2002
Éducation et Sociétés
Éducation physique et éducation informelle à l’école
Éric Dugas
UFR Sciences et Techniques des Activités Physiques et sportives Université René Descartes-Paris V 1, rue Lacretelle – 75015 - Paris Groupe d’Étude Pour l’Europe de la Culture et de la Solidarité, axe 5, “Motricités, Cultures, Sociétés”
Dans le champ disciplinaire de l’éducation physique et sportive, nous avons mené une
recherche dans laquelle il s’agit de tester le rôle de l’intervention de l’enseignant au sein
de diverses situations ludomotrices (Jeux traditionnels, sports et parcours d’obstacles):
peut-on obtenir un apprentissage significatif indépendamment de l’intervention didac-
tique de l’enseignant? En d’autres termes, est-il possible de réaliser des progrès moteurs
dans le cadre d’un apprentissage informel?
Cette étude, fondée sur une démarche expérimentale, teste et analyse les effets de deux
modalités pédagogiques différentes: l’une de type ludique (apprentissage informel) et
l’autre de type compréhensif (apprentissage formel).
Les résultats révèlent qu’en l’absence d’une démarche didactique particulière de l’ensei-
gnant, les enfants progressent. Bien entendu, un apprentissage formel facilite aussi, et de
façon plus appuyée, l’apprentissage des pratiquants. Ainsi, les faits sont compatibles avec
l’interprétation selon laquelle l’intervention didactique précise et très structurée de l’en-
seignant auprès des élèves est très utile mais non indispensable aux progrès ludomoteurs.
We carried out a research programme in the domain of physical education to test the role
played by the teacher during his interventions in a varied number of physical recreational
situations (traditional games, sports and obstacle courses), and we questioned whether
pupils can obtain any significant learning without the teacher actively intervening with
his teaching skills. In other words, can pupils manage to achieve progress in a physical
activity in an informal learning setting ?
Based on an experimental approach, this study tested and analysed two different kinds of
teaching: one was recreational (informal learning) and the other was a comprehensive
one (formal learning).
The results revealed that when there was no particular educational approach by the
teacher, the children, nevertheless, progressed. Of course, formal learning favours learn-
ing, too, and does so to a greater effect. However the facts support an interpretation which
indicates that the precise and structured intervention of a teacher putting his educational
skills to work is very useful for his pupils, but not indispensable to their progress in recre-
ational physical activities.
En el campo disciplinar de la educación física y deportiva llevamos a cabo una investiga-
ción en la que se trata de someter a prueba el papel de la intervención del docente en dife-
rentes situaciones ludomotrices (juegos tradicionales, deportes, carreras de obstáculos) ¿se
puede obtener un aprendizaje significativo fuera de la intervención didáctica del docente?
Es decir ¿Es posible realizar progresos motores en el marco de un aprendizaje informal?
Este estudio basado en la experimentación somete a test y analiza los efectos de dos
modalidades pedagógicas diferentes: una de tipo lúdico (aprendizaje informal) y otra de
tipo comprensivo (aprendizaje formal).
Los resultados revelan que sin una orientación didáctica particular del docente los
niños progresan. Por supuesto, un aprendizaje formal facilita también y de manera más
punzante el aprendizaje de los practicantes. Así, los hechos son compatibles con la inter-
pretación según la que la intervención didáctica precisa y muy estructurada del docente
con los alumnos es muy útil pero no imprescindible para los progresos en ludomotricidad.
Im Bereich des Faches Sportunterricht haben wir eine Forschungsarbeit durchgeführt, bei
der es darum ging, die Rolle des Eingreifens des Lehrenden im Rahmen verschiedener
spielmotorischer Situationen zu testen. (traditionelle Spiele, Sport und Hindernislauf):
Kann man ein signifikatives Lernen erzielen unabhängig vom didaktischen Eingreifen des
Lehrenden? Anders gesagt: Ist es möglich, Fortschritte in der Motorik im Rahmen eines
informellen Lernens zu erzielen?
Diese auf experimentales Vorgehen gestützte Untersuchung testet und analysiert die
Auswirkungen zweier verschiedener pädagogischer Vorgehensweisen: Eine des spieleri-
schen Typs (informelles Lernen), die andere des reflektierten Typs (formelles Lernen).
