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Le point de vue (néo-)kaleckienAuteurOlivier Allain [*][*] Université Paris-Descartes et Centre d’Économie de la...
suite du même auteur
Introduction
L’économie française est entrée au début des années 1980 dans une importante phase de modération salariale. L’augmentation des salaires réels est ainsi passée de 2,5 % sur la période 1972-1982 à 0,7 % entre 1983 et 2002 (Desplatz et al. [2003], p. 41)[1][1] Desplatz et al. [2003] montrent que cette évolution du...
suite. De son côté, la part des salaires dans la valeur ajoutée s’est effondrée de près de 10 points entre 1982 et 1989 et demeure depuis à un niveau historiquement bas[2][2] Selon Lequiller et Sylvain [2006], la part salariale est...
suite. Cette modération s’explique en partie par la montée du chômage et son maintien à un niveau élevé qui limitent les revendications salariales des travailleurs. Mais elle s’explique également par les politiques mises en œuvre par l’État (désindexation des salaires, moindres revalorisations du Smic, décentralisation des négociations, allégements de cotisations patronales, dispositifs de participation et d’intéressement favorisant l’individualisation des salaires, etc.) pour tenter d’atteindre deux objectifs.
2 La modération salariale constitue d’abord un des piliers de la politique désinflationniste. Elle a permis de rompre la spirale inflationniste au début des années 1980 puis de maintenir l’inflation à un niveau modéré, notamment pour satisfaire les critères du traité de Maastricht. Depuis 1998, la politique salariale est étroitement liée à la politique monétaire de la bce : la modération salariale est légitimée par l’idée que les hausses de salaires exacerbent les tensions inflationnistes et obligent la bce à réagir en augmentant ses taux d’intérêt.
3 Jusque dans les années 1970, pour la majorité des économistes et des dirigeants politiques qui se référaient au modèle de la synthèse, la lutte contre l’inflation était contradictoire avec la lutte contre le chômage. Cette contradiction a disparu avec l’émergence puis la consolidation des théories qui reposent sur les concepts de nairu et de taux de chômage d’équilibre. Le chômage s’explique alors par des rigidités du marché du travail, et la modération salariale constitue une des voies privilégiées pour réduire le taux de chômage d’équilibre.
4 Si l’inflation a été vaincue, il n’en va pas de même pour le chômage. Pour de nombreux économistes, ces mauvais résultats ne justifient pas la remise en cause de la modération salariale. Leur attitude consiste à dire, soit que cette modération n’a pas été suffisamment importante, soit qu’elle n’a pas été accompagnée par une réduction suffisante des obstacles à la concurrence sur le marché du travail (règles de licenciement, conditions d’indemnisation du chômage, etc.) ou sur le marché des biens et services[3][3] Voir par exemple Estevao [2005], économiste au fmi, selon...
suite.
5 Dans cet article, nous présentons une approche alternative, l’approche (néo-) kaleckienne[4][4] La terminologie n’est pas stabilisée. L’article de...
suite, selon laquelle la modération salariale pourrait, au contraire, expliquer la présence d’un chômage élevé.
6 Cette approche, qui correspond à un courant de l’école postkeynésienne, trouve son origine dans les analyses proposées par Kalecki depuis les années 1930 jusqu’à sa mort en 1970. Ces analyses ont ensuite été synthétisées et remises en forme dans les modèles de croissance et répartition de Del Monte [1975], Rowthorn [1981] et Dutt [1984]. Le nombre de publications qui s’en inspirent a fortement augmenté depuis une quinzaine d’années, en raison notamment des interrogations quant à l’efficacité de la politique salariale en Europe.
7 L’influence de Kalecki apparaît tout d’abord dans l’analyse des déterminants de la répartition des revenus. Celle-ci dépend des mécanismes de fixation des prix en concurrence imparfaite sur le marché des biens comme sur celui du travail. Bien sûr, cette analyse a aussi été développée hors de l’école postkeynésienne, dans des modèles de négociation salariale ou de partage de la rente (par exemple Blanchard et Giavazzi [2003]). L’originalité des théories que nous présentons réside donc moins dans l’analyse des déterminants de la répartition que dans celle de ses effets sur la croissance et l’emploi : conformément à la tradition postkeynésienne, ces théories s’inscrivent dans le cadre d’une économie contrainte par la demande caractérisée par la distinction entre deux groupes d’agents, les travailleurs et les capitalistes.
8 L’influence de Kalecki est, ici encore, déterminante. Il considère en effet que les dépenses d’un agent sont contraintes par la nature de son revenu et de son patrimoine. Les capitalistes ont accès à l’emprunt parce qu’ils possèdent du capital. Ils doivent toutefois réaliser des profits et en épargner une partie pour limiter leur endettement et offrir des garanties à leurs créanciers[5][5] Il s’agit du principe du risque croissant (voir, par exemple,...
suite. À l’inverse, la perception d’un salaire n’offre pas les garanties suffisantes pour que les travailleurs puissent emprunter et acquérir du capital. Cette difficulté d’accès au crédit réduit leur intérêt à épargner et les amène à consommer l’essentiel de leurs salaires[6][6] Nous remercions le rapporteur anonyme qui nous a suggéré...
suite. La dépense de consommation dépend ainsi étroitement de la masse salariale, et donc du revenu courant de l’économie. Deux hypothèses centrales des modèles kaleckiens résultent de cette analyse. D’une part, la propension à épargner les profits est supposée plus forte que la propension à épargner les salaires. D’autre part, la décision d’investir est endogène et dépend notamment des profits courants.
9 Dans ces conditions, une modification de la répartition fonctionnelle des revenus influence à la fois la consommation et l’investissement. La modération salariale déprime la dépense de consommation en redirigeant les revenus vers les agents qui épargnent le plus. Son impact sur la dépense d’investissement est en revanche ambigu : si la hausse du taux de marge améliore la profitabilité des investissements, la baisse du taux d’utilisation des capacités de production (qui découle de la baisse de la consommation) joue en sens inverse. Lorsque le second effet l’emporte sur le premier, la modération salariale entraîne un ralentissement de l’accumulation : l’augmentation de la part des salaires favorise l’activité (régime stagnationniste) et la croissance (modèle wage-led). Dans le cas contraire, c’est l’augmentation de la part des profits qui favorise l’activité (régime exhilarationniste) et la croissance (modèle profit-led). Il est donc crucial de déterminer laquelle de ces deux situations prévaut avant de mettre en place une politique de modération salariale[7][7] Pour mémoire, le modèle de Blanchard et Giavazzi ([2003],...
suite.
10 L’article s’organise de la façon suivante. La première section est consacrée à la présentation d’une version canonique du modèle proposé actuellement dans la littérature. Dans les sections suivantes, nous présentons différents enrichissements en endogénéisant la fixation du taux de marge, en prenant en compte le progrès technique et l’ouverture de l’économie sur l’extérieur. Tout au long de l’article, nous limitons la formalisation pour mettre l’accent sur la présentation des mécanismes sous-jacents aux modèles.
Une version canonique du modèle kaleckien
11 Nous supposons une économie fermée, sans État et donc sans impôt. Nous présentons les hypothèses du modèle avant de procéder à sa résolution qui permettra d’évaluer l’impact d’une politique de modération salariale. Nous terminons par des remarques sur la spécification du modèle.
Les hypothèses du modèle
12 (i) Production. Le modèle kaleckien s’inscrit dans la tradition keynésienne d’une économie dans laquelle le volume de production (Q) est contraint par la demande, soit
où
mesure la production lorsque les entreprises utilisent la totalité de leur capital (K). En outre, à l’instar de nombreux autres modèles postkeynésiens, les coefficients techniques de production sont supposés fixes. Sous ces hypothèses, tant que les entreprises produisent en deçà de leur pleine capacité (
), la production est donnée par :
13 
14 où L mesure le volume de travail et a sa productivité supposée constante.
15 (ii) Fixation des prix et répartition du revenu. Dans la Théorie générale, Keynes ([1936], p. 251) affirme que son analyse vaut quel que soit le degré de la concurrence sur les marchés des biens. Pour autant, du fait de l’adoption du premier postulat classique, son analyse formelle se déroule dans un cadre de marchés concurrentiels (Keynes [1936], p. 35). Kalecki se démarque de cette approche en adoptant d’emblée un cadre de concurrence imparfaite. Les entrepreneurs fixent alors leur prix en appliquant un taux de marge sur le coût marginal (ou coût variable unitaire), soit[8][8] Dans ses premiers travaux, Kalecki [1940] situe son analyse...
suite :
16 
17 où w représente le salaire monétaire que nous supposons pour l’instant exogène. Le coût variable unitaire est donc constant et égal à w / a. Le taux de marge θ dépend, quant à lui, du degré de concurrence sur les marchés des biens et du pouvoir de négociation respectif des travailleurs et des employeurs concernant le partage de la valeur ajoutée.
18 Ce partage s’écrit pQ=wL + rpK, où r désigne le taux de profit et K le stock de capital. Les équations (1) et (2) permettent d’obtenir la part des profits[9][9] Dans la lignée d’Asimakopulos [1975], les auteurs kaleckiens...
suite :
19 
20 Soulignons que la part des profits est fonction croissante du taux de marge. Par ailleurs, le salaire réel et le taux de profit peuvent être formulés en fonction de la part des profits :
21 
22 où
désigne le taux d’utilisation des capacités de production et
le coefficient de capital lorsque les entreprises produisent à leur pleine capacité.
