2001
Éducation et Sociétés
Mutations de la construction de l’insertion professionnelle.
Le cas du dispositif des “emplois jeunes”
Didier Demazière
CNRS, laboratoire Printemps, Université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines
Agnès Pélage
Laboratoire Printemps, IUFM de Créteil
L’article est consacré au dispositif emplois jeunes, fondé sur la création d’emplois censés
répondre à des besoins sociaux émergents et non satisfaits. Centré sur le secteur dit de la
“médiation sociale”, il analyse la production de la crédibilité et de la légitimité de ces
activités inédites, exercées par des jeunes en quête d’insertion professionnelle. Les
nouveaux métiers de médiation inventés restent très flous: les tâches sont hétérogènes,
les activités peu claires, les contours du poste incertains, les perspectives d’avenir floues.
Aussi les jeunes embauchés ne sont pas pour autant insérés, car il leur faut, en situation
de travail, gérer ces incertitudes, se faire reconnaître, donner du sens à leur fonction,
construire leur trajectoire. Finalement ce dispositif est paradoxal: d’un côté il offre un
statut d’emploi amélioré par rapport aux mesures publiques antérieures, de l’autre il transfère aux jeunes la responsabilité de leur insertion, puisque ceux-ci doivent faire valoir
continûment leur employabilité et leurs compétences, selon un modèle libéral et concurrentiel.
This paper deals with the youth employment scheme, which seeks to create jobs to
answer the emerging and as yet unsatisfied demand of the market. Focusing on the area
of ‘social mediation’, the authors analyse the credibility and the legitimacy of these
previously unknown activities done by young people trying to enter the job market.
These newly created mediation jobs remain vague and undefined: the tasks are varied,
the activities unclear, job definitions uncertain and career prospects vague. As a result,
the young people who are employed in this field are not really and truly integrated
because, in such working conditions, they have to handle all these uncertainties, have
their skills recognized, make their jobs meaningful, and build up a career path. Finally
this scheme is paradoxical: on the one hand, it offers an improved job status compared
to previous State measures, on the other, it places the responsibility for integration into
the job market on the young themselves since they have to continually sell their skills
and employability in keeping with the ethos of the competitive and liberal model of the
modern day market.
Der Artikel ist den Arbeitsbeschaffungsmaßnamen gewidmet, deren Sinn es ist,
Arbeitsplätze für auftauchende, nicht erfüllte Sozialbedürfnisse zu schaffen. Mit dem
Schwerpunkt der sogenannten “sozialen Vermittlung”, analysiert er die Produktion von
Glaubwürdigkeit und Legitimität noch nicht bekannter Aktivitäten, die Jugendliche in
ihrer Suche nach beruflichen Integration ausüben. Die neuen Vermittlungsberufe bleiben
sehr vage: die Aufgaben sind heterogen, die Tätigkeiten unklar, die Umrisse des
Arbeitsplatzes ungewiss, die Zukunftsperspektiven unsicher. Die Jugendlichen, die
angestellt werden, sind auch deswegen nicht integriert, weil sie in ihrer Arbeit mit
Unsicherheiten fertigwerden müssen, Anerkennung finden, ihrer Funktion einen Sinn
geben, ihre Laufbahn bauen wollen. Schließlich sind diese Maßnahmen ein Paradoxon:
einerseits bieten sie im Vergleich zu den vorherigen öffentlichen Maßnahmen einen
verbesserten Arbeitsstatus an, andererseits überlassen sie den Jugendlichen die
Verantwortung ihrer Integration, da diese ständig ihre Arbeitstauglichkeit und ihre
Kompetenzen nach einem liberalen Wettbewerbsmuster nachweisen müssen.
El artículo se dedica al dispositivo “emplois jeunes” (empleos jóvenes) que se funda en la
creación de empleos que han de responder a necesidades sociales emergentes y no satisfechas. Centrado en el sector dicho de “mediación social”, analiza la producción de la credibilidad y de la legitimidad de estas actividades inéditas, ejercidas por jóvenes en busca
de inserción profesional. Los nuevos oficios de la mediación inventados no dejan de ser
confusos: las tareas son heteregéneas, las actividades son vagas, el perfil del cargo borroso,
las perspectivas de futuro algo imprecisas. Así los jóvenes contratados no están insertos del
todo ya que , en situación de trabajo, deben manejar estas incertidumbres, hacerse reconocer, dar sentido a su función y construir su trayectoria. Al fin y al cabo este dispositivo
es paradójico: por una parte ofrece un estatuto de empleo mejorado en relación con las
medidas públicas precedentes, y por otra traslada a los jóvenes la responsabilidad de su
inserción, puesto que ellos deben realzar su “empleabilidad” y sus capacidades según un
modelo liberal y competidor.