Die Ergebnisse zeigen, dass in Abwesenheit eines besonderen didaktischen Vorgehens sei-
tens des Lehrenden die Kinder Fortschritte machen. Natürlich erleichtert ein formelles
Lernen noch besser das Lernen der Auszubildenden. Also sind diese Tatsachen vereinbar
mit der Interpretation, derzufolge das genaue didaktische und durchstrukturierte
Eingreifen des Lehrenden bei den Schülern sehr nützlich ist, aber nicht unerlässlich für
spielmotorische Fortschritte.
L’éducation physique et sportive est une discipline qui s’appuie sur l’ensemble des pratiques physiques. Pour se fondre dans le moule du système éducatif
français, elle s’est dotée, chemin faisant, des mêmes caractéristiques institutionnelles que les autres disciplines : des programmes officiels, une évaluation
certificative des conduites motrices engagées par les élèves et une mise en œuvre
pédagogique et didactique soumise à des normes éducatives explicites.
Dans ce contexte, les activités physiques sont considérées comme des supports ou des moyens pour parvenir aux objectifs visés. Par ailleurs, elles permettent d’offrir une grande variété de situations ludomotrices que l’on peut
regrouper en différentes familles de jeux sportifs. En effet, en s’appuyant sur les
définitions opérationnelles du sociologue Pierre Parlebas ( 1999), nous pouvons
dénombrer au moins quatre catégories : en premier lieu, les “sports” qui correspondent à des pratiques codifiées sous forme de compétition et soumises à un
règlement institutionnel sous la tutelle d’instances internationales (football,
athlétisme, natation, judo, etc.); d’autre part, des “quasi-sports” qui sont aussi
des pratiques motrices institutionnelles mais qui ne possèdent qu’un rayonnement local ou national (longue paume, jeux écossais, joutes girondines, etc.).
D’autres activités sont désignées comme étant des “jeux traditionnels” (Marchal 1992): ce sont des jeux sportifs non institutionnels enracinés dans une
longue tradition culturelle et à fort ancrage régional (la balle aux chasseurs, la
thèque, les barres, etc.). Enfin, nous observons une dernière catégorie d’activités ludomotrices : les “quasi-jeux”. Ils sont pratiqués de façon informelle, sans
compétition, ni règle pré-établie (le jogging, le raft, le roller-patin, etc.).
Devant ce foisonnement de jeux sportifs, nous pouvons nous demander
sur quelles familles reposent les orientations de l’institution scolaire et de ses
enseignants. Toutes les enquêtes effectuées à ce sujet (Bessy 1991, Durali,
Geay, Perriot & Rolan 2002) révèlent de façon convergente et sans aucune
ambiguïté que le choix des pratiques physiques privilégie le sport. Les quasi-sports et les jeux traditionnels sont relégués au second plan et ne trouvent
grâce qu’à l’école élémentaire. En éducation physique, la famille du sport
domine donc toutes les autres, essentiellement sur deux plans intimement
liés : celui du temps de pratique consacré à ces activités et celui de l’institution qui leur confère un étonnant, mais pas surprenant couronnement ludomoteur. En effet, de nombreux spécialistes de l’éducation physique évoquent
la suprématie du sport au détriment du jeu. Pour l’un d’entre eux (During
1993), l’histoire des jeux sportifs révèle notamment l’avènement du sport et
rejette dans l’ombre les jeux traditionnels. En substance, cette évolution s’est
caractérisée par des idées, des techniques et par une évolution économique et
sociale. Par exemple, des termes tels que la concurrence, le progrès, la technique ou encore le dépassement de soi, marquent aussi bien l’évolution du
monde du travail que celle de l’univers sportif. Autrement dit, le sport est le
reflet de la société actuelle et son statut magnifié place le jeu à l’arrière-plan
de la scène éducative.
Dès lors, nous pouvons nous interroger sur le traitement pédagogique et
didactique insufflé par les enseignants à ces pratiques motrices formelles.
Autrement dit, une activité motrice institutionnellement codifiée est-elle
vouée à subir une intervention formelle de l’enseignant afin d’engendrer des
progrès moteurs significatifs ? En effet, l’intervention didactique joue un rôle
prépondérant dans l’apprentissage moteur d’un élève pratiquant des activités
physiques. Ainsi, le choix du type d’intervention doit être judicieux afin
d’obtenir des transformations motrices souhaitées.
