2002
Éducation et Sociétés
Varia
Faire de la sociologie avec des étudiants. De l’usage de “l’herméneutique structurale” dans la formation des enseignants
Élisabeth Flitner
Université de Potsdam Philosophische Fakultät II, Institut für Pädagogik Universität Potsdam Postfach 601553, Potsdam 14415
Andreas Wernet
Université de Potsdam Philosophische Fakultät II, Institut für Pädagogik Universität Potsdam Postfach 601553, Potsdam 14415
Nous tentons d’expliquer, dans cet article, comment nous faisons des interprétations de
petites scènes d’interaction enseignant-élèves dans le cadre de la formation universitaire
de futurs enseignants. À partir d’un exemple d’interprétation (“Quand est-ce que vous
vous rendez nos copies?”) nous réfléchissons sur le but et le sens possible de l’introduction
d’une pratique de recherche dans la formation d’étudiants qui ne veulent pas devenir chercheurs mais professeurs dans le second degré.
In this article the authors attempt to explain how different interpretations can be made of
short scenes involving teachers and pupils in the framework of teacher training. Starting
from an example giving rise to diverse interpretations (‘When are you going to give us
back our test papers?’) the authors consider the aim and the possible meaning of introducing research practice in teacher training for those who do not wish to become professional researchers but only secondary school teachers.
In diesemArtikel versuchen wir zu erklären, wie im Rahmen der Hochschulausbildung der
zukünftigen Lehrkräfte das interaktive Lehrer-Schüler Verhältnis in kurzen Szenen
dargestellt werden kann. Anhand von Beispielen (“Wann geben Sie uns die Tests
zurück?”) wird über das Ziel und den möglichen Sinn der Einführung einer
Forschungspraxis in der Ausbildung von Studenten nachgedacht, die keine Forscher
werden wollen, sondern Gymnasiallehrer.
Tratamos de explicar en este artículo cómo interpretamos algunas escenas de interacción
entre docente y alumnos en el marco de la formación universitaria de futuros profesores.
A partir de un ejemplo de interpretación(¿Cuándo nos va a devolver las tareas?) reflexionamos en la meta y el sentido posible de la introducción de una práctica de investigación
en la formación de estudiantes que no quieren venir a ser investigadores sino profesores en
la enseñanza secundaria.
L’enseignement de la sociologie dans la formation universitaire des enseignants peut prendre des formes diverses. Nous décrivons ici un certain
type d’interprétation selon la méthode de “l’herméneutique structurale”
(développée par Ulrich Oevermann et appelée en allemand “objektive
Hermeneutik”, Wernet 2000) que nous pratiquons avec les étudiants — des
interprétations extensives de petites scènes de la vie scolaire qui permettent
de reconstruire la logique de l’agir pédagogique professionnel avec eux.
Nous proposons des séances de séminaire hebdomadaires de quatre
heures ou un peu plus, avec une pause, bien entendu, où nous discutons mot
par mot, ligne par ligne, un protocole donné. La sociologie n’est donc pas ici
l’objet d’un cours magistral; elle se trouve dans la méthode et dans notre
savoir. Nous ne transmettons pas systématiquement des résultats de la
recherche sur l’école, mais le faisons seulement en passant, au cours du
travail d’interprétation et dans le résumé de ce travail. Notre pari est plutôt
de mettre les étudiants dans les conditions constitutives de chaque
recherche où ils sont libérés de la pression du temps, de la décision qui
caractérisent la vie pratique et de leur permettre de découvrir et de développer, au moins à l’intérieur du séminaire, des capacités d’analyser une
scène scolaire selon certaines règles. L’intérêt de la méthode de l’herméneutique structurale dans le cadre d’une formation universitaire des enseignants
nous semble être qu’elle exige de discuter en détail des propositions d’interprétation venant des étudiants, de les analyser avec précision et de clarifier
leur signification sans pour autant la transformer en séminaire du type
“supervision pédagogique-personnelle” qui quitterait le champ universitaire
de la recherche et de l’argumentation scientifique. Nous y reviendrons à la
fin de cet article.
Les principes de l’interprétation
L’interprétation suit les principes de décontextualisation, littéralité, séquentialité, extensivité ou complétude et économie.
