2002
Éducation et Sociétés
Varia
Le retour de Dieu : l’introduction de l’enseignement religieux dans l’École de la République laïque du Sénégal
[1]
Jean -émile charlier
Groupe de Recherche Sociologie Action Sens (GReSAS) Facultés universitaires catholiques de Mons (FUCaM)
In 1959 and 1960 the author and his team taught at a summer school workshop for native
American Indian undergraduate students. The community that was then created, a community which valued and aspired to education, seemed to him a posteriori to be an
extraordinary one, and one which moreover gave birth to a whole generation of leading
Indian politicians. Presenting his research on education in the Indian reserves which followed, the author considers at once the methods used and the contents studied. He shows
the difficulties encountered by an «inexperienced» researcher trained at the University of
Chicago in the fifties, brings to light important aspects of the social dynamics of educational systems, and finally formulates, through the schooling of the Oglala Sioux, some
perspectives from which student behaviour at school should be studied. Thus, by highlighting educational issues in an extreme situation, significant aspects concerning the configuration of schools can be revealed, which otherwise would remain unseen as they are an
integral part of social life. If in the past and in most societies, the greatest amount of
instruction is carried out in immersion teaching conditions, this work at the grass-roots
level on the Indian reserves can be shown as an example of instruction through experience.
Zwischen 1959 und 1960 haben der Verfasser und seine Mitarbeiter in einem
Sommerworkshop unterrichtet, der sich an Studenten im Grundstudium richtete, die der
indianischen Bevölkerung angehörten .
Die so entstandene Lerngemeinschaft erscheint ihm im nachhinein außergewöhnlich, sie
hat übrigens eine Generation von politischen indianischen Führern hervorgebracht.
Indem er die darauf folgenden Forschungen über Erziehung in Indianerreservaten vorstellt, untersucht der Verfasser die Methode und die Substanz. Er zeigt die
Schwierigkeiten, auf die ein „unerfahrener“ Forscher stößt, der in den fünfziger Jahren an
der Universität von Chicago ausgebildet wurde, lässt die wichtigen Aspekte der sozialen
Dynamik der Schulsysteme deutlich werden und formuliert anhand der Einschulung der
Sioux Oglala einige Perspektiven, nach denen die Verhaltensweisen in der Schule untersucht werden sollten. So kann man, indem die Betonung auf eine extreme Situation
gelegt wird, die bedeutenden Aspekte des Schulaufbaus zeigen, die ohne ebendiese im
Dunklen geblieben wären, da sie integrierender
Bestandteil des sozialen Lebens sind. Wenn in der Vergangenheit und in den meisten
Gesellschaften der Großteil der Bildung durch Lernen im Umfeld (Immersion)geleistet
wurde, so kann die praktische Arbeit ein Beispiel für diese Bildung durch Erfahrung
werden.
En 1959 y 1960 el autor y su equipo enseñaron en un curso de verano dedicado a estudiantes del primer ciclo universitario que pertenecían a la población amerindia. La comunidad que se creó entonces, volcada hacia el aprendizaje le parece a posteriori extraordinaria, en efecto de ella emergió una generación de dirigentes políticos indios. Al presentar
las investigaciones sobre la educación en las reservas indias que siguieron, el autor considera a la vez el método y el contenido. Muestra las dificultades encontradas por un investigador inexperimentado, formado en la universidad de Chicago en los 50, revela también
los aspectos importantes de las dinánicas sociales de los sistemas escolares y a través de la
escolarización de los Siux Oglala formula algunas perspectivas según las que se deberían
estudiar los comportamientos en la escuela. Así, al poner el acento en una situación
extrema, se pueden revelar los aspectos significativos de la configuración de las escuelas
que, sin eso, se quedarían en la sombra, porque son una parte integrante de la vida social.
Si en el pasado y en la mayoría de las sociedades la mayor parte de la instrucción se hizo
con un aprendizaje en inmersión, un trabajo técnico puede venir a ser un ejemplo de esta
instrucción por la experimentación.