Certes, il est convenu et reconnu qu’une démarche didactique appuyée
de la part du professeur d’éducation physique et sportive facilite l’apprentissage moteur des pratiquants : dans une situation d’enseignement, l’intervention explicite de l’enseignant vise à influencer les conduites motrices des
apprenants afin d’atteindre les objectifs fixés. Les effets recherchés, en fonction des normes éducatives, provoquent généralement une transformation de
ces conduites. Tout au long d’un apprentissage, les comportements des élèves
changent, se façonnent et évoluent continuellement. Ainsi, l’apprentissage
moteur peut être défini comme “un ensemble d’opérations associées à la pratique ou l’expérience, qui conduisent à des changements relativement permanents des compétences pour la performance des habiletés motrices”
(Schmidt 1993,169). En somme, tout apprentissage est une succession de
transformations qui conduisent l’apprenant à progresser sans cesse. D’ailleurs,
toute mise en œuvre didactique et pédagogique recherche cette influence
positive afin de développer l’adaptation motrice des sujets agissants. De fait,
l’enseignant doit choisir et programmer des activités pertinentes, adopter une
intervention pédagogique adéquate et organiser l’aménagement matériel de
la tâche proposée. Il est évident que l’imbrication de tous ces paramètres offre
de multiples choix pédagogiques à l’enseignant. Or, ces options ne semblent
s’inscrire qu’au sein d’une éducation formelle, c’est-à-dire essentiellement
dans le cas d’un apprentissage formel où seule l’intervention de l’enseignant
garantirait la progression motrice des élèves.
Cependant, d’autres spécialistes de l’éducation indiquent que “Les situations d’apprentissage peuvent ainsi apparaître en dehors de toute structure
scolaire et de toute programmation didactique” (Meirieu 1997,191). L’enjeu
éducatif est donc de taille et ce fait soulève de nouvelles interrogations au
sein du système scolaire : ne peut-on obtenir un apprentissage significatif
indépendamment de l’intervention didactique de l’enseignant ? En d’autres
termes, est-il possible de réaliser des progrès moteurs dans le cadre d’un
apprentissage informel ?
Les expériences en éducation physique et sportive
Pour répondre à ces interrogations, nous avons mené une recherche qui tente de se prononcer sur la réalité de certains effets d’apprentissage dans
les séances d’éducation physique à l’école élémentaire. Notre étude se fonde
sur une démarche expérimentale de terrain, qui permet de comparer, grâce à
des groupes-contrôles, les progrès moteurs des participants dans différentes
situations motrices. Ainsi, nous avons testé le rôle de l’intervention de l’enseignant en évaluant les effets de deux modalités, la pédagogie ludique et la
pédagogie signifiante, deux pratiques d’intervention normative contrastées
qui recherchent une influence sur les élèves.
Dans la pédagogie ludique, l’apprentissage est informel, c’est-à-dire que
l’enseignant encourage une pratique ludique dépourvue d’apprentissages
didactiques. Il intervient essentiellement pour assurer la participation active
des élèves, un climat relationnel serein et le bon déroulement des séances
(respect des règles et d’autrui). En somme, il n’existe pas d’intervention formelle de l’enseignant. Dans l’apprentissage du football, par exemple, l’enseignant laisse agir les enfants dans la réalité des matchs, sans morceler l’activité
physique par des exercices didactiques.
À l’opposé, dans la pédagogie signifiante, l’apprentissage est formel car
l’enseignant intervient de façon soutenue et normative afin d’entraîner des
progrès moteurs. La pédagogie employée recherche alors une attitude réflexive
sur les conduites motrices engagées. Dans ce contexte, les enfants et les enseignants tentent de réfléchir ensemble au moyen d’être le plus efficaces possible
dans les actions individuelles et collectives. Cette pédagogie signifiante ou de
compréhension cherche à améliorer les principes moteurs engagés dans les
tâches de l’expérience. Lors d’un match de football, par exemple, si les élèves
ne sont pas efficaces en situation offensive, le jeu est interrompu par l’enseignant afin de déceler avec les élèves les problèmes rencontrés (pas de démarquage, peu de tirs ou tirs trop éloignés du but adverse, etc.). Les élèves tentent
ensuite de mettre en application sur le terrain les solutions retenues.
Par ailleurs, la nature des tâches à effectuer dans ce contexte éducatif,
nous a conduit à mener deux expériences : d’une part, nous avons confronté
des situations psychomotrices (athlétisme) au cours desquelles le pratiquant
agit seul dans la tâche, à des situations sociomotrices (jeux traditionnels et
sports collectifs) dans lesquelles l’individu est en interaction motrice opératoire avec autrui. D’autre part, nous avons comparé des situations standardisées à des situations changeantes (parcours d’obstacles chronométrés).
