2002
Éducation et Sociétés
La place de la sociologie dans la formation des enseignants : réflexions didactiques
Philippe Perrenoud
Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation Université de Genève Internet : http ://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud Laboratoire Innovation, Formation, Éducation (LIFE) http ://www.unige.ch/fapse/SSE/groups/LIFE
On ne saurait former des professionnels réflexifs sans leur donner accès aux savoirs des
sciences humaines et sociales permettant de penser les processus d’éducation. Comment
concevoir la place de ces disciplines dans un cursus de formation professionnelle et notamment la place de la sociologie? Les savoirs sociologiques peuvent-ils être mobilisables dans
l’action professionnelle s’ils sont enseignés de façon ordonnée et autonome dans le cadre,
par exemple, d’un cours de sociologie de l’éducation? Ou gagnent-ils à être incorporés à
des thématiques pluridisciplinaires, au gré de démarches de formation clinique, dans des
dispositifs d’alternance? Comment alors inscrire la sociologie dans les diverses didactiques
(des langues, des mathématiques, de l’histoire, de la biologie, etc.)? Et comment l’intégrer
aux approches transversales, portant sur des objets complexes tels l’évaluation, la gestion
de classe, les relations familles-école, le rapport au savoir, le traitement des différences?
We won’t be able to train enquiring professional teachers if we don’t give them access to
the wealth of knowledge of the human and social sciences, knowledge which will enable
them to reflect upon educational processes. How can we conceive the rightful place for
these disciplines, notably sociology, in a professional training course? Can sociological
knowledge be mobilized into professional work if it is taught in an autonomous and
ordered manner in the framework, for example, of a course in the sociology of education?
Or would it gain by being incorporated into multi-disciplinary theme choices according to
the given teaching procedures in alternative models? How can sociology come within the
scope of different didactics (belonging to languages, mathematics, history, biology etc...?
And how can it be integrated into transversal approaches, bearing on complex subjects
like assessment, handling a class, family-school relations, the relations with knowledge or
the treatment of differences?
Der Platz der Soziologie in der Ausbildung der Lehrkräfte: didaktische Überlegungen.
Eine berufliche Reflexivität über den Bildungsvorgang ist ohne Zugang zu den
Sozialwissenschaften nicht denkbar. Welcher Platz kann im Zusammenhang der
Berufsausbildung diesen Fächern und besonders der Soziologie zugedacht werden?
Können die soziologischen Kenntnisse in der beruflichen Arbeit angewendet werden,
wenn sie getrennt im Rahmen eines Soziologieunterrichts erworben werden? Oder sollen
sie lieber alternativ anlässlich der praktischen Ausbildung multidisziplinär vermittelt
werden? Wie kann man dann die Soziologie in der Didaktik der Fremdsprachen, der
Naturwissenschaften, der Geschichte unterbringen? Wie kann man sie in transversale
Problemansätze integrieren, die komplexe Gegenstände betreffen, wie die Evaluation, die
Unterichtssituation, das Verhältnis der Familien zur Schule, die Beziehung zur Bildung,
die Behandlung der Unterschiede.
No se puede formar a profesionales reflexivos sin darles acceso a los saberes de las ciencias
humanas y sociales que permiten pensar los procesos de educación.¿Cómo concebir la
importancia de estas disciplinas en una carrera de formación profesional y en particular la
importancia de la sociología? ¿Pueden movilizarse directamente los saberes sociológicos
en la acción profesional si se enseñan de modo ordenado y autónomo en el marco de un
curso de sociología de la educación? o bien ¿ Mejor vale incorporarlos a temáticas pluridisciplinarias, integrados en la formación clínica, en dispositivos de alternancia? ¿Cómo
pues incorporar la sociología en las diferentes didácticas (de los idiomas, de las matemáticas, de la historia, de la biología, etc.)? y ¿Cómo integrarla a los enfoques transversales
relativos a objetos complexos como la evaluación, la gestión de las clases, las relaciones
familias-escuela, la relación al saber, el tratamiento de las diferencias?