Les dispositifs publics d’aide à l’insertion professionnelle des jeunes sont apparus en France dans le milieu des années soixante-dix. Depuis lors ils
sont une constante bien établie de l’action de l’État et des collectivités
locales. L’aménagement de la transition professionnelle qui en résulte s’est
appuyé sur le renouvellement incessant de mesures fort nombreuses et particulièrement diversifiées (Rose 1998). Progressivement, de nouvelles catégories d’acteurs — institutions et professionnels— ont émergé et se sont structurées dans l’espace-temps, de plus en plus distendu, entre le système éducatif
et le système productif, l’école et l’entreprise. Entre les demandeurs d’emploi
(les jeunes réputés en difficultés d’insertion professionnelle) et les offreurs
d’emploi (les employeurs voulant recruter), se sont établis de nombreux
intermédiaires : formateurs, conseillers, référents, orienteurs, etc.
Leurs activités varient selon leur position institutionnelle et leur statut
professionnel mais elles oscillent entre deux pôles. Tantôt il s’agit d’améliorer
l’employabilité des jeunes chômeurs les plus démunis dans la compétition
pour l’accès aux emplois, en particulier à travers la définition d’un projet professionnel, la réalisation d’un bilan personnel, la négociation de parcours de
formation (Beaud 1996, Jellab 1997). Tantôt il s’agit de collecter des informations sur les emplois disponibles et de négocier, à des degrés forts divers,
avec les employeurs sur leurs exigences en matière de main-d’œuvre (Delfini
& Demazière 2000). Ces deux registres correspondent classiquement à une
dualité de l’action des intermédiaires des politiques publiques, tendue entre
une logique de placement qui privilégie l’accès à l’emploi en écartant les chômeurs réputés les moins employables et une logique d’écoute qui est orientée
vers les jeunes les plus démunis en négligeant les offres d’emploi (Houzel et
al. 2000). Cette tension manifeste que l’intermédiation, sur le marché du travail français, est confrontée à des problèmes récurrents d’ajustement entre des
emplois vacants en nombre toujours insuffisant et des chômeurs peu attractifs
pour les employeurs (Gélot & Nivolle 2000).
De ce fait, la construction de l’insertion professionnelle a souvent été
analysée à travers le travail d’intermédiation et d’accompagnement des
jeunes en amont de la prise d’emploi (Trottier 2000). Pourtant les situations
de travail et les expériences professionnelles participent aussi de cette
construction, en particulier les acteurs qui y interviennent et leur donnent
des significations : les employeurs, les collègues, l’ensemble des interlocuteurs
des jeunes, et les jeunes eux-mêmes. C’est dans cette direction que nous
avons tourné notre regard, à travers le dispositif dit des “emplois jeunes”.
Les “emplois jeunes”: insérer les jeunes en inventant
de nouvelles activités
Le programme intitulé officiellement “nouveaux services-emplois jeunes” a été lancé par le gouvernement à la fin de l’année 1997 (Guitton 2000). Il
correspond à une modalité d’accompagnement de la transition de l’école vers
l’emploi qui échappe à cette aporie classique, parce que les emplois à pourvoir
existent en grand nombre et que les candidats intéressés et motivés sont également très nombreux. L’objectif était de créer 350.000 emplois avant la fin
de l’an 2000 tout en répondant à des besoins sociaux émergents, mal couverts
ou non satisfaits. Ce dispositif vise les jeunes âgés de moins de 26 ans (moins
de 30 ans dans certaines conditions), sans ciblage particulier sur les fractions
les moins formées ou diplômées. La mesure prend la forme d’un contrat de
travail à temps plein, rémunéré au moins au Salaire Minimum
Interprofessionnel de Croissance ( 80% du salaire sont pris en charge par
l’État), d’une durée de cinq ans. Cette formule est réservée au secteur associatif, aux collectivités locales et à l’administration publique. Les conditions
d’emploi (salaire, durée du contrat) et de travail (logique de métier et non de
“bouche-trou”) apparaissent significativement améliorées par rapport aux formules antérieures (Travaux d’Utilité Collective, Stages d’Initiation à la Vie
Professionnelle, Contrats Emplois Solidarité… ). Les jeunes ne s’y sont pas
trompés et ont été très nombreux à envoyer des candidatures, voyant dans ce
programme une chance, inédite et peut-être inespérée, de s’insérer dans la vie
professionnelle.
Dans ce cas de figure, aider à l’insertion dans la vie professionnelle ce
n’est plus rapprocher les jeunes des emplois, immédiatement à travers le
placement, ou à moyen terme grâce à la formation ou au conseil. C’est bien
plutôt concevoir et définir des métiers nouveaux, inconnus jusque-là, des
métiers supposés répondre à des besoins sociaux et collectifs qui n’ont pas
encore été traduits en fonctions professionnelles, qui n’ont pas été référés à
des activités de travail établies. L’enjeu est de produire de nouvelles situations
de travail qui aient du sens, tant pour les employeurs que pour les jeunes. Pour
les premiers, le sens renvoie à la plus-value de cette nouvelle activité, à
l’amélioration du service rendu aux usagers de leur organisme, à la satisfaction
de leur clientèle. Pour les seconds, le sens renvoie à l’acquisition de
compétences, à la construction d’une identité professionnelle, à la possibilité
de se projeter dans l’avenir à partir de cette expérience. L’organisation de la
transition professionnelle ne se situe alors plus dans un entre-deux, entre
l’école et l’emploi, dans ce trou spatio-temporel que les dispositifs publics et
les professionnels qui les animent s’efforcent de combler. Elle est déplacée
dans les situations de travail, là où sont mis en œuvre ces métiers nouveaux ou
supposés tels. On peut alors faire l’hypothèse que les acteurs qui aménagent la
transition professionnelle ne sont plus des intermédiaires entre le jeune et le
marché du travail, mais sont les participants directs à ces situations : les
jeunes, leurs collègues, leur hiérarchie, leur employeur, leur clientèle.
