiance éthique…) » (Thierry [1993], p. 6-7).

[7]

Il s’agit donc de revenir à la « question même de la nature de la monnaie » qui préoccupait encore les fondateurs de l’économie politique mais « qui semble avoir perdu toute pertinence » pour la science économique au milieu du xixe siècle dès lors que la monnaie était « caractérisée comme quoi que ce soit qui remplit les quatre fameuses fonctions », décrites par Jevons [1876], « qui paraissent essentielles à sa plein manifestation » (Lagueux [1990], p. 81). On trouve l’idée que la monnaie ne doit pas être définie par ses fonctions ou par ce qu’elle fait (comme dans Dalton [1965]) chez l’anthropologue H. Codere [1968] qui a développé une théorie de la monnaie comme système symbolique propre articulant quatre sous-systèmes de symboles : les objets-monnaies, les nombres ou système de compte, les systèmes des poids et mesures, et l’écriture. Plus récemment, l’anthropologue A. Testart [2001] a également critiqué la notion de fonction appliquée à la monnaie en soulignant son ambiguïté ; on y confond « fonction et aptitude à la fonction » (26). Mais ce dernier reste proche d’une définition de la monnaie par ce qu’elle fait en la concevant comme « une ou plusieurs espèces de biens (…) dont la cession (…) est prescrite ou préférée dans la plupart des paiements et est réputée avoir valeur libératoire », définition donc par le paiement d’où se déduirait que la monnaie est la forme suprême de la richesse (« caractéristique principale de la monnaie ») et ses « fonctions subséquentes de moyen d’échange, de réserve de valeur et d’étalon de valeur » (34).

[8]

De nombreux auteurs – de toutes disciplines – considèrent que la monnaie est même un instrument peu efficace pour remplir cette « fonction », voir Boyer-Xambeu, Deleplace, Gillard [1986] ; Courbis, Froment, Servet [1990] ; Thierry [1993] ; Ingham [1999] ; Blanc [2000] ; Davies [2002] ; etc.

[9]

Comme le soutiennent Karl Menger et Ludwig von Mises pour qui la fonction de moyen d’échange est la fonction définitionnelle de la monnaie et celle de moyen de paiement ou de règlement une fonction seulement secondaire et dérivée : « la fonction de la monnaie en tant qu’objet qui facilite les échanges de marchandises et de capital (…) inclut le paiement des prix monétaires et le remboursement des emprunts… il n’y a ni nécessité ni justification de poursuivre plus loin la discussion sur un emploi ou même une fonction de la monnaie spécifique en tant que moyen de paiement » (Menger, cité par von Mises [1981], p. 49). Pour von Mises, la définition de la monnaie comme moyen de paiement est une erreur qui relève d’une acceptation non critique du point de vue juridique et des habitudes communes de pensée. « Du point de vue du droit, la question de la dette est centrale et peut et doit être considérée en tant que telle, entièrement (au moins dans une certaine mesure) sans référence à l’origine de l’obligation de payer. Bien sûr, en droit comme en économie, la monnaie n’est rien d’autre que le médium commun de l’échange. Mais le principal, quoique non exclusif, motif du droit pour se préoccuper de la monnaie est le problème du paiement. Quand il cherche à répondre à la question “Qu’est-ce que la monnaie ?”, c’est pour déterminer comment les dettes monétaires peuvent être acquittées. Pour le juriste, la monnaie est un médium de paiement. L’économiste, pour qui le problème de la monnaie présente un aspect différent, peut ne pas adopter ce point de vue s’il ne souhaite pas dès le départ nuire à ses objectifs de contribuer à l’avancement de la théorie économique. » (Ibid.)

[10]

Néanmoins, on doit considérer que cette « fonction » spécifie la monnaie des sociétés capitalistes étatiques dont l’usage en tant que réserve de valeur et sa capacité à se transformer en capital (argent) sont hypostasiés. D’où l’ambivalence de cette monnaie (Aglietta [1988]). Il serait alors utile de réserver le terme « argent » pour nommer cette monnaie moderne sans la confondre avec la monnaie en général ou « courante » dont le rôle médiateur dans la circulation des biens matériels et symboliques, voire des personnes, et la reproduction sociale doit être pensé comme premier. Cette distinction fait écho à celle opérée par divers anthropologues de langue anglaise qui distinguent la money des États territoriaux et du capitalisme moderne des currencies circulant dans les sociétés locales mélanésiennes (Robbins et Akin [1999]). En allemand, cela pourrait correspondre à la distinction Munze/Geld utilisée par Laum (Bensa [1992]).