Notons que certaines activités de l’expérience peuvent se pratiquer librement
et commodément en dehors de toute institution sportive et sans l’intervention d’un entraîneur ou d’un éducateur. C’est le cas, notamment, des jeux traditionnels qui se déroulent dans l’environnement social familier en empruntant l’espace et le matériel usuels de la vie quotidienne. De plus, les parcours
d’obstacles de la seconde expérience peuvent se pratiquer de façon similaire,
spontanée et informelle dans les squares, les centres de loisirs ou encore sous
forme d’activités de rue.
Les protocoles expérimentaux
L’expérimentation est fondée sur la comparaison de plusieurs groupes d’enfants effectuant différents types d’apprentissage. L’organisation des expériences respecte rigoureusement les principes méthodologiques nécessaires à
la mise en place d’une telle expérimentation. En synthèse, nous avons tenté
de constituer des groupes “équivalents” afin de les rendre comparables et
éviter ainsi l’intervention de variables parasites telles que le niveau d’aisance
motrice, l’âge, le sexe, les résultats scolaires et le niveau socioprofessionnel
familial. Par ailleurs, l’évaluation de l’aisance motrice des sujets, dans les jeux
traditionnels et les sports collectifs s’est réalisée à l’aide de grilles d’observation avec une notation sur un maximum de quarante points. L’évaluation des
parcours d’obstacles consistait simplement à chronométrer les performances
motrices des enfants. Les données ainsi recueillies, les résultats chiffrés sont
traités selon des procédures statistiques adéquates (analyse de la variance et le
“t” de Student qui permet de tester l’homogénéité des groupes de l’expérience). Dans notre recherche, le traitement statistique révèle qu’il n’existe
pas de différence significative entre les dix groupes malgré la différence des
moyennes relevées lors du pré-test. Ces groupes, constitués avant l’expérience, peuvent donc être considérés comme sensiblement équivalents et
comparables. En revanche, dans le post-test, les groupes se distinguent entre
eux après une phase d’apprentissage. L’épreuve statistique du “t” de Student
utilisée dans le cas d’échantillons appariés a permis de témoigner, pour
chaque groupe d’enfants, de l’influence du type d’apprentissage réalisé et
donc des progrès moteurs éventuellement réalisés. Ces expériences se sont
effectuées dans des conditions matérielles identiques pour tous les groupes :
c’est-à-dire dans un gymnase, en utilisant le même matériel et le même
espace d’accomplissement. En ce qui concerne les modalités d’apprentissage,
les consignes d’ordre pédagogique ont été distillées avec minutie aux enseignants afin d’assurer des interventions du même type.
L’expérience en situation sociomotrice :
jeux et sports collectifs
TABLEAU 1
PLAN EXPÉRIMENTAL EN SITUATION SOCIOMOTRICE
TABLEAU 1 :PLAN EXPÉRIMENTAL EN SITUATION SOCIOMOTRICE
MISE EN ÉVIDENCE DE L’EFFET D’APPRENTISSAGE EN FONCTION DE LA NATURE DE LA TÂCHE EFFECTUÉE
ET DE LA MODALITÉ PÉDAGOGIQUE EMPLOYÉE.COMPARAISON DE HUIT GROUPES EXPÉRIMENTAUX
(A 1,A 2,B1,B2,C 1,C 2,D 1,D 2) AVEC DEUX GROUPES TÉMOINS (E1,E2)
1 semaine 4 semaines 1 semaine
PHASES
I II III
GROUPES (Pré-test) (Apprentissage) (Post-test)
1 Séance 8 séances 1 séance
A1 SCO sports collectifs SCO
Bloc expé- n=24 16,61 Pédagogie ludique 19,51
rimental A A2 SCO sports collectifs SCO
n=24 17,88 Pédagogie signifiante 22,91
B1 SCO jeux traditionnels SCO
Bloc expé- n=24 16,88 Pédagogie ludique 20,54
rimental B B2 SCO jeux traditionnels SCO
n=24 18,11 Pédagogie signifiante 23,56
C1 JT jeux traditionnels JT
Bloc expé- n=24 16,60 Pédagogie ludique 19,46
rimental C C2 JT jeux traditionnels JT
n=24 17,24 Pédagogie signifiante 21,93
D 1 JT sports collectifs JT
Bloc expé- n=24 20,74 Pédagogie signifiante 23,70
rimental D D 2 JT sports collectifs JT
n=24 16,70 Pédagogie signifiante 21,24
E1 SCO athlétisme SCO
Bloc n=24 14 Pédagogie ludique 13,27
Témoin E E2 JT athlétisme JT
n=24 16,38 Pédagogie ludique 15,38
Écart Sens de
(Note sur l’effet
40 points) d’apprentissage
+2,90 +
(**)
+5,03 +
(**)
+3,67 +
(**)
+5,45 +
(**)
+2,86 +
(**)
+4,69 +
(**)
+2,96 +
(**)
+4,55
(**)
–0,73
(NS)
–1
(NS)
SCO:sports collectifs - JT:jeux traditionnels par équipe - ** résultat significatif à. 01 - NS résultat non significatif.