Des prescriptions internationales appuyées sur le local
Vivement incitées par les organisations internationales à adopter rapidement des mesures soutenant l’augmentation du taux de scolarisation, les
autorités sénégalaises ont introduit plusieurs innovations majeures dans leur
système éducatif à la rentrée d’octobre 2002. Premièrement, les enfants qui
reçoivent un enseignement religieux dans les “daara”, ou écoles coraniques
sénégalaises, sont désormais considérés comme scolarisés, au même titre que
les élèves inscrits dans l’enseignement formel. Deuxièmement, l’enseignement religieux, c’est-à-dire essentiellement celui de la religion musulmane,
majoritaire à plus de 90% dans le pays, a été intégré au programme du cycle
primaire de l’École de la République. Ces mesures n’en contredisent pas le
caractère laïque, récemment réaffirmé dans le premier article de la
Constitution de 2001, inchangé par rapport au texte de 1963. Troisièmement, une expérience a été lancée dans cent cinquante écoles primaires
pour que les cours y soient donnés dans les langues locales dès l’année 2002-2003; le gouvernement prévoit ensuite de l’étendre, voire de la généraliser,
en fonction des résultats qu’elle produira.
Ces mesures, qui indiquent une même intention politique de resserrer
les dispositifs éducatifs au plus près des préoccupations et des intérêts des
populations, sont susceptibles de deux lectures. L’évolution qu’elles dévoilent
peut d’abord être analysée comme une conséquence de l’influence des organisations financières internationales qui prônent l’application d’une logique
de marché à tous les domaines de l’activité humaine qui peuvent y être
soumis, et parmi lesquels elles rangent l’éducation. Introduire la religion et
les langues locales dans l’enseignement public revient alors à conformer
l’offre éducative aux préférences des usagers, postulés collectivement rationnels. Une seconde lecture, complémentaire de la première, valorise les explications endogènes, met en exergue l’évidence selon laquelle ces mesures
s’inscrivent dans l’histoire longue de l’Islam au Sénégal, au cours de laquelle
la construction de l’État laïc n’apparaît plus que comme un épiphénomène
porté par l’épisode colonial, voire — et c’est bien le sens de la démarche marginale de ceux qui, au printemps 2003, ont proposé l’application de la charia
par tous les tribunaux nationaux— comme une aberration à corriger dès que
possible.
En toute hypothèse, les effets de ces innovations sur la vie publique du
Sénégal pourraient être profonds. Les réformes projetées ne sont pas qu’organisationnelles ou institutionnelles, elles marquent aussi un glissement de
référence, une évolution dans la conception de l’État et des fondements de sa
légitimité. Elles annulent de facto le compromis politique établi en faveur de
sa laïcité au profit d’une doctrine politique, plus anglo-saxonne que française,
qui admet l’affirmation de signes religieux explicites dans les institutions
publiques. Les promoteurs de ces réformes ont volontairement nié le caractère absolu des caractéristiques qui différenciaient l’école officielle des dispositifs traditionnels de socialisation. Ce faisant, ils ont aussi réfuté cette définition de la modernité qui prévoyait d’isoler le religieux dans l’abri des
consciences individuelles et de lui interdire de se frotter aux choses de la
Cité, sous peine de le voir profané. Le recul du religieux, annoncé comme
une “loi inéluctable contre laquelle il serait absurde de s’insurger” (Durkheim
1994,146) se trouvait déjà infirmé par les faits (Davie 2002), il l’est désormais aussi par la loi. Ces démentis ébranlent la définition française de l’État
et des frontières séparant sphères privée et publique, dont la pertinence est
remise en question dans la société sénégalaise, indubitablement inscrite dans
une modernité qu’elle revendique à très juste titre et dont elle se plaît à révéler quelques contradictions.
Structure et organisation
du système éducatif sénégalais
Le “système éducatif” sénégalais se donne à voir à l’observateur étranger comme une constellation hétéroclite de dispositifs d’enseignement, de
formation ou de socialisation gérés et animés par des opérateurs multiples :
instances officielles, organisations non gouvernementales, congrégations,
communautés diverses. Pourtant, au-delà des apparences et en l’absence
d’équivalents généraux qui classeraient les différents produits scolaires selon
des critères univoques, les populations s’orientent avec une grande sûreté
dans ce maquis et vont y chercher ce qui correspond à leurs aspirations ou à
leurs moyens. L’avis des élites politiques, sociales, culturelles ou religieuses,
tel qu’il peut être approché par des enquêtes locales (Charlier 2003), suggère
que la structure et la hiérarchie du champ, appréhendées par les populations
qui usent des éléments qui le composent, sont données d’abord par la position
que chaque dispositif occupe sur un axe allant de l’école formelle aux initiatives non formelles, les notions de formel et de non formel n’étant utilisées
ici que de façon descriptive, dans le sens qui leur a été attribué par Coombs
et alii ( 1973).
