Education et sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3884-4
166 pages

p. 35 à 44
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 10 2002/2

2002 Éducation et Sociétés

Les “savoirs minuscules” Le rôle des médias dans l’exploration des identités de sexe

Dominique Pasquier CNRS-EHESS Centre d’Études des Mouvements Sociaux 54 bd Raspail 75006 Paris
Aujourd’hui la socialisation des jeunes s’accomplit de plus en plus dans la société de leurs pairs. Les médias, et tout particulièrement la télévision, jouent un rôle déterminant dans ces apprentissages intragénérationnels. En discutant avec d’autres des programmes télévi- suels, très souvent des séries, les jeunes cherchent à explorer l’univers relationnel et la grammaire amoureuse, ils tentent d’évaluer, par ces échanges, les modèles physiques et les propositions morales auxquels ils ont été confrontés à l’écran. La télévision est aussi un moyen de se mettre en scène: la déclaration des préférences, les emprunts vestimentaires ou les imitations permettent d’opérer une présentation sociale de soi, de se montrer fille ou garçon, d’afficher ses choix de vie. Ce travail de construction identitaire s’opère aussi à travers d’autres médias — la presse magazine, la radio— et dans les échanges à distance rendus possibles par de nouvelles technologies de communication comme le téléphone portable ou Internet. Nowadays the socialization of young people takes place more and more in the company of their peers. The media, particularly TV, play a determining role in this kind of inter-gen- erational learning process. By speaking about TV programmes, especially popular series, young people seek to explore the world of human relations and the vocabulary of love. And through such conversation, they attempt to assess the models of physical appearance and the moral nature of the subject they were confronted with on the screen. Television is also a means to single yourself out: stating your tastes and preferences, adopting or imi- tating a fashionable style of clothing enables you to put over an image of yourself to others, to show yourself as a boy or a girl, and clearly indicate your choice of lifestyle. This process of building up one’s identity is also carried out through other media such as maga- zines or the radio, and in exchanges made possible by new technologies such as mobile phones or internet. Hoy la socialización de los jóvenes se hace cada vez más en la sociedad con sus pares. Los medios de comunicación y más especialmente la tele, desempeñan un papel determinante en estos aprendizajes intrageneracionales. Al hablar con otros de los programas de tele, y muy a menudo de los seriales, los jóvenes intentan explorar el universo relacional y la gra- mática amorosa, tratan de evaluar con estos intercambios, los modelos físicos y las pro- puestas morales con los que se enfrentaron en la pantalla. La tele también es un medio para ponerse en escena: la declaración de las preferencias, la adopción de la indumentaria o las imitaciones permiten operar una presentación social de sí, mostrarse chico o chica , anunciar sus preferencias de vida. Este trabajo de construcción identidaria se hace también a través de otros medios de comunicación — la prensa de revistas, la radio— y en los inter- cambios a distancia facilitados por las nuevas tecnologías de comunicación como el móvil o Internet. Heute geschieht die Sozialisierung der Jugendlichen mehr und mehr in der Gesellschaft Gleichaltriger. Die Medien, und vor allem das Fernsehen, spielen eine entscheidende Rolle bei den Lernvorgängen innerhalb einer einzigen Generation. Indem sie mit anderen über die Fernsehprogramme, häufig über Serien, sprechen, versuchen die Jugendlichen, die Beziehungswelt und die Liebesgrammatik zu erkunden, sie versuchen, durch diesen Austausch, die körperlichen Vorbilder und die moralischen Vorschläge, mit denen sie am Bildschirm konfrontiert werden, einzuschätzen. Das Fernsehen ist auch ein Mittel, sich selbst in Szene zu setzen: Die Erklärung der Vorliebe für dies oder jenes, die Anleihen bei der Kleidung, oder die Nachahmungen erlauben eine soziale Selbstdarstellung, sich selbst als Mädchen oder Junge darzustellen, seine Lebenswahl deutlich zu machen. Dieser Aufbau einer Identität geschieht auch durch andere Medien, wie die Presse, das Radio, und durch den Austausch über große Entfernungen, der durch die neuen Technologien ermöglicht wird wie das Handy oder Internet.
