2002
Éducation et Sociétés
Comptes rendus
Lectures
• KATHRYN ANDERSON -LEVITT, 2002
Teaching Cultures. Knowledge for Teaching First Grade
in France and the United States
Cresskill, New Jersey, Hampton Press,
collection Language and Social Processes, 333 pages.
(Distribué en Europe par :The Eurospan Group, 3 Henrietta St., Covent
Garden, London WC 2E 8LU England, tel : 44-( 0) 20-78450860,
fax : 44( 0) 20-73793313)
• LE DÉBAT ÉCONOMIQUE EN ÉDUCATION ET EN SCIENCES DE L’ÉDUCATION
À PROPOS DE DEUX OUVRAGESALLEMANDS : WOLFGANG BÖTTCHER, 2002
Kann eine ökonomische Schule auch eine pädagogische sein ? Schulentwicklung
zwischen Neuer Steuerung, Organisation, Leistungsevaluation und Bildung.
Weinheim et Munich, Juventa Verlag, 2002,395 pages
(Une école économique peut-elle être aussi une école pédagogique ?Évolution de
l’école entre nouvelle gestion, organisation, évaluation des résultats et formation)
INGRID LOHMANN ET RAINER RILLING (DIR.), 2002
Die verkaufte Bildung. Kritik und Kontroversen zur Kommerzialisierung von Schule,
Weiterbildung, Erziehung und Wissenschaft.
Opladen, Leske + Budrich, 2002,355 pages
(L’éducation en vente. Critique et controverses à propos de la commercialisation de
l’école, de la formation continue et de la recherche)
KATHRYN ANDERSON -LEVITT, 2002
Teaching Cultures. Knowledge for Teaching First Grade
in France and the United States
Cresskill, New Jersey, Hampton Press,
collection Language and Social Processes, 333 pages.
(Distribué en Europe par :The Eurospan Group, 3 Henrietta St., Covent
Garden, London WC 2E 8LU England, tel : 44-( 0) 20-78450860,
fax : 44( 0) 20-73793313)
Quels savoirs les enseignants mobilisent-ils
dans leur pratique professionnelle ? D’où
viennent ces savoirs ? Dans quelle mesure
sont-ils partagés, entre spécialistes et non-spécialistes, ou par-delà les frontières ?
C’est à ces questions que s’adresse
Kathryn Anderson-Levitt, anthropologue
américaine de l’école et de la culture, dans
une étude comparée de l’enseignement de
la lecture au Cours préparatoire en France
et en classe de “First Grad” aux États-Unis.
Dans la première partie de l’ouvrage, elle
s’interroge sur le savoir professionnel des
enseignants et les cultures dans lesquelles il
s’inscrit. Ce faisant, elle creuse la notion
même de culture, qu’elle pense au pluriel
et non au singulier, dans l’acception anthropologique du terme. Elle s’appuie sur la
métaphore de culture comme réservoir ou
répertoire de savoirs, de valeurs et de
savoir-faire dans lequel les acteurs puisent
pour donner du sens au monde et orienter
l’action. La seconde partie de l’ouvrage
repose sur un travail empirique d’observations dans les classes. En comparant la
manière dont les enseignants américains et
français enseignent la lecture, l’auteur développe et alimente la réflexion plus théorique amorcée en première partie :elle analyse le caractère socialement construit des
“évidences” et du “sens commun” mis en
jeu par les enseignants.
Le travail d’Anderson-Levitt repart de la
définition de la culture proposée par James
Spradley : “les savoirs acquis employés par
les agents pour interpréter leur vécu et
générer des comportements sociaux” ( The
Ethnographic Interview, New York, Holt,
Rinehart & Winston, 1979,5). Ces savoirs
sont acquis, mais ne sont pas nécessairement explicitement formulables pour
autant : ils incluent des idées difficiles à
exprimer tellement elles semblent évidentes et naturelles. Le terme savoirs ne
signifie pas que la culture soit formée seulement de savoirs rationnels, d’ordre cognitif, mais aussi de valeurs et de sentiments,
ainsi que de savoirs qui génèrent certains
comportements (“knowledgeinpractice”). La culture n’est pas pensée comme
une cartographie du social, mais comme
une boussole et des principes de navigation
pour s’improviser un chemin (chapitre 1).
La conception de la culture que propose
l’auteur laisse les individus libres du sens
qu’ils attribuent à une situation donnée.
Mais si la culture n’impose pas une lecture
unique du monde ou un mode d’action particulier, le style distinct que se forge chaque
enseignant est limité par un fonds commun
de savoirs et de pratiques. Ainsi, bien que la
culture ne détermine pas les conduites et
les cadres de pensée des acteurs, la comparaison de différentes cultures fait apparaître
des cohérences au sein de chacune d’entre
elles.
Le titre de l’ouvrage joue sur un double
sens : “Teaching cultures” signifie en même
temps “enseigner les cultures” et “les cultures de l’enseignement”. Anderson-Levitt
estime en effet que l’enseignement ne
relève pas d’une culture unique qui constituerait un bloc monolithique, mais de multiples cultures dans lesquelles les enseignants puisent (chapitre 2). Une partie de
leurs savoirs et savoir-faire leur est spécifique en tant que spécialistes. C’est ce que
l’auteur appelle la “culture professionnelle”
(professional culture), distincte des
attentes, savoirs et valeurs partagées par
les enseignants et les non enseignants, ce
qu’elle baptise “culture de la classe” (classroom culture). D’autre part, les éléments
culturels spécifiques à la France ou aux
États-Unis constituent une “culture nationale” (national culture) que l’auteur distingue des éléments communs aux deux
pays (transnational culture). En combinant
ces deux facteurs, elle aboutit à quatre cultures de l’enseignement (chapitre 3) qu’elle
détaille dans le reste de la première partie
de l’ouvrage.
Une fois présentée la distinction théorique entre ces quatre cultures, reste à leur
donner un contenu. Concrètement, que
savent les enseignants mais pas les non-spé-cialistes ? En quoi la conception de ce qu’est
une classe diffère-t-elle de part et d’autre
de l’Atlantique ? Pour répondre, Anderson-Levitt emploie une méthode d’enquête originale fondée sur l’utilisation de la vidéo.
Des situations d’enseignement ont été filmées dans des classes françaises et américaines et deux scènes de cinq minutes ont
été retenues par pays. Ces vidéos ont été
diffusées à des groupes d’enseignants et de
non enseignants dans les deux pays, et les
réactions recueillies à l’aide de questionnaires et de discussions collectives suite à la
projection des extraits. Anderson-Levitt
compare le sens attribué aux mêmes situations par différents publics. Elle relève les
termes employés par les Français et les
Américains (chapitre 4), par les spécialistes
et les non-spécialistes (chapitre 5), pour
décrire les situations observées. Certaines
conclusions sont attendues. Il ressort ainsi
de ce travail que les enseignants disposent
de catégories de pensée plus précises et
plus élaborées pour décoder les pratiques
de leurs collègues qu’un public de non
enseignants. Mais l’exploitation des questionnaires et des discussions permet à l’auteur des analyses bien plus subtiles et aux
résultats moins prévisibles. Elle identifie un
ensemble récurrent de termes pour qualifier l’attitude des élèves : participation,
attention, intérêt. Ces catégories sont
employées par le public des deux pays, par
les non-spécialistes autant que par les
enseignants. Toutefois, l’étude détaillée des
réponses montre que le sens même de ces
termes n’est pas compris par tous de la
même manière, et que les indicateurs
varient :l’intérêt pour l’activité en cours se
jauge-t-il à l’immobilité de l’enfant, captivé
par ce qu’il écoute, ou au mouvement,
révélateur de son engagement physique ?
L’auteur conclut que la classe idéale est
décrite dans des termes proches dans les
deux pays (culture transnationale). Mais
l’accord reste à un haut niveau de généralité et d’abstraction, car les mêmes notions
recouvrent des situations distinctes suivant
le contexte national où on se trouve.
Dans la seconde partie de l’ouvrage,
l’auteur pénètre dans la salle de classe pour
y mener une analyse comparée de l’enseignement de la lecture en France et aux
États-Unis. Qu’attendent les enseignants de
cours préparatoire et de First Grade de la
part de leurs élèves ? Comment conçoi-vent-ils la lecture et les méthodes pour
l’enseigner ? Quels critères retiennent-ils
pour déterminer qu’un enfant sait lire ?
Cette partie repose sur des observations
ethnographiques menées dans 55 classes
d’école primaire et maternelle dont 34
classes de cours préparatoire. Ces observations ont été commencées en 1976-1979, lors d’une première étude de l’auteur, puis poursuivies en 1987-1988 et en
1993-1994. Leur durée pour chaque classe
varie entre une demi-journée et un an. Elles
sont complétées par des entretiens avec les
enseignants. Il faut préciser qu’aucun travail
semblable n’a été entrepris de l’autre côté
de l’Atlantique, car l’ouvrage s’adresse à un
public d’enseignants et d’étudiants américains, pour qui cette réalité est familière. Si
ce déséquilibre est regrettable pour un lecteur francophone, les analyses des observations s’inscrivent, elles, dans un cadre
comparatif, qui permet de se forger une
idée de la pratique et de la philosophie de
l’enseignement aux États-Unis.
Comment les savoirs et savoir-faire
identifiés dans la partie précédente se tra-duisent-ils concrètement dans la salle de
classe ? Anderson-Levitt part de leçons
observées pour remonter aux séquences
de travail et à la progression annuelle telle
que programmée par les enseignants et
celle prévue dans les instructions et programmes officiels. Dans cette partie de
l’ouvrage, la comparaison avec les États-Unis n’est pas systématique. Son intérêt
vient de ce que l’auteur pénètre dans la
“boîte noire” qu’est l’école pour en décrire
et analyser le fonctionnement. L’auteur se
penche sur les pratiques observées en
France, et les met en relation avec le cadre
institutionnel, l’histoire de l’enseignement
en France et les attentes culturelles identifiées plus haut. Malgré la diversité des
leçons observées, elle relève un scénario
dominant qui préside, implicitement au
moins, à la conduite d’une majorité des
leçons observées, même lorsque ce
modèle de référence implicite n’est convoqué que pour être rejeté (chapitre 6).
Anderson-Levitt découvre aussi une forte
cohérence dans les grandes étapes que les
enseignants français attendent de la progression au cours de l’année du CP (chapitre 7) — la reconnaissance de mots
entiers précède leur décomposition en syllabes ou en lettres (analyse), puis la reconstitution de mots entiers (synthèse). Or il
est intéressant de noter que ces étapes ne
sont pas imposées par des instructions officielles, et sont même en contradiction avec
elles. Pour expliquer ce phénomène, l’auteur renvoie à des habitudes forgées de
longue date et à des contraintes institutionnelles, qui autonomisent la pratique par
rapport aux directives du ministère.
