2001
Éducation et Sociétés
Cadres institutionnels et rôle des organisations dans la construction de la formation professionnelle des jeunes
Maïten Bel
Institut d’Économie Publique, Groupe de Recherche en Économie Quantitative de Marseille, CNRS
Depuis le début des années quatre-vingt, la volonté d’élever le niveau de qualification de
la population, la recherche d’une meilleure efficacité des systèmes éducatifs ont conduit
plusieurs pays européens à entreprendre des réformes. Un aspect important de ces réformes
consiste à faire évoluer le rôle de l’État et de différents acteurs qui interviennent dans ce
domaine, conduisant ainsi à un nouveau découpage du domaine public. Construite à partir
d’une comparaison entre la France et l’Angleterre, l’analyse présentée ici propose une lecture des relations entre cadres institutionnels et stratégies d’acteurs (État, collectivités territoriales, entreprises et branches, élèves et familles, organismes de formation). Les différents modèles de régulation présentés articulent le rôle de chacun dans la définition de
grands objectifs, le financement, l’évolution de la carte des formations, le contrôle et l’évaluation. Dans chacun des pays différents modes de régulation coexistent et s’hybrident.
Les travaux de comparaison devraient être poursuivis pour enrichir ces modèles et les
complexifier.
Since the beginning of the eighties, the will to improve the general level of
qualifications and render education systems more efficient has led many European
countries to take up a series of reforms. One of the important aspects of these reforms
concerns transforming and developing the role of the State and the different agents
participating in the field, leading to a new mapping-out of the public domain. Based
upon a comparative study of France and England, the analysis presents an interpretation
of the relations between institutional frameworks and the strategies of all those
participating in the field (the State, local authorities, companies and branches, training
organizations). The different types of regulation presented determine everyone’s role in
determining general guide-lines, financing, the renewal of training qualifications and
needs, monitoring and assessment criteria. In every country different regulations means
coexist and hybridise. These comparative studies should be pursued to go further into
the nature of the models studied and thereby enrich them.
Seit dem Anfang der achtziger Jahre haben der Wille, das Ausbildungsniveau der
Bevölkerung zu erhöhen, das Suchen nach einer höheren Effizienz ihrer Bildungssysteme,
mehrere europäische Länder dazu geführt, Reformen durchzuführen.Ein wichtiger Aspekt
dieser Reformen besteht darin, die Rolle des Staates und der in diesem Bereich mitsprechenden Akteure weiterzuentwickeln, was zu einer neuen Aufteilung des öffentlichen
Bereichs führt.Von einem Vergleich zwischen Frankreich und England ausgehend, schlägt
die vorliegende Analyse eine Lektüre des Verhältnisses zwischen den institutionellen
Rahmen und der Strategie der Akteure vor (Staat, örtliche Behörde, Unternehmen,
Schüler und Familien, Ausbildungsorganismen). Die verschiedenen Regulierungsmodelle,
die dargestellt werden, artikulieren die Rolle eines jeden bei der Definierung von großen
Zielen, in der Finanzierung, bei der Entwicklung von Ausbildungskarten, bei der
Kontrolle wie auch der Evaluation. In jedem einzelnen Land bestehen verschiedene
Regulierungsmodelle nebeneinander und kreuzen sich auch. Die Vergleichsarbeiten sollten fortgeführt werden, um diese Modelle anzureichern und sie komplexer zu gestalten.
Desde los principios de los ochenta la voluntad de elevar el nivel de calificaión de la
población, la búsqueda de una mejor eficacidad de los sistemas educativos han llevado
muchos países europeos a emprender reformas. Un aspecto importante de estas reformas
consiste en hacer evolucionar el papel del estado y de los diferentes actores que intervienen en este dominio, para llevar a una nueva repartición del dominio público. Construido
a partir de una comparación entre Francia e Inglaterra, el análisis presentado aquí propone
una lectura de las relaciones entre marcos instucionales y estrategias de actores (Estado,
colectividades territoriales, empresas y sectores, alumnos y familias, organismos de formación). Los diferentes modelos de regulación presentados articulan el papel de cada uno en
la definición de grandes objetivos, la financiación, la evolución del programa de formaciones, el control y la evaluación. En cada uno de los países coexisten y se combinan diferentes modos de regulación. Los trabajos de comparación han de continuarse para enriquecer estos modelos y ponerlos más complicados.
