2002
Éducation et Sociétés
Varia
La scolarisation des Sioux Oglala à l’école américaine
Murray L. wax
[1]
Département d’anthropologie, Washington University, Saint-Louis (MO)
En 1959 et 1960, l’auteur et son équipe ont enseigné dans un atelier d’été s’adressant à des
étudiants de premier cycle universitaire appartenant à la population amérindienne. La
communauté tournée vers l’apprentissage qui s’est alors créée lui paraît a posteriori extraordinaire, elle a d’ailleurs généré une génération de dirigeants politiques indiens.
Présentant les recherches sur l’éducation dans les réserves indiennes qui ont suivi, l’auteur
considère à la fois la méthode et la substance. Il montre les difficultés rencontrées par un
chercheur “inexpérimenté” formé à l’Université de Chicago dans les années 1950, fait
apparaître des aspects importants des dynamiques sociales des systèmes scolaires et à travers la scolarisation des Sioux Oglala formule enfin quelques perspectives selon lesquelles
devraient être étudiés les comportements à l’école. Ainsi, en mettant l’accent sur une
situation extrême, on peut révéler des aspects significatifs de la configuration des écoles
qui, sans cela, resteraient dans l’ombre parce qu’ils sont partie intégrante de la vie sociale.
Si, dans le passé et dans la plupart des sociétés, la plus grande partie de l’instruction s’est
effectuée par un apprentissage en immersion, le travail de terrain peut devenir un exemple
de cette instruction par l’expérience.
In October 2002, Senegal announced that it intended to reform the state teaching programme by introducing religious instruction lessons, lessons in native languages practised
in the country and by assimilating koranic schools into the official educational system.
These measures aim at raising the country’s rate of schooling in accordance with the
recommendation of those who support the system financially. This modern liberal-minded
thinking, which respects user-preferences, has inevitably led to advocating religious instruction in schools. These reforms are therefore not justified in the name of a return to traditional values, but as acts of progress on the road to a modern state. They have also
meant a redefinition of state secular policy. This only requires that the principal religions
are treated equally with none being favoured. However, the facts show that it is very difficult for the state to hold this neutral line, and it is tending to become confused with
mouridism, a brotherhood whose influence is gaining in Senegal.
Im Oktober 2002 hat der Senegal seine Absicht bekanntgegeben, sein offizielles
Schulsystem zu reformieren durch die Einführung des Religionsunterrichtes, des
Unterrichtes in lokalen Sprachen und durch die Einbeziehung der Koranschulen in das
formale System. Diese Maßnahmen bezwecken, den Prozentsatz der Einschulung im
Lande zu erhöhen gemäß den Empfehlungen der Geldgeber. Die zeitgenössische liberale
Logik, die die Wünsche der Benutzer respektiert, führt zu der Empfehlung des
Religionsunterrichtes. Die Reformen rechtfertigen sich also nicht als Rückkehr zur
Tradition, sondern als Schritt auf dem Weg in die Modernität. Sie verlangen eine neue
Definition der Laizität des Staates. Diese fordert einzig, dass der Staat allen Religionen
gegenüber den gleichen Abstand bewahrt. Die Tatsachen zeigen, dass die Durchführung
des Projektes schwierig ist und dass es sich manchmal mit dem Mouridismus, einer immer
einflussreicheren Bruderschaft im Senegal, überschneidet.
En octubre de 2002, Senegal anunciaba su voluntad de reformar su enseñanza oficial con
la introducción de clases de religión en idiomas locales, sin exceptar las escuelas coránicas,
en el sistema formal. Estas medidas tienen como fin el auge de la tasa de escolarización del
país según las recomendaciones de los proveedores. Es una lógica liberal contemporánea,
la del respeto de la preferencia de los usuarios,que lleva a preconizar la enseñanza religiosa.
No se justifican pues las reformas como vueltas a la tradición sino como avances por la vía
de la modernidad. Han pedido la redefinición de la laicidad del estado. Ésta sólo exige que
se mantenga equidistante de las principales religiones. Los hechos indican que le resulta
bastante difícil mantener este proyecto que tiende a confundirse con el muridismo, confrería cuya influencia va creciendo en Senegal.
En 1959 et 1960, Rosalie H. Wax, Robert K. Thomas et moi-même avons enseigné dans un atelier d’été s’adressant à des étudiants de premier cycle
universitaire appartenant à la population amérindienne. Ce que nous fûmes
capables de réaliser semble après coup extraordinaire, car les étudiants parvinrent à se constituer (et nous avec eux) en une communauté tournée vers
l’apprentissage. Cette communauté était remarquablement disciplinée, étant
donné que la plupart des étudiants n’avaient qu’une petite vingtaine d’années. D’autres groupes d’étudiants du même âge, disposant de la même autonomie auraient été d’insupportables chahuteurs. C’est seulement maintenant, en réfléchissant à cet atelier dans le contexte de ce que nous devions
apprendre ensuite à propos des écoles des réserves indiennes, que je prends
conscience de ce que nous avons fait ensemble. Le simple fait que de cet atelier sortit la génération suivante de dirigeants politiques indiens témoigne de
son importance. Les jeunes dirigeants s’organisèrent dans une association, le
NIYC (National Indian Youth Council), qui publie le périodique American
Before (Columbus). Ils furent les premiers à utiliser le terme de “Red Power”.
Ils se distinguent du groupe AIM (American Indian Movement) car, contrairement à ce dernier dont les membres étaient des citadins déracinés, le NIYC
était enraciné dans des communautés vivantes. En 1973, quand des membres
de l’AIM s’établirent à Wounded Knee sur la réserve Sioux de Pine Ridge, la
réaction des populations locales fut ambivalente.