Quels critères d’évaluation permettent
de déterminer ce qui constitue le “savoir
lire”? Les enseignants français construisent
différents niveaux de lecture, qu’ils déterminent suivant des critères largement partagés (chapitre 8). Ainsi mémoriser un
texte écrit au tableau constitue un niveau
minimal de “lecture”, mais pour juger qu’un
enfant “lit couramment”, les enseignants
s’attendent à ce qu’il sache lire avec intonation. Sans cela, un enfant qui déchiffre mais
qui n’y met pas l’expression est considéré
comme un enfant qui “décode” simplement.“Savoir lire” est compris ici comme la
capacité à déchiffrer (synthèse), peu
importe quand l’enfant y parvient, pourvu
que ce soit avant la fin de l’année. D’autres
stratégies (par exemple la reconnaissance
de mots entiers) ne comptent pas comme
une réelle capacité de déchiffrage. Ces critères sont importants car ils conditionnent
le jugement sur le “niveau” de l’élève. L’auteur critique cette réduction à un critère
unique d’un processus aux variations complexes.
Le chapitre 9 recense les facteurs retenus par les enseignants pour expliquer les
performances des élèves : l’âge précis, la
maturité, l’intelligence, les problèmes familiaux, psychologiques et sociaux. Cette fois,
ce qui surprend l’auteur, ce sont les similarités franco-américaines et non les différences. La seule spécificité française, due à
des questions institutionnelles, concerne le
critère “en avance” ou “en retard”, là où
des enfants ont sauté une classe ou ont
redoublé. Dans les deux pays, les performances sont expliquées par les caractéristiques personnelles des élèves (l’âge, la
motivation) plus que par l’enseignant ou sa
pédagogie, et la faute de l’échec tend à être
renvoyée aux caractéristiques du milieu
familial. Il peut donc sembler paradoxal qu’à
partir de causes semblables les remèdes à
l’échec soient différents. C’est pourtant le
cas (chapitre 10). Une différence essentielle
tient à la constitution de groupes de niveau.
S’ils sont la norme aux États-Unis, ils sont
bien moins fréquents en France, où les
enseignants expriment de multiples réticences à leur égard. Les raisons de cette
méfiance sont pour partie pédagogiques :la
tradition d’enseignement en classe entière
s’accommode mal de laisser plusieurs
groupes travailler de manière autonome
pendant que l’enseignant se consacre à un
autre groupe. Par ailleurs, les groupes de
niveau sont vus avec suspicion comme
n’étant pas compatibles avec des principes
d’égalité. Ce point, qui n’est évoqué qu’en
passant, aurait mérité une analyse plus
détaillée. En effet, le poids de l’idéal républicain n’est sans doute pas suffisamment
pris en compte. Plus généralement, on peut
regretter le peu d’importance accordé aux
aspects historiques dans cet ouvrage. L’auteur se prive d’outils qui permettent de
donner du sens à certaines pratiques de
l’école aujourd’hui : comment expliquer la
demande de “participation” des élèves dans
les années 1970 sans mentionner
Mai 1968 ? Comment comprendre le rejet
de groupes de niveau sans référence aux
idéaux égalitaires qui sont aux sources du
système éducatif français ? Ces réserves
mises à part, Anderson-Levitt fait une analyse fine des stratégies dont les enseignants
disposent pour faire fonctionner des
classes hétérogènes sans recours aux
groupes de niveau, notamment par les
places attribuées aux enfants dans la salle
de classe, un certain degré d’individualisation du travail, notamment à l’oral, et le
recours au redoublement, en dépit des instructions officielles tentant d’en limiter la
pratique.
L’ouvrage conclut sur les conséquences
politiques de facteurs pédagogiques. L’application des critères des enseignants
conduit à la fabrication de “différences” qui
ne sont pas les mêmes dans les deux pays,
et qui ont une incidence sur la manière
dont les enfants sont classés et hiérarchisés
dans l’ordre scolaire. Un élève “en échec”
en France ne le serait pas nécessairement
aux États-Unis, et vice versa. Par ailleurs,
les critères de réussite et les parti pris pour
“aider” les enfants en difficulté ont des
répercussions sur ce que les enfants
apprennent. Aux États-Unis, un enfant jugé
inapte à apprendre à lire au rythme “normal” sera placé d’emblée dans un groupe
de niveau faible, et prendra d’autant plus de
“retard” du fait des attentes inférieures
auxquelles il est soumis. Un élève français
considéré “en retard” au cours de l’année
aura éventuellement droit à des formes institutionnelles de soutien scolaire, mais il
sera néanmoins tenu de parvenir à un
“niveau” scolaire prédéterminé pour pouvoir poursuivre sa scolarité. Car malgré
l’introduction des cycles à l’école primaire,
les enseignants continuent à faire redoubler
les enfants qui “ne savent pas lire” à la fin du
cours préparatoire. Étant donné l’enjeu
que constitue le redoublement pour les
chances de succès dans la scolarité ultérieure, la question n’est pas d’un simple
intérêt “scolaire”, mais peut avoir des
répercussions sociales à long terme.
Anderson-Levitt termine sur une note
optimiste : si le savoir culturel influence la
pratique, le changement institutionnel reste
cependant possible. En effet, la pratique
influence à son tour les savoirs mis en
œuvre dans l’enseignement, et les institutions peuvent changer sur le long terme
lorsque les enseignants évoluent dans leurs
pratiques.
Ce travail de recherche présente de
grandes qualités : la connaissance fine qu’a
l’auteur du système éducatif français lui
permet de développer une analyse subtile
et riche. L’ouvrage est écrit dans un langage
accessible sans pour autant renoncer à la
complexité des idées. La vie du lecteur est
facilitée par deux index très complets et
des annexes méthodologiques. Ces
annexes, et les explications de la méthodologie au cours de l’ouvrage, sont remarquables par leur honnêteté. L’auteur n’hésite pas à attirer elle-même l’attention sur
certaines faiblesses de sa méthode, par
exemple le fait que la vidéo américaine
qu’elle utilise date de la fin des années
1970. De même, la taille et la composition
des groupes qui ont visionné les extraits
dans les deux pays posent des problèmes
de comparabilité. En outre, la date des
observations signifie que les réformes
issues de la loi d’orientation de 1989 sont
peu prises en compte. Cependant, l’analyse
en souffre peu, car l’objet d’étude se prête
à une analyse sur la longue durée : la culture, les pratiques et les relations entre les
deux changent moins vite que la législation.
Le regret principal du lecteur français
sera que la comparaison des analyses ne
soit pas alimentée par des observations
ethnographiques dans les classes américaines. Il fait l’expérience d’un double décalage : il lit le regard d’une étrangère porté
sur une réalité qui lui est familière, mais ne
dispose pas du pan correspondant aux pratiques américaines qui sous-tendent la
comparaison. Pour autant, l’ouvrage permet de voyager dans les classes américaines, ne serait-ce que par le détour que
constitue le regard porté par Anderson-Levitt sur la France. L’auteur distingue par
endroits différentes lectures susceptibles
d’être faites d’une même situation à partir
d’un regard américain ou français. C’est le
cas de cet épisode où une enseignante
insiste pour qu’un élève de CP en difficulté
lise à voix haute un paragraphe devant
toute la classe ( 244). Là où la culture américaine voit l’humiliation d’un enfant préoccupé par sa performance sous le regard de
ses camarades impatients, un regard français relève les principes égalitaires de l’enseignante, qui ne renonce pas à attendre
autant de celui qui a du mal que de ses
camarades.
La lecture de cet ouvrage constitue en
elle-même un exercice de comparaison
interculturelle. Des encadrés sous forme
de questions adressées au lecteur (faisant
l’hypothèse qu’il s’agit d’un public d’enseignants américains) sembleront peut-être
naïfs au lecteur français. Mais ils constituent
aussi un exemple des approches distinctes
de la transmission de connaissances de part
et d’autre de l’Atlantique. Cet effort de
pédagogie peut donner matière à réfléchir
en France où, à galons égaux, les chercheurs sont souvent moins prêts à se
rendre accessibles et à être à la fois si limpides, modestes et passionnants.
Maroussia RAVEAUD
University of Bristol
LE DÉBAT ÉCONOMIQUE EN ÉDUCATION ET EN SCIENCES DE L’ÉDUCATION
À PROPOS DE DEUX OUVRAGESALLEMANDS : WOLFGANG BÖTTCHER, 2002
Kann eine ökonomische Schule auch eine pädagogische sein ? Schulentwicklung
zwischen Neuer Steuerung, Organisation, Leistungsevaluation und Bildung.
Weinheim et Munich, Juventa Verlag, 2002,395 pages
(Une école économique peut-elle être aussi une école pédagogique ?Évolution de
l’école entre nouvelle gestion, organisation, évaluation des résultats et formation)
INGRID LOHMANN ET RAINER RILLING (DIR.), 2002
Die verkaufte Bildung. Kritik und Kontroversen zur Kommerzialisierung von Schule,
Weiterbildung, Erziehung und Wissenschaft.
Opladen, Leske + Budrich, 2002,355 pages
(L’éducation en vente. Critique et controverses à propos de la commercialisation de
l’école, de la formation continue et de la recherche)
La dimension économique à l’intérieur de
la recherche en éducation fait l’objet de
débats nationaux de plus en plus importants et suscite de nombreux travaux sur
le plan international. La transformation de
l’éducation et de ses institutions selon le
modèle de l’économie d’entreprise est
une question centrale, tout comme celle
des chances et des risques qui y sont liés,
objet de discussions fondées surtout sur
diverses expériences internationales et
leurs éléments respectifs de réforme. Le
rapprochement de conceptions et de
connaissances dans les domaines pédagogique et économique est né de l’intention
d’utiliser des analyses économiques pour
une meilleure compréhension et, le cas
échéant, pour la résolution des problèmes
dans le domaine éducatif. L’opposition à
une planification et à une recherche en
éducation à visée strictement économique
reste toutefois forte, par crainte de devoir
abandonner les idéaux éducatifs traditionnels : c’est tout particulièrement le cas en
Allemagne en raison de sa tradition éducative. L’ouvrage de Böttcher ainsi que la
publication dirigée par Lohmann & Rilling
présentent des points de vue et des
études sur le rapport entre pédagogie et
économie, mais aussi des perspectives en
matière de recherche. Le point de départ
de ces deux ouvrages est le débat mentionné précédemment tel qu’il apparaît
dans les pays germanophones, notamment
par rapport aux tendances internationales.
