2001
Éducation et Sociétés
Varia
Le curriculum et la formation de sujets nationaux
[1] en Israël
Julia Resnik
Université de Tel-Aviv
Une des fonctions principales du système d’éducation est la formation de sujets nationaux
attachés à leur pays, à l’État et à la nation. L’étude historique du curriculum utilisé en
Israël depuis la création de l’État jusqu’à nos jours nous permet de suivre l’évolution de
l’idéologie nationale qui façonne la subjectivité nationale des élèves juifs laïcs. Quatre
images nationales ont émergé: “une nation ayant droit à un État”, “une nation par droit
de religion”, “un État pour une nation persécutée” et “un État pour tous ses citoyens”.
Nous constatons qu’au fil du temps l’aspect “juif”, plus particulariste, de l’idéologie nationale a été amplifié aux dépens de son caractère originel “israélien”, plus universaliste.
L’incorporation des nouvelles images nationales dans le curriculum répond au besoin d’actualiser l’idéologie nationale et de l’adapter aux transformations sociopolitiques du pays.
One of the principal functions of educational systems is to make pupils loyal subjects to
their country, State and nation. This study of the Israeli curriculum from a historical
perspective, starting at the creation of the State and up to the present period, enables us
to follow the development of the national ideology which determined the national
consciousness of non-religious Jewish pupils. Four ideas of the nation emerged: “a nation
with the right to be a State”, “a nation founded on religion”, “a State for a persecuted
nation” and “a State for all its citizens”. We can see that with time the more specific
“Jewish” aspect of the national ideology has grown in importance at the expense of the
original and more universal “Israeli” feature. Incorporating new national images into the
curriculum is a necessary response to the need to bring the national ideology up to date
and to adapt it to the social and political changes in the country.
Erziehungssystem
Eine der Hauptaufgaben eines Bildungssystems ist die Bildung von Nationalbürgern, die
mit ihrer Heimat, mit ihrem Staat und ihrer Nation verbunden sind. Die geschichtliche
Untersuchung des Programms, das in Israël seit der Gründung des Staates bis heutzutage
eingesetzt wird, macht es möglich die Entwicklung der Nationalideologie zu verfolgen, die
nationale Subjektivität der jüdischen, nicht konfessionellen Kinder prägt. Vier
Nationalbilder kommen zum Vorschein und zwar “eine Nation mit Recht auf einen
Staat”, “eine Nation aufgrund des Rechts auf eine Religion”, “ein Staat für eine verfolgte
Nation” und “ein Staat für all seine Bürger”. Es stellt sich heraus, dass das Jüdische an der
Nationalideologie, das partikularistischer ist, im Laufe der Zeit verstärkt worden ist auf
Kosten des ursprünglichen israelischen Charakters, der universalistischer ist. Die
Integration neuer Nationalbilder in die Programme entspricht dem Bedürfnis, die nationale Ideologie zu aktualisieren und sie sozialpolitischen Verwandlungen des Landes anzupassen.
Una de las funciones principales del sistema de educación es la formación de sujetos
nacionales apegados a su país, al Estado y a la nación. El estudio histórico del currículo
utilizado en Israel desde la creación del Estado hasta hoy permite seguir la evolución de la
ideología nacional que moldea la subjetividad nacional de los alumnos judíos laicos.
Cuatro imágenes nacionales emergen: “una nación que tiene derecho a tener un estado”,
“una nación por derecho de religión”, “un estado por una nación perseguida” y “un estado
por todos sus ciudadanos”. Se nota que conforme pasa el tiempo el aspecto “judío”, más
particularista, de la ideología nacional se ha ampliado a expensas de su carácter original
“israelí”, más universalista. La incorporación de nuevas imágenes nacionales en el currículo corresponde a la necesidad de actualizar la ideología nacional y de adaptarla a las
transformaciones sociopolíticas del país.
L’intégration de différents groupes de population dans la communauté nationale dépend en grande partie de la manière dont ces groupes sont
perçus dans le cadre de l’identité nationale. En Israël, un pays où cohabitent
deux populations avec des appartenances nationales conflictuelles — les Juifs
et les Palestiniens— il est très instructif d’analyser comment se construit à
l’école l’identité nationale juive, en particulier d’évaluer le poids des éléments particularistes par rapport aux éléments universalistes. En quoi les éléments particularistes et le rapport au peuple juif — sa culture, sa religion—
sont-ils accentués ? En quoi, au contraire, les éléments universalistes mettant
en évidence les liens entre le citoyen et l’État, par référence aux principes
démocratiques et civiques, à l’égalité devant la loi et au respect de la loi, sont-ils soulignés ? Le curriculum officiel est donc un objet privilégié pour examiner l’idéologie nationale qui façonne les “sujets nationaux”.
Rappelons que, d’après les sources du ministère de l’Éducation d’Israël
(Site Internet, 2001), le système éducatif public en Israël accueille la plupart
des enfants juifs (presque 86% des élèves en 1999-2000) dans deux voies :
l’enseignement public laïc ( 67,1%) et l’enseignement public religieux
( 18,8%). Le secteur ultraorthodoxe maintient un système indépendant qui
n’est pas contrôlé par l’État ( 14% des élèves en 1999-2000). Le secteur arabe
est inclus dans l’enseignement public mais en tant que division séparée. Cet
article se concentre sur le secteur juif du système public laïc.
L’arrière-plan théorique :
le curriculum et la construction des sujets nationaux
Deux objectifs principaux fondent tout système d’éducation moderne : l’intégration des enfants en tant que citoyens de l’État et leur préparation à la vie active professionnelle. Aussi le curriculum scolaire devrait-il
refléter la manière dont ces deux fonctions fondamentales sont remplies par
l’école.
Pourtant, en règle générale, la littérature portant sur le curriculum
soumet à l’analyse scientifique un seul de ces axes à la fois. Deux approches
assez distinctes et même opposées sont perceptibles : l’approche fonctionnaliste, qui met l’accent sur la socialisation des enfants et le besoin de renforcer
une identité partagée autour de valeurs communes, l’approche critique qui
souligne le rôle du curriculum, lequel en représentant les valeurs des groupes
privilégiés contribue à la reproduction de la structure sociale. La première
tradition, accentuant la fonction de socialisation du curriculum, remonte à
Durkheim ( 1925) en France et à Thorndike ( 1912), Bobbitt ( 1918,1924),
Charters ( 1922) et Finney ( 1922), entre autres, aux États-Unis. Son apogée
se situe entre la fin du XIXe siècle et le premier quart du XXe. Le courant néo-marxiste critique connaît son âge d’or dans les années 1960 et 1970. En
France, l’aspect critique du curriculum scolaire est développé particulièrement par Bourdieu ( 1973); en Grande Bretagne par Bernstein ( 1975) et
Young ( 1971); aux États-Unis par Bowles et Gintis ( 1976) et Apple ( 1979)
pour citer les plus connus.
