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Revue économique

2009/1 (Vol. 60)



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Introduction

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L’impact de l’environnement juridique sur la croissance est l’objet d’un intérêt croissant à la suite de l’article de La Porta et al. [1997]. Cette étude mettait en évidence le rôle de l’environnement juridique – et plus particulièrement de la protection des investisseurs – sur le développement financier en montrant notamment une relation positive entre la qualité de la protection des investisseurs et le développement des marchés de capitaux. Plusieurs travaux ont dès lors approfondi cette relation entre protection des investisseurs et développement financier (Demirgüc-Kunt et Maksimovic [1998], La Porta et al. [2000]). Dans le même temps, le lien entre développement financier et croissance a été mis en évidence par plusieurs travaux empiriques (Levine [1997], Beck et al. [2000]).

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Cette double relation a dès lors conduit à analyser l’influence positive de l’environnement juridique sur la croissance (Levine [1999]). Or, un résultat majeur de la littérature sur la croissance est l’importance de la croissance de la productivité dans la dynamique de croissance par rapport à l’accumulation des facteurs de production (Easterly et Levine [2001]).

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Il apparaît dès lors particulièrement intéressant d’analyser l’impact de la protection des investisseurs sur la productivité totale des facteurs de production. Pour ce faire, une mesure pertinente est fournie par les méthodes des frontières d’efficience. Bien que couramment utilisées au niveau microéconomique (e.g. Weill [2004]), ces méthodes restent encore peu appliquées au niveau macroéconomique en dépit d’un nombre croissant d’études à la suite de l’article fondateur de Moroney et Lovell [1997].

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Notre objectif est ainsi de tester l’impact de la protection des investisseurs sur l’efficience macroéconomique, mesurée par l’approche de frontière stochastique. Cette approche a notamment été appliquée au niveau macroéconomique pour mettre en évidence le rôle positif des variables institutionnelles de liberté politique (corruption, démocratie) et économique (risque d’expropriation par l’État, efficacité de l’administration) sur l’efficience macroéconomique (Adkins et al. [2002], Méon et Weill [2005]). La protection des investisseurs est mesurée par trois indicateurs extraits de La Porta et al. [1998], qui prennent en compte aussi bien des textes législatifs et réglementaires que de leur application effective.

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Les arguments théoriques sous-jacents à cette relation sont doubles. Outre les arguments évoqués précédemment sur le lien entre environnement juridique et développement financier d’une part, entre développement financier et croissance d’autre part, on peut également avancer une influence directe de l’environnement juridique sur la productivité du fait qu’une mauvaise protection des investisseurs peut s’interpréter comme une taxe sur les activités productives, qui réduit par conséquent la production.

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Ce travail constitue un prolongement macroéconomique du courant « Law and Finance », mais contribue également au courant de la littérature sur le rôle des institutions dans la croissance (Glaeser et al. [2004], Rodrik et al. [2004]).

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Nous présentons un bref survol de la littérature consacrée à l’influence des institutions juridiques sur la croissance dans la section suivante. Nous développons ensuite la méthodologie adoptée, avant de décrire les données et les variables utilisées pour l’estimation des scores d’efficience. Nous exposons enfin les résultats avant de conclure.

Institutions juridiques et productivité

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Cette section présente brièvement la littérature consacrée à l’influence des institutions juridiques sur la croissance. Cette influence peut être soit directe, soit s’effectuer indirectement via le développement financier. Aussi ce survol vat-il présenter distinctement les éléments de la littérature sur ces deux influences possibles.

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Les institutions juridiques peuvent tout d’abord influencer la productivité et donc la croissance à travers leur impact sur les incitations des agents privés (Murphy et al. [1991]). Une mauvaise protection des investisseurs les incite à consacrer une part de leurs ressources à protéger leurs droits de propriété plutôt qu’à la consacrer à des activités productives. En effet, cette mauvaise protection engendre des coûts plus élevés pour les investisseurs afin d’assurer la protection de leurs intérêts (frais juridiques pour la rédaction des contrats, coûts d’assurance, coûts juridiques consécutifs à l’application des contrats).

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Plusieurs études confirment empiriquement cette prédiction. Hall et Jones [1999] effectuent une étude sur la relation entre la productivité totale des facteurs de production et la qualité des institutions, prenant ainsi notamment en compte la perception du système juridique qu’ont les investisseurs internationaux. La productivité agrégée est fondée sur l’estimation du résidu de Solow. Ils concluent alors à une relation positive entre qualité des institutions et productivité agrégée.