Les différentes écoles formelles
Le terme d’école “formelle” appartient à la langue sénégalaise commune
qui lui reconnaît deux synonymes parfaits, l’école “française” ou l’école
“moderne”. Les trois mots désignent l’école héritée de la colonisation, dont
les programmes sont définis par l’autorité publique qui organise les épreuves
standardisées pour vérifier dans quelle mesure leur contenu est maîtrisé par
les élèves terminant un cycle d’études. L’école directement organisée par
l’État en constitue par essence le parangon, mais elle ne jouit pas pour autant
de la meilleure estime de la part des populations, qui lui reprochent d’être
trop politisée, de subir trop de grèves, de ne pas parvenir à stimuler la motivation de ses agents. En un mot, beaucoup de citoyens considèrent qu’elle est
partiellement étouffée par une formalisation excessive qui garantit une impunité de fait aux professeurs sans conscience professionnelle ou aux élèves fauteurs de troubles. En 1999-2000, l’école publique élémentaire accueillait
990.396 élèves ( Éducation 2003).
Les écoles privées catholiques sont réputées capables d’échapper au
piège de l’abus de formalisation et de parvenir à tirer parti des avantages
qu’apporte une codification précise des contenus et des normes de comportement sans en subir les inconvénients. Elles conduisent à une certification officielle un public sélectionné sur des critères sociaux, économiques et culturels,
ce qui contribue à expliquer qu’elles se prévalent de taux de réussite aux
épreuves standardisées plus élevés que les établissements publics.
Des écoles privées laïques cherchent à concurrencer ces grands établissements confessionnels. La majorité d’entre elles sont toutefois reléguées sur
le “segment de marché” le plus difficile, elles accueillent les élèves rejetés de
l’enseignement public et dont les familles n’ont pas suffisamment de ressources pour les inscrire dans le privé catholique. Les taux de réussite qu’elles
affichent aux épreuves standardisées sont marqués par leur type de recrutement et s’avèrent peu enthousiasmants. En 1999-2000, les écoles élémentaires privées, catholiques ou laïques, ont accueilli 117.316 élèves ( Éducation
2003).
Une étude récente menée dans les régions de Dakar, Djourbel, Tamba et
Kolda donne la mesure des écarts de performances entre les trois types d’établissements. En 2001-2002, les taux de réussite à divers tests standardisés
dévoilaient sans conteste leur hiérarchie. Ces données, même si elles sont
imparfaites et incomplètes, attestent que la représentation spontanée que se
font les populations des performances des différentes écoles n’est pas en décalage par rapport à l’image objectivée que produisent les données statistiques
disponibles.
Analyse du secteur de l’éducation 2003
Ces trois types d’établissements forment le noyau de l’école formelle; les
contenus enseignés y sont identiques, les méthodes diffèrent peu, les transferts d’élèves et de personnel d’un “caractère” à l’autre sont constants, des
écoles privées sont créées par des enseignants ou des inspecteurs de l’officiel à
la retraite, bon nombre de ceux qui donnent cours dans le privé le font en
qualité de vacataires, tout en gardant une fonction complète dans l’officiel, ce
qui leur garantit des avantages auxquels ils n’entendent pas renoncer.
Satellisée à bonne distance de ce noyau auquel elle rêve de se fondre,
l’école franco-arabe cherche sa respectabilité. Elle se voudrait équivalente à
l’école française, mais n’y est pas spontanément associée dans les représentations collectives. Son programme ajoute à celui de l’école formelle l’apprentissage de l’arabe. Elle propose une filière organisée et inspectée par les pouvoirs publics, elle mène au baccalauréat et ouvre donc la possibilité de poursuivre des études supérieures en arabe soit au Sénégal, mais l’offre y est bien
maigre, soit dans les pays arabophones.