Sandra a 11 ans. Le soir, en rentrant de l’école, elle aime regarder des séries télévisuelles qui racontent des histoires d’adolescents. Pour en savoir plus sur les acteurs de ces séries, elle achète des magazines qui lui fournissent d’innombrables détails sur leur vie de tous les jours. C’est aussi là qu’elle découpe les posters de chanteuses de R’nB qui tapissent les murs de sa chambre. Sa meilleure amie aime la même musique qu’elle, elles écoutent des CD ensemble et se racontent tout ce qu’elles ont appris sur Britney Spears. Toutes ces activités qui occupent une place très importante dans la vie de Sandra lui apprennent-elles quelque chose ? Bien des adultes penseront que non. Mais il faut sans doute justement se défaire du regard de l’adulte pour comprendre les processus souterrains qui sont à l’œuvre dans certaines consommations médiatiques a priori hautement futiles des jeunes. Car, c’est un fait indéniable, les programmes que regarde Sandra, les magazines qu’elle lit ou les chansons qu’elle écoute ne sont pas des produits culturels de bonne qualité. Ils racontent toujours les mêmes histoires, des histoires d’amour et d’amitié, avec des mots pauvres et sous des formes musicales souvent simplistes. Et le fait que toutes les filles de son âge ou presque aient les mêmes goûts qu’elle n’est pas de nature à rassurer les parents. Peut-être faut-il donc prendre le problème à l’envers, ne pas chercher à évaluer les contenus mais plutôt à comprendre les raisons qui font qu’ils attirent autant. J’explorerai cette piste à partir de plusieurs recherches menées ces dernières années sur les jeunes, les médias et les pratiques de communication.
Dans un travail ancien, mais qui reste étonnamment d’actualité, le sociologue Herbert Blumer analysait le rôle du cinéma dans la formation d’expériences personnelles. Son enquête se fonde sur des interviews avec des enfants et des dissertations rédigées par des lycéens et des étudiants sur le thème de leurs souvenirs liés à des films (Blumer 1933). L’amour et les relations hommes-femmes sont au cœur des descriptions recueillies. Il s’agit d’ailleurs visiblement moins d’un apprentissage des sentiments, que des gestes et des comportements physiques, c’est-à-dire des manières de manifester l’émotion amoureuse et d’extérioriser le désir de séduction. C’est au cinéma que le jeune spectateur peut apprendre s’il faut ou non fermer les yeux quand on s’embrasse sur la bouche, de quelle manière un homme doit prendre une femme par l’épaule, comment une femme peut se rendre désirable par ses cheveux, sa bouche, ses yeux… Ou plutôt, c’est au cinéma qu’il va aller chercher des recettes “possibles”. L’ouvrage est centré autour de l’idée que les modèles proposés sont “essayés” (trying out imitation). L’adolescent qui copie les manières ou le physique d’un acteur sans obtenir les effets escomptés (i.e. sans obtenir le même pouvoir de séduction) passe à une autre tentative. Les expériences futures sont conditionnées par le succès des expériences passées. Les rédactions recueillies par Blumer montrent que l’imitation des gestes, des coiffures ou des vêtements des stars de cinéma n’est pas le symptôme d’une confusion entre la réalité et la fiction mais la recherche d’une optimisation de la présentation de soi sur la scène sexuelle à un âge où la question prend une importance grandissante. Les plus petits jouent aux cow-boys et aux Indiens comme dans les westerns, mais les adolescents imitent Rudolf Valentino ou Louise Brooks. Le cinéma est un répertoire de rôles. Les acteurs proposent des solutions très concrètes à un problème qui l’est beaucoup moins : comment plaire ?