À l’époque, toutefois, nous étions frappés, en tant qu’enseignants de ces
ateliers, de l’instruction insuffisante et défectueuse, notamment en anglais,
qu’avaient reçue ces étudiants vivants et intelligents, dont la culture était originale; ils semblaient avoir été victimes d’idéologies pernicieuses et dégradantes, dont témoignaient une certaine passivité et leur timidité face à nos
questions. Ces expériences m’incitèrent à entreprendre une recherche sur les
écoles s’adressant aux Indiens. Je voulais en particulier observer ce qui se passait à l’intérieur des écoles, tout en essayant de comprendre comment les
écoles étaient liées à la communauté indienne dans laquelle elles se trouvaient.
Je présenterai ici mes recherches sur l’éducation dans les réserves
indiennes, et plus particulièrement mes recherches de terrain des années
soixante parmi les Sioux Oglala de la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota
du Sud (Wax, Wax & Dumont 1964, Wax 1971). Je retiens ce premier travail de terrain parce qu’il permet d’illustrer les difficultés que rencontre un
chercheur inexpérimenté et que, par ailleurs, il fait apparaître des aspects
importants des dynamiques sociales des systèmes scolaires. J’exposerai d’abord
quelques caractéristiques de la démarche de terrain telle qu’elle m’avait été
enseignée à l’Université de Chicago. J’indiquerai également les éléments
utiles pour comprendre la situation des Sioux au moment de mon enquête.
J’analyserai ensuite la scolarisation des Sioux Oglala, en suivant pour une
part le fil chronologique de mon enquête parce qu’il permet d’accéder, à travers les difficultés rencontrées, aux caractéristiques centrales des comportements des Sioux et de leurs familles à l’égard de l’école. Je formulerai enfin un
ensemble de conclusions générales concernant les perspectives selon lesquelles devraient être étudiés les comportements à l’école.
Le travail de terrain dans l’esprit
de la tradition de Chicago
Au cours des années cinquante, j’avais entrepris des études de troisième cycle à l’Université de Chicago, dans le département de sociologie, mais
aussi dans celui d’anthropologie (Chapoulie 2001). Sous la direction à la fois
d’Everett C. Hughes et de Robert Redfield, j’ai travaillé à une thèse sur les
transformations des conceptions du temps, plus particulièrement des conceptions eschatologiques du temps que l’on trouve dans les mouvements radicaux et révolutionnaires (Wax 1959).
Dans un véritable travail sur le terrain, tel qu’on nous l’enseignait à
Chicago, le chercheur tente de se mêler à la vie sociale de la communauté
qu’il étudie et d’accéder aux perspectives personnelles des différents membres
de celle-ci. Il cherche à comprendre leur langage, les formes de leurs discours,
les concepts de base de ces discours et ainsi leur vision du monde. Un historien suit la même démarche en s’immergeant complètement dans les documents d’archives. Ceux qui font des recherches de terrain possèdent une
méthodologie plus riche, mais plus contraignante. Ils vivent au sein de la
communauté qu’ils étudient et participent aussi activement que possible à
l’existence de ses membres. C’est pourquoi le travail de terrain est parfois
décrit comme “observation participante”: ceci signifie que, d’un côté, le chercheur participe aux activités sociales, mais que, d’un autre côté, en dépit de
cette participation, il observe, recueille des témoignages et prend des notes
sur les événements en tant qu’observateur extérieur.
Pour le chercheur en tant qu’être humain, le moyen le plus efficace de
comprendre et interpréter le monde de ses hôtes est double : écouter, noter et
comprendre les histoires qu’ils racontent, ainsi que leur histoire personnelle,
et, mieux encore, faire passer une partie de cette compréhension dans son
propre corps, dans ses propres façons d’agir et de réagir.
Dans le travail de terrain, l’accent est mis sur la prise de notes, la tenue
d’un journal de bord. Ce dernier met en lumière le fait que le chercheur
affronte en permanence une tension intérieure : il s’efforce de forger un lien
entre le petit monde qui l’accueille et le monde académique qui l’a formé. Il
cherche à apprendre et à comprendre la vision du monde et le système
conceptuel de ses hôtes en même temps qu’il tente de relier ce système aux
systèmes conceptuels et théoriques des sciences sociales, ainsi qu’au vaste
monde académique.
Ce processus est d’autant plus ardu que les concepts locaux les plus
significatifs sont également ceux qui sont les plus sujets à des changements et
à des controverses. Ceux qui possèdent une culture classique peuvent penser
aux questions de Socrate sur la signification de concepts critiques tels que
“dikaiosynê”, communément traduit par “justice”. Les questions de Socrate
témoignent du statut incertain de ces concepts cruciaux au milieu de profonds changements sociaux qui prenaient place alors dans la société grecque.
Remarquons que pour que Socrate puisse définir “dikaiosynê”, il lui faut situer
son propos dans une communauté organisée, une “polis”.
Les publications issues de recherches de terrain les plus suggestives sont
sans doute des monographies, elles-mêmes à double fonction : d’un côté, elles
familiarisent le lecteur avec les concepts de base du discours des populations
étudiées et elles insèrent ces données dans un récit; de l’autre côté, elles proposent une interprétation des attitudes et des comportements en recourant à
des catégories et à des idées relevant des sciences sociales.
