2001
Éducation et Sociétés
Sociologie de la sociologie
Les mouvements de la recherche sur l’insertion sociale, 1980-2000
Annick Kieffer
LASMAS-IDL, IRESCO-CNRS, 59-61 rue Pouchet, 75849 Paris Cedex 17
Lucie Tanguy
Travail et Mobilités, CNRS-Université Paris X, 200 Avenue de la République, 92000 Nanterre
L’article propose une réflexion sur les recherches menées, au cours des deux dernières
décennies, sous la notion d’insertion en France et par extension en Europe. Pour ce faire,
les auteurs ont tenté de caractériser ces recherches à partir des angles d’approche adoptés
et des connaissances produites. Elles ont également essayé de mettre en évidence les changements intervenus dans les conditions d’organisation et de production de ces recherches.
Parmi ceux-ci, elles soulignent la construction de nomenclatures harmonisées, le développement de techniques sophistiquées, de réflexions sur la portée et les limites des instruments de mesure ainsi que la mise en place de réseaux de recherche particulièrement actifs
dans les espaces nationaux et européens. Tous ces changements s’accomplissent corrélativement à la construction de l’Europe. Ils sont à l’origine d’avancées méthodologiques en
sciences sociales mais aussi d’une certaine perte de sens des phénomènes étudiés, de leurs
variations et de leurs irréductibilités historiques.
This paper considers the research undertaken over the last two decades which has
focused on social integration in France and, more widely speaking, in Europe. In order to
do so, the authors have tried to characterize this research work by examining it on the
different angles of approach adopted and on the findings reached. They have also tried
to bring out clearly the changes which have taken place in the organization and
production of research projects. Among these they highlight the creation of a
standardized nomenclature, the development of sophisticated techniques, reflections on
the scope and limits of monitoring instruments as well as the setting-up of research
networks which are particularly active at the national and European level. All these
changes occur in correlation with the construction of Europe. They are the source of
methodological developments in the social sciences, but also of a certain fall in grasping
the meaning of the phenomena studied, in their variations and their irreducible
historical nature.
Der Artikel setzt sich mit den Forschungen auseinander, die in den letzten zwei
Jahrzehnten in Frankreich und darüber hinaus in Europa unter dem Begriff Integration
geführt wurden. Zu diesem Zweck versuchen die Verfasser diese Forschungen nach deren
Problemansätzen und den produzierten Kenntnissen zu charakterisieren. Sie haben ebenfalls versucht, die in den Organisations- und Produktionsbedingungen dieser Recherchen
vorgekommenen Veränderungen hervorzuheben. Zu diesen Veränderungen zählen die
Aufstellung harmonisierter Nomenklaturen, die Entwicklung von hochentwickelten
Techniken und von Überlegungen über die Reichweite und Grenzen der Meßinstrumente
sowie die Schaffung besonders aktiver Forschungsnetze auf nationaler und europäischer
Ebene. Diese Veänderungen sind mit dem europäischen Aufbau verbunden. Sie haben
einen Vorsprung in der Methodik im Bereich der Sozialwissenschaften hervorgebracht
aber gleichzeitig einen gewissen Sinnverlust der untersuchten Erscheinungen, deren
Variationen und deren geschichtlicher Unreduzierbarkeiten herbeigeführt.
El artículo propone una reflexión a propósito de las investigaciones acerca de la noción de
inserción llevadas a cabo en Francia y por extensión en Europa en los dos últimos decenios.Así, los autores han tratado de carcterizar estas investigaciones a partir de las perspectivas de enfoque adoptadas y de los conocimientos producidos. Han tratado también de
poner en evidencia los cambios aportados a las condiciones de organización y de producción de estas investigaciones. Entre ellos, ponen de relieve la construcción de nomenclaturas armonizadas, el desarrollo de técnicas sofisticadas, de reflexiones sobre el alcance y
los límites de instrumentos de medida así como la organización de redes de investigación
particularmente activos en los espacios nacionales y europeos. Todos esos cambios se realizan correlativamente a la construcción de Europa. Son fuente de avances metodológicos
en ciencias sociales y también de cierta pérdida de sentidos de los fenómenos estudiados y
de sus irreductibilidades históricas.