Mon propre travail sur la réception des séries pour adolescents par les jeunes téléspectateurs débouche sur des conclusions très proches (Pasquier 1999). On a là des séries qui ne nourrissent en général aucun objectif pédagogique : ni les problèmes sociaux, ni les questions politiques n’y sont abordés frontalement, même si certains dialogues font référence au racisme ou à l’écologie. En revanche, on y parle abondamment de tout ce qui touche au domaine relationnel, bien que très rarement sous l’angle parents-enfants : ce sont des histoires entre jeunes. Or, mes trois terrains d’enquête — un questionnaire sur les personnages préférés ou détestés, des entretiens et observations et une analyse de quelques milliers de lettres envoyés par des fans aux comédiens de la série Hélène et les garçons— montrent bien que ces histoires suscitent de très nombreuses formes d’apprentissage.
Tout d’abord, il est important de le rappeler, elles apprennent à gérer les émotions à un âge où elles sont parfois étouffantes tant elles sont fortes. Ces histoires ne font pas que faire rêver, elles font aussi éprouver des sentiments et aident à les extérioriser. Les courriers envoyés par les fans y font abondamment référence. “Quand je te vois à la télévision, je ne bouge plus”, écrit Annissa. “Ta voix, quand tu chantes, me donne des frissons partout, tu me fais ressentir des sentiments dit Alexandra Quand je te vois, j’ai mon cœur qui bat trop bas”, confie Sabrina. Sans compter toutes ces lettres où les correspondantes parlent des larmes qu’elles versent en écoutant les chansons du générique, de leur gorge serrée quand le feuilleton commence ou de leur envie de s’évanouir quand elles ont vu Hélène apparaître sur scène lors de son concert. La star charrie un flot d’émotions par son corps. Elle entraîne dans un univers de sentiments si forts qu’ils sont parfois insoutenables. Mais elle est la seule à permettre ainsi de libérer des pulsions et des affects que la vie sociale conduit à réprimer (Alberoni 1994). Pour toutes ces jeunes enfants, la télévision est d’abord une expérience émotionnelle. Une expérience du plaisir.
Les personnages de la télévision apprennent aussi des choses sur le corps. Des manières de se coiffer ou de bouger les cheveux, des façons de s’habiller, de se laver, de se maquiller, bref, une multitude de petits gestes du quotidien. Des manières qu’on copie. Les pantalons patte d’éléphant d’Hélène, l’héroïne de la série du même nom, ou sa coupe de cheveux ont été adoptés par des centaines d’enfants au début des années 1990. Et Karen Klitgaard, qui travaille sur la réception de Beverley Hills au Danemark — pays où cette série a suscité un phénomène aussi important qu’Hélène et les garçons en France— note que les adolescentes fans de la série adoptaient la coiffure de Kelly, allant même jusqu’à suivre les évolutions de sa coupe de cheveux, saison d’épisodes après saison d’épisodes (Klitgaard 1998).
Enfin, et peut-être surtout, les séries proposent des modèles moraux. Elles suggèrent des manières de se comporter dans toutes sortes de situations qui relèvent de l’expérience de vie quotidienne des jeunes téléspectateurs. On l’a dit, les séries pour adolescents abordent quasi exclusivement la question des problèmes amicaux et sentimentaux. Mais elles le font de manière très variée, en explorant tous les cas de figures possibles et en montrant la réaction de l’ensemble des personnages face à différentes intrigues relationnelles. Dans le registre amoureux par exemple, elles explorent le problème de la déclaration, celui des doutes, les séparations et les réconciliations, les tromperies et les ruptures, la jalousie, l’angoisse, la dépression, le bonheur, etc. Certes, elles le font d’une manière souvent simpliste, les intrigues sont prévisibles, les dénouements attendus. Et les scénarios se fondent sur des issues morales très traditionnelles : les bons sont récompensés et les méchants punis. Beaucoup d’adultes ont du coup tendance à n’y voir aucun intérêt. Ils ont tort car si ces amourettes à répétition ne font plus partie de leur vie, elles sont bel et bien un élément central dans celle des adolescents. De plus, comme le souligne Brooks à propos du mélodrame, le recours à des extrêmes moraux permet de rendre le monde plus lisible et c’est bien ce que cherchent tous ces jeunes téléspectateurs : avoir des éclaircissements sur les attitudes, les gestes ou les mots qu’il faut avoir lorsqu’ils sont confrontés à une situation de ce type (Brooks 1995). Des scénarios de vie. Qu’ils trouvent en abondance à la télévision mais qu’ils auraient cherché avant sur d’autres supports comme la lecture, car si le phénomène a pris de nouvelles formes, il n’a évidemment rien de nouveau.