Une des façons de s’interroger sur les relations entre éducation et travail du point de vue des acteurs de l’insertion peut être de se focaliser sur la
construction même de l’offre de formation. En effet, la montée du chômage
des jeunes depuis le début des années 1980 a conduit les chercheurs à s’interroger autrement sur les modalités d’articulation entre emploi et formation.
L’hypothèse d’une relation linéaire simple, liant formation et emploi, est
abandonnée au profit d’une approche plus complexe, liant trois pôles : les
entreprises, les demandeurs de formation et l’offre elle-même. Si cette relation est liée aux conditions de recrutement sur le marché du travail, elle
dépend également des modalités de formation elles-mêmes, des conditions de
construction de l’offre et de son évolution. En effet, celle-ci produit des sortants qu’on peut caractériser par leur niveau et par la spécialité de formation
suivie. Ceux-ci se présentent ensuite sur le marché du travail et devront être
intégrés dans les emplois. Plusieurs travaux (Verdier 1996, Maurice, Sellier,
Silvestre 1982) ont mis en évidence l’existence de constructions nationales
spécifiques dans le rapport entre système éducatif, marché du travail et système d’emploi. Ces articulations sont construites par des cadres institutionnels, s’appuient sur des règles et des procédures qui assurent la coordination
selon des modalités diversifiées entre une pluralité d’acteurs (Le Galès,
Tatcher 1995).
Dans cette perspective, il apparaît pertinent de s’interroger sur les
modalités de construction de l’offre de formation professionnelle des jeunes.
Plusieurs raisons légitiment cet intérêt. Tout d’abord, la formation professionnelle se construit, en principe, en référence à l’insertion dans l’emploi.
En réalité, comme on y reviendra, les objectifs qui conduisent à l’ouverture
de ce type de formations peuvent être multiples et leur référence à l’emploi
est plus ou moins forte. Depuis une vingtaine d’années, les changements institutionnels concernant le domaine de la construction de la formation sont
importants et concernent plusieurs pays européens. La recherche d’amélioration de l’efficacité du système conduit à faire évoluer le rôle des différents
acteurs intervenant à côté de l’État (partenaires sociaux, collectivités territoriales, entreprises), initiant un nouveau découpage du domaine public
(Le Galès 1998). Ces évolutions interrogent sur les nouveaux modes de
conduite des politiques publiques dans ce champ (Affichard 1997,
Hollingsworth & Boyer 1999). Parallèlement, les avancées de la recherche
conduisent à faire évoluer les hypothèses permettant d’analyser les systèmes
de formation et leur évolution (Van Haecht 1998). Le paradigme d’une adéquation entre formation et emploi n’est plus le seul à soutenir les analyses.
Pour étudier la relation entre l’emploi et la formation, on s’appuie sur une
représentation plus complexe. Ce champ est constitué d’une confrontation
entre trois pôles : l’appareil de formation (l’offre de formation), les personnes
à former (la demande de formation) et le système productif (demande d’emplois de qualifications). Chacun de ces pôles est porteur de logiques d’action
spécifiques dans sa relation avec les deux autres (Bel 1996). Si plusieurs
acteurs rattachés à ces pôles interviennent, leurs contributions s’organisent
au sein de cadres institutionnels. Elles sont guidées par leurs référents et les
stratégies dont ils sont porteurs. Cette diversité des acteurs, de leurs modes de
coordination dont résulte la construction de l’offre, rend plus complexe la
compréhension des dynamiques d’évolution de l’action publique dans ce
domaine. L’analyse présentée ici vise à proposer une lecture des relations
entre cadres institutionnels et stratégies d’acteurs. Elle permettra de montrer
comment des cadres institutionnels différents impriment les référents, les
comportements des organisations et des acteurs. Cette analyse permet également de faire ressortir le rôle des marges de manœuvre dont ils disposent,
expliquant pourquoi des cadres institutionnels différents laissent place
cependant à des comportements organisationnels parfois semblables. Pour
expliciter ces constructions, il est nécessaire d’identifier ces différents acteurs
et de préciser leur rôle et les logiques qui les animent.
Pour conduire cette analyse, nous nous sommes appuyée sur un travail
de comparaison entre deux pays aux cadres institutionnels fortement
différents pour ce qui concerne la politique de formation : la France et
l’Angleterre. Cette démarche comparative présente un caractère sans doute
trop limité et devrait bien sûr être étendue à d’autres pays dans l’avenir. Elle
permet cependant d’engager un travail de formalisation des relations que les
acteurs construisent dans les différents cas de figure rencontrés. Un rapide
rappel des régimes institutionnels et des évolutions marquantes des
dernières années dans les deux pays doit permettre de situer le cadre de
l’analyse.