WOLFGANG BÖTTCHER,
UNE ÉCOLE ÉCONOMIQUE PEUT-ELLE ÊTRE
AUSSI UNE ÉCOLE PÉDAGOGIQUE ?
L’organisation “école” se trouve de plus en
plus, sur le plan international et ce depuis
quelques années, dans la sphère d’influence
de projets de gestion dont l’interaction est
à la fois considérée comme contradictoire
et nécessaire : l’amélioration des résultats
scolaires est liée d’un côté au renforcement
de l’autonomie de l’établissement scolaire,
d’un autre côté au contrôle des résultats
de celui-ci. La publication dont il est ici
question traite ces deux aspects, l’autonomie et le contrôle de l’efficacité, les éclaire
à la lumière de la perspective de l’économie
d’entreprise qui est à leur base et en vient
au débat sur la convergence d’idées en
matière d’économie et de pédagogie. Dans
ce champ d’investigation, l’auteur dégage
les éléments de nouveaux projets de gestion et leurs éventuelles conséquences sur
le travail pédagogique dans les écoles.
“Nouvelle gestion” renvoie alors non seulement au contrôle des résultats, mais aussi
à une autre conception de la gestion. L’auteur intègre ces résultats dans le débat sur
un programme de réformes de type économique et sur son cadre.
De nouveaux projets de gestion sont
nés de la critique actuelle de l’école et de
la question qui leur est liée, celle des
résultats et de leur nécessaire amélioration. Böttcher esquisse tout d’abord cet
arrière-plan de manière interdisciplinaire,
du point de vue de l’économie dans le
domaine éducatif ainsi que de la recherche
dans le domaine des performances scolaires. Il dégage le fait que, par comparaison avec l’évolution de la recherche
internationale, comme par exemple la
recherche anglo-saxonne sur la “school
effectiveness”, la recherche en éducation
en Allemagne s’est, jusqu’à une date
récente, à peine intéressé à une étude systématique des compétences acquises à
l’école. Mais on y assiste désormais à un
changement de paradigme, on est passé
d’une centration sur le contexte à une
centration sur les résultats. Les conclusions d’études internationales sur les performances, auxquelles l’Allemagne prend
part depuis les années quatre-vingt-dix,
après des années d’absence, sont un
moteur essentiel de cette évolution. Elles
renvoient à la nécessité d’une réforme
décisive de l’école.
De telles propositions, visant à améliorer la capacité d’innovation des systèmes
scolaires ainsi que leur faculté à obtenir de
bons résultats et se situant dans un cadre
financier souvent limité, se trouvent à
l´interface de la pédagogie et de l’économie. Aussi, l’établissement scolaire en tant
qu’organisation, et plus seulement le système scolaire dans son ensemble, se
retrouve au centre des réflexions.
Böttcher met en évidence que la dimension des résultats dans le contexte d’une
évolution de l’organisation tournée vers
l’efficacité se révèle être un objectif de
plus en plus pressant pour l’établissement
scolaire. Il précise que les innovations
nécessaires à l’organisation école sont le
développement de la qualité et, avec lui, la
planification d’une gestion décentralisée.
En même temps, il souligne le gain de
signification d’un contrôle central en tant
qu’équivalent fonctionnel du plan organisationnel renforcé. Le contrepoids qu’il
désigne par “recentralisation” agit d’une
part à travers le fait que l’on impose des
normes, d’autre part, à travers les
comptes à rendre sur les résultats obtenus
par rapport à ces normes. Böttcher analyse ces deux points. L’exigence de
normes claires et concrètes dans les curricula de base — dans un pays qui ne dispose
pas de curriculum homogène et obligatoire— représente, selon lui, le cœur du
débat et de la réforme nécessaires dans le
domaine de la qualité. D’après Böttcher,
ce n’est que par rapport à cette norme
qu’une performance peut être évaluée
pour que, dans un autre temps, l’école soit
obligée de rendre des comptes par l’utilisation de moyens d’évaluation internes et
externes. Il décrit le statu quo dans le
domaine du contrôle des résultats en
Allemagne où l’on peut noter beaucoup
d’hésitations quant à des procédures
d’évaluation standardisées même si la culture de l’évaluation individuelle jusqu’alors
prédominante s’oriente vers une plus
forte possibilité de comparaison supraindividuelle.
Sur ces bases sont ébauchées les
grandes lignes d’une réforme de l’école
inspirée de l’économie, que l’on peut définir par les concepts d’efficacité, d’effectivité, d’évidence et d’orientation vers la
réussite. Ces éléments débouchent sur la
planification de l’attribution intelligente de
moyens qui pourrait être menée à bien
sans le recours à des moyens supplémentaires. Par “l’effectivité” est posée la question de la capacité à atteindre les buts
fixés. “L’efficacité” concerne l’utilisation
des ressources et mesure les résultats en
fonction des moyens mis en œuvre. Par
“l’évidence”, l’auteur entend la volonté de
rendre les choses transparentes et d’examiner l’efficacité de l’utilisation des ressources. De plus, l’encouragement à la
réussite ou les “incentives” doivent associer plus profondément les acteurs de
l’établissement scolaire à la réforme et la
rendre efficace en la faisant partir de la
base. Les éléments de la réforme structurelle et organisationnelle doivent aider
l’activité scolaire centrale, c’est-à-dire le
cours, à développer son efficacité.
Après avoir isolé ces quatre idées
directrices dans le débat sur l’évolution de
l’organisation et de la qualité tout comme
sur la décentralisation et la centralisation,
Böttcher en arrive à la question des possibilités d’application de ces réflexions. En
esquissant d’éventuels champs d’utilisation
de ce programme économique et l’approfondissement par des exemples, l’ouvrage
ne reste pas sur le plan du discours théorique. L’auteur situe le débat sur la
recherche en économie de l’éducation
beaucoup plus comme à l’interface avec la
prise de décision politique. Dans ce va et
vient entre la théorie et la pratique, il thématise des éléments tels que la formation
des enseignants, la scolarité, le temps de
travail, le recrutement des personnels,
l’emploi des nouvelles technologies, la gestion des budgets ou la collaboration avec
les élèves et les parents. Il met particulièrement l’accent sur les thèmes de l’évolution du curriculum et de la mise en place
de normes, sur les conséquences des
effectifs dans les classes et sur la question
des effets de la rétribution des enseignants
en fonction de leurs résultats.
Enfin, il aborde la question qui est au
centre de son ouvrage et qui en fournit le
titre :une école économique peut-elle être
aussi une école pédagogique ? Cette question aurait aussi bien pu avoir comme
point de départ l’école pédagogique, ce
qui aurait été à l’encontre du courant de
pensée allemand dans le domaine de l’éducation. La convergence entre pédagogie et
économie serait — d’après la conclusion
de l’auteur— difficile à réaliser. Toutefois,
le problème de la mise en œuvre d’un programme à teneur économique vu comme
chance d’enclencher des réformes est
posé. L’auteur pointe au centre de ces
réformes une évolution du système scolaire fondée sur une recherche qui ne se
contente pas de décrire et d’expliquer
mais qui agit à partir de bases scientifiques. À travers cela, le débat idéologique
pourrait conduire à répondre à certaines
questions sur la base de recherches empiriques et pratiques pour remodeler l’école
de façon systématique.
Cette publication donne une vision
détaillée et exhaustive des possibilités et
limites d’un rapprochement des deux
domaines scientifiques. L’auteur parvient à
donner un aperçu général des questions
essentielles discutées en ce moment et, en
même temps, à traiter le sujet en profondeur. Un recours encore plus important
aux apports des recherches et expériences internationales aurait été souhaitable, d’autant plus que l’on doit prendre
fortement en considération la spécificité
nationale et, quand on évoque les modèles
américains, les limites des possibilités de
transposition. Globalement, ce livre, qui
amène sans aucun doute une nouvelle
perspective de débat dans l’espace germanophone, peut être considéré comme une
contribution au renforcement du dialogue
entre économie et sciences de l’éducation.
INGRID LOHMANN ET RAINER RILLING,
L’ÉDUCATION ENVENTE
Les opposants aux mots d’ordre d’efficacité, de concurrence et de comptes à
rendre, qui deviennent de plus en plus
ouvertement ceux du cadre scolaire, s’interrogent sur l’espace accordé à des
concepts comme l’émancipation, l’acquisition de l’autonomie ou l’égalité des
chances. Les espoirs et craintes liés aux
nouvelles conceptions de gestion sont discutés dans vingt-deux contributions de
chercheurs en sciences de l’éducation,
économie et droit, de représentants syndicaux et politiques ainsi que de quelques
spécialistes étrangers. Ces contributions
sont réparties en quatre chapitres couvrant quatre vastes thèmes : les quatre
premiers articles sont regroupés sous le
titre “Transformation de l’éducation dans
la société du savoir”. La deuxième partie a
pour sujet “L’école et le travail social entre
dérégulation et nouvelles chances de
transformation”, abordant les thèmes
actuels de la modification des possibilités
de choix d’école et des projets de financement. Le troisième chapitre, “La privatisation et l’orientation vers le marché de
l’Université et de la formation continue”,
éclaire davantage encore le domaine
extra-scolaire. La dernière partie traite
des “Alternatives pour l’accès au savoir et
à l’information” et donc des conséquences
de l’emploi des technologies de la communication et de l’information pour l’éducation et la recherche.
En arrière-plan de l’élaboration de cet
ouvrage se trouvent deux conférences
tenues à Hambourg et Göttingen en 2000
et ayant pour titre La privatisation du
domaine de l’éducation. Propriété et création
de valeurs dans la société du savoir” [ Die
Privatisierung des Bildungsbereichs. Eigentum
und Wertschöpfung in der Wissensgesellschaft], et Donnons à l’école et à l’enseignement supérieur leur liberté. Néo-libéralisme,
privatisation, suppression de l’éducation
publique : tendances globales et régionales
[ Entlassen wir Schulen und Hochschulen in
die Freiheit. Neoliberalisierung, Privatisierung,
Abschaffung öffentlicher Bildung :Globale und
regionale Trends]. Le but de cet ouvrage est
la présentation et l’analyse théorique de
situations ainsi que l’évaluation des nouvelles tendances de privatisation du secteur éducatif et de transformation de ce
domaine en domaine économique.
Les idées directrices essentielles de cet
ouvrage sont évoquées ici à travers divers
exemples en mettant l’accent sur les deux
premiers chapitres qui éclairent particulièrement bien le débat économique dans le
domaine scolaire.