Les différentes écoles non formelles
L’école non formelle est d’abord celle dont les contenus ne sont pas définis par l’autorité publique, qui ne vérifie pas davantage les aptitudes pédagogiques des maîtres ni ne mesure les compétences des apprenants. Tous les dispositifs explicites de socialisation n’appartiennent pas pour autant à
l’enseignement non formel. Seuls s’y apparentent ceux qui se coulent dans
des structures pérennes qui proposent aux familles un service concurrent de
celui qu’offre l’école officielle : la participation à une “forme” d’enseignement
rend alors impossible la participation à l’autre “forme”. Il faut pour cela que
l’école non formelle participe au même système que l’école formelle, qu’elle
fonctionne sur des rythmes qui lui sont comparables, qu’elle revendique une
même universalité des contenus transmis et qu’elle s’ouvre à tous les individus d’une classe d’âge. Satisfont à ces critères les écoles arabes, les daara ou
écoles coraniques et les écoles communautaires de base.
Les écoles arabes n’ont pas de programme reconnu ou unifié, elles ne
mènent pas à une épreuve standardisée organisée ou contrôlée par les pouvoirs publics. Elles tentent d’affirmer leur proximité avec l’école formelle en
ajustant leur calendrier sur celui de l’école officielle, sans pour autant faire
illusion.
Elles ont bien du mal à se distinguer des daara, dont l’objectif premier
est l’apprentissage du Coran, qui, aux yeux du croyant musulman, doit être
totalement mémorisé en arabe. Les objectifs de l’école coranique sont invariables : elle “ne prépare pas à un métier ou à un rôle mais seulement à être un
croyant, un homme parfait en utilisant toutes les techniques d’inculcation
qui visent la domestication du corps et de l’esprit” (Gandolfi 2003,267).
Pourtant, les méthodes pédagogiques utilisées dans les daara tendent à se
diversifier, notamment parce qu’ils connaissent des demandes plus contrastées que par le passé. Dès lors, si certains daara s’accrochent à leur vocation
traditionnelle de faire retenir le Coran par cœur à des enfants qui n’en comprennent pas la signification en ponctuant les leçons de vigoureux coups de
baguette, d’autres poussent d’abord l’apprentissage de l’arabe, qui précède
puis accompagne la mémorisation des textes sacrés. Autre axe de différenciation, des daara urbains fonctionnent exclusivement en dehors des temps scolaires, ce qui permet aux enfants, les “talibés”, de poursuivre leur scolarité à
l’école formelle tout en s’instruisant progressivement des choses de la religion, quand d’autres en acceptent cette responsabilité pleine qui fait dire au
père confiant son fils au marabout : “rends-le moi quand il connaîtra le Coran
ou ne me le rends pas”. Seuls peuvent être ici considérés comme des écoles
non formelles les daara qui entrent en concurrence avec l’école formelle,
c’est-à-dire ceux qui assurent une prise en charge à temps plein des enfants.
D’aucuns, comme le daara de Coki, se présentent comme des pensionnats,
certes très austères — les anciens racontent que les pensionnaires n’y avaient
le droit de se laver et de se changer qu’une fois par an, pour la “Tabaski” (traduction en wolof de l’Aïd-el-Kébir, la “grande fête” célébrant le sacrifice
d’Abraham)—, où les jeunes apprennent les préceptes de l’Islam, mais aussi
des habiletés techniques destinées à les aider à réussir leur vie professionnelle.
D’autres, particulièrement en milieu urbain, envoient les enfants mendier
nourriture et argent dans les rues sans nécessairement leur assurer la formation coranique pour laquelle ils leur étaient confiés. La justification du régime
qui leur est imposé est religieuse, il s’agit d’enseigner l’humilité à l’enfant, de
lui faire comprendre ce qu’est l’extrême pauvreté de façon à ce qu’il ait de la
compassion pour ses semblables et qu’il se montre généreux le jour où il aura
réussi.
Les daara accueillent un nombre d’enfants estimé entre 600.000 et un
million par les sources locales. Il ne s’agit là que d’une approximation, essentiellement parce que les daara ne sont pas recensés et ne sont tenus de fournir aucune donnée à une quelconque autorité, ce qui interdit notamment de
faire la distinction entre ceux qui assurent une prise en charge totale des
enfants et ceux qui ne sont actifs qu’en dehors des temps scolaires. Le chiffre
souvent cité de 800.000 enfants pourrait n’être que le résultat de la soustraction des 1.100.000 enfants scolarisés en 1998-1999 dans les écoles formelles
des 1.900.000 enfants scolarisables la même année.