Décontextualisation
On demande quelle signification a le texte indépendamment de son
contexte actuel. Afin de clarifier cette signification, on formule sous forme
d’expérimentations mentales des contextes dans lesquels le texte paraît bien
formé ou “adéquat”. Le principe d’une interprétation décontextualisante ne
signifie pas que le contexte serait sans importance. Il signifie que sa prise en
compte du contexte ne devient une opération substantielle méthodiquement
contrôlée et donnant accès à une structure que si l’on a d’abord explicité une
signification indépendante du contexte.
Littéralité
L’objet de l’explication n’est pas ce que le texte a pu vouloir dire mais ce
que le texte a dit. Le respect de ce principe est particulièrement important
quand l’intention du texte diverge de sa forme (dans le cas de lapsus, par
exemple). Ce principe contraint l’interprétation à prendre le texte au pied de
la lettre.
Séquentialité
Le principe de séquentialité sert à reconstruire le processus de formation
de la structure du texte. On ne se promène pas entre différentes parties du
texte à la recherche de passages utilisables, mais on suit le protocole du texte,
pas à pas. Pour réaliser une analyse séquentielle, il est particulièrement
important de ne pas tenir compte du texte qui succède à la séquence que l’on
interprète actuellement.
Une opération centrale de l’analyse séquentielle consiste à construire
des suites possibles de la séquence prise en compte. Cette construction de
suites est une forme d’expérimentation mentale qui vise la reconstruction de
la particularité d’un texte qui est “tel et pas autrement”. L’analyse séquentielle représente une explication de signification cumulative. La structure de
sens d’une position de séquence actuellement interprétée est mise en relation
avec l’interprétation des séquences précédentes.
Ce principe n’oblige pas l’interprétation d’un texte depuis son début
jusqu’à sa fin. Il permet un choix de passages. Ceux-ci doivent, en revanche,
être interprétés pour eux-mêmes en tant que séquences.
Extensivité ou complétude
Tous les éléments du protocole doivent être interprétés, aucun ne doit
être exclu comme insignifiant. Ce principe contraint l’interprétation à expliquer totalement les sens possibles. Les types de contextes construits doivent
être analysés complètement. Le principe d’extensivité n’est respecté que
quand toutes les variantes de lecture possibles (toutes les constructions de
contextes, toutes les interprétations) sont épuisées.
Économie
Sont uniquement permises les variantes de lectures-interprétations
nécessitées par le texte, les constructions, dans lesquelles le texte paraît bien
formé i.e. adéquat. Le principe d’économie sert à prévenir-empêcher que l’on
attribue au texte, trop tôt et sans justification, un non-respect de règles, une
pathologie, un caractère déraisonnable.
Le principe d’économie demande de n’admettre que les hypothèses sur
la structure du cas que l’on peut vérifier dans le texte. Il n’affirme pas que
d’autres hypothèses non-vérifiables seraient “fausses”, mais seulement qu’elles
seraient sans valeur ou constitueraient un obstacle pour un acte d’interprétation vérifiable.
Dans la pratique des séminaires, nous expliquons ces règles dans leur
ensemble, assez brièvement. Nous commençons ensuite l’interprétation, en
reprenant les règles et éventuellement leurs justifications in extenso chaque
fois qu’une d’entre elles est violée.
Le protocole d’interaction que nous allons interpréter commence avec une question :
Élève : Quand est-ce que vous nous rendez les contrôles ?
Suivant la méthode de l’herméneutique structurale, nous nous limitons
d’abord à l’interprétation de la première ligne. Nous cachons la suite de la
scène qui n’est découverte que ligne par ligne, au fur et à mesure que l’interprétation avance. La question parle de “rendre” quelque chose. Entre le locuteur et l’adressé il existe donc une relation d’échange par rapport à l’objet
mentionné. Si nous faisons abstraction de l’objet spécifique “contrôle”, la
question aurait pu être posée par exemple dans le cadre d’un prêt entre amis.
“Quand est-ce que tu me rendras l’argent ?” C’est un exemple pour tous les
contextes potentiels où le propriétaire d’une chose demande à celui qui la
détient actuellement à quel moment elle sera rendue. Il est supposé qu’elle
sera rendue. Ce n’est que le moment précis de sa restitution qui est thématisé.