Ainsi, pour expliquer les pratiques religieuses des Sioux, il faut d’abord
présenter le concept de “wakan”, un mot qui est parfois connu à cause de la
formule “wakan-tanka”, souvent traduite par “Grand Esprit”, et par là même
qui est associé à l’idée spirituelle de Dieu. Mais il faut aussi indiquer que les
Sioux parlent du cheval en tant que “shunga-wakan”, dont la traduction littérale est “chien spirituel”. Ceci surprend jusqu’à ce que l’on fasse le lien
avec, d’une part, des changements connus du mode de vie des Sioux lié à
l’utilisation du cheval et, d’autre part, des concepts voisins comme celui que
désigne le grec “arétè” — talent et capacité accordés par un dieu— ou ceux
que l’on trouve dans certaines ontologies polynésiennes (on peut comparer
avec la notion de mana, telle que la présentent Codrington 1891, Firth 1940,
Lévy-Bruhl 1928). On s’engage ainsi dans la dialectique, présente dans tout
bon ouvrage issu de recherches de terrain, entre les concepts locaux, en permanente évolution, et des concepts plus généraux, orientés vers l’universalité.
Les Sioux Oglala et la scolarisation
À la suite des ateliers évoqués au début, j’ai rédigé un projet de recherche pour le ministère de l’Éducation américain. Je proposais d’étudier les
problèmes rencontrés par les enfants indiens à l’école. Parmi les différentes
tribus indiennes, j’avais choisi les Sioux Oglala parce qu’ils satisfaisaient aux
critères suivants :
- leur nombre était relativement élevé;
- ils vivaient dans des communautés raisonnablement concentrées et
denses;
- géographiquement, ils étaient restés à l’écart des principaux centres
urbains des États-Unis;
- pendant plusieurs dizaines d’années, il y avait eu des écoles dans les
réserves dont la fréquentation était obligatoire pour les enfants Oglala.
Je rappelle d’abord que ce qui a été considéré comme la “grande nation”
Sioux est en réalité formé de sous-groupes ou tribus, qui parcouraient au
XVIIIe siècle les prairies de l’Ouest, mais qui résident dorénavant dans des
réserves séparées. Les Sioux Oglala constituent la branche de cette grande
nation qui s’est installée dans la réserve de Pine Ridge. Vers 1960, lorsque j’ai
commencé mes recherches, on comptait environ dix mille Sioux Oglala. Ils
appartenaient à de petites communautés dispersées le long des rivières et
occupaient toute une réserve (Short Grass Prairie) de plusieurs milliers d’hectares.
La langue maternelle des Sioux est le dakota. Dans leur petite enfance,
les Oglala parlent un dialecte du dakota que l’on nomme lakota. Au milieu
du XXe siècle, la langue usuelle de la plupart des Oglala était le lakota mais la
majorité comprenait et parlait un peu l’anglais. L’anglais qu’ils parlaient se
trouvait d’ailleurs linguistiquement influencé par la langue lakota et devenait
presque un dialecte particulier, parfois désigné comme dialecte de Pine Ridge.
D’un point de vue culturel, sous bien des rapports, ils étaient restés des
Sioux, des Indiens des Plaines, mais en même temps, ils avaient été en
contact avec des Européens ainsi qu’avec des Euro-américains pendant plusieurs siècles. La chasse au bison et à d’autres gibiers des prairies de l’Ouest ne
constituait plus leur mode primaire de subsistance, mais les restes d’une vie
nomade demeuraient.
Je rappelle en passant qu’aux XVIe et XVIIe siècles, les explorateurs français faisaient du commerce avec les Sioux. Certains, d’ailleurs, s’étaient établis
et même mariés parmi eux et avaient organisé des comptoirs commerciaux. Si
certaines familles Oglala portent des noms traditionnels lakota (en anglais :
JumpingBull, HolyRock, WeaselBear) d’autres noms indiquent une évidente
origine française (comme Merrival, Peltier ou encore Roubideaux). Le mot
sioux pour “commerçant” (iyeska) est d’ailleurs le même que pour “métisse”.
Vers le milieu du XIXe siècle, des missions catholiques s’étaient implantées parmi les Sioux en même temps que des pensionnats. Puis, vers la fin du
siècle, le gouvernement fédéral avait instauré un système d’écoles. Ce système fut amélioré dans les années trente sous l’impulsion réformatrice de
John Collier, délégué aux Affaires Indiennes pendant le New Deal du
Président Franklin D. Roosevelt. Les écoles à classe unique dispersées parmi
la population furent regroupées en écoles constituées d’une série de classes
ordonnées, confiées à un corps d’instituteurs fonctionnaires (la plupart
étaient des institutrices blanches); ces écoles étaient logées dans des bâtiments modernes, que les élèves devaient rejoindre en empruntant des bus
scolaires.
Pendant plusieurs décennies, les Oglala avaient été en contact avec une
éducation scolaire et, au XIXe siècle, dans la majorité des écoles, l’utilisation
de leur langue maternelle leur était interdite. Malgré leur fréquentation
durable des bâtiments scolaires et de la langue anglaise, au moment où commencèrent nos recherches de terrain, les petits Oglala réussissaient mal à
l’école, si on en jugeait par leurs résultats à différents tests de connaissance.
Par comparaison avec les autres écoliers du Dakota du Sud, selon ce qui avait
été remarqué à la fin de l’école élémentaire, vers quatorze ans, les enfants
sioux représentaient les dix pour cent d’élèves ayant les résultats les plus
faibles. Étant donné les conditions de vie au sein de la réserve ainsi que le dur
labeur et la pauvreté des familles, ces mauvais résultats scolaires ne surprenaient personne. Cependant les performances des écoliers sioux suivaient
une évolution déroutante : quand ils étaient testés pendant les premières
années de leur scolarisation, leurs résultats étaient similaires à ceux de leurs
homologues “blancs”; puis, d’année en année, leurs performances déclinaient, par comparaison avec celles de leurs “voisins”. Paradoxalement, il
semblait que plus ils fréquentaient l’école moins ils apprenaient. Mais cette
évolution restait incomprise.