Les objets rassemblés sous le terme d’insertion ou de transition constituent l’un des domaines de recherche qui s’est le plus étendu au cours des deux
dernières décennies. Rendre compte de la constitution et des transformations
de ce domaine ne relève donc pas de l’évidence partagée mais exige un parti
pris qui, pour ne pas apparaître arbitraire, doit être explicité. Celui retenu ici
résulte des parcours et de l’expérience des deux auteurs : l’une a assisté aux
premières investigations menées sur cette thématique au début des années
1980 et qui a ensuite déplacé son questionnement central, l’autre s’est inscrite dans ce milieu, au cours de la dernière décennie, en participant à des
recherches collectives au sein de réseaux nationaux ou européens. Ces positions nous ont amenées à privilégier une perspective d’évaluation sociologique de ce domaine de recherche selon une démarche classique : caractériser
les angles d’approches adoptés ainsi que les connaissances produites et mettre
en évidence les changements intervenus dans les conditions d’organisation et
de production de la recherche. Ces changements, reconnus par tous mais
généralement oubliés dans les comptes rendus de recherche, nous paraissent
suffisamment importants, sinon majeurs, pour être soulignés ici. La mise en
place de réseaux de la recherche — réseaux nationaux, réseaux européens ou
réseaux internationaux— s’est instituée au cours de cette dernière décennie
corrélativement à la construction de l’Europe et aux politiques impulsées par
les instances qui la dirigent. Parce que cette nouvelle forme d’organisation de
la recherche contient, par les échanges qu’elle permet, des germes de changements notables dans l’orientation de la recherche (perspectives, objets,
méthodes) — en sciences sociales notamment— nous avons souhaité introduire une réflexion collective sur cette dimension. Enfin, parce qu’en ce
moment, cette recherche en réseaux s’effectue essentiellement à partir de
grandes enquêtes nationales ou régionales, rassemblant une masse de données
mesurées au moyen de méthodes d’analyses statistiques sophistiquées, nous
proposons d’examiner les apports et les limites de ces approches quantitatives, hier en déclin, et qui connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt dans
ce domaine.
Du questionnement social à la construction
d’un objet de recherche
Ce domaine de recherche se constitue, à la fin des années 1970, lorsque le passage de l’école à l’emploi devient problématique. Cette origine va
déterminer les questionnements élaborés par les chercheurs. La notion d’insertion s’est, en effet, imposée et développée autour de l’accès à l’emploi.
Notion éminemment politique, trop souvent associée à celle d’intégration
sociale, en usage dans un seul pays, la France, les autres préférant le terme de
transition, moins performatif et plus ouvert aux dimensions sociales extraprofessionnelles.
On convient généralement que la publication, en 1982, du rapport de
B. Schwartz, L’insertion sociale et professionnelle des jeunes, ouvre en France une
ère de politiques publiques. Pourtant l’entrée des jeunes au travail est une
préoccupation affirmée dès la première moitié des années 1960 à un moment
où les dirigeants politiques sont hantés par la crainte de franchir un taux de
chômage égal à deux pour cent, alors estimé être un seuil critique. La commission de la main-d’œuvre du quatrième Plan donne alors lieu à des interventions auprès de publics tels que les jeunes achevant leur service militaire
ou les étudiants interrompant des études supérieures. Mais c’est effectivement
avec la montée d’un chômage de masse que les politiques d’emploi se multiplient et se diversifient, notamment en direction des jeunes. Celles-ci s’accompagnent d’appels d’offres, de commandes d’études de toute sorte, qui vont
faire exister un milieu de recherche particulièrement actif, soucieux de produire les données factuelles attendues des commanditaires en même temps
que de proposer des analyses susceptibles de caractériser certains mouvements
de transformations des sociétés contemporaines en matière d’éducation,
d’emploi et de rapports intergénérationnels.
Arrimés aux politiques, les premiers travaux ont contribué à construire
des catégories de population (celles-là mêmes qui étaient ciblées par ces politiques) et à les classer : celle des “jeunes en difficultés” en est une illustration.
Ils ont également contribué à affiner la production des données statistiques,
généralement faites par des organismes spécialisés tels que l’INSEE (Institut
national de la statistique et des études économiques), la DARES (Direction
de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du Ministère du
Travail en France), le CEREQ (Centre d’études et de recherches sur les qualifications), en élargissant le nombre de caractéristiques enregistrées sur les
jeunes à la recherche d’un emploi. C’est dire qu’elles ont, de toute évidence,
apporté une aide à la décision, à la planification et aux politiques publiques.
La très grande majorité des chercheurs engagés dans ce domaine utilisent ou
participent à la fabrication des grandes enquêtes réalisées par les observatoires de l’insertion qui se sont créés : en France, les OREF (Organismes
régionaux d’emploi et de formation), ONEVA (Observatoire national des
entrées dans la vie active du CEREQ), Bilans formation/emploi, enquêtes
jeunes de l’Institut national de la statistique et des études économiques
(INSEE); en Europe, Eurobaromètre, CEDEFOP (Centre européen pour le
développement de la formation professionnelle), Eurostat. Créé en 1953, ce
dernier organisme a pour mission de fournir des données statistiques à la communauté et aux institutions européennes. Il ne collecte pas de données mais
rassemble celles livrées par les organismes statistiques nationaux, harmonise
les normes et méthodes pour les rendre comparables. Il n’exploite pas non
plus ces données, tâche réservée aux institutions universitaires ou autres.
C’est pourquoi la Communauté européenne lance des appels d’offre pour réaliser des expertises et des recherches à partir de ces données.
Progressivement, les questionnements se sont différenciés selon les disciplines (sociologie ou économie) et selon les courants théoriques auxquels
ces chercheurs se rattachent. Les spécifications d’objets se sont également
établies corrélativement à des lignes de division anciennes entre les
approches quantitatives et qualitatives de la sociologie. La diversité des
objets, des questionnements et des modes d’analyse développés à partir d’un
questionnement social lui-même multiforme peut, nous semble-t-il, être sub-sumé dans quelques grandes catégories d’objets traditionnellement analysés
par les sciences sociales, et singulièrement par la sociologie.