Pour pouvoir comprendre le sens de la question, il faudrait donc savoir
à quel moment elle est posée. Restons dans l’exemple d’un prêt entre amis. Si
la question est posée au moment de la conclusion de l’affaire, il s’agit d’un
contenu du contrat de crédit. Le créancier exprimerait son intérêt pour une
restitution pas trop tardive, et le destinataire de la question reconnaîtrait son
obligation en donnant une date. La question n’est donc pas purement informative, mais exprime aussi un intérêt pratique pour la restitution de l’argent.
Mais on peut aussi imaginer que la question est posée à un moment où
une date de restitution convenue est dépassée. La question contiendrait alors
non seulement l’intérêt de récupérer l’argent, mais aussi une critique, à
laquelle l’adressé peut répondre soit par une excuse, reconnaissant le bien
fondé de la critique, soit par une “contre-attaque”: “Calme-toi. Tu auras ton
argent la semaine prochaine.”
Deux autres particularités linguistiques méritent encore d’être mentionnées. Le locuteur dans cette première ligne s’adresse à son vis-à-vis avec
une forme de politesse (a) et il parle pour un collectif (b).
- L’utilisation de la forme de politesse rend improbable qu’il s’agisse d’un
contexte informel-diffus, d’une famille, par exemple, ou d’un couple
d’amis. Cela aiguise d’une certaine façon l’obligation ou la critique prononcée, parce que nous devons supposer que la relation d’échange en question est intégrée dans une obligation formalisée ou dans des relations de
rôles.
- Le locuteur prétend parler au nom d’un collectif. Confrontons cette observation en sachant qu’il s’agit d’une question d’élève. L’usage du “nous”
nous apprend quelque chose sur l’école. Le locuteur ne parle pas seulement
dans son intérêt propre. Il parle aussi au nom de ses condisciples. Mais de
quel droit ? Pourquoi ne demande-t-il pas : “Quand est-ce que vous me rendez
mon contrôle ?” Cette possibilité nous indique une caractéristique de l’interaction dans l’enseignement. Nous mobilisons ici un savoir sur l’école dont
nous disposons tous : l’élève qui choisirait cette formulation serait tout de
suite soupçonnable d’une orientation égoïste inadéquate. Tendanciellement, il se transformerait en marginal. L’orientation vers le “peer-group”
est une contrainte structurelle de la classe. Son existence met des limites à
l’expression d’un intérêt individuel. En ceci, le protocole nous donne une
indication de l’impossibilité d’une dyade enseignant-élève. Cette relation
est toujours intégrée dans une orientation collective, dans la perspective
de l’élève comme dans celle de l’enseignant.
Nous devons donc supposer une obligation pour le locuteur de poser sa
question au nom de la classe. Tournons-nous vers le contenu : il s’agit de
rendre un “contrôle”. Ceci nous renvoie d’abord à la relation de réciprocité
entre élèves et enseignants manifeste dans l’institution du “contrôle”. Le
contrôle représente d’un côté un élément de l’universalisme scolaire du rendement individuel. Il confronte l’élève avec une demande impersonnelle
“d’achievement” et représente une exigence particulière en ceci que le sujet,
non encore complètement socialisé, est renvoyé à la responsabilité de son travail et de ses conséquences. Être exposé à l’évaluation de ses rendements
confronte l’élève à une exigence spécifique des rôles du monde adulte dans
les sociétés modernes, exigence qui est localisée au-delà de la “personne
entière”. De l’autre côté, à l’obligation de se faire évaluer selon des critères de
l’universalisme impersonnel correspond le droit à une telle évaluation.
L’élève a un droit à être évalué selon son rendement, selon la qualité de son
travail (et non pas selon d’autres critères).
Suivant l’interprétation précédente, on peut donc distinguer deux
manières possibles de comprendre la question initiale : — Soit l’élève pose la
question au moment où le contrôle est écrit et donné au professeur. Il veut
savoir quand le contrôle sera rendu. Invitant le professeur à une réponse, il
l’oblige en même temps à un engagement pratique. Dans le contexte de l’école, pourtant, cette question aurait besoin d’une explication supplémentaire.