23 Notons que, lorsque la modération salariale correspond à une baisse du salaire monétaire, elle n’a aucun impact sur le salaire réel, la part des profits ou le taux des profits. Pour que le salaire réel diminue et que la part des profits augmente, la modération salariale doit passer par une hausse du taux de marge θ. En outre, pour que le taux de profit augmente, la hausse de π ne doit pas être compensée par une baisse de z.
24 (iii) Épargne. Le conflit de répartition qui se manifeste lors de la fixation du taux de marge a des répercussions sur la consommation et l’épargne dans la mesure où la propension à épargner les salaires (sw) est inférieure à la propension à épargner les profits (sπ). Pour simplifier, nous supposons (comme souvent dans les modèles kaleckiens) que sw est nul[10][10] Cela ne signifie pas nécessairement que les salariés ne...
suite. La fonction d’épargne (exprimée en proportion du stock de capital) s’écrit alors :
25 
26 La modération salariale (hausse de θ) modifie la répartition au bénéfice des capitalistes (hausse de π). Elle entraîne donc une croissance de l’épargne plus importante (pour z inchangé).
27 (iv) Accumulation. Pour les kaleckiens, l’accumulation dépend positivement du taux de profit courant (r) et du taux d’utilisation des capacités de production courant (z).
28 Trois arguments justifient la prise en compte du taux de profit courant. Premièrement, les décisions d’investissement étant soumises à une incertitude radicale, le profit courant représente un indicateur du profit anticipé. Deuxièmement, le profit courant constitue une source d’autofinancement des dépenses d’investissement. Troisièmement, sur un marché financier imparfait, un profit courant important facilite l’accès au crédit[11][11] Le modèle kaleckien s’écarte ici de l’analyse de Kalecki...
suite.
29 Par ailleurs, les entrepreneurs ont intérêt à conserver une capacité de production inutilisée. Lavoie ([1992], p. 124-125) avance trois raisons pour justifier ce comportement. La principale réside dans l’incertitude radicale qui incite les entrepreneurs à conserver une capacité de production inutilisée pour satisfaire une demande inattendue. Ensuite, l’existence d’une surcapacité constitue une barrière à l’entrée de nouveaux concurrents. Enfin, la surcapacité peut s’expliquer par des raisons techniques (indivisibilité des équipements et irréversibilité de certains projets). Dans ces conditions, la variation du taux d’utilisation courant influence la décision d’investissement : les entrepreneurs investissent lorsqu’ils souhaitent desserrer les tensions sur leur capacité de production, et inversement. On retrouve l’effet accélérateur[12][12] Soulignons que la variation du taux d’utilisation courant...
suite.
30 La fonction d’accumulation s’écrit :
31 
32 où
représente la dynamique de l’investissement autonome. Notons que les trois paramètres
, γz et γr sont sensibles à l’incertitude radicale[13][13] Crotty [1992] souligne que l’incertitude radicale n’implique...
suite. Pour faire apparaître la part des profits dans cette équation, il suffit de remplacer r par sa valeur dans l’équation (5), soit :
33 
Résolution du modèle et impact de la modération salariale
34 Nous supposons pour le moment que le taux de marge est fixé de façon exogène (ainsi donc que la part des profits et le salaire réel). La condition d’équilibre stationnaire est donnée par l’égalisation entre les fonctions d’épargne et d’investissement (équations (6) et (8)). Cette égalisation permet de déterminer le taux d’utilisation d’équilibre, soit :
35 
36 Pour que le modèle soit stable[14][14] Voir, par exemple, Lavoie ([1992], p. 305-310). ...
suite, il faut que
. Le dénominateur de l’équation (9) doit donc être positif. Le respect de cette condition nécessite que sπ soit supérieur à γr. Il implique en outre que z* soit positif.
37 L’équation (9) correspond à une formulation remaniée du multiplicateur d’investissement. La valeur de z* doit être introduite dans l’équation (5) pour calculer le taux de profit (r*) :
38 
39 et dans l’équation (8) pour obtenir le taux d’accumulation et donc le taux de croissance de l’économie :
40 
41 On retrouve sans surprise trois résultats qui sont au cœur de l’analyse keynésienne. Tout d’abord, z*, r* et g* augmentent avec
, γz et γr : l’investissement constitue donc comme toujours le principal moteur de l’activité économique. Ensuite, l’augmentation de la propension à épargner (par l’intermédiaire d’une hausse de sπ ) entraîne une diminution de z*, r* et g* qui découle de ce que les revenus générés par la dépense d’investissement donnent lieu à une dépense de consommation d’autant plus faible que sπ est élevé ; il s’agit du paradoxe de l’épargne. Enfin, c’est la demande effective (à travers le taux d’utilisation du capital z*) qui détermine le volume d’emploi (L) ; le taux de croissance de l’emploi est égal à g* ; le niveau (ou le taux de croissance) du chômage involontaire découle de la différence entre le niveau (ou taux de croissance) de la population active et le niveau (ou taux de croissance) de l’emploi[15][15] L’analyse peut être menée en supposant, comme dans la...
suite.
42 Dans ce cadre, l’impact d’une politique de modération salariale est clairement négatif. Certes, une hausse de la part des profits améliore la profitabilité des investissements pour z donné. Mais cet effet favorable est plus que compensé par la baisse de la dépense de consommation. Le taux d’utilisation des capacités de production baisse : l’économie est en régime stagnationniste (ou de sousconsommation).
43 Malgré la hausse de π, le taux de profit diminue sous l’effet de la baisse dez*. Le régime est coopératif en cela que la modération salariale nuit pareillement aux capitalistes et aux travailleurs ; inversement, une baisse de π bénéficie aux capitalistes comme aux travailleurs. Cet effet illustre le paradoxe des coûts[16][16] Il semble que ce paradoxe a été introduit par Rowthorn...
suite.
44 Enfin, la réduction de z* génère un ralentissement de l’accumulation et de la croissance : l’effet est direct, en raison de la baisse des tensions sur les capacités de production ; il est aussi indirect puisque la diminution de z* détériore la profitabilité du capital. La croissance est donc tirée par les salaires (wage-led).
45 La version canonique du modèle kaleckien aboutit donc à une remise en cause de la politique de modération salariale. Cette politique ne permet aucunement de lutter contre le chômage. Au contraire, elle entraîne une réduction des emplois et un affaiblissement de la croissance. Sur la base de ce résultat, certaines politiques structurelles du marché du travail deviennent extrêmement critiquables. Seccareccia [1991a et 1991b] dénonce ainsi la réduction du salaire minimum et l’instauration d’un revenu minimum en l’absence de salaire minimum, deux mesures susceptibles d’entraîner une diminution des salaires réels. Il dénonce également les politiques de partage de la valeur ajoutée, comme le versement de primes d’intéressement, en raison de leur caractère procyclique : la baisse de ces primes en période de récession accroît la part des revenus perçue par les capitalistes, ce qui aggrave la récession au lieu d’y remédier. Dans le même ordre d’idées, Bougrine et Seccareccia [1999] se montrent favorables aux indemnités de chômage, car elles jouent le rôle contracyclique de stabilisateur automatique sur l’activité.
Remarques concernant la spécification du modèle
46 (i) Le modèle kaleckien avec épargne sur les salaires. Les résultats qui précèdent peuvent s’inverser lorsque les travailleurs consomment une partie de leur épargne[17][17] Voir Taylor [1991 et 2004], Mott et Slattery [1994] ou encore...
suite. Cette inversion intervient lorsque l’écart entre sw et sπ se réduit à tel point que la consommation est peu influencée par la répartition. À la limite, lorsque sw=sπ, la baisse de la consommation des travailleurs est entièrement compensée par la hausse de celle des capitalistes. Dans ces conditions, l’ambiguïté qui pesait sur l’investissement disparaît : celui-ci augmente sous l’effet de la hausse du taux de marge. La croissance est alors tirée par les profits (profit-led ; dg* / dπ> 0). En outre, le régime est qualifié d’exhilarationniste (dz* / dπ> 0) pour rendre compte du regain d’activité résultant de l’enthousiasme provoqué par la baisse des salaires réels sur la décision d’investir. Enfin, le modèle devientconflictuel (dr* / dπ> 0) puisque les hausses de π et z* se conjuguent de sorte que r* augmente : la hausse des taux de profit s’opère donc au détriment des salaires réels.
47 Cependant, la plupart des kaleckiens rejettent cette configuration en raison de son manque de réalisme. Selon Mott et Slattery ([1994], p. 75-76), le régime stagnationniste prévaut, étant donné que les valeurs de sπ et sw sont respectivement de l’ordre de 0,7 et 0,2[18][18] Plus précisément, la condition pour que le régime demeure...
suite. La prise en compte de l’épargne sur les salaires ne suffit donc pas pour inverser les résultats du modèle. Pour que cette inversion puisse avoir lieu, il faut donc recourir à d’autres arguments. C’est pourquoi nous continuerons à supposer que sw est nul dans la suite de cet article.