Il ne faut en tout cas pas sous-estimer son importance. La famille a évolué et perdu au passage une partie de son monopole de transmission des valeurs. De plus en plus aujourd’hui, la socialisation s’accomplit dans la société des pairs : la mise en discussion de choses vues à la télévision joue un rôle central dans ce processus d’exploration de la grammaire relationnelle en général, amoureuse en particulier. Car s’il est difficile d’aborder la question de la sentimentalité avec ses parents, il n’est pas facile non plus de l’aborder avec ses amis. Alors, cette “conversation télé”, qu’a bien analysée Dominique Boullier ( 1986), permet au travers d’intrigues et de personnages, de poser des questions (Est ce que tu aurais fait comme elle ?), de parler de soi (J’aurais eu la même réaction qu’elle), de porter des jugements et de les confronter à ceux que profèrent d’autres membres du groupe. Tel ou tel personnage de l’écran peut être constitué en modèle de bonne féminité pour un téléspectateur précis mais ensuite ce modèle est toujours discuté avec d’autres, il est confronté à des modèles concurrents (les séries offrent une panoplie assez large). Toutes ces interactions autour de la télévision sont aussi importantes que le fait même de la regarder : car c’est là que se discutent les normes, et que se mesurent les liens. Au passage, c’est aussi là que s’effectue tout un apprentissage des manières de s’aligner sur les comportements attendus d’un sexe ou de l’autre.
 
“Mon frère ne t’aime pas. Il faut le comprendre, c’est un garçon.”
 
 
C’est en effet un autre résultat de cette recherche sur la réception des séries. Tout un travail identitaire se déploie autour de la télévision. D’un côté les présentations de soi comme téléspectateur évoluent avec l’âge, on acquiert des manières de télévision un peu comme on acquiert des manières de table : un enfant apprend à contrôler le discours qu’il tient sur la télévision pour le rendre de plus en plus cohérent avec l’image qu’il souhaite donner de lui-même. Ces manières semblent aussi s’acquérir plus vite quand on est d’une origine sociale élevée et quand on est de sexe masculin, les garçons apprenant plus tôt que les filles à produire un discours critique et distancié à l’égard de la fiction et à déclarer des choix télévisuels qui soient compatibles avec la mise en scène sociale des valeurs de virilité.
Quelles que soient les stratégies et les rhétoriques utilisées sur la scène sociale à propos des séries, il apparaît en tout cas que le travail de présentation de soi comme téléspectateur fait intimement partie de la position du spectateur. Les enfants, même jeunes, sont bien conscients que ce qu’ils disent de la télévision ne serait-ce que pour déclarer qu’ils n’aiment pas ou ne regardent pas un programme, engage toute leur personne socialement. Ils apprennent vite à opérer le travail de figuration nécessaire pour entrer en conformité avec les normes et les valeurs des groupes dans lesquels ils cherchent à s’insérer. Ils apprennent à nier certains goûts, à refouler des préférences, ou au contraire à regarder pour entrer dans une communauté de téléspectateurs. Les séries pour adolescents constituent un terrain privilégié pour s’initier aux règles de ce jeu social.
Prenons l’exemple de la mise en scène des identités de sexe, forcément très présente dans cette enquête du fait des thèmes traités par les programmes eux-mêmes. Les séries qui parlent d’amour intéressent les garçons mais elles leur posent un véritable problème : ils ne peuvent pas dire qu’ils les regardent sans risquer de se faire ridiculiser par les autres garçons. Les feuilletons sentimentaux, comme les romans roses ou les chansons d’amour, font partie d’un univers connoté comme féminin. Pour se montrer garçon devant les autres, il faut se présenter comme un téléspectateur de séries d’action ou de films violents. Or les séries pour adolescents ne le sont pas.