En règle générale, en effet, nous trouvons ici des routines fiables ne permettant pas de prévoir, il est vrai, au jour près quand le contrôle sera rendu, mais
qui constituent quand même un système d’attentes réciproques suffisamment
précis par rapport au retour d’un contrôle. Cette première variante de lecture
doit donc supposer une incertitude de situation un peu exceptionnelle. —
Soit l’élève pose la question à un moment où le contrôle aurait déjà dû être
rendu. Comme on a pu le voir dans l’exemple du crédit, la question de l’élève
implique alors une critique du destinataire. Les élèves attendent depuis trop
longtemps une évaluation de leur travail. La réciprocité de la situation d’examen, qui fait qu’au travail de l’élève correspond une évaluation de ce travail
par le professeur, aurait été négligée par ce dernier. La question de l’élève ne
concerne dans ce cas pas seulement la date du retour des contrôles, mais aussi
l’effectivité de la relation de réciprocité initiale.
Les réponses des étudiants à la question de l’élève
Dans le cadre du séminaire, nous avons interprété ensemble la question de l’élève de la manière présentée ci-dessus. Après cette interprétation,
nous avons demandé aux étudiants d’imaginer la suite de l’interaction.
Ceci correspond à la méthodologie de l’herméneutique structurale qui
exige un procédé séquentiel. Le principe de séquentialité sert à reconstruire
le processus de formation du texte. Il est important de ne pas tenir compte de
la suite du protocole lors de l’interprétation d’une séquence. On doit ignorer
la suite (et il est utile de la cacher d’emblée afin d’éviter qu’elle influence la
compréhension de la séquence considérée). On imagine d’abord des variantes
de suites possibles, ici des réponses possibles du professeur à la question de
l’élève. Ces constructions, comparables à des expérimentations mentales,
constituent une opération centrale de l’analyse séquentielle. Elles permettront plus tard de mettre en relief la particularité de la suite effective du protocole que l’on comparera avec les suites possibles imaginées. La comparaison
des suites construites avec la suite effective de l’interaction du protocole fera
ressortir la spécificité de celle-ci.
Les deux premières propositions venant des étudiants étaient les suivantes : “Bonne question. Question suivante ?” Et : “Je vous le rendrai quand je vous le
rendrai”.
Ce qui est surprenant et étrange dans ces propositions c’est qu’elles ne
sont nullement indiquées par l’interprétation précédente. Quand on se réfère
aux deux lectures possibles de la question de l’élève, les réponses possibles
seraient, normalement, les suivantes. Dans le premier cas, nous devrions
nous attendre à une réponse simple de la part du professeur. Il ne doit pas
nécessairement indiquer une date précise. Il pourrait dire, par exemple : “Je ne
sais pas encore exactement. Probablement à la fin de la semaine prochaine”. Cette
réponse ou une semblable serait la suite la plus probable. Éventuellement on
pourrait s’attendre à ce que le professeur thématise l’impatience qui se
montre dans la question. Il répondrait alors peut-être : “Mais, comme d’habitude.
Pourquoi vous me le demandez ?”. La deuxième variante de lecture laisserait
attendre une excuse du professeur. Elle suppose que le professeur est en
retard. L’excuse ne serait pas nécessairement explicite. Mais il faudrait en
tout cas s’attendre à une marque linguistique quelconque de la reconnaissance de la critique que contient la question de l’élève. Il pourrait dire, par
exemple : “Je sais, je suis un peu long, mais je le ferai pour la semaine prochaine”. Dans
le “Je sais, je suis un peu long”, le professeur aurait admis son retard et effectué
une excuse dans le sens qu’il aurait reconnu la question comme légitime et
qu’il aurait restitué la validité de la relation de réciprocité entre contrôle et
évaluation du contrôle.
On voit que, dans les deux cas de suites possibles, la justification de la
question de l’élève devient thématique. C’est précisément cet aspect-là d’une
suite réussie de l’interaction que les propositions des étudiants laissent complètement de côté. Regardons-les de plus près.
“Bonne question. Question suivante ?”
Cette réponse est cynique. Elle loue d’abord la question posée en reconnaissant ainsi qu’il y a en effet une question. Mais en même temps elle refuse
d’y répondre. Ce refus s’exprime dans la demande de poser la question suivante. Mais si une bonne question ne trouve pas de réponse, quelles autres
questions auraient une chance d’en trouver une ? De mauvaises questions ?
Au moins, il est annoncé que toutes les bonnes questions qui pourraient
suivre ne trouveraient pas de réponse.
