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Revue économique

2012/3 (Vol. 63 )


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Introduction [1][1] Cet article a bénéficié du soutien financier de la...

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Les perspectives démographiques récentes positionnent la France dans une situation plus favorable par rapport à ses principaux partenaires de l’Union européenne. Avec une fécondité qui reste l’une des plus élevées d’Europe depuis le début des années 2000 et des flux migratoires nets revus à la hausse dans les dernières projections démographiques, le spectre d’un déclin démographique ne semble plus à craindre. Néanmoins, l’allongement de l’espérance de vie se poursuit et devrait nourrir le phénomène de vieillissement démographique en France. Avec un système de protection sociale essentiellement ascendant (caractérisé en grande partie par des transferts des actifs vers les plus âgés), ce vieillissement démographique se traduira mécaniquement par une dégradation des comptes de la protection sociale.

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Au début des années 2000 (Nations unies [2000]), le recours à une immigration de remplacement était avancé en réponse au déclin démographique annoncé (et, en particulier, celui de la population active). À cet objectif quantitatif est venue se greffer, quasiment de concert, l’ambition d’un contrôle également qualitatif des flux d’entrées : l’immigration sélective. L’un des arguments affichés pour soutenir cette inflexion de la politique migratoire était une contribution nette aux finances publiques plus importante de la part des immigrés qualifiés comparativement à celle des immigrés peu qualifiés (Chojnicki [2011]). Ainsi, l’immigration, en limitant le processus de vieillissement démographique, pourrait contribuer à la réduction du fardeau fiscal associé, et ceci d’autant plus que la politique migratoire est sélective.

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À l’aide d’un modèle d’équilibre général calculable (egc) original, nous évaluons la contribution de la politique migratoire à la réduction du besoin de financement de la protection sociale, sur l’horizon du processus de vieillissement démographique (à savoir 2050). L’arrêt de l’immigration, à partir de 2010, aboutirait à un creusement de ce besoin de financement de 1,3 % à l’horizon 2050 (qui passerait à 4,3 % du pib au lieu de 3 %). Une politique migratoire plus volontariste (revenant à un doublement du flux net annuel moyen) permettrait de réduire le fardeau fiscal du vieillissement mais au prix de transformations démographiques conséquentes (par exemple, la part des immigrés dans la population totale doublerait quasiment d’ici à 2050). Le gain relatif, lié à la sélectivité de la politique migratoire, est temporaire et disparaît à long terme.

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La suite de cet article se structure de la façon suivante. Le modèle est exposé dans la section 2 et la section 3 décrit la méthode de calibrage. La section 4 présente les résultats de la simulation du scénario de référence. La section 5 évalue l’impact de différents scénarios migratoires sur la protection sociale. La section 6 conclut.

Un modèle d’équilibre général calculable à génération imbriquées (egc-gi)

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Afin d’évaluer l’impact de l’immigration sur les finances de la protection sociale, il est nécessaire de décrire précisément l’environnement démographique et économique dans lequel les migrants interagissent avec les natifs. Pour cela, nous développons un modèle egc-gi d’agents hétérogènes dans la lignée des travaux d’Auerbach et Kotlikoff [1987]. Il repose sur un bloc sociodémographique complexe, constitué de quarante-huit types d’individus différents à chaque période selon leur âge, leur niveau d’éducation et leur lieu de naissance.

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Le secteur production joue un rôle crucial dans l’analyse des effets de l’immigration puisqu’il définit la manière dont les migrants concurrencent les natifs sur le marché du travail. Plutôt que de supposer l’existence de plusieurs marchés de travail (selon le niveau de qualification ou l’âge), nous faisons l’hypothèse que les travailleurs d’âge, de diplôme et d’origine différents offrent différentes combinaisons d’étude et d’expérience. L’intérêt de cette approche réside dans le fait que le nombre de facteurs en concurrence est indépendant du nombre de groupes considérés. Formellement, à chaque période, une firme représentative utilise du travail en unités efficaces (Qt) et du capital physique (Kt) afin de produire un bien composite (Yt). Nous supposons une fonction de production de type Cobb-Douglas à rendements d’échelle constants où ? mesure la part des revenus du travail dans le produit national et At désigne un processus exogène déterminant la productivité globale des facteurs.