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Levine [1998, 1999] atteste empiriquement du rôle des institutions juridiques sur la croissance de la productivité. En distinguant les influences du développement du système bancaire et de sa composante exogène, les institutions juridiques, sur la croissance de la productivité des facteurs de production (mesurée par le résidu de Solow), il montre une relation positive entre les institutions juridiques et la croissance de la productivité.

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Enfin, les études d’Adkins et al. [2002] et de Méon et Weill [2005] doivent être mentionnées à deux titres. D’une part, ces travaux analysent la relation entre la qualité des institutions politiques et juridiques et l’efficience macroéconomique, qui est la mesure de la productivité totale des facteurs de production estimée au moyen de la méthodologie des frontières d’efficience que nous appliquons également dans ce papier. D’autre part, ces deux études mesurent la qualité des institutions politiques et juridiques en prenant en compte notamment la protection des investisseurs. Utilisant un échantillon de 76 pays sur quatre années espacées, Adkins et al. [2002] testent notamment une mesure de liberté économique qui prend notamment en compte la protection de la propriété privée. Sur un échantillon de 62 pays pour l’année 1990, Méon et Weill [2005] mesurent la qualité des institutions politiques et juridiques par six indicateurs proposés par Kaufmann et al. [1999], et notamment la Rule of law qui indique « the extent to which agents have confidence in and abide by the rules of society ». Les conclusions de ces études sont alors que chaque indicateur testé de la qualité des institutions politiques et juridiques est lié positivement à l’efficience macroéconomique.

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Les institutions juridiques peuvent également influencer la productivité au travers de leur impact sur le développement financier.

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La relation positive entre protection des investisseurs et développement financier repose sur l’idée que, comme les arrangements contractuels forment la base des activités financières, les systèmes juridiques qui protègent les investisseurs (actionnaires et créanciers) et garantissent l’application des lois favorisent le développement financier.

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L’article fondateur de ce courant (« Law and Finance ») est La Porta et al. [1997] qui apporte des éléments empiriques en faveur de cette thèse. En effet, plusieurs indicateurs de développement financier sont régressés sur des variables juridiques prenant en compte la protection des investisseurs pour un échantillon de 49 pays. Ils concluent alors à un impact positif de la protection des investisseurs sur le développement financier. Levine [1998] teste l’impact de l’environnement juridique sur le développement du secteur bancaire sur 42 pays. La mesure du développement bancaire est définie comme le ratio des prêts effectués par l’ensemble des banques de dépôt au secteur privé. Il conclut en faveur d’un impact positif de la protection des droits des créanciers sur le développement bancaire. Levine [1999] prolonge cette étude en testant un nombre plus important d’indicateurs de développement bancaire sur 49 pays : il parvient à la même conclusion d’une influence positive de la protection des droits des créanciers sur le développement bancaire.

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Or, le développement financier peut contribuer à la productivité. Sur un plan théorique, Levine [2005] synthétise les arguments en faveur d’un tel impact par le fait que le développement financier favorise l’orientation du capital vers les utilisations les plus productives, ce qui améliorerait l’efficacité de l’allocation des ressources.

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Sur un plan empirique, ce rôle a été attesté par plusieurs études qui montrent un lien positif entre le développement financier et la croissance de la productivité. King et Levine [1993] montrent, dans une étude sur un échantillon de 77 pays sur la période 1960-1989, que le développement financier, mesuré par la taille du secteur bancaire, favorise la croissance de la productivité totale des facteurs de production (mesurée par le résidu de Solow). Levine et Zervos [1998] étendent l’analyse de King et Levine [1993] en prenant en compte également le développement des marchés financiers au moyen d’un grand nombre d’indicateurs. Ils utilisent un échantillon de 47 pays sur la période 1976-1993. Ils concluent alors que la liquidité des marchés financiers et le développement du secteur bancaire contribuent à la croissance.

Méthodologie

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Notre objectif est de mesurer le lien entre protection des investisseurs et efficience macroéconomique. Nous appliquons l’approche de frontière stochastique pour estimer l’efficience macroéconomique. Cette efficience se définit comme l’efficience technique mesurée au niveau d’un pays, et mesure donc la capacité d’un pays à atteindre la production maximale pour un niveau donné de facteurs de production. L’approche de frontière stochastique a été notamment adoptée par Adkins et al. [2002] et Méon et Weill [2005] pour évaluer la relation entre efficience macroéconomique et diverses variables institutionnelles.