En Angleterre comme en France,
les réformes du système éducatif entreprises
depuis le début des années 1980
modifient les contours de l’action publique
C’est à peu près à cette période que se développe dans les deux pays la prise de conscience d’une insuffisance de qualification de la population,
notamment juvénile. Mais à partir de ce constat identique, les réformes
entreprises vont emprunter des itinéraires très différents.
En France, en ce qui concerne l’enseignement professionnel, l’histoire
nous apprend qu’au moins jusqu’à la deuxième guerre mondiale, les lieux et
instances de décisions sont restés extrêmement diversifiés (Tanguy 1988, van
Zanten et al. 1993). Une analyse du passé montre donc que le rôle de l’État
et de ses partenaires habituels (le patronat et le pouvoir politique local) est
loin d’être hégémonique dans ce domaine, contrairement aux images
construites et relativement partagées qu’en donnent les composantes du
corps social aujourd’hui. C’est à partir du milieu des années cinquante que
s’amorcent une séparation beaucoup plus marquée des milieux professionnels
et de la formation ainsi qu’une centralisation étatique (Charlot & Figeat
1985). Par une sorte de balancier de l’histoire, le processus de décentralisation en cours en France modifie notablement le cadre institutionnel dans
lequel évolue l’offre de formation professionnelle. Le nouveau contexte introduit les Conseils régionaux comme décideur et financeur en la matière et leur
confère la responsabilité d’assurer la mise en cohérence des différents modes
de formation sur l’espace régional (formation initiale scolaire, apprentissage,
formation continue). L’intervention des partenaires sociaux est mobilisée
plus activement dans la construction des diplômes, les contrats d’étude prévisionnelle de branche. Ainsi, la centralité de l’État s’en trouve moins affirmée.
Certains des rôles ont évolué. Il partage la légitimité et les ressources avec
d’autres acteurs tels que l’Union Européenne, les collectivités territoriales, les
organisations représentatives des branches professionnelles, les entreprises.
Ces transformations s’accompagnent de changements importants dans les
architectures institutionnelles, les principes et les référents de l’action
publique (Comaille & Jobert 1998). Ainsi, dans différents domaines relevant
de la politique publique comme la politique de la ville ou de l’environnement
par exemple, il est plus question de règles d’organisation que de normes de
contenu. Les réformes ne doivent pas être interprétées en termes de mise en
œuvre d’impératifs, mais plutôt comme un schéma normatif général soumis à
l’interprétation des acteurs sociaux qu’il mobilise.
En Angleterre, on assiste à des transformations en profondeur de la
fonction publique britannique par la généralisation du New Public
Management (Le Galès & Tatcher 1995). Une partie des services publics,
jusque-là assurés par l’État, est externalisée. Les ministères ont été en partie
découpés en agences dotées d’autonomie. L’introduction de la compétition
pour la fourniture de services est systématisée. Le rôle des élus locaux dans
l’action publique est considérablement réduit. L’État central est directement
en relation avec les structures d’exécution sans régulation organisée au
niveau d’espaces locaux. La coordination et le contrôle s’exercent essentiellement par la compétition et la surveillance. L’action publique consiste à définir un ensemble de règles, d’incitations de sanctions et de contraintes budgétaires à partir desquelles les acteurs s’organisent et définissent leur action en
fonction de ce cadre (Broadfoot 1996). Dans cette logique du point de vue de
la formation, on assiste donc à un double mouvement. L’État étend son
contrôle sur le système en imposant une normalisation des diplômes et une
homogénéisation des allocations par élève accordées aux organismes de formation : avant la réforme, les diplômes sanctionnant la formation professionnelle étaient différents selon les établissements et les organismes d’habilitation, de même que les collèges dépendaient des autorités locales qui fixaient
la subvention par élève (Brown & Keep 1999). Dans le même temps, l’État a
autonomisé les organismes de formation en leur donnant le statut de structures privées, libres de construire leur offre de formation et placées en situation de concurrence vis-à-vis des viviers d’étudiants.