Très vite, ils affirment donc leurs distances. Lors des observations dans des familles avec des enfants en train de regarder un épisode d’Hélène et les garçons, j’ai pu ainsi constater d’immenses différences dans les attitudes de filles et de garçons de moins de dix ans. Les premières manifestaient leurs émotions sans aucune gêne : elles poussaient des soupirs, versaient une larme, souriaient. Les seconds vivaient aussi ces émotions, leurs visages sérieux le prouvaient, mais dès qu’apparaissait à l’écran une scène de baiser ou une comédienne dans une tenue suggestive — mini-jupe ou décolleté—, ils tenaient systématiquement des propos tendant à dénier leur intérêt “et encore un baiser ! Ils sont ridicules”, “Ce qu’elle est moche sa jupe !”, etc. Le refus du baiser par les garçons est d’ailleurs une sorte de concentré de leur inquiétude de ne pas mettre correctement en scène les valeurs de virilité. J’en ai eu un bon témoignage dans les rédactions rédigées par des élèves de CM 1-CM 2 d’une école de Sevran où l’institutrice leur avait demandé “Regardez-vous Hélène et les garçons? Dites en quelques lignes pourquoi vous aimez ou détestez ce feuilleton”. La formulation de la question, qui ne laissait guère de choix entre la critique et la louange, a certainement contribué à durcir les réactions des enfants. Mais les textes obtenus sont quand même très intéressants. Tout d’abord, on constate qu’aucun élève n’a répondu en disant qu’il ne connaissait pas la série et ne l’avait jamais regardée. Sur une classe de trente, trente avaient déjà vu la série, y compris et surtout ce garçon qui écrit : “Je déteste ! Même sans regarder, je déteste”.
On constate aussi que les positions, systématiquement critiques, des garçons, puisent toutes au même fonds argumentatif : Hélène est une série qui traite de l’amour, c’est donc une série pour les filles. On a une idée des réticences sur ce point à travers ces quelques extraits, tous issus de rédactions rédigées par des élèves masculins.
“C’est de la crotte puisque c’est pour les filles. CM 1 Je n’aime pas les feuilletons d’amoureux. CM 1 C’est pour les filles et ça parle d’amour. CM 2 Je déteste ce feuilleton car c’est trop sexuel, moi je regarde Code Quantum. Les acteurs sont trop sur l’amour, c’est trop sexuel. Ma sœur et ma mère le regardent c’est pour les filles. CM 1 Je n’aime pas Hélène et les garçons parce qu’ils se font des bisous dans la bouche toutes les dix secondes. CM 1 Ça montre des mauvais exemples pour plus tard. Je n’aime pas parce qu’ils s’embrassent. CM 2 C’est à chaque fois pareil, ils n’arrêtent pas de s’embrasser. CM 2 Je n’aime pas parce qu’ils se font des bizous partout. CM 2 Je déteste parce que toutes les cinq minutes il y a un baiser et je trouve ça dégoûtant. CM 2 Moi, je n’aime pas parce que les filles ne font que donner des rendez-vous aux garçons. Et puis le Cri-Cri d’amour de Johana elle ne fait que pousser sa batterie pour l’embrasser. En plus ils mentent et se disputent, ils s’embrassent toutes les minutes, bref, le feuilleton débile parfait. Moi, je n’ai jamais regardé, mais j’en entends parler. CM 1 Je n’aime pas Hélène et les garçons et je ne les regarde pas car vus leurs extraits de feuilleton ils ne font que s’embrasser et ils se prennent pour les centres du monde. Il faut que ça cesse ! Ils me gâchent le plaisir de regarder. CM 1
Certaines élèves féminines de la même classe ont, elles aussi, dénoncé les baisers dans la série. Mais elles l’ont fait de manière très différente en se plaignant du caractère répétitif de ces scènes ou du manque de naturel des comédiens en train de s’embrasser. Bref, les baisers peuvent agacer aussi une fille, mais c’est en tant qu’artifice narratif et non en tant que symbole de la vie sexuelle.