Ce n’était pourtant pas, en 1963, la première fois que des recherches sur
les écoles et les écoliers sioux étaient entreprises. J’ai compris plus tard comment ces recherches étaient organisées. Un chercheur du département d’éducation d’une université voisine élaborait un questionnaire à choix multiples.
Ce questionnaire était reproduit et envoyé à l’administration responsable des
écoles de Pine Ridge. Les enseignants étaient chargés de distribuer les formulaires puis de les renvoyer dûment remplis. Les réponses étaient ensuite soumises au chercheur, qui effectuait une analyse statistique et en publiait les
résultats. Ceux-ci ne variaient pas : les petits Sioux représentaient les 10%
d’élèves dont les résultats étaient les plus faibles. Il s’agissait en quelque sorte
de recherches par procuration, dans lesquelles le chercheur s’intéresse peu à
ce qui se passe.
Par opposition à cette méthode, notre projet se situait dans le droit fil de
la tradition des recherches de terrain de l’Université de Chicago. J’avais
recruté une petite équipe de chercheurs qui comprenait des Sioux et d’autres
Indiens des Plaines. Il y avait également mon épouse Rosalie, à présent décédée, docteur en anthropologie de l’Université de Chicago; Robert V. Dumont
Jr., un Indien assiniboin qui avait reçu une éducation de niveau universitaire;
Walter Goodhorse, un Sioux également pourvu d’une éducation universitaire
et enfin Roselyn HolyRock, une Sioux ayant achevé le premier cycle primaire. Roselyn était une mère de famille; elle était la fille d’Harry
JumpingBull et de sa femme, Cecelia, qui appartenait à une famille sioux
célèbre, les BlackElk.
Les comportements des Sioux Oglala
Je rapporterai pour commencer deux incidents survenus au début de notre séjour parce qu’ils donnent une idée du décalage entre certaines conduites
ordinaires des Oglala et les catégories de perception et de jugement qui sont
celles du chercheur extérieur.
Peu après notre arrivée à Pine Ridge, les Sioux ont entamé une danse du
soleil. Cette danse dérive d’une conception où le monde est composé d’êtres
raisonnables et réagissant au monde extérieur plutôt que, selon la formule de
Laplace, de la “matière en mouvement” (Wax & Wax 1962,1978). Les participants espèrent être récompensés par une vision (un état de conscience
altéré) au cours de laquelle un être non-humain les adopte comme parents.
(Powers, 1977, DeMaillie, 1985). Traditionnellement, les danseurs sont
volontaires. Ils passent quatre jours sans boire ni manger et dansent autour
d’un poteau sacré. Certains se font percer la peau de la poitrine ou du dos. Le
dernier jour, le prêtre chargé du bon déroulement de la cérémonie enfonce
une broche sous la peau du danseur. La broche est attachée par une corde à
un poteau sacré; le danseur tente alors de se libérer et de se défaire de la
broche en tirant sur la corde tout en continuant sa danse autour du poteau.
Les missionnaires avaient jugé cette cérémonie démoniaque et le gouvernement fédéral l’avait interdite. Cependant, au milieu du siècle, les Sioux
ont retrouvé leurs droits et ont pu en reprendre la pratique (Feraca 1990).
C’est ainsi qu’il nous fut possible d’assister à l’une de ces cérémonies. Par une
chaude journée du mois d’août, je me tenais donc sous les arbres, parmi les
spectateurs indiens, à regarder la cérémonie. Je me comportais comme un
chercheur en sociologie, attentif à ne pas perturber le bon déroulement des
choses, quand un Indien de ma connaissance, Harry Jumping Bull, s’approcha
de moi et se mit à commenter ce qui se passait sous nos yeux. C’était un
Indien traditionnel d’une cinquantaine d’années. Il me dit avec mépris :
“Cette cérémonie n’est pas effectuée dans les règles. Les danseurs ne conviennent pas.
Autrefois, les danseurs mangeaient du bison et étaient bien plus forts. À présent, ils se
nourrissent de radis et de salades et n’ont plus aucune force.” À ce moment, j’aurais
sans doute pu apprendre de la bouche d’Harry des choses fascinantes sur le
plan ethnographique, concernant, par exemple, les dissensions au sein de la
communauté. Mais je n’y ai même pas songé. Au lieu de cela, j’ai été choqué
par ce qui m’apparaissait comme un sacrilège de la part d’un homme qui semblait renier ses origines et je n’ai pas su quoi dire.
Harry s’était permis de s’entretenir avec moi en ces termes parce que
nous avions créé des liens avec certains des siens. J’avais en effet, peu de
temps auparavant, engagé son neveu, Walter, comme assistant pour le projet
de recherche. Plus tard, durant la danse du soleil, la mère de Walter, Beulah
GoodHorse, s’est approchée de moi et a engagé la conversation. Elle semblait
croire que je tenais à être accepté au sein de la communauté sioux et elle se
proposait de m’instruire. Mais le message qui ressortait de son discours devenait progressivement de plus en plus clair : mon droit de passage dans la communauté passait inévitablement par son lit. Quand j’ai compris ce qu’elle me
proposait, j’ai été choqué : je dois avouer qu’en tant que chercheur de terrain
fraîchement sorti des bibliothèques et des salles de cours de l’université de
Chicago, j’étais bien naïf sur le sujet. Mes lectures ne m’ayant pas préparé à
répondre à ce genre d’invitation, j’ai quitté Beulah. Mais celle-ci devait par la
suite renouveler plusieurs fois son offre.
Même bien préparé intellectuellement au travail de terrain, un chercheur débutant risque ainsi toujours d’être pris au dépourvu car les limites des
engagements dans la situation ne peuvent être maîtrisées.