Ainsi, dans chacun des pays, l’action publique mobilise l’intervention
des mêmes catégories d’acteurs, dans des combinatoires variées quant à leur
pouvoir et les modalités de coordination avec lesquelles ils construisent leurs
relations.
Une pluralité d’acteurs intervient dans la construction
de la formation
Si l’approche en termes d’acteurs, de coordination et de construction de compromis relève d’un discours largement partagé, on trouve plus rarement une explicitation de ces différents acteurs, de leur logique d’intervention dans le champ de la formation.
L’État
Le terme “État” est souvent utilisé de façon imprécise. L’État désigne
l’acteur public central regroupant le collectif des ministères, au niveau national. À ce titre, il affecte un budget à la formation, il définit de grandes orientations. Que ce soit en France ou en Angleterre, c’est à ce niveau que se
prend la décision d’entreprendre des réformes pour élever le niveau de qualification de la population.
À un autre niveau, dans le champ de la formation, les politiques
publiques sont définies et conduites au sein de plusieurs ministères. Ce
découpage varie d’un pays à l’autre. Notamment, Travail et Éducation relèvent de deux ministères en France (la formation professionnelle relevant de
la responsabilité de l’un ou de l’autre selon les époques), alors qu’ils sont
regroupés en une seule structure en Angleterre.
Au sein d’un même ministère, l’analyse de la prise de décision en matière
de construction de la formation montre l’extrême complexité de l’articulation
des réseaux qui permettent à une telle organisation de fonctionner (Larceneux.
1997). La décision ne procède pas d’une démarche hiérarchique, mais au
contraire associe, au sein d’une même institution, des intervenants nationaux,
régionaux et locaux dans des modes de combinaison variables, empruntant des
procédures formelles, mais aussi s’appuyant sur des relations informelles.
Comme on y reviendra, le cadre institutionnel, les modes de coordination et de
contrôle influent largement sur ces dimensions (Bel 1998).
Les entreprises et les branches
Bien sûr, elles sont un acteur majeur de la relation entre l’emploi et la
formation dans la mesure où elles créent des emplois et recrutent. Mais leur
implication dans la construction de la formation emprunte des formes diversifiées en fonction des constructions institutionnelles. Elles peuvent intervenir au niveau de la définition des compétences nécessaires et de la construction des diplômes nationaux soit avec un pouvoir décisionnel comme en
Angleterre, soit avec un rôle consultatif comme dans le système français. En
France, les Commissions Professionnelles Consultatives (CPC) réunissent les
partenaires sociaux qui font évoluer les diplômes sous la responsabilité du
ministère.
En Angleterre, avant les réformes, la formation professionnelle des
jeunes se fait massivement par l’apprentissage dont la définition des orientations et la gestion sont assurées par les partenaires sociaux au niveau de la
branche d’activité économique. Les réformes des années 1980 introduisent
des diplômes normalisés dont la mise en place est orchestrée par un conseil
national pour les qualifications (National Council for Vocational
Qualifications): NVQs (National Vocational Qualifications), système de
validation de compétences en situation de travail dont les éléments peuvent
être acquis au travail ou en formation, et GNVQs (General National
Vocational Qualifications) qui sanctionnent, à différents niveaux, une formation professionnelle générale approfondie transmise par l’appareil de formation. Les critères par rapport auxquels sont définies les compétences nécessaires sont définis par les Lead Bodies, composés exclusivement de
représentants d’employeurs.
Elles peuvent également être plus directement sollicitées dans la programmation de l’évolution de l’offre de formation selon des modalités plus ou
moins sophistiquées, mettant en cause des entreprises ou des branches professionnelles. On peut ainsi citer dans le cas français les Contrats d’Études
Prospectives (CEP) et les Contrats d’Objectifs Territoriaux (COT) qui, à
l’échelle nationale ou régionale, permettent aux partenaires de l’emploi et de
la formation de construire un diagnostic commun sur les besoins futurs en
matière de qualification dans une profession. Enfin les entreprises sont directement sollicitées dans le cadre des différentes formations en alternance.
Compte tenu de la logique d’ensemble du système, principalement en
référence aux règles du marché, en Angleterre les entreprises sont surtout sollicitées individuellement par des établissements de formation avec lesquelles
elles développent des échanges en fonction de leurs besoins en main d’œuvre
qualifiée, en formation continue de leurs salariés. Le système français fait au
contraire référence à des modes de régulation mobilisant des structures intermédiaires telles que les contrats d’objectifs territoriaux.