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D’autres techniques de frontières d’efficience peuvent également être appliquées pour estimer les scores d’efficience, comme l’analyse d’enveloppement des données (dea). Weill [2006] a cependant montré la robustesse des résultats obtenus avec des frontières d’efficience estimées au niveau macroéconomique par l’approche de frontière stochastique et l’approche dea.

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L’approche de frontière stochastique repose sur l’estimation d’une frontière de production, qui constitue un benchmark pour chaque pays, quel que soit son niveau d’inputs. La mesure d’efficience macroéconomique, le score d’efficience, est alors obtenue en comparant la production optimale par travailleur avec la production effective par travailleur. Par rapport aux mesures standard de productivité, les scores d’efficience macroéconomique estimés par l’approche de frontière stochastique présentent trois avantages majeurs. Tout d’abord, il s’agit de mesures synthétiques de performance. En effet, contrairement aux mesures standard de productivité comme l’output par travailleur, les scores d’efficience permettent de prendre en compte plusieurs dimensions d’inputs dans l’évaluation des performances. Par conséquent, la production n’est pas uniquement comparée au stock de travail, mais également au stock de capital physique. Ensuite, il s’agit de mesures relatives de performance. Formellement, une frontière de production est estimée qui permet de comparer chaque pays aux pays efficients. Enfin, alors que les mesures de productivité totale des facteurs évaluent la performance de chaque pays par son résidu de la fonction de production, l’approche de frontière stochastique permet de séparer la distance par rapport à la frontière de production pour chaque pays entre un terme d’inefficience et un bruit blanc, qui prend en compte les événements exogènes et les erreurs de mesure.

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Deux approches sont proposées dans la littérature pour tester la relation entre l’efficience et des déterminants potentiels. Tout d’abord, l’approche à deux étapes décompose l’analyse entre l’estimation des scores d’efficience dans une première étape, et la régression des scores d’efficience sur un ensemble de variables explicatives dans une seconde étape. Cette approche présente cependant l’inconvénient de faire l’hypothèse dans la première étape que les inefficiences sont distribuées de façon indépendante, alors que la régression de la seconde étape ne respecte pas cette hypothèse d’indépendance. Nous préférons ainsi adopter l’approche à une étape développée par Battese et Coelli [1995], selon laquelle le modèle de frontière stochastique comprend une frontière de production ainsi qu’une équation qui spécifie l’inefficience comme une fonction de variables explicatives. Cette approche a été adoptée dans la grande majorité des études qui estiment les déterminants de l’efficience macroéconomique (Adkins et al. [2002], Nourzad [2002a, b], Méon et Weill [2005]).

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Notre modèle de frontière stochastique inclut ainsi deux équations. La première équation est la spécification de la frontière de production. Nous faisons l’hypothèse d’une spécification Cobb-Douglas avec rendements d’échelle constants [1]  L’hypothèse de rendements d’échelle constants repose... [1] .

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Le modèle s’écrit comme suit :

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avec i l’indice du pays (i = 1, …., 40), t est l’indice de l’année (t = 1992, …, 1996), (Y/ L), (K/L) respectivement la production par travailleur et le capital par travailleur. Comme dans les applications de Adkins et al. [2002], Nourzad [2002 a, b], la variable Trend (Trend = 1, …, 5 selon l’année de l’observation) est introduite dans l’équation afin de prendre en compte le progrès technique et les changements dans les conditions économiques globales.

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est un terme d’erreur, prenant en compte les événements exogènes et les erreurs de mesure. Il suit une distribution normale avec une moyenne nulle et une variance est un terme d’inefficience, qui prend en compte l’inefficience technique. Il suit une distribution asymétrique avec une variance . Nous faisons ici l’hypothèse d’une distribution semi-normale qui est généralement adoptée dans la littérature.

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La seconde équation spécifie les inefficiences :

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ui est l’inefficience, zi est un vecteur p × 1 de p variables explicatives, δ est un 1 × p vecteur de paramètres à estimer, Wi la variable aléatoire définie par le tronquage de la distribution normale avec une moyenne nulle et une variance .