Cette forme de réaction attribue au destinataire de la question (au professeur) un pouvoir arbitraire sur les réponses. Le professeur est délié de l’obligation de réciprocité que suppose la forme de question en tant que telle. En
même temps, la réponse proposée quitte le niveau d’un effort commun de
traiter les choses de manière adéquate. La réaction construite annonce qu’aucune bonne question ne trouvera de réponse. S’il existe des questions qui en
trouveraient peut-être, il s’agirait de mauvaises questions. Ainsi le professeur
inviterait les élèves à la niaiserie.
“Je vous le rendrai quand je vous le rendrai”.
Cette réponse imaginée se réfère bien à l’objet de la question de l’élève,
mais refuse d’y répondre. Elle ne reconnaît pas la question posée comme adéquate. Plus, elle nie toute légitimité de la question. Le moment et la situation
dans lesquels la question de l’élève fut posée paraissent complètement indifférents; elle est illégitime en toute circonstance. Cette réponse nie à l’élève
tout droit à la critique, même si sa question contenait une critique justifiée
d’un retard du professeur.
Les propositions des étudiants peuvent être considérées comme
exemples d’une faute d’interprétation. Elles font violence au “principe d’économie” de la lecture de la question de l’élève. Selon ce principe, l’interprétation d’une séquence (et la construction de ses suites possibles) ne doit pas
supposer d’emblée un manque de raison, une pathologie, un non-respect de
règles sociales du locuteur. On ne “délire” pas en construisant la suite, on
n’invente pas n’importe quoi, mais on se sert de la connaissance des règles
sociales dont nous disposons tous. Or, les étudiants construisent ici des
options qui ne sont pas orientées par la validité et le respect pratique de règles
sociales. Les propositions des étudiants ne peuvent être formulées que sous
l’hypothèse d’une déformation de l’agir, d’une non-observation pratique de
règles. Comme si cela allait de soi, ces propositions de réponses construisent
un agir de l’enseignant rompant d’emblée avec le respect d’obligations élémentaires de réciprocité. Sans qu’il y en ait le moindre fondement dans la
question de l’élève, les expérimentations mentales des étudiants produisent
une pratique sociale où les règles de la reconnaissance réciproque sont suspendues.
La suite du protocole d’interaction
Il est remarquable que les propositions des étudiants se révèlent être de bon pronostics. Sans connaître la suite effective du protocole, ils ont construit
une pratique sociale présentant une déformation homologue à celle de l’interaction du protocole dont voici la suite :
Élève : Quand est-ce que vous nous rendez le contrôle ?
Professeur : La semaine prochaine.
La réponse “La semaine prochaine” satisfait le besoin d’information que
l’élève avait formulé en tant que représentant de l’ensemble de la classe, et
formule une obligation pour le professeur. Il donne une date. On ne peut pas
supposer qu’il est en retard. Car il n’y a aucune indication d’un geste d’excuse
dans sa réponse. C’est donc la fin de cette interaction. L’élève a obtenu une
réponse et la leçon dans le sens propre peut commencer :
Élève : Quand est-ce que vous nous rendez les contrôles ?
Professeur : La semaine prochaine
Élève : Oh, mais vous l’avez déjà depuis trois semaines.
La leçon ne commence pas. L’élève insiste. Il a reçu une réponse univoque, mais celle-ci ne le satisfait pas. L’information de contexte que nous
donne la réplique de l’élève permet de comprendre pourquoi. En effet, la
réponse du professeur ne laisse pas deviner que le contrôle se trouve entre ses
mains depuis trois semaines déjà. En supposant que l’indication de temps par
l’élève est correcte, on aurait dû s’attendre à ce que le professeur ne dise pas
simplement : “La semaine prochaine”, mais qu’il fasse au moins un commentaire
à propos de ce laps de temps considérable. En ne faisant aucun commentaire
à ce propos, il donne une raison à l’élève de poursuivre. Davantage même : il
le pousse à la surenchère. La critique implicite dans la première question de
l’élève devient maintenant une plainte explicite. Si l’élève veut tenir bon, s’il
ne veut pas se laisser décourager par le refus du professeur de reconnaître la
légitimité de sa première question, il est forcé de devenir plus “direct”.