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Découlant de la littérature mincerienne portant sur la détermination des salaires, la quantité de travail en unités efficaces (Qt) agrège de manière explicite les attributs des travailleurs natifs et immigrés. Elle repose sur les travaux de Card et Lemieux [2001]. La quantité de travail en unités efficaces combine le travail physique, l’expérience et l’éducation à l’aide d’une transformation ces, , où Lt mesure le travail physique, Et représente l’expérience et Ht désigne l’éducation. Le paramètre ? est l’inverse de l’élasticité de substitution entre ces attributs et ? n’est un paramètre de préférence pour l’expérience. Enfin, ?t est un processus exogène désignant le progrès technique biaisé vers la qualification.

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Le temps investi par les jeunes dans l’éducation, , détermine leur profil d’offre de travail, d’éducation et d’expérience. Les natifs choisissent en effet la durée de leurs études en comparant les gains (capturé par le revenu anticipé de cycle de vie) et les coûts (proportionnels au coût d’opportunité de l’éducation) d’une éducation plus longue. Le vecteur d’offre de travail physique pour un agent de la génération t s’écrit :

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qt désigne le taux d’activité exogène en t, représente les taux de chômage moyen pour individu d’âge j, de niveau d’éducation S et d’origine X et ?t + 4 représente le temps passé à la retraite (exogène) durant la cinquième période de vie (entre 55 et 64 ans). Comme dans Wasmer [2001], nous supposons que le stock d’expérience d’un individu agrège les taux de participation passés :

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avec représentant un moins le taux de dépréciation de l’expérience au cours du temps. Le capital humain éducatif, , transforme l’investissement effectué durant la première période de vie en unités de travail efficaces selon une fonction à rendements décroissants. Ce vecteur s’écrit où ? > 0 et ? ? (0,1) caractérisent la fonction de production de capital humain.

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Les quantités agrégées de travail physique (Lt), d’expérience (Et) et d’éducation (Ht) sont simplement données par :

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Les individus ont une durée de vie incertaine découlant de la probabilité de mourir à la fin de chaque période de vie. Ils maximisent une fonction d’utilité attendue de cycle de vie qui ne dépend que des dépenses de consommation. S’appuyant sur De la Croix et Docquier [2003], nous utilisons une forme de type séparable par rapport au temps et logarithmique est la consommation de la génération t à l’âge j. Le terme est la probabilité cumulée d’être en vie à l’âge j (évaluée par rapport à l’âge 0) et telle que ?0, t + 0 = 1.

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Dans l’esprit d’Arrow-Debreu, nous postulons l’existence d’un marché pour chacune des consommations contingentes. Les agents nés à l’instant t doivent choisir le plan optimal de consommations contingentes qui maximise leur utilité attendue sous contrainte budgétaire et étant donné la séquence de prix contingents. La contrainte budgétaire requiert l’égalité entre la valeur attendue des dépenses et des revenus. Pour un natif, cette contrainte budgétaire s’écrit de la manière suivante :

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est le taux de taxe sur la consommation à la période t + j, pj, t + j est le prix d’une unité du bien dans le cas où l’individu est encore en vie à l’âge j, désigne le total des transferts publics reçus à l’âge j, mesure l’offre de travail à l’âge j et , et représentent respectivement les salaires contingents nets de toutes taxes relatifs au travail physique, à l’éducation et à l’expérience.