Les collectivités territoriales, les élus
Au cours de la période étudiée, les évolutions institutionnelles tant en
France qu’en Angleterre ont profondément modifié le rôle des collectivités
territoriales.
En France, la décentralisation introduite en 1981 et dont les effets sont
loin d’être stabilisés a attribué un rôle central aux Conseils régionaux, collectivités territoriales élues, dans la construction de la carte des formations de la
région. Une nouvelle loi, votée par le parlement en 1992, renforce le rôle du
Conseil régional dans la mise en cohérence d’ensemble de la formation au
niveau de la région. Les travaux d’évaluation (Monchatre & Richard 1999) de
la mise en œuvre de cette loi montrent l’hétérogénéité des logiques qui les animent, et en conséquence des procédures et des moyens qu’ils mettent en place,
confirmant ainsi l’existence de systèmes régionaux de régulation.
Dans l’Angleterre d’avant 1980, les constructions locales dominent. Ce
sont les acteurs locaux qui, dans une logique de proximité, sont le mieux à
même de définir ce qui est juste et efficace. Dans cette optique, la formation est
construite et définie au niveau local par les Local Education Authority (LEA).
L’État leur transmet une enveloppe financière, mais ces derniers en choisissent
les modes de répartition et peuvent décider d’abonder la subvention à l’aide de
ressources locales. Il en résulte, comme on l’a précédemment évoqué, une
grande disparité des contenus de formation et des financements alloués selon les
lieux. Les réformes des années 1980 ont supprimé le rôle d’intermédiaire joué
par les Local Education Authority dans la gestion des collèges au profit d’une
relation directe entre l’État et les organismes de formation. Les règles du marché sont censées assurer la meilleure régulation de l’offre et rendent inutiles les
régulations intermédiaires. La mise en pratique de ces réformes a très vite révélé
d’importants dysfonctionnements, notamment entre l’offre de formation et les
demandes des entreprises. Aujourd’hui, l’État envisage la création de Regional
Development Agencies chargées des coordinations entre les divers offreurs de
formation et les entreprises ou les structures qui les représentent.
Les organismes de formation
Du point de vue de leur contribution à la construction de l’offre de formation, les organismes de formation ne constituent pas une catégorie homogène (Derouet 1995). Leurs logiques d’action dépendent fortement des règles
et normes qui encadrent leur fonctionnement. En France, les lycées techniques et professionnels qui assurent la formation initiale des jeunes dépendent du ministère de l’Éducation nationale qui définit les diplômes, décide de
l’ouverture ou la fermeture de sections de formation, paye et gère les enseignants et alloue des moyens de gestion. Le Conseil régional finance l’achat et
l’entretien des équipements. Dans ce mode de gestion administré, les établissements de formation ne peuvent être considérés comme de simples agents
d’exécution. Ils disposent d’une marge de manœuvre pour se procurer les ressources nécessaires à leur développement en s’appuyant sur des registres de
réputation (Kreps 1990) pour se procurer les ressources nécessaires à leur
développement. En Angleterre, les collèges sont des organismes privés. En ce
qui concerne la formation initiale des jeunes, ils sont rémunérés par l’État au
pro rata du nombre d’élèves qui se sont inscrits. Si le prix alloué par élève
n’est pas fixé par le marché, les règles de concurrence régissent par contre le
nombre d’élèves accueillis et les ressources de l’entreprise. Dans ce contexte
de quasi-marché (Keraudren 1999), le développement de l’offre de formation
obéit à la demande des élèves. Toutefois l’analyse de leurs stratégies confirme
que, dans un contexte dominé par les règles du marché, les logiques d’action
peuvent aussi mobiliser d’autres référents que ceux de la concurrence et de la
compétition, comme l’ont montré les travaux d’économie des conventions
(Salais & Storper 1993).