48 (ii) La fonction d’accumulation néo-cambridgienne. Selon l’approche néo-cambridgienne[19][19] Cette approche s’inspire des travaux de Kaldor, Pasinetti...
suite, le modèle kaleckien ne fournit qu’une solution de moyen terme car le taux d’utilisation n’a aucune raison d’être égal au taux jugé normal par les entrepreneurs (zn). L’équilibre de long terme ne peut donc être atteint que lorsque z=zn. La fonction d’accumulation s’écrit alors :
49 
50 où rn=znπ /v représente le taux de profit normal. Dans ce cadre, le régime devient conflictuel et la croissance profit-led. Ceci découle de ce que chaque entreprise se situe sur la frontière de ses possibilités de production (z=zn) : « Partant de la frontière des possibilités de production, il faut diminuer les salaires réels pour que les ressources soient redirigées de la production de biens de consommation vers celle de biens capitaux. » (Stockhammer [1999], p. 13.)
51 Le problème est que la hausse exogène de π entraîne une diminution du taux d’utilisation courant qui devient inférieur au taux normal. Les entrepreneurs réagissent en réduisant leur accumulation. L’activité ralentit, ce qui entraîne une nouvelle baisse de z. Le modèle aboutit à une instabilité harrodienne du premier type (problème du fil du rasoir). De nombreux néo-cambridgiens résolvent aujourd’hui ce problème en supposant que la décision d’investissement repose sur rn, mais que les entrepreneurs ne cherchent pas à ajuster leur capacité, si bien que z peut différer durablement de zn[20][20] Voir, par exemple, Palumbo et Trezzini [2003]. ...
suite. L’équation (12) traduit alors le comportement des entrepreneurs. Mais elle ne permet plus de déterminer l’équilibre stationnaire qui dépend pour sa part du taux d’utilisation courant. D’où la conclusion des kaleckiens qui consiste à rejeter la formulation néo-cambridgienne[21][21] Voir Lavoie [1995 et 1996]. Une autre posture kaleckienne...
suite.
52 (iii) La fonction d’accumulation de Bhaduri et Marglin. Dans deux articles parus la même année, Bhaduri et Marglin [1990] et Marglin et Bhaduri [1990] soulignent que le taux d’utilisation courant apparaît deux fois dans la fonction d’accumulation du modèle kaleckien : de façon explicite et de façon implicite comme composante du taux de profit (cf. L’équation (8)). Dans ces conditions, une baisse de la part des profits compensée par une hausse du taux d’utilisation laisse le taux de profit inchangé, mais elle entraîne nécessairement une accumulation plus importante (car γz> 0). Or, pour Bhaduri et Marglin, une baisse de π compensée par une hausse de z doit pouvoir se traduire par une moindre accumulation. C’est pourquoi ils proposent de dissocier les effets de ces deux variables en formulant la fonction d’accumulation de la façon suivante :
53 
54 où ḡ peut être positif ou négatif. L’idée sous-jacente est que les entrepreneurs ne réagissent pas à une augmentation du taux de profit de la même façon selon qu’elle découle d’un e hausse du taux d’utilisation (effet accélérateur) ou d’une hausse de la part des profits (effet de profitabilité). Une baisse de π compensée par une hausse de z peut désormais aboutir à une accumulation moins élevée. De fait, en comparant ce modèle au modèle kaleckien, il ressort que :
55 
56 Marglin et Bhaduri ([1990], p. 167-168) reprochent donc aux kaleckiens d’introduire une condition d’accélérateur puissant (a strong accelerator condition)en contraignant le paramètre γz à être positif alors qu’il peut prendre une valeur négative. L’impact de la rigueur salariale sur la croissance et l’emploi est ici indéterminé[22][22] Comme le souligne un rapporteur anonyme, cette fonction...
suite.
57 De nombreux postkeynésiens[23][23] Voir Bowles et Boyer [1995], Hein et Ochsen [2003], Ono...
suite adoptent l’équation (13), sans doute en raison de la diversité des résultats auxquels elle aboutit : selon la valeur des paramètres, le régime est tantôt « stagnationniste coopératif wage-led », tantôt « exhilarationniste conflictuel profit-led »[24][24] Nous ne détaillons pas ces solutions par manque de place. ...
suite.
58 Les kaleckiens adressent néanmoins trois critiques à ce modèle. Tout d’abord, Blecker ([2002], p. 137) renverse l’argumentation de Bhaduri et Marglin en soulignant que, si le modèle kaleckien bénéficie d’une condition d’accélérateur puissant, celui de Bhaduri et Marglin repose de son côté sur un puissant effet de la part des profits (a strong profit-share effect) qui est peu réaliste : pour que le régime soit exhilarationniste, non seulement l’augmentation de π doit-elle entraîner une hausse de l’investissement, mais cette hausse doit être suffisamment forte pour compenser la baisse de la consommation.
59 La deuxième critique a été formulée par Mott et Slattery ([1994], p. 72). Pour eux, l’équation (13) ne rend pas compte du comportement des entrepreneurs car la décision d’investir n’a aucune raison de reposer sur la part des profits. Elle repose sur le taux d’utilisation (car les entrepreneurs ne souhaitent que z soit trop élevé ou trop faible) et sur le taux de profit (car il conditionne l’accès au financement).
60 Enfin, Lavoie ([1995], p. 796-798) souligne qu’il suffit de remplacer gπ par γr zn / v pour que l’équation (13) devienne :
61 
62 Le modèle de Bhaduri et Marglin constitue ainsi une variante du modèle néocambridgien. Il se heurte donc au même problème d’instabilité harrodienne, qui plus est aggravés par la prise en compte du taux d’utilisation courant[25][25] Lorsque z> z
suite.
63 Du fait de ces remarques, nous continuons à privilégier le modèle kaleckien dans la suite de l’article. Nous cherchons alors à savoir si les résultats de la version canonique résistent au relâchement de certaines hypothèses et à la prise en compte d’éléments nouveaux (négociation des salaires, progrès technique, ouverture de l’économie).
Négociations salariales et inflation
64 Dans cette section, nous relâchons l’hypothèse d’exogénéité du taux de marge en combinant le modèle kaleckien avec un modèle de négociations salariales. Le taux de marge résulte alors de la confrontation entre les partenaires sociaux dont les objectifs et le pouvoir de négociation diffèrent. Nous introduisons ensuit e l’hypothèse selon laquelle les objectifs et le pouvoir de négociation de chaque partenaire dépendent de la situation du marché du travail.
65 Certes, comme la répartition devient endogène, le rôle de l’État se réduit ; mais cela ne l’empêche pas de chercher à peser sur cette répartition. En outre, le réalisme du modèle se trouve amélioré, notamment par la prise en compte de l’inflation dont nous verrons qu’elle n’est pas liée à un excès de demande agrégée mais au conflit de répartition de la valeur ajoutée. Il est alors possible de soulever de nouvelles interrogations concernant l’existence d’un taux de chômage d’équilibre et l’impact des politiques monétaires restrictives.
L’endogénéisation du taux de marge
66 À l’instar de Lavoie [1992 et 2003] ou Cassetti [2002, 2003 et 2006][26][26] Voir Taylor [1985] et Dutt [1987] pour des analyses antérieures. ...
suite, nous supposons que les travailleurs cherchent à atteindre un certain niveau de salaire réel ou, ce qui revient au même (cf. L’équation (4)), qu’ils cherchent à réduire la part des profits jusqu’au niveau πw. Pour cela, les syndicats exercent une pression sur la croissance des salaires monétaires qui dépend de Ωw, la vitesse de réaction des syndicats aux écarts entre πw et πt. On a donc :
67 
68 De manière analogue, les entrepreneurs exercent une pression sur les prix pour se rapprocher de la part des profits qu’ils désirent πf, soit :
69 
70 où Ωf représente la vitesse de réaction des entrepreneurs. Les valeurs de Ωw et Ωw sont positives et finies[27][27] Lorsque Ω
suite. Elles dépendent du pouvoir de négociation de chacun des partenaires sociaux.
71 L’équilibre stationnaire, qui correspond à la situation dans laquelle ŵ=p, permet de déterminer π*, la part des profits qui n’accélère pas l’inflation (naips :Non Accelerating Inflation Profits Share)[28][28] Plus précisément, l’équilibre détermine le taux de...
suite. Cette part des profits peut ensuite être introduite dans les équations (9), (10) et (11) pour déterminer le taux d’utilisation, le taux de profit et le taux de croissance de l’économie.
72 On retrouve alors les effets négatifs des politiques dont l’objet est de réduire le pouvoir de négociation et les objectifs salariaux des syndicats. Lorsque le pouvoir des syndicats se détériore (baisse de Ωw) ou lorsqu’ils fixent des objectifs moins ambitieux (hausse de πw), la part des profits π* augmente, ce qui entraîne une baisse simultanée de la croissance et de l’inflation. À l’inverse, lorsque le pouvoir des entrepreneurs s’accroît (hausse de Ωf) ou lorsqu’ils fixent une valeur de πf plus élevée, le ralentissement de la croissance (qui découle de la hausse de π*) s’accompagne d’une aggravation de l’inflation (du fait de l’augmentation des tensions). La configuration idéale correspond donc à une baisse de la cible des entrepreneurs (πf) qui entraîne à la fois une hausse de la croissance et une baisse de l’inflation.