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L’État dispose de la possibilité d’émettre des titres publics et de prélever des taxes sur les revenus du travail (), sur les dépenses de consommation () et sur les revenus du capital () afin de financer les transferts publics et la consommation publique. Nous considérons quatre grandes catégories de dépenses : les subventions à l’éducation, les transferts sociaux (retraite, santé, allocations chômage, logement et familiales, aide sociale), la consommation publique non spécifique à l’âge et le paiement des intérêts de la dette. La contrainte budgétaire de l’État peut s’écrire comme suit :

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où Dt représente la dette publique au début de la période t, ?t est la part de la consommation publique (non individualisée) dans le pib. Nous supposerons que le ratio Dette/pib est donné et que la contrainte est équilibrée par un ajustement de la taxe apparente sur les salaires ().

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À chaque risque social correspond une caisse particulière dont le financement est autonome : caisse de retraite unique, caisse pour les dépenses de santé, caisse pour le chômage, caisse pour les prestations familiales et de logement (correspondant à la caf) et une caisse pour les dépenses d’exclusion. Le financement de ces caisses est basé sur trois sources : (i) les cotisations sociales (ayant pour assiette les salaires), (ii) les impôts et taxes affectés (dont principalement la csg ayant pour assiette les salaires et les revenus du capital) et (iii) les contributions publiques :

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et désignent respectivement les taux de cotisations sociales et les taxes et impôts affectés pour chacun des risques sociaux. représente la contribution publique pour chacune des caisses, ici exprimée simplement en proportion des cotisations sociales. Nous n’imposons pas d’équilibre a priori pour chacune des caisses de protection sociale et laissons les soldes, , évoluer librement, étant donné les évolutions démographiques et économiques.

Calibrage du scénario de référence

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Dans le scénario de référence, le bloc démographique est calibré de manière à reproduire aussi fidèlement que possible les données sociodémographiques disponibles. Après 2005, il s’appuie sur les hypothèses des projections démographiques de l’Insee de Robert-Bobée [2006].

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Le taux de sortie du marché du travail en quatrième période de vie, ?t + 4, est calculé à l’aide des données sur l’âge effectif de départ à la retraite de Blondal et Scarpetta [1997] et des évaluations du cor. Le taux de participation au marché du travail, qt, est normalisé à un en 2000 et son évolution est calculée à partir de l’étude de Wasmer [2001]. Les différents taux de taxe sont calibrés de telle manière à ce que la part des différents revenus dans le pib corresponde aux observations. Entre 1900 et 2000, le ratio de la dette au pib est fixé de manière exogène aux valeurs observées. L’évolution historique des dépenses non liées à l’âge est basée sur les statistiques de l’ocde sur la période 1960-1995, et cette part est maintenue constante pour les années futures. S’agissant des transferts spécifiques à l’âge, nous reprenons les profils par âge, niveau d’éducation et origine de Chojnicki [2011]. Ces profils comprennent les dépenses de santé, de chômage, de logement, les allocations familiales et les dépenses d’aide sociale. Nous supposons que les profils des transferts sont constants dans le temps et qu’ils sont ajustés par un facteur d’ajustement de manière à reproduire l’évolution des transferts publics dans le pib jusqu’en 2000 découlant des comptes de la protection sociale. Pour les décennies suivantes, l’évolution de la part des retraites et des dépenses de santé dans le pib reproduit respectivement les projections du cor [2010] et celle de Raynaud [2007].

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La part des revenus du travail dans le pib, ?, est fixée à 0,7. Le paramètre n de la fonction de production est un paramètre d’échelle fixé à 0,5. Le paramètre t adopte une importance toute particulière puisqu’il détermine le degré de substitution entre le travail brut, l’éducation et l’expérience. Nous retenons une valeur de 0,7 impliquant une élasticité de substitution de 3,33 (= 1/(1 - ?)). Le taux de dépréciation du capital, d, est égal à 0,4 et implique un taux de dépréciation annuel de 5 %. Le taux de dépréciation de l’expérience est basé sur l’hypothèse intermédiaire de Wasmer [2001] donnant un taux annuel indépendant de l’âge de 3 %. Le paramètre ? représente l’élasticité de substitution du capital éducatif à l’investissement en éducation. En fixant sa valeur à 0,75, nous reproduisons correctement les différences de revenu entre niveaux de qualification. Le paramètre d’échelle dans la fonction de production du capital humain, ?, est fixé à 1,2 de manière à donner un profil de salaire adéquat.