C’est pourquoi nous avons centré notre analyse sur les processus diachronique et relationnel de production de la crédibilité et de la légitimité des
activités “nouvelles” exercées par le jeune et supposées être le vecteur principal de son insertion professionnelle. L’enquête s’est déroulée dans trois départements, situés au nord, au sud-est et dans le sud-ouest
[1]. Dans un premier
temps, nous avons étudié les circuits institutionnels de mise en forme, d’instruction et de validation des projets de création d’emplois jeunes proposés à
l’administration par des employeurs, puis nous avons procédé à l’analyse
fouillée et approfondie d’une trentaine d’études de cas. Ce que nous appelons
un cas correspond à un emploi jeune, observé dans ses différentes formes
(projet d’un employeur, dossier expertisé par l’administration, fiche de poste,
fonction dans un organisme, modalité d’insertion pour un jeune, service pour
des usagers) et suivi dans le temps (conception à partir de besoins, codification et nomination, insertion dans une division du travail, inscription dans
une trajectoire professionnelle, actualisation de l’activité dans un service).
Nous avons privilégié le terrain des activités dites de médiation sociale parce
qu’il est révélateur des tensions du dispositif : tension entre le poids symbolique octroyé à des activités présentées comme réparatrices de nombre de
maux de la société française contemporaine et les incertitudes récurrentes
mais exprimées plus timidement sur la consistance de ces activités; tension
encore entre l’attraction que ces activités à forte composante relationnelle
exercent sur les jeunes et l’éclatement du travail qu’elles recouvrent; tension
encore entre l’objectif d’insertion professionnelle d’un nombre important de
jeunes chômeurs et le développement d’activités dont le caractère professionnel n’est pas reconnu et la pérennisation dans le temps pas assurée d’emblée.
Des métiers sur le papier
L’activité de médiation sociale n’est pas nouvelle, si l’on songe aux rôles du curé de campagne, de l’instituteur de village, du médecin de famille. Tous,
et bien d’autres, contribuent à retisser des relations sociales distendues, à
réguler des conflits entre proches, à souder la communauté locale. Ils font,
dans telle ou telle circonstance, de la médiation sans le savoir, sans qu’elle
soit catégorisée comme telle. La désignation d’activités professionnelles,
bénévoles ou militantes, par le terme médiation est plus récente, tout comme
l’émergence de fonctions officielles, telle celle du médiateur de la
République, chargé de réguler les litiges entre les administrations et leurs
administrés. Dans la dernière décennie, nombre d’institutions ont cherché
dans la création de métiers de la médiation sociale une solution à des problèmes ou menaces pesant sur leur fonctionnement quotidien : médiation
scolaire en réponse à la dégradation des relations entre les établissements et
leurs usagers (Bouveau et al. 1999), médiation dans les transports publics
pour restaurer la sécurité des voyageurs (Macé 1997), médiatrices de quartier
pour contrecarrer la dilution des règles du vivre ensemble dans les zones
urbaines périphériques (Delcroix et al. 1996), etc.
Quand la cohésion sociale est menacée, la médiation est mobilisée
comme un recours, une réponse, une issue possibles. Elle est donc rapidement
devenue une catégorie polymorphe et polysémique, aux contours élastiques, au
contenu incertain, investie par des logiques et des acteurs particulièrement
hétérogènes (Delcroix & Varro 2000). Son succès résulte de son élasticité et de
sa modernité, un peu comme si tous les maux de la société française signalaient
un déficit de médiation. On comprend dès lors qu’elle occupe une place centrale dans un dispositif orienté vers la satisfaction de besoins émergents et la
définition de nouveaux emplois. Pour saisir comment, dans ce cadre, l’insertion
professionnelle des jeunes est organisée, il faut retracer la chaîne de production
de la médiation sociale comme activité professionnelle et identifier les acteurs
et institutions qui y sont impliqués.
Comme pour toute politique publique d’emploi initiée par l’État, le
ministère de l’emploi est l’acteur pivot du lancement du programme, de son
pilotage et de son suivi. Cette fois l’accent a été mis, d’abord par la Ministre
de l’emploi en personne, sur un double enjeu : répondre aux problèmes d’insertion professionnelle des jeunes, et rompre avec les logiques de stage ou
d’occupation en créant des métiers ayant un sens, apportant une valeur ajoutée. Les échelons administratifs déconcentrés (directions départementales du
travail) ont eu à convaincre les élus locaux et à mobiliser les partenaires économiques et associatifs (créateurs potentiels d’emplois jeunes), afin de démultiplier les initiatives. Leur mission était d’accompagner activement l’invention de métiers et d’assurer fermement la montée en charge. Mais cette
combinaison d’une injonction à l’innovation et d’une pression quantitative a
généré des tensions repérables dans les étapes de la fabrication des emplois
jeunes.