Les entretiens avec les mères
L’incident avec Beulah GoodHorse et les conseils donnés par d’autres avaient montré que les femmes des villages ne devaient et ne pouvaient
être interrogées que par des chercheurs de sexe féminin. La tâche d’interroger
les mères des petits Sioux scolarisés incomba donc à Rosalie H. Wax, qui s’en
acquitta avec l’aide de Roselyn HolyRock.
Rosalie et Roselyn rendirent visite aux mères chez elles, dans leur foyer,
et les entretiens ainsi réalisés se révélèrent très riches. Au début, les mères
parlaient de la fréquentation des écoles, du fait que leur enfant allait à l’école
régulièrement et n’avait jamais manqué un jour de classe. Cela reflétait leur
docilité par rapport aux encouragements à envoyer leurs enfants à l’école. À
mon plus grand regret, j’appris que l’administration recevait des fonds des
agences gouvernementales en fonction du nombre des inscrits : plus il y avait
d’enfants inscrits et plus les écoles recevaient d’argent. L’administration académique était ainsi directement intéressée à la fréquentation de l’école.
Il était évident que les mères — de même que les pères— n’avaient
aucun intérêt ni aucune expérience des choses scolaires, de ce qu’on enseignait à leurs enfants. En ce qui les concernait, ils espéraient que leurs enfants
pourraient acquérir des connaissances suffisantes pour accéder à des emplois
locaux. Mais puisque ces offres correspondaient avant tout à des emplois de
travailleurs manuels, les attentes scolaires s’en trouvaient limitées. Ainsi,
quand on demandait aux mères ce que leurs enfants avaient appris à l’école,
la première réponse était souvent en rapport avec les tâches ménagères : “Elle
sait à présent balayer.”
Quand Rosalie et Roselyn poussaient l’interrogation plus avant, sur la
question des aspects négatifs de l’école, un certain nombre de mères répondaient que leurs enfants s’étaient plaints des moqueries que leur infligeaient
leurs camarades de classe. Plusieurs mères racontèrent des cas où leurs enfants
avaient souffert amèrement de ces moqueries. Des mères ajoutèrent que leurs
enfants avaient appris des mots grossiers sur les bancs de l’école. Une petite
poignée de mères était allée se plaindre auprès des autorités administratives,
mais celles-ci n’étaient pas intervenues pour enrayer les moqueries et les
insultes.
Avant d’examiner les comportements des élèves eux-mêmes, je donnerai quelques indications sur la philosophie des Sioux en ce qui concerne
leurs façons d’élever les enfants.
Je me trouvais un jour parmi un groupe d’Indiens des Plaines, enfants et
adultes d’âges variés, lors d’un pique-nique dans les Rocheuses du Colorado.
Nous étions à environ 1500 mètres d’altitude, la montagne d’un côté et un
précipice de l’autre. À distance de sécurité du précipice, il y avait un mur de
pierre d’un mètre de haut et de 50 cm de large. J’étais assis parmi des Indiens
à une table, regardant en direction de la montagne. À un moment, je me suis
retourné et ce que j’ai vu m’a laissé pantois : les petits Indiens couraient sur le
mur de pierre. Pas seulement les adolescents, les petits d’environ quatre ans
s’en donnaient aussi à cœur joie. Dans mon jeune âge, si je m’étais risqué à ce
genre d’exercice, j’aurais certainement reçu une fessée. Pourtant les parents
indiens étaient parfaitement calmes. Bien entendu, ils ne quittaient pas des
yeux les mouvements de leur progéniture, mais ils étaient loin de penser à
intervenir, encore plus de chercher à imposer leur autorité.
Un autre témoignage illustrera cette même attitude. Dans la réserve
Pine Ridge, il y avait une église à laquelle était annexé un pensionnat, Holy
Rosary, tenue par des Jésuites. Rosalie Wax et moi-même avons demandé à
nous entretenir avec le principal de l’école, le Père Bryde. Celui-ci nous a
parlé des difficultés qu’il rencontrait avec les familles sioux. Pour lui, la réaction suivante était typique : quand les parents amenaient un enfant pour l’inscrire à l’école, il avait l’habitude de demander : “Souhaitez-vous que votre enfant
soit vacciné contre la variole ?” Invariablement, les parents se tournaient vers
l’enfant, qui avait autour de six ans, et réitéraient la demande, généralement
en lakota : “Souhaites-tu être vacciné ?” L’enfant demandait alors de quoi il s’agissait et les parents répétaient les explications formulées par Bryde. Informé,
l’enfant refusait le vaccin et les parents abondaient dans son sens. Le Père
Bryde interprétait ce type d’incident comme la marque d’un manque évident
de sens des responsabilités de la part des parents. Il finit par instituer une règle
qui imposait la vaccination des enfants avant leur acceptation à Holy Rosary.
De même, quand Rosalie et Roselyn se renseignaient auprès des parents
d’un adolescent, demandant si leur enfant avait l’intention de se rendre à
l’Université, la réponse était invariablement la suivante : “Il (ou elle) ne m’a pas
encore donné son avis là-dessus.” Ceci voulait dire qu’ils n’avaient pas l’intention
d’influencer la décision de leur enfant concernant son avenir : cette décision
devait venir de l’adolescent.
En résumé, la communauté sioux nourrissait avant tout un profond respect pour l’autonomie de chaque individu, même quand il s’agissait de la vie,
de la maladie ou encore du choix d’une carrière. La langue lakota ne possède
d’ailleurs pas de forme impérative. Si un Sioux ressent le besoin d’exprimer
son autorité sur un de ses compatriotes, il recourt à présent à l’anglais.