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Afin d’identifier les processus exogènes non observés (par exemple, la productivité totale des facteurs, At, ou le progrès technologique biaisé vers la qualification, ?t), nous utilisons directement le modèle dans un exercice de calibrage dynamique afin de reproduire le sentier d’évolution de variables endogènes directement liées aux inconnues (par exemple, le taux de croissance du pib ou l’écart de salaire entre un individu hautement qualifié et un individu faiblement qualifié). Cette procédure permet ainsi de calibrer le modèle de manière dynamique et apparaît plus rigoureuse que d’effectuer le calibrage sur un état stationnaire hypothétique.

Le scénario de référence

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Le nouveau régime démographique qui se met progressivement en place en France est marqué par un vieillissement par le haut (allongement de l’espérance de vie associé à un maintien de la population en âge de travailler avec un taux de natalité relativement élevé et des flux migratoires nets conséquents) et se trouve être conjoncturellement amplifié par le contre-choc des générations du baby-boom. Après avoir provoqué un rajeunissement transitoire de la population, ces générations accentuent à présent le vieillissement en arrivant nombreuses à l’âge de la retraite. Les évolutions démographiques sont marquées par une croissance de la population totale sur l’ensemble du siècle, avec un taux de croissance annuel moyen de 0,23 %, mais qui se ralentit après 2050, et une progression beaucoup plus limitée de la population en âge de travailler (taux de croissance annuel moyen de 0,11 % sur l’ensemble de la période). Le ratio de dépendance (mesuré ici comme la population des 65 ans et plus rapportée à la population des 16-64 ans) devrait passer d’un peu plus de 25 % en 2000 à près de 45 % en 2050. Ces évolutions démographiques s’accompagnent également d’un changement profond dans la structure par qualification de la population en âge de travailler, puisque la part des faiblement qualifiés serait quasiment divisée par deux sur le siècle.

Tableau 1 - Projection des dépenses de protection sociale en FranceTableau 1
Source : Calculs des auteurs.
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Le vieillissement de la population française se traduit logiquement par une dégradation des finances de la protection sociale. Les retraites et la santé, qui représentent à l’heure actuelle près de 80 % des dépenses sociales en France, seront les principales branches affectées par ces transformations démographiques. La plupart des rapports et études (voir, par exemple, cor [2010]) s’accordent sur l’ampleur du fardeau financier que va faire peser le vieillissement sur le régime de retraites par répartition. La part du pib nécessaire au financement des retraites devrait passer de 11,6 % en 2000 à plus de 14,6 % en 2050, conduisant à un besoin de financement de presque 1,7 point de pib à l’horizon 2050, si aucune réforme nouvelle n’est entreprise. Les dépenses de santé sont également appelées à croître fortement sur la même période, passant de 9,4 % en 2000 à 13,7 % en 2050. Globalement, les besoins de financement cumulés de ces deux branches pourraient atteindre près de 5 % du pib en 2050, alors que leurs comptes étaient globalement équilibrés au début des années 2000. Les prévisions pour les autres branches de dépenses sociales, sur le même horizon, sont plus optimistes et tablent plutôt sur des excédents, mais qui restent largement insuffisants pour compenser les déficits des deux plus importantes branches (cf. tableau 1).