Évolutions des recherches et connaissances produites
Nous nous proposons par conséquent de dessiner un tableau des évolutions suivies par les recherches rassemblées, à des titres divers (et d’une
manière plus ou moins directe), sous le nom d’insertion, de tenter d’estimer
les apports des différents types d’analyses mobilisées et d’examiner les principales propositions énoncées en matière de connaissances concrètes sur les
sociétés contemporaines mais aussi de modes d’analyse.
L’accès des jeunes à l’emploi
L’accès des jeunes à l’emploi, question fondatrice de ce domaine, reste
la plus étudiée mais fort différemment. À l’origine, mis en relation, à un
instant donné, avec d’autres caractéristiques individuelles traitées comme
des variables décontextualisées — telles que l’âge, le sexe et surtout le niveau
de formation— l’accès des jeunes à l’emploi est aujourd’hui inscrit dans les
cadres qui déterminent tout phénomène social : le temps et l’espace. C’est
ainsi qu’il est appréhendé au moyen des trajectoires individuelles qui intègrent les dimensions scolaires, familiales, professionnelles ainsi que les expériences de chômage et de stages accomplis dans les dispositifs d’insertion.
Ces trajectoires sont elles-mêmes contextualisées par les caractéristiques des
périodes où elles se déroulent. C’est dire que ces études ont rompu avec la
pensée réductionniste qui tendait à enfermer le questionnement dans une
mise en relation linéaire de l’emploi avec la formation. A posteriori, nous
nous sommes rendu compte que, par le type d’analyse qu’il faisait d’un questionnement social, un ouvrage collectif que nous avions dirigé, L’introuvable
relation formation-emploi ( 1986), pouvait avoir contribué à donner forme à
des représentations, à des politiques qui cherchaient à établir des relations
entre deux ordres de phénomènes, la formation et l’emploi, et à faire apparaître ces relations comme nécessaires, alors que son propos était à l’opposé.
En bref, par maints aspects, cet ouvrage a pu conforter une propension à
parler de “la relation formation-emploi” au singulier et à substantifier des
phénomènes qui ne peuvent être pensés qu’en termes de processus. Cette
méprise observée dans la réception de cet ouvrage, qui était contenue dans
sa conception et notamment dans son titre, nous a ainsi fait éprouver la
nécessité, dans laquelle se trouve le chercheur en sciences sociales, de penser
les outils avec lesquels il travaille, et en premier lieu, d’examiner les mots, les
notions qu’il utilise, parce que ceux-ci participent à la constitution de la
réalité sociale.
Si nombre d’études menées aujourd’hui dans ce domaine font encore
apparaître la formation comme la condition première d’accès à l’emploi en
occultant les rapports sociaux qui président à cette relation entre titres et
places, d’autres pondèrent son action en montrant que celle-ci dépend des
interactions avec d’autres facteurs et des contextes. De fait, les politiques
d’insertion elles-mêmes ne privilégient plus cette dimension. Plus généralement, les partisans d’une approche en termes de transition professionnelle,
comme Rose en France ( 1998), semblent avoir eu raison d’élargir la question
de l’accès des jeunes à l’emploi à celle, plus générale, des débutants. Le critère
d’ancienneté sur le marché du travail apparaît, en effet, plus décisif que celui
de l’âge. Être débutant est probablement plus discriminant que d’être jeune :
“C’est en tout cas un trait plus significatif dans la mesure où il s’agit d’un
attribut précis, le fait de n’avoir pas encore participé à la vie active, qu’on
peut relier au fonctionnement du marché du travail, ce que l’âge ne permet
pas” (p63).
Plus fondamentalement encore, ce sont les perspectives d’ensemble
adoptées par les chercheurs qui ont changé. Celles qui inspiraient les premières études sur l’insertion se présentent, a posteriori, comme des formes
d’évaluation sociale. Les descriptions et interprétations des phénomènes étudiés restent entachées par la non-explicitation de la norme sociale qui constitue le cadre de référence du questionnement des chercheurs : une entrée au
travail qui coïncide avec la sortie de l’école, qui s’accompagne du bénéfice
d’un contrat de travail à durée indéterminée, etc. Au lieu d’entreprendre
l’étude des changements en cours à partir de leurs diverses caractéristiques et
des nouvelles configurations possibles qu’ils contenaient, on les représentait
et les expliquait à partir des modèles construits relativement à une configuration antérieure sans voir que ce modèle était déjà lui-même largement fissuré.
Ces présupposés sont maintenant devenus visibles avec l’approfondissement
de la rupture de la norme antérieure en matière d’entrée au travail et du rapport salarial institué dans les trente années d’après-guerre (Pépin 2000 a souligné les limites des analyses normatives appliquées au passage de l’école au
travail). Si bien que les indicateurs sélectionnés pour caractériser et classer
les parcours d’insertion donnent lieu aujourd’hui à d’autres modes de compréhension moins tournés vers un modèle et plus soucieux de comprendre les
divers sens possibles des mouvements en cours.