Lorsqu’une personne ou un système ne faisant pas partie de la communauté allait à l’encontre de la liberté individuelle de l’un de ses membres, il
lui fallait ensuite en assumer toutes les conséquences. Dans le domaine scolaire, par exemple, le choix de se rendre ou non à l’école ainsi que l’attitude
à adopter à l’intérieur des bâtiments scolaires relevaient de la responsabilité
de l’enfant, de sa décision propre. Cependant, si le gouvernement insistait
pour que l’enfant soit scolarisé, la responsabilité de prendre soin de l’enfant,
de lui donner la meilleure éducation possible et de lui imposer une certaine
discipline incombait alors au gouvernement. Inutile par ailleurs de préciser
que ni les Pères Jésuites ni les autorités gouvernementales n’appréciaient ni
ne comprenaient cet ethos.
Dans les écoles élémentaires fédérales de la réserve étudiée, le cursus allait de la première à la huitième classe, et les âges théoriques des élèves correspondants, de six à quatorze ans (mais les enfants indiens avaient en majorité un âge supérieur à l’âge théorique, surtout dans les dernières classes : en
huitième, un tiers des élèves avait de seize à dix-huit ans).
Quand notre équipe de recherche commença à travailler à l’intérieur
des écoles, en observant les attitudes dans la salle de classe, nous avons
remarqué qu’il se produisait d’intéressantes transformations avec l’âge et le
niveau de scolarisation.
Dans les classes pré-élémentaires et élémentaires inférieures (jusqu’à la
tr oisième, de quatre à huit ans), les enfants étaient dociles et montraient un
vif intérêt pour l’enseignement. Dans les années soixante, la plupart de ces
enfants parlaient mal l’anglais, mais cela ne les empêchait guère de participer
activement à la classe, même si l’enseignant se trouvait souvent confronté à
une barrière linguistique.
Dans les classes élémentaires intermédiaires (de la quatrième à la
sixième, de neuf à onze ans), l’atmosphère se transformait de façon radicale.
Les élèves devenaient bruyants et perturbateurs. Plutôt qu’une opposition à
l’autorité de l’enseignant en elle-même, ils semblaient délibérément montrer
une incompréhension des instructions qui leur étaient données, et ils le faisaient d’une manière difficile à comprendre. Si un élève était appelé à réciter
sa leçon devant la classe, il (ou elle) pouvait murmurer sa réponse, qui, bien
entendu, n’était pas exacte. Il en découlait une sorte de réaction en chaîne,
et si d’autres élèves étaient ensuite interrogés, aucun ne donnait une bonne
réponse. Ces réactions nous étonnaient beaucoup, puisqu’au sein des familles
qui nous accueillaient nous nous rendions compte que ces mêmes élèves
savaient faire ce qui leur avait été demandé, alors qu’en classe ils feignaient
l’ignorance.
Dans les classes élémentaires supérieures (septième et huitième, douze
ans et plus), l’atmosphère était de nouveau complètement différente. Elle se
caractérisait par un silence de marbre, une passivité et une indifférence apparente des élèves, comme si les enfants portaient un masque de cire silencieux.
Après avoir visité ces classes, Roselyn remarqua avec le plus grand étonnement
que ce qui s’y passait était encore plus troublant que ce qu’elle avait vu un jour
dans une école pour Indiens sourds-muets. Non seulement les commentaires de
Roselyn étaient pertinents et évocateurs, mais ils révélaient également l’isolement de l’école par rapport à la communauté sioux, qui ne savait absolument
rien de ce que faisaient ses rejetons dans l’enceinte de l’école.
Ainsi, la seule tranche d’âge qui était intéressée par les études était celle
des quatre à huit ans environ. Autour de dix ans, les élèves étaient très turbulents; ils avaient des comportements jugés stupides et faisaient tout pour
saboter le travail en classe. Quant aux élèves de douze ans et plus, ils étaient
totalement silencieux, impassibles et désintéressés. Pendant plusieurs
semaines, ces comportements, qui recoupaient les résultats aux tests évoqués
plus haut, furent pour nous très difficiles à interpréter.
L’indication la plus suggestive nous fut donnée par une femme sioux qui travaillait dans la cafétéria d’une école et qui avait observé les élèves pendant des années. Elle avait remarqué que c’était les moqueries qui transformaient l’ambiance au sein des classes. Par exemple, dans les classes intermédiaires, quand la maîtresse d’école appelait un élève pour réciter une leçon et
que cet élève était tenté de répondre, ses petits camarades commençaient à le
menacer dans sa langue maternelle pour le dissuader de participer au bon
déroulement de la classe. Ils pouvaient faire des commentaires désobligeants
et obscènes sur sa famille ou encore le menacer de représailles physiques dans
la cour de récréation. Comme ces remarques étaient prononcées en lakota ou
dans la langue des signes propre aux Indiens des Plaines, l’enseignante ne
pouvait comprendre la situation. Menacés, la plupart des élèves feignaient
l’idiotie ou la distraction pour éviter d’être interrogés.
On pourrait être tenté de se focaliser sur ces menaces et sur leurs effets
négatifs sur l’apprentissage des enfants. Pourtant, si on oublie un instant les
buts de l’école et les concepts de sociologie appliquée pour se concentrer sur
les procédés utilisés par les petits Sioux, on aperçoit alors qu’on a sous les
yeux un cas normal de tentative pour créer un groupe dans le groupe, un clan
de semblables, une société de pairs. Par le biais des menaces, le clan consolide
son pouvoir sur ses membres à travers une opposition silencieuse, parce que
résolue, à l’autorité de la maîtresse et de l’administration de l’école.