Variantes de politiques migratoires

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Afin d’évaluer la contribution potentielle de l’immigration à la réduction du fardeau du vieillissement démographique, nous évaluons pour commencer l’impact des flux migratoires tels qu’ils sont anticipés dans les projections démographiques officielles de l’Insee (flux nets annuels d’environ 100 000 personnes). Pour cela, la méthode la plus simple consiste à comparer les résultats du modèle d’équilibre général calculable simulé avec ces flux officiels (scénario de référence) aux résultats obtenus par une simulation contrefactuelle dans laquelle tous les flux nets sont nuls à partir de 2005 (scénario sans immigration). L’arrêt de l’immigration a des effets conséquents sur la démographie française (tableau 2). La population totale serait réduite d’environ 10 % en 2050 par rapport au scénario de référence ; l’effet étant encore plus marqué pour la population en âge de travailler, avec une baisse d’environ 11,5 %. La part des immigrés dans la population française des 15 ans et plus diminuerait alors continûment sans grande surprise. Ils ne représenteraient plus que 3,8 % de cette population en 2050 contre 10,7 % dans le scénario de référence. La structure par âge des flux entrants étant relativement jeune (70 % des nouveaux immigrés en 2005 avaient moins de 30 ans), le ratio de dépendance se dégraderait sensiblement dans le scénario sans immigration (47,81 % en 2050 contre 44,2 dans le scénario de référence).

Tableau 2 - Structure de la population française pour les différents scénariosTableau 2
Source : Calculs des auteurs.
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Au niveau macroéconomique, l’effet le plus notable tient dans la réduction du pib : stopper l’immigration revient à appliquer un choc démographique négatif qui affecte sensiblement la population active, donc le facteur travail. Cette réduction du pib, combinée à l’accroissement du ratio de dépendance, joue dans le sens d’un accroissement des dépenses de protection sociale en pourcentage du pib. Par rapport au scénario de référence, la variante sans immigration aboutirait à un accroissement de ces dépenses de 1,3 point de pib en 2050 et se traduirait par une augmentation mécanique, pratiquement du même montant, du besoin de financement (tableau 3).

Tableau 3 - Principaux résultats macroéconomiques pour les différents scénariosTableau 3
Source : Calculs des auteurs.
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Les effets bénéfiques de l’immigration sur les comptes de la protection sociale proviennent donc essentiellement de la structure par âge des flux nets, globalement plus jeunes que la population française dans son ensemble, et affectent principalement, et sans surprise, les deux branches de la protection sociale les plus sensibles aux évolutions démographiques (retraites et santé).

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Cet effet positif des flux migratoires tels que projetés par l’Insee nous amène assez naturellement à nous interroger sur la contribution d’une politique migratoire plus ambitieuse qui aurait pour objectif de réduire la charge financière du vieillissement démographique. Se pose alors immédiatement la question de la définition des volumes de flux souhaités. Une cible démographique cherchant à contrecarrer le processus de vieillissement n’est pas envisageable. Pour s’en convaincre, les flux migratoires nécessaires pour maintenir constant le ratio de dépendance aboutiraient au doublement de la population française environ tous les quarante ans (Blanchet [2002]). Inversement, un objectif de migrations de remplacement, consistant à utiliser l’immigration à des fins de stabilisation de la taille de la population active, n’a plus de sens en France où cette population devrait rester globalement stable au vu des deux derniers exercices de projection de population réalisés par l’Insee. Une manière simple de définir une politique migratoire plus ambitieuse consiste alors à considérer une augmentation des flux qui puisse être jugée réaliste. Les variantes simulées sont donc calées sur des flux migratoires, en proportion de la population française, identiques à ceux observés lors de la dernière grande vague d’immigration lors de la fin des années 1950 (soit environ 0,35 % de la population totale), ce qui revient pratiquement à doubler les flux nets d’ici à 2050 (+ 200 000 au lieu des + 100 000 découlant des projections de l’Insee). Sur la base de ce choc quantitatif, deux variantes, ne se distinguant que par le degré de sélectivité de la politique migratoire, sont simulées. Nous pouvons ainsi mesurer les effets d’une politique migratoire plus ou moins sélective selon le niveau de qualification, sachant que la contribution nette instantanée aux finances de la protection sociale est d’autant plus élevée que les immigrés en âge d’activité sont qualifiés. Dans la variante immigration non sélective, les caractéristiques des flux migratoires sont identiques à celles des migrants du scénario de référence. Dans la variante immigration sélective, la structure par qualification des flux entrants est similaire à celle de la génération des natifs les plus qualifiés à chaque période (la génération des 25-34 ans).