La première partie de cette publication
aborde la création et la libéralisation des
marchés éducatifs (N. Hirtt) et s’intéresse
aussi à la signification des techniques de
communication et d’information pour la
création de nouvelles offres dans le
domaine éducatif et avec elles l’instauration de situations de concurrence
(P. J.Weber). Selon Weber, des offres d’enseignement et d’apprentissage virtuels
répondront, dans le futur, aux vœux personnels de formation sur un marché éducatif désinstitutionnalisé. Les conséquences du développement des
technologies de l’information et de la
communication pour les évolutions dans le
système éducatif et scientifique n’ont
encore jamais été mesurées alors que
préalablement elles vont rendre en partie
possible la transformation de l’éducation
et du savoir en domaines économiques. En
considérant de telles perspectives d’avenir
dans le contexte d’une forme de pensée
marquée par l’économie, M. Wimmer
pose la question du rôle de la pédagogie
dans la dynamique de transformation de la
société. En s’appuyant sur des ouvrages
théoriques critiques en sciences de l’éducation, il exprime l’espoir d’un droit d’intervention dans de tels débats et d’expression d’une posture critique en
sciences de l’éducation qui soit en adéquation avec son époque. Les prévisions sur la
société à venir sont nombreuses, tout
comme les éléments d’une politique future
pour celle-ci, ce qui va de pair avec la pluralité des formes d’apprentissage (D.
Kirchhöfer).
Dans la deuxième partie est abordée
l’efficacité de l’éducation en tant que marchandise. Lohmann prend les expériences
d’autres pays (Chili, Nouvelle-Zélande,
Chine et Canada) comme objets d’études
pour confronter les performances espérées des marchés de l’éducation à une
analyse critique de leurs résultats. Il n’était
peut-être pas nécessaire de prendre des
exemples aussi lointains alors que beaucoup de pays voisins ont une tradition culturelle similaire et des expériences identiques dans ce domaine. R. Hatcher
analyse ensuite le changement structurel
dû à l’influence de la sphère économique
d’un pays européen voisin, l’Angleterre, en
tenant compte des nombreux éléments
néo-libéraux de réforme. Toutefois, les raisons pour lesquelles les normes anglaises
en matière de résultats se sont constamment améliorées depuis la grande réforme
de l’éducation restent peu claires.
Apparemment, les éléments de réforme
inspirés du système économique apportent aussi des chances de développement
qu’il serait bon d’analyser. La possibilité du
choix de l’établissement scolaire représente un élément essentiel du marché
éducatif que G. Steiner-Khamsi éclaire
sous l’angle des sciences de l’éducation
comparées et interculturelles en mentionnant les doutes liés à cette question. La
contribution suivante, celle d’I. Gogolin, se
situe toujours dans la perspective interculturelle puisqu’elle s’interroge sur ce que
les minorités ethniques et linguistiques
peuvent attendre d’un système scolaire
géré sur des bases économiques. Ses
conclusions la rendent sceptique quant à
une amélioration de la réussite scolaire
d’élèves issus de telles minorités. De plus,
il apparaît clairement dans les diverses
contributions qu’une démonstration empirique de la supériorité de systèmes de
gestion différents manque jusqu’à aujourd’hui et que la revendication d’un développement scolaire fondé sur la recherche est
plus que justifiée.
Une autre composante du programme
éducatif économique est traitée à travers
le thème des systèmes alternatifs de financement du secteur éducatif. K. Klemm
range le modèle des “school vouchers” de
Friedman dans les possibilités générales de
financement et pose la question de la possibilité de son transfert dans le contexte
allemand. Le projet de sponsoring en tant
que financement de programmes scolaires
par des partenaires économiques est
abordé par P. P. Cieslik et M. Schmerr dans
ses formes, exemples, problèmes et
perspectives. La contribution d’H. Bethge
montre les tendances de la région de
Hambourg à transformer le système scolaire en un système à caractère plus économique et R. Dermietzel, G. Heinsohn et
O. Steiger font une transition vers la troisième partie de l’ouvrage en s’attachant à
l’introduction de composantes économiques dans le travail social et à la prise en
compte du domaine tertiaire comme
domaine extra-scolaire.
Au début du troisième chapitre, nous
trouvons une analyse critique du principe
de marché dans la formation continue
publique (H. Bastian) qui est suivie par
M. Bayer dans son exposé sur l’apprentissage tout au long de la vie dans de nouvelles structures. J. Lüthje et M. Bennhold
traitent de l’institution “Université” dans
le contexte d’une tendance à la privatisation. La quatrième partie de la publication
est consacrée à l’économie-internet.
Rilling expose par exemple les nouveaux
modèles de propriété immatérielle dans
l’économie que génère Internet.
Cet ouvrage présente au final un large
éventail de la production d’intérêts et
d’idéologies reposant sur des idées néo-libérales et néo-conservatrices qui se
confrontent de manière critique à l’État
social et à l’État-providence.
Si on compare ces divers travaux sur
l’introduction de la dimension économique dans la pédagogie, on peut retenir
que Böttcher relie la perspective d’une
réforme réussie du système éducatif au
développement de sa proposition de programme à caractère économique, alors
que l’ouvrage dirigé par Lohmann & Rilling
apporte une contribution essentiellement
critique à la discussion et insère son argumentation dans une controverse encore
plus vaste que celle portée par Böttcher,
qui porte sur la transformation de la
société. On retrouve toutefois formulée
dans les deux publications la nécessité
d’un débat sur l’évolution de l’école qui
soit fructueux et tourné vers la pratique
et, de cette façon, se trouve à l’interface
entre recherche en éducation et politique
éducative.
Isabell vAN ACKEREN,
Universität Essen, Allemagne
i. vanackeren@ uni-essen. de
AGNÈSVAN ZANTEN, 2001
L’école de la périphérie
Scolarité et ségrégation en banlieue
Paris, PUF, collection Le lien social, 424 pages
Cet ouvrage, magistral, fait la synthèse de
plusieurs enquêtes de type ethnographique
menées durant sept années sur la construction des ségrégations scolaires dans une
même ville de la banlieue parisienne. Son
auteur y met l’accent sur le rôle central des
contextes et des processus locaux, tout en
analysant ceux-ci “comme une construction sociale, dotée d’une certaine cohésion
interne et d’une autonomie relative par
rapport au centre, mais en même temps
structurellement articulée à celui-ci par des
rapports de domination et d’interdépendance”.
L’organisation de l’ouvrage en cinq parties permet à Agnès van Zanten d’exposer
ses analyses tant des logiques politiques et
institutionnelles nationales et locales que
de celles des professionnels de l’éducation
et des élèves, et ce en variant son échelle
d’observation de l’espace de la banlieue à
celui de la classe, en passant par celui du
district scolaire et de l’établissement. On
retrouve dans cet ouvrage nombre d’analyses précédemment parues, au moins partiellement, dans divers articles de revues ou
chapitres d’ouvrages, mais leur mise en
perspective autour d’une même problématique que résument clairement titre et
sous-titre du livre constitue bien plus qu’un
complément et fait de cet ouvrage un
apport majeur pour tous ceux qui se préoccupent, scientifiquement et politiquement, de la situation des écoles et établissements de banlieue et, plus généralement,
du devenir du système scolaire français.
Les réalités et processus analysés par
l’auteur se situent dans un contexte de dissolution du modèle politique des “banlieues
rouges” et de disqualification sociale des
“cités” et des villes de banlieue. Mais les
établissements scolaires ne font pas que
subir ces processus; ils contribuent à leur
insu aux dynamiques des quartiers populaires, en retraduisant dans leurs logiques
propres les pressions qui s’exercent sur
eux émanant de l’environnement local.
Celles-ci sont pour une large part liées aux
“stratégies” et pratiques parentales en
matière de scolarisation de leurs enfants,
qu’Agnès van Zanten regroupe selon trois
catégories :les pratiques de retrait qui sont
le fait des familles les plus “captives” de
l’environnement social de la cité; les stratégies de colonisation de l’espace scolaire
local ou d’évitement des collèges du quartier des familles visant à assurer à leurs
enfants de pouvoir suivre des parcours protégés, tant au plan de la sécurité et de la
socialisation qu’au plan des résultats scolaires.
Face à la dégradation de leur image et
aux phénomènes d’évitement, les établissements et leurs responsables tentent d’attirer et de retenir les “bons élèves”, en diversifiant leur offre scolaire par le jeu des
options et de la constitution des classes, et
en s’efforçant d’améliorer la discipline et la
sécurité à l’intérieur du collège. Ces modes
de retraduction des pressions de l’environnement local sont largement médiatisés par
l’environnement institutionnel et les
logiques locales de concurrence et de hiérarchie entre établissements. En l’absence
de nouvelles formes de régulation fondées
sur des rapports de coopération, et non de
concurrence entre les établissements, ils
“tendent à éloigner les établissements périphériques de leur mission primordiale de
transmission de connaissances (… ), à renforcer la polarisation scolaire, sociale ou
ethnique ou à retraduire la hiérarchie entre
établissements en hiérarchie entre classes
d’un même établissement”.
Les analyses suivantes portent sur “la
division du travail éducatif”, entre parents
et professionnels de l’éducation, ou au sein
de ceux-ci, et sur les logiques de révision,
de (re)construction de normes professionnelles en situation. Les questions de discipline et d’autorité apparaissent au centre
de nombreux conflits et malentendus entre
les différents protagonistes du procès de
scolarisation. Confrontées à l’opacité des
normes du travail scolaire, les familles
appréhendent les établissements et les
classes de leurs enfants essentiellement à
partir de ce qu’elles considèrent comme
des défaillances en matière d’ordre et d’autorité. Les problèmes de discipline apparaissent également au cœur des tensions et
des difficultés, voire des conflits, liés à la
division du travail, au sein des établissements, entre personnels enseignants et
non-enseignants. L’auteur observe ainsi que
“la tendance à la délégation en cascade des
tâches les plus problématiques et les moins
valorisées, sans véritable transfert des pouvoirs, ni coordination et suivi des actions
(… ) tend à diluer les responsabilités et à
bloquer la recherche de solutions durables
à des problèmes récurrents, notamment en
matière de discipline”.
La maîtrise des problèmes de maintien
de l’ordre dans l’ordinaire des classes apparaît comme la dimension la plus importante
du travail de resocialisation professionnelle
que les enseignants doivent opérer dans
l’école de la périphérie. Ce travail relève de
“la construction d’un modèle pratique de
ce qu’il est possible, pertinent et acceptable
de faire dans les établissements concentrant les publics les plus en difficulté”.
Même relativement maîtrisés, les problèmes de maintien de l’ordre ne manquent
jamais de peser sur la transmission des
savoirs; ils conduisent souvent les enseignants à simplifier sensiblement les tâches
demandées aux élèves, et à déplacer leurs
attentes et évaluations du registre des
connaissances et des compétences spécifiques vers celui de la motivation et du rapport au travail des élèves.