Une fois que l’on a compris le fonctionnement de la société formée par
les petits Sioux à l’école, l’analyse peut être prolongée dans deux directions
différentes. La première correspond à la relation entre le rôle de ces moqueries dans la formation du groupe des pairs et la vie traditionnelle des Indiens
des Plaines et d’autres tribus indiennes, comme les Inuit. Quiconque vit et
agit au sein d’une communauté indienne se trouvera rapidement traité
comme le dindon de la farce. En effet, c’est par la moquerie qu’un intrus se
rend compte qu’il fait dorénavant partie intégrante de la société, bien que ce
type d’accueil puisse parfois mettre mal à l’aise ceux qui sont habitués à un
mode de communication différent. Quand la moquerie est intégrée au processus de formation des petits groupes, elle nous aide à comprendre les dynamiques à l’œuvre dans la société des Indiens des Plaines, où les hommes chassent et se battent en petits groupes soudés, montrant un courage et une
endurance à toute épreuve devant les obstacles.
D’un autre côté, ces découvertes mettent en lumière un fait qui prévaut
dans les écoles américaines, ainsi qu’en France (Pitts 1963): la classe s’organise en une petite société. Ce n’est pas une agrégation d’individus, mais elle
devient une collectivité soudée; c’est particulièrement visible par rapport au
maître ou aux représentants de l’autorité académique. Dans les écoles qui
réussissent le mieux, les autorités et les petits élèves arrivent à un modus
vivendi. Les enseignants les plus capables parviennent à encourager une certaine compétition productive entre les élèves et à atteindre leurs buts sans
détruire les bases sur lesquelles reposent les petits clans — les sociétés de pairs.
Par ailleurs, le développement de ces petits clans au sein de l’institution
scolaire représente un exemple d’un phénomène social général. Quand une
institution acquiert une certaine autorité, ses membres se regroupent en effet
souvent pour lui faire face. Un des exemples les plus connus est celui de l’armée traditionnelle : les enrôlés créent un code qu’ils imposent aux officiers, et
par là même les soumettent.
À plusieurs occasions au cours de ses recherches, Sigmund Freud a
montré que ce qu’il examinait en psychanalyse avait été étudié bien avant lui
par des poètes, des dramaturges ou encore des artistes. Quand je considère nos
découvertes concernant l’influence et la domination au sein du clan, je me
sens proche de Freud. Surtout quand je regarde des films aussi poignants que
L’argent de poche de François Truffaut ( 1976) ou Au revoir les enfants de Louis
Malle ( 1987), ou encore quand je lis des autobiographies d’Indiens envoyés
très jeunes dans des pensionnats. Je réalise alors que nous avons redécouvert
des évidences.
Le compte rendu d’un bon travail de terrain a un effet voisin de celui
des beaux-arts. Tout en s’accordant avec la perception qu’a de son existence
le groupe étudié, il transforme aussi par là même cette perception. Lorsqu’ils
lisent ce type de compte rendu, les membres du groupe étudié se reconnaissent et approfondissent leur compréhension de ce qu’ils sont. Pour prolonger
la comparaison esquissée plus haut, l’effet est comparable à une expérience
psychologique libératrice; toutefois, pour maintenir la comparaison, on doit
remarquer qu’un compte rendu de recherche dont l’auteur est un chercheur
de terrain négligent ou arrogant embrouillera ses hôtes et les lui aliénera. Les
pires fautes consistent à ne pas reconnaître en ses hôtes des êtres humains et
à dissimuler ce qu’on est soi-même. Bien qu’il soit indispensable de réserver
son jugement et d’être capable de jouer le naïf, on ne peut abandonner ses
propres conceptions morales.
Pour revenir à notre enquête, la publication et la communication de ses
résultats aux Oglala eurent deux conséquences. Tout d’abord, les Oglala nous
accueillirent, mon équipe et moi-même, comme des héros de guerre. Puis se
développa un mouvement social qui eut des effets bénéfiques sur l’enseignement donné à leurs enfants. Mais cette histoire constituerait le thème d’un
autre article.
Quelques remarques concernant les recherches
sur les comportements à l’école
Dans le domaine scientifique, il est souvent utile d’aller au-delà des cas moyens et de considérer les cas extrêmes. Le talent des chercheurs réside
notamment dans leur capacité à découvrir du nouveau et de l’insolite dans
des situations qui apparaissaient ordinaires.
L’exemple ici décrit était extrême sous deux rapports : premièrement, en
ce qui concerne l’autonomie des élèves et leur indépendance par rapport à
l’autorité exercée par leurs parents; deuxièmement en ce qui concerne leur
capacité à former une communauté, un groupe de pairs, indépendant des professeurs et opaque pour l’observateur. Le caractère extrême tient aux barrières
linguistiques et culturelles entre les élèves et les enseignants. Cet exemple
montre que la salle de classe correspond à une frontière écologique où deux
types de populations se définissent l’une contre l’autre (Park 1934/1950,
Hughes & Hughes 1952).
En mettant l’accent sur une situation extrême, on peut dévoiler des
aspects significatifs de la configuration des écoles qui, sans cela, resteraient
dans l’ombre parce qu’ils sont partie intégrante de notre vie sociale.
Je dresserai brièvement une liste de ces aspects :
- Au sein de l’école, les enfants sont transformés en élèves. Les enfants ne
naissent pas élèves, mais ils le deviennent au contact des autres et des
enseignants.
- Pour la plupart des enfants, devenir élève veut dire devenir actif dans un
groupe de pairs (ou dans plusieurs groupes) et dans différents contextes
d’interaction.
- Tandis que le groupe de pairs s’organise en fonction des buts et des intérêts de ses membres, il y a également un important phénomène qui force
le groupe de pairs à se définir en opposition à la hiérarchie des enseignants.