L’approche centrée sur la socialisation met l’accent sur le rôle de l’école
dans l’inculcation des valeurs communes afin de préserver l’union de la communauté, en général par référence à la communauté nationale, c’est-à-dire la
nation. Lorsque les valeurs en elles-mêmes ne sont pas questionnées, ce courant ignore la dynamique propre au développement du curriculum. C’était le
cas, par exemple, à l’époque où les premiers théoriciens du curriculum aux
États-Unis (Finney 1922, Snedden 1921) étaient convaincus de l’urgence
d’inculquer les idéaux de l’homme blanc protestant aux immigrés (Ross
1912). Au contraire, l’approche critique considère que le curriculum et les
valeurs qu’il porte “ne vont pas de soi”, qu’il y a une adaptation continuelle
des contenus du curriculum aux changements socioéconomiques. Lorsque
l’accent est mis sur la diversité du curriculum qui permet l’insertion des
jeunes dans la structure économique capitaliste ou sur les différentes valeurs
propres à chaque groupe social, cette approche ignore le façonnement d’une
“conscience collective” et les efforts du système éducatif visant à unifier les
citoyens en tant que nation, malgré leurs divergences de classe. C’est seulement quand la sociologie critique du curriculum analyse des politiques du
savoir et focalise ses études sur l’image de la nation proposée dans le curriculum scolaire que cette critique aboutit, notamment aux États-Unis, à des
questionnements sur les politiques d’identité (Kliebart 1975,1992; Anyon
1979, Fitzgerald 1980).
Mon analyse vise à intégrer l’étude approfondie de la conscience collective nationale sans négliger la vision critique qui permet de considérer les
valeurs nationales non en tant que faits sociaux aboutis mais en tant que
constructions sociales où l’État joue un rôle central.
Ce travail part du postulat qu’une des missions fondamentales de l’État
est la construction de “sujets” dans le sens qu’Althusser ( 1971) puis Foucault
( 1984) attribuent au mot. Puisque la structure appelée État agit en représentation d’une nation, le système d’éducation doit, au nom de l’État, façonner
les citoyens en tant que membres de cette nation, en tant que sujets nationaux. Cette analyse du curriculum scolaire israélien veut étudier la manière
dont le système d’éducation construit les sujets nationaux. Car, comme le
montre Schnapper ( 1994), l’État moderne conçoit l’intégration de sa population en tant que communauté de citoyens sur la base de principes de citoyenneté et de souveraineté. Mais, en raison du caractère abstrait de ces principes,
l’intégration n’est réalisable que par l’action continue d’institutions sur les
individus.
Sous l’influence de l’interactionnisme américain (Mead 1934, Schutz
1962), la sociologie du curriculum développe un constructivisme qui dévoile
les enjeux des différents groupes par rapport au curriculum, mais cette
approche constructiviste permet aussi de découvrir la dynamique du curriculum à l’égard de la formation de la citoyenneté. En tant que constructions
sociales, le curriculum et l’idéologie nationale qui en émane, se trouvent toujours confrontés à des circonstances changeantes et pris dans des négociations continues entre politiciens, fonctionnaires publics, experts en éducation et élèves. Le suivi de l’évolution du curriculum en Israël met à jour sa
nature interactive et le fait que, pour répondre à la formation des sujets
nationaux, le curriculum doit s’adapter aux nouvelles réalités politiques et
sociales.
Le curriculum qui façonne les sujets nationaux reflète l’idéologie nationale transmise par le système d’éducation. Cette idéologie nationale est au
centre de ce travail. Inspirée par Anderson ( 1983) qui parle des nations
comme de communautés imaginées, mon analyse vise à découvrir les différentes images nationales, c’est-à-dire les schémas nationaux à travers lesquels
nous pourrons suivre l’évolution du curriculum. Ces images nationales
incluent trois critères qui permettent de les comparer et de retracer les changements de l’idéologie nationale : l’attachement à la nation, l’attachement à
la terre et l’attachement à l’État. Chaque image nationale est définie par un
ou deux principes organisateurs qui caractérisent et, à la fois, délimitent
l’image nationale. La description dans un premier temps de chaque image
nationale est suivie dans un deuxième temps par l’exposé des conditions
sociopolitiques qui ont favorisé les changements de la subjectivité nationale.
Ainsi, cette étude vise à comprendre l’évolution de l’idéologie nationale dans
un cadre plus général qui met en évidence les liens entre l’école et d’autres
instances politiques et sociales.
Cet article est fondé sur une étude approfondie des développements de l’idéologie nationale tels qu’ils apparaissent dans le système éducatif
national israélien (Resnik 1993). La base empirique se compose de sources
primaires et secondaires. Les premières permettent de détecter l’évolution des
images nationales dans le curriculum, les secondes servent à comprendre les
raisons sociopolitiques qui sous-tendent cette évolution.
Les sources primaires incluent le curriculum des quatre cours obligatoires : — 1 Bible (dans l’enseignement public laïc c’est l’étude de la culture
juive et de l’histoire ancienne), histoire, littérature et éducation civique, programmes publiés en règle générale par le ministère de l’Éducation et de la
Culture. — 2 Guide du professeur pour les examens de fin d’études secondaires sur la Bible, en histoire, éducation civique et littérature. — 3 Circulaires publiées par la Direction générale du ministère de l’Éducation, particulièrement par rapport aux activités extrascolaires de l’école telles que
cérémonies, visites de musées, journées commémoratives etc. Ces documents
ont été soumis à une analyse synchronique, de 1948 jusqu’à nos jours, et une
analyse diachronique de tous les niveaux scolaires de la première à la dernière
classe.
Les sources secondaires incluent des rapports du parlement (Divrei
Ha’Knesset), des articles de la presse quotidienne et des périodiques adressés
aux enseignants (Hahinukh et Hed Hahinukh) et l’abondante littérature
professionnelle sur le sujet.
Première image nationale :
“une nation ayant droit à un État”
La première image nationale, celle d’une “nation ayant droit à un ÉTAT”, fut développée dans le système éducatif peu de temps après l’indépendance et constitue jusqu’à ce jour le principal moyen par lequel des sentiments nationaux sont inculqués chez les élèves juifs laïcs. L’essentiel de cette
image nationale, telle qu’elle apparaît dans le programme, est que le peuple
juif possède des caractéristiques religieuses et linguistiques distinctives et a
toujours été attaché à la terre d’Israël. Dans leurs pays de résidence, les Juifs
n’avaient pas le droit de se mêler aux autres peuples. La nation juive a donc
droit à un État propre, sur la terre d’Israël, droit reconnu par les organisations
internationales. Cet argument a constitué la revendication sioniste de base.