Un tel travail de resocialisation professionnelle relève également de phénomènes
et de processus collectifs, même si ceux-ci
ne passent que très marginalement par les
modes de régulation normatifs et institutionnels (projets d’établissement, travail
d’équipe, etc.) Ce travail de (re)construction de normes professionnelles partagées,
voire transmissibles, est néanmoins bien
plus problématique en matière d’enseignement qu’en matière de maintien de l’ordre.
L’ensemble de ces évolutions atteste
l’émergence et le développement de ce que
l’auteur qualifie d’éthiques professionnelles
contextualisées qui, quels que soient leurs
effets pervers en termes d’échec et d’inégalités scolaires et de renforcement des
logiques ségrégatives, doivent être perçues
et analysées comme un véritable travail, et
non comme une simple démission. Engagement et éthique professionnels apparaissent néanmoins très fortement dépolitisés
et très souvent déconnectés de toute référence globale, au profit d’un pragmatisme
référé au seul établissement.
La dernière partie de l’ouvrage porte
sur les élèves. Il s’agit alors pour l’auteur de
considérer que ceux-ci ne font pas que
subir ou réagir à des situations, mais participent à leur construction à partir de catégories d’interprétation qui leur sont
propres. Toutefois ces catégories n’existent
pas telles quelles a priori; elles émergent et
se développent à partir des situations et
des interactions qui s’y nouent, tout en participant, au-delà de ces situations et interactions et au-delà du seul espace scolaire, à
la construction identitaire des adolescents
de banlieue. L’auteur montre ainsi combien
la ségrégation entre les classes contribue à
une“polarisation” croissante au sein des
établissements, entre les élèves “proécole” scolarisés dans les “bonnes” classes,
et les élèves “anti-école” scolarisés dans les
“mauvaises” classes, la constitution de
“bonnes” ou de “mauvaises” classes ayant
une incidence certaine tant sur les
conduites des élèves que sur leur rapport
au travail et sur leurs résultats scolaires.
Elle met également en évidence le caractère très fluctuant du rapport au travail de
nombreux élèves, particulièrement des garçons. Au-delà de ces fluctuations, domine
une conception du travail scolaire comme
travail d’exécution, et des notes comme
sanctionnant beaucoup plus la présence et
l’accomplissement d’un certain nombre de
tâches que le résultat d’un travail et d’un
effort intellectuels. Au total, “les élèves
s’apparentent moins à des stratèges qu’à
des travailleurs de base cherchant à réduire
la pression institutionnelle et à passer du
bon temps dans un lieu qui est pour eux un
lieu de socialisation tout autant sinon plus
qu’un lieu de travail” et ils semblent se
situer plus dans un état d’irresponsabilité
que dans une posture de résistance oppositionnelle.
Le rapport à la scolarité des élèves des
établissements de la périphérie ne peut
toutefois être considéré indépendamment
des dynamiques collectives et des réseaux
de sociabilité qui sont les leurs, dans l’école
et dans le quartier. Ainsi les conduites des
élèves attestent-elles la pénétration, voire
“la colonisation”, de l’espace scolaire par
nombre de normes et de modes de sociabilité propres à l’espace du quartier. L’amitié n’a ainsi pas le même sens et ne joue pas
le même rôle pour les adolescents selon
leur sexe, leurs résultats scolaires ou leur
milieu social ou “ethnique” d’appartenance.
Volontariste et durable chez les filles, elle a
pour principaux critères la disponibilité
immédiate et la proximité chez les garçons,
rendant ceux-ci beaucoup plus captifs de
leur environnement, alors que le caractère
beaucoup plus électif des amitiés féminines
confère à celles-ci un rôle important dans la
prise d’autonomie par rapport à la famille
et au quartier. Le choix de leurs amis par
les élèves contribue à renforcer la polarisation entre les élèves “pro-scolaires” et
leurs pairs “anti-scolaires”, et la conciliation
de l’engagement dans les études avec le
maintien de réseaux amicaux liés à la vie du
quartier expose nombre d’adolescents à
des tensions, des dissociations et des ambivalences difficilement maîtrisables, surtout
par les garçons.
En conclusion, Agnès van Zanten souligne que “les pratiques des acteurs sociaux
directement concernés par les phénomènes de domination et d’exclusion dans
les établissements périphériques participent pour leur part à la reproduction de
ces phénomènes”. Si les pratiques mises en
œuvre, pour une large part à leur insu, par
les différents acteurs des établissements de
la périphérie permettent de “faire tenir” les
situations au quotidien, elles ne permettent
pas de s’attaquer aux causes réelles des
problèmes rencontrés et contribuent
même à leur aggravation. Mais elles ne peuvent être considérées seulement pour
elles-mêmes, indépendamment de la présence ou de l’absence de processus de
régulation plus directement politiques.
Mais, si les divers échelons politicoadministratifs tiennent compte des problèmes
spécifiques des établissements de la périphérie, cette prise en compte consiste
quasi exclusivement en un accroissement
de leur marge d’autonomie et des moyens
qui leur sont attribués, assorti d’un appel à
la mobilisation des professionnels de
l’école, qui tend à utiliser la culpabilisation
comme principale modalité de contrôle.
Un tel mode de régulation ne peut au
mieux qu’aboutir à la construction “d’arrangements locaux” et d’éthiques professionnelles contextualisées peu articulés
avec des normes et des valeurs de portée
plus générale, et au déplacement d’un
niveau à l’autre des problèmes rencontrés.
Il relève bien plus d’une politique de gestion de la ségrégation que d’une politique
de lutte contre ses principales causes et de
traitement à long terme des inégalités et
des risques d’exclusion.
Se pose dès lors la question de la possibilité de création d’un “nouvel ordre éducatif et social local”. Si la crise du modèle
politique centralisé et bureaucratique
“ouvre un espace nouveau pour l’irruption
de dynamiques locales”, c’est à l’investissement politique de cet espace qu’appelle
quasi explicitement l’auteur. On ne niera
évidemment pas ici l’intérêt et la nécessité
de l’investissement politique de cet espace
local. Il est néanmoins permis de se demander si l’insistance de l’auteur à réhabiliter le
“local” contre les modes d’appréhension
qui le réduisent au domaine de l’irrationalité ou du clientélisme n’est pas pour une
part chez elle le pendant d’une posture tendant à considérer que rien ou presque n’est
à attendre ou à conquérir de l’échelon ou
de l’activité politiques centralisés, ni des
groupements et associations “intermédiaires”, tels que les syndicats ou associations de parents d’élèves, trop traversés
qu’ils sont par des contradictions internes.
Or on ne voit pas en quoi le “local” serait
moins traversé de contradictions et de
conflits d’intérêts, et il est permis de penser
que le réinvestissement politique, et non
seulement gestionnaire ou éthique, de la
question scolaire, et en particulier de celle
de l’école de la périphérie, est une nécessité à chacun des échelons de l’action collective.
Un autre point appelle débat, ou du
moins investigation complémentaire, et
porte, comme l’écrit elle-même l’auteur,
“sur le fait de savoir si l’on observe simplement dans les établissements et quartiers
périphériques des phénomènes présents
dans d’autres établissements et d’autres
quartiers, mais à des doses plus faibles et
donc moins repérables et moins prises en
compte dans l’activité ordinaire des
acteurs, ou si la concentration de ces éléments produit des effets spécifiques qui
contribuent à la constitution d’une configuration scolaire particulière que l’on peut
appeler “école périphérique”. L’auteur
penche très clairement pour la seconde
interprétation, et elle apporte de solides
arguments en ce sens, tout en reconnaissant “qu’une démonstration rigoureuse
nécessiterait de comparer systématiquement les zones et les écoles périphériques
à des zones ou des établissements ‘ordinaires’ ou ‘favorisés’, ce qui n’est pas possible dans l’état actuel des connaissances”.
On ne peut qu’approuver une telle prudence, mais peut-être convient-il de poser
la question, et d’envisager les comparaisons
nécessaires non pas seulement sur le plan
synchronique, mais sur le plan diachronique, concernant tant le devenir de notre
formation sociale et de son système éducatif, que la construction de dynamiques et de
réalités scolaires ici observées et analysées
pour l’essentiel au collège et au moment de
l’adolescence des élèves. Ainsi me semble-t-il nécessaire de se demander en quoi et
dans quelle mesure les processus et phénomènes observés relèvent des seules
logiques de ségrégation sociale et scolaire
et de leurs conséquences sur l’ensemble de
la société, et en quoi et dans quelle mesure
ils relèvent d’évolutions sociales plus générales, telles que celles que décrivent et analysent par exemple Robert Castel ou Marcel Gauchet. Plus exactement, faute de
pouvoir séparer empiriquement les unes et
les autres, un travail de comparaison plus
large et plus systématique devrait permettre de mieux apprécier les liens entre
les unes et les autres selon les différents
milieux sociaux et contextes locaux. De
même, peut-on regretter que le travail que
nous livre ici Agnès van Zanten fasse peu
de cas de ce qui se passe et se construit à
l’école élémentaire en privilégiant l’étude
de la réalité des collèges, car on peut penser qu’une part non négligeable des
logiques qu’elle nous décrit, si elles se donnent à voir de manière exacerbée au collège et concernant les adolescents, commencent à se construire dès l’école
élémentaire, au cœur des pratiques contextualisées des élèves et des maîtres et autres
professionnels de l’école. D’où l’intérêt et
la nécessité de comparaisons entre écoles
et collèges, ou de recherches longitudinales
s’efforçant de suivre un même groupe
d’élèves durant un temps long de leur carrière scolaire, recherches longitudinales
rarissimes dans notre pays, à l’exception
récente du travail réalisé par S. Beaud
auprès de jeunes des “cités” du pays de
Montbéliard, enfants de la démocratisation
scolaire, dont la lecture complète heureusement celle de l’ouvrage d’Agnès van Zanten (BeaudS. 2002, 80% au bac… et après ?
Paris, La Découverte). Quoi qu’il en soit, il
nous faut la remercier pour ce travail
remarquable, qui nous incite à penser à la
fois sur les données qu’elle nous livre, et
bien au-delà d’elles.
Jean-Yves ROCHEX,
Équipe ESCOL,
Université Paris VIII
MARIE DURU -BELLAT, 2002
Les inégalités sociales à l’école. Genèse et mythes
Paris, PUF collection “Éducation et formation”, 256p.
JEAN -PIERRE TERRAIL, 2002
De l’inégalité scolaire
Paris, La Dispute, 2002,348p.
Le cheval de Troie de la démocratie scolaire, ce sont les inégalités de positions
sociales présentes à l’entrée à l’école (en
terme de socialisation familiale), en son
cœur (dans le traitement différencié
réservé aux élèves) et au sortir du système
scolaire (dans le parcours finalement réalisé par chacun). Aussi les inégalités sociales
face à l’école contredisent-elles manifestement sa vocation égalitaire à récompenser
les “mérites” de chacun. Taillées à la serpe,
ces observations sont largement confirmées, parfois amendées, toujours affinées
par Marie Duru-Bellat et Jean-Pierre Terrail
dans leurs ouvrages respectifs.
Marie Duru-Bellat observe d’entrée la
propriété récursive des inégalités devant
l’éducation : les inégalités sociales engendrent des inégalités scolaires qui, en retour,
perpétuent les inégalités sociales initiales.
Jean-Pierre Terrail, quant à lui, précise que si
les inégalités à l’école se manifestent,
d’abord et avant tout, dans la “carrière” que
chacun y effectue, force est d’observer que
la distribution des parcours est puissamment corrélée à l’origine sociale des impétrants.
Pour autant, si Marie Duru-Bellat et
Jean-Pierre Terrail s’accordent à reconnaître que l’on ne saurait demander à
l’école l’impossible (contrebalancer à elle
seule les inégalités sociales ayant cours par
ailleurs), tous deux refusent de céder au
fatalisme et au passéisme des thèses qui en
font la chambre d’enregistrement des
inégalités sociales, tout juste bonne à offrir
aux dominants une instance légitimant leurs
positions. En d’autres termes, aucune
reproduction mécanique des positions
sociales ne s’observe en son sein. Dès lors,
forcer la boîte noire de ce qui se “passe” à
l’école invite à s’attacher aux stratégies
d’action des protagonistes de l’institution
scolaire (ce qui occupe plutôt Marie Duru-Bellat) ainsi qu’aux interactions vécues au
sein des établissements ou en classe (ce à
quoi Jean-Pierre Terrail est plus attentif).
Si l’on recense bon nombre d’analyses
communes, une controverse d’importance
se noue autour de la question des apprentissages préscolaires. L’opposition, terme à
terme, des deux thèses mérite doublement
attention. Du fait que les inégalités à l’école
vont devenir pérennes, il est d’abord heuristique de braquer les projecteurs sur les
premiers temps de leur formation, à l’entrée en primaire, et d’analyser si les différenciations observées dans les apprentissages préscolaires sont ou non
discriminantes à cet égard. Ensuite, les jeux
de miroir que suggèrent ces thèses, aussi
sociologiquement hétérodoxes l’une que
l’autre, instruisent fort clairement (et fort
différemment) le procès des inégalités scolaires.
Relevant un certain nombre de contradictions logiques dans l’exposé de ses pairs,
Marie Duru-Bellat s’affranchit de deux
tabous sociologiques particulièrement
tenaces :l’hypothèse des inégalités d’intelligence selon les milieux sociaux; l’utopie de
l’égale motivation de tous face à l’école.
“Or, argumente l’auteur, on ne peut à la fois
considérer que l’intelligence se développe
dans un environnement social et exclure
que les fortes inégalités dans la qualité
matérielle et éducative du milieu de vie des
enfants n’ait aucun effet sur leur développement cognitif”. De plus, “il est certain
que si l’éducation est un bien en soi, un bien
comme un autre, il n’y a pas de raison que
les demandes soient égales” ( 16). Empiriquement, à l’entrée au cours préparatoire,
les avantages des enfants de milieu favorisé
sont notamment particulièrement nets en
“prélecture”, expression manifeste d’une
socialisation et d’apprentissages familiaux à
géométrie variable. “Dès l’entrée à l’école,
conclut la sociologue, des inégalités sont en
place, par rapport au développement
cognitif ou langagier de l’enfant.” ( 59)
Si Jean-Pierre Terrail ne nie évidemment
pas l’existence d’inégalités sociales à l’entrée au cours préparatoire, il met à
l’épreuve leur pouvoir explicatif des inégalités de réussite scolaire et, partant, des
inégalités de cursus scolaire observées dès
cette première année de primaire. En discutant des propriétés du langage parlé,
usité a minima par tous les enfants quelle
que soit leur origine sociale, l’auteur
conclut sans la moindre ambiguïté à l’universalité des facultés logiques, à la présence
d’un art du raisonnement suffisamment
maîtrisé par tous, à l’entrée en cours préparatoire, pour que “les avantages objectifs
et/ou arbitraires [des élèves d’origine favorisée] ne [soient] pas de nature à disqualifier la capacité des savoirs populaires à servir de médiation à une introduction
normale aux savoirs élaborés” ( 104).
L’“intelligence abstraite”, pour s’en tenir à
cette catégorie du vulgaire, n’est donc pas
l’apanage cognitif des enfants de milieu
favorisé. Dit autrement, les “compétences
génériques” ( 213) de tous les enfants sont
suffisantes pour accéder aux premiers
apprentissages des “genres savants”. C’est
pourquoi Jean-Pierre Terrail invite à déplacer la focale :des éventuelles différences de
motivations individuelles ou familiales, des
inégalités de développement cognitif au
traitement différencié, par l’institution scolaire, des publics qu’elle appréhende sous le
jour du manque, du handicap socioculturel.
Ici Marie Duru-Bellat et Jean-Pierre Terrail se rejoignent à nouveau. Tous deux
observent que les intentions, louables,
d’adaptation pédagogique aux élèves aboutissent, trop souvent, selon le mot de Jean-Pierre Terrail, “à donner moins à ceux qui
ont moins” ( 328), soit à limiter les ambitions pédagogiques en raison de l’inégal
atout socioculturel anticipé à l’entrée en
cours préparatoire. Et ce ne sont pas les
dispositifs dits de remédiation, dédiés aux
“élèves en difficulté”, qui annuleront par la
suite les méfaits des premiers jugements
professoraux et des premières postures
enseignantes. En effet, précise Marie Duru-Bellat, “quelle que soit la générosité des
intentions ou l’ingéniosité pédagogique qui
ont prévalu à leur mise en œuvre, il est fréquent de constater que les élèves qui en
‘bénéficient’ progressent moins que ceux
qui, à niveau identique, n’en ont pas ‘bénéficié’” ( 29).
Chacune des deux thèses est parfaitement stimulante en ce qu’elle bat en brèche
les lectures culturalistes en terme de handicap socioculturel. Celles-ci développent,
en effet, deux faiblesses majeures sinon
rédhibitoires pour l’analyse : en premier
lieu, elles postulent ce qui doit précisément
être démontré, à savoir le rôle crucial des
différences de socialisation familiale dans la
maîtrise inégale des premiers apprentissages scolaires; ensuite, elles conduisent à
disqualifier toute étude sérieuse des
“effets-maître” et autres “effetsétablissement” puisque tout est présumé se jouer
ailleurs et avant l’inscription des enfants
dans le système scolaire. Subséquemment,
dans le même temps où elle est théoriquement frappée d’ignorance, l’institution dans
son ensemble est dédouanée de toute responsabilité envers ces inégalités proprement scolaires. Et Marie Duru-Bellat et
Jean-Pierre Terrail n’ont de cesse de pointer
les effets pervers d’une telle posture.
On ne saurait clore ce compte rendu
sans préciser, le plus clairement possible,
l’apport majeur de chacun des deux
ouvrages à l’étude des inégalités. Si leurs
titres et certains de leurs développements
expriment une préoccupation sociologique
voisine, leur angle d’attaque est sensiblement différent. Rompant avec les axiomes
de l’égale motivation et de l’égal développement cognitif des enfants, Marie Duru-Bellat entreprend de quantifier, selon le
cursus suivi, les inégalités sociales face à
l’école. Très clairement,“en aucun cas, l’origine sociale ne détermine strictement la
carrière scolaire” ( 231). Particulièrement
bien documentée, l’argumentation invite à
saisir les différents “effets” (maître, établissement, classe) qui contribuent, tantôt en
les atténuant, tantôt en les aggravant, à
donner forme aux inégalités sociales à
l’école. De son côté, Jean-Pierre Terrail s’attache à saisir le modus operandi, point
d’ancrage de la construction des inégalités
scolaires. Puisque “l’appropriation du langage parlé a valeur de condition nécessaire
et suffisante pour bénéficier de l’action de
l’école” ( 124), l’avantage relatif dont disposent les enfants de milieu cultivé ne saurait
expliquer “l’échec massif” ( 325) des autres.
Et si le différentiel de mobilisation des
familles tend, comme l’auteur l’affirme, à
s’estomper fortement, il reste alors à tourner le regard du côté des pratiques pédagogiques, marquées par la distinction et
sources, en conséquence, d’inégalités de
réussite scolaire. Pour les uns, l’enseignement dispensé répond à une “logique de
contenu”, emprunte aux registres de l’argumentation et de la démonstration. Pour
les autres, l’emporte une “logique d’adaptation pédagogique”, faite de descriptions et
d’illustrations. L’inégalité scolaire, soit les
“inégalités inhérentes à la position sociale”
( 10), s’exprime très précisément à ce
niveau.
Dans la mesure où les inégalités sociales
face à l’école apparaissent, en France, largement inacceptables au plus grand nombre,
les contributions de Marie Duru-Bellat et
de Jean-Pierre Terrail éclairent de pleins
feux le débat relatif à leur résorption. Toile
de fond des investigations empiriques et
des développements théoriques, la
réflexion socio-politique relative à la
genèse des inégalités scolaires et aux injustices qu’elles contribuent à (re)produire
est, dans les deux ouvrages, parfaitement
suggestive. Entre autres qualités, le souci de
tenir ensemble enjeux sociaux et enjeux
sociologiques ne peut que séduire le lecteur de ces deux textes.
Cédric FRÉTIGNÉ
Travail et Mobilités
Université Paris X-Nanterre
MARIE MC ANDREW, 2001
Immigration et diversité à l’école.
Le débat québécois dans une perspective comparative
Montréal, Les Presses universitaires de Montréal, 263 pages
MARIE VERHOEVEN, 2002
École et diversité culturelle.
Regards croisés sur l’expérience scolaire de jeunes issus de l’immigration,
Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 109 pages
L’intégration des enfants de migrants et la
prise en compte de la diversité ethnoculturelle en milieu scolaire sont un des champs
de la sociologie de l’éducation les plus
pauvres en publication (et en amont, en
recherche) en France, a contrario d’autres
pays francophones et anglo-saxons. Voici la
publication salutaire de deux ouvrages qui
viennent à point stimuler une réflexion
trop souvent obscurcie par l’idéologie.
Leurs auteurs sont l’une québécoise, l’autre
belge, mais l’intérêt de leurs ouvrages est
d’aller bien au-delà d’une portée limitée à
ces deux contextes. Selon un format différent, le bilan des connaissances ou le
compte rendu d’une recherche, les deux
textes ont pris le parti d’une perspective
comparative, replaçant les spécificités d’un
contexte national ou régional dans une
comparaison et une confrontation à
d’autres contextes nationaux. Cette perspective offre au lecteur francophone le
détour par l’étranger — et au passage le
regard étranger sur son propre contexte—
et le résultat n’est en aucune façon un sentiment d’exotisation et de différence, mais au
contraire l’appréhension d’une problématique commune aux sociétés occidentales.
L’accroissement des mouvements migratoires d’une part, des tendances ségrégatives d’autre part, constitue la réalité
actuelle et sans doute sur le moyen terme.
L’interrogation sur les valeurs communes,
la relation entre démocratie et revendications pluralistes traversent les sociétés
occidentales, au-delà de leurs spécificités
historiques, culturelles et sociales. Bref,
l’enjeu du vivre ensemble devenu crucial
nécessite une réflexion ouverte sur le rôle
de l’école, celle même à laquelle nous
convient les deux ouvrages.
L’ouvrage de Marie Mc Andrew dresse
un bilan de la problématique, des interventions et de la recherche dans le domaine de
l’intégration des immigrants et de l’adaptation à la diversité ethnoculturelle, pour
l’école québécoise des trente dernières
années. Pourtant il s’agit d’un débat replacé
dans une perspective comparative, puisque
la mise en regard des expériences dans
d’autres contextes occidentaux (Canada
anglais, France, États-Unis, Grande-Bre-tagne, et parfois Flandre, Catalogne, Israël)
occupe autant de pages que la présentation
du contexte québécois. Et c’est bien à une
démarche comparée rigoureuse que se
livre l’auteur, qui, pour chacune des thématiques abordées, examine la transférabilité
des expériences. L’ouvrage est, d’une
manière très lisible, organisé en six parties,
qui correspondent aux différents enjeux de
la question, ainsi qu’à leurs défis pratiques.
Dans un premier chapitre, l’apprentissage
de la langue du pays d’accueil par les nouveaux arrivants est étudié dans la tension
entre le choix d’une scolarisation spécifique et celui d’une insertion directe en
classe ordinaire. Le second chapitre évalue
la pertinence de l’enseignement des langues
d’origine. Le chapitre 3 pose la question des
liens entre la problématique de l’ethnicité
et celle de la lutte contre l’échec scolaire.
Dans le chapitre 4, la prise en compte de la
diversité culturelle et religieuse dans les
programmes et les pratiques scolaires est
interrogée, notamment dans une période
d’érosion des idéologies communautaristes
au profit de la problématique de l’éducation
à la citoyenneté (chapitre 5). Enfin, la thématique de la ségrégation est l’objet du
chapitre 6 qui examine les effets de la surreprésentation d’élèves immigrés dans certaines écoles en contexte québécois, et audelà traite la question de la demande
croissante d’une éducation séparée par des
groupes ethnoreligieux.
Professeur à la Faculté des Sciences de
l’éducation de l’Université de Montréal,
directrice du Centre de recherche interuniversitaire de Montréal sur l’immigration,
l’intégration et la dynamique urbaine, Marie
McAndrew est un observateur des mieux
placés du champ québécois. Elle mène ses
travaux depuis vingt ans en tant que chercheur et aussi en tant qu’évaluateur - on ne
peut imaginer que ses conclusions n’aient
pas influencé le débat, voire infléchi la décision politique. Cette position très informée, qui aurait pu produire une spécialisation quelque peu obscure pour le lecteur
étranger, donne lieu bien au contraire, par
la qualité de l’écriture et de l’analyse, à une
grande lisibilité des enjeux, des dilemmes,
des problématiques. La spécificité du
contexte québécois — notamment l’importance de l’enjeu linguistique pour une majorité elle-même dans une position de fragilité— formate certes en grande partie le
débat. Mais ce constat apparaît de moins en
moins pertinent, des enjeux nouveaux
(notamment autour du rôle de plus en plus
actif des parents ou des tendances à la
ségrégation) rapprochant le Québec
d’autres contextes. Réciproquement, l’analyse des autres contextes nationaux fait
apparaître, au-delà des modèles philosophicopolitiques, des proximités inattendues. C’est là un des intérêts de l’ouvrage
que de revisiter les stéréotypes sur l’opposition des modèles de scolarisation, français
et anglo-saxons. Certes, des différences
très importantes sont à l’œuvre selon
l’organisation institutionnelle privilégiée
(centralisation/décentralisation, bureaucratie/libéralisme) et les orientations culturelles nationales. Mais face aux questions
que posent la pluralisation des sociétés, des
valeurs et des normes, auxquelles nul pays
ne peut échapper, les modèles évoluent et
les pratiques s’hybrident.
En guise d’invitation à la lecture plutôt
que de synthèse, on retiendra ici quelques
points d’une analyse toujours très fine, et,
rappelons-le, ayant le souci de l’action mais
sans caricaturer les grands débats théoriques. Sur l’apprentissage de la langue du
pays d’accueil par les primo-arrivants, la
confrontation des différentes expériences
nationales conduit l’auteur, face à la tension
entre nécessité d’un traitement particulier
et risque de marginalisation, à une position
pragmatique :d’une part, préférer la variété
et la flexibilité des formules au modèle
unique, tant les clientèles sont elles-mêmes
diversifiées, d’autre part déplacer le débat
des modèles et formules vers les pratiques
pédagogiques et les stratégies d’enseignement. Sur le lien entre origine ethnique et
performances scolaires, les comparaisons
internationales se lestent d’une plus grande
spécificité, à la fois politique et sociale. Face
à face, s’opposent l’ethnicisation du discours aux États-Unis et le classisme du discours français. Marie Mc Andrew souligne
tant les excès du premier que le simplisme
du second et valorise certains aspects
d’une expérience anglaise à mi-chemin de
ces deux approches. L’articulation différente des variables d’appartenance ethnique et de pauvreté selon les contextes
influence évidemment les discours et les
politiques. Mais c’est aussi le rôle que joue
la demande des parents qui différencie les
modèles et les dispositifs. On touche là à un
paradoxe majeur, qui associe un libéralisme
accru favorisant la ségrégation et un accès
des groupes discriminés à un droit à l’information et à une forme de choix, voire de
maîtrise de l’action scolaire. C’est ainsi que
la logique de “l’accountability” (le fait que
les écoles rendent des comptes, soient
transparentes sur leurs résultats) participe
tout à la fois d’une marchandisation de
l’école et de l’extension de la forme stratégique aux groupes minoritaires, discriminés, qui peuvent utiliser le système à des
fins de promotion sociale. On a là une
façon d’ouvrir la question, qui devrait par
exemple inspirer un débat français plus
polémique que dialectique. La manière
dépassionnée choisie par McAndrew permet de remettre au jour une question centrale (qui maîtrise l’école ?) que la visibilité
des “communautés” et des groupes de
parents dans les pays anglo-saxons et la visibilité de l’État en France ont tendance à
transformer en une évidence. Particulièrement stimulante est la présentation du
débat entre prise en compte de la diversité
ethnoculturelle et éducation à la citoyenneté. La tendance générale dans les pays
traditionnellement versés dans des programmes inter ou multiculturels est le remplacement du paradigme culturel par le
paradigme civique. L’avantage est le recul
d’un relativisme culturel qui se traduisait
trop souvent par des formes d’essentialisme identitaire. On insiste désormais,
dans un contexte de désaffection des
jeunes à l’égard du politique et de l’individualisme transformé en norme, sur les responsabilités et sur les solidarités. Mais le
débat continue et Marie Mc Andrew s’interroge sur la capacité de l’éducation à la
citoyenneté à prendre en charge les problématiques du pluralisme. Elle constate en
effet que l’éducation à la citoyenneté est
fortement axée sur l’adaptation et non sur
la transformation sociale. À cet égard, et
notamment sur la manière concrète, pour
l’enseignant dans sa classe, de faire cette
éducation à la citoyenneté, les réflexions
québécoise et britannique apparaissent stimulantes.
On ne saurait ici inventorier l’ensemble
des thèmes discutés au cours de l’ouvrage,
mais signalons aussi le débat sur l’enseignement de l’histoire, qui, selon l’auteur,
devrait monter en puissance dans les
années 2000, comme celui sur les écoles
séparées (sur une base ethnoreligieuse),
stimulé par le regain de popularité que
connaît le contrôle communautaire de
l’éducation dans le monde. Toutes ces informations, ces questions s’appuient sur une
connaissance approfondie de la littérature
internationale et une expérience de
recherche à la fois québécoise et dans
d’autres contextes. Marie McAndrew joue
là un rôle de passeur, déjouant les écueils
de l’approche comparative. Elles n’écrasent
pas le lecteur dans la mesure où elles sont
déjà triées, problématisées et éclairées par
un engagement de l’auteur qui ne renonce
pas à la complexité et à la dynamique des
débats.
L’ouvrage de Marie Verhoeven, socio-logue belge, chargée de recherches au
FNRS, auteur d’une thèse publiée sur la
pluralisation des normes scolaires, est le
compte rendu d’une recherche comparée
menée dans deux contextes, en Grande-Bretagne et en Belgique, sur le rôle de
l’institution scolaire dans le processus d’intégration sociale en contexte pluriculturel.
On est ici, à la différence de l’ouvrage précédent, dans une posture scientifique classique, au sens où la question de l’action,
du “comment faire” n’est pas posée. C’est
une sociologie compréhensive, privilégiant
le point de vue des acteurs, que produit
Marie Verhoeven, en interrogeant (par
entretiens) enseignants et élèves de quatre
établissements secondaires anglais
(Birmingham) et quatre établissements
secondaires belges (Bruxelles). L’auteur a
recueilli et analysé les représentations que
les enseignants se font de leurs élèves
issus de l’immigration (identité, rapport à
l’école et aux savoirs) ainsi que la façon
dont ils considèrent que l’école répond (et
doit répondre) aux défis posés par un
public multiculturel. Côté élèves, les
entretiens ont exploré le lien entre sphère
familiale et expérience scolaire, leur rapport aux savoirs et à la discipline, leurs
représentations de la réponse de l’école à
la diversité culturelle et de leur propre
construction identitaire. Dans une perspective interactionniste et constructiviste,
l’auteur s’inscrit en faux contre les
approches tant culturalistes que classistes
qui, les unes comme les autres, expliquent
le rapport des jeunes issus de l’immigration à l’école par une “culture” (ethnique
ou de classe) définie de manière essentialiste et déterministe. Marie Verhoeven
souhaite renverser ce schéma en replaçant
au premier plan les mécanismes sociaux,
et notamment les mécanismes proprement scolaires, qui déterminent l’expérience scolaire des jeunes.