De même les résultats à la question du personnage préféré dans le questionnaire montrent d’énormes clivages selon le sexe des répondants. Ce questionnaire, passé auprès de sept cents enfants âgés de dix à dix-huit ans, portait sur l’ensemble des séries pour adolescents diffusées à la télévision, soit une vingtaine de programmes, américains pour la majorité. Les répondants étaient libres de citer la série qu’ils préféraient et, dans celle-ci, leur personnage préféré. On leur demandait aussi d’expliquer pourquoi ils aimaient particulièrement ce personnage. Tous les garçons, à quelques rares exceptions chez les plus jeunes, ont déclaré préférer les trois séries les moins sentimentales du corpus : Le Prince de Bel Air, Parker Lewis, Sauvés par le Gong. Et, dans ces séries, ils ont dit préférer des héros masculins dont aucun n’avait de liaison amoureuse régulière dans la série. Ils ont enfin affirmé les préférer parce qu’ils étaient drôles et rebelles au monde adulte — mauvais élèves à l’école, enfants difficiles à la maison. Les filles, elles, ont mis en tête de leur classement des séries où les intrigues sentimentales tenaient au contraire une place très importante : Beverly Hills, Hélène et les garçons, Premiers Baisers. Elles n’hésitent d’autre part pas à préférer un personnage masculin ( 54% le font) alors que les garçons se gardaient bien de choisir un personnage féminin. Enfin, elles ne cachent pas que leur choix de personnage est motivé par des considérations physiques : un personnage plaît parce qu’il est séduisant — la chose vaut aussi pour les personnages préférés féminins. L’apparence, le charme, la beauté, les vêtements, voilà donc ce qui motive en premier lieu les choix féminins.
Ainsi, face aux personnages et à leur pouvoir de séduction, il y a certaines positions liées au sexe qui sont irréductibles et d’autres qui évoluent avec l’âge. Les filles se permettent de faire une promenade amoureuse dans la fiction. Elles se sentent attirées par certains personnages et reconnaissent éprouver des émotions amoureuses en les voyant et en suivant leurs aventures. Une partie des répondantes qui ont dit préférer le personnage de Dylan, a dit aussi détester Brenda, celle qui dans Beverly Hills est en couple avec Dylan. En un mot leur rivale. Tous ces liens émotionnels avec la fiction sont soigneusement occultés par les garçons. Ils apprennent vite, vers dix-onze ans, plus tôt d’ailleurs s’ils sont d’un milieu social élevé, que dans la société de leurs pairs des liens trop forts avec une série constituent une menace pour l’identité masculine. Car l’identification à un personnage et la monstration des affects sont des processus à forte connotation féminine. Ils apprennent aussi que les séries qui traitent des sentiments et, surtout bien sûr, du sentiment amoureux sont les plus dangereuses pour eux, car elles sont fortement investies dans la sociabilité féminine. Ils parviennent toutefois à cerner des territoires où un certain plaisir peut être tiré de la fiction sans porter à conséquences : des héros solitaires qui s’affrontent au monde adulte et des intrigues qui parlent de ce que l’on fait et non de ce que l’on éprouve.
 
Explorations de langage
 
 
Jusqu’ici, j’ai choisi d’évoquer le cas de la fiction télévisuelle. Mais il est bien évident qu’on pourrait étendre ces analyses à beaucoup d’autres médias, la radio ou la presse magazine notamment, qui jouent eux aussi un rôle important dans les apprentissages informels des identités sociales de sexe. Sans doute y retrouverait-on aussi cette dimension de durcissement que la télévision semble opérer, en promouvant d’un côté une certaine stéréotypie des apparences physiques et, de l’autre, une radicalisation des différences de sexe sur la scène sociale. Cette dernière est d’autant plus remarquable qu’elle s’opère dans un contexte où la mixité scolaire est de règle : le cloisonnement des sexes n’est plus organisé géographiquement, mais il se construit jour après jour, à travers de multiples interactions visant à afficher des identités bien séparées. Comme on l’a vu, la déclaration des préférences télévisuelles est un moyen, parmi d’autres, d’entretenir la séparation.