Taux de marge et situation du marché du travail
73 Il est courant d’admettre que les salaires réels augmentent lorsque la situation du marché du travail s’améliore. Les théories récentes du marché du travail ainsi que la littérature sur la courbe de phillips permettent d’envisager plusieurs explications (salaire d’efficience, insider-outsider, asymétries d’information, etc.). Le principal argument avancé par les postkeynésiens repose pour sa part sur les objectifs salariaux des travailleurs[29][29] Sur le plan analytique, il revient à peu près au même...
suite. Cette idée a été modélisée de différentes manières selon que les objectifs salariaux dépendent de la situation du marché du travail (Cassetti [2002]) ou de l’évolution de cette situation (Lavoie [1992], p. 406-407 ; Cassetti [2003 et 2006] ; Stockhammer [2004]).
74 Les postkeynésiens privilégient généralement la seconde solution car elle aboutit à des résultats plus simples que la première qui soulève des problèmes de cyclicité. En outre, les revendications salariales reposent sur la crainte qu’ont les travailleurs de perdre leur emploi. Or cette crainte dépendrait moins de la situation du marché du travail (taux de chômage élevé ou faible) que de l’évolution de cette situation : « Lorsque le taux de chômage est constant, ceux qui sont en poste ne craignent pas que leur emploi ou leur revenu soient menacés. […] En revanche, les travailleurs peuvent craindre de perdre leur emploi lorsque le taux du chômage augmente. » (Lavoie [1992], p. 406.) En désignant par Nt la population en âge de travailler, en supposant que les comportements d’inactivité demeurent inchangés, et en se souvenant de ce que la fonction de production est à facteurs fixes, le taux de variation du taux de chômage s’écrit :
75 
76 où â représente le taux de croissance de la productivité du travail (â et
sont supposés exogènes). Dans ces conditions, la variable πw de l’équation (16) est remplacée par :
77 
78 Dans cette section, nous nous inspirons essentiellement de Cassetti [2003]. Comme lui, par souci de simplification, nous supposons que le pouvoir de négociation (Ωf) et les objectifs (πf) des entreprises sont donnés.

Figure 1 - L’impact de la croissance sur la négociation salariale (Cassetti [2003])
79 La figure 1 montre comment la croissance influence la part des profits négociée par les partenaires sociaux. Lorsque le taux de croissance est égal à g0, la cible des travailleurs correspond à celle des entreprises si bien qu’il n’y a pas d’inflation. Lorsque le taux de croissance est inférieur à g0, les travailleurs sont prêts à concéder une part de profits plus importante que celle que les capitalistes revendiquent, ce qui entraîne de la déflation. À l’opposé, lorsque le taux de croissance est égal à g1, les travailleurs cherchent à concéder une part de profits plus faible que celle qui est revendiquée par les capitalistes. L’équilibre entre ces deux forces conduit à déterminer la part des profits
sur la droite en trait plein :ŵ et
sont égaux et positifs. Dans ce cadre, une politique de modération salariale se traduit par des concessions consenties par les travailleurs : les courbes πw et
se déplacent vers le haut.

Figure 2 - Les différents équilibres de l’économie (Cassetti [2003])
80 Bien sûr, si le taux de croissance détermine la part des profits, celle-ci influence en retour le taux de croissance (équation (11)). L’équilibre de l’économie est donc déterminé par la résolution d’un système, solution que nous présentons sous forme graphique (figure 2). La courbe g* correspond au tracé de l’équation (11). Elle est décroissante puisque nous sommes dans un modèle wage-led. La courbe g(
) correspond à la fonction inverse de la courbe
de la figure 1 (les axes ayant été intervertis). Les deux points d’intersection (A et B) représentent deux points d’équilibre. Pour étudier la dynamique du modèle, supposons que la part des profits soit telle que π’ < π < π". Dans ce cas, on a g* < g(
), ce qui signifie que la croissance est trop faible pour satisfaire les attentes des travailleurs : l’augmentation des prix est supérieure à celle des salaires monétaire, d’où une hausse de π. Cette hausse se poursuit jusqu’à ce que la part des profits atteigne π" (point B). Inversement, π diminue lorsque g*> g(
). Le modèle présente donc trois solutions d’équilibre. Le point B est stable, tandis que le point A est instable. Ainsi, lorsque π < π’, la part des profits diminue et le taux de croissance augmente pour venir buter sur la contrainte liée à la pleine utilisation des capacités de production au point C ( z=1; la zone hachurée correspond aux couples (π, g) que l’économie ne peut pas atteindre).
81 Comme nous l’avons déjà signalé, les politiques de modération salariale entraînent un déplacement de la courbe g(
) vers la droite. Le nouvel équilibre se situe alors au point D (que l’équilibre initial ait été le point B ou qu’il ait été le point A). Ainsi, lorsque les revendications salariales dépendent de l’évolution de l’emploi, une croissance faible incite les travailleurs à accepter des concessions quant à la part des profits. Or, dans un régime wage-led, ces concessions se traduisent par un ralentissement de la croissance et une hausse du taux de chômage, évolutions qui amènent de nouvelles concessions, etc. Les politiques de modération salariale ne font que renforcer ces mécanismes spontanés de l’économie[30][30] Lorsque la croissance est tirée par les profits, la courbe...
suite.
Nairu et taux de chômage d’équilibre
82 Dans le modèle kaleckien, l’inflation s’explique par les tensions sur le partage de la valeur ajoutée. L’absence de tensions se caractérise donc par l’absence d’inflation. Une telle situation se produit lorsque la cible des travailleurs est égale à celle des entrepreneurs (πw=πf). Elle correspond donc au taux g0 de la figure 1. Le modèle kaleckien présente ainsi un nairu, à condition de définir cette notion par l’évolution du taux de chômage qui n’engendre pas d’inflation. Partant de l’équation (18) ce nairu est ûnairu=
+ â g0.
83 Or, g"0 n’ayant aucune raison d’être égal à g" (cf. figure 2), ûnairu diffère de l’évolution du taux de chômage d’équilibre du modèle kaleckien :û=
+ â g". Autrement dit, ûnairu n’exerce pas la force d’attraction que lui prêtent les modèles monétaristes ou néo-keynésiens.
84 En outre, ces modèles préconisent de lutter contre le chômage grâce à des politiques structurelles visant à réduire les salaires réels et à améliorer la fluidité du marché du travail. Dans ce cadre, les politiques de modération salariale, parce qu’elles se traduisent par un déplacement des courbes πw et
vers le haut sur la figure 1, entraînent une augmentation de g0 et donc une diminution de ûnairu. Est-ce à dire que les conclusions du modèle kaleckien rejoignent celles des théories orthodoxes ? Absolument pas puisque, dans le même temps, ces politiques provoquent une baisse du taux de croissance de l’économie (cf. Le point D de la figure 2) : û augmente alors même que ûnairu diminue. Les notions de nairu et de taux de chômage d’équilibre des théories orthodoxes n’ont donc aucune pertinence dans le cadre kaleckien.
Inflation et politique monétaire
85 Si la satisfaction des revendications salariales des travailleurs favorise la croissance, cela se fait au prix d’une inflation plus importante qui peut amener la banque centrale à adopter une politique monétaire restrictive. Un des fondements postkeynésiens réside dans l’hypothèse d’endogénéité de la monnaie : elle est créée par les banques, essentiellement à la demande des entrepreneurs pourpréfinancer leurs dépenses de production ou d’investissement[31][31] Ce préfinancement ne doit être confondu ni avec le financement...
suite. La monnaie est endogène en cela que les banques ne peuvent pas créer plus de monnaie que ce qui leur est demandé. Il leur est cependant possible de prêter moins lorsqu’elles rationnent le crédit. Surtout, la banque centrale peut influencer la quantité demandée en fixant les taux du marché monétaire.
86 Depuis l’acceptation du nouveau consensus en macroéconomie par la plupart des dirigeants des banques centrales, les taux monétaires sont déterminés de façon à atteindre une cible d’inflation. Les décisions des banques centrales peuvent être modélisées par une fonction de réaction (règle de Taylor, prévision d’inflation, etc.) dans laquelle le taux monétaire est fonction croissante de l’écart entre l’inflation courante (
) et la cible d’inflation (
T)[32][32] Sur les critiques postkeynésiennes du nouveau consensus...
suite.
87 Les tensions sur le partage de la valeur ajoutée, parce qu’elles sont inflationnistes, risquent donc de se traduire par un relèvement des taux courts. Admettons que ce relèvement se transmette aux taux bancaires et obligataires à moyen et à long terme ainsi qu’aux dividendes que les entreprises doivent verser à leurs actionnaires[33][33] Cette transmission est incertaine. Par exemple, les banques...
suite. La politique monétaire affecte alors la demande effective de deux façons. D’un côté, les entrepreneurs sont incités à réduire leur accumulation car les intérêts et les dividendes qu’ils versent constituent un prélèvement sur leur profit (effet de profitabilité), soit :
88 
89 De l’autre, les intérêts et les dividendes constituent le revenu des créanciers. Lavoie ([1992], p. 358-371)[34][34] Voir également Hein et Ochsen [2003]. ...
suite fait l’hypothèse que leur propension à épargner est plus faible que celle des capitalistes. Sous cette hypothèse, la consommation augmente (effet accélérateur). Au final, l’impact sur la demande effective est incertain. L’effet de la rigueur monétaire sur la croissance est donc indéterminé, même s’il est généralement admis que z baisse, car l’effet de profitabilité l’emporte sur l’effet accélérateur.