[11]

Dans l’ancienne Chine, il semble que cette exigence ait été très tôt (beaucoup plus tôt qu’en Occident) ressentie et formulée comme une question d’économie politique, ce qui est peut-être à relier avec l’apparition elle aussi précoce de papier-monnaie (Von Glahn [1996] p. 44 ; Lamouroux [2007]).

[12]

On trouve dans les sociétés à État de multiples traces de ce processus qui peut conduire à une fragmentation territoriale et à un éclatement de la souveraineté. Ainsi, après sa mise en place par Charlemagne, le système monétaire de compte « livre-sou-denier » a éclaté en plusieurs systèmes (esterlin, tournois, parisis, de gros flamand, etc.) dans lesquels la livre représente des poids de métal différents (Davies [2002]). On observe le même type de différenciation dans le cas du système grec talent-mine-statère (systèmes attique et éginète) (Lombard [1971]). Pensons également à l’exemple récent des monnaies fiscales provinciales en Argentine émises à partir de 2001 dans l’unité de compte nationale, le peso, mais dont la valeur n’a pas tardé à se différencier selon les provinces et la confiance variable qu’inspiraient les politiques des gouvernements provinciaux : alors que le patacon émis par la province de Buenos Aires est toujours resté au pair, à sa valeur faciale, dans certaines provinces, ces types de monnaie ont perdu jusqu’à 50 % par rapport à la monnaie nationale (cf. Théret et Zanabria [2006]).

[13]

Boyer-Xambeu, Deleplace et Gillard ([1986] ; [1990]) ont particulièrement bien mis en évidence ce type de contradiction et la manière dont elle a été gérée dans le cas de la France du xvie siècle où circulaient deux « espèces » de moyens de paiement, les espèces dites régnicoles émises par le souverain français et incorporant un seigneuriage, et les espèces étrangères évaluées à leur poids de métal précieux. Cette dualité provoquait une tension sur l’unicité de l’unité de compte se traduisant par une inflation tendancielle.

[14]

Ces monnaies fiscales relèvent a priori d’un monnayage « marchand », le circuit du trésor bouclant par l’intermédiaire des marchés, et non pas d’un monnayage « capitaliste » par lequel « seul un “capitaliste” peut participer à l’ouverture du circuit et assurer par là-même l’existence économique de tout individu non propriétaire » (Iotti [1990] p. 63). Sur le « monnayage capitaliste », cf. Benetti et Cartelier [1980].

[15]

Ce fut notamment le cas aux États-Unis au xixe siècle où régnait une forme de free-banking. Sur ce cas, voir par exemple Le Maux [2001], Weiman (ed.) [2006], Le Maux et Scialom [2007].

[16]

Cfa contrario le désordre monétaire, associé à une crise de la confiance hiérarchique, dans la Russie des années 1990, désordre qui, selon Motamed-Nejad [2007], est du au fait que les banques et les entreprises les plus puissantes n’y sont pas véritablement assujetties à la contrainte de règlement de leurs dettes.

[17]

Cf. Sapir [2007] pour le cas de la Russie soviétique, exemple de crise endogène. Pour un exemple de crise exogène, cf. le cas de la société Tiv au Nigeria dans les années 1950 où la segmentation des sphères d’échange a été remise en cause par l’introduction par la puissance coloniale d’une unité de compte et d’un moyen de paiement « moderne » qui a homogénéisé l’ensemble des échanges et paiements sociaux et entraîné simultanément un affaiblissement du volume des biens de subsistance disponibles, un accroissement des inégalités de richesse, et une inflation des gages monétaires dans les échanges matrimoniaux (Bohannan [1959]). A ainsi été introduit un déséquilibre structurel entre les nouvelles institutions monétaires (imposées de l’extérieur et qui valorisent la monnaie liquide moderne comme richesse absolue) et les valeurs et normes sociales qui perdurent (et font des femmes et des enfants la forme suprême de richesse). Toutefois comme le montrent certaines sociétés mélanésiennes (Akin et Robbins (ed.) [1999]), contrairement au diagnostic de Bohannan, la résorption d’un tel déséquilibre ne débouche pas obligatoirement sur la disparition de la monnaie « sauvage » et de la société qu’elle totalise, la résistance à la centralisation pouvant se traduire par la réduction de la monnaie moderne à un moyen de paiement parmi d’autres et son absorption dans le cadre des règles monétaires pré-existantes. De la même manière, jusqu’en 1914, le dollar-argent a été intégré au système monétaire impérial chinois sans en modifier le fonctionnement fractionné (Kuroda [2005]).