Sociologue appartenant à une unité de sciences de l’éducation qui, parmi d’autres publics, forme les enseignants du primaire, je suis conduit à poser
de l’intérieur des questions de didactique de la sociologie (et plus globalement des sciences sociales et humaines) dans une formation pluridisciplinaire
qui, en particulier lorsqu’elle a une visée professionnelle, se construit dans
une alternance entre université et terrain en recherchant une articulation
constante entre théorie et pratique.
Confronté à la difficulté de conceptualiser une formation professionnelle dans un cadre universitaire, j’aimerais bien pouvoir me tourner vers une
didactique de la sociologie comme savoir constitué. Hélas, sans doute parce
que la discipline n’est guère enseignée à l’école, au collège ou au lycée, il ne
s’est pas développé une didactique de la sociologie de même statut que la
didactique des mathématiques. Cela n’empêche pas les sociologues qui enseignent de se poser des questions didactiques. Celles de tout enseignant en
charge d’une discipline universitaire, mais aussi celles, plus spécifiques, qui
tiennent au regard sociologique sur la réalité. Notre discipline contribue à
désenchanter le monde, à relativiser et contextualiser tout ce qui paraissait
évident, à questionner le sens commun, donc à déstabiliser la sociologie
spontanée des étudiants.
Il est de ce fait pertinent de se demander comment enseigner la socio-logie. Mais ce questionnement reste pragmatique et ne s’inscrit pas dans un
champ scientifique identifié; ou alors, dans celui d’une sociologie de la socio-logie plus que d’une didactique. De plus, chacun réfléchit dans une certaine
solitude, car il n’existe guère de cercles ou de réseaux d’échanges sur ces questions. Comme beaucoup d’autres spécialistes à l’œuvre dans l’enseignement
supérieur ou la formation professionnelle, les sociologues pensent donc paradoxalement la transposition didactique de leurs savoirs théoriques ou méthodologiques à la lumière du sens commun, enrichi parfois par leur expérience
personnelle de l’intervention ou de la recherche ou leur culture générale en
sciences humaines. Bref, ils font de la didactique comme M. Jourdain faisait
de la prose.
Figures de la sociologie dans l’enseignement supérieur
S’il fallait créer une didactique de la sociologie comme champ de recherche à l’intérieur des sciences de l’éducation et de la formation, mieux vaudrait,
plutôt que de réinventer la roue, s’inspirer de la didactique des sciences sociales
qui se développe dans le champ scolaire et couvre des disciplines scolaires classiques comme l’histoire et la géographie humaine et des disciplines plus récemment scolarisées : le droit, l’économie, l’éducation à la citoyenneté, l’économie.
Sans doute devrait-on aussi aller voir du côté de la didactique naissante de la
philosophie et surtout de la didactique des sciences naturelles, fort développée.
À défaut d’une didactique générale, réfutée dans son principe même par les
didacticiens des disciplines dans les pays francophones, les créateurs d’une
didactique de la sociologie trouveraient certains éléments de conceptualisation dans une didactique comparée en plein essor, aussi bien que dans les disciplines auxquelles toutes les didactiques disciplinaires s’alimentent : psycho-logie des apprentissages, histoire et sociologie du curriculum. Ce champ
scientifique devrait aussi s’appuyer sur les réflexions d’ordre didactique que
mènent les enseignants de sociologie qui se posent le plus de questions sur l’art
et la manière de faire comprendre et apprendre leur discipline. Enfin, comme
toute didactique disciplinaire, la didactique de la sociologie devrait s’ancrer
dans les spécificités des savoirs de cette discipline, tout en s’articulant aux
autres didactiques et aux sciences de l’éducation et de la formation.
Je ne vais pas m’engager ici dans cette entreprise, du moins pas dans
toutes ses dimensions. Je limiterai mon propos à une interrogation cruciale
mais qui n’épuise pas le sujet : quels sont la place, le sens et le mode d’intégration de la sociologie à la formation aux métiers de l’humain et en particulier à la formation des enseignants.