Données et variables

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Les données sur l’output réel par travailleur et le nombre de travailleurs sont extraites de la base de données World Bank Indicators. Les données sur le capital réel par travailleur sont celles utilisées par Nehru et Dhareswar [1994]. Elles sont complétées après 1990 en appliquant la méthode d’inventaire perpétuel fondée sur les mesures d’investissement réel de la Banque mondiale. Comme ces données sont fournies en monnaie locale et que nos calculs nécessitent des comparaisons des niveaux d’output et d’inputs, nous avons exprimé les données en dollars us en utilisant le taux de change moyen annuel fourni par la base de données Macro time series de la Banque mondiale.

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Les données pour la protection des investisseurs sont extraites de La Porta et al. [1998]. Nous utilisons trois indicateurs différents. Le premier concerne la protection des droits des créanciers (Creditor). Il synthétise quatre aspects de la protection des droits des créanciers sur une échelle de 0 à 4 avec un score plus élevé pour une meilleure protection. Le second concerne la protection des droits des actionnaires (Shareholder). Il prend en compte six aspects de la protection des droits des actionnaires sur une échelle de 0 à 6, avec un score plus élevé pour une meilleure protection. Enfin, le troisième indicateur concerne l’efficacité du système juridique (Rulelaw). Nous utilisons ici l’indice de Rule of law qui évalue la qualité de l’application des lois en fonction de l’opinion des investisseurs. Il est mesuré sur une échelle de 0 à 10 avec un score plus élevé pour les systèmes juridiques les plus efficaces.

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Nous introduisons également des variables de contrôle dans l’estimation. Cependant, la taille relativement réduite de notre panel nous incite à choisir un nombre limité de variables de contrôle (aussi n’en retenons-nous que trois), toutes couramment adoptées dans la littérature. La première variable de contrôle est l’ouverture à l’échange (Ouverture), mesurée par le ratio du commerce sur le pib. La relation entre ouverture et croissance fait l’objet d’une littérature empirique considérable aux résultats contrastés. Cependant, on tend plutôt à montrer un lien positif ou en tout cas non négatif, comme en attestent Rodriguez et Rodrik [2000] dans leur synthèse de la littérature sur ce thème.

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Nous utilisons également la latitude comme variable de contrôle (Latitude). Les travaux récents qui mettent en évidence l’impact des facteurs géographiques sur la croissance montrent clairement l’existence d’une relation positive entre la distance par rapport à l’équateur et la croissance (Acemoglu et al. [2001], Rodrik et al. [2004]).

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Enfin, la dernière variable de contrôle est un indice de fractionnement ethnolinguistique (Ethnic). Cet indice a été utilisé notamment par Hall et Jones [1999] et Méon et Weill [2005] dans leurs analyses respectives des déterminants institutionnels de la croissance et de l’efficience macroéconomique. Il mesure la probabilité que deux individus choisis au hasard dans la population d’un pays ne parlent pas la même langue. Cette probabilité est supposée expliquer une part importante de l’agitation politique dans un pays, et en conséquence une relation négative avec l’efficience macroéconomique est attendue, comme l’observent Méon et Weill [2005]. Les données pour les variables de contrôle proviennent également de la base de données Macro time series de la Banque mondiale.

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Les données pour la protection des investisseurs ne sont disponibles que pour 49 pays, ce qui réduit la taille de l’échantillon. De surcroît, le croisement de ces données avec celles disponibles pour l’estimation de la frontière de production aboutit à ne garder que 40 pays. La liste des pays de l’échantillon est présentée en annexe. Afin de réduire les problèmes économétriques liés à cet échantillon relativement réduit, nous choisissons de travailler sur un panel de 40 pays sur la période 1992-1996. Le choix de ces années provient du fait que les mesures de la protection des investisseurs fournies par La Porta et al. [1998] sont pour l’année 1994. Les statistiques descriptives de l’échantillon sont présentées dans le tableau 1.

Tableau 1 - Statistiques descriptivesTableau 1

Résultats

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Cette section présente les résultats des estimations, qui sont décrits dans le tableau 2. Le modèle de frontière stochastique a ainsi été appliqué pour chaque mesure de la protection des investisseurs. Les trois premières lignes indiquent les coefficients de la frontière de production estimée, tandis que la partie inférieure du tableau est consacrée aux coefficients de l’équation qui explique l’inefficience. Observons que l’inefficience est expliquée, un signe négatif indique une relation positive entre la variable explicative et l’efficience. Les échantillons utilisés sont légèrement différents pour les mesures de la protection des investisseurs : celui disponible pour Creditor ne comprend que 38 pays, par rapport à ceux disponibles pour Shareholder et Rulelaw.