- La salle de classe n’est pas uniquement une arène dans laquelle l’éducateur procure un enseignement à un groupe d’élèves qui seraient sans lien
les uns avec les autres et le recevraient passivement. La salle de classe
est plutôt un théâtre au sein duquel les élèves sont en même temps
public et acteurs. Leurs actions et la manière dont ils les exécutent sont
lourdes de sens. Les enfants sont en permanence en train d’apprendre et
de découvrir, mais ce qu’ils apprennent et leurs évolutions ne sont que
pour une part la conséquence du travail de l’enseignant. Un des problèmes centraux de la plupart des classes est l’organisation et le maintien d’un milieu social dans lequel les élèves peuvent acquérir ce qui
figure dans le programme officiel.
- La plupart des théories pédagogiques sont centrées sur la façon dont
l’enseignant présente une matière aux élèves, considérés comme des
individus. La psychologie de l’éducation est ainsi devenue une discipline à laquelle le ministère de l’éducation américain s’intéresse. La
fonction sociale de cette discipline est avant tout idéologique. Elle dissimule les dynamiques sociales présentes dans l’école et dans la salle de
classe. Malheureusement, elle ne donne guère au nouvel enseignant les
moyens nécessaires pour assurer ses véritables tâches dans une salle de
classe.
Les objectifs poursuivis dans cet article concernent à la fois la méthode et la substance. D’un côté, j’ai voulu illustrer les possibilités et les risques
d’une expérience personnelle de travail de terrain. Les techniques de
recherches sont comme des lentilles, dont les caractéristiques optiques accentuent certains phénomènes et en minimisent d’autres. En révélant clairement
ce qui se passait dans les salles de classe, mes recherches de terrain m’ont
permis de comprendre comment les idéologies de l’éducation mystifient (dissimulent) le fonctionnement des écoles.
Plutôt que de dissimulation, nous devrions d’ailleurs parler de “schizophrénie culturelle”. Car chacun de nous a été un enfant et, par suite, comprend les existences sociales des enfants, de telle sorte que nous connaissons
intimement l’importance et la signification des relations sociales à l’intérieur
de l’école — les amitiés et les haines; les alliances, rivalités et inimitiés; les
cliques, bandes et groupes de pairs. Néanmoins l’attention du public et des
administrations, aux États-Unis ou en France, est focalisée sur la réussite formelle dans sa dimension individuelle, telle que la mesurent les performances
obtenues à des tests “objectifs”. L’attention se porte en conséquence sur l’enseignement dans sa définition officielle, comme s’il s’agissait du processus
actif, plutôt que sur les processus interactifs réels d’apprentissage. Il existe
également un refus systématique de prendre conscience de ce que l’apprentissage s’effectue dans des milieux sociaux. Quand l’existence des sociétés de
pairs est mise en lumière, on considère généralement que celles-ci exercent
des influences négatives, conduisent les élèves à l’usage de drogues, au sexe
précoce, ou à la violence, alors qu’elles pourraient et devraient être considérées comme des mécanismes puissants, admirables — mais effectivement non
dépourvus de risques— d’apprentissage et de développement. Nous sommes
portés par commodité à négliger le fait que la structure par âge et niveau
d’études de nos écoles intensifie les dynamiques des sociétés de pairs reposant
sur les âges et les niveaux d’études.
Une scolarisation obligatoire de masse incluant la période de l’adolescence est un phénomène relativement récent. Pour la plupart des enfants
indiens américains du XIXe siècle, la scolarisation fut une agression : les
enfants étaient littéralement enlevés et emprisonnés dans des pensionnats,
punis s’ils parlaient leur langue maternelle ou s’ils se conformaient aux
normes de comportement de leur communauté. Les enfants résistèrent calmement autant qu’ils le purent, mais ces expériences ont laissé de profondes
cicatrices dans les communautés indiennes.
Pour beaucoup d’élèves dans la plupart des pays, la scolarisation obligatoire continue d’être une agression et un emprisonnement. Contraindre les
enfants à rester tranquillement assis et exiger qu’ils acceptent d’être gavés
— comme des oies— de connaissances auxquelles ils n’attribuent aucune utilité, est une recette pour engendrer à coup sûr des difficultés, particulièrement
chaque fois que les enseignants ne savent rien à propos de leurs élèves et
n’imaginent pas ce qui pourrait réellement les aider à mener une existence
plus satisfaisante. La réponse des élèves est alors la fuite chaque fois qu’ils le
peuvent ou des tentatives pour s’organiser et prendre le contrôle de la vie scolaire ou encore des violences (Willis 1977).
Dans les familles bourgeoises françaises les enfants étaient socialisés
avec pour objectif qu’ils restent assis tranquillement, retiennent certaines
connaissances et les restituent à la demande. Les gratifications suprêmes de
l’école étaient accordées aux élèves qui pouvaient assimiler et synthétiser ces
connaissances. Ce système a produit des personnes qui ont obtenu des succès,
particulièrement dans le domaine littéraire. Produits eux-mêmes de ce type
d’éducation, les éducateurs peuvent trouver particulièrement difficile de comprendre que ce modèle n’est pas universel. Sans chercher ici à développer un
large éventail de comparaisons, on peut remarquer que, dans les traditions
juive et musulmane conservatrices, l’instruction formelle obligatoire est centrée sur quelques textes et n’occupe que de brèves périodes de l’existence pour
la plupart des enfants.
Dans le passé et dans la plupart des sociétés, la plus grande partie de
l’instruction s’est effectuée par un apprentissage en immersion. Je reviens
donc à mon point de départ en relevant que le travail de terrain peut devenir
un exemple de cette instruction par expérience.
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Cet article est issu d’une conférence donnée à Paris en juin 2001, à l’invitation du Département
de sciences de l’éducation de l’Université Paris V, du Groupe de recherches École, Travail,
Institutions (Université Paris VIII) et de J.-M. Chapoulie (Université Paris I). Je remercie de leur
aide J-P Briand, J. Cassell, S. Cassidy, J-M Chapoulie, E. Sureau, P.Verdet pour la mise en forme en
français de cet article.