Les dix classes de cours moyen ont été réparties en quatre blocs (A, B,
C, D), constitués chacun de deux groupes expérimentaux, et en un bloc de
deux groupes témoins (E).
- Le bloc A : Les groupes A 1 et A 2 pratiquent trois sports collectifs
(handball, football et basket-ball) sur huit séances ainsi qu’en pré et
post-tests. L’apprentissage moteur s’effectue selon deux modalités pédagogiques différentes (signifiante et ludique). Signalons qu’il en sera de
même pour les trois autres blocs expérimentaux B, C, et D.
- Le bloc B : Les groupes B 1 et B 2 effectuent un cycle d’apprentissage de
huit séances de jeux traditionnels collectifs dont on mesure les effets sur
la pratique de sports collectifs.
- Le bloc C : Les groupes C 1 et C 2 pratiquent les huit jeux traditionnels
dans l’apprentissage interpolé et trois d’entre eux dans les pré et post-tests (balle au capitaine, passe à dix et balle aux chasseurs).
- Le bloc D : Les groupes D 1 et D 2 effectuent un cycle de huit séances de
sports collectifs dont on mesure les effets, sur la pratique de trois jeux
traditionnels, comme dans le bloc expérimental précédent.
- Le bloc E (groupes E1 et E2): Les deux groupes effectuent un cycle
d’athlétisme sur huit séances.
La comparaison des groupes-témoins avec les groupes expérimentaux
permet d’évaluer l’influence de l’interaction motrice opératoire avec autrui
dans la pratique de jeux sportifs collectifs, en fonction des deux modalités
pédagogiques employées. En effet, en neutralisant la variable “dépense énergétique” qui caractérise les activités d’athlétisme, la confrontation d’une pratique “en isolé”, c’est-à-dire sans interaction opératoire avec autrui, avec des
activités sollicitant la présence d’autrui, permettra la mise en évidence du
facteur “interaction motrice” qui spécifie les jeux collectifs.
Les résultats révèlent que tous les groupes expérimentaux ont progressé
de façon significative et ce quelles que soient la nature de la tâche motrice
effectuée et la modalité pédagogique employée. Ainsi, en liaison avec notre
problématique, les groupes expérimentaux qui sont soumis à un apprentissage
informel améliorent sensiblement leurs réalisations motrices. Ces résultats
sont constatés aussi bien au sein d’une même activité (groupes A 1 et C 1) que
d’une activité à une autre (groupes B 1 et D 1). Comment interpréter de tels
résultats qui sont loin d’être légitimés dans le système éducatif ?
Tout d’abord, il ne faut pas considérer un élève qui pratique une activité
physique comme un simple exécutant qui réagit aux consignes et aux prescriptions de l’enseignant. En d’autres termes, l’enfant doit être considéré
comme une personne agissante et non pas comme une simple machine corporelle productrice d’habiletés motrices. En effet, toute activité physique
mobilise les conduites motrices des pratiquants en sollicitant plus ou moins
leurs ressources cognitives, relationnelles, affectives, expressives ou décisionnelles. Ainsi, dans une situation motrice, lorsque l’élève agit, il prend de l’information sur le milieu humain ou physique qui l’entoure; il effectue des
choix, prend des initiatives, adopte des stratégies et prend des décisions. En
somme, il possède une activité interne et non moins intense qui lui permet
aussi de s’adapter à la situation proposée, de réguler son état affectif et donc
de s’épanouir sur le plan ludomoteur. Les enfants peuvent donc progresser
sans avoir recours à une démarche didactique appuyée des situations d’apprentissage. Bien entendu, sans minimiser le rôle de l’enseignant, il est
important de souligner l’apport non négligeable de la logique interne d’une
activité dans l’accomplissement et le développement moteur du pratiquant.