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Les estimations montrent des résultats différents selon la mesure de la protection des investisseurs. Les variables Shareholder et Rulelaw ont toutes les deux un signe négatif et significatif à 5 %, ce qui indique une relation positive avec l’efficience macroéconomique. Dans le même temps, la variable Creditor est positive et non significative. Ainsi la conclusion majeure de ces résultats est que la protection des droits des actionnaires et l’efficacité du système juridique tendraient à favoriser l’efficience macroéconomique, contrairement à la protection des droits des créanciers.

Tableau 2 - RésultatsTableau 2
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Concernant les variables de contrôle, nous observons des signes en conformité avec les signes attendus. La variable Latitude est significativement négative dans toutes les estimations, ce qui montre que l’efficience macroéconomique croît avec la distance par rapport à l’équateur. Le signe positif de la variable Ethnic qui est significatif pour chaque estimation confirme que le fait d’être divisée sur un plan ethno-linguistique pour une nation affaiblit son efficience macroéconomique. Enfin, la variable Ouverture est négative dans les trois estimations, même si elle n’est significative que dans celle prenant en compte la protection des droits des actionnaires.

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Une analyse de la colinéarité des variables explicatives de l’inefficience a été effectuée par la mesure de l’indice de conditionnement de Besley, Kuh et Welsch [1980]. Les valeurs de cet indice sont comprises entre 9,9 et 10,6, selon la mesure de la protection des investisseurs, ce qui atteste d’une faible colinéarité entre les variables explicatives.

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Une extension intéressante de ces résultats consiste à prendre en compte le croisement des deux variables qui mesurent la protection des droits des créanciers et des actionnaires, avec l’efficacité du système juridique. En effet, les droits des investisseurs sont d’autant plus protégés que, d’une part, ceux-ci sont codifiés, d’autre part, le système juridique est efficace. De surcroît, cette analyse permet d’approfondir le résultat observé pour la variable Creditor prenant en compte la protection des droits des créanciers. Il est en effet intéressant d’observer quel effet domine entre l’influence positive et significative de l’efficacité du système juridique et l’influence négative mais non significative de la protection des droits des créanciers sur l’efficience macroéconomique.

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Nous effectuons ainsi de nouvelles estimations en utilisant les variables Credirule et Sharerule qui sont respectivement les croisements des variables Creditor et Rulelaw, et Shareholder et Rulelaw. Ainsi ces variables valorisent simultanément le degré de protection fixé dans les textes légaux et l’efficacité de son application. Ces estimations sont présentées dans les deux dernières colonnes du tableau 2. Elles montrent un coefficient significatif et négatif pour les deux variables croisées, ce qui montre une relation positive entre ces deux mesures de la protection des investisseurs et l’efficience macroéconomique. Le signe de la variable Sharerule est en totale adéquation avec les résultats obtenus précédemment, comme Shareholder et Rulelaw étaient tous deux associées positivement à l’efficience macroéconomique. En ce qui concerne la variable Credirule, la relation positive observée avec l’efficience tend à montrer que l’influence positive et significative de l’efficacité du système juridique (Rulelaw) domine l’influence négative et non significative de la protection des droits des créanciers (Creditor).

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Ainsi nos estimations tendent à montrer une relation positive entre protection des investisseurs et efficience macroéconomique. Les résultats se révèlent différents selon le type de mesure utilisée de la protection des investisseurs, comme il n’y a pas de relation significative avec la protection des droits des créanciers contrairement au résultat obtenu pour la protection des droits des actionnaires et pour l’efficacité du système juridique. Cependant, la prise en compte de variables croisées prenant en compte la protection des droits des investisseurs et l’efficacité du système juridique montrent également une relation positive avec l’efficience macroéconomique.

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Nos résultats soulignent ainsi le rôle positif des institutions juridiques visant à protéger les investisseurs sur la productivité agrégée d’un pays. Ils sont ainsi en accord avec ceux de la littérature empirique antérieure sur des questions voisines. D’une part, Levine [1998, 1999] concluait également à un impact positif de l’origine de la loi sur la croissance tant de la production que de la productivité totale des facteurs de production. D’autre part, les études d’Adkins et al. [2002] et de Méon et Weill [2005] observaient également une relation positive entre la qualité des institutions politiques et juridiques, ce qui comprenait notamment des dimensions de la protection des investisseurs notamment, et l’efficience macroéconomique.