Le postulat attaché à la référence du modèle normatif d’une entrée
immédiate dans des rapports salariaux stables a été non seulement critiqué
mais renversé par l’adoption d’approches sociohistoriques (Nicole-Drancourt
2000). Ce souci de comprendre les conditions d’accès des jeunes à l’emploi
sur une longue durée, et non à partir du moment où ils sont particulièrement
visibles, permet du même coup de s’affranchir des perceptions sociales dans la
mesure où ce sont les processus de définition collective de la question jeune
qui deviennent l’objet d’analyse. Ce changement de perspective permet de
revenir sur la proposition “la période de transition école/travail s’est allongée” et de constater que l’entrée des jeunes dans la vie active a toujours été
progressive, que la majorité des jeunes n’appartenaient pas plus au noyau dur
du salariat dans les années 1950-1960 mais qu’ils circulaient entre divers
espaces d’activités. Selon cet auteur, ce qui a véritablement changé c’est la
nature des espaces d’activités juvéniles, la socialisation au travail et les catégories de population qui restent en dehors du marché du travail sur des longs
temps, hier les femmes, aujourd’hui les jeunes. À cette liste, on ajoutera ce
qu’Antoine Prost nomme le processus anthropologique du passage de l’enfant
à l’adulte qui est indirectement l’objet des recherches rassemblées dans la
catégorie suivante.
La jeunesse
La jeunesse est devenue, au cours de ce dernier demi-siècle, l’une de ces
catégories élémentaires de la sociologie. Au carrefour des processus de structuration sociale, la jeunesse se constitue relativement à l’école, la vie professionnelle, la famille. C’est l’âge de la vie où s’opère le double passage de
l’école à la vie professionnelle et de la famille d’origine à la famille de procréation. Énoncée au singulier, cette définition ne prend pourtant sens qu’au
pluriel : cet âge varie notamment selon l’origine sociale et selon le sexe
(Dubet 1987). Mais surtout, dans cette dernière période, la concordance des
calendriers entre ces différents passages qui constituent l’entrée dans la vie
adulte s’est rompue. L’accès à l’emploi n’est plus perçu comme une condition
de l’installation en couple. Le report de la vie en couple, de la procréation
(variable selon les classes sociales), résulte également de changements dans
les conceptions de l’amour, des relations entre sexes. Tous les observateurs
ont souligné le rôle des mouvements féministes dans l’évolution de la vie en
couple et en famille (Galland 1991). Les recherches s’inspirant de cette
orientation sont, tout comme les précédentes, très hétérogènes. Toutefois,
elles se réclament plus souvent de l’interactionnisme. Elles entendent, en
effet, mettre en cause les catégorisations sociales faites des publics jeunes et
s’appliquent à montrer cette face cachée des pratiques d’insertion juvénile, à
savoir que ces jeunes sont éminemment actifs et porteurs de dynamiques
sociales.
La jeunesse se caractérise donc dans la majorité des pays européens par
des situations intermédiaires, tant dans le domaine professionnel que familial
et la stabilisation n’est plus un événement, marqué par des rites, mais un processus plus ou moins long, diversifié, chaotique. Cette perspective de
recherche affirmée dès le début des années 1980, à côté de celle focalisée sur
l’entrée au travail, s’est déployée dans la majorité des sociétés européennes
ainsi que dans leur comparaison (Cavali & Galland 1993). De tradition
— celle des “cultural studies”notamment— la sociologie britannique est, sous
cet angle, plus féconde que la sociologie française.
De cet examen, il ressort que les modes de compréhension sociologique
se sont élargis pour intégrer dans leurs schémas d’analyse, sous des modes bien
différents, l’action des institutions et des agents concernés par l’insertion et
les interactions qu’ils tissent entre eux. C’est ainsi que les travaux à dominante socioéconomique accordent une place décisive aux politiques et aux
pratiques des entreprises. Les études de style plus socio-compréhensif, elles,
donnent plus d’importance à l’action des jeunes eux-mêmes, à leurs interactions avec les personnels de l’insertion qui peuvent accélérer ou fermer les
processus d’accès à un emploi. Elles considèrent moins la répartition des
jeunes dans l’emploi, leur place au travail que les processus de mise au travail
et de socialisation. Tous, on le voit, cherchent à comprendre comment les
phénomènes observés se produisent : les premiers à comprendre comment les
jeunes actifs se retrouvent dans certains segments du système d’emploi, les
seconds à tenter de comprendre pourquoi ce sont les jeunes actifs et non
d’autres catégories qui se trouvent dans ces situations.
Un lieu privilégié pour l’analyse comparative européenne
Ce domaine a, pour un ensemble de raisons, constitué un des lieux privilégiés pour l’analyse comparative internationale, mais surtout européenne.
La politique d’intégration européenne a, en effet, développé si ce n’est
impulsé ce type de recherche qui tend maintenant à s’imposer à tout chercheur qui prétend être reconnu dans son domaine. D’obédience essentiellement empirique, ces recherches se sont très vite accompagnées d’une
réflexion sur les paradoxes de l’analyse comparative et sur les constructions à
opérer pour rendre comparable ce qui, a priori, est incomparable. Parmi ces
procédures méthodologiques, la définition d’unités comparables constitue
l’obstacle majeur à lever parce que condition nécessaire à une comparaison
pertinente. La perspective développée par Maurice, Sellier et Silvestre
( 1982), connue sous le nom d’analyse sociétale, a fait date parce qu’elle proposait une réponse à cette énigme : la recherche des interdépendances entre
un ensemble de phénomènes et de faits dans une société donnée à un
moment donné.
Plus récemment, considérant que le passage de l’école au travail est un
moment de la mobilité intragénérationnelle dont la compréhension est
indispensable à l’étude de la mobilité intergénérationnelle, des travaux, ceux
publiés par Shavit et Muller ( 1998) par exemple, s’inspirent directement des
cadres d’analyse développés par les recherches sur la mobilité sociale. Ces
études ont ainsi contribué à renouer avec cette tradition sociologique qui
s’était affaiblie, en France, depuis la fin des années 1960. La production, au
sein de tous les pays, de grandes enquêtes répétées dans le temps a également
favorisé un renouveau de ce courant de recherches centrées sur l’analyse des
processus de changements qui se déroulent sur la longue durée. Les travaux
réalisés autour de Goldthorpe (Erikson & Goldthorpe 1992) sont exemplaires de cette perspective. Ils font apparaître que, contrairement à la
perception commune selon laquelle les sociétés contemporaines occidentales
seraient caractérisées par des changements rapides, celles-ci restent marquées
par des stratifications sociales qui évoluent sur des temps longs et des
rythmes lents, constat que les historiens n’ont cessé de souligner.
L’inscription de certains travaux sur les modalités de passage de l’école au
travail au sein de cette tradition sociologique, leurs tentatives pour tenir à la
fois des références théoriques établies, des techniques de mesure éprouvées et
des données contrôlées rendent ces approches d’autant plus fécondes qu’elles
s’efforcent d’interpréter les formes d’insertion à la lumière des grandes
tendances qui caractérisent l’évolution sociale propre à chacun des pays
considérés.
Pourtant, parallèlement, de nombreux travaux comparatifs continuent
d’être réalisés dans une quasi-ignorance des précédents. Ceux-ci sont encouragés, ou même réalisés, par les organismes internationaux, comme
l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE),
ou par les services de la Commission européenne à des fins instrumentales. La
nécessité dans laquelle se trouvent ces instances de disposer d’outils, de données objectivées et mesurées, pour accompagner leurs politiques, est au fondement de la pérennité de ces études souvent contestées par les chercheurs
universitaires. C’est également ainsi que certaines notions comme le travail,
le chômage, l’éducation ou la formation apparaissent comme des catégories
universelles alors qu’au-delà de leur nom commun, elles revêtent des significations différentes. Mais ces significations ne peuvent être appréhendées que
par la genèse de ces notions. Or l’histoire est quasi invariablement expurgée
de ces travaux comparatifs. À titre d’exemple, on citera l’équivalence postulée entre les notions de formation en France, de training en Grande-Bretagne
et de Berufsbildung en Allemagne (et les formes concrètes qu’elles revêtent)
sans jamais avoir examiné comment ces notions se sont affirmées au cours de
ces dernières décennies, sans non plus avoir étudié les relations que ces
notions entretiennent avec celles, plus anciennes, d’éducation ou de Bildung.
L’autre exemple, encore plus éloquent, est celui du mot insertion qui est
intraduisible en anglais, sinon par la notion traditionnelle et universelle d’intégration mais au prix d’une dénaturation de sens. C’est que la signification et
les valeurs qui sont attachées à l’intégration diffèrent, comme le souligne
Barbier ( 2000) à partir d’une comparaison des termes en usage en France et
en Allemagne : “La communauté germanophone de Belgique utilise le mot
d’Engliederung, pour un équivalent de l’insertion dans le contexte belge qui
est assez proche du contexte français. Mais dans le contexte allemand il en va
autrement… La différence la plus importante tient au fait que, dans la signification de Engliederung, il y a intégration sociale réussie, en quelque sorte,
standard. Si l’articulation Engliederung /Integration ressemble à l’articulation
insertion/integration le point le plus différent porte sur la représentation des
politiques et des dispositifs : on ne considérera pas en Allemagne les
Arbeitschaffungsmassnahmen (ABM, activités de création d’emploi associatif
ou public temporaire) comme des politiques d’insertion dans la mesure où
elles appartiennent au ‘second marché du travail’et qu’elles ne conduisent
pas à l’entrée dans une véritable insertion professionnelle qui ne se conçoit
que sur le ‘premier marché’. Au contraire, en France, où la distinction premier marché-second marché n’a pas cours, la signification de l’insertion n’est
pas strictement déterminée par une interrogation sur son efficacité en matière
de retour à l’emploi standard”.