Autrement dit, c’est dans les structures de l’activité que les conduites
motrices des individus se façonnent et donc se transforment. Comme le souligne fort justement Parlebas, lors d’une expérience analogue menée antérieurement (Parlebas & Dugas 1998), le maître du jeu n’est pas le maître,
mais le jeu. De fait, nous pouvons suggérer qu’un individu qui agit est un individu qui apprend.
Cependant et de toute évidence, les effets positifs dus aux apprentissages sont amplement favorisés par l’emploi d’une pédagogie fondée sur une
attitude réflexive des principes moteurs d’exécution, apprentissage formel. Le
rôle de l’enseignant est donc un réel atout pour l’épanouissement moteur des
élèves. Sa triple intervention dans la planification et l’organisation des
séances d’éducation physique et sportive (EPS), avant, pendant et après l’apprentissage, permet d’accentuer les progrès moteurs des élèves.
En revanche, pour les groupes témoins E1 et E2, un apprentissage informel n’engendre pas de progrès moteurs. Dans notre expérience, les gains d’apprentissage de l’athlétisme dans la pratique de jeux sportifs collectifs sont
nuls, voire négatifs (mais pas de façon significative). Ces résultats s’expliquent aisément par le fait qu’il existe une trop grande hétérogénéité entre ces
deux types de pratiques. En effet, pour les blocs B et D, la transposition des
conduites motrices d’une activité à une autre ne semble pas poser de problème. L’effet d’apprentissage est positif et réciproque entre les jeux et les
sports : ce constat privilégie l’hypothèse selon laquelle des activités doivent
comporter des principes d’action similaires pour réinvestir, de manière efficace, les conduites motrices d’une pratique à une autre. Nous pouvons remarquer au passage et de façon analogue à l’éducation informelle que les jeux traditionnels sont souvent dénigrés au profit des jeux institutionnels,
c’est-à-dire, les sports. Dans cette perspective, Mahlo ( 1969) traduit bien la
pensée actuelle de bon nombre de pédagogues et surtout de l’institution. En
l’occurrence, il n’hésite pas à affirmer que le jeu sportif “est, dans le cadre de
l’éducation de l’instruction physique, la forme de jeu supérieure, la forme la
plus compliquée et la plus importante d’un point de vue social”; ou encore en
évoquant les jeux traditionnels, “notre analyse envisage aussi leurs formes
préparatoires, les ‘petits jeux’ de l’enseignement sportif” ( 1969,28). En sub-stance, Mahlo postule “qu’en tant que moyens d’éducation relativement
simples, ils permettent une bonne préparation aux jeux sportifs collectifs qui
sont un moyen qualitativement supérieur de la formation et de l’éducation
physiques” ( 1969,149). Au regard de ces affirmations, nous observons que les
jeux sont considérés d’autorité comme inférieurs aux sports collectifs et qu’ils
ne sont, en fait, que des activités mineures essentiellement préparatoires à
l’accomplissement de ces derniers.
Nos résultats témoignent au contraire d’une autre réalité. Parmi les activités choisies, jeux et sports montrent des traits communs de logique interne
qui révèlent qu’ils appartiennent bien à un même domaine d’action tout en
conservant leurs propres spécificités. En aucun cas, il s’agit de gratifier une
catégorie de jeux collectifs aux dépens d’une autre.
Nous venons d’observer, dans les situations où il y existe une interaction
instrumentale avec autrui, qu’un enfant peut apprendre indépendamment de
l’intervention didactique de l’enseignant; mais en est-il de même dans des
activités pratiquées “en isolé” dans leur espace d’accomplissement ?
À ce propos, la deuxième expérience que nous allons maintenant relater porte sur des parcours chronométrés jalonnés d’obstacles. De fait, les
épreuves sportives standardisées utilisées habituellement en éducation physique ne sont pas représentées. Les conduites motrices ainsi engagées évitent
les automatismes déjà acquis.