Dans les courriers de fans envoyés aux comédiens d’Hélène et les garçons, on a de très nombreuses traces de l’inquiétude que suscite ce problème de communication entre garçons et filles. Comment comprendre l’autre sexe ? La question revient tout le temps sous de multiples formes : comment interpréter les gestes des garçons, comment leur parler sans se faire ridiculiser — notamment pour se déclarer—, comment savoir ce qu’ils aiment chez une fille — Est-ce uniquement son physique ou s’intéressent-ils aussi aux sentiments ? Ce sont là des questions posées par des filles, car les fans qui écrivent sont à 90% des filles, mais tout laisse à penser que, du côté des garçons, les interrogations ne sont pas moins nombreuses ni le mystère moins épais.
Il est du coup intéressant de se pencher sur d’autres formes d’échange comme les salons de discussion sur Internet. L’enquête que mène Céline Metton sur cette question ouvre des pistes tout à fait importantes (Metton 2002). Elle a interviewé des jeunes de moins de quinze ans qui pratiquent le “chat” (discussion sur Internet) de façon régulière, très souvent à l’insu de leurs parents lorsque ceux-ci sont encore au travail. On voit se développer deux types de pratiques. L’une consiste à chatter avec des collégiens que l’on connaît. Derrière le pseudo se cache quelqu’un avec qui l’on a passé la journée à l’école, on sait qui il/elle est, rendez-vous a été pris pour se retrouver sur un site de chat précis. Les témoignages qu’elle a recueillis sont étonnants. Maêlle, quatorze ans explique “Sur le chat, c’est un peu plus facile, parce que, dans la vie, c’est vachement dur. Les garçons de notre école, il faut voir… Il y a un mur, quoi. C’est vraiment la différence garçon/fille, quoi, t’as le mur. Si tu veux leur parler, il faut être intégré par tout le monde, sinon quand il te parle… Je sais pas, je parle à un garçon, j’attends qu’il me raconte des trucs, mais franchement il me fera pas confiance. Un garçon, il fera pas confiance à une fille”. Alice, même âge, a très bien compris qu’il était inutile de se heurter aux garçons en groupe : “Avec les garçons, Internet c’est plus intime, parce que je les connais mieux sur le Net qu’en face. Parce que ceux que je connais, quand ils sont avec leurs copains, ils font style et tout… Alors que sur Internet, ils sont super sympas. Au collège, c’est à peine si je leur parle et sur Internet je leur parle super beaucoup. Et ils m’écrivent plein de mails. Mais dans la vie commune, je leur fais ‘coucou’ et tout mais rien de plus… Quand ils sont avec leurs copains, ils sont pas pareils. Il faut les prendre séparément”. De leur côté, les garçons confirment cette version : ils disent se “lâcher” sur le Net, ce qu’ils ne font pas dans la vie, ils expliquent que c’est plus facile pour dire des choses personnelles à des filles, pour parler de soi, de ses problèmes, de ses doutes. Comme si était rétabli là un contact qui est coupé dans la vie de groupe.