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L’augmentation sensible des flux déboucherait sur un accroissement continu de la part des immigrés dans la population des 15 ans et plus, qui atteindrait presque 18 % en 2050, quelle que soit la variante simulée, contre 10,7 % dans le scénario de référence (tableau 2). Compte tenu de la structure par âge des nouveaux entrants (compris essentiellement entre 25 et 64 ans), ces chocs migratoires se traduiraient par une augmentation sensible de la population en âge de travailler, entre + 10,9 % et + 11,5 % en 2050 selon le type de politique migratoire considéré. L’accroissement serait d’autant plus important que la politique migratoire est peu sélective puisque le taux de fécondité est décroissant avec le niveau de qualification. Le choc démographique est globalement symétrique à celui exposé dans la variante sans immigration. Cependant, les effets diffèrent quelque peu en fonction de l’horizon temporel retenu en raison du caractère temporaire de l’impact positif sur le ratio de dépendance, très sensible à la structure par qualification des nouveaux entrants. Dans tous les cas, la baisse du ratio de dépendance, par rapport à sa valeur dans le scénario de référence, serait maximale en 2040 ; ensuite, l’écart se réduirait et deviendrait même positif à l’horizon du siècle pour les politiques plus sélectives. L’effet positif n’est donc que transitoire. Assez logiquement, la réduction du besoin de financement du régime retraite atteint son point culminant en 2040. Les flux supplémentaires d’immigrés, quelle que soit la structure par qualification, accroissent à court-moyen terme le nombre de cotisants et ont peu d’impact sur la structure des inactifs, donc in fine sur le montant total des pensions. À plus long terme, ces flux vieillissent, entraînant une augmentation du volume des pensions d’autant plus importante que ces nouveaux retraités sont qualifiés. Avec des politiques sélectives, les revenus des cotisants sont plus élevés mais, à moyen terme, la combinaison d’un taux de natalité plus faible et d’une espérance de vie plus élevée l’emporte et réduit les gains financiers qu’octroie une politique plus sélective.

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Plus généralement, une politique migratoire plus ambitieuse permettrait de réduire le fardeau fiscal du vieillissement en 2050 d’un peu plus de 20 % sans critère de sélection et d’environ 30 % avec une politique très sélective. Ce qui n’est pas négligeable mais reste relativement modéré lorsqu’on compare ces résultats avec les transformations démographiques qu’impliquent ces flux migratoires. D’autant plus qu’à très long terme (à l’horizon 2100), ces gains disparaissent quasiment pour la politique très sélective et restent faiblement positifs pour la politique non sélective (baisse du besoin de financement de 0,5 point de pib, selon notre modèle).

Conclusion

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L’immigration a bien des effets sur les finances de la protection sociale en France. Ceux-ci sont globalement positifs. Nous avons montré que l’immigration, telle qu’elle est projetée dans les prévisions officielles, réduit le fardeau fiscal du vieillissement démographique. Ces effets bénéfiques proviennent essentiellement de la structure par âge des flux nets, globalement plus jeunes que la population française dans son ensemble et affectent principalement, et sans surprise, les deux piliers de la protection sociale les plus sensibles aux évolutions démographiques : les retraites et la santé. Pour les mêmes raisons, une politique migratoire plus ambitieuse contribuerait à une réduction du fardeau fiscal du vieillissement démographique. Mais ces gains financiers sont relativement modérés en comparaison des évolutions démographiques qu’elle implique.