Ainsi la réponse du professeur : “La semaine prochaine” apparaît sous un
autre jour. Elle met l’élève devant l’alternative de laisser tomber une
demande légitime face à l’autorité du professeur ou de la maintenir contre le
professeur, autrement dit, de se montrer ou lâche ou rebelle. La forme raisonnable entre ces deux possibilités est déjà exclue par la première réponse du
professeur. La critique implicite et, comme on sait après-coup, légitime dans :
“Quand est-ce que vous nous rendez les contrôles ?” est transformée en lutte de pouvoir par la réponse : “La semaine prochaine”.
On pourrait maintenant s’attendre à ce que le professeur commente son
retard. Il pourrait facilement se servir de la réplique de l’élève pour corriger
ou compléter sa première réponse et désamorcer le conflit. “Oui, c’est vrai, mais
malheureusement...” suffirait pour signaler qu’il prend au sérieux l’objet de la
question de l’élève. En fait, le protocole continue :
Élève : Quand est-ce que vous nous rendez les contrôles ?
Professeur : La semaine prochaine.
Élève : Oh, mais vous l’avez déjà depuis trois semaines.
Professeur : Et même si je l’avais depuis cinq semaines...
Le professeur accumule maintenant deux retards : celui du retour des
contrôles et celui d’une excuse. Il nie explicitement tout droit de l’élève à un
retour du contrôle dans un laps de temps utile. L’élève devient ainsi un “sansdroit”. À cela contribue la dimension temporelle dans le propos du professeur.
La date annoncée du retour des contrôles : “La semaine prochaine” aurait impliqué une rétention totale de quatre semaines. Maintenant il se dédit de cette
date en disant qu’il pourrait aussi bien les garder pendant cinq semaines. Il
déclare ainsi que même la promesse qu’il vient de faire (“La semaine prochaine”)
ne l’oblige à rien et s’accorde une immunité devant laquelle toute demande
des élèves doit s’évaporer.
Que peut faire l’élève maintenant ? Il n’a le choix qu’entre le retrait et
la rébellion ouverte :
Élève : Quand est-ce que vous nous rendez les contrôles ?
Professeur : La semaine prochaine.
Élève : Oh, mais vous l’avez déjà depuis trois semaines.
Professeur : Et même si je l’avais depuis cinq semaines...
Élève : Ma mère pense déjà que je l’ai foutu à la poubelle.
En effet, nous trouvons des éléments d’un retrait. L’intérêt pour le résultat du contrôle n’apparaît plus comme celui de l’élève lui-même mais comme
celui de sa mère. Le contrôle ne lui importe pas à lui-même. Ce n’est qu’à
cause des questions ennuyeuses de sa mère qu’il demande. Il ne reste plus rien
de son souhait initial de connaître l’évaluation de son contrôle. En même
temps, il abandonne le rôle de “représentant d’élèves”. Son dernier propos
n’est plus généralisable pour toute la classe. Il s’est transformé d’un “représentant d’élèves”, en un “fils de sa maman”.
À ce mouvement de retrait s’oppose pourtant une composante rebelle
dans une menace et un dédain implicites. En mentionnant sa mère, l’élève
signifie au professeur que le travail de celui-ci ne regarde pas uniquement les
élèves mais peut éventuellement aussi être contrôlé par les parents. Face à l’écroulement de la validité des règles de l’échange social dans le contexte scolaire, l’élève s’appuie maintenant sur le “pouvoir protecteur” du monde des
adultes, sur ses parents. Le propos de l’élève contient implicitement la question menaçante : “Pourriez-vous maintenir votre position face à des adultes ?”. Mais la
forme de son propos est habile. Il ne dit pas “Je le dirai à ma mère et puis vous
verrez bien !”, mais choisit une forme inattaquable. Finalement, il exprime son
dédain du contrôle et de son évaluation par le professeur en employant l’expression “foutu à la poubelle”. Il ne reste plus rien de la réciprocité de l’obligation de se faire évaluer et de l’obligation complémentaire de corriger les
copies en temps utile. L’élève dit implicitement : “Je n’attache aucune importance
à votre évaluation de mon contrôle. Je n’exclus même pas de jeter les contrôles.” Mais,
comme avant, cette résiliation de coopération sociale reste discrète et ne
prend pas la forme d’une rébellion ouverte.
Nous nous arrêtons ici en espérant que cette esquisse pourra au moins
évoquer chez le lecteur des associations et “constructions”sur la manière dont
un séminaire d’interprétation de ce type peut se dérouler. Nous renonçons de
même à un résumé de l’interprétation qui pourrait viser maintenant un niveau
plus théorique et intégrer des résultats de recherches sociologique ou autres sur
l’école; dans les séminaires, nous essayons de travailler ainsi “en spirale”.