Deux principes d’organisation se dégagent de l’analyse de cette image
nationale : le premier, le principe de continuité, met l’accent sur la continuité
de la nation et la continuité du lien entre les Juifs et la terre d’Israël; le
deuxième, le contraste essentiel, tient au contraste entre le style de vie actif
en Israël et la vie passive des Juifs dans la Diaspora. Cette image nationale
construisait des citoyens en façonnant l’engagement de l’individu envers la
nation, le pays et l’État d’Israël.
Façonner l’attachement à la nation
L’attachement à la nation est principalement suscité par l’étude de l’histoire. Le principe de continuité insiste sur l’existence de la nation dans le
temps, à travers différentes périodes historiques. Il faut démontrer que la
continuité de la nation juive constitue une preuve de l’entité nationale juive.
Ce principe est clairement formulé dans l’un des objectifs attribués à l’étude
de l’histoire (Divrei Hayamim): “Faire savoir aux élèves que notre peuple,
bien qu’il soit l’un des plus petits au monde, a préservé sa religion, ses coutumes et ses croyances pendant deux mille ans de Diaspora. Notre peuple ne
s’est pas renié devant les grandes nations et leurs cultures et n’a jamais cessé
d’exister en tant que peuple dans tous les pays de Diaspora”( Curriculum pour
les écoles élémentaires publiques et publiques religieuses, 1955, cours d’histoire
pour les écoles élémentaires). Tandis que le principe de continuité relie l’histoire des Juifs à travers différentes époques et différents pays, le contraste
essentiel a pour but d’établir une démarcation claire entre les Juifs en Israël et
les Juifs à l’étranger. Dans l’histoire, l’activisme et l’héroïsme n’apparaissent
que dans la vie des Juifs en Israël, pendant des périodes d’autonomie ou dans
la lutte pour l’indépendance politique. Au contraire, la vie dans la Diaspora
est toujours synonyme de douleur et de persécution.
Façonner l’attachement au pays
L’attachement au pays est principalement guidé par l’étude de la Bible
dont les objectifs sont : “Implanter dans leurs cœurs l’amour de la terre natale,
où nos ancêtres ont vécu, où le peuple d’Israël fut unifié, où nos prophètes ont
prononcé leurs prophéties, où nos poètes ont chanté, où le Livre des Livres
fut créé et où les héros d’Israël se sont sacrifiés. Inculquer l’amour de notre
peuple qui a vécu sur la terre d’Israël et qui y a créé sa culture”(Curriculum
pour 1954).
Pour forger l’attachement au pays, des textes bibliques à caractère historique furent choisis presque au détriment d’un très grand nombre de chapitres
contenant des injonctions religieuses. Le programme concernant la Bible fut
conçu dans le but de résumer l’histoire du peuple juif sur la terre d’Israël. Le
récit historique commence avec le départ d’Abraham quittant la terre de ses
ancêtres à la demande de Dieu et atteignant Canaan (par la suite Terre
d’Israël). Il retrace l’asservissement du peuple d’Israël en Égypte, suivi de
l’Exode et la conquête du pays, l’établissement des tribus d’Israël et ainsi de
suite (Curriculum de la première à la quatrième année d’études, 1954).
L’insistance sur le droit à la terre et sur l’attachement des Juifs à celle-ci
apporte des arguments religieux et historiques aux élèves pour justifier la
revendication des Juifs à la Terre d’Israël.
Façonner l’attachement à l’État
Dans d’autres pays, l’Histoire et l’Instruction Civique sont souvent utilisées pour forger le lien entre l’enfant et l’État. L’histoire fut également utilisée en Israël dans ce but mais pas l’instruction civique. Dans les premières
années de l’existence de l’État, l’instruction civique ne faisait même pas
partie du programme; seuls quelques éléments des programmes de sciences
sociales présentaient des contenus liés à l’instruction civique.
En histoire, l’indépendance politique juive dans les temps anciens
(Premier Royaume 1000-772 av. J.-C. et Second Royaume 515-70 av. J.-C.)
est citée pour justifier un État souverain juif au présent. L’approbation internationale, notamment celle des Nations Unies pour la création de l’État
d’Israël, est un autre argument important de même nature. Le chapitre “La
Naissance d’Israël” au programme d’histoire de quatrième (kita chet) comporte une section sur “La décision des Nations Unies quant à la fondation de
l’État d’Israël” et une autre intitulée “La reconnaissance par le monde de
l’État d’Israël” ( Curriculum pour les écoles élémentaires publiques et publiques
religieuses, 1955, cours d’histoire pour les écoles élémentaires).
Le programme de sciences sociales de 1956 pour les lycées comporte un
cours en deux parties sur “Connaissance du Peuple et de l’État”: a) le peuple
juif sur sa terre, b) le peuple juif dans la Diaspora. Parmi les objectifs du
cours : “Enseigner la situation politique, spirituelle, économique et sociale du
peuple d’Israël dans la Diaspora et dans l’État d’Israël et préparer à comprendre les problèmes et les missions spécifiques à notre génération
[… ]”( Propositions pour un Curriculum pour l’école secondaire, 1956). La structure et les objectifs de ce cours sont très révélateurs de la perception d’une
collectivité nationale à cette époque, où les Juifs d’Israël et les Juifs de l’étranger forment une unité. Mais c’est une unité centrée sur Israël : les juifs de la
Diaspora sont considérés comme des citoyens potentiels d’Israël, comme de
futurs “olim”(immigrants). Ainsi, la deuxième section de la partie, Juifs dans
la Diaspora, décrit la vie juive en dehors d’Israël en termes de : a) problèmes
démographiques, b) problèmes économiques, c) problèmes politiques et d)
problèmes culturels. En d’autres termes, seuls sont traités des aspects pouvant
inciter les Juifs de l’étranger à s’établir en Israël. Le principe de contraste
essentiel opère ici : une vie accomplie en Israël s’oppose à la vie difficile des
Juifs dans la Diaspora.
En résumé, la première image nationale, “une nation ayant droit à un
État”, forme des sujets appartenant à une nation juive avec une culture et un
passé communs, d’une part, et des citoyens d’une structure politique appelée
État d’Israël, d’autre part. En tant que telle, c’est une image nationale “judéoparticulariste”comportant des connotations universelles, dans laquelle l’attachement à l’État et à la nation fait ressortir l’aspect contemporain, matériel
et local du nationalisme : la Terre d’Israël et l’État d’Israël.