[18]

Ce qu’illustre bien le cas de la dollarisation à Cuba dans les années 1990 (Marques Pereira et Théret [2007]).

[19]

Cf. les crises hyperinflationnistes du début des années 1920 en Allemagne (Orléan [2007]) et en Russie (Després [2007]).

[20]

Le cas de l’Angleterre au moment du Great Recoinage de 1696 sur lequel nous allons revenir est exemplaire à cet égard (Desmedt [2007]), comme l’a été tout récemment encore l’expérience du Currency Board argentin (Sgard [2007]). De même dans le cas du Japon des Tokugawa au xviiie siècle, le rétablissement d’une « bonne monnaie » est allé de pair avec un marasme économique alors que la période inflationniste était une période de prospérité économique (Carré [2007]). A contrario, la grande inflation de la Rome impériale au ive siècle ap. J.-C. ne semble pas avoir été un obstacle au dynamisme économique (Carrié [2007]). Pour ce qui est des monnaies « sauvages » ou exotiques, on retrouve une telle corrélation entre qualité de la monnaie et déflation économique (alimentaire en ce cas) dans la société Wodani de Nouvelle-Guinée décrite par Stéphane Breton, exemple qui serait par ailleurs généralisable à toute la Mélanésie (Breton [2002], p. 213).

[21]

Pour l’historien Glyn Davis ([2002], p. 29-33), cette dialectique se traduirait par un mouvement historique de pendule entre périodes où qualité – associée à une domination du « pouvoir net des créanciers » – et quantité – associée, quant à elle, à celle du « pouvoir net des débiteurs » – de la monnaie en circulation s’imposent alternativement. Le caractère récurrent sur le long terme de ce mouvement d’oscillation entre les deux pôles de la qualité de la monnaie et de la quantité de monnaie constitue pour cet auteur une « méta-théorie de la monnaie ».

[22]

En fait, sa scientificité, y compris pour les monnaies métalliques, est controversée. Selon F. W. Fetter [1932], elle a été popularisée au xixe siècle par les monométallistes et devrait être imputée non à Gresham [1558] mais à McLeod (relayé ensuite notamment par Jevons). C’est pour contrer les arguments en faveur du bimétallisme que McLeod, qui y voit un facteur de désordre monétaire, s’est servi du nom de Gresham pour ériger en loi naturelle universelle, en « théorème » selon Jevons, l’idée qu’une monnaie moins valorisée (sur le marché monétaire) chasse de la circulation une monnaie plus valorisée. Pour Fetter, qui suit ici Giffen ([1891], p. 304), « ce n’est pas la mauvaise qualité de la monnaie, mais un excès de monnaie, qui conduit à sa sortie de la circulation. Une telle sortie peut se produire quand toute la monnaie est d’égale qualité. La loi de Gresham explique simplement quelle monnaie sort de la circulation quand, en cas d’excès de l’offre de monnaie, il existe le choix entre plusieurs monnaies de différentes valeurs sur le marché » ([1932], p. 495). Cf. également les critiques de Rolnick et Weber [1986], et la tentative de réhabilitation partielle par Selgin [1996].

[23]

Cf. Théret [1990], t. 1, chap. 3.

[24]

Les dimensions politico-symboliques sont celles qui caractérisent la monnaie en tant qu’elle est lien politique d’appartenance commune à une communauté de compte et de paiement (Théret [1999]). Les dimensions économiques sont celles associées aux usages particuliers de la monnaie dans différents contextes sociétaux ; elles peuvent relever d’usages économiques au sens courant du terme – i.e. relatifs à l’économie marchande et aux dettes contractuelles –, ou d’usages politiques – i.e. relatifs à la dette sociale et aux finances publiques (Théret [1998]).

[25]

Nous nous appuyons ici sur Fay [1933], Appleby [1976], Diatkine [1988], Caffentzis [1989], Dang [1997], Kleer [2004], Larkin [2006], Desmedt [2007].

[26]

Au contraire, l’année de la grande refonte, elle se retrouve au bord de la faillite et doit se déclarer en défaut.

[27]

On a compté autour de 400 mémoires écrits sur la question.

[28]

Pour Kleer [2004], il s’agirait surtout pour Lowndes et le Trésor de subventionner les financiers détenteurs de métal – banquiers et collecteurs d’impôts – afin d’obtenir d’eux des prêts pour financer la guerre.

[29]

Cité par Larkin [2006], p. 19.

[30]

On pourrait aussi bien évoquer celui de la dernière unification allemande avec mise à la parité des marks de l’Ouest et de l’Est, avec surévaluation de celui de l’Est limitée néanmoins à une période déterminée de conversion (comme dans le cas anglais de la reprise à leur valeur nominale des schillings rognés limitée aux premiers mois de 1696).