Reconstruction de cas et formation des enseignants
Nous tenterons ici de tirer quelques conclusions par rapport à la signification de la reconstruction de cas dans le cadre de la formation des enseignants. Rappelons d’abord quelques qualités plutôt techniques du procédé,
i.e. la nature du matériel employé et les particularités du traitement de ce
matériel.
Un aspect presque trivial, mais néanmoins important, tient à la nature
des protocoles de départ. Par comparaison à d’autres données empiriques dans
les champs de la sociologie de l’éducation, les protocoles d’interaction scolaire possèdent un haut degré de concrétude (ce qui ne signifie pas : d’évidence) par rapport à la réalité sociale de l’enseignement. Nous sommes les
témoins assez immédiats des événements qui surviennent dans la salle de
classe. La nature du matériel nous donne la possibilité de thématiser des
dimensions et problèmes spécifiques de l’enseignement scolaire. Dans le
cadre d’une formation d’enseignants, on s’intéresse, bien entendu, surtout
aux aspects qui permettent un regard sur les stratégies de résolution de problèmes de l’agir professionnel enseignant.
L’approche par l’analyse joue un rôle décisif, car les règles méthodologiques de l’herméneutique structurale, en particulier le procédé séquentiel,
créent une situation d’interprétation qui oblige constamment à construire des
suites d’interactions sous forme d’expérimentations mentales. Cela met les
étudiants devant l’exigence d’épeler en détail la pléthore de possibilités d’agir
en vue d’une situation concrète. Ils sont invités, à chaque moment de la
séquence, à expliciter les options de l’agir. Ce qui importe ici, c’est que ces
options, les “possibilités objectives” existantes à ce moment de la séquence,
ne sont pas seulement nommées, mais explicitées dans leur structure de sens.
Nous ne demandons pas seulement : “Qu’est-ce que le professeur pourrait faire maintenant ?” mais aussi : “Qu’est-ce que signifie le choix de cette option en comparaison
avec d’autres ?” Ainsi la reconstruction de cas permet-elle un agir expérimental
et une représentation “au ralenti” de diverses constellations problématiques
de l’interaction scolaire. En ceci, l’instrument de cette méthode nous livre
une forme de réflexion sur des problèmes de la pratique professionnelle et
contribue à traiter le problème notoire des liens entre “théorie” et “pratique”
dans la formation universitaire des enseignants.
Mais quel est le but de cette formation et qu’est-ce que cette interprétation a pu apprendre aux futurs enseignants ?
- a) Le protocole analysé ne donne pas un exemple d’interaction réussie,
mais un exemple d’agir professoral raté. La leçon la plus simple, c’est-à-dire
l’invitation à suivre cet exemple, n’est pas possible ici.
- b) L’interprétation explicite le mode de l’échec. Elle ne se contente pas de
constater que le professeur “n’a pas fait ce qu’il faut”, mais explique les raisons de l’échec : la non-observation continue des règles du respect et de la
reconnaissance réciproques et le non-respect de l’obligation de rôle professionnelle du côté du professeur.
- c) L’interprétation peut faire deux choses en même temps : montrer en
toute clarté la logique du non-respect de règles de la part du professeur et
faire remarquer simultanément que cet agir n’est pas suivi par une soumission de l’élève. L’élève subit un tort en ceci que sa demande initiale est
refusée. Mais il en sort indemne en ceci qu’il arrive à faire face à ce refus.
La leçon de cette interprétation serait donc une sérénité relative par rapport à — et en face— d’un tel échec pédagogique.
- d) Quels que soient les motifs subjectifs du professeur, cet échec peut être
décrit comme une atteinte aux obligations contenues dans son rôle. La
tension entre élève et professeur n’aurait pas pu se produire si le professeur
s’était simplement plié aux normes impersonnelles de son métier (en s’excusant non pas pour rendre une faveur à l’élève mais afin de reconnaître
ses obligations professionnelles). Ce faisant, il aurait aussi exprimé un respect de la personne de l’élève. Si l’on cherche le modèle de réussite professionnelle qui se trouve à l’arrière-fond de l’analyse de l’échec, on trouve
le modèle d’un agir impersonnel. Les étudiants sont donc confrontés, à la
fin de cette interprétation, avec les mérites du “sine ira et studio”, au
modèle d’un professeur “impassible”.