Le contexte sociopolitique du développement de l’image nationale
d’une “nation ayant droit à un État” dans le système éducatif
Avant 1953 et le vote de la Loi sur l’Éducation Nationale (State
Education Law) unifiant le système éducatif, trois courants éducatifs différents coexistaient, chacun soutenu par un camp politique particulier : le courant éducatif Travailliste, seul courant laïc ancré dans une idéologie socialiste
avec des nuances antireligieuses, soutenu par le Mouvement Travailliste; le
courant Général, soutenu par les partis libéraux du centre — le Parti
Progressif mais surtout les Sionistes Généraux (Tzionim Klali’im); et le courant Mizrahi soutenu par Mizrahi — un parti religieux précurseur du Parti
Religieux National actuel (PRN). Les trois courants avaient une approche de
base sioniste similaire, fondée sur l’attachement à la terre d’Israël, à la culture
commune et à la langue nationale (hébreu). En dépit de ces similarités,
chaque courant essayait de façonner ses élèves selon sa propre interprétation
sioniste. Le parti travailliste considérait la libération nationale comme une
partie d’un projet visant à la justice sociale; l’idéologie nationale des sionistes
généraux mettait l’accent sur les caractéristiques culturelles communes de la
nation juive et Mizrahi insistait sur son aspect religieux.
La loi de 1953 avait pour but de mettre un terme à l’éclatement du système éducatif en créant un système uniforme pour tous les enfants juifs,
financé par l’État. Le résultat des efforts intensifs de Ben Gourion pour l’unification fut la mise en place d’une structure bipartite au lieu du système tripartite précédant. Depuis, le système éducatif israélien est divisé en deux :
l’enseignement public et l’enseignement public religieux. Les écoles religieuses publiques suivaient l’idéologie de Mizrahi (parti religieux nationaliste) mais la branche publique laïque devait choisir entre deux tendances : le
courant travailliste ou le courant général (soutenu par les partis libéraux du
Centre). Comme d’autres décisions cruciales à cette époque, la Loi de l’Éducation Nationale de Ben Gourion fut adoptée après d’âpres négociations politiques avec ses partenaires de la coalition. Le prix payé par Ben Gourion pour
imposer un système éducatif unifié se reflète dans les termes de l’accord : le
maintien d’une branche religieuse semi-autonome et la transformation du
courant général en éducation nationale. Le courant travailliste, un réseau
d’établissements progressiste, hautement développé, fut sacrifié pour obtenir
une apparente unification du système. Pour Ben Gourion, l’unification était
indispensable pour imposer le cadre de la jeune nation à ses citoyens (Kafkafy
1993). Ainsi, au lieu d’une vision socialiste et universaliste, le système éducatif public adopta un nationalisme plus particulariste comme idéologie de
base pour la formation des individus.
Deuxième image nationale :
“une nation par droit de religion”
La seconde image nationale, une “nation par droit de religion”, fut incluse dans le curriculum officiel au début des années 1960. Elle fut formulée à
partir des Principes Fondamentaux du gouvernement de coalition en 1955 :
“Dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, le gouvernement
prendra soin d’approfondir la conscience juive chez les jeunes Israéliens, de
l’enraciner dans le passé et l’héritage historique du peuple juif et de renforcer
le lien moral avec les Juifs du monde, construit sur la conscience d’une destinée commune et d’un passé commun qui lie les Juifs de tous les pays”. Cet
engagement fut la base théorique de beaucoup des innovations éducatives
promues par le ministère de l’Éducation. Le principe organisateur qui définit
cette image nationale est un principe d’unité nationale.
Façonner l’attachement à la nation
Cette image nationale a pour but de façonner l’attachement du sujet à
la nation. Selon les termes de Baruch Ben-Yehuda, personnage-clé du système éducatif : “À présent, l’objectif de la conscience juive est d’enraciner
dans le cœur des enfants la conviction de l’unité du peuple juif malgré sa dispersion actuelle” ( 1966,46, souligné dans le texte).
Les innovations du programme comportaient des changements en histoire mais ce sont surtout les activités extrascolaires qui ont provoqué le plus
grand changement de l’idéologie nationale. Comme l’a affirmé Ben-Yehuda,
la conscience de l’unité du peuple juif par chaque individu appartenant à ce
peuple peut être obtenue de deux façons : par l’étude de la Diaspora et par la
création d’un folklore dans les écoles ( 1966,46).
L’idée était de créer un folklore israélien profondément ancré dans des
éléments religieux et traditionnels juifs. Une ambiance festive nationale pour
le Sabbath, les vacances, les fêtes et les journées commémoratives devait être
suscitée dans les écoles. Cette ambition était justifiée par le fait que beaucoup
de coutumes, de prières et de chants liturgiques contenaient des symboles
nationaux (Circulaire du Directeur général, 18/10,12 février 1958, sec. 839,
additif, La Conscience juive).
Une série d’activités parascolaires fut introduite dans les écoles. On
demanda aux professeurs d’inciter leurs élèves à aller à la synagogue pour le
Yom Kippour, la fête du Grand Pardon (Circulaire du Directeur général, 18/1,
30 août 1957, sec. 692, additif, Journées très sacrées) à Sukkot, la fête des
tabernacles (Circulaire du Directeur général, 18/1,30 août 1957, sec. 692,
additif, Fête de Sukkot), on leur enseigna comment construire une sukka
(habitation improvisée) dans la cour de l’école et comment rassembler les
“quatre espèces”(quatre sortes de plantes de la terre d’Israël, bénies le jour de
Sukkot). Pour la Pâque juive, les professeurs devaient accompagner leurs
élèves en visite à Kfar Chabad (village ultraorthodoxe) pour voir la fabrication de la matza, le pain spécial préparé à cette occasion (Circulaire du
Directeur général, 22/9,29 mars 1962, sec. 113a et Circulaire du Directeurgénéral, 25/8,4 avril 1965, sec. 116). À Pourim, la coutume religieuse traditionnelle de “mishloach manot”, l’envoi de petits cadeaux surtout comestibles, fut encouragée (Circulaire du Directeur général, 25/7,3 mars 1965,
sec. 97).
Dans les programmes précédents, la religion était considérée comme un
lien dans la chaîne de l’histoire, un lien essentiel avec le passé pour préserver
la nation au temps de la Diaspora, mais pas pour le nouveau Juif, libéré de ses
anciennes entraves. Avec cette nouvelle image nationale, les rites religieux
intègrent le mode de vie national de tous les Juifs en Israël. Le Programme de
Conscience Juive annonce une nouvelle attitude envers la religion. “La nouvelle génération reconnaîtra le mode de vie religieux juif et le respectera”
(Circulaire du Directeur général, 18/10,12 février 1958, sec. 839, additif, La
Conscience juive).
Cette image nationale promeut des liens primordiaux et des valeurs particularistes de citoyenneté. En renforçant l’attachement des enfants à la
nation par la religion, l’idéologie nationale met l’accent sur le caractère juif
au détriment du caractère israélien de l’image nationale précédente.
Le contexte sociopolitique du développement de l’image nationale
d’une “nation par droit de religion” dans le système éducatif
L’intégration d’éléments religieux en tant que symboles nationaux dans
le programme d’éducation et l’assimilation des Juifs de la Diaspora à la collectivité nationale israélienne choquèrent les milieux politique, culturel et
enseignant (Resnik 1993 p64).