Les élèves et d’une façon plus large, les usagers et bénéficiaires
des politiques concernant la relation entre emploi et formation
Que ce soit en France ou en Angleterre, les référents de l’action publique
s’appuient sur la volonté d’offrir une formation à tous, dans une perspective
d’équité. Mais les élèves-consommateurs sont acteurs dans la mesure où ils peuvent choisir les formations et où leur demande est fortement structurante de
l’offre. Si les élèves ou les bénéficiaires ne s’inscrivent pas dans les formations,
l’action publique en la matière s’en trouve privée de sens. Dans une problématique d’insertion, la confrontation entre les emplois existants, les besoins en
qualification des entreprises et les demandes des jeunes en matière de formation
mettent en évidence d’importants décalages entre ces dimensions de la relation
entre emploi et formation. La demande de formation est liée à des représentations qui sont souvent assez éloignées des possibilités concrètes d’insertion dans
les emplois. Il existe des différences entre les deux pays dans la façon dont est
régulé le rapport entre offre et demande de formation. En France, l’administration de l’Éducation nationale, par un processus complexe faisant intervenir les
services d’information et d’orientation, assure la répartition des élèves entre les
places disponibles. Des mécanismes relativement complexes permettent à la
machine administrative de pondérer la réponse à la demande des élèves en
fonction des besoins de l’économie. En Angleterre, les modes de régulation par
les règles marchandes incitent les établissements de formation à ouvrir autant
de places qu’il y a de demandes d’élèves pour ces formations quel que soit l’état
du marché du travail pour cette spécialité (Bel 1998).
Les modèles de construction de l’offre de formation
Cette comparaison, limitée à deux pays, suggère la construction de modèles permettant d’articuler les niveaux d’intervention des acteurs de
la construction de l’offre, les outils sur lesquels ils s’appuient pour construire
l’offre de formation en fonction du cadre institutionnel dans lequel se situe le
segment de formation concerné.
On peut ainsi proposer quatre modèles de cadres institutionnels.
Chacun d’eux nécessite un mode d’instrumentation, la création d’institutions, la fourniture d’informations organisée de façon à répondre à sa logique.
Le modèle de la régulation administrée
Le cadre institutionnel est celui d’un État plus régulateur que décideur
et payeur. Ce modèle, représentatif du système de formation initiale à la française, s’appuie sur une approche pour laquelle la régulation de l’offre s’opère
dans un univers incertain qui rend trop hasardeux les exercices de prévision
globale. La relation complexe entre la formation et l’emploi nécessite la coordination entre les acteurs concernés. C’est cette coordination qui permet de
construire de la connaissance et des référents communs à ceux qui participent
à la décision.
Cette complexité ne peut être gérée au niveau national, trop global pour
prendre en compte des situations spécifiques. Mais l’État central continue d’encadrer fortement le système par des normes en matière de diplôme (ce qui est
une façon de normaliser le contenu de la formation), des normes en termes de
budget affecté, l’énoncé de grands objectifs. Il s’appuie, pour orienter ses choix,
sur des modèles prospectifs très globaux mais aussi sur des travaux conduits en
coopération avec les partenaires sociaux qui sont consultés dans la construction de diplômes (les Commissions Professionnelles Consultatives) et qui participent à l’élaboration de données prospectives par branche. Chaque région,
collectivité territoriale et échelon déconcentré des administrations s’appuie
sur des instances et procédures permettant une concertation entre les différents acteurs concernés, PRDF (Programme Régional de la Formation Professionnelle), Contrats d’Objectifs territoriaux, COREF (Comité Régional de
l’Emploi, de la Formation professionnelle), COPIRE (Commission Paritaire
Interprofessionnelle Régionale de l’Emploi), OREF (Observatoires Régionaux
Emploi-Formation), et sur le développement d’outils de connaissance de la
relation entre emploi et formation au niveau de la région (OREF, indicateurs
régionaux). Les établissements sont également sollicités pour proposer aux
acteurs régionaux, qui gardent l’initiative de la décision, des projets d’évolution
de leur offre de formation. Dans ce modèle, le contrôle fait place à l’évaluation,
conçue comme un instrument d’apprentissage collectif pour l’ensemble des
acteurs qui interviennent.
Le modèle de quasi-marché
Ce modèle est fondé sur le paradigme de la théorie du capital humain.
Les individus choisissent les formations qui les conduiront vers le meilleur
emploi possible pour eux. Mais, pour la formation des jeunes, ces mécanismes
ne fonctionnent pas tout à fait. Les “market failures”, notamment en matière
d’information sur les emplois futurs, conduisent à un sous-investissement des
individus vis-à-vis de la formation. L’État se substitue au consommateur pour
assurer le financement et fixe un prix. Le consommateur choisit l’organisme
de formation qui lui convient et ce dernier perçoit un revenu lié au nombre
de ceux qu’il a su attirer. Ce sont les principes qui guident l’organisation de la
formation initiale scolaire anglaise.