90 L’impact sur l’inflation est en revanche sans ambiguïté : en supposant que le taux de marge est constant, les prix ne sont aucunement affectés par la hausse des taux courts. Le taux d’inflation demeure inchangé. Le modèle aboutit alors à des résultats en opposition totale avec ceux du nouveau consensus. Une politique monétaire restrictive influence l’activité et la croissance, généralement à la baisse ; mais elle n’a aucun impact direct sur l’inflation. Elle peut jouer de manière indirecte, par l’intermédiaire des revendications salariales : si la rigueur monétaire (hausse de i ) entraîne un ralentissement de la croissance, elle engendre du chômage qui incite les syndicats à réduire leurs objectifs (hausse de πw). L’inflation diminue, mais la croissance continue à faiblir.
91 Ces résultats apportent un nouvel éclairage sur le discours des banquiers centraux qui insistent sur la mise en œuvre des politiques structurelles du marché du travail et sur la responsabilisation des syndicats pour lutter, non contre le chômage, mais contre l’inflation[35][35] Cela se voit clairement à travers les propos de l’actuel...
suite. La rigueur monétaire ne permettant pas d’enrayer l’inflation, les banquiers centraux ne peuvent mener leur mission à bien que si les revendications des travailleurs sont modérées.
Modération salariale et progrès technique
92 Il n’est pas possible d’aborder dans cet article l’ensemble des raffinements et des résultats parfois contradictoires qui découlent de la prise en compte du progrès technique[36][36] Rowthorn intègre le progrès technique à son analyse dès...
suite. De façon plus modeste, nous nous contentons d’indiquer les principales modifications qu’elle occasionne sur la version canonique du modèle kaleckien.
93 La majorité des postkeynésiens se réfèrent aux faits stylisés de Kaldor [1961] pour admettre que le progrès technique influence la productivité du travail (a) plutôt que le coefficient de capital (v)[37][37] Ce qui constitue un fait stylisé, et donc une hypothèse,...
suite. Supposons donc que le taux de croissance de la productivité du travail (ou taux de progrès technique) soit exogène et égal à â. Un premier regard porté aux équations (9), (10) et (11) peut laisser penser que ce progrès n’a aucun impact sur z*, r*, ni g*. Ceci s’explique par l’hypothèse d’exogénéité du taux de marge (θ) : l’amélioration de la productivité du travail engendre une baisse des prix (équation (2)) et une hausse des salaires réels sans pour autant affecter le partage de la valeur ajoutée car a n’apparaît pas dans l’équation (3), π=θ/(1 + θ). Finalement, le progrès technique influence uniquement l’évolution de l’emploi puisque L=g â : l’emploi diminue lorsque le taux d’accumulation est inférieur au taux de progrès technique.
94 Cette façon d’intégrer le progrès technique est cependant extrêmement fruste. Ici encore, on doit à Kaldor deux apports majeurs : l’introduction de l’hypothèse selon laquelle le progrès technique est incorporé dans les biens capitaux ; l’endogénéisation du progrès technique à travers la loi de Kaldor-Verdoorn. Dans cette section, nous regardons ce que la prise en compte de ces deux apports dans le modèle kaleckien modifie dans l’analyse des causes et des conséquences de la modération salariale. Pour cela, nous nous concentrons sur les liens entre le progrès technique et le partage de la valeur ajoutée en abordant successivement l’impact du progrès technique sur la répartition, puis l’impact de la répartition sur le progrès technique.
L’impact du progrès technique sur la répartition du revenu
95 Nous supposons ici que le progrès technique, bien qu’exogène, est incorporé dans les biens capitaux. Ce progrès technique favorise donc à la fois l’investissement et le remplacement des machines obsolètes par des machines récentes. L’effet positif sur l’investissement nécessite une reformulation de la fonction d’accumulation :
96 
97 Le remplacement des machines intervient, pour sa part, dans le taux de dépréciation du capital (
avec
) qui influence négativement le taux de profit, soit :
98 
99 Sous ces nouvelles conditions, une augmentation du taux de progrès technique favorise à la fois z*, r* et g*[38][38] Voir Lavoie ([1992], p. 319-320) pour une démonstration...
suite. L’impact sur les évolutions de l’emploi est plus incertain (cf. équation (18)) :
augmente lorsque la dérivée dg* /dâ> 1, il diminue dans le cas contraire[39][39] Selon Rowthorn ([1981], p. 25), les principales révolutions...
suite.
100 Si l’on en reste là, le progrès technique n’a aucun effet sur la répartition qui dépend uniquement du taux de marge. En reprenant des outils présentés précédemment, il est cependant facile de voir que le progrès technique peut avoir une influence indirecte sur θ, à travers les revendications salariales des travailleurs[40][40] Voir Cassetti [2003]. ...
suite.Lorsque dg* / dâ < 1, le progrès technique nuit à l’emploi. La part des profits que les travailleurs acceptent de laisser aux capitalistes (πw) augmente, ce qui entraîne une hausse de π : z*, r* et g* diminuent alors conjointement.
L’impact de la répartition du revenu sur le progrès technique
101 Nous supposons maintenant que le progrès technique est endogène. La loi de Kaldor-Verdoorn stipule que le taux de progrès technique dépend de la croissance (paramètre γg dans l’équation (23)). Comme le rappelle Naastepad ([2006], p. 409-410), cette loi peut trouver son origine dans la présence de rendements d’échelle croissants ou dans l’introduction d’une hypothèse de learning-by doing. Surtout, elle peut résulter de ce que le progrès est incorporé à différentes générations de capital.
102 À ce premier effet, les Kaleckiens en ajoutent fréquemment un second, tiré du Capital de Marx, avec l’hypothèse d’un progrès technique induit par l’augmentation des salaires (Cassetti [2003], p. 461 ; Naastepad [2006], p. 410) : une hausse des salaires réels incite les entrepreneurs à utiliser des technologies plus économes en travail (paramètre λπ dans l’équation (23)).
103 Finalement, la fonction de progrès technique s’écrit :
104 
105 Dans ce cadre, une politique de modération salariale occasionne un ralentissement du progrès technique sous l’effet conjugué de la loi de Kaldor-Verdoorn (dans un modèle wage-led, la hausse de π entraîne indirectement la baisse de â viala baisse de g) et du progrès technique induit (la hausse de π entraîne directement la baisse de â). Il en résulte une baisse parallèle des taux d’utilisation, de profit et d’accumulation[41][41] Ce résultat peut s’inverser lorsque l’impact du progrès...
suite.
106 Comme précédemment, l’impact sur les évolutions de l’emploi demeure incertain : lorsque dg* /dâ> 1, la baisse de â entraîne celle de
, ce qui peut inciter les travailleurs à céder une partie de leur revenu (πw augmente). La modération salariale s’entretient alors de façon endogène. Dans le cas contraire (dg* / dâ < 1), la baisse de ât entraîne la hausse de
, d’où la diminution de πwqui amortit les effets de la modération salariale initiale.
107 Malgré cette incertitude, Cassetti ([2003], p. 461) considère que l’endogénéisation du progrès technique n’altère pas fondamentalement les résultats antérieurs. Selon Naastepad [2006], ce modèle montre « que la modération salariale a été et sera moins efficace pour améliorer les performances économiques que ce qui est habituellement reconnu. Ceci découle de ce qu’une réduction de la croissance des salaires réels est susceptible de ralentir les gains de productivité : directement, en réduisant le taux du progrès technique [induit] et indirectement par les effets de Verdoorn » (p. 428).
Modération salariale et concurrence internationale
108 Blecker ([1998], p. 495-497) souligne que la différence essentielle entre les travaux postkeynésiens et ceux des néoclassiques menés dans le cadre d’une économie ouverte porte sur les modalités d’ajustement de la balance commerciale. Alors que les néoclassiques privilégient l’ajustement par les prix, les changes ou les salaires réels, les postkeynésiens mettent l’accent sur l’ajustement par le volume d’activité ou par le taux de croissance de l’économie. Cette différence repose sur deux conceptions opposées de l’équilibre. Pour les néoclassiques, les nations ne sont pas à proprement parler en concurrence puisque chacune d’entre elles utilise pleinement ses facteurs de production, au moins à long terme. Pour les postkeynésiens, en revanche, les nations ne sont pas contraintes par leurs facteurs de production mais par la demande effective, même à long terme. Elles sont dès lors en concurrence pour s’approprier la plus grande part possible du marché mondial.
109 Les travaux qui cherchent à étendre le modèle kaleckien au cadre d’une économie ouverte restent peu nombreux. L’analyse la plus complète, à laquelle nous nous référons ici largement, est celle de Blecker [1998][42][42] Voir aussi Blecker [1989, 1999 et 2002], Bhaduri et Marglin...
suite. Nous montrons comment la définition des taux de marge doit être modifiée de façon à intégrer la concurrence internationale avant de déterminer les conditions d’équilibre de la balance commerciale. Nous analysons ensuite les effets de la modération salariale dans ce nouveau cadre. Nous terminons par de brèves remarques consacrées à la mobilité des capitaux.