Pourquoi un gouvernement à majorité travailliste — parti politique
fondé sur une idéologie laïque et anti-Diaspora— s’est-il tourné vers une
image nationale religieuse et traditionnelle ?
En apparence, le Programme de Conscience Juive qui reflétait une sub-jectivité nationale commune était la réponse à deux problèmes majeurs apparus après la création de l’État : la division entre les Juifs d’Israël et la Diaspora
et l’accroissement de la rupture entre Juifs en Israël. Ces problèmes, analysés
par ailleurs (Resnik 1993), peuvent se résumer comme suit :
1. La division entre les Juifs d’Israël et les Juifs de la Diaspora. Les Juifs
de la Diaspora, particulièrement les Juifs américains, contribuèrent à la création de l’État par un soutien politique, économique et moral. Après l’indépendance de l’État, les émissaires israéliens (schlichim) observèrent une
baisse du sentiment d’obligation envers le jeune État. Étant donné la situation politique et économique précaire d’Israël à cette époque, le retrait du
soutien juif international était inacceptable pour les dirigeants israéliens. La
vie juive en dehors d’Israël et, particulièrement celle des Juifs aux États-Unis,
étant très centrée sur les coutumes et symboles religieux, certains dirigeants
affirmèrent que la seule possibilité de lier la collectivité juive en Israël avec
les Juifs de l’étranger était de renforcer l’identité traditionnelle commune. Le
Programme de Conscience Juive cherchait donc à créer une subjectivité
nationale israélienne fondée sur la tradition et la religion pour insister sur le
fait que les Juifs, où qu’ils soient, faisaient partie d’une nation unie et engagée à travers le monde.
2. La division entre Juifs en Israël. L’immigration des survivants de la
shoah fut suivie d’une vague d’immigration des pays arabes pendant les
années 1950 et le début des années 1960. Les difficultés économiques et le
contexte culturel différent pour ces immigrants dits “orientaux” les marginalisèrent. Non seulement le “melting pot” tant vanté échoua, mais un véritable clivage vit le jour, opposant le groupe d’immigrants religieux à celui des
anciens résidents laïques. Les politiciens et les intellectuels d’Israël commencèrent à craindre les conséquences d’un fossé entre les deux. Les dirigeants de
Mapai (le parti travailliste) pensaient que l’attachement à la nation devait
être renforcé pour réduire la marginalisation des immigrants au sein de la
société israélienne. Des éducateurs, dirigés par Zalman Aranne, ministre de
l’Éducation à cette époque, proposèrent le Programme de Conscience Juive.
La construction d’un sujet national, sur la base des valeurs religieuses
traditionnelles, fut perçue comme une réponse adéquate face à un double
danger : des troubles au sein d’une population largement traditionnelle et la
baisse de soutien de la part des Juifs à l’étranger. C’est dans ce contexte que
la Knesset (Parlement) vota, en juin 1959, l’application du Programme de
Conscience Juive.
Dans les années 1960, l’intégration d’un contenu particulariste, à travers une image nationale fondée sur la religion, a affaibli le caractère israélien
et plus universel de l’idéologie nationale du système éducatif de la précédente
décennie.
Troisième image nationale :
“un État pour une nation persécutée”
La nouvelle image nationale d’un “État pour une nation persécutée” n’apparaît pas dans le domaine éducatif avant les années 1970. En 1977, le
programme intitulé “De la shoah à la Renaissance” (Circulaire du Directeur
général, 36/8,20 March 1977, sec. 273) montre l’esprit de cette image nationale. Son titre reflète le message principal : la shoah est la raison d’être
d’Israël. Le principe organisateur de cette image nationale réunit deux événements historiques, la shoah et la fondation d’Israël, créant un lien de cause
à effet. Selon cette image, l’histoire juive dans la Diaspora constitue une
chaîne ininterrompue d’épisodes antisémites, dont la shoah est le symbole
contemporain le plus frappant. Par conséquent, seul un État juif, où les Juifs
sont en majorité, peut répondre aux besoins de sécurité personnels de chaque
individu juif. Cette image nationale conforte donc l’attachement à l’État en
renforçant l’attachement à la nation juive tout entière autour d’une douleur
et d’une souffrance communes.
Façonner l’attachement à l’État
Les changements les plus significatifs entraînés par l’image nationale
d’un “État pour une nation persécutée” se sont produits dans l’enseignement
de l’histoire et les activités parascolaires.
L’essence de l’attachement à l’État apparaît dans plusieurs programmes
d’histoire, principalement dans le programme intitulé “Chapitres de l’histoire
de notre peuple dans les dernières générations” ( Histoire de Notre Peuple dans
les Récentes Générations, pour la classe de cinquième dans les écoles publiques,
1968). Parmi les objectifs de ce programme, on trouve : “Faire intégrer par les
élèves l’importance d’Israël pour l’existence physique et historique du peuple
juif [… ]. Encourager chez nos élèves [… ] un sentiment d’identification avec
le peuple juif tout entier et renforcer la conscience de l’importance d’Israël
pour la continuité de l’existence physique et spirituelle de la nation”( Histoire
de Notre Peuple dans les Récentes Générations, pour la classe de cinquième dans
les écoles publiques, 1968).
Le principe de lien apparaît clairement dans les directives données aux
enseignants au sujet du programme “Histoire de notre peuple dans les
récentes générations”. Par exemple, dans la première partie, “Le contexte”,
les enseignants doivent insister sur le fait que les espoirs de voir disparaître
l’antisémitisme avec le progrès général à travers le monde ont été vains. Dans
la deuxième partie, “Au tournant du siècle”, les professeurs doivent traiter
l’antisémitisme en Europe de l’Est, la naissance de l’idée de nationalisme en
tant que solution laïque au problème et l’incapacité de la population juive à
se défendre seule par manque de base territoriale. Dans la partie consacrée à
“L’Entre-deux-guerres”, les enseignants mettront en valeur l’initiative nationale juive en Palestine. L’épisode Birobidjan devait être traité en détail de
façon à montrer qu’aucune solution nationale n’est réalisable en dehors
d’Israël. Birobidjan est le nom du pays choisi par les autorités de l’Union
soviétique pour concentrer les Juifs, reconnus comme une nation, projet qui
ne s’est jamais concrétisé. Une autre partie importante est consacrée à la
montée du nazisme et en particulier à l’antisémitisme raciste dans l’idéologie
nazie. Les enseignants ont pour instruction de lier le projet sioniste en
Palestine à cet antisémitisme. Dans la partie “La Seconde Guerre Mondiale”,
l’accent est mis sur la shoah, paroxysme de l’horreur dans l’antisémitisme. Le
but est que les élèves s’identifient émotionnellement avec la souffrance du
peuple. Autre objectif dans le chapitre sur la création d’Israël : “Il est important de montrer la connexion entre la shoah et la fondation de l’État”
( Histoire de Notre Peuple dans les Récentes Générations, pour la classe de cinquième dans les écoles publiques, 1968).