Un autre postulat de ce mode de régulation est celui de l’inefficacité de
l’administration. Dans cette perspective, l’efficacité de l’utilisation des
moyens, et plus largement de la formation est recherchée par la mise en
concurrence des organismes de formation entre eux. L’objectif est de créer des
marchés, c’est-à-dire de faire en sorte que le fournisseur public, monopoliste,
soit remplacé par des fournisseurs privés placés en situation de compétition
(Foirry 1997). Ces réformes en matière de quasi-marché ont pour objectif de
faire croître en même temps quatre facteurs : l’efficacité en assurant une amélioration de la productivité des organismes de formation; la participation des
acteurs en les incitant à répondre favorablement aux incitations; la disponibilité des services en élargissant la gamme de choix des consommateurs;
l’équité en assurant la réponse aux besoins de tous.
La puissance publique finance également les moyens permettant d’assurer une plus grande transparence de ce quasi-marché : information sur la
nature de l’offre, sur la qualité des organismes en direction des consommateursusagers. Ce type de régulation laisse aux établissements une grande
autonomie en matière de construction de l’offre et l’État oriente sa politique
grâce à des incitations financières.
On peut rapprocher de ce modèle les systèmes de formation continue
des jeunes qui, en France comme en Angleterre, s’adressent aux jeunes insuffisamment qualifiés à leur sortie de la formation initiale. Le Conseil régional
dans un cas, les TECs dans l’autre (Training and Enterprise Councils, géographiquement répartis sur le territoire, ils sont chargés d’impliquer les milieux
professionnels locaux dans la définition des besoins en matière de formation
et d’assurer la programmation et le suivi de la réalisation de la formation
continue en direction des jeunes) lancent des appels d’offre auprès d’organismes de formation qui répondent dans les cadres proposés. Mais ici, l’offre
de formation est, si ce n’est définie précisément, au moins structurée dans des
cadres par le maître d’ouvrage-financeur.
La régulation marchande
Ce mode de régulation de l’offre de formation ne concerne qu’un segment très particulier de la formation et, pour ce qui concerne la formation
professionnelle des jeunes, qu’un petit nombre d’entre eux. Il renvoie par
contre de façon beaucoup plus explicite à la formation continue des adultes,
financée par eux-mêmes ou leur entreprise lorsqu’ils sont salariés. Ils achètent
de la formation à des organismes fournisseurs. Ceux-ci développent leur offre
en fonction des anticipations qu’ils peuvent faire sur l’évolution de la
demande. Dans ce type de modèle, l’objectif de l’organisme de formation est
d’avoir le plus de clients possible. L’insertion dans l’emploi peut, à ce titre,
constituer un argument de vente, mais ce n’est pas le seul. La relation à l’emploi est liée à la reconnaissance par les entreprises de la formation délivrée ou
du diplôme obtenu. Cependant l’offre de formation de ces organismes peut
également se développer sans lien avec l’emploi. Cette situation régulée par
le marché renvoie à plusieurs types de problèmes du point de vue de l’insertion. Tout d’abord, elle assure une sélection par le prix entre les consommateurs, éloignant ainsi la formation de la réalisation d’un objectif d’équité
entre les citoyens, porté de façon plus ou moins affirmée par l’État selon les
pays. Ce type de régulation pose ensuite la question de la reconnaissance de
la qualification acquise sur le marché du travail. Les diplômes acquis ont une
portée fortement dépendante de leur aire de reconnaissance par les entreprises, aire qui peut être extrêmement variable selon les situations.
Le modèle de régulation professionnelle
Ce type de modèle fait référence à l’apprentissage tel qu’il existe en
France et en Angleterre (Modern Apprenticeship). Les places offertes en formation dépendent des entreprises mais l’État intervient en encadrant ces formations par des normes de contenu et des diplômes. Le financement des organismes de formation peut être assuré partiellement par les entreprises ou les
structures qui en assurent une représentation collective telle que les branches
mais ce financement est également assuré par l’État, éventuellement les collectivités territoriales. La régulation de l’offre de formation dépend donc
directement des entreprises. Pourtant très lié aux entreprises, ce mode de
fonctionnement ne constitue pas un gage absolu d’insertion dans l’emploi à
l’issue de la formation puisqu’au contraire, pour certaines professions de
figure, les apprentis peuvent se substituer à la main d’œuvre salariée dans
leurs politiques de gestion de la main d’œuvre.
