2002
Éducation et Sociétés
La mobilisation stratégique et politique des savoirs sur le social : le cas des parents d’élèves des classes moyennes
Agnès Van zanten
Observatoire Sociologique du Changement CNRS-Fondation Nationale des Sciences Politiques
Le cas des parents d’élèves des classes moyennes
Cet article s’intéresse à la mobilisation des savoirs sur le social dans les stratégies individuelles et la décision politique en éducation à partir de l’exemple du choix de l’établissement par les parents d’élèves des classes moyennes. Il examine dans un premier temps les
critères utilisés par les parents pour classer les établissements scolaires et les procédures
utilisées pour obtenir des informations en cernant la nature des emprunts aux modèles
sociologiques. Dans un deuxième temps, il analyse la façon dont les raisonnements socio-logiques interviennent dans l’analyse des causes de dysfonctionnement des établissements
et dans la construction des propositions d’action par ces catégories sociales. Il conclut en
soulignant les interactions entre les sociologues, les parents et les politiques dans l’évolution de l’action publique en éducation.
The case of Pupils with Middle-Class Parents
This article focuses on the mobilization of knowledge in social matters in individual
strategies and policy decisions in education from the example of how middle-class parents
choose a school for their children. It first of all examines the criteria which parents use to
class schools and the procedures used to gather information, and defines, in doing so the
nature of what is borrowed from sociological models. In a second part, the article investigates the way sociological reasoning comes into play in the analysis of the causes of poor
performing schools and in the construction of propositions for action by those social categories. It concludes by highlighting the interaction between sociologists, parents and
politicians in the development of state intervention in education.
Der Fall der Eltern von Schülern in der Mittelschicht.
Anhand des Beispiels der Schulwahl durch die Eltern der Mittelschicht befasst sich dieser
Artikel mit der Mobilisierung des Sozialwissens in den individuellen Strategien und im
politischen Entscheidungsprozess. Zuerst werden die von den Eltern angewandten
Klassifizierungskriterien untersucht sowie die Prozeduren, die benutzt werden, um
Informationen zu sammeln und das Anlehnen an soziologischen Modellenwird dabei
erfasst. Dann wird die Art und Weise, wie die soziologische Denkweise in der Analyse der
Funktionsstörungen im Schulwesen und in der Erarbeitung von Aktionsvorschlägen
durch diese Sozialschichten auftaucht. Abschließend werden, soweit es die Entwicklung
des öffentlichen Handelns im Bereich des Bildungswesens betrifft, die Interaktionen
zwischen Soziologen, Eltern und Politik hervorgehoben.
El caso de los padres de alumnos de clases medias
Este artículo trata de la movilización de los saberes acerca de lo social en las estrategias
individuales y la decisión política en educación a partir del ejemplo de la elección del establecimiento escolar hecho por los padres de clase media. Examina en un primer tiempo los
criterios utilizados por los padres para clasificar los establecimientos escolares y los procedimientos usados para sacar informaciones al analizar el índole de los préstamos a los
modelos sociológicos, . En un segundo tiempo analiza cómo intervienen los razonamientos
sociológicos en el análisis de las causas de los disfuncionamientos de los establecimientos
y la construcción de las propuestas de acción de estas categorías sociales. Concluye, al
subrayar las interacciones entre los sociólogos, los padres y los políticos en la evolución de
la acción pública en educación.
Les travaux qui s’intéressent aux usages sociaux des savoirs sociologiques dans le champ de l’éducation tendent à se focaliser sur le transfert de
théories et de résultats à partir de deux postulats implicites. Le premier est
qu’il s’agit d’un mouvement à sens unique de la recherche vers la décision et
l’action. Le second est que ces deux derniers domaines, conçus comme relativement étanches l’un par rapport à l’autre, renvoient prioritairement à deux
catégories d’acteurs, les politiques et les enseignants (nous n’avons pas nous-mêmes échappé à ces travers, van Zanten 2002b). Ce texte, qui prend appui
sur une enquête menée dans deux communes de la banlieue Ouest de Paris
auprès d’une centaine de parents appartenant en grande majorité aux classes
moyennes (au sens des catégories INSEE “cadres et professions intellectuelles
supérieures” et “professions intermédiaires”), voudrait explorer deux hypothèses concurrentes
[1]. D’une part, il s’agit d’illustrer les interactions entre les
postulats, les démarches et les interprétations des chercheurs et des acteurs
sociaux dans le champ de la scolarisation. D’autre part, il s’agit d’apporter des
éléments à l’appui de la thèse selon laquelle les parents sont aujourd’hui des
acteurs incontournables dans l’orientation de l’action éducative. L’objectif
global est celui d’explorer les effets de la mobilisation des savoirs sur le social
aussi bien sur les stratégies individuelles que sur l’action publique en éducation. Nous préférons ici l’expression d’“action publique” à celle de “politique
publique” pour souligner des évolutions qui tendent à élargir le champ d’acteurs concernés par les décisions éducatives, à effacer les frontières entre les
régulations étatiques, marchandes et communautaires, et à inscrire les dynamiques politiques dans des contextes locaux spécifiques (Duran 2001).
Les parents des classes moyennes constituent des sujets particulièrement
pertinents pour ce type d’analyse pour au moins deux raisons. Premièrement,
le niveau et le type de formation dans l’enseignement supérieur, le contenu
de l’activité professionnelle et l’adhésion à une vision politique mettant au
centre l’idée d’une gestion rationnelle du social fondée sur le savoir
(Monjardet 1984) de ces catégories sociales les rendent particulièrement
réceptives à la diffusion des connaissances scientifiques produites par les
sciences humaines et sociales. Deuxièmement, on sait que ces catégories, qui
étaient déjà, par leur trajectoire et leur position sociale, les plus portées à problématiser leur rapport au monde comme un rapport explicite entre des fins
et des moyens, sont aussi celles qui ont été les plus poussées dans la période
récente à adopter une posture réflexive et à assumer une responsabilité individuelle vis-à-vis des changements dans le monde social (Boltanski &
Chiapello 1999). Dans ces dynamiques, le rapport à l’école, qui constitue non
seulement le principal vecteur de l’intégration professionnelle et sociale, mais
aussi de la construction identitaire de ces couches sociales, joue un rôle central.
Si l’on accepte le postulat qu’il n’existe pas de rupture totale entre les
savoirs scientifiques et le sens commun et que même les plus démunis des
acteurs sont en mesure de mobiliser une sociologie spontanée renvoyant aux
grands types d’explications sociologiques (Dubet 1994), on conçoit aisément
qu’il puisse y avoir une circulation d’idées à double sens entre ces catégories
sociales et le monde de la recherche. D’ailleurs, parmi les raisons qui sont
avancées pour expliquer le faible nombre d’études sur les classes moyennes,
on trouve de façon récurrente la répugnance des sociologues à opérer des
formes d’autoanalyse tant la proximité est grande avec ces couches sociales
dont ils font partie. Pourtant, pour comprendre la nature spécifique de la
mobilisation des savoirs par ces catégories sociales, il faut aussi insister sur les
différences majeures entre leurs “enquêtes sociales” et les “enquêtes sociologiques”. Par “enquête sociale”, nous entendons, suivant la définition de
Quéré ( 2002), “le travail d’exploration, de problématisation et d’observation
qui est déployé par les acteurs sociaux pour identifier les conséquences indirectes et étendues des initiatives et des activités sociales, pour transformer des
situations confuses en situations suffisamment déterminées et unifiées pour
être résolues, pour agir sur les conditions environnantes, réduire les tensions,
contrecarrer les facteurs négatifs et faire apparaître des potentiels de résolution”. Pour cela, nous nous focalisons ici sur une dimension, restreinte mais
capitale, de ce travail pour les parents des classes moyennes, à savoir le choix
du bon établissement où scolariser leurs enfants.
Des parents sociologues des établissements ?
Le choix de l’établissement au sein du secteur public ne fait pas partie en France de la politique éducative officielle. On observe néanmoins un
décalage croissant entre la réglementation en vigueur et les dynamiques à
l’œuvre au niveau local. Si au niveau national, seuls 10% des enfants ne sont
pas scolarisés dans le collège public de leur secteur, ce pourcentage peut être
beaucoup plus important, de l’ordre de 30%, dans des zones, comme Paris et
sa proche périphérie, où l’offre et la demande de “bons” établissements sont
élevées (Broccolichi & van Zanten 1997). On sait par ailleurs que le recours
à l’enseignement privé et les changements d’établissement entre les deux secteurs d’enseignement ont augmenté considérablement ces dernières années
(Langouët & Léger 1997). Que les parents, notamment ceux des classes
moyennes, “mènent l’enquête” avant de choisir où scolariser leurs enfants est
d’ailleurs devenu un fait de société, dont atteste, entre autres, la prolifération
de palmarès et de guides sur les établissements scolaires mis à la disposition du
grand public. Les enquêtes statistiques ont à cet égard permis de repérer à
grands traits les critères et les sources d’information utilisés par les parents
(Ballion 1990, Héran 1996), mais seules les enquêtes qualitatives comme
celle que nous avons menée permettent d’analyser finement les savoirs et les
procédures mobilisés, les similitudes et les différences avec ceux des socio-logues.
Quelle vision du fonctionnement des établissements ?
L’analyse des discours sur le choix de l’établissement montre tout
d’abord la grande importance que les parents de ces catégories sociales accordent aux caractéristiques du public. Plus il s’agit d’un établissement “socialement mixte”, dans lequel les enfants des classes moyennes sont amenés à
côtoyer des enfants des classes populaires, plus cette préoccupation est forte
et conditionne “l’enquête sociale”des parents. Nous avons analysé ailleurs les
liens entre la focalisation sur cette dimension et les attentes et les craintes des
différentes fractions des classes moyennes en termes de “niveau”, d’“épanouissement”et de “socialisation”des enfants (van Zanten 2002a). Cette lecture “interne” des conceptions et des pratiques parentales gagne néanmoins à
être mise en relation avec les orientations de la recherche en sociologie de
l’éducation. On peut voir en effet dans cette préoccupation parentale un
écho de la longue lignée de recherches en sociologie de l’éducation sur les
inégalités des différentes classes sociales face aux savoirs transmis et exigés
par l’école. La diffusion de ces connaissances dans l’espace public contribue
fortement à légitimer les théories endogènes de parents vivant dans des
contextes hétérogènes : “Dans l’ensemble, les différences, c’est la population qui
fréquente l’établissement. C’est une donnée mathématique, scientifique, c’est même pas
de la philo ou un avis politique ou quoi, c’est scientifique. Si vous êtes dans un endroit où
il y a une population par exemple plus pauvre par rapport à un endroit où il y a une population plus riche où les parents sont tous cadres, mettons, je prends des extrêmes, il est
bien évident que les niveaux des écoles ne seront pas les mêmes. C’est comme ça, on n’y
peut rien” (père ingénieur dans l’armée, mère au foyer). Et si la plupart des
parents sont incapables d’analyser en détail les médiations entre l’appartenance sociale des parents et les résultats des élèves, leurs interprétations de
sens commun s’appuient fortement sur des théories du social comme celle des
deux codes sociolinguistiques de Basil Bernstein ( 1975): “Dans une classe, il n’y
a pas que l’enseignant. Ce sont les autres enfants qui font la classe et qui font profiter votre
enfant de leur niveau verbal ou qui le desservent de leur niveau verbal. C’est-à-dire, selon
qu’ils parlent en faisant des fautes de grammaire ou en employant les mots justes, un langage élaboré, votre enfant profite d’un langage élaboré ou bien d’un langage primaire”
(père et mère psychologues).
Mais si les conceptions de sens commun s’appuient fortement sur le
savoir accumulé par les sociologues pour affirmer “l’effet-public” et justifier
l’évitement d’établissements scolarisant des proportions plus ou moins fortes
d’élèves de milieu populaire, tel n’est pas le cas en ce qui concerne “l’effetétablissement”. Contrairement aux interprétations d’un courant sociologique
puissant dans le monde anglo-saxon et dont on observe la pénétration dans la
recherche française depuis une quinzaine d’années (Cousin 1998), on ne
trouve qu’une minorité de parents pour souscrire à la thèse de la capacité des
établissements recevant un public majoritairement défavorisé à surmonter
leurs handicaps grâce à une forme de mobilisation. Certes, une minorité
importante souligne l’investissement des enseignants dans certains établissements défavorisés. Toutefois, dans la plupart des cas, cette posture ne conduit
pas à modifier l’intention d’en retirer leur enfant car l’appréciation de la
mobilisation des enseignants ne s’accompagne pas le plus souvent d’une
confiance dans son pouvoir de modifier les pesanteurs dues à l’effet-public :
“Je connais des gens qui ont des enfants dans des banlieues difficiles, à Aulnay et là, évidemment, les enseignants ont beau être les plus intelligents du monde, la population est
telle que cela ne change rien, la population est extrêmement difficile et ils ne peuvent rien
leur enseigner” (père informaticien, mère employée)
La difficulté des parents à croire dans un effet-établissement dans l’enseignement public ne peut néanmoins être analysée sans tenir compte de
l’image beaucoup plus positive en termes d’efficacité globale de l’enseignement privé. Certes, les parents ne sont pas dupes des effets-public dans les
différences entre l’enseignement public et privé. Toutefois, même les parents
les plus favorables à l’égard de l’enseignement public, évoquent, quand ils en
parlent, soit des qualités non directement liées au fonctionnement des établissements comme la bonne formation des enseignants, soit des qualités liées
principalement à la mixité et au type de relations que cet élément instaure
entre les enfants. En revanche, dès lors qu’il s’agit de l’enseignement privé,
les parents évoquent longuement l’ensemble de facteurs associés, dans les
recherches sociologiques, à une meilleure efficacité, c’est-à-dire un meilleur
leadership du chef d’établissement, un niveau d’attente élevé et des valeurs
partagées, un meilleur encadrement et un suivi plus personnalisé de chaque
enfant, un niveau d’exigence et d’implication plus grand chez les parents
(Grisay 1997): “Dans l’enseignement privé on s’intéresse à vous en tant qu’être humain
et c’est ça la grosse différence [...]. C’est tout ce qui est de l’ordre de l’affectif et puis il faut
se donner les moyens de créer cet affectif et ça, c’est le partenariat, quelque chose qui
n’existe pas forcément dans le public. Il faut un partenariat rapproché entre les parents, les
professeurs, l’administration et les élèves. Donc pour ça il faut qu’il y ait un projet pédagogique autour duquel tout le monde adhère. Il n’y a pas de vrai projet pour l’établissement
dans le public, c’est-à-dire qu’il y a un grand projet ministériel, mais il n’y a pas de projet
pour l’établissement”(mère enseignante, père cadre administratif dans le privé).
Quelles procédures d’enquête ?
Malgré des distinctions importantes sur lesquelles nous reviendrons, il
existe une parenté évidente entre les visions de l’établissement des parents
des classes moyennes et celle des chercheurs. En revanche, les procédures
d’enquête diffèrent considérablement : alors que les chercheurs privilégient
les données objectivables, et leur inscription dans un modèle global d’intelligibilité de l’activité sociale, les parents privilégient des données plus subjectives en les mettant en relation avec leur vision de leurs enfants et de leur
devenir. Pour accumuler des “tuyaux” permettant de s’orienter au mieux
parmi les établissements accessibles dans un contexte local donné, les parents
ont surtout recours au réseau local des parents (Ball & Vincent 1998).
Néanmoins, ces autres parents ne sont pas de simples informateurs. Outre le
fait qu’ils sont en mesure de véhiculer de multiples renseignements sur le
fonctionnement au quotidien des établissements, ils remplissent au moins
deux autres rôles. D’une part, ils constituent des références sur ce qu’il faut
faire ou ne pas faire sur le plan des valeurs, l’enquête sociale prenant place à
l’intérieur de groupes de référence plus ou moins segmentés. D’autre part, ils
sont aussi des acteurs qui, par leur présence ou leur retrait, construisent la
qualité de l’établissement. L’enquête sociale auprès des autres parents comporte donc une dimension cognitive, normative et instrumentale.
On pourrait d’ailleurs construire une carte des positions des différentes
fractions des classes moyennes à partir de leurs procédures d’enquête auprès
des autres parents. À un extrême, on trouve des parents, pour la plupart
cadres et professionnels du secteur public, qui tout en se montrant très attachés à l’idéal de mixité, vont se livrer, dès la fin de l’école primaire, à une
analyse fine des stratégies des autres familles qui relèvent du collège du secteur : “On est plusieurs parents à se poser la question (du choix de l’établissement) qui
sont dans la classe de mon fils, du même niveau quoi. Alors de temps en temps on se réunit
comme ça et on discute. Si tout le monde, tous ceux qui sont à l’école C., décide de mettre
leurs enfants à P., on peut sauver P., mais il n’y en a pas beaucoup qui suivent. Bon s’il y a
un gros noyau de l’école C., qui est une école primaire de niveau correct, si tous les enfants
de tous les CM 2 vont à P., P. aura un niveau supérieur de celui qu’il a maintenant” (père
ingénieur, mère au foyer). Certains de ces parents vont même jusqu’à
conduire des formes de recherche-action en organisant des réunions pour
essayer de convaincre les récalcitrants et transformer ainsi la composition
sociale de l’établissement. À l’autre extrême, on trouve des parents, pour la
plupart cadres ou professionnels du secteur privé et beaucoup moins attachés
à la mixité sociale qui, dédaignant d’emblée l’établissement du quartier, vont
se livrer à un minutieux travail d’appariement. Ce travail peut comprendre
des observations de terrain, notamment de ce qui passe aux abords des établissements, mais repose essentiellement sur des entretiens très orientés
auprès d’autres parents : “Donc, après, nous allons discuter avec d’autres familles qui
sont passées dans les différents endroits pour savoir un peu, essayer de trouver des enfants
qui correspondent à peu près au même type de caractéristiques que le nôtre et puis d’essayer de comparer pour voir si c’est intéressant ou pas” (père médecin hospitalier,
mère attachée de direction dans une banque).
L’importance de l’enquête sociale auprès des autres parents, y compris de
la part de ceux qui se méfient fortement des rumeurs et de la pression sociale
exercée par ces derniers, diminue fortement l’intérêt d’autres sources d’information. Contrairement à ce que l’on observe dans les milieux populaires, les
enseignants des établissements fréquentés par les enfants ne jouent pas un
rôle aussi important de prescripteurs vis-à-vis de ces parents sauf dès lors
qu’ils prennent position en tant que parents appartenant aux mêmes catégories sociales. Les visites des établissements envisagés et les entretiens avec les
directeurs jouent un rôle non négligeable, mais les informations ainsi
recueillies sont souvent examinées avec suspicion, ces parents étant très sensibles aux tentatives de “management des impressions” de la part des professionnels de l’éducation (Gewirtz & al. 1995). Ces parents sont par ailleurs
assez peu nombreux à se fier exclusivement aux résultats des établissements,
notamment des collèges. Ceci est dû à la fois à la difficulté à interpréter les
éléments qui participent à leur fabrication — avec à nouveau la suspicion
d’une possible manipulation— mais aussi au fait que l’objectif de tous les
parents n’est pas de maximiser le niveau de leurs enfants : “J’avoue que je ne sais
pas trop où regarder pour choisir le collège. Je pense qu’on va regarder pour le lycée. Mais
c’est toujours pareil, ça ne reflète pas forcément la réalité. C’est ce que tout le monde dit,
les écoles où il y a 100% de réussite au bac, ben c’est parce qu’évidemment, ceux qui ne
sont pas bons, on les envoie ailleurs, on les fait redoubler de façon qu’après ils puissent
passer... C’est vrai que c’est difficile, mais je crois qu’avant de regarder les résultats au bac,
je regarderais les profs, l’environnement, comment les cours sont dispensés, s’il y a beaucoup d’activités à côté parce que moi je pense que l’école n’est pas faite pour apprendre par
cœur mais que c’est une ouverture à la vie” (père comptable, mère au foyer).
Des parents, agents du changement éducatif local ?
La mobilisation des savoirs sociaux sur l’école par les parents des classes moyennes ne participe pas seulement à la construction de leurs stratégies
individuelles, mais également à celle d’une rhétorique proprement politique
portant sur l’attribution des responsabilités et l’orientation des changements.
Certes, la politique officielle en France ne s’appuie pas ouvertement sur une
idéologie de la “parentocratie” comme c’est le cas actuellement en Grande-Bretagne et dans d’autres pays d’influence anglo-saxonne par le biais notamment de l’importance accordée au choix de l’école (Brown 1990). Les tentatives avortées du ministre Claude Allègre pour légitimer des réformes en
s’appuyant ouvertement sur les parents montrent les très fortes résistances qui
subsistent à cet égard au niveau national. Toutefois, l’analyse des dynamiques
à l’œuvre sur le terrain, montre que, dans la nouvelle distribution des rôles
engendrée dans le champ de l’éducation par la décentralisation — entendue
non seulement comme un transfert technique de compétences, mais comme
une dévolution au sens large des responsabilités au “local”— les parents des
classes moyennes infléchissent de façon non négligeable l’action des professionnels de l’éducation, des collectivités territoriales et des autorités éducatives locales (van Zanten 2002c).
La responsabilité des individus et des structures
Le discours sur les “consommateurs d’école”qui s’est répandu à propos des
parents des classes moyennes à partir du début des années 1980 (Ballion 1982)
tend à présenter ces derniers comme des stratèges individualistes indifférents au
bien public. Pourtant, l’analyse des entretiens montre un intérêt réel pour
l’analyse des causes de dysfonctionnement du service public d’éducation. Toutefois, un élément qui distingue fortement l’enquête sociologique de l’enquête
sociale est l’importance de la dimension normative dans cette dernière. Alors
que la position scientifique tend idéalement vers la neutralité axiologique, l’enquête sociale comporte le plus souvent une forte dimension morale. Il s’agit
moins d’effectuer “un calme examen de faits de société”et de leurs causes que
de procéder à la désignation des responsables pour blâmer, pour sanctionner,
pour faire valoir des droits et des devoirs (Quéré 2002). Les parents d’élèves ont
ainsi une forte tendance à attribuer le dysfonctionnement des établissements
aux défaillances des autres parents. Accordant une grande valeur à la responsabilité parentale dans le domaine éducatif, ils transforment leur indignation
face aux différences entre les établissements et aux problèmes de “niveau”, de
“violence”et de “socialisation”dans les établissements socialement mixtes en
une condamnation sans appel des “autres parents”. Il faut néanmoins noter que
le discours des parents n’est pas, dans ce domaine, très éloigné de celui des
enseignants, ni de celui d’une fraction grandissante des décideurs qui, en l’absence d’un cadre de réflexion global, glissent facilement du registre politique au
registre éthique (van Zanten 2001).
Dans le discours sur les autres parents, on peut distinguer deux types de
critiques. Les plus classiques concernent les modes de vie et la socialisation
familiale dans les milieux populaires. Les savoirs sociaux sur “la culture du
pauvre” ou les “handicaps socioculturels” sont fortement mobilisés ici. Mais
d’autres, encore plus nombreuses dans les contextes étudiés, portent sur les
parents des classes moyennes et mobilisent aussi bien des savoirs psychologiques que des savoirs sociologiques sur les modes de vie. Les autres familles
de milieu social comparable sont notamment accusées d’abdiquer leurs responsabilités en matière de suivi scolaire, mais aussi de socialisation en raison
de leur surinvestissement dans le travail et dans la poursuite de buts instrumentaux : “Je trouve que les parents, comme ils travaillent beaucoup, ils n’ont pas le
temps de s’occuper de leurs enfants et ils demandent trop de l’école. Et je trouve que ça,
c’est inhumain, ce n’est pas l’école qui est responsable des enfants des autres. C’est d’abord
les parents, et il faut que chaque famille s’organise pour trouver le temps libre de s’occuper
de leurs enfants. Maintenant la plupart des familles, ils n’ont pas le temps parce qu’ils travaillent beaucoup, pour eux c’est l’argent, et, à partir de l’argent, on peut tout faire, ce qui
n’est pas vrai, parce qu’on perd le jeu facilement. Et donc, c’est à l’école de faire tout, de
faire l’éducateur, de faire les parents, de faire le père ou la mère, de faire la famille, mais
tout ça c’est un manque pour l’enfant” (père journaliste, mère professeur d’arts
plastiques). Mais elles sont aussi accusées d’avoir des attitudes “consuméristes” vis-à-vis de l’école sur deux autres registres partiellement contradictoires : soit elles sacrifient le bonheur des enfants à leurs propres ambitions
scolaires, soit elles les protègent de façon excessive sur le plan psychologique
et social.
En revanche, les critiques du fonctionnement des établissements portent beaucoup moins sur la responsabilité individuelle des personnes et beaucoup plus sur les problèmes d’organisation. Alors que dans le premier cas, les
parents portent un jugement éthique, dans le deuxième, il s’agit d’un jugement plus technique par rapport auquel ils mobilisent des savoirs que l’on
peut appeler “managériaux”, issus de leur propre expérience de travail, mais
aussi d’une diffusion plus vaste de cette logique procédurale à travers la formation initiale et continue et les médias : “Les professeurs veulent être indépendants. Moi, j’ai pas mal d’enseignants dans ma famille, et je connais bien ces gens-là. Ils
ont toujours été maîtres en cours, et puis le chef d’établissement n’a aucun pouvoir sur
eux ! Quelle entreprise pourrait marcher sans que le patron soit responsable de ses
employés ! On est dans un système aberrant. L’inspecteur est le seul à avoir une réelle
influence, mais les inspections sont rares et les professeurs sont prévenus. Ce n’est vraiment pas efficace. Les inspections devraient être faites sans que les professeurs soient prévenus. Les profs ont l’impression qu’on rentre dans leur jardin secret. L’intervention des
parents d’élèves est quand même très limitée. On nous prévient des dates des réunions tardivement, ce qui est délibéré de la part du chef d’établissement. Il a tort, car les parents
d’élèves pourraient apporter beaucoup de choses” (père informaticien, mère au
foyer). Pour l’Éducation nationale dans son ensemble, les parents critiquent
dans la même optique la coupure par rapport aux préoccupations immédiates
des gens, la bureaucratie et la fermeture. Le contre-modèle proposé est souvent celui des collectivités territoriales dont les parents louent volontiers le
dynamisme, la souplesse d’intervention et la capacité de communication.
Des orientations pour l’action ?
Néanmoins, quand on s’intéresse aux propositions des parents, on
observe une grande difficulté à articuler les stratégies individuelles et les rhétoriques collectives. Ainsi, si la majorité des parents que nous avons rencontrés sont favorables au choix dans leurs pratiques, ils ont du mal à produire un
discours cohérent sur ce qui en découle en matière d’action publique. Parmi
les arguments invoqués contre le choix, certains sont d’ordre stratégique : il
renforcerait la compétition entre les parents des classes moyennes, ferait
entrer dans le marché scolaire des parents de milieu populaire qui auraient
tendance à choisir en fonction des réputations et des rumeurs et non pas de
l’intérêt de leur enfant et autoriserait les établissements les plus demandés à
être encore plus sélectifs. D’autres arguments sont d’ordre technique : le choix
aurait surtout comme conséquence de forts déséquilibres d’effectifs avec des
écoles vides et des écoles bourrées. Mais on trouve aussi une minorité importante de parents qui avancent des arguments d’ordre social et notamment
l’amplification des différences entre les établissements et de leur “ghettoïsation”. Ils mobilisent pour cela des considérations d’ordre sociologique : “C’est
normal qu’on fasse des cartes scolaires, sinon il y aurait encore plus de profils identiques.
On n’aime pas les mélanges. C’est bizarre, mais c’est comme ça. C’est une tendance générale sociologique, les gens se retrouvent entre eux, quels qu’ils soient, quels que soient
leurs revenus, ce n’est pas réservé à une classe sociale particulière. Donc si on ne met pas
de carte géographique, qu’est-ce qui va se passer ? Toutes les petites copines bourgeoises on
va s’appeler et puis on va se retrouver dans la même école forcément. Alors, là, pour s’intégrer dans le monde, après... Donc je crois que ce n’est pas raisonnable” (père ingénieur
dans l’armée, mère au foyer).
Les arguments pour un élargissement du choix ne sont pas cependant
sensiblement différents. Certains parents avancent les mêmes critères d’ordre
“expressif”, à savoir les différences entre les enfants, qu’ils invoquent pour
justifier leurs stratégies individuelles. D’autres avancent des arguments techniques globaux, en termes d’une amélioration de la qualité des établissements. D’autres encore, plus nombreux, invoquent un argument de type
“éthique”: en introduisant de la transparence, l’élargissement du choix limiterait les combines, les magouilles, les passe-droits. Une minorité évoque le
principe de liberté et la nécessité de l’appliquer dans le domaine scolaire.
Enfin, certains parents évoquent une dimension sociale, en faisant à nouveau
référence à la recherche sociologique : “S’il y a une carte scolaire imposée, ça veut
dire que le fonctionnement de l’école va être régi par les finances des parents et leurs possibilités de quitter tel quartier, ce qui est injuste et inégalitaire. [...] C’est politiquement
malsain. Le côté reproduction au sens de Baudelot, en empêchant l’école de faire son travail de brassage social et intellectuel. Ce qui est pervers, c’est qu’on impose la carte scolaire en disant que c’est justement pour empêcher les bons élèves d’aller à tel ou tel
endroit. En réalité c’est le regroupement des quartiers qui fait ça. Dès le moment où on a
un quartier de HLM, on aura une école de HLM. Et si on empêche ces gens qui habitent
les HLM de mettre leurs enfants ailleurs, leurs enfants vont perdre des chances de changer
de classe sociale [...]. Ça va à l’encontre de ce que peut avoir de progressiste l’école en donnant des chances de sortir de sa classe. Ça entérine les clivages socio-économiques.
Libéraliser la carte scolaire, ça va dans le sens de la progression sociale” (père et mère
psychologues).
Toutefois, au-delà d’une argumentation prenant appui sur la sociologie
pour dénoncer les pesanteurs du social, très peu des parents ont évoqué spontanément des mesures concrètescomme la mise en place de quotas pour limiter les effets du choix sur les effectifs et sur la composition sociale et ethnique
des établissements. Leur action dans l’espace public relève en fait encore largement de l’“infra-politique”, dans la mesure où ils n’ont ni la capacité de
construire une “cause” collective, ni d’intérêt à le faire (Dutercq 1998). D’un
côté, il existe des divergences importantes entre fractions des classes dues à la
fois à des différences dans les valeurs et à des conflits d’intérêt et ces divergences sont renforcées par la tendance à blâmer les autres parents pour expliquer les dysfonctionnements des établissements. D’un autre côté, la régulation politique actuelle, fondée sur une rhétorique idéologique anti-choix,
mais qui se double d’une gestion plus ou moins laxiste des logiques à l’œuvre
sur le terrain, permet à ces catégories de résoudre partiellement la dissonance
cognitive qu’elles ressentent entre les valeurs de mixité auxquelles elles adhèrent à des degrés divers et leurs pratiques d’évitement des établissements
socialement hétérogènes. L’activité des associations des parents d’élèves, et ce
indépendamment ou presque de leur coloration politique, reflète elle aussi ce
clivage entre la volonté affichée d’œuvrer pour le bien public et une activité
quotidienne qui conduit à servir d’informateurs privilégiés aux parents les
plus stratèges.
Conclusion
L’analyse de la mobilisation des savoirs sur le social par les parents des
classes moyennes permet d’approfondir la réflexion sur deux grands partages
qui caractérisent nos sociétés occidentales : celui qui sépare les spécialistes des
profanes, celui qui met à distance les citoyens ordinaires de leurs représentants institutionnels (Callon & al. 2001). L’exemple des savoirs constitués
autour des établissements scolaires et du choix parental dans ce domaine
montre que les parents font un usage stratégique et politique des raisonnements sociologiques — et pas seulement pour impressionner le chercheur ou
bâtir des formes de connivence dans la situation d’entretien. Il existe néanmoins de grandes différences entre les parents des classes moyennes et les
chercheurs. Celles-ci tiennent en premier lieu à des divergences concernant
les postulats de base. Ainsi, si les sociologues partent souvent du principe que
tous les groupes sociaux valorisent l’éducation scolaire des enfants ou que les
différences dues au milieu familial ne sont pas telles qu’elles interdisent l’action de l’école (Duru-Bellat 2002), tel n’est pas le point de vue de nombreux
parents. Mais ces différences tiennent aussi au centre d’intérêt des uns et des
autres. Ainsi, alors que les chercheurs — et les politiques— visent à dégager
un modèle général d’établissement efficace, les parents sont engagés dans une
recherche plus personnalisée et plus pratique du meilleur établissement pour
chacun de leurs enfants à l’intérieur d’un système local de contraintes
(Gewirtz & al. 1995, Broccolichi & van Zanten 1997). Il est, de ce point de
vue, illusoire de penser que les résultats des évaluations réalisées par le
ministère et relayées par la presse ou ceux des recherches, qui présentent une
information “générique”(Laureau 1989) sur les établissements, puissent jouer
un rôle de régulation efficace des pratiques parentales même s’ils peuvent
réduire les écarts entre spécialistes et profanes concernant le fonctionnement
interne des établissements. Mais ces différences relèvent plus largement de
deux postures : si le chercheur se doit de prendre ses distances vis-à-vis de
l’opinion et de ne pas se laisser influencer par les sentiments, les parents réfléchissent et agissent de façon réactive par rapport aux autres et choisissent
plus souvent dans l’angoisse que dans le détachement.
L’analyse de la mobilisation de ces savoirs montre également un important effet de désenchantement au sens weberien du terme. Comme le note
Martuccelli ( 2002), si la connaissance sociologique participe de l’expansion
des capacités de maîtrise du monde social, elle contribue de plus en plus, le
plus souvent involontairement, à l’augmentation de positions opportunistes
et à la diminution de formes de mobilisation classiques. La diffusion des
recherches et des évaluations sur les inégalités sociales, sur le fonctionnement
des établissements et sur le choix de l’école contribue en fait à légitimer les
pratiques utilitaristes des parents car elles renforcent à la fois le sentiment de
limites de l’action politique et pédagogique et celui de la capacité de chaque
acteur à “s’en sortir” individuellement. Mais s’il en est ainsi c’est que le scepticisme des parents se nourrit également d’une vision désabusée des intentions des politiques et de leurs discours “enchanteurs”englobant aussi les professionnels et même les chercheurs qui, en promouvant des modèles
uniformes et volontaristes de l’école efficace auprès des décideurs, tendent à
minimiser les obstacles auxquels sont confrontés les écoles en difficulté et les
parents qui y envoient leurs enfants (Thrupp 1999). Il s’explique en outre par
le maintien d’un cloisonnement important entre les parents, les enseignants
et les politiques, aussi bien au niveau des établissements que des instances
locales et nationales de décision, ce qui conduit les premiers à privilégier la
défection plutôt que la prise de parole dans l’espace éducatif public.
Mais si la plupart de ces conclusions renvoient à une influence à sens
unique de la recherche, parfois médiatisée par le politique, sur la réflexion et
l’action des parents d’élèves, une analyse fine de l’évolution des savoirs socio-logiques que nous n’avons pas pu mener dans ces pages montrerait qu’il existe
un lien étroit entre les évolutions des problématiques de recherche et les évolutions de la pensée et de la pratique sociale. Ainsi, l’intérêt des sociologues
de l’éducation pour les établissements efficaces coïncide fortement avec la
montée d’un mouvement critique à l’égard des réformes éducatives et des services publics d’éducation de la part des parents des classes moyennes. De
même, l’intérêt pour la démarche stratégique des acteurs de l’éducation et
leur impact sur le fonctionnement des systèmes éducatifs coïncident avec
l’accroissement de l’investissement scolaire de ces catégories sociales. Malgré
leur nature essentiellement bricolée, l’influence des schémas idéologiques de
ces couches sociales sur les catégories sociologiques est importante car les
capacités réflexives des sociologues ne leur permettent pas toujours de rompre
avec leurs habitus de classe. Mais elle est aussi indirecte, car médiatisée par
les politiques. En effet, dans la construction actuelle de modèles de légitimation et de mise en œuvre de l’action publique, ces derniers sont de plus en
plus conduits à sortir d’une logique interne pour opérer une alchimie complexe entre des catégories émanant des chercheurs, légitimées par “la
science”, et des catégories émanant des acteurs sociaux, dont les parents, légitimées par le “pragmatisme du terrain”. Au syncrétisme des pratiques et des
discours des parents des classes moyennes correspond donc ainsi un syncrétisme tout aussi important de l’action publique.
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[1]
Cette enquête a été menée dans le cadre d’une recherche plus vaste, réalisée en collaboration
avec M. Oberti et C. Barthon, et portant sur la construction des ségrégations à la ville et à l’é-