Façonner la création du sujet par des activités parascolaires
La principale méthode pour inculquer les leçons de la shoah s’applique
aux activités parascolaires sociales. Selon Schatzker ( 1982), le but de cette
étape existentielle dans l’enseignement est de confronter les élèves aux atrocités et de susciter une identification directe avec cette expérience traumatisante.
Les activités principales sont : La participation des élèves à la cérémonie
du Jour commémoratif des héros et martyrs de la shoah qui depuis les années
1960 est devenue un événement majeur en Israël. La visite par les élèves
d’institutions commémoratives (musées) de la shoah. Des stages intensifs
dans les instituts d’éducation sioniste fondés en 1974, juste après la Guerre de
Yom Kippour, avec la shoah pour sujet central. Des délégations de jeunes en
Pologne et la participation des élèves de première (kitat yod-aleph) à la
“Marche des Vivants” qui se tient tous les ans en Pologne. La leçon tirée de
cette expérience encouragée par l’école est claire : “De façon répétée, on fit
comprendre aux élèves que la shoah leur impose de rester en Israël” (Segev
1991). Toutes ces pratiques ont gagné en importance au point d’être institutionnalisées à partir du milieu des années 1970.
En résumé, cette image nationale ajoute un contenu particulariste à
l’idéologie nationale. Pour renforcer l’attachement à l’État — cadre universaliste— on met l’accent sur le particularisme juif fondé sur une souffrance
commune. Ainsi, cette nouvelle image nationale corrode le caractère israélien de la citoyenneté et le rend encore plus intensément juif.
Le contexte sociopolitique du développement de l’image nationale
d’un “État pour une nation persécutée”dans le système éducatif
La shoah joua également un rôle dans d’autres images nationales, mais
comme une étape de l’histoire juive. Dans cette nouvelle image nationale, la
shoah est essentiellement perçue comme un événement historique directement lié à la fondation de l’État d’Israël. Cette approche, qui voit la shoah
comme moyen de renforcer l’attachement de l’individu à l’État et à la nation,
ne pénétra pas le système éducatif avant le milieu des années 1970.
Le catalyseur de ce changement semble avoir été la Guerre de Yom
Kippour, en 1973, qui a ébranlé les fondations de l’idéologie nationale. Les
autorités du ministère de l’Éducation, les officiers instructeurs dans l’armée et
les intellectuels qui avaient une connaissance directe de l’état d’esprit des soldats et des adolescents dans les écoles rapportaient des questions inattendues
des jeunes : “Est-ce que la création d’Israël a été une erreur ?”; “Quel sens
attribuer à l’existence d’un peuple juif ?”; “À quoi ont servi autant de
morts ?”; “Ont-ils été tués parce que nés dans un endroit qu’on appelle
Israël ?”; “Est-ce que ce bout de terre justifie ce bain de sang ?” (Peri 1979,
p69). Ces témoignages montrent le traumatisme que fut la Guerre de Yom
Kippour au point qu’elle fit douter les Israéliens sur le prix à payer pour l’existence de l’État (Liebman & Don-Yehiya 1983).
Aux doutes des jeunes s’ajoutaient les plaintes des officiers de l’armée :
selon eux, la jeune génération manquait de motivation et de conscience nationale. Peri démontra que les doutes des jeunes étaient particulièrement dérangeants car ils affectaient de nouvelles recrues et ceux qui seraient bientôt
conscrits, dans un pays qui était constamment en état de guerre ( 1979, p71).
Ces problèmes apparus à la suite de la Guerre de Yom Kippour furent
considérés comme des échecs de l’éducation. “L’annonce d’une crise de sub-jectivité nationale chez les jeunes entraîna l’introduction d’une série de projets et de programmes innovants dans le système éducatif et des nouveaux
moyens d’enseigner des valeurs (Bentoitz 1974). Un nouveau contenu national fut intégré au programme, dans l’esprit des concepts ajoutés par l’expert
Alexander Barzel : “L’identité devrait être fondée sur l’expérience historique
selon laquelle les individus composant le groupe reconnu comme juif sont liés
les uns aux autres par les liens du destin, par conséquent le joug de la solidarité est un besoin existentiel de l’individu. [… ] Il faut maintenir la vigilance
du peuple sur la leçon du passé qui est aussi la leçon du futur.[… ] Les événements récents de l’histoire juive — les pogroms, la shoah, la renaissance, les
guerres d’Israël— ont constamment servi de levier pour renouveler l’identité”
(Barzel 1976, p78).
À la lumière de la nouvelle image nationale, chaque victime exigée par
l’État lors de chaque guerre est éclipsée par le nombre de victimes qui fut
exigé du peuple juif lors de la shoah. Ainsi, la Guerre de Yom Kippour renforça la tendance à construire des sujets nationaux autour de valeurs particularistes juives et à former des citoyens attachés à l’État en tant que réponse à
l’antisémitisme enraciné dans le monde et dont la shoah est la plus récente
expression.
Quatrième image nationale :
“un État pour tous ses citoyens”
Cette image nationale, la dernière de la série, soutient l’attachement de l’individu à l’État en insistant sur le lien direct entre l’individu et l’entité
politique. Il est donc possible d’affirmer que les caractéristiques de l’image
nationale d’un “État pour tous ses citoyens” sont universelles, laïques et
civiques. Contrairement aux images nationales précédentes, la “communauté
imaginée”(Anderson 1983,1991) qui apparaît là englobe tous les citoyens du
pays, y compris les non-juifs. La raison en est que l’attachement à l’État n’est
pas construit sur l’attachement à la nation juive; il est plutôt défini en termes
universels tels que démocratie et droits civils et individuels. Deux principes
d’organisation, séparation et universalisme, définissent cette image nationale.
Ils sont liés à la conceptualisation de la collectivité israélienne. Le principe
de séparation, centré sur l’attachement à la nation, différencie les Juifs vivant
en Israël et les Juifs de l’étranger. Le principe universaliste, centré sur l’attachement à l’État, unit tous les citoyens israéliens, juifs et non-juifs, sous une
même définition.
Façonner l’attachement à la nation
Pour le système éducatif, en général, la nation israélienne signifie la
nation juive. Dans cette nouvelle image nationale, apparue dans les années
1980, les juifs de la Diaspora n’apparaissent plus comme faisant partie intégrante d’Israël. Une distinction claire s’établit entre différentes parties de la
nation juive : les Juifs d’Israël et ceux de la Diaspora. Pareillement sont nettement distingués l’attachement à la nation et l’attachement à l’État, ce dernier étant considéré comme indépendant du premier. L’étude des Juifs de la
Diaspora est présentée comme une partie de celle du “peuple” ( Leçons d’Éducation Civique pour les écoles publiques et les écoles publiques religieuses, Guide
pour enseignants, Ma’alot, 1976) et s’inscrit par ailleurs dans le contexte de
solidarité avec le peuple juif dans son ensemble ( Curriculum d’éducation
civique pour candidates au bac pour les écoles publiques et les écoles publiques religieuses, Centre du Curriculum, 1976).