L’analyse fait fonctionner à plein la
variable du contexte en interrogeant d’une
part le rôle du contexte national (qui
oriente un modèle d’action scolaire) et
d’autre part le rôle d’un contexte scolaire,
soit la position de l’établissement dans un
marché scolaire local, hiérarchisé (l’échantillon est construit selon ce critère). Ce
double axe d’analyse est mobilisé pour
comprendre d’abord les politiques scolaires développées pour répondre à la
diversité ethnoculturelle, ensuite les représentations des enseignants des élèves issus
de l’immigration et de leurs familles, enfin
les élèves eux-mêmes dans leur identité
culturelle et leur rapport à l’institution scolaire. Au terme de l’enquête et de l’analyse,
MarieVerhoeven conclut, pour le dire de
façon simplifiée, à une influence supérieure
du contexte scolaire par rapport au
contexte national :si les modèles d’intégration nationaux ont une influence certaine,
ce sont les facteurs liés au fonctionnement
des systèmes scolaires qui apparaissent
déterminants — et plus précisément, les
mécanismes de différenciation et de ségrégation qui traversent ces systèmes. Les
représentations de la diversité ethnoculturelle chez les enseignants et les élèves
varient, dans un même contexte national,
en fonction de la position plus ou moins
favorable de l’établissement dans le marché
scolaire, et, de fait, les différences entre
contextes nationaux s’avèrent céder le pas
à des similitudes entre établissements
de même rang socio-scolaire. L’hypothèse
— qui constitue le résultat majeur de la
recherche— est celle d’une activation des
catégories ethniques dans des contextes
défavorisés, et réciproquement, de leur
désactivation dans les contextes scolaires
mieux positionnés. Les acteurs scolaires
développent une conscience de ces mécanismes, dans la mesure où ils utilisent ces
critères dans la construction de leurs stratégies scolaires.
La recherche menée par MarieVerhoeven traite d’une question fort peu explorée
et pourtant fondamentale : quelles représentations les enseignants ont-ils des élèves
d’origine étrangère ? Et comment celles-ci
varient-elles en fonction du contexte, ici
surtout la réputation de l’école — et l’on
pourrait ajouter, l’appartenance sociale des
élèves, le degré de mixité ou d’homogénéité du public ? Réciproquement, comment les élèves issus de l’immigration
se définissent-ils selon les contextes scolaires ? On déconstruit bien ici la vision
essentialiste, puisque l’ethnicité apparaît
mobilisable et diversement mobilisée. L’intérêt de l’analyse est aussi, sur l’autre
versant, de ne pas abonder dans une explication classiste (ce qu’un discours conventionnel, du moins en France, aurait tendance à faire), car dire que l’ethnicité est
contextuelle n’invalide pas le rôle de la
variable. Il s’agit plutôt de penser les processus de saillance, de mobilisation, de
veille — et, au fond, de définition— de l’ethnicité, de comprendre les conditions
sociales de leur production et de leurs
effets, positifs ou pervers. MarieVerhoeven
pointe bien les mécanismes d’interaction,
d’adaptation mutuelle, de réciprocité :ainsi,
tout se passe comme si les visions des
élèves et des enseignants se rejoignent
pour, selon les contextes, visibiliser ou invisibiliser l’ethnicité. Cet accord mérite alors
d’être identifié dans sa construction :s’agit-il d’un accord produit par la situation elle-même ou déjà en amont par des logiques
de marché qui construisent des populations
différenciées, y compris dans leurs attentes
et leurs modes d’intégration ? Si la demande
de performance l’emporte sur la demande
de reconnaissance pour les bons élèves des
bons établissements, et si l’inverse décrit
les élèves faibles des établissements “mal
positionnés”, qu’en est-il pour les élèves en
échec dans les “bonnes écoles” et pour les
élèves en réussite dans les écoles stigmatisées ? L’accord contextuel dépend-il aussi
d’un profil particulier d’enseignants propre
à la position de l’établissement sur le marché scolaire ? La question est de taille, puisqu’elle renvoie d’une part aux carrières
professionnelles (“horizontales”), d’autre
part au rapport au métier — et donc à la
dimension de l’engagement éthique ou politique. L’ouvrage de MarieVerhoeven, s’il ne
répond pas à toutes ces questions, a le
mérite de les susciter et de contribuer au
débat en engageant le travail par une
enquête dont, rappelons-le, la perspective
est de comparer deux contextes nationaux.
Sur ce point, l’auteur montre bien la relativité de la variable nationale au regard de
celle de la position scolaire sur le marché,
mais aussi, dans chaque pays, le hiatus entre
idéologies globales et cultures locales d’établissements, ainsi que l’interaction entre
idéologies globales et représentations.
Cette recherche, sensible et rigoureuse,
apporte une contribution très intéressante
à la compréhension des représentations
dans les processus d’ethnicisation et invite
à poursuivre vers une analyse encore plus
multivariée et dynamique (carrières des
établissements, des enseignants, des
élèves).
Concluons par une remarque de nature
éditoriale. Le format de l’ouvrage de
MarieVerhoeven ( 100 pages), propre à la
collection des “Sybidi Papers”, constitue un
format d’écriture contraignant dont l’auteur se tire à merveille. Ce format, qui
répond au cahier des charges de la présentation d’une recherche, mériterait de trouver une vraie place dans l’édition, entre la
littérature grise (par définition lourde et
peu accessible) et l’ouvrage d’auteur, dans
lequel l’enquête est trop souvent dénaturée dans sa présentation au profit d’une
logique plus noble d’un discours global sur
le champ étudié (en clair, la tendance
franco-française à penser l’école sur un
mode essayiste). L’écriture plus directe
(mais pas moins théorique) des deux
auteurs québécois et belge est un autre
bonheur de la lecture de ces ouvrages.
Ajoutons enfin que l’ouvrage de
MarieMcAndrew a reçu le prix “Donner”
du meilleur livre sur la politique publique
canadienne.
Jean-Paul PAYET
GRS, Université Lumière Lyon 2
AGNÈSVAN ZANTEN, MARIE -FRANCE GROSPIRON,
MARTINE KHERROUBI, ANDRÉ D. ROBERT, 2002
Quand l’école se mobilise
Paris, Ed. La Dispute, 269 pages
C’est une équipe de chercheuses et chercheurs déjà auteurs de plusieurs travaux de
recherche sur les enseignants et le métier
d’enseignant qui s’est constituée pour organiser la recherche à l’origine de ce livre.
L’ouvrage comprend deux parties. La première, intitulée “l’effet établissement”, propose en trois chapitres la monographie
d’une école primaire, d’un collège, puis d’un
lycée, en mettant bien entendu l’accent sur
les mobilisations professionnelles. La
seconde partie, “les dynamiques professionnelles”, tente de ressaisir, de manière
plus transversale cette fois, ce qu’il faut
tirer de ces observations locales, auxquelles les auteurs confèrent une portée
plus large : elle s’intéresse donc successivement à la mobilisation des établissements
dans un contexte marqué par l’autonomie
et le contrat, elle réfléchit sur les carrières
enseignantes, elle interroge la coordination
du travail au sein d’un établissement.
Le premier chapitre, dû à M. Kherroubi,
tente de suivre ce qu’elle appelle “la
construction d’une identité d’école”. Située
dans un quartier populaire en phase de paupérisation progressive, l’école publique Pasteur scolarise surtout des enfants de
classes populaires tout en continuant à
accueillir des élèves, certes minoritaires,
issus des classes moyennes. Ce qui confère
à cette école une forte identité — telle
qu’elle est affirmée par ses enseignants
mais aussi telle qu’elle est perçue par les
collègues extérieurs, par l’IEN, par les
parents, par les habitants du quartier—
c’est l’importance qui y est accordée au travail d’équipe. Les enseignants, qui se présentent comme ayant en commun un projet
d’école, ont le sentiment d’être tous très
engagés dans ce projet. Ceci dit, sur fond
d’implication de tous, le travail d’équipe ne
concerne pas toute l’école en permanence,
ce sont plutôt des équipes qui se font, se
défont, se composant au gré des problèmes
rencontrés, des idées de séquences pédagogiques, et au gré aussi des affinités du
moment. Dans cette école, la parole circule, les enseignants ne restent pas isolés,
tel ou tel s’implique intensément ou plus
modérément selon les périodes, et la directrice joue un rôle de facilitation autant que
d’impulsion. Très présente dans l’école,
comme dans le quartier, connue et reconnue par les habitants, elle personnifie une
école que les parents des élèves reconnaissent comme leur école, l’école du quartier,
et comme une école où l’on cherche à
aider les enfants, à ne pas laisser sur le bord
du chemin des élèves en difficulté. Toute-fois, cette sollicitude finit par inquiéter une
partie des parents, ceux rassemblés dans
l’association des parents d’élèves; ceux-ci,
avec le temps, dans “une société qui se durcit”, s’avèrent de plus en plus préoccupés
par la réussite de leurs propres enfants, et
en viennent à contester certains choix
pédagogiques opérés par l’école ou par
certains de ses maîtres, à craindre que l’appui donné aux uns n’ait pour conséquence
un relatif abandon des autres, plus brillants;
l’auteur précise du reste que, l’année de
l’enquête, quelques-uns de ces parents ont
inscrit leurs enfants, les meilleurs de l’école,
dans l’école privée voisine ou dans une
école publique de Paris. Tel est le lot paradoxal d’une équipe mobilisée pour la réussite de tous.
Dans le second chapitre, A. van Zanten,
M.-F.Grospiron et E.Peignard montrent “la
fabrication d’un collège ordinaire de banlieue”. Celui-ci a connu une longue période
de dégradation, dans laquelle le rôle des
instituteurs déconseillant aux parents d’y
inscrire leurs enfants n’a pas été négligeable. L’acmé a été constitué par des actes
de violence caractérisée au sein du collège.
En réponse à quoi l’établissement se voit
doté, au début des années 1990, de nouveaux moyens “zone sensible” et voit arriver un nouveau principal. La politique de
celui-ci consiste à agir sur quatre points,
jugés décisifs dans l’amélioration de l’image
de l’établissement : embellissement du
cadre; sécurisation (par fermeture des
espaces scolaires qu’une conception architecturale ancienne avait inscrite en continuité avec l’environnement, conception que
J.-L. Derouet annexait à la “logique domestique”) et insistance sur la surveillance et le
contrôle; encouragement à des initiatives
pédagogiques (soutien, clubs); et, pour
rendre le tout visible, publicité intense tant
auprès de l’administration rectorale que
des collectivités locales et des parents. Les
résultats du collège, en termes académiques, sont loin d’être les plus mauvais du
département et l’évitement frappe plutôt
moins ce coll&e