L’expérience en situation psychomotrice :
le parcours d’obstacles
La recherche s’est déroulée sur six semaines et l’échantillonnage a été
construit à partir de cent soixante-huit enfants de sept classes de cours moyen
de la région parisienne (Dugas 2000). Dans ce contexte expérimental, nous
avons confronté des situations standardisées (groupes A 1 et A 2) à des situations changeantes (groupes B 1 et B 2). Ces séances s’inscrivent dans le champ
de la psychomotricité car les pratiquants effectuent les parcours d’obstacles
en isolé c’est-à-dire sans interaction opératoire avec autrui. En fait, l’expérience veut déceler l’influence éventuelle de la nature des parcours et du type
d’intervention pédagogique sur les conduites motrices des enfants dans les
activités proposées.
Par ailleurs, la performance chronométrée permet d’apprécier, sans
ambiguïté, le niveau de maîtrise de la tâche. Les parcours, jalonnés d’obstacles, ne présentent pas de réelles difficultés pour leur réalisation : ils sont
constitués de matériels employés couramment en éducation physique et sportive : bancs, chaises, tables, poutres, haies, plinth, cheval d’arçon, espaliers,
etc. De plus, les enfants ont repéré le parcours visuellement en écoutant les
consignes de franchissement. Chaque partie de parcours est signalisée clairement (plots de couleur, traçage fléché avec la craie pour les slaloms, cerceaux,
ou foulards pour les prises et reprises d’appuis pour certains obstacles, etc.).
TABLEAU 2
TABLEAU 2 :
RÉSULTATS DE TOUS LES GROUPES (MOYENNES EN SECONDES) DANS LE PRÉ-TEST ET LE POST-TEST
(PARCOURS D’OBSTACLES P1)
Tâche
Groupes Prétest (P1) Cycle Post-test (P1)
Phase I d’apprentissage Phase III
Phase II
Groupe Exp 56,11 P1 parcours répété 47,60
A1 (n=27) Pédagogie ludique
Groupe Exp 57 P1 parcours répété 46,67
A2 (n=19) Pédagogie signifiante
Groupe Exp 54,35 Parcours variés 50,80
B1 (n=20) Pédagogie ludique
Groupe Exp 55,60 Parcours variés 49,24
B2 (n=25) Pédagogie signifiante
Groupe Témoin 55,67 Entraînement foncier 54,19
C1 (n=16) Pédagogie ludique
Groupe Témoin 55,53 Jeux sportifs collectifs 54,71
C2 (n=17) Pédagogie ludique
Groupe Témoin 58,48 Jeux cognitifs 55,67
C3 (n=21) Pédagogie ludique
Écart
(en seconde)
8,51
(**)
10,33
(**)
3,55
(**)
6,36
(**)
1,48
(NS)
0,82
(NS)
2,81
(**)
Sens de
l’effet
d’apprentissage
+
+
+
+
+
** Résultat significatif à. 01
NS Résultat non significatif
Enfin, le parcours choisi allie réflexion et action. La meilleure réalisation motrice correspond à une compréhension agie. On peut ainsi émettre
l’hypothèse selon laquelle la pédagogie signifiante, donc l’apprentissage
formel de la part de l’enseignant, engendrerait une plus grande adaptabilité
motrice que la pédagogie ludique.
Les résultats montrent que de toute évidence, une éducation formelle
fondée sur une attitude réflexive des principes moteurs d’exécution favorise la
compréhension des structures perceptivo-motrices et la réalisation des
conduites motrices des enfants. L’intervention active de l’enseignant se
révèle être un facteur qui facilite considérablement la production des habiletés motrices surtout dans le cas d’un cycle d’apprentissage de parcours changeants. D’ailleurs, après le post-test, lorsque tous les groupes réalisent un nouveau parcours (P9) inconnu des enfants, seul le groupe B 2, qui associe
“parcours variés” et “apprentissage formel”, enregistre une adaptabilité
motrice significative, contrairement au groupe A 2 (parcours répété). Ainsi,
les résultats enregistrés montrent-ils l’importance d’une telle démarche dans
le développement de l’adaptation et de l’adaptabilité motrices des enfants à
condition que les situations d’apprentissage soient favorisantes. Les progrès
moteurs sont d’autant plus favorisés par l’emploi d’une pédagogie signifiante
que les situations sont variées et que les enfants se trouvent continuellement
en situations-problèmes. L’ajustement perpétuel des comportements moteurs
effectués avec une compréhension des principes moteurs d’exécution permettrait une meilleure adaptabilité motrice. La nature de la tâche et la modalité
pédagogique seraient donc deux facteurs majeurs pour développer une adaptabilité motrice plus efficace.