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De façon plus globale, notre travail est en accord avec les travaux récents qui mettent en avant le rôle des institutions dans la croissance (Rodrik et al. [2004]), comme nous concluons en faveur de l’influence positive des institutions juridiques pour l’efficience macroéconomique.

Conclusion

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Cette étude a mis en évidence la relation positive entre la protection des investisseurs et l’efficience macroéconomique. Nous avons, pour ce faire, appliqué la méthodologie des frontières d’efficience au niveau macroéconomique dans le prolongement de travaux récents. Nous observons que l’efficience macroéconomique est positivement liée à la protection des droits des actionnaires et à l’efficacité du système juridique. L’absence de relation significative avec la protection des droits des créanciers est tempérée par l’observation d’une relation positive et significative avec la variable croisée prenant conjointement en compte cette protection et la qualité de son application au travers de l’efficacité du système juridique.

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Cette étude s’inscrit ainsi dans le prolongement des travaux menés notamment par Levine [1998, 1999] qui analysent les implications macroéconomiques des différences d’environnement juridique sur la croissance. En termes normatifs, nos résultats soulignent l’importance de favoriser la protection des investisseurs afin de promouvoir le développement économique.

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Nos conclusions doivent cependant être prises avec précaution. Il s’agit en effet d’un travail pionnier dans l’analyse de l’influence de la protection des investisseurs et l’efficience macroéconomique. Aussi, de nouvelles analyses sont nécessaires pour évaluer et conforter la validité de nos conclusions. Une extension notable de ce travail consisterait à tester la causalité de la relation ainsi observée afin d’analyser dans quel sens s’exerce la relation entre environnement juridique et développement économique.

Je remercie Christophe Godlewski, Pierre-Guillaume Méon et Khalid Sekkat pour leur aide. Cette recherche a bénéficié du soutien de l’Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts et Consignations dans le cadre du programme « Systèmes juridiques et systèmes financiers ». Je remercie Jean-Daniel Guigou et Bruno Deffains pour leur aide sur le contrat de recherche.


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Notes

[*]

Large, Université de Strasbourg et École de Management de Strasbourg. Correspondance : Institut d’Études Politiques, 47 avenue de la Forêt-Noire, 67082 Strasbourg Cedex. Courriel : laurent.weill@urs.u-strasbg.fr

[1]

L’hypothèse de rendements d’échelle constants repose sur le fait que « at the economy-wide level, constant returns-to-scale is virtually compelling » (Moroney et Lovell [1997], p. 1086). Weill [2006] montre de surcroît la robustesse des résultats obtenus avec des frontières d’efficience au niveau macroéconomique avec des rendements d’échelle constants ou variables.

Résumé

Français

Dans le prolongement du courant « Law and Finance », cette étude analyse la relation entre la protection des investisseurs et l’efficience macroéconomique. Nous appliquons à cette fin le modèle de frontière stochastique proposé par Battese et Coelli [1995] sur un panel de pays afin d’estimer l’efficience macroéconomique. Trois mesures de la protection des investisseurs extraites de La Porta et al. [1998] sont ainsi testées. Nous montrons alors que la protection des droits des actionnaires et l’efficacité du système juridique ont une relation positive avec l’efficience macroéconomique, tandis que cette relation est plus nuancée pour la protection des droits des créanciers.

English

SummaryIn line with Law and Finance literature, this work investigates the relationship between investor protection and macroeconomic efficiency. We apply the stochastic frontier model proposed by Battese and Coelli [1995] on a sample of countries to estimate macroeconomic efficiency. Three measures of investor protection from La Porta et al. [1998] are used. We show that protection of shareholder rights and rule of law have a positive link with macroeconomic efficiency, while evidence is mixed for protection of creditor rights.
Classification JEL : C31, K40, O4.

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Institutions juridiques et productivité
  3. Méthodologie
  4. Données et variables
  5. Résultats
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Weill Laurent, « Protection des investisseurs et efficience macroéconomique », Revue économique 1/ 2009 (Vol. 60), p. 203-213
URL : www.cairn.info/revue-economique-2009-1-page-203.htm.
DOI : 10.3917/reco.601.0203


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