L’enseignement non formel comporte aussi les “écoles communautaires
de base” ou ECB. Celles-ci, dont le principe a été promu par la Banque
Mondiale, ont été mises en place, sous des appellations différentes, dans la
plupart des pays de la sous-région (Burkina Faso, Mali, Guinée). Elles bénéficient ou ont bénéficié de financements internationaux, se veulent complémentaires de l’école formelle, sont destinées aux enfants de neuf à quinze ans
qui n’ont pas pu mener une scolarité “normale”. Elles présentent le programme de l’enseignement primaire en quatre ans de cours dispensés d’abord
dans les langues nationales, en tenant compte des impératifs d’une économie
agricole qui requiert la collaboration des enfants quand approche l’hivernage.
Une passerelle avec le programme formel est théoriquement établie, mais la
définition des conditions auxquelles il est permis de l’emprunter reste une
pomme de discorde : d’aucuns soutiennent que les ECB n’ont pour fonction
que de donner une formation de base à des jeunes qu’il faut inciter à se fixer
dans leur milieu d’origine, quand d’autres, essentiellement des formateurs ou
usagers des ECB, revendiquent qu’elles ouvrent sans réserve l’accès aux
épreuves publiques. En 1997-1998, les ECB ont accueilli 9.347 enfants
(Diarra et al. 2000).
Les langues d’enseignement
Les filières se différencient aussi par la langue dans laquelle se donne
l’enseignement. Trois univers sont distingués, dont les frontières séparent des
ensembles dont les cohérences fonctionnelle et linguistique se recouvrent
parfaitement.
La langue vernaculaire exprime mieux que nulle autre la tradition et les
affects. Elle constitue un refuge identitaire, elle est l’ultime rempart que peu
d’étrangers ont le courage de franchir, même s’il ne se présente pas comme
inexpugnable et que des outils multiples veulent en faciliter l’accès. La question des langues dans lesquelles il est efficace d’organiser l’enseignement a
connu la réponse de Cheikh Anta Diop, ardent militant des parlers locaux
qui a donné son nom à l’Université de Dakar. En 1954, quelques années
avant l’indépendance de son pays, il écrivait : “un enseignement qui serait
donné dans une langue maternelle permettrait d’éviter des années de retard
dans l’acquisition de la connaissance” (Diop 1954,405), ce qui n’est plus
contesté aujourd’hui (PNUD 2003). Le travail considérable qu’il a accompli
lui a permis de montrer que les langues locales pouvaient soutenir des
démonstrations complexes et exprimer les concepts les plus abstraits. Leurs
potentialités objectives ne changent toutefois rien à l’opinion de ceux qui les
pratiquent : ce sont les parlers de la sphère domestique, ils excellent dans l’expression du symbolisme concret, enracinent ceux qui les utilisent dans une
tradition qui les nourrit et les protège quand ils affrontent l’épreuve de l’exil
ou du changement de monde au Sénégal. En aucune manière, ce ne sont des
langues qui soutiennent les rêves d’émigration dans ce que la rumeur définit
comme des eldorados. Les expériences d’enseignement dans les langues nationales lancées en 1979 et 1981 se sont d’ailleurs soldées par des fiascos spectaculaires, parce que les parents ont massivement fui les écoles où elles étaient
menées (Fall 2002).
L’arabe reste quant à lui considéré d’abord comme une langue de religion (Kiba 1997). Celui qui peut réciter en arabe des versets du Coran ou des
“hadiths” de Mahomet est considéré comme instruit et comme bon musulman. Beaucoup de familles inscrivent donc leurs enfants au daara quand ils
n’ont pas encore atteint l’âge de suivre l’école moderne qu’ils rejoignent dès
qu’ils le peuvent pour apprendre le français ou l’anglais.