Une formation professionnelle invite les étudiants à un rapport instrumental au savoir. Cela ne signifie pas qu’ils ne demandent que des recettes et
refusent toute théorie, mais qu’ils cherchent, légitimement, à élargir leurs ressources pour l’action ou leurs bases identitaires. Ce n’est pas le seul cas de
figure. Dans l’enseignement supérieur, on peut en identifier au moins quatre :
a. la sociologie comme identité principale et épine dorsale d’une formation de
sociologues plus ou moins professionnalisante (Dubar 2002); b. la sociologie
comme apport marginal à une autre formation disciplinaire (par exemple en
droit ou en agronomie); c. la sociologie comme composante d’une formation
académique pluridisciplinaire (par exemple en sciences de l’éducation); d. la
sociologie comme composante d’une formation professionnelle à un autre
métier que celui de sociologue.
Il conviendrait sans doute de complexifier cette typologie. C’est ainsi
que :
- la formation de sociologues n’a pas le même sens selon qu’elle vise une culture académique de base ou la maîtrise d’un métier;
- l’apport de la sociologie à d’autres formations disciplinaires peut prendre
des allures fort diverses, d’une culture générale sans finalités précises à une
formation spécialisée (des juristes en sociologie du droit et de la déviance,
des architectes en sociologie urbaine, des ingénieurs en sociologie des
sciences et techniques, des médecins en sociologie de la santé et de la
médecine, etc.);
- la place de la sociologie dans une formation pluridisciplinaire dépend évidemment de l’éventail des disciplines connexes, qui ne sont pas les mêmes
en sciences de la santé, en sciences du travail, en sciences de l’éducation;
une partie de la problématique didactique porte alors sur l’articulation des
disciplines dans l’étude et la maîtrise de phénomènes complexes;
- si la sociologie contribue à une formation professionnelle (exception faite
de la formation au métier de sociologue), la problématique didactique
dépend évidemment du niveau de qualification et du rôle de la sociologie
dans l’exercice de la profession visée.
Cette diversité est sans doute aussi forte pour les autres disciplines universitaires. Mais certaines d’entre elles, par exemple la chimie, la biologie, la
géographie, sont enseignées dès l’école ou le collège, ce qui donne une base
plus large et une apparente unité à la didactique correspondante. La didactique de la sociologie n’ayant pas de référence scolaire, elle devrait d’emblée
se confronter à la diversité des modes de présence de cette discipline dans
l’enseignement professionnel et/ou l’enseignement supérieur. C’est pourquoi,
s’il se produit jamais, il faut s’attendre à un développement assez lent et dispersé de la didactique de la sociologie.
La sociologie au sein des sciences de l’éducation
L’identité des sciences de l’éducation est encore en débat. Il semble cependant que le pluriel des sciences de l’éducation (Hameline 1998) fasse
désormais l’unanimité. L’éducation est un objet qu’aucune science ne peut à
elle seule rendre entièrement intelligible. Il convient donc d’adopter une
approche “multiréférentielle” (Ardoino 1980). Elle se décline cependant très
différemment selon qu’on vise une formation à la recherche, une formation
généraliste sans destination professionnelle précise ou une formation à un
métier de l’éducation. Dans ce dernier cas, on a affaire à “une discipline universitaire dans un champ de pratiques sociales” (Charlot 1995), ce qui transforme notablement le rapport au savoir.
Je laisserai de côté les autres cursus pour examiner de plus près la place
de la sociologie dans la formation professionnelle des enseignants et la référence aux sciences de l’éducation inégalement pertinente. Les contextes
nationaux sont ici fort divers. Si l’on s’interrogeait sur la place de la sociologie dans les IUFM français, peut-être pourrait-on se passer de tout rapprochement avec les sciences de l’éducation, puisque ces dernières, lorsqu’elles sont
présentes, ne sont pas nécessairement regroupées en un département, si bien
que la sociologie de l’éducation peut exister de façon indépendante.
À Genève, comme au Canada, au Portugal, au Brésil, aux États-Unis,
bref dans tous les pays qui confient la formation des enseignants à des unités
ou des facultés de sciences de l’éducation, la place de la sociologie dans la formation professionnelle est une déclinaison de sa place dans les sciences de
l’éducation.
Ces dernières ne sont pas conçues et organisées de la même manière
dans toutes les universités. Sous l’angle qui nous intéresse ici, on peut retenir
deux types de différences. D’une part, dans certaines unités de sciences de l’éducation, les disciplines contributives sont organisées en départements disciplinaires : histoire de l’éducation, sociologie de l’éducation, économie de l’éducation, psychologie de l’éducation; dans d’autres unités, les enseignants de
sociologie sont rattachés à des départements pluridisciplinaires : administration scolaire, didactiques, technologies, fondements, évaluation, etc. D’autre
part, dans certains programmes, la sociologie est enseignée comme telle, que
ce soit sous la forme d’une introduction globale à la sociologie de l’éducation
et/ou sous la forme de cours spécialisés, par exemple : sociologie de l’échec
scolaire, sociologie du curriculum, sociologie de la famille dans ses rapports à
la scolarisation, sociologie des établissements scolaires, sociologie de la violence en milieu scolaire. Dans d’autres programmes, la sociologie n’est pas
enseignée de façon isolée, elle est une composante d’enseignements thématiques pluridisciplinaires, par exemple : handicap, mixité, migrations,
absentéisme, orientation, déviance, etc. On peut avancer l’hypothèse que le
regroupement des sociologues dans un département disciplinaire les incite à
exiger qu’une fraction du programme soit explicitement dévolue à un enseignement de sociologie identifié comme tel. À Genève, en sciences de l’éducation, les sociologues sont dispersés dans divers départements et les enseignements qu’ils dispensent sont, dès le premier cycle, à la fois disciplinaires et
pluridisciplinaires. Il existe en effet des enseignements de sociologie présentés
comme tels; des enseignements portant sur des thématiques pluridisciplinaires, mais dispensés par des sociologues; des enseignements sur des thématiques pluridisciplinaires dispensés par des professeurs qui ne viennent pas de
la sociologie, mais ont une culture sociologique (au gré par exemple d’une
formation doctorale en sciences de l’éducation, en psychologie sociale, en
anthropologie, en psychologie interculturelle); ou encore des enseignements
sur des thématiques pluridisciplinaires dispensés par des équipes pluridisciplinaires dans lesquelles la sociologie est représentée.
On le voit, la simple recherche du mot-clé “sociologie”dans les intitulés
ou même les descriptifs de cours ne donnerait pas une image complète de la
présence de la discipline dans une unité de sciences de l’éducation. Peut-être,
paradoxalement, y a-t-il moins de sociologie dans un curriculum qui la
confine à des cours clairement disciplinaires que dans un curriculum qui lui
donne une place dans la plupart des approches transversales ou didactiques
des faits d’éducation.
À l’issue du premier cycle, les étudiants s’orientent vers l’un des parcours parallèles de second cycle : recherche et intervention, formateurs
d’adultes et enseignement primaire. Chacun de ces programmes donne une
réponse spécifique à la question de la place de la sociologie. Je me limiterai ici
au cursus de formation professionnelle des enseignants.
Un programme de formation en alternance
Chaque programme de formation professionnelle est un tout relativement cohérent. Il faut saisir sa logique d’ensemble pour comprendre la place
qu’y prend la sociologie.
La formation des enseignants du primaire était assurée dès les années
1930, à bac + 3, par deux institutions : un institut de formation professionnelle et la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation. Les étudiants
passaient leur seconde année à l’université. Entreprise dès 1990, une réforme
visant une meilleure intégration des deux composantes a abouti, paradoxalement, faute de trouver un partenariat équilibré, à une complète universitarisation de la formation, dans le cadre de la faculté de psychologie et des
sciences de l’éducation.
Les fondements de ce programme ont été présentés et débattus ailleurs
(Perrenoud 1993,1994 a et b, 1996 b, 1998 a et b). Je n’en retiens ici que les
aspects qui ont des incidences évidentes sur la place et le traitement des
savoirs théoriques dans le curriculum : a- une formation par unités capitalisables ou crédits; b- une formation professionnelle et académique, ouvrant
tant sur le métier (sans formation complémentaire) que sur la recherche et le
3e cycle; c- une formation en alternance, avec en principe 40% du temps de
formation sur le terrain, dès le début de la formation professionnelle et par
semaines entières (ou suite de semaines entières); d- une formation orientée
vers des compétences professionnelles bien définies; e- une formation valorisant la posture et la pratique réflexives, tant durant les études que dans l’exercice du métier d’enseignant; f- la coexistence d’unités de formation dites
filées (par exemple un cours hebdomadaire) et d’unités dites compactes ( 12-16 heures par semaine, durant plusieurs semaines consécutives, de deux à
quatorze); g- l’intégration d’une partie de l’alternance aux unités compactes
(succession de semaines sur le terrain et de semaines à l’université dans le
cadre d’une seule et même unité de formation); h- l’insistance sur la
démarche clinique de formation comme construction de savoirs et de compétences à partir de l’analyse de situations singulières et de moments de pratique; i- l’importance donnée à des unités d’intégration des savoirs et savoirfaire; j- un équilibre global entre approches didactiques et approches
transversales du métier d’enseignant.
Chacun de ces deux derniers domaines représente environ 40% du
temps de formation, le reste étant pour l’essentiel dévolu à des unités d’intégration et à des stages en responsabilité qui conjuguent approches didactiques
et transversales. Le groupe pluridisciplinaire et pluricatégoriel qui a construit
ce programme considérait que les diverses sciences sociales et humaines
devaient être présentes, dans des proportions variées, dans toutes les unités de
formation, pour s’articuler autour d’objets complexes : soit les branches et
domaines d’enseignement (approches didactiques), soit des problématiques
de l’évaluation, des relations intersubjectives, du rapport au savoir, de la gestion de classe, de l’interculturel, des relations familles-école, etc. (approches
transversales).
La place de la sociologie ne saurait a prioriêtre pensée de la même façon
dans ces deux domaines.
La place de la sociologie dans les approches didactiques
À Genève, les didactiques des disciplines s’inscrivent résolument en sciences de l’éducation et se veulent pluridisciplinaires. Chacune s’organise autour d’une discipline d’enseignement et cherche à rendre compte des
fonctionnements didactiques qui lui sont propres (transposition, contrat,
dévolution, institutionnalisation, etc.) en s’appuyant à la fois sur les savoirs et
l’épistémologie relevant de cette discipline et sur toutes les sciences sociales
et humaines pertinentes : psychologie, psychanalyse, linguistique, sémiotique,
anthropologie, histoire, sociologie.
Le degré de réalisation concrète de ce programme fort peut évidemment
être interrogé, sachant que le contenu spécifique d’une unité de didactique
dépend de sa taille, mais aussi de la formation et des orientations du ou des
enseignants concernés. En formation professionnelle, même si l’on adosse la
didactique à la recherche, il s’agit aussi de donner des outils de travail aux
étudiants, ce qui peut entrer en compétition avec l’approfondissement de
références théoriques en sciences sociales.
Appréhendée de l’extérieur, la place de la sociologie dans les diverses
didactiques est assez opaque. Cela ne signifie pas qu’elle est inexistante, mais
les textes ne suffisent pas à la cerner, il faudrait procéder à des entretiens
approfondis avec les formateurs et les étudiants, voire à des observations de
terrain.
Pourquoi cette opacité ? Parce qu’il est très difficile de démêler les
apports respectifs des diverses sciences humaines et sociales lorsqu’elles sont
associées dans l’analyse d’objets complexes. La transposition, la dévolution, le
contrat didactique, l’institutionnalisation des savoirs, le fonctionnement du
triangle didactique ont à l’évidence des dimensions sociologiques. Du moins
est-ce évident pour les sociologues, ne serait-ce que parce que certains de ces
concepts s’enracinent dans leur discipline, comme celui de transposition
(Verret 1975) ou de contrat. C’est presque aussi évident dans les œuvres des
didacticiens les plus pointus, qui font en général preuve d’une grande érudition pluridisciplinaire. Rien n’assure cependant qu’on retrouve une telle
palette pluridisciplinaire chez chaque formateur et dans chaque unité de formation. Sur ce point, l’enquête est assez délicate, surtout auprès de collègues !
Dans les pays francophones, les différentes didactiques disciplinaires se
calent sur le découpage du curriculum. Chacune “vit sa vie” et s’organise à sa
guise, en symbiose avec la discipline qu’elle prend pour objet, sans rendre de
comptes épistémologiques à l’institution. On peut donc défendre deux hypothèses extrêmes. Selon la première, la sociologie serait fortement présente
dans le curriculum réel de la formation en didactique. Selon la seconde, elle
y aurait une place congrue.
Sans doute faudrait-il décliner cette hypothèse selon les disciplines. On
voit mal par exemple comment la didactique des langues pourrait ignorer la
sociologie alors qu’elle s’appuie sur la psychologie culturelle de Vygotski ou
Bruner, théorise les actes de parole ou les dimensions pragmatiques du langage. L’histoire ou la géographie contemporaines empruntent également à la
sociologie. Les didactiques correspondantes n’ont pas de raison d’y être entièrement fermées.
La didactique de la biologie, pour prendre un autre exemple, n’apparaît
pas avoir spontanément partie liée avec les sciences sociales. Cela n’empêche
pas certaines collaborations (Grosbois, Ricco & Sirota 1992). Et les liens se
renforcent dans une perspective d’écologie humaine.
La distance qui existe entre la discipline considérée et la sociologie
n’explique dont pas tout. C’est ainsi que les didacticiens des mathématiques
se rapprochent souvent de la sociologie, par exemple lorsqu’ils prétendent
développer une anthropologie du didactique, conceptualiser l’institutionnalisation des savoirs ou expliquer les phénomènes de transposition ou de
contrat.
La place de la sociologie
dans les approches transversales
Les approches dites transversales posent le même problème en termes très différents. Alors que les didactiques partent des disciplines d’enseignement, les approches transversales partent des sciences humaines et sociales et
pourraient se limiter à offrir aux futurs enseignants des notions de psychologie, de sociologie, d’histoire, etc. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans de nombreux cursus, comme d’ailleurs dans la formation en travail social ou en soins
infirmiers.
Le groupe qui a conçu la nouvelle formation des enseignants primaires
à Genève a décidé très rapidement de s’écarter de cette voie classique, persuadé que des apports disciplinaires cloisonnés, même pertinents et bien
construits, réduiraient les sciences sociales et humaines au statut d’une culture générale, assez proche de ce que les IUFM dispensent dans ce qu’ils
appellent la formation commune.
Dans une approche par compétences, les savoirs sont des ressources au
service de l’action et de la réflexion sur l’action. Elles doivent donc être facilement mobilisables dans des situations singulières et complexes. Pour cela, il
apparaissait plus pertinent de construire ces savoirs à partir de situations et
d’objets complexes appelant des éclairages multiréférentiels.
Les groupes de travail chargés de construire des unités transversales ont
d’abord élaboré des listes assez larges de tels “objets”. En raison de diverses
contraintes curriculaires, et aussi pour éviter une trop forte dispersion, le programme s’est finalement construit avec sept unités de formation transversales, regroupées en deux ensembles appelés “modules”. Dans le premier, intitulé “Relations intersubjectives et situations éducatives complexes, diversité
des acteurs”, quatre unités se partagent un bloc de douze semaines (relations
intersubjectives et désir d’apprendre; rapport au savoir, métier d’élève, métier
d’enseignant; diversité culturelle et gestion de classe; école, familles,
société). Dans le second module, intitulé “Processus et difficultés d’apprentissage, régulation et différenciation”, trois unités se partagent un bloc de neuf
semaines (différences individuelles et difficultés d’apprentissage; régulation
des processus d’apprentissage et évaluation; enseignement spécialisé et intégration).
Le souci de retrouver dans les intitulés des traces explicites de chacune
des sciences sociales et humaines n’a pas joué un grand rôle. Il semblait évident qu’il fallait intégrer et articuler tous les regards disciplinaires pertinents
pour cerner l’objet, sans entrer dans des comptes d’apothicaire. De même, les
descriptifs des unités transversales ne font pas de référence méthodique aux
disciplines concernées. Sans doute n’est-ce pas sans lien avec un double fait :
d’une part, les professeurs de sciences de l’éducation impliqués dans ces unités
sont peu suspects de tourner le dos à la sociologie : deux sociologues, une spécialiste de l’interculturel familière de l’anthropologie et une psychanalyste
collaborant avec des sociologues cliniciens; d’autre part, chaque unité de formation est confiée à un tandem comprenant un professeur intéressé par la
formation des enseignants et un chargé d’enseignement ayant une maîtrise en
sciences de l’éducation et une pratique de la profession d’enseignant primaire,
deux gages d’une approche systémique.
Globalement, le premier module transversal apparaît plus sociologique
que le second dans lequel les professeurs viennent plutôt de la psychologie du
développement ou de l’apprentissage. Mais leur expertise dans des thèmes
comme les difficultés d’apprentissage, l’évaluation ou l’enseignement spécialisé exclut en principe des approches enfermées dans la psychologie.
Lorsque la sociologie — comme les autres sciences humaines et
sociales— se retrouve immergée dans des objets complexes, il devient plus
difficile d’estimer sa place. Du point de vue de la lisibilité, des enseignements
disciplinaires donneraient davantage de garanties. Mais elles ne portent que
sur le curriculum. Rien ne dit que les apports correspondants sont intégrés
dans l’esprit des futurs enseignants, donc mobilisables.
Peut-être est-ce un des enjeux majeurs d’une didactique de la sociologie
dans les formations aux métiers de l’humain et notamment au métier d’enseignant : que faire lorsqu’il faut apparemment choisir entre la lisibilité (apparaître comme apport disciplinaire) et l’efficacité (s’immerger dans des objets
complexes)?
Démarches didactiques et construction des savoirs
Un tel choix ne devrait être fait qu’en connaissance de cause, sur la base des fondements didactiques d’un programme qui vise à construire des
compétences, une identité et des savoirs professionnels.
Si l’on pense que le savoir est un texte qu’il faut lire et assimiler dans un
ordre logique, on mettra l’accent sur des enseignements disciplinaires. Si l’on
estime que le savoir est plutôt un réseau, un “hypertexte” et, notamment en
formation professionnelle, une ressource pour l’action, on adoptera des dispositifs de formation clinique qui partent de situations singulières, rarement justiciables d’un seul cadre d’interprétation disciplinaire, et qui construisent des
savoirs proches de l’action, donc partiels et en apparence aléatoires en regard
de la “table des matières” du “texte du savoir”.
Il est inutile d’opposer radicalement ces deux modèles : une introduction ordonnée à chacune des diverses sciences sociales et humaines ne saurait
nuire, au contraire, à une démarche clinique. Elle met en place des “structures d’accueil”, une sorte de carte globale d’un territoire disciplinaire qui ne
pourra, dans un travail clinique, être entièrement exploré. Les savoirs
construits ressembleront aux savoirs géographiques d’un voyageur : réduits à
des abstractions (et parfois à des stéréotypes) pour les régions du monde où il
n’a pas mis les pieds, ils sont plus étoffés pour les régions qu’il a simplement
traversées et plus substantiels encore pour les régions dans lesquelles il a longuement séjourné.
Si le temps de formation était illimité, on pourrait conjuguer les diverses
démarches. Comme le temps est compté, il faut arrêter des priorités. Le travail clinique, l’analyse de cas, de situations, de pratiques exigent beaucoup
plus de temps qu’un cours magistral. Il est donc exclu d’explorer méthodiquement tous les cas de figure qui peuvent se présenter dans une classe. De
plus, l’échantillon des processus ainsi approchés est en partie aléatoire.
Pourquoi courir un tel risque, alors que des enseignements méthodiques
pourraient couvrir plus largement les acquis de la discipline ? Pour trois raisons au moins : a. les savoirs construits à partir de situations singulières sont
plus facilement mobilisables dans des situations analogues, leur disponibilité
tient au fait qu’ils ne sont pas complètement décontextualisés (Perrenoud
2000,2001 b et c); b. cette démarche développe une posture et une pratique
réflexives adossées aux sciences humaines et sociales (Perrenoud 2001a,
2002a); c. la démarche clinique travaille simultanément le savoir et le rapport au savoir, donc l’identité professionnelle.
On s’en doute, ces thèses ne font pas l’unanimité. Leurs fondements
théoriques et empiriques sont en débat. Et surtout, elles heurtent la didactique spontanée de nombre d’enseignants universitaires.
Au-delà des préjugés et des mécanismes défensifs, deux chantiers
devraient être investis : l’un de didactique professionnelle (Altet 1996 a et b,
1998,2000; Blanchard-Laville & Fablet 1996; Clot 2000; Faingold 1996;
Carbonneau & Hétu 1996; Malglaive 1990; Mayen 1999; Paquay 1996;
Pastré 1999,2000; Perrenoud 1999b, 2001a); l’autre d’analyse du travail et
des savoirs réels des enseignants (Durand 1996; Perrenoud 1996a, 1999a,
2002b; Tardif 1993; Tardif & Gauthier 1996; Tardif & Lessard 1999).
Ces deux chantiers sont étroitement complémentaires. Les sociologues
sont plus actifs dans le second, ce qui est n’a rien de surprenant : la conceptualisation des savoirs et des pratiques relève de la sociologie des professions.
On peut regretter que les sociologues soient trop peu nombreux dans le premier chantier. Ils y ont leur place, à l’évidence, comme acteurs réflexifs, dans
le cadre de leurs propres pratiques d’enseignement et de formation. Mais ce
n’est pas la seule entrée : la didactique professionnelle, comme les didactiques
des disciplines scolaires, sont des carrefours auxquels les sciences humaines et
sociales peuvent se rencontrer.
·
ALTET M. 1996A Les compétences de l’enseignant professionnel. Entre savoirs, schèmes
d’action et adaptation : le savoir-analyser, in Paquay L., Altet M., Charlier E. &
Perrenoud Ph. (dir.) Former des enseignants professionnels. Quelles stratégies ? Quelles
compétences ?, Bruxelles, De Boeck, 27-40
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ALTET M. 1996B Les dispositifs d’analyse des pratiques pédagogiques en formation d’enseignants : une démarche d’articulation pratique-théorie-pratique, in Blanchard-Laville C. & Fablet D. (dir.) L’analyse des pratiques professionnelles, Paris,
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ALTET M. 1998 Quelle formation professionnalisante pour développer les compétences
de “l’enseignant professionnel” et une culture professionnelle d’acteur, in Tardif M.,
Lessard C. & Gauthier C. (dir.) Formation des maîtres et contextes sociaux. Perspectives
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ALTET M. 2000 L’analyse de pratiques : une démarche de formation professionnalisante ?,
Recherche et Formation, 35, 25-41
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ARDOINO J. ( 1980) Éducation et relations. Introduction à une analyse plurielle des situations
éducatives, Paris, Gauthier-Villars
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BLANCHARD-LAVILLE C. & FABLET D. (dir.) 1996 L’analyse des pratiques professionnelles, Paris, L’Harmattan
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BRAUN A. ( 1989) Enseignant et/ou formateur, Paris, Éditions d’organisation
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CARBONNEAU M. & HÉTU J.-C. 1996 Formation pratique des enseignants et naissance d’une intelligence professionnelle, in Paquay L., Altet M., Charlier E. &
Perrenoud Ph. (dir.) Former des enseignants professionnels. Quelles stratégies ? Quelles
compétences ?, Bruxelles, De Boeck, 77-96
·
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