Prix et concurrence internationale
110 Nous notons ρ le taux de change réel :
111 
112 Pour simplifier, nous considérons une petite nation, ce qui permet de supposer que les prix étrangers (pe) sont fixés de manière exogène. Comme précédemment, les prix domestiques découlent de l’application d’un taux de marge sur les coûts variables unitaires. Mais nous supposons à présent que ce taux est sensible aux variations des changes réels, soit :
113 
114 avec
115 
116 Nous supposons que le taux de change nominal (e) n’est pas suffisamment flexible pour restaurer la parité des pouvoirs d’achat[43][43] Supposer e parfaitement flexible réduit l’intérêt du...
suite. Le paramètre η mesure la sensibilité du taux de marge à la concurrence internationale. Celle-ci ne joue aucunement lorsque η=0 : la hausse des salaires monétaires domestiques se répercute entièrement sur les prix domestiques (la part des profits est constante). La concurrence joue pleinement lorsque η=1: les entrepreneurs contrecarrent la hausse des salaires monétaires domestiques en réduisant τ (le taux de marge plus un) pour que les prix domestiques restent inchangés, ce qui provoque une baisse de la part des profits.
L’équilibre de la balance commerciale
117 Pour simplifier, nous supposons que les élasticités-prix des exportations et des importations sont unitaires, ce qui revient à spécifier les fonctions de demande d’exportation et d’importation de la façon suivante :
118 
119 Le paramètre εm mesure l’élasticité-revenu des importations. La balance commerciale s’écrit alors :
120 
121 Admettons que cette balance soit équilibrée. La condition de maintien de cet équilibre au cours du temps est donnée par :
122 
123 En remplaçant
par sa valeur calculée à partir des équations (25) et (26), on obtient :
124 
125 Cette équation est représentée par la droite en trait plein sur la figure 3. Les points situés au-dessus (au-dessous) traduisent un déficit (excédent) de la balance commerciale. Lorsque les salaires monétaires croissent au taux ŵ=ŵE, le taux de croissance économique compatible avec l’équilibre commercial (
) est inférieur au taux qui permet d’assurer le plein emploi (
).

Figure 3 - L’équilibre de la balance des paiements (Blecker [1998])
Répartition des revenus et croissance
126 Dans ce cadre, Blecker [1998] se concentre sur les effets d’un ralentissement de la croissance des salaires monétaires[44][44] Blecker [1998] examine également différents moyens de...
suite. L’idée consiste alors à se rapprocher du point F en se déplaçant le long de la contrainte commerciale. Mais Blecker ([1998], p. 510-516) montre que cette politique peut échouer car la droite T=0 constitue uniquement une condition d’équilibre de (très) long terme et ne décrit pas les conséquences à court ou moyen terme d’une baisse de ŵ.
127 Il est clair qu’une telle baisse favorise les exportations nettes mais entraîne un ralentissement de la consommation. L’effet sur l’investissement est pour sa part indéterminé. Il dépend en partie de l’importance relative des deux autres composantes : l’investissement bénéficie de l’effet accélérateur lorsque la croissance des exportations est plus forte que le ralentissement de la consommation (et inversement). La résolution du modèle formalisé aboutit à l’équation suivante (αx et αm mesurent respectivement la part des exportations et des importations dans le produit intérieur brut)[45][45] Cette équation correspond à une version légèrement modifiée...
suite :
128 
129 où k représente le multiplicateur, soit :
130 
131 Le premier terme de l’expression entre crochets de l’équation (32) rend compte de l’impact d’une variation de ŵt sur la demande interne. Sous les conditions adoptées jusqu’à présent[46][46] C’est-à-dire en admettant que s
suite, ce terme est positif. Le second terme, qui est négatif, rendcompte de l’impact d’une variation de ŵ sur les exportations nettes. Pour que la baisse de ŵ tire la croissance, le second terme doit l’emporter sur le premier.
132 C’est notamment le cas lorsque η=0. La baisse de ŵ bénéficie entièrement à l’amélioration de la compétitivité-prix des produits nationaux. Elle favorise ainsi les exportations. Ces exportations stimulent à leur tour l’investissement dont l’accélération compense le ralentissement de la consommation des travailleurs. Au final, il se peut que la dépense d’importation excède les exportations (équation (29)). La balance commerciale devient déficitaire et l’économie rejoint le point A de la figure 4. Blecker qualifie ce régime d’extrêmement exhilarationniste. Lorsque la dépense d’importation reste inférieure aux exportations, la balance commerciale devient excédentaire. Le régime est alors moyennement exhilarationniste (point B).

Figure 4 - Les effets du ralentissement de croissance des salaires monétaires (Blecker [1998])
133 Dans ces deux régimes, l’économie se rapproche du plein emploi parce qu’elle réussit à accroître ses parts de marché sur le marché international. Les postkeynésiens formulent toutefois une mise en garde importante : si la majorité des pays adoptent la même politique de rigueur, on assiste à une compression de la demande globale qui se traduit par la baisse des exportations de l’économie domestique (
diminue dans l’équation (31)). La contrainte commerciale se déplace vers le bas en risquant d’annihiler les effets positifs attendus de la modération salariale sur l’emploi. Face à un tel risque, il pourrait au contraire s’avérer judicieux de négocier des hausses concertées de ŵ (au sein, par exemple, d’une union monétaire) pour favoriser les exportations en jouant, non sur la compétitivité-prix, mais sur l’augmentation de la taille du marché international.
134 Intéressons-nous maintenant au cas opposé pour lequel η=1, ce qui signifie que les capitalistes profitent de la baisse de ŵ pour accroître leur taux de marge. Les changes réels demeurent identiques. La baisse de ŵ n’a donc aucune incidence sur les exportations. En revanche, elle grève la consommation et l’investissement selon les mécanismes étudiés dans le cadre d’une économie fermée. La seule différence réside dans le fait que la balance commerciale devient excédentaire sous l’effet de la diminution des importations consécutive au ralentissement de la croissance. Le nouvel équilibre se situe au point C. Le régime est stagnationniste. L’économie s’éloigne alors du plein emploi. Soulignons que le même résultat peut être obtenu avec une valeur de η comprise entre 0 et 1, à condition que l’économie soit relativement fermée (αx faible), et que la baisse de ŵ déprime la consommation (sπ élevé et π faible) sans réussir à suffisamment stimuler l’investissement (γr faible). Rien n’interdit de penser que certaines économies, et pourquoi pas la France, se trouvent aujourd’hui dans une situation de ce type. Si tel est le cas, il faut privilégier d’autres politiques que la modération salariale.
Modération salariale et mobilité des capitaux
135 Les partisans de la modération salariale défendent souvent l’idée qu’une baisse de ŵ attire les capitaux étrangers en favorisant la profitabilité des investissements. L’analyse qui précède ne permet pas bien sûr d’examiner cet argument puisqu’elle ne tient pas compte de la mobilité des capitaux. Parmi les kaleckiens, seul Blecker ([2002], p. 143-145) aborde cette question lorsqu’il intègre les investissements directs à l’étranger dans la fonction d’accumulation, soit :
Dans cette équation, la modification essentielle ne réside pas dans l’introduction du taux de profit à l’étranger (re) mais dans un coefficient γr relativement élevé : du fait de la mobilité du capital, les décisions d’investissement dépendent davantage de la profitabilité des investissements. Or, une valeur élevée de γr, en réduisant la valeur du premier terme de l’expression entre crochet dans l’équation (32), accroît la probabilité que la croissance soit tirée par les profits. Cet élément joue donc en faveur des partisans de la modération salariale, mais il ne suffit pas pour rejeter l’éventualité d’une croissance tirée par les salaires.
Conclusion
136 Selon l’économie orthodoxe, la modération salariale constitue un moyen privilégié pour favoriser la croissance et l’emploi. L’objet de cet article était de proposer une lecture alternative des conséquences de la modération salariale en reprenant les enseignements de l’approche kaleckienne qui tire son originalité de la combinaison de trois hypothèses : la fixation des prix découle de l’application d’un taux de marge sur les coûts variables unitaires ; la propension à épargner les profits est plus forte que la propension à épargner les salaires ; l’investissement dépend positivement du taux de profit courant et du taux d’utilisation des capacités productives. Partant de ces trois hypothèses et pour des valeurs raisonnables données aux paramètres[47][47] Nous avons notamment supposé que l’écart entre les deux...
suite, nous avons montré que l’économie est caractérisée par un régime stagnationniste et coopératif, ainsi que par une croissance tirée par les salaires. Dans ce cadre, la modération salariale joue un effet négatif sur les taux d’utilisation, de profit et d’accumulation ainsi que sur l’emploi.
137 Nous avons ensuite relâché les hypothèses du modèle en supposant que le taux de marge est fixé de manière endogène lors des négociations salariales, ou en introduisant différentes formes de progrès techniques. Or, si ces enrichissements ont permis d’améliorer le réalisme du modèle, ils n’en remettent pas en cause les principaux résultats, à savoir que la modération salariale nuit à la croissance et à l’emploi (tout en favorisant la lutte contre l’inflation).
138 Seule l’ouverture de l’économie sur l’extérieur s’est traduite par une modifications ensible des conclusions du modèle : le régime peut être exhilarationniste et la croissance tirée par les profits. Pour autant la modération salariale n’est pas une panacée : lorsqu’elle est mise en œuvre dans un grand nombre de nations, elle aboutit à une contraction de la demande globale qui contrecarre les gains attendus de l’amélioration des termes de l’échange. Qui plus est, ces nouvelles conclusions n’entraînent pas un abandon des résultats antérieurs : il reste de la place pour envisager que des économies contemporaines soient caractérisées par un régime stagnationniste et que leur croissance soit tirée par les salaires. C’est notamment le cas lorsque la baisse des salaires est compensée par l’augmentation des taux de marge et lorsqu’elle déprime la consommation sans réussir à suffisamment stimuler l’investissement.