Il apparaît ainsi que les analyses comparatives internationales s’inscrivent le plus souvent sous le mode implicite, dans des perspectives fondamentalement universalistes ou, au contraire, profondément relativistes. Elles portent sur des constructions historiques qui apparaissent comme des institutions
universelles par les notions qui les nomment. L’adoption d’une langue
unique, la langue anglaise ou, selon Barbier, “ce pigdin qui n’est ni l’anglais
britannique, ni l’American English, mais qui ‘fait l’affaire’ (instrumentalement parlant) en supposant que toute langue possède des équivalents lexicaux aux mots de l’anglais international, sans considérer la question des signifiés ou, a fortiori, celle des référents”. Barbier rappelle le point de vue de
Steiner ( 1978, p431-438) sur cette question de la diffusion de la langue
anglaise : “La croûte superficielle de l’anglais est acquise par des gens totalement étrangers à la trame historique, aux facettes multiples de la morale intériorisée et de la culture enfouie dans la langue… À mesure qu’il gagne toute
la surface de la terre, l’anglais international est comme un lait de chaux, merveilleusement fluide mais dépourvu de base”. C’est la prévalence de cette posture instrumentale qui est aujourd’hui questionnée par un certain nombre de
chercheurs soucieux de préserver la recherche d’une dissolution dans l’expertise. Cette posture sous-tend pourtant le fonctionnement de la majorité des
réseaux de recherche qui va maintenant être décrit.
La recherche mise en réseau au sein de l’Europe :
coûts et avancées
Les recherches sur la transition entre l’école et le travail relèvent d’initiatives émanant de chercheurs ou de politiques si étroitement mêlées qu’il
est difficile de les classer selon ce critère. Pourtant, il importe de repérer les
groupements de recherche intervenus dans ce domaine, les formes institutionnelles qu’ils ont prises, les pays qu’ils ont associés, tout comme les courants qu’ils représentent.
On peut distinguer des groupements de dimension restreinte qui associent des chercheurs de quelques pays sur un thème défini en commun et qui
sont financièrement soutenus par des programmes communautaires. Le programme de recherche sur les relations entre diplômes, compétences et
marché du travail, soutenu par le Centre européen pour le développement de
la formation professionnelle (CEDEFOP), en est un exemple.
Le réseau “Transition In Youth” a été créé à l’initiative de chercheurs
spécialisés sur ces questions (David Raffe, Université d’Edimburg, Damian
Hannan, Université de Dublin, Richard Breen, Université de Belfast, Jordi
Planas, Université de Barcelone, Hans Rutjes, DESAN Amsterdam, François
Pottier puis Patrick Werquin, CEREQ, A. Degenne, LASMAS-IDL-CNRS)
en vue de mener une réflexion collective sur les conditions théoriques et
empiriques à remplir pour étudier les phénomènes de transition à partir d’enquêtes harmonisées au niveau européen et, tout particulièrement, à partir de
celles de “Labour force survey” (enquêtes européennes sur l’emploi). Ce
réseau rassemble sensiblement les mêmes personnes que celui appelé
CATEWE, “Comparative analysis of transitions from education to work”(W.
Müller, M. Gang, Université de Manheim, M. Mansuy et T. Couppié,
CEREQ, France, David Raffe, Université d’Edimburg, Damian Hannan,
Université de Dublin, Hans Rutjes, DESAN, Amsterdam). Celles-ci se
retrouvent, à des titres divers, dans les commissions chargées d’élaborer les
programmes européens (LEONARDO par exemple), de modifier les enquêtes
emploi d’Eurostat, ou encore comme experts à l’Organisation de coopération
et de développement économique (OCDE). En bref, ces chercheurs créent de
nouveaux modes d’organisation de la recherche, interviennent auprès des
politiques pour faire reconnaître la nécessité de leurs investigations, le bienfondé des outils qu’ils construisent et pour se faire reconnaître comme des
experts auprès des directions d’organismes internationaux (comme Eurostat
ou l’OCDE, par exemple).
Le réseau CATEWE, lui, explore les perspectives ouvertes par Shavit &
Müller dans From School to work ( 1998) en les appliquant à un petit nombre
de pays d’Europe du Nord (l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne,
l’Irlande, les Pays-bas). Financé par le programme communautaire Targeted
Socio-Economic Research (TSER), ce réseau utilise des données harmonisées, celles des “Labour force surveys” récemment mises à la disposition des
chercheurs par EUROSTAT. Celles-ci sont établies à partir de textes réglementaires qui prescrivent les questions et les définitions présidant à la réalisation des enquêtes sur l’emploi au sein de tous les pays de la communauté
européenne. À la différence d’autres, les chercheurs impliqués dans ces
réseaux se proposent, non seulement d’identifier les formes nationales d’insertion mais aussi d’élaborer des nomenclatures, des outils, des notions qui
sont au fondement des enquêtes sur l’insertion. Ce faisant, ces chercheurs
entendent asseoir les politiques européennes sur des bases raisonnées.