On peut ainsi résumer les modes d’interventions des différents acteurs
de la construction de la formation dans chacun des modèles présentés.
TABLEAU 1
LES MODÈLES DE RÉGULATION DE L’OFFRE DE FORMATION
TABLEAU 1
LES MODÈLES DE RÉGULATION DE L’OFFRE DE FORMATION
Régulation Régulation de Régulation Régulation
administrée quasi-marché marchande professionnelle
Certification État central État central État central
Grands objectifs Entreprises
Financement État central, État central Consommateurs, État,
Collectivités (individus et Collectivités
territoriales entreprises) territoriales,
Entreprises,branches
Évolution de la État déconcentré, Organismes de Organismes de Entreprises
carte de formation Collectivités formation formation
territoriales,
concertation avec
les entreprises
Instrumentation Instances et Instances de Étude de marché Concertation entre
procédures de production par les organismes branches,entreprises
concertation,outils d’informations de formation et organismes
de production sur le marché de formation
d’informations sur du travail local,
l’emploi et la agences
formation au niveau
local
Contrôle,évaluation Évaluation Diffusion de Sanction par le Contrôle de
“compréhensive” l’information sur marché conformité par
visant à produire les résultats les structures publiques
de l’apprentissage auprès du public avec les entreprises
collectif
En conclusion, au-delà des modèles,
des réalités nationales complexes
À travers cette présentation des acteurs et des modèles de régulation de l’offre, on a tenté de proposer une lecture organisée de leurs modes d’interventions, des instances et instruments qui accompagnent chacun de ces
modèles. Ces modèles restent largement simplificateurs par rapport à la réalité des conduites de l’action publique en matière de politique de formation.
L’analyse comparative devrait être étendue à d’autres pays pour pouvoir
conforter les résultats présentés. Cependant, ce premier travail permet de formuler quelques remarques et questions.
a- Que ce soit dans le modèle de la décentralisation (dominant en
France) ou le modèle de quasi-marché introduit en Angleterre à la fin des
années 1980, il faudrait se garder de considérer qu’il s’agit d’un désengagement de l’État. Dans l’un et l’autre cas de figure, l’État conserve d’importants
pouvoirs en imposant des normes de diplômes et de moyens affectés à la formation. Il est donc sans doute préférable de parler de redéfinition des modalités de l’action publique.
b- Dans chaque pays plusieurs modèles coexistent ou s’hybrident en
fonction des segments de formation auxquels on se réfère. En France, la formation professionnelle sous statut scolaire se rattache très nettement au
modèle de la décentralisation. Par contre, la formation continue en direction
des jeunes, financée par les Conseils régionaux, se rapproche étroitement de
celles gérées par les TECs.
c- Les modèles précédents figent les logiques d’action des organisations :
concurrence entre organismes de formation dans un contexte de règles marchandes, régulation par l’institution dans le modèle décentralisé. La réalité
montre que les comportements des organisations sont plus complexes. Sur les
petits territoires, les “colleges” anglais se font concurrence mais adoptent également des logiques de coopération pour se partager les spécialités de formation, les types de public par exemple. A contrario, les lycées français peuvent
se faire concurrence pour attirer les élèves dans un contexte de réduction du
vivier.
d- Chacun de ces modèles est porteur de tensions entre les modes de
fonctionnement et les objectifs affichés, notamment du point de vue de l’insertion dans l’emploi.
Dans les modèles de marché et de quasi-marché, les organismes de formation construisent leur offre de formation en fonction de la demande
escomptée des consommateurs de formation. Dans ce cadre, la relation à
l’emploi n’est que seconde et conduit parfois à d’importants décalages entre
emploi et formation. Dans le modèle de la décentralisation, la décision d’ouverture ou de fermeture des formations est prise au niveau de la région, en
mobilisant des outils de connaissance, des instances de concertation pour
ajuster la décision aux perspectives d’emploi mais la régulation prévue est
souvent mise en défaut par le respect d’un objectif supérieur qui est celui de
former tous les jeunes, même si dans un certain nombre de cas leur formation
ne les conduit pas à l’emploi.
Ces quelques réflexions montrent la nécessité de poursuivre cette analyse non seulement en s’appuyant sur un plus grand nombre de pays, mais
également en prenant en compte l’objectif d’équité affiché par les États et sa
relation avec l’efficacité.
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