139 Comme le soulignent Marglin et Bhaduri ([1990], p. 168), la valeur des paramètres du modèle est une question de nature empirique. Les travaux empiriques devraient donc prendre le relais de l’analyse théorique pour savoir si l’économie est tirée par les profits ou par les salaires, et donc pour déterminer l’opportunité d’une politique de modération salariale. Cette question fait l’objet d’un nombre croissant de travaux économétriques depuis l’article pionnier de Bowles et Boyer [1995] (la place manque pour les présenter ici correctement). Les résultats diffèrent selon le pays et la période d’analyse. Mais ils diffèrent aussi fortement d’un article à l’autre, pour des pays et des périodes donnés[48][48] La plupart de ces travaux reprend la formulation de Bhaduri...
suite. La principale conclusion qu’il est possible d’en tirer est qu’il ne faut pas exclure l’éventualité que la croissance de certaines économies occidentales soient aujourd’hui tirée par les salaires.
140 En définitive, nous ne pouvons pas affirmer que les politiques de modération salariale ont systématiquement un effet négatif sur la croissance et l’emploi. Mais elles n’ont pas non plus toujours l’effet positif que met en avant l’économie orthodoxe.
Bibliographie
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Notes
[ * ] Université Paris-Descartes et Centre d’Économie de la Sorbonne, 106-112 boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris. Courriel : olivier.allain@univ-paris1.fr 
[1] Desplatz et al. [2003] montrent que cette évolution du salaire mensuel moyen par tête ne découle pas uniquement, de façon mécanique, de la réduction de la durée du travail. 
[2] Selon Lequiller et Sylvain [2006], la part salariale est ainsi passée de 78,9 % en 1982 à 69,3 % en 1989. Elle était de 68,1 % en 2002. 
[3] Voir par exemple Estevao [2005], économiste au fmi, selon qui les effets bénéfiques de la modération salariale ont été contrariés par le manque de concurrence et la présence de barrières à l’entrée des marchés des produits, en France et plus généralement en Europe. 
[4] La terminologie n’est pas stabilisée. L’article de Blecker [2002] porte ainsi sur les modèles néo-kaleckiens, mais de nombreux auteurs ont supprimé le préfixe. Nous faisons de même dans la suite de l’article pour de ne pas en alourdir inutilement la lecture. Asimakopulos [1975] montre comment le nom de Kalecki peut être associé à la plupart des hypothèses que nous allons utiliser dans cet article. 
[5] Il s’agit du principe du risque croissant (voir, par exemple, Kalecki [1954]). 
[6] Nous remercions le rapporteur anonyme qui nous a suggéré cette remarque. Voir également Woodford [1988] qui montre que les asymétries d’information sur le marché financier peuvent amener les capitalistes à ne pas prêter aux travailleurs (qui offrent de faibles garanties) et les travailleurs à ne pas prêter aux capitalistes (car ils sont incapables d’évaluer la profitabilité des projets d’investissement). Sous ces hypothèses, comme dans l’analyse de Kalecki, la dépense de chaque classe d’agents est contrainte par ses propres revenus. 
[7] Pour mémoire, le modèle de Blanchard et Giavazzi ([2003], p. 892-893) met en jeu des mécanismes très différents. À court terme, la dérégulation du marché du travail affecte les travailleurs en réduisant la part salariale mais sans influencer l’emploi. À long terme, l’augmentation de la part des profits attire de nouvelles entreprises, ce qui entraîne un renforcement de la concurrence, une remontée du salaire réel à son niveau initial et une baisse du niveau du chômage. 
[8] Dans ses premiers travaux, Kalecki [1940] situe son analyse dans un cadre de concurrence monopolistique (le taux de marge est égal à l’inverse de l’élasticité de la demande de biens) avant de tenter (s’en y parvenir formellement) de prendre en compte le degré de concentration du marché. Il n’évoque le rôle du pouvoir de négociation des syndicats qu’ultérieurement (Kalecki [1954]). Surtout, il affirme : « Au regard de l’incertitude rencontrée pour fixer son prix, on ne peut pas supposer que l’entreprise cherche à maximiser ses profits de façon précise. » (Kalecki [1954], p. 12.) Partant de là, un débat s’est engagé entre les auteurs qui, comme Downward [1999], pensent que Kalecki a pris ses distances vis-à-vis du marginalisme et ceux qui, comme Basile et Salvadori [1984-1985] ou Carson [1990], pensent au contraire que Kalecki est resté fidèle aux fondements marginalistes. Dans le présent article, il n’est pas indispensable de prendre position. On peut notamment admettre que θ dépend de la demande de biens, à condition que cette demande soit iso-élastique. Voir également Lavoie [1992, 1995 et 2003] qui analyse l’impact, sur le modèle kaleckien, de différents modes de fixation des prix. 
[9] Dans la lignée d’Asimakopulos [1975], les auteurs kaleckiens intègrent fréquemment des coûts fixes en travail (overhead labour costs) dans leurs modèles. La part des profits devient alors endogène : lorsque l’emploi augmente, le poids de ces coûts fixes diminue, entraînant une hausse de π pour un taux de marge inchangé. Nous laissons cette hypothèse de côté par souci de simplification. 
[10] Cela ne signifie pas nécessairement que les salariés ne constituent aucune épargne, mais que l’épargne des uns équivaut aux emprunts réalisés par d’autres en vue d’augmenter leur consommation. 
[11] Le modèle kaleckien s’écarte ici de l’analyse de Kalecki qui suppose que la dépense d’investissement réalisée en t repose sur une décision prise en t 1 en fonction des profits de t 1). Cette nuance n’a pas d’impact majeur sur les résultats du modèle à long terme. 
[12] Soulignons que la variation du taux d’utilisation courant influence également la décision d’investissement de façon indirecte, via son impact sur le taux de profit (équation (5)). 
[13] Crotty [1992] souligne que l’incertitude radicale n’implique pas que l’investissement soit volatil. Au contraire, elle peut favoriser une certaine inertie des décisions d’investissement. Mais des circonstances spécifiques peuvent rompre cette inertie et entraîner des variations importantes dans la valeur des paramètres de la fonction d’accumulation. 
[14] Voir, par exemple, Lavoie ([1992], p. 305-310). 
[15] L’analyse peut être menée en supposant, comme dans la théorie néoclassique, que l’offre de travail est fonction croissante du salaire réel. Les différences concernent l’analyse de la demande de travail : pour un salaire réel donné, celle-ci est parfaitement élastique (tant que z < 1) si bien que le volume d’emploi fixé par les entreprises découle de la demande effective. À un autre niveau de salaire réel correspond un autre niveau de demande effective et donc un autre volume d’emploi. Si l’on veut tracer une courbe de demande de travail unique dans le plan (L, ω), il s’agit de la courbe de demande effective de travail dont Lavoie ([1992], p. 235-240) montre qu’elle est fonction croissantedu salaire réel. 
[16] Il semble que ce paradoxe a été introduit par Rowthorn ([1981], p. 18) qui le définit par le fait que le taux de profit augmente lorsque les salaires réels augmentent (c’est-à-dire lorsque la part des profits diminue). Bien sûr, le terme coopératif ne se rapporte pas aux relations observées entre les capitalistes et les travailleurs. De fait, ces relations sont conflictuelles. Or, ce conflit alimente un paradoxe de composition du même type que celui de l’épargne : les capitalistes pensent à tort que la baisse des salaires réels se traduit par une augmentation des taux de profit. 
[17] Voir Taylor [1991 et 2004], Mott et Slattery [1994] ou encore Blecker [2002]. 
[18] Plus précisément, la condition pour que le régime demeure stagnationniste est ques
[19] Cette approche s’inspire des travaux de Kaldor, Pasinetti et Robinson, et, au-delà, de ceux de Sraffa, voire de ceux de Ricardo. Se référer à Lavoie [1992, 1995, 1996 et 2003], Stockhammer [1999], Cassetti [2006] ou encore Missaglia [2004] pour une présentation critique de cette approche. 
[20] Voir, par exemple, Palumbo et Trezzini [2003]. 
[21] Voir Lavoie [1995 et 1996]. Une autre posture kaleckienne consiste à dire que la perspective de (très) long terme adoptée par les néo-cambridgiens n’est pas pertinente pour décrire les mécanismes à l’œuvre dans l’économie, et qu’il est préférable de se situer dans un horizon de moyen terme comme font Chick et Caserta [1997] en proposant la notion d’équilibre provisoire (provisional equilibrium). 
[22] Comme le souligne un rapporteur anonyme, cette fonction d’accumulation trouve son origine dans une critique que Bhaduri [1983] adresse à la théorie du déséquilibre. Selon cette théorie, une insuffisance de la demande effective (chômage de type keynésien) peut être associée à un salaire réel trop faible. Or, Bhaduri montre que l’insuffisance de la demande effective peut aussi découler d’un salaire réel trop élevé. 
[23] Voir Bowles et Boyer [1995], Hein et Ochsen [2003], Ono et Oreiro [2004], Onaran et Stockhammer [2005], Naastepad [2006]. 