Si dans les années 1950, les Juifs de la Diaspora étaient considérés
comme faisant partie de la nation israélienne, comme des olim potentiels
(immigrants), en 1968, dans un programme intitulé succinctement “Éducation civique” (Curriculum proposé pour l’enseignement d’éducation civique
dans les écoles publiques et les écoles publiques religieuses, classe de cinquième, 1968), les Juifs de la Diaspora ne sont plus inclus dans le cadre de
l’analyse de l’État mais dans une section séparée portant sur la nation juive.
Cette division du peuple juif met en évidence le principe organisateur de
séparation.
Façonner l’attachement à l’État
Dans cette image-là, l’attachement n’est pas lié à un caractère national
particulier. Sa connotation universelle permet aux Juifs comme aux non-Juifs
de partager une citoyenneté israélienne commune, en contraste fort avec les
études s’apparentant à l’éducation civique telles que “Connaissance du
Peuple et de l’État” de 1956 et “Histoire des Juifs dans les Récentes
Générations et la Connaissance du Peuple et de l’État” de 1967 ( Curriculum
pour les écoles secondaires pour 1956, Curriculum proposé pour les écoles secondaires sur l’Histoire du Peuple Juif dans les Récentes Générations et La connaissance du peuple et de l’État, neuvième et dixième années d’études, 1967) où les
citoyens “gentils” étaient englobés dans “autres Religions d’Israël” ou “autres
types de religion”.
Contrairement aux images nationales précédentes, celle-ci définit l’attitude envers l’État de façon conventionnelle et non de façon téléologique.
Ainsi, les objectifs de l’éducation civique ont établi le lien entre le citoyen et
le cadre politique : “Le but du programme d’éducation civique est d’éduquer
la génération montante pour qu’elle soit capable [… ] de remplir ses obligations et [d’assurer] la protection de ses droits en tant que citoyen[s]. Les élèves
apprendront et comprendront les qualités fondamentales de la société démocratique en Israël et parmi les autres nations [… ]. Les élèves seront capables
d’exercer leur esprit critique [… ]” ( Curriculum proposé pour l’enseignement de
l’éducation civique dans les écoles publiques et les écoles publiques religieuses, classe
de cinquième, Édition expérimentale, Jérusalem, 1968).
Pour la première fois, le système éducatif adoptait une approche
détaillée de la démocratie et de son sens pour l’individu, ce qui apparaît dans
les titres du chapitre du programme ( Curriculum proposé pour l’enseignement de
l’éducation civique dans les écoles publiques et les écoles publiques religieuses, classe
de cinquième, Édition expérimentale, Jérusalem, 1968): 1 “Société, Vie
publique, État et Vie internationale.”; 2 “Le Processus politique en Israël :
a) Déclaration d’Indépendance, b) Droits civiques, c) Élections… ”;
3 “Régime démocratique et Régime non-démocratique.”
Le second principe organisateur d’un “État pour tous ses citoyens”
— l’universalité— caractérise la façon dont l’attachement à l’État est guidé.
L’universalité trouve son expression dans différents domaines du système éducatif, l’éducation pour la démocratie, le pluralisme, le respect de la loi.
1 Éducation pour la démocratie. “Faire comprendre aux élèves l’essence
d’une société démocratique y compris les phénomènes antidémocratiques tels
que le racisme, la discrimination, etc. en utilisant une approche attrayante.”
( Circulaire Spéciale du Directeur général 5,1985).
2 Pluralisme. “Dans ce domaine il s’agit de faire comprendre aux élèves
que des groupes nationaux ou culturels différents ont droit à l’existence au
sein de l’État et que vivre dans une démocratie signifie respecter les droits
des individus dans chaque groupe. Pour atteindre ces objectifs, le Ministère
de l’Éducation encourage la discussion de problèmes d’actualité et publie du
matériel pédagogique. Vont dans ce sens la distribution de documents sur
l’Intifada (soulèvement palestinien commencé en 1987), la promotion de
programmes sur la coexistence pacifique avec les citoyens arabes d’Israël
(Circulaire Spéciale du Directeur général 3,1988; Le cadre éducatif et le curriculum pour l’année 1987-1988, septembre 1988; Circulaire du Directeur général
51/1, 2 septembre 1990, sec. 14) et le développement de programmes artistiques sur la tolérance et la coexistence ( Circulaire du Directeur général, 47/3,
2 novembre 1986, sec. 100).
3 Respect de la Loi. Ici le but est de développer chez les élèves une
connaissance approfondie de la signification de l’État, de montrer que le
cadre de l’État signifie, d’abord, le respect de la loi fondée sur des principes
universels s’appliquant à tous les citoyens. Les sujets et activités retenus pour
atteindre cet objectif sont enseignés sous des titres tels que “Respect de la loi
et de la justice”( Circulaire Spéciale du Directeur général 9, juin 1988; Circulaire
du Directeur général 49/1, septembre 1988, sec. 14) ou “La Déclaration
d’Indépendance : Quarante ans d’État ” ( Circulaire Spéciale du Directeur général 2, 1988).
Le contexte sociopolitique du développement de l’image nationale
d’un “État pour tous ses citoyens” dans le système éducatif
Plusieurs actions illégales ont été conduites entre le milieu des années
1970 et le milieu des années 1980 en Israël. Que ce soient la mise en place de
colonies établies par Gush Emunim (Bloc des Croyants) en Cisjordanie de
1974 à 1977, la formation de la Résistance Juive et la tentative d’assassinat de
trois maires arabes en Cisjordanie en juin 1980, le développement du terrorisme juif à l’initiative de Rabbi Meir Kahane, la campagne contre l’évacuation de la colonie de Yamit au Sinai en 1982 (partie de l’accord de paix signé
avec Anouar al-Sadat, le président égyptien), la pose d’explosifs dans les mosquées de la zone d’Hébron, l’attaque de l’université musulmane d’Hébron en
juillet 1983. Non seulement de telles actions devinrent courantes dans la vie
quotidienne des Israéliens mais dans certains cas elles reçurent même le soutien de membres de la Knesset (Zprinzak 1988).