Cependant, les résultats du tableau 2 révèlent d’autres constats fort
intéressants et qui, de surcroît, semblent en conjonction avec ceux obtenus
lors de l’expérience en situation de jeux collectifs : nous observons qu’une
éducation informelle entraîne des effets d’apprentissage positifs dans la réalisation chronométrée d’un parcours d’obstacle. Ainsi, les faits sont compatibles avec l’interprétation selon laquelle l’intervention didactique précise et
très structurée de l’enseignant auprès des élèves est très utile mais non indispensable aux progrès ludomoteurs. En effet, pourquoi ne pas supposer que des
enfants agissants soient capables eux-mêmes d’intérioriser des principes
moteurs et de produire progressivement des comportements efficaces et adaptés ? L’élève, placé au centre de l’action motrice, devient un acteur prépondérant de l’organisation et de la production des conduites motrices à engager.
En agissant, le pratiquant peut améliorer ses capacités à détecter des informations pertinentes qui lui permettront de s’adapter aux contraintes de la situation. L’activité, en elle-même, est riche d’enseignement, sans recourir, de
manière forte, à un enseignement particulier. Dans ce contexte, nous pouvons de nouveau suggérer que la logique interne d’une activité se révèle être
un facteur important à prendre en considération dans les processus d’apprentissage. En effet, l’évolution de l’aisance motrice des pratiquants ne dépend
pas obligatoirement de la mise en oeuvre didactique de l’enseignant. Les
conduites motrices se transforment aussi dans la matrice de l’activité pratiquée. Autrement dit, en dehors de procédures didactiques précises, un
apprentissage peut prendre naissance et se construire.
L’institution scolaire participe à l’éducation des futurs citoyens et les enseignants en sont les garants. Comme le soulignent les textes officiels le professeur est le “maître d’œuvre de l’organisation et du suivi de l’apprentissage”
(BOEN no 22,29 mai 1997); autrement dit, il est le seul maître à bord et
notamment dans le choix des activités physiques et des démarches éducatives. Mais quel type d’intervention didactique influence réellement les réalisations motrices des élèves ?
Notre recherche, qui présente une expérimentation au sein de séances
d’éducation physique et sportive en situation réelle de terrain, a tenté de
mettre en évidence qu’en l’absence d’une démarche didactique particulière
de l’enseignant, les enfants progressent. Faire jouer et agir dans la pertinence
de la logique interne des activités pratiquées n’est pas dénué de tout intérêt
éducatif. L’enfant n’agit et ne réagit pas comme un robot; il agit plutôt dans
sa totalité. Son action liée aux situations d’apprentissage fait appel à de nombreux facteurs associés aux ressources bio-mécaniques, énergétiques et informationnelles mais aussi à la motivation, aux représentations, aux décisions
motrices ou encore aux relations socio-affectives. Dans cette complexité agissante et sans l’intervention appuyée de l’enseignant, l’enfant est amené à
développer une intelligence motrice afin de favoriser la résolution des problèmes moteurs posée par la situation motrice proposée.
Par ailleurs, les résultats ont révélé que la nature de la tâche à effectuer
influençait la réalisation des conduites motrices engagées. Les effets dus aux
apprentissages moteurs sont donc très variés en fonction de chaque type de
situation motrice pratiquée. De ce fait, l’étude des traits de logique interne
des activités physiques peut donc se révéler d’une grande importance dans les
processus d’apprentissage.
Ces résultats expérimentaux ne reflètent qu’une réalité singulière d’une
discipline scolaire donnée. Néanmoins, nous pouvons aussi suggérer qu’une
éducation informelle s’inscrit implicitement dans les actions de la vie quotidienne (aller au cinéma, lire un ouvrage, écouter la radio, se servir d’un ordinateur ou encore communiquer avec autrui, etc.): apprendre n’est pas l’apanage d’une éducation formelle ou normative. C’est dans la pertinence de
“l’agir” que se crée “l’apprendre”. Par ailleurs, si notre société actuelle est
standardisée et uniformisée dans ses savoirs, savoir-faire et savoir être, elle
devrait davantage prendre en considération l’activité interne et spécifique de
l’individu agissant; il serait alors de bon ton et fécond d’apprendre au sein
d’une vie pleine d’éducation, mais avec une éducation pleine de vie.
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