[24] Nous ne détaillons pas ces solutions par manque de place. Notons qu’il existe même une situation intermédiaire dans laquelle le régime est « stagnationniste conflictuel profit-led ». 
[25] Lorsque z> z
[26] Voir Taylor [1985] et Dutt [1987] pour des analyses antérieures. 
[27] Lorsque Ω
[28] Plus précisément, l’équilibre détermine le taux de marge θ* dont découle la part des profits π*. Le mécanisme est le suivant. Si π est égal à la cible des travailleurs, ŵ=0 et
0 : θ et π augmentent. En conséquence, ŵ augmente et
diminue. Le mécanisme est inversé lorsqu’on part de la cible fixée par les entrepreneurs. L’équilibre entre ces deux forces contraires se produit pour ŵ=(Lavoie [1992], p. 397). 
[29] Sur le plan analytique, il revient à peu près au même de supposer une amélioration du pouvoir des syndicats (hausse de Ω
[30] Lorsque la croissance est tirée par les profits, la courbe g* de la figure 2 est croissante. Il n’existe alors qu’un seul équilibre et cet équilibre est stable. Une politique de modération salariale se traduit par une augmentation conjointe de la part des profits et de la croissance. 
[31] Ce préfinancement ne doit être confondu ni avec le financement final de l’investissement, ni avec l’identité entre épargne et investissement. À ce sujet, voir Keynes [1937], Graziani [1988], Van de Velde [2005]. 
[32] Sur les critiques postkeynésiennes du nouveau consensus en macroéconomie, voir Arestis et Sawyer [2003], Lavoie [2006] ainsi que plusieurs numéros spéciaux du Journal of Post Keynesian Economy [2004/2005, 2007]. 
[33] Cette transmission est incertaine. Par exemple, les banques ne répercutent pas la hausse des taux courts si elles formulent des anticipations optimistes quant à la croissance économique et donc quant à la capacité des emprunteurs à rembourser leur crédit (Le Héron [2002]). 
[34] Voir également Hein et Ochsen [2003]. 
[35] Cela se voit clairement à travers les propos de l’actuel président de la bce : « La dynamique des salaires dans la zone euro est demeurée modérée au cours des derniers trimestres et leur croissance attendue devrait rester contenue, ce qui reflète en partie les fortes pressions de la concurrence globale, particulièrement dans le secteur manufacturier. Depuis peu, l’évolution modérée des salaires a aidé à amortir les pressions inflationnistes ; pour le futur, il est crucial que les partenaires sociaux continuent à prendre leurs responsabilités à cet égard. » (Trichet [2006].) Voir Dufresne [2004] qui analyse le discours de la bce sur les questions de salaire et de marché du travail. Voir également Hein [2004] qui propose une analyse postkeynésienne sur les relations entre négociation des salaires et politique monétaire. 
[36] Rowthorn intègre le progrès technique à son analyse dès son article de 1981. Voir cassetti [2003], Lima [2004], Ono et Oreiro [2004] ou encore Naastepad [2006] pour des travaux plus récents. 
[37] Ce qui constitue un fait stylisé, et donc une hypothèse, chez les postkeynésiens correspond à un résultat théorique pour Acemoglu [2003] qui suppose que les entreprises peuvent opter pour un progrès technique qui augmente le travail ou le capital selon l’évolution du coût relatif des facteurs. Il introduit néanmoins une asymétrie entre le capital qui peut être accumulé et le travail qui ne peut pas. Acemoglu montre alors que le progrès technique augmente le travail le long du sentier de croissance équilibré. Une propriété intéressante du modèle est que la répartition des revenus reste invariante à long terme. 
[38] Voir Lavoie ([1992], p. 319-320) pour une démonstration formelle. 
[39] Selon Rowthorn ([1981], p. 25), les principales révolutions énergétiques (moteur à vapeur, électricité, moteur à combustion…) ont favorisé l’emploi car elles ont provoqué des modifications complètes des modes de production et de consommation. Elles se sont traduites par des flux d’investissement très importants (γ
[40] Voir Cassetti [2003]. 
[41] Ce résultat peut s’inverser lorsque l’impact du progrès technique induit est très élevé. La baisse des salaires réels entraîne alors une baisse encore plus forte du progrès technique, ce qui provoque la décroissance du taux de marge, la décroissance de la part des profits, et, finalement, la hausse du taux d’accumulation (Naastepad [2006], p. 418). Précisons que, dans le modèle Naastepad, les salaires réels sont exogènes alors que le taux de marge et la part des profits sont endogènes. 
[42] Voir aussi Blecker [1989, 1999 et 2002], Bhaduri et Marglin [1990], sarantis [1991], ou encore cassetti [2002] qui intègre les échanges internationaux au modèle de négociations salariales présenté dans la section 3. 
[43] Supposer e parfaitement flexible réduit l’intérêt du modèle car les changements de répartition n’affectent plus le taux de change réel ρ. On retrouve les résultats obtenus en économie fermée : la baisse de π tire la croissance et l’emploi. La seule différence est qu’elle provoque une augmentation des importations et donc une détérioration du déficit commercial. 
[44] Blecker [1998] examine également différents moyens de se rapprocher du plein emploi comme l’augmentation de la croissance de la productivité et la dévaluation de la monnaie nationale (la contrainte T=0 se déplace vers la droite), ou encore la baisse de l’élasticité-revenu des importations grâce notamment à la différenciation des produits domestiques (la contrainte pivote vers le haut). Mais d’autres voies peuvent aussi être explorées. L’équation (31) stipule ainsi que l’économie se rapproche du plein emploi lorsque les entrepreneurs consentent à réduire la croissance de la marge qu’ils ciblent
: la contrainte T=0 se déplace à nouveau vers la droite. L’effet d’une augmentation de la sensibilité des prix à la concurrence internationale (η) est en revanche indéterminé : la contrainte T=0 se déplace vers le haut mais sa pente augmente. L’équation (31) montre que
augmente lorsque ŵ
. Or, cette situation s’observe lorsquela croissance domestique est faible
(en posant
pour simplifier). Dans ce cas, un meilleur alignement des prix domestiques sur les prix étrangers favorise les exportations et permet une croissance plus forte sans remettre en cause l’équilibre commercial. La hausse de η réduit donc le différentiel de croissance entre l’économie domestique et l’étranger. Or, il en va de même lorsqueŵ
, c’est-à-dire lorsque la croissance domestique est forte
. Dans ce cas, la hausse de η pénalise la croissance intérieure
. 
[45] Cette équation correspond à une version légèrement modifiée de l’équation (17) de l’article de Blecker ([1998], p. 512). La situation initiale étant caractérisée par l’équilibre commercial, on α
[46] C’est-à-dire en admettant que s
[47] Nous avons notamment supposé que l’écart entre les deux propensions à épargner était suffisamment important pour pouvoir poser s
[48] La plupart de ces travaux reprend la formulation de Bhaduri et Marglin et non celle du modèle kaleckien proprement dit. En outre, ils adoptent une méthode séquentielle (single-equation approach) qui consiste à estimer séparément les équations de consommation, d’investissement et d’exportations nettes puis à en déduire l’impact d’une variation de la part des profits sur la croissance. Mais les résultats sont rarement convergents comme le montrent les travaux les plus récents. Naastepad et Storm [2006] obtiennent une croissance tirée par les salaires aux Pays-Bas mais pas aux États-Unis, tandis que Hein et Vogel [2007] aboutissent à des résultats inverses. Dans ces deux études, la croissance de l’économie française est wage-led, alors qu’elle se retrouve profit-led dans l’étude de Ederer et stockhammer [2007]. En adoptant une méthode alternative, celle des vecteurs autorégressifs structurels (svar), Onaran et Stockhammer [2005] montrent que la croissance de la Corée du Sud a été wage-led, mais ils n’obtiennent aucun résultat significatif concernant la France, le Royaume-Uni et les États-Unis.
Résumé
Les politiques de modération salariale sont généralement perçues comme un moyen privilégié de favoriser la croissance et l’emploi. Cette idée est remise en cause par les versions récentes du modèle (néo-) kaleckien qui reposent sur trois hypothèses centrales : les prix découlent de la fixation d’un taux de marge ; la propension à épargner les profits est plus forte que la propension à épargner les salaires ; l’investissement dépend du taux de profit courant. Nous présentons et discutons ce modèle dans sa forme canonique, puis en intégrant certains enrichissements importants : l’endogénéisation du taux de marge dans le cadre des négociations salariales, le progrès technique et l’ouverture de l’économie sur l’extérieur.
Summary
Wage restraint policies are generally perceived as a good way to support growth and employment. This idea is criticized by recent versions of the (neo-)kaleckian model which are built on three core assumptions : price setting relies on a mark-up rule; the propensity to save out of profits exceeds the propensity to save out of wages; investment depends on the current rate of profit. We present and discuss this model in its canonical form. Then we take into account some important developments : endogenous rate of mark-up in a wage bargaining frame, technical progress and open economy.
Classification JEL : E12, E24, E64
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- Une version canonique du modèle kaleckien
- Négociations salariales et inflation
- Modération salariale et progrès technique
- Modération salariale et concurrence internationale
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Olivier Allain « La modération salariale », Revue économique 1/2009 (Vol. 60), p. 81-108.
URL : www.cairn.info/revue-economique-2009-1-page-81.htm.
DOI : 10.3917/reco.601.0081.