Références bibliographiques

  • Auerbach A. et Kotlikoff L. [1987], Dynamic Fiscal Policy, Cambridge University Press.
  • Blanchet D., [2002], « Immigration et avenir démographique », dans Immigration, marché du travail, intégration, rapport du Commissariat général du Plan.
  • Blondal S. et Scarpetta S. [1997], « Early retirement in oecd countries: the role of social security system », oecd-Economic Studies, 29.
  • Card D. et Lemieux T. [2001], « Can falling supply explain the rising return to college for younger men? a cohort-based analysis », Quarterly Journal of Economics, 116 (2).
  • Chojnicki X., [2011], « Impact budgétaire de l’immigration en France », Revue économique, 62 (3).
  • Chojnicki X. et Ragot L. [2011], « Immigration, vieillissement démographique et financement de la protection sociale : une évaluation par l’équilibre général calculable appliqué à la France », Document de travail du cepii, n° 2011-13.
  • cor [2010], « Retraites : Perspectives actualisées à moyen et long terme en vue du rendez-vous de 2010 », Huitième rapport du Conseil d’Orientation des Retraites, La Documentation française.
  • De La Croix D. et Docquier F. [2007], « School attendance and skill premiums in France and the us: a general equilibrium approach », Fiscal Studies, 28 (4), p. 383-416.
  • Nations unies [2000], « Migrations de remplacement, est-ce une solution pour les populations en déclin et vieillissantes ? », Working Paper, Division de la Population, New York (esa/p/wp 160).
  • Raynaud D., Caussat L. et Hada F. [2007], « Perspectives à long terme des dépenses de santé en France », vol. 72, Conseil d’Analyse économique.
  • Robert-Bobée I. [2006], « Projections de population 2005-2050 pour la France métropolitaine : méthode et résultats », Document de travail de l’Insee F0603.
  • Wasmer E. [2001], « Measuring human capital in the labour market: the supply of experience in 8 oecd countries », European Economic Review, 45, p. 861-874.

Notes

[1]

Cet article a bénéficié du soutien financier de la dress-mire. Une présentation détaillée de la méthodologie et des résultats est disponible dans Chojnicki et Ragot [2011].

Résumé

Français

L’immigration est souvent avancée comme l’un des instruments d’adaptation des économies confrontées au phénomène du vieillissement démographique. Dans cet article, nous évaluons, à l’aide d’un modèle d’équilibre général calculable dynamique, la contribution d’une politique migratoire à la réduction du fardeau fiscal lié au vieillissement démographique en France. Globalement, ces effets sont positifs et le sont d’autant plus, à court-moyen terme, que la politique migratoire est sélective. À long terme, ces effets bénéfiques peuvent disparaître pour une politique très sélective. Cependant, les gains pour les finances publiques provenant de flux migratoires nets plus conséquents sont relativement modérés en comparaison des évolutions démographiques qu’ils impliquent.

English

Migration: burden or benefit for welfare state financing?Immigration is often perceived as an instrument of adaptation for aging countries. In this paper, we evaluate, using a dynamic general equilibrium model, the contribution of migration policy in reducing the tax burden associated with the aging population in France. We show that the age and skill structure of immigrants is the key feature that mainly determines the effects on social protection finances. Overall, these effects are all the more positive in the short-medium term that the migration policy is selective (in favor of more skilled workers). In the long term, beneficial effects of a selective policy may disappear. But the financial gains from more consequent migration flows are relatively moderated in comparison of demographic changes it implies.
Classification JEL : C68, D58, E60, H55, H68

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Un modèle d’équilibre général calculable à génération imbriquées (egc-gi)
  3. Calibrage du scénario de référence
  4. Le scénario de référence
  5. Variantes de politiques migratoires
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Chojnicki Xavier, Ragot Lionel, « Immigration, vieillissement démographique et financement de la protection sociale », Revue économique, 3/2012 (Vol. 63), p. 501-512.

URL : http://www.cairn.info/revue-economique-2012-3-page-501.htm
DOI : 10.3917/reco.633.0501


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