[31]

Il est difficile de mesurer le coût de cette promesse non payée pour l’avenir à long terme de l’euro et de l’Europe, même si on peut lui imputer un rôle dans l’échec du référendum constitutionnel de 2005. Pour ce qui est de la grande refonte de la livre anglaise à l’ancien standard en revanche, on peut considérer que, par-delà ses effets dépressifs à court-moyen terme, elle n’a pas été pour rien dans le développement de la puissance et de la richesse britannique sous le régime de l’étalon-or dans les deux siècles et demi qui ont suivi.

[32]

L’idée que la monnaie est un signe, voire une forme de langage, a une longue histoire qui remonte aux origines de l’économie politique lorsque celle-ci, avec notamment Locke, Montesquieu, Turgot (cf. Giacometti [1984], Lagueux [1990], Rosier [1990]), se préoccupait encore de la question de la nature de la monnaie.

[33]

« Pour la théorie de la monnaie, il s’ensuit que nous pouvons laisser derrière nous les propositions traditionnelles concernant la valeur de la monnaie, qui expliquaient son fonctionnement en isolant une propriété commune à l’objet monnaie et à tout ce qu’il achetait. Une telle correspondance matérielle entre la monnaie et les marchandises, les choses traitées dans une transaction monétaire, peut avoir existé historiquement quand la monnaie marchandise était utilisée. Mais ce n’est pas une précondition nécessaire pour le fonctionnement de la monnaie. Tout ce qui est requis, c’est la compréhension mutuelle entre les agents engagés dans l’achat et la vente. Pour assurer cette compréhension, ils doivent agir en accord avec les règles établies. L’usage de tout objet fonctionnant comme le signe monétaire est à la fois expression de ces règles et un élément essentiel du processus de communication conduisant à la compréhension mutuelle et, par là, à la coordination des actions. » (Ganssmann [2001], p. 148.)

[34]

Cf. Crump [1978]. La langue elle aussi est une ressource de pouvoir, un capital symbolique distinctif, selon que l’on sait en faire ou pas un usage approprié aux circonstances, son évolution faisant par ailleurs l’objet d’une régulation-normalisation par le pouvoir politique (cf. Bourdieu [1995], p. 83-84).

[35]

Ce qu’illustrent les crises de paiement liées à l’endettement dans l’Antiquité romaine décrites par Andreau [2001].

[36]

Pour Hart, la référence à la pièce de monnaie est métaphorique et l’opposition entre ses deux côtés vaut également pour les sociétés « sauvages » comme celle des Trobriands où on la retrouve dans l’opposition entre kula et gimwali, c’est-à-dire entre échange cérémoniel de dons entre personnes où se joue l’autorité politique – le prestige – et l’échange de choses utiles de nature économique et de type marchandage interindividuel ([1986], p. 647).

[37]

En général, on réduit le système de compte à l’unité de compte, ce qui fait que le système de compte fondé sur cette unité reste implicite, à savoir le système pour nous devenu « naturel » de numération à base unique régi par les seules lois de l’arithmétique qui prévaut dans la trajectoire de la monnaie occidentale. Comme il existe des monnaies qui ne sont pas régies par un tel système, il faut admettre que ce qui est variable d’une société à l’autre n’est pas seulement l’unité de compte, mais plus généralement le système de compte donnant sa cohérence d’ensemble au système des objets-monnaies propre à une société.

[38]

« Une monnaie, chose économique, est frappée par une nation, chose politique, et on y a confiance, elle inspire foi et crédit, phénomène à la fois économique et moral, ou même plutôt mental, habituel, traditionnel. Chaque société est une, avec sa morale, sa technique, son économie, etc. La politique, la morale et l’économique sont simplement des éléments de l’art social, de l’art de vivre en commun. » (Mauss, cité par Tarot [1999], p. 658.) Parler de fait social total revient « à reconnaître la dimension symbolique de tous les faits où l’homme est pris et dont il est partie prenante. Or la perception de ces faits ne dépend que de l’accommodation du regard. On peut ne voir dans une entreprise qu’un fait économique, et l’analyser de ce seul point de vue. Mais comme ce fait en inclut beaucoup d’autres, on peut également refuser de séparer complètement les faits économiques de l’organisation sociale dans laquelle ils restent pris, constater qu’ils renvoient à des faits de valeurs et d’idéologie qui signifient à leur manière, à des faits de pouvoir qu’ils expriment ou consolident, imposent ou reproduisent. […] Le fait social total, c’est le correctif aux excès d’abstraction qui peuvent nuire à la science et sont tout le danger de l’idéologie, c’est le primat du seul concret sur tout discours possible, c’est la volonté de replonger les mots dans les choses encore et toujours, car la science n’est qu’au service du réel et nous n’avons pas de science du réel. […] L’idée des faits sociaux totaux est donc la conséquence d’une analyse assez intensive même d’un seul aspect d’une société. Si nous poussons l’analyse le plus loin possible, une science particulière sera contrainte de réintroduire ce qu’elle avait cru devoir exclure, car c’est le donné qui le lui impose. » (Tarot [1999], p. 658.)