Shafir & Peled ( 1985) affirment que deux événements agirent comme
signaux d’alerte : la tentative (de la Résistance Juive) de faire exploser six bus
remplis de passagers arabes, en avril 1984 et l’élection de Kahane — un raciste
déclaré— au parlement. Les craintes au regard de l’institutionnalisation de
l’extrémisme amenèrent le ministère de l’Éducation à réagir. Depuis 1985, les
experts en éducation, avec le soutien de Yitzhak Navon, ministre de l’Éducation et de la Culture de l’époque, encouragèrent l’introduction de nouveaux
programmes et projets sur la démocratie et la coexistence. C’est à cette
époque que “l’Unité d’Éducation pour la Démocratie et la Coexistence” fut
créée au sein du ministère de l’Éducation.
Des exactions racistes contre les Palestiniens dans les années 1970 et au
début des années 1980 provoquèrent l’intégration d’une conception universaliste de la citoyenneté dans le système éducatif et de valeurs pluralistes et
démocratiques dans l’idéologie nationale transmise dans les écoles. Il faut
noter que l’image nationale d’un “État pour tous ses citoyens” est inculquée
essentiellement à travers des activités ponctuelles. Le faible impact de cette
image nationale à long terme est pointé dans le rapport Kremitzer soumis au
ministère de l’Éducation en 1996 : “La situation de l’éducation civique n’est
pas satisfaisante. Elle ne peut pas assurer l’inculcation de fondements théoriques civiques pour tous les élèves d’Israël”(p49).
Du point de vue de la démocratie et du respect de la loi, le bilan que
l’on peut tirer est médiocre. L’idée de société civile dans la construction des
sujets nationaux est noyée dans l’océan du particularisme judéo-religieux. Si
cette étude montre comment les choses se passent dans l’enseignement
public laïc, il faut supposer que dans l’enseignement public religieux, qui par
nature met l’accent sur la spécificité religieuse de la nation, la situation est
encore moins encourageante.
Mon analyse s’est centrée sur une question : quels sont les événements sociopolitiques susceptibles d’influer sur le système éducatif et l’idéologie nationale ? Quoi qu’il soit difficile d’anticiper la direction dans laquelle la
subjectivité nationale se développera, l’étude des textes m’a permis de constater (Resnik 1993) que le passage d’une image nationale à l’autre répond
moins aux influences politiques directes qu’à une logique éducative interne
visant à la formation des sujets nationaux. Par exemple, plusieurs chercheurs
ont souligné que la guerre des Six Jours ou l’accès du Likoud au pouvoir en
1977 sont des tournants dans l’évolution de l’identité collective (Cohen
1989a, Kimmerling 1985, Medding 1990 et Weissbrod 1983). Dans le
domaine de l’éducation, par contre, la guerre des Six Jours n’a pas entraîné un
changement d’image nationale. La dynamique de la construction de sujets
nationaux est beaucoup plus complexe qu’une simple relation de cause à effet
descendant du politique vers l’éducatif. En général, comme l’explique Hazoni
( 2001), le champ de l’éducation jouit d’une autonomie relative et les décisions, notamment celles regardant les nouveaux manuels d’histoire et d’éducation civique, ont été prises dans des commissions publiques gérées par des
universitaires renommés, sans l’intervention de facteurs politiques. C’est
ainsi que les changements introduits dans la conception du curriculum ont
été qualifiés de révolution silencieuse (Bartal 1996). La nouvelle vision de
l’histoire s’est glissée lentement et imperceptiblement dans le système d’éducation, jusqu’au moment où des gros titres provenant du nouveau curriculum
sont apparus en première page du New York Times. Un grand débat public
s’est ouvert et la Knesset s’est vivement prononcée contre ce curriculum
“insuffisamment sioniste”.
Le champ de l’éducation, composé du ministère de l’Éducation et de ses
fonctionnaires, du système éducatif, de ses enseignants et de leurs représentants syndicaux, des départements d’éducation et de leurs universitaires et
des commissions spéciales qui mêlent des experts, des universitaires et
mêmes des politiciens, possède une dynamique propre où s’élaborent les
conceptions curriculaires dominantes. Le calme de cette autonomie relative
est interrompu de temps en temps par l’intervention de cris d’alerte politiques qui dénoncent le danger imminent des anciens ou des nouveaux
curricula pour la formation des futurs citoyens. En d’autres termes, c’est
seulement quand des experts éducatifs et des politiciens réussissent à conjuguer leurs préoccupations et à convaincre le public et la Knesset que la
construction des sujets nationaux et la cohésion nationale sont en péril que
les forces politiques interviennent pour ou contre le changement d’image
nationale.
Ce n’est pas tel événement politique ou tel changement social qui
entraîne des transformations dans la manière de concevoir la subjectivité
nationale des élèves, mais bien la signification nationale qui y est accordée et
qui dépend alors des forces impliquées et de leur capacité à imposer leur point
de vue dans le milieu politique et ensuite dans le système d’éducation.
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Automne 1956, L’imprimeur du Gouvernement, Sciences Sociales
Circulaire du Directeur général, 18/1,30 août 1957, sec. 692, additif Journées très sacrées
Circulaire du Directeur général, 18/10,12 février 1958, sec. 839, additif La Conscience juive
Circulaire du Directeur général, 22/9,29 mars 1962, sec. 113a
Circulaire du Directeur général, 25/7,3 mars 1965, sec. 97
Circulaire du Directeur général, 25/8,4 avril 1965, sec. 116
Curriculum proposé pour les écoles secondaires sur l’Histoire du Peuple Juif dans les Récentes
Générations et la connaissance du peuple et de l’État, neuvième et dixième années d’études,
Jérusalem, 1967, Histoire juive dans les générations récentes et Connaissance du
peuple et de l’État
Curriculum proposé pour l’enseignement d’éducation civique dans les écoles publiques et les
écoles publiques religieuses, classe de cinquième, Édition Expérimentale, Jérusalem, 1968
Histoire de Notre Peuple dans les Récentes Générations, pour la classe de cinquième dans les
écoles publiques, Jérusalem, 1968
Proposed Curriculum for Teaching Civics in State and State-Religious Schools, Seventh Grade,
Experimental Edition, Jerusalem, 1968
Curriculum d’éducation civique pour candidates au bac pour les écoles publiques et les écoles
publiques religieuses, Centre du Curriculum, Jérusalem, 1976
Leçons d’Éducation Civique pour les écoles publiques et les écoles publiques religieuses, Guide
pour enseignants, Ma’alot, 1976, Le citoyen dans notre État
Circulaire du Directeur général, 36/8,20 mars 1977, sec. 273
Circulaire Spéciale du Directeur général 5,1985
Circulaire du Directeur général, 47/3,2 novembre 1986, sec. 100
Circulaire Spéciale du Directeur général 2,1988
Circulaire Spéciale du Directeur général 3,1988
Le cadre éducatif et le curriculum pour l’année 1987-1988, septembre 1988
Circulaire Spéciale du Directeur général 9, juin 1988
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Sujet est pris ici dans le sens qu’Althusser ( 1971) puis Foucault ( 1984) lui attribuent.