Dans la phase de montage du projet, l’organisme (une association, une
mairie, un concessionnaire de transport public, un office d’habitat social… )
qui le porte et qui veut recruter sous statut emploi jeune a un rôle pivot,
même si son engagement dans le dispositif est parfois fortement suscité par
l’administration ou un élu par exemple. Reste qu’il lui faut formuler un
besoin, décliner des activités nouvelles, définir un métier, décrire un poste à
pourvoir. Des consultants peuvent accompagner le porteur de projet dans ce
travail décisif pour la définition des activités qui seront confiées aux jeunes :
des cabinets privés ont été mandatés par l’administration à cet effet, et les
relais locaux du ministère du travail (coordonnateurs emploi-formation) se
sont beaucoup investis dans cette ingénierie de projet. Ces consultants ont
participé à la conception et à la formalisation de métiers supposés répondre
aux problèmes identifiés et améliorer les services rendus. Mais dans le cas des
emplois dits de médiation sociale, les arguments figurant dans les dossiers font
plus référence à une rhétorique générale et stéréotypée du besoin social qu’à
une explicitation particulière et contextualisée de l’intervention de l’organisme porteur de projet. Le besoin et l’usager sont convoqués pour justifier
des demandes peu observables et peu mesurables, comme si les besoins de
médiation étaient évidents, à hauteur de son “inévitable développement”
dans une “société relationnelle” (de Singly 1999). Dès lors le contenu des
nouveaux emplois ressemble à un assemblage de tâches fort diverses, dont la
juxtaposition n’assure pas une cohérence d’ensemble, qui s’apparente à une
poly-activité plus éclatée que la classique polyvalence. Les métiers ainsi
conçus sont des métiers par défaut, logés dans les interstices des emplois existants (allégement du travail des professionnels), logés dans les angles morts
de l’organisation (déplacement en dehors des espaces de travail habituels),
logés dans les trous des services rendus (extension des horaires d’intervention).
La logique de définition de métiers est donc fragile, et les conditions de
mise en œuvre du programme, en particulier les modalités d’instruction et de
sélection des projets, ne contribuent pas à la renforcer. Une fois constitués,
les dossiers sont instruits et examinés par deux commissions différentes,
réunissant des élus locaux, des fonctionnaires, des professionnels de l’emploi
et de l’action sociale, etc. Les observations que nous avons réalisées montrent
que les critères d’analyse des dossiers concernent moins la description de
l’emploi que les caractéristiques de l’organisme employeur (taille, santé économique, réputation, perspectives de développement… ). Par ailleurs, la
sélectivité a été extrêmement faible, et les rejets définitifs très rares : dans un
des départements étudiés, trois refus ont été recensés pour 707 conventions
signées entre le ministère de l’emploi et des employeurs. Cette quasi-absence
de sélection s’explique par l’importance des flux de dossiers à instruire, conjuguée avec les incertitudes rencontrées pour évaluer la pertinence d’activités
émergentes, peu formalisées et peu explicites. Progressivement l’instruction a
été resserrée autour d’indicateurs concernant les besoins à satisfaire, l’encadrement du jeune, les compétences des tuteurs, mais les rejets sont demeurés
l’exception.
L’invention de métiers sur le papier se noue autour de la volonté, plus ou
moins suscitée, d’un employeur, de l’appui éventuel d’un expert mandaté,
d’une validation collégiale. Cette modalité nouvelle de construction de la
transition professionnelle est soutenue par une logique de métier (à la fois
identification de professionnalités nouvelles, dont la médiation sociale est
l’archétype, et amélioration de services rendus). Mais sa mise en œuvre la
rapproche d’une logique d’emploi (à la fois dégager des places pour les jeunes
et répondre immédiatement au déficit d’insertion professionnelle). Cette tension a pour effet de reporter dans le temps deux enjeux centraux des processus d’insertion professionnelle, d’une part l’inscription dans une activité
ayant un sens (dont les corps de métier et groupes professionnels sont les
formes les plus accomplies), d’autre part la prévisibilité de l’avenir (dont l’insertion dans une filière d’emploi ou l’obtention d’un emploi stable sont des
formes possibles). Il en résulte que ces deux mécanismes de l’insertion professionnelle sont non seulement à consolider mais encore à construire pendant
la période de cinq ans que dure le passage par le dispositif.