- e) Les propositions de réponses provenant des étudiants montrent que l’indication d’une orientation impersonnelle et impassible, qui les incite à la
“neutralité affective”, n’est pas superflue dans le cadre de leur formation.
L’objet de notre interprétation n’était pas seulement une certaine réalité
scolaire, mais aussi les dispositions des étudiants. En construisant des
réponses possibles, les futurs enseignants ont épousé sans le savoir la réaction du professeur observé. Leurs propositions (“Bonne question. Question suivante ?” et “Je le rendrai quand je le rendrai”) préféraient une option refusant la
question de l’élève et niant l’obligation d’un retour des copies en temps
utile, exactement comme la réponse du protocole.
L’agir du professeur n’est donc pas un cas isolé; les propositions des étudiants lui donnent un caractère exemplaire car elles montrent qu’une réponse
qui serait tout à fait étrange et déroutante dans des contextes de la vie quotidienne en dehors de l’école peut devenir (littéralement) le “premier choix”
dans le contexte scolaire. On ne doit pas surestimer ces constructions en supposant une concordance entre elles et l’agir professionnel du futur enseignant. Ce serait nier la différence entre une situation expérimentale et une
situation réelle. Mais on ne doit pas non plus sous-estimer leur effectivité : la
construction de telles réponses renvoie à l’existence de dispositions qui les
ont produites dans le cadre du séminaire et qui peuvent aussi être à l’œuvre
dans la pratique professionnelle. La reconstruction de cas confronte les étudiants avec le manque de “tact” contenu dans leurs propositions et avec les
conséquences d’une telle orientation dans la pratique.
- a) Il est évident que les explications précédentes impliquent un modèle
normatif de “réussite” de l’interaction entre élèves et professeurs. Si on ne
veut pas réduire la formation des enseignants à l’enseignement d’une
éthique pédagogique, la reconstruction de cas montre un chemin alternatif pour développer la normativité de la réflexion au cours d’une interprétation méthodiquement contrôlée. La norme ou l’orientation normative
n’est pas apportée de l’extérieur, mais développée au cours de l’analyse
d’un cas concret.
- b) L’intérêt des considérations précédentes réside dans l’observation que
l’agir de l’enseignant observé trouve des correspondances du côté des étudiants. Mais ces correspondances méritent notre intérêt parce que (et seulement parce que) il s’agit de futurs professeurs. Si nous avions décrit une
interprétation dans le cadre d’un séminaire de sociologie, les dispositions
des étudiants qui se manifestent dans leurs propositions seraient complètement inintéressantes en tant que telles. Ce n’est que le fait qu’il s’agit non
pas de futurs sociologues mais de futurs enseignants qui confère à leurs propositions d’interprétation une signification pratique par rapport à leur formation professionnelle. Des interprétations “étranges” exprimeraient évidemment aussi des dispositions subjectives si elles étaient proposées par
des futurs chercheurs en sociologie dans le cadre de leur formation scientifique. Mais il n’y aurait pas ici de lien systématique avec leur pratique professionnelle future. Dans le contexte d’une formation d’enseignants, par
contre, la reconstruction de scènes scolaires peut être comprise comme
une évocation de dispositions qui peuvent aussi devenir effectives dans le
cadre de leur travail futur. Or, la modalité de travail de ces dispositions
n’est pas celle d’une “supervision” qui expliciterait les motifs subjectifs des
propositions faites en tant que telles et viserait leur changement. Ce serait
quitter le cadre d’une formation universitaire, scientifique. Le travail reste
au niveau d’une explication du caractère adéquat ou inadéquat des
constructions des étudiants par rapport aux règles de l’interprétation.
Nous ne pouvons pas viser une transmission directe de compétences
professionnelles pratiques. Mais nous pouvons espérer que le regard et la compréhension des étudiants s’élargissent quand nous leur ouvrons les possibilités
d’une réflexion sur soi, méthodiquement contrôlée, sans quitter le champ
d’un travail de recherche.
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WERNET A. 2000 Einführung in die Interpretationstechnik der Objektiven Hermeneutik.
Opladen, Leske & Budrich (Qualitative Sozialforschung, Bd. 11)