Ces collaborations européennes ont permis d’ouvrir la confrontation
entre des traditions scientifiques, jusqu’ici trop souvent limitées au cadre
national, et de les éprouver dans une perspective comparatiste portant sur des
contextes nationaux singuliers. Mais les exigences méthodologiques de ce
type de recherche induisent parfois une standardisation des données comme
du raisonnement qui conduit à une perte de sens. Loin de s’ajuster à la diversité des lieux et modes de réalisation de la recherche dans les différents pays
européens, ces réseaux se constituent et fonctionnent selon les grandes lignes
qui séparent les pays d’Europe du Nord de ceux du Sud ou de l’Est. Les premiers occupent, de toute évidence, une position dominante tandis que les
derniers restent à l’écart. La participation des chercheurs d’Europe du Sud se
cantonne le plus souvent à celle d’Espagnols ou d’Italiens et plus rarement à
celle de Portugais. Un chercheur espagnol, Jordi Planas, pourtant membre du
groupe fondateur du réseau “Transition in youth”, s’en est retiré après s’être
élevé contre une conception à ses yeux trop adéquationniste des rapports
entre titres scolaires et postes de travail (caractéristique de l’Allemagne) qui
néglige l’importance d’autres facteurs d’accès au travail, comme celui des
réseaux familiaux et amicaux si actifs dans les pays du Sud de l’Europe. On
aboutit ainsi à cette situation paradoxale où les phénomènes d’insertion des
jeunes dans les pays méditerranéens sont étudiés par les chercheurs d’Europe
du Nord. Ces derniers reconnaissent le caractère artificiel de leurs travaux
trop ancrés dans les théories construites à partir de l’organisation des marchés
du travail prévalant en Allemagne, en France ou en Grande-Bretagne. Ainsi
les rapports inégalitaires existant entre les différents pays européens s’obser-vent-ils dans le champ de la recherche où les courants de pensée d’origine
anglo-saxonne s’imposent comme référence légitime si ce n’est partagée et
ceci avec d’autant plus d’efficacité qu’ils sous-tendent les politiques. Les pays
les plus puissants sur le plan économique se trouvent également être les plus
influents dans le domaine scientifique et, singulièrement, dans celui dont il
est question ici, par la capacité qu’ont leurs représentants à faire valoir et
adopter des nomenclatures et des outils harmonisés dont l’apparente neutralité technique occulte des choix sociologiques.
Renouvellement des outils
et sophistication des méthodes
Le développement de liens plus étroits entre les statisticiens et les chercheurs a permis d’améliorer et de diversifier les sources statistiques. Par
ailleurs, l’accès élargi des chercheurs aux données d’enquête, la mise à disposition de moyens de calcul informatiques puissants et rapides, ainsi que de
logiciels réduisant les coûts d’apprentissage ont généré un regain d’intérêt
pour l’investigation statistique et les approches quantitatives.
L’apport des analyses longitudinales
Nous ne disposions, jusqu’à ces dernières années, que d’enquêtes ponctuelles, régulières ou épisodiques, qui fournissaient des photographies instantanées des faits sociaux soumis à l’observation. L’intérêt manifesté pour les
approches biographiques, à partir des années 1970, a conduit le CEREQ et
l’INSEE à mener des enquêtes rétrospectives permettant de suivre des individus de la fin de leurs études à l’entrée au travail sur des temps plus ou moins
longs. De nouveaux modes d’investigation se sont ainsi développés qui permettent d’appréhender les phénomènes d’insertion en termes de dynamiques
individuelles et collectives. Ils sont analysés comme une suite d’états dépendants du temps. Celui-ci est introduit de plusieurs manières : comme date ou
moment, il permet de saisir un état (activité, type d’emploi, etc.) ou un événement (mariage, naissance d’un enfant, déménagement), de l’ordonner et
de le situer dans une suite (ou chaîne) d’états; la date permet aussi d’introduire des éléments concernant le contexte historique, économique, national
etc. et de mesurer les effets de période. Le temps est également utilisé comme
une durée (une séquence) qu’on peut sommer. Enfin, la comparaison des événements et des âges auxquels ils se produisent permet de distinguer les effets
d’âge et les effets de génération.
L’introduction du temps a, nous l’avons dit, donné lieu à un foisonnement de notions encore non fixées pour traduire l’idée d’enchaînement de
faits : trajectoires, parcours, itinéraires, cheminements. Il reste que le raisonnement sociologique s’ancre désormais dans la nécessité de rendre compte du
mouvement de la réalité sociale.
La sophistication des techniques statistiques
La sophistication des techniques statistiques est un autre trait marquant
de ce domaine. Les méthodes de régression sont préférées aux analyses factorielles qui prévalaient jusqu’à ces dernières années. Cette substitution d’une
méthode à une autre n’est pas neutre puisqu’elles se différencient nettement
quant à leurs fondements, leurs présupposés et leurs objectifs. Alors que l’analyse factorielle met en relation des variables, “repère des associations”
(Nétumières 1997, p278), décrit, aide à construire des typologies, des classifications sans postuler d’hypothèses préalables (hormis la neutralisation de
toutes les variables non considérées), les analyses de régression, elles, présupposent des hypothèses (l’additivité des effets notamment), cherchent à expliquer une variable par d’autres et à mesurer leurs relations. Ces dernières ont
longtemps donné lieu à des interprétations déterministes bien qu’elles ne
contiennent pas explicitement l’idée de causalité mais celle de probabilité.