[39]

Ceci transparaît clairement au vu de la « grande stabilité de la dénomination des unités de compte sur de très longues périodes alors que les réalités y compris monétaires, les instruments de paiement, auxquelles elles correspondent subissent, en nature, en quantité et en qualité, des changements multiples et considérables » (Servet [1998], p. 296 – qui vise ici les monnaies africaines anté-coloniales). Plus près de nous, « quand nous parlons du franc, de la livre sterling ou du dollar, nous désignons des entités métaphysiques dont la perpétuité est le caractère le plus remarquable, et qui participent de ce réseau conceptuel où se conjoignent les notions d’État, nation, territoire et souveraineté à travers lesquelles nous pensons toujours la politique » (Piron [1992], p. 9).

[40]

Voir également Codere pour qui « la monnaie en tant que symbole a la même neutralité morale que toute chose appartenant au monde symbolique et technologique » ([1968], p. 576, n. 2).

Résumé

Français

À partir d’une approche interdisciplinaire, l’article cherche à élucider ce qu’on peut appeler la nature de la monnaie. Pour cela, on distingue d’abord les propriétés génériques de toute monnaie et ses usages non spécifiquement monétaires. On présente ensuite les trois formes fonctionnelles par l’enchaînement récurrent desquels sa structure se reproduit, à savoir le compte, le monnayage et le paiement. On distingue enfin les trois états dans lesquels elle se donne à voir en tant que fait social total – les états incorporé, objectivé et institutionnalisé – en montrant qu’on peut leur associer respectivement une source spécifique de confiance – éthique, méthodique et hiérarchique. Enfin, en combinant les deux points de vue précédents, on dégage deux de ses traits généralement occultés dans les théories économiques : le fait qu’une monnaie n’a de valeur que dans le contexte sociétal où elle fonctionne comme « capital culturel » ; le fait que sa nature d’opérateur d’appartenance sociale occulte, en dehors de moments de crise, la dimension distributive – sociale et territoriale – de tout régime monétaire.

English

Based on an interdisciplinary approach, this article aims at elucidating what can be called the nature of money. To define it, we first distinguish between the generic properties of every money and its different and non specifically monetary uses. Then currency is grasped through its three functional forms –account, “monnayage”, and payment– which are reproduced by their dynamic looping. Further we examine the three states in which a currency can be observed –embodied, objectivized, institutionalized–, and the way each of these states is generating a particular form of monetary faith –ethical (trust), methodic (confidence), and hierarchical (credibility). Finally, correlating the two preceeding points of view, we draw two of its features which most of the time are discarded: value is granted to a money only in the societal environment where it functions as a cultural capital; as an operator of societal totalization, money, save in periods of crisis, allows the distributive –social and territorial– dimensions of every monetary regime to be concealed.
Classification JEL : B40, B52, E42, E50, N10, Z13

Plan de l'article

  1. Le trépied de la monnaie : dette, souveraineté, confiance
    1. Monnaie et dette
    2. Monnaie et souveraineté
    3. Monnaie et confiance
  2. La monnaie n’est pas ce qu’elle fait
    1. Propriétés génériques et usages non monétaires de la monnaie
    2. Qu’est-ce qu’une bonne monnaie ?
  3. Les trois états de la monnaie
    1. La monnaie incorporée : compte et confiance
    2. La monnaie objectivée : objets-monnaies, moyens de paiement
    3. La monnaie institutionnalisée : monnayage et régulation
  4. La monnaie, fait social total
    1. Unité du fait monétaire par-delà la pluralité de ses formes et états
    2. La monnaie entre neutralité axiologique et objectivisation de la domination

Pour citer cet article

Théret Bruno, « Les trois états de la monnaie », Revue économique 4/ 2008 (Vol. 59), p. 813-841
URL : www.cairn.info/revue-economique-2008-4-page-813.htm.
DOI : 10.3917/reco.594.0813

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