Des jeunes responsables
de leur insertion professionnelle
Le recrutement des personnes destinées à occuper les postes définis en amont fait intervenir un nouvel acteur : les jeunes eux-mêmes, qui
entrent en scène dans un décor minimaliste et assez brumeux, pour jouer un
rôle obscur et mal défini. Aussi avons-nous analysé les interactions qui se
déroulent entre l’employeur et le (futur) embauché, en nous appuyant sur des
entretiens réalisés avec l’un et avec l’autre. Dès lors que l’emploi en jeu correspond à une activité assez imprécise et s’articule à un avenir plutôt flou,
cette séquence peut être considérée comme un moment décisif dans la
construction de l’insertion professionnelle. Or il est remarquable que les
incertitudes ne sont pas levées pendant le recrutement et, plus encore,
qu’elles sont renvoyées aux jeunes, à qui il revient de s’y confronter et de les
gérer. Ce transfert de responsabilité s’explique par le contexte, juridique et
légal, dans lequel s’inscrit la transaction salariale, puisque l’agrément du dossier par l’administration est une labellisation officielle qui vaut consistance de
l’activité et que le terme du contrat est défini par la loi.
Dans les cas étudiés, l’intitulé du poste comporte fréquemment le terme
“médiation”, dans des déclinaisons multiples (agent de médiation et d’information, agent de médiation et de sécurité, médiateur intergénérations,
médiateur citoyenneté-prévention, médiateur social, médiateur de quartier… ), mais cette dénomination n’est pas commentée, et les activités professionnelles qu’elle recouvre (ou masque) ne sont pas explicitées, et a fortiori
agencées de manière à dessiner les contours d’un métier, même embryonnaire. Les recruteurs s’emploient à présenter le déroulement de l’activité (travailler debout dans le métro, tenir des permanences), ou à décrire succinctement une tâche particulière (travailler avec les gens du quartier, faire de
l’animation avec les adolescents), ou à informer sur les conditions de travail
(travail de nuit, horaires tardifs ou par roulement), ou encore à indiquer une
mission générale (développer les relations entre les générations, régler les
conflits de voisinage). Pour nombre d’entre eux les activités correspondant au
poste demeurent très vagues, faute d’avoir été mises en œuvre jusque-là. Plus,
ils attendent qu’elles soient précisées à partir de la pratique des jeunes recrutés : “C’était un peu flou au départ”, “On comptait sur le jeune pour y mettre des choses”,
lâchent certains. Les jeunes candidats n’y voient pas plus clair. Certes ils se
sont forgés une idée de ce qu’est la médiation, et cherchent à argumenter leur
adéquation avec le poste à pourvoir, notamment en exprimant leur intérêt
pour l’action sociale, l’animation, les relations humaines. Mais tous déclarent
qu’ils étaient dans l’ignorance de ce qu’ils auraient à faire, qu’ils n’anticipaient pas le contenu du travail de médiateur : “J’ai pas compris ce que ça voulait
dire”, “J’ai regardé le dictionnaire, mais ça me disait rien”.
Les possibilités de se projeter dans l’avenir à partir de l’entrée dans le
dispositif ne sont pas plus grandes. Les contrats de travail conclus sont de
deux types : soit un contrat à durée déterminée de cinq ans, dérogatoire par
rapport au droit du travail (Adam 2000), soit un contrat à durée indéterminé
d’un nouveau genre puisqu’il est “affecté d’un terme”(Séraud 1999). Dans les
deux cas les jeunes sont stabilisés pendant cinq ans, et sortent du dispositif à
l’issue de cette période. Cette échéance n’est jamais évoquée lors de l’embauche, sans doute parce qu’elle est assez éloignée dans le temps, mais aussi
parce que les textes réglementaires restent muets sur ce point. Pourtant les
jeunes se montrent particulièrement sensibles aux conditions d’emploi qui
leur sont réservées. Ils argumentent volontiers leur candidature par rapport
aux caractéristiques statutaires de l’emploi jeune. D’un côté ils l’évaluent
comme une situation bien meilleure que celles qui étaient offertes par les dispositifs publics antérieurs, en particulier concernant la durée du contrat :
“avoir un vrai emploi, de longue durée”, “je viens postuler la place”, “avoir un truc régulier, stable”. D’un autre côté ils ne s’identifient pas à leur statut, et sont nombreux à le rejeter : “emploi jeune ça ne veut rien dire”, “Je dis pas que je suis emploi
jeune”, “c’est pas un statut”. Le refus de définir sa situation à partir du statut
indique que l’appellation emploi jeune est vécue comme dévalorisante, sinon
infamante. Ce rejet, qui s’exprime parfois de manière violente, signale deux
foyers de tension : des difficultés pour se faire reconnaître comme des professionnels ou des salariés ordinaires, et des interrogations sur la sortie du dispositif et donc sur son propre avenir, d’autant qu’aucun n’envisage d’être “médiateur à vie” Nous avons constaté combien ces points de tension sont ressentis de
manière générale : au cours d’une rencontre nationale organisée par le ministère du travail, à Lille en mars 2000, de nombreux jeunes ayant un contrat
emploi jeune ont publiquement exprimé ces opinions, dans un mélange de
révolte et d’angoisse. Leurs interventions ont été suffisamment marquantes
pour que le ministère rebaptise son dispositif, devenu “nouveaux servicesnouveaux emplois”. Mais le changement des mots ne fait pas disparaître les
maux.
Le registre privilégié des recruteurs pour parler du poste à pourvoir n’est
ni celui du métier à exercer ni celui de la trajectoire d’emploi; c’est celui des
résultats attendus. Ce faisant ils positionnent le poste, et leur jeune interlocuteur, dans un rôle clé au sein de leur organisme, car les enjeux formulés
concernent la qualité du service, que ce soit à travers une modification des
comportements des clients (diminuer les fraudes dans les bus), une amélioration des conditions d’accueil (être ouvert et disponible en soirée), un surcroît
d’efficacité (traiter plus rapidement les problèmes de voisinage), un renforcement du rôle de l’institution (multiplier les partenariats locaux), une évolution de l’organisation interne (faire bouger ceux qui refusent de changer),
etc. Ce n’est toujours pas le contenu du travail qui est en jeu, mais plutôt les
missions escomptées, qui prennent la forme plus précise, et peut-être plus
menaçante, d’objectifs assignés quand est soulignée l’importance de concevoir des tableaux de bord, de rédiger des comptes rendus d’activité réguliers,
de renseigner des grilles de contrôle de gestion.
Le repérage des exigences concernant le profil des candidats donne un
autre éclairage sur le recrutement. Sur ce point, les postes étudiés présentent
de remarquables similitudes, et ceci malgré l’hétérogénéité des intitulés, la
multiplicité des organismes employeurs, et la diversité des espaces géographiques concernés. Une série d’aptitudes requises figure de manière récurrente : capacité d’écoute, maîtrise de soi, discrétion, qualités pédagogiques,
sociabilité, capacité à affronter des situations difficiles, aptitudes relationnelles. Cet inventaire met l’accent sur des comportements, attitudes, postures; des manières d’être qui ne sont pas transmises — exclusivement ni
même principalement— dans le cadre scolaire, qui ne sont pas certifiées par
quelque diplôme. Ces attributs ne constituent pas le seul principe de sélection, en particulier parce que les jeunes qui occupent les postes de médiateur
ont généralement un niveau de formation supérieur au baccalauréat. Mais ils
déclinent les attentes des employeurs à l’égard des jeunes, ce que l’un d’eux
appelle “avoir une maturité suffisante et un solide sens des responsabilités”, comme si
les incertitudes pesant sur le poste, son contenu et son avenir, exigeaient de
n’être plus tout à fait jeune : “Ce qui a joué c’est qu’il n’était pas vraiment jeune et
qu’il était marié avec un enfant, donc inséré”, ajoute un autre. On observe d’ailleurs
que les jeunes médiateurs ont pour la plupart 24 ans ou plus, ont souvent
exercé des responsabilités d’animation ou d’encadrement d’enfants ou d’adolescents, et sont pour certains installés dans la vie adulte, matrimoniale. Ces
jeunes apparaissent ainsi comme des personnes mûres et responsables, débarrassées en quelque sorte des attributs juvéniles, ou prétendus tels.
Ainsi le recrutement des jeunes pour les emplois de médiation proposés
dans le cadre du dispositif est fortement marqué par un principe de la délégation aux jeunes tant des activités à réaliser, qui ne sont pas fixées avec précision, que de la préparation de leur avenir, qui n’est pas plus débattu et négocié. Tout se passe comme s’ils avaient, dès lors, toutes les cartes en mains pour
conduire et gérer leur insertion professionnelle, d’autant qu’ils sont responsabilisés par rapport à des objectifs à atteindre, et qu’ils ont été recrutés parce
qu’ils présentaient les signes de la maturité !
Conduire et gérer son insertion professionnelle
Du point de vue des acteurs qui ont défini et créé des emplois pour les jeunes (employeurs, agents du ministère de l’emploi, experts), le pas le
plus important a été franchi quand un profil de poste est mis au point et un
jeune recruté. À celui-ci de s’arranger pour faire vivre ce que les autres ont
inventé pour lui. Cette logique indique clairement combien la production de
nouveaux services, délimitant un réservoir d’emplois (subventionnés par
l’État pendant cinq ans), représente un enjeu majeur du dispositif emplois
jeunes, et même un objectif prioritaire, premier par rapport à la construction
de parcours professionnels. D’ailleurs aucun suivi des jeunes en situation de
travail n’est prévu, même si les employeurs sont tenus d’établir un bilan à l’issue de la première année d’embauche. Et les services départementaux de
l’emploi n’ont de la situation des jeunes qu’une connaissance lacunaire, soit
globale car acquise lors de rencontres thématiques et forums, soit ponctuelle
car issue de demandes d’information relative au droit du travail applicable
aux jeunes (congés, rémunération, formation) ou de plaintes de l’employeur
ou du jeune salarié.
Mais pour celui-ci tout reste à faire une fois son embauche acquise : il lui
faut se faire sa place dans une organisation et un réseau d’acteurs dans lesquels il débarque avec un statut fragile, il lui faut assurer la cohérence d’une
fonction sans précédent et agencer des activités composites pour en faire un
métier, il lui faut anticiper sa sortie du dispositif et s’efforcer de définir et
consolider des perspectives d’avenir. Ces enjeux ressortent nettement des
entretiens biographiques conduits avec les jeunes. Ceux-ci tentent d’interpréter une situation professionnelle définie par d’autres comme “médiateur en
emploi jeune” à partir de ce qu’ils font dans leur poste et de l’inscription de
celui-ci dans leur parcours biographique, écoulé et à venir.
L’intégration professionnelle des jeunes dans leur poste de médiateur est
marquée par de fortes tensions parce que leur fonction est l’objet de tentatives de redéfinition. Les employeurs y voient l’opportunité d’introduire des
changements de grande ampleur, et de vaincre la résistance du personnel en
place : élargissement de l’activité de la structure, réorganisation interne et,
parfois déstabilisation de certains métiers existants. Les salariés ordinaires
déjà dans la place y voient l’occasion de transférer leurs tâches les moins
valorisées, voire celles qu’ils considèrent comme les plus dégradantes : premier niveau d’accueil des usagers, gestion des réclamations, traitement des
cas difficiles à problèmes récurrents, présence sur le terrain, hors les murs.
Enfin dans les relations avec les usagers-clients, souvent nouées en cas de
troubles ou de ratés, la légitimité des médiateurs n’est pas assurée d’emblée :
ils ont à convaincre leurs interlocuteurs qu’ils sont à leur service, alors qu’ils
sont des “médiateurs-maison” contraints par les objectifs assignés par leur
employeur et non des tiers-médiateurs occupant une position d’extériorité et
de neutralité par rapport aux parties (Guillaume-Hofnung 1997).
L’expérience professionnelle des jeunes rencontrés est d’abord celle de
l’incertitude sur ce qu’ils ont à faire, tout particulièrement dans les relations,
importantes dans leur activité, avec les usagers, clients, partenaires, de l’organisme qui les emploie : comment prendre contact avec un fauteur de troubles
dans une cité, comment aborder un groupe de marginaux stationné dans une
gare, comment détecter le client désorienté dans le métro, comment apprécier la sincérité d’un plaignant dans un conflit conjugal ? Ces situations ou
incidents n’épuisent pas l’activité des médiateurs, mais ils marquent fortement les comptes rendus que les jeunes en font. C’est qu’ils sont emblématiques de leur expérience, qui implique une forte réactivité aux événements,
une forte dose d’improvisation, une autonomie confinant à l’isolement : “on a
été lâchés dans la nature”, “c’est du travail sans filet”, “il a fallu se débrouiller tout seul”.
Les interventions des médiateurs s’appuient nécessairement sur des catégorisations des usagers et des typifications des situations (à risques, gravité d’un
incident, franchissement du seuil d’alerte, maîtrisable ou non… ). Mais ces
savoir-faire résultent d’apprentissages sur le tas, sont produits par les jeunes,
qui acquièrent progressivement une maîtrise pratique du travail de médiation. Surtout, ces compétences cognitives complexes ne sont pas repérées
comme telles par les acteurs rencontrés, jeunes, employeurs, collègues, et le
travail de médiation demeure finalement assez inconsistant.
Car pour dire leur travail, les jeunes évoquent des incidents marquants
et remarquables, ou racontent des journées décousues et hétéroclites : s’y
enchaînent des activités éclatées car réalisées dans des lieux différents, rythmées par des demandes hiérarchiques ponctuelles, commandées par l’urgence. Ils ont ainsi les plus grandes difficultés à construire une cohérence, à
se bricoler un métier qui ait un sens pour eux. En expliquant ce qu’ils font ils
tentent de préciser ce qu’ils sont, mais ne parviennent guère à s’attribuer une
dénomination professionnelle valorisée. Même pour ceux qui occupent leur
poste depuis plusieurs années, la médiation sociale n’apparaît pas comme un
métier, le support d’une identité professionnelle. La formulation de celle-ci se
cherche par comparaison et différenciation avec des professionnels, aux
métiers reconnus, rencontrés dans le travail : éducateur, animateur, conciliateur, flic, assistante sociale, contrôleur, enquêteur, conciliateur. La proximité
avec telle ou telle de ces appellations établies est parfois argumentée, comme
pour échapper à des énoncés plus flous, qui correspondent aux formulations
les plus vagues et générales du travail social : “médiateur c’est une façon de parler”,
“je dis que je m’occupe des gens”, “c’est un peu régler tous les problèmes”.
Ces hésitations sur le sens de l’activité professionnelle s’articulent à des
incertitudes sur l’avenir au terme des cinq années qui marque la fin de l’aide
de l’État. Certes la pérennisation et la professionnalisation sont des objectifs
martelés par les pouvoirs publics, mais ils sont nettement dissociés de l’avenir
des jeunes eux-mêmes. À deux ans de la fin du dispositif, les orientations gouvernementales enjoignent les employeurs à centrer leurs efforts sur la professionnalisation et la pérennisation de l’activité et du service, non plus du
poste, et encore moins du jeune. Des consultants et experts ont été mandatés
par les pouvoirs publics pour concevoir des solutions concrètes et assister les
employeurs : externalisation et commercialisation de l’activité, mutualisation
des emplois, financements privés, mécénat, mais aussi aides à la création
d’entreprise par le jeune. De leur côté, les employeurs particulièrement démunis pour offrir une intégration définitive dans la structure (petites associations
peu solvables, contrainte des statuts de la fonction publique territoriale… ) ne
peuvent que rejoindre de telles perspectives.
En ce sens l’avenir des jeunes se clarifie, puisque les perspectives de stabilisation chez leur employeur se ferment et que l’embauche définitive dans la
continuité du statut emploi jeune s’éloigne. Mais simultanément les jeunes
sont fortement mis à contribution pour faire la preuve de l’utilité sociale de
leur action, pour montrer la plus-value qu’ils apportent, pour évaluer les coûts
sociaux évités par leurs interventions, pour argumenter leur efficacité. Ils travaillent ainsi à la consolidation de la structure qui les emploie, participent à
la professionnalisation de l’activité qu’ils exercent. Dans ce contexte, la poursuite du processus d’insertion professionnelle est conçue autour de passages
en formation : les projets et les expérimentations relatifs à des attestations,
des certificats ou des portefeuilles de compétences se multiplient. Dans un
cadre professionnel peu robuste, les jeunes doivent agencer des expériences
peu spécifiées et les capitaliser dans un projet personnel, afin de s’inscrire
dans des parcours de formation selon la logique des compétences en vigueur
(Ropé & Tanguy 1994). Non seulement leur surcroît d’engagement ne
contribue pas directement à leur insertion professionnelle, mais il peut même
la freiner dans la mesure où il génère des tensions pour combiner temps de
travail et temps de formation.
Les jeunes entrés dans le dispositif deviennent en quelque sorte les gestionnaires principaux, sinon exclusifs, de leur insertion professionnelle. Ils
sont renvoyés au rôle de producteur de nouveaux services, et doivent pour
cela expérimenter des métiers dont la consistance et la légitimité ne sont pas
assurées, et produire des résultats permettant de pérenniser l’activité qu’ils
ont inaugurée. Mais ils ne sont pas considérés comme des demandeurs d’insertion professionnelle ou d’emploi, et se trouvent isolés, et désemparés pour
certains, pour construire des projets à partir d’une expérience mal identifiée,
et prendre en charge leur avenir professionnel qui doit se jouer ailleurs.
Un nouveau modèle d’insertion professionnelle ?
À quel modèle d’insertion professionnelle renvoie le dispositif des “emplois jeunes”, et plus exactement sa mise en œuvre par un jeu d’acteurs qui octroie un rôle central, sinon écrasant, aux jeunes eux-mêmes ? Il ne
correspond assurément pas aux modèles classiques qui structurent les politiques publiques d’aide à l’insertion professionnelle en France. Le modèle en
jeu n’est pas celui de la stabilisation professionnelle chez un employeur, pourtant au cœur des formules de contrats en alternance, permettant aux jeunes
de se constituer une première expérience mais aussi, et surtout, de se faire
apprécier et reconnaître dans “leur” entreprise pour obtenir d’y être finalement embauchés, stabilisés. En effet, au cours des cinq années de contrat, la
pérennisation de l’activité est recherchée mais celle du jeune est exclue, souvent très explicitement. Le modèle en jeu n’est pas plus celui de l’apprentissage d’un métier, pourtant au cœur des formules de stage ou de contrat qualifiants, permettant aux jeunes de maîtriser un premier niveau de qualification,
de s’insérer dans un corps de métier et de s’inscrire dans une filière professionnelle. En effet, les nouvelles activités délimitées, telles que la médiation
sociale, ne sont pas vraiment traduites en métiers consistants, en qualifications reconnues et socialement valorisées. Quels sont alors les mécanismes
supposés protéger les jeunes des risques d’exclusion qui menacent ceux qui ne
sont pas parvenus à accéder à un statut ou à acquérir un métier (Demazière
1998)?
La gestion de l’insertion professionnelle a été transférée, de fait, aux
jeunes inscrits dans le dispositif. Pour se faire une expérience, pour construire
leur identité, pour maintenir leur dignité, pour préparer leur avenir, il leur
faut démontrer en situation leur employabilité et leurs compétences, selon le
modèle libéral du professionnalisme (Demazière & Dubar 2001). C’est un
nouveau mode d’insertion professionnelle qui semble se nouer, alliant indépendance vis-à-vis de l’employeur où l’on débute, valorisation de l’incertitude d’un projet personnel, constitution de réseaux élargis impliquant des
partenaires diversifiés, accumulation de compétences distinctives transversales par rapport aux codifications habituelles. Ce modèle, dont nous n’avons
pour l’instant pu observer que les prémisses, traduit la flexibilité qui affecte les
régulations antérieures (par la sécurité du statut d’emploi, par l’apprentissage
d’un métier établi, par l’assistance délivrée par l’État), et qui donne une
importance croissante à des transactions beaucoup plus individualisées, mais
aussi concurrentielles.
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[1]
Cette enquête a été confiée au laboratoire PRINTEMPS par la DARES (ministère de l’Emploi et
de la Solidarité). L’équipe de recherche se compose, outre les auteurs, de Nicole Gadrey, Frédéric
Neyrat, Pascal Roquet et Elise Verley.