De fait, les derniers modèles de régression répondent aux critiques qui leur
ont été faites, notamment sur le postulat de l’indépendance entre les
variables, en intégrant les effets d’interaction, le temps et des éléments de
contexte (les modèles Unidiff développés en France par Vallet 1999 en sont
un exemple). Par ailleurs, les modèles proposés par Goldthorpe & Erickson
( 1992) considèrent les nations comme des unités d’analyse aussi pertinentes
que les individus et intègrent eux aussi les effets d’interaction et des effets
locaux (spécifiques à certains groupes par exemple). C’est dire que les
modèles d’analyse statistique ont beaucoup progressé dans l’analyse du social
où la variabilité et la complexité dominent. Au-delà de leur formalisme, qui
rend leur compréhension difficile pour la majorité des sociologues d’aujourd’hui, la vertu principale de ces modèles consiste à valider les lectures empiriques et souvent approximatives des relations mises en évidence par les tris
croisés. En conséquence, cette sophistication des techniques produit moins
des connaissances nouvelles que de vérifications de celles avancées par les
recherches de terrain.
L’épineux problème des nomenclatures
L’analyse comparée des phénomènes de transition entre un grand
nombre de pays requiert l’élaboration de classes d’équivalences entre pays,
soit des nomenclatures transnationales. Aujourd’hui, les catégories économiques et sociales, tout comme le niveau d’éducation, sont repérés par des
nomenclatures nationales et par des nomenclatures harmonisées. Celles-ci
sont généralement établies par des organismes statistiques internationaux
— il en est ainsi des nomenclatures ISCO (International Standard
Classification of Occupation) et ISCED (International Standard
Classification of Education)— mais également par des chercheurs. C’est ainsi
que les classifications socioprofessionnelles conçues par Erikson, Goldthorpe
et Portocarero ( 1979 p415-441) sont communément adoptées dans les
recherches comparatives. Il en est de même pour la classification des
diplômes appelée Casmin (Comparative Analysis of Social Mobility in
Industrial Nations, Brauns & Steinmann1999). Chacun voit bien que les
nomenclatures harmonisées répondent à cette nécessité de raisonner dans un
cadre unique qui autorise les mesures, mais les coûts d’une telle opération,
obligatoirement réductrice, sont rarement discutés. Tant et si bien que les
avancées méthodologiques s’accompagnent invariablement d’une standardisation et de son corollaire : une certaine perte du sens des phénomènes étudiés, de leurs variations et leurs irréductibilités historiques.
Pour conclure
L’étude des objets d’analyse ainsi esquissée laisse voir un certain délitement du domaine nommé insertion, une défiance à l’égard de la notion qui le
désignait (Degenne & Lecoutre 1999). Ce mouvement n’est pas propre à ce
domaine, il est plutôt caractéristique d’une recherche en acte. De fait,
Forquin ( 1997) observait ce même phénomène à propos d’un courant éminemment créatif en Grande-Bretagne, celui de la sociologie des curricula. Le
foisonnement des recherches dans ce domaine a donné lieu à beaucoup de
redondances en matière de questionnements et de constats. Mais il a également permis de produire des connaissances factuelles éprouvées qui ont été
diffusées au sein des milieux professionnels et politiques spécialisés dans l’administration des problèmes d’emploi. Plus précisément, ces connaissances ont
été intégrées dans les grilles d’enquêtes utilisées par les grands observatoires
nationaux de l’entrée dans la vie active (CEREQ) et dans celles réalisées par
l’INSEE sur l’emploi des jeunes. C’est dire qu’elles ont, indirectement, contribué à fournir des outils cognitifs pour élaborer ou corriger des politiques. Si
on ne peut annoncer des découvertes scientifiques, au sens propre du terme,
on peut sans conteste relever des avancées qui intéressent les sciences
sociales dans leur diversité. En cela, les recherches sur l’insertion ou la transition obéissent à un mouvement plus général qu’Edmond Malinvaud analysait à propos de l’économie et qui s’applique sans réserve à la sociologie.
Selon lui, le culte de la découverte qui habite les chercheurs tient “à des prétentions injustifiées, exagérées ou prématurées, selon lesquelles on aurait
découvert quelque chose de nouveau (et) seraient induites par nos normes de
comportements scientifiques. Nous empruntons celles-ci aux sciences naturelles, comme si notre discipline pouvait les imiter à tous égards. Nous encourageons nos étudiants à surestimer dans leurs présentations la portée des
résultats nouveaux de leurs recherches; nous tolérons que nos collègues en
fassent autant… (Pourtant) la plus grande part de la connaissance des
sciences sociales vient de l’accumulation progressive et de l’étude d’éléments
factuels sans extension identifiable et rapide à des phénomènes antérieurement insoupçonnés.” ( 1996, p939). Parmi les avancées qui peuvent être relevées dans ce domaine de recherche, nous soulignerons l’approfondissement
des réflexions sur la portée et la limite des instruments de mesure, sur la
construction des nomenclatures; le retour aux analyses dynamiques qui intègrent les temps longs et les temps courts; le développement de techniques
statistiques sophistiquées et la construction de réseaux de recherche particulièrement actifs dans les espaces nationaux et européens.
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