Dès lors qu’aucune passerelle n’est jetée entre les différentes filières
d’études et que les matières qui y sont enseignées ne sont pas comparables, elles
ne sont pas mises en compétition, sauf dans des circonstances exceptionnelles,
comme ce fut le cas à Touba. Fondée en 1888 par le fondateur du mouridisme,
Touba est devenue la deuxième ville du pays. “Bâtie autour de la mosquée, [… ]
la ville est propriété du marabout. Or voilà que des écoles se sont mises à pousser autour de la ville, enseignant le français et autres matières laïques. Alors que
les maîtres du Coran avaient des milliers d’élèves, ces écoles à la française ont
provoqué l’absentéisme aux classes d’arabe. Les maîtres d’arabe sont allés trouver le marabout [qui ordonna] la fermeture des écoles françaises” (Kiba 1997).
L’incident est de notoriété publique, il se raconte, et cela reste plausible, qu’une
centaine d’écoles publiques furent ainsi fermées et que l’inspecteur qui s’était
acquitté de cette besogne alla en remettre les clés au marabout. Pour Kiba, la
cause est entendue, c’est parce que les maîtres d’arabe se sont sentis menacés
qu’ils ont demandé l’aide de l’autorité religieuse. Selon lui, les Sénégalais continuent de penser que la connaissance de l’arabe est indispensable au dialogue
avec Dieu, mais les contingences matérielles les conduisent à estimer utile d’acquérir une autre langue, qui fut le français jusques il y a peu, qui tend désormais
à devenir l’anglais. Cette lecture contribue à expliquer le déficit de crédibilité
des écoles franco-arabes et arabes et les raisons qui conduisent à les confondre
avec les daara.
Enfin, les langues occidentales apparaissent comme celles qui ouvrent
les horizons imaginaires vers ces destinations mythiques que restent la
France, l’Italie, l’Allemagne ou les États-Unis. Pour le Sénégalais, il n’est
d’enseignement formel que dans ces langues. La distance culturelle qu’instaure la différence linguistique fait partie du processus par lequel la compétence du diplômé se construit et s’affirme. Plus elle est grande, plus sa probabilité d’échapper à sa destinée sera considérée comme importante.
Les innovations d’octobre 2002
Les innovations annoncées lors de la rentrée scolaire de 2002-2003 s’inscrivent dans un projet cohérent, dont la réalisation n’obéit pas à une programmation précise mais qui est présentée comme inéluctable. La réforme a
été proclamée en des termes solennels par le ministre de l’Éducation, qui a
annoncé, à la mi-juillet 2002, que le gouvernement avait pris “l’option fondamentale et irréversible” d’introduire l’éducation religieuse dans l’école officielle. Irréversible, ce qualificatif peu commun dans le lexique politique, avait
aussi été utilisé par le ministre Thiam, en 1985, lors de la présentation à la
presse de son projet de réforme, qui fit pourtant long feu.
L’intégration des daara dans l’enseignement formel
La mesure la plus spectaculaire intègre les daara dans le système éducatif formel ( Programme d’introduction du trilinguisme… 2001; Curriculum de l’introduction du trilinguisme et de la formation professionnelle dans les daara 2002;
Cadre d’orientation de l’introduction du trilinguisme et de la formation professionnelle dans les daara au Sénégal 2002). Officiellement, la mesure vise d’abord à
permettre au Sénégal de tenir son rang face aux autres pays de la zone et d’afficher un taux de scolarité calculé sur des critères comparables à ceux qu’ils
ont coutume de mettre en œuvre. L’enjeu est très évident : les conférences de
Jomtien en 1990 puis de Dakar en 2000 ont affirmé une volonté unanime,
confirmée dans les objectifs du Millénaire, d’atteindre rapidement la scolarité
universelle. Les pays qui ne sont pas encore arrivés à réaliser cet objectif sont
incités à faire des efforts significatifs pour ouvrir l’accès à l’enseignement aux
segments de leur population qui en demeurent exclus. Une des voies que les
pays peuvent emprunter pour s’aligner sur les objectifs de Jomtien consiste à
valoriser tous les dispositifs qui assurent la prise en charge des enfants sur leur
territoire, quels que soient les objectifs qu’ils poursuivent et les opérateurs qui
la réalisent. C’est clairement cette voie qu’ont choisie les autorités politiques
sénégalaises, pleinement conscientes du fait que leur intransigeance sur la laïcité de l’enseignement de l’État avait des effets négatifs sur l’image du pays, ce
qui les a incitées à y renoncer au moins partiellement. Il est attendu de l’intégration des talibés des daara aux statistiques de l’Éducation nationale
qu’elle fasse grimper le taux brut de scolarité à plus de 95% (Diawara 2002),
taux dont le ministre Sourang soutient qu’il reflète correctement la réalité
vécue par les enfants, à son avis tous exposés à des dispositifs plus ou moins
formalisés d’enseignement. La modification de la base de calcul du taux
d’enseignement apparaît donc à la fois comme une manœuvre technique,
destinée à atteindre sans trop d’efforts les objectifs fixés par le programme
décennal de l’éducation et de la formation (PDEF) et comme un geste d’affirmation d’une fierté nationale mise à mal par des comparaisons peu flatteuses
pour le Sénégal, qui restait un des seuls pays de la sous-région à ne pas comptabiliser les enfants suivant l’enseignement coranique. La mesure permet aux
autorités politiques de replacer le Sénégal dans la liste des pays du tiersmonde dont l’Unesco considère qu’ils ont de réelles chances d’atteindre la
scolarisation universelle en 2010. La performance a bien entendu des implications matérielles. L’État sénégalais consacre chaque année 35% de son
budget à l’éducation, sans arriver à satisfaire tous les besoins. L’aide extérieure
lui reste donc indispensable, elle lui sera d’autant plus volontiers accordée
que les objectifs attachés aux financements précédents auront été correctement réalisés. L’augmentation du taux brut de scolarisation est un objectif
que la Banque mondiale a souhaité voir repris dans le programme décennal
de l’éducation et de la formation. Le faire grimper plus vite et plus fort que
prévu ne peut qu’améliorer l’image du pays auprès de l’organisme financier.
L’intégration des daara à l’enseignement formel n’est pas qu’une mesure
administrative, dont les implications ne seraient repérables que sur la scène
internationale. C’est aussi une manière, pour l’autorité publique, d’imposer
un contrôle minimal sur ces établissements, d’y introduire des éléments de
formation professionnelle (Marone & Diawara 2002, Badji & Marone 2002)
et d’en censurer certaines pratiques régulièrement dénoncées : “il s’agit de
réduire aussi le nombre d’enfants abandonnés livrés à la délinquance dans les
rues et confrontés à des phénomènes sociaux tels que la mendicité” (Cheikh
2002).
Depuis la colonisation, l’État a évité de réglementer les écoles coraniques, un modus vivendi s’est mis en place, qui semblait satisfaire toutes les
parties. Que la volonté de contrôler les daara ait été exprimée par le premier
président mouride apparaît a priori incongru. De l’avis de tous les commentateurs politiques sénégalais, Abdoulaye Wade, qui n’avait obtenu que 31% des
suffrages au premier tour des présidentielles, n’a dû son élection qu’au silence
des autorités mourides qui ont refusé d’émettre un “ndiguel” (une consigne de
vote) en faveur de Diouf. Son allégeance aux autorités religieuses est manifeste, c’est elles qu’il vient saluer dans leur fief après son élection, c’est à elles
qu’il rend hommage en annonçant la construction d’un aéroport et d’un héliport à Touba au terme de son premier conseil des ministres ( Sénégal 2000). Sa
volonté affichée de contrôler l’enseignement coranique ne peut dès lors avoir
que deux sources : il est possible qu’elle ait été imposée par les instances internationales, dont l’aide paraît peu efficace si elle n’efface pas des carrefours
urbains ces nuées de petits mendiants en haillons, comme il est imaginable
qu’elle ait été suggérée par certains dignitaires mourides qui estiment indispensable de réformer les daara pour assurer leur pérennité.
L’introduction de l’enseignement
de la religion à l’école élémentaire
Cette introduction a été annoncée en même temps que l’intégration des
talibés des daara aux statistiques de l’éducation sénégalaise. Elle participe
d’une même intention de rapprocher l’offre éducative de la demande telle
qu’elle est comprise et interprétée par les autorités publiques : “si l’école peut
recevoir un enseignement religieux, cela permettra de relever le taux de scolarisation” (Badji & Marone 2002).
Le caractère anachronique de l’attitude des groupes résiduels qui refusent l’école formelle est dénoncé régulièrement par cette partie de l’administration sénégalaise qui a fait siennes les grandeurs républicaines. Les propos
portent alors à l