L’autre pratique, elles ne s’excluent pas l’une l’autre, concerne les échanges avec des inconnus : l’objectif est beaucoup moins de parler que de draguer ou de se faire draguer. Ce sont des jeux parfois dangereux puisque s’échangent des numéros de téléphones portables et s’organisent des rencontres en face à face, toujours à l’insu des parents. Ce point n’est pas l’objet de notre propos ici. En revanche, le fait que de très nombreux jeunes cherchent à faire des “mythos” pour reprendre le langage indigène, nous intéresse très directement. Ces mythos sont de plusieurs sortes. Très souvent il s’agit simplement de se faire plus beau qu’on est — comme le remarque une petite chatteuse, “Ils sont tous bruns aux yeux verts !”, mais elle-même se décrit dans les chats comme “une fille trop bien foutue, super belle”—. Cette sur cote physique montre en tout cas combien le rapport entre les sexes est à cet âge encombré par la question des apparences extérieures, notamment parce que, au sein des groupes d’appartenance, on se sait jugé sur le physique des petits amis (Juhem 1995). D’autres mythos vont plus loin. C’est le cas des travestissements de sexe, un garçon se fait passer pour une fille ou l’inverse. Meryam a emprunté le prénom de son frère et a écrit “bonjour cherche belle fille”, “pour aborder les filles, pour voir ce qu’elles vont dire”, sans doute cherchait-elle des recettes sur les manières de répondre aux propositions de drague. C’est aussi le cas des travestissements d’âge. À onze ans, on va sur un chat réservé à des vingt ans — aucun contrôle n’est possible— ou même dans des salons chauds d’adultes. Le récit de Camille, quatorze ans, résume assez bien la situation : sur la sexualité, elle en sait à la fois trop et pas assez. Comme la plupart des jeunes actuellement, elle a vu énormément d’images très explicites sur le sexe et entendu de nombreux mots, mais elle ne sait toujours pas ce qui intéresse vraiment les hommes adultes dans tout cela. Joshua Meyrowitz a bien analysé, à propos de la radio et la télévision, ce désir qu’ont les enfants d’explorer des coulisses du monde adulte (Meyrowitz 1985). Alors, sur le Net, Camille tâte le terrain, avec une copine à côté d’elle pour se donner du courage : “En fait, on les laisse parler, on leur répond… Au début, on dit comment on est, c’est ‘grande blonde aux yeux verts’, tout ce qu’ils veulent entendre, quoi. Alors là, c’est total du mytho, quoi… Et après, c’est : “Qu’est ce que tu veux faire : tu veux faire des choses ?”, des trucs dans ce genre-là quoi… Mais ça veut pas dire grand-chose, on sait pas trop comment ça marche, on les laisse parler, on n’a pas trop d’expérience, on sait pas trop comment faire, donc on les laisse parler. On dit ‘oui, oui’, des trucs comme ça… ”.
L’enquête que je mène actuellement sur les pratiques de communication des lycéens semblerait indiquer que ce type d’exploration du vocabulaire de l’échange amoureux et sexuel devient plus rare avec l’âge et surtout moins sérieux : on le pratique de temps en temps pour rigoler à plusieurs, mais le plaisir s’épuise vite. En revanche, le fait de parvenir mieux à échanger avec l’autre sexe par des communications écrites à distance reste très présent dans les propos. Les mails, les chats, mais aussi les lettres manuscrites sont décrits comme des supports qui permettent, chacun à leur manière, de maintenir ou d’instaurer des liens qui dans la vie sociale sont menacés par les distances géographiques, le manque de temps ou les modalités des rencontres — la conciliation du couple avec le groupe reste un problème. En même temps, la plupart des lycéens ont des relations amoureuses, voire même des relations sexuelles, et ce monde de l’intimité se joue bien sûr dans le face à face. On est donc dans un cas de figure bien différent de celui des petits préadolescents qui cherchent désespérément à comprendre quels mots il faudrait prononcer pour intéresser l’autre sexe.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ALBERONI F. 1994 Le vol nuptial, Paris, Plon
·  BLUMER H. 1933 Movies and conduct, New York, Macmillan
·  BOULLIER D. 1986 La conversation télé, Rapport multigraphié, Rennes, LARES
·  BROOKS P. 1995 The melodramatic imagination, New Haven, Yale University Press
·  JUHEM P. 1995 “Relations amoureuses”, Sociétés Contemporaines, 21, 29-42
·  KLITGAARD K. 1998 “The reception of Beverly Hills among young danes”, Conférence au Nordic Network on Children and Media
·  METTON C. 2002 Internet dans la famille : pratiques des pré-adolescents et dynamiques familiales, Mémoire de DEA, Paris, EHESS
·  MEYROWITZ J. 1985 No sense of place. The impact of electronic media on social behavior Oxford, Oxford University Press
·  PASQUIER D. 1999 La Culture des Sentiments, l’expérience télévisuelle des adolescents, Paris, La Maison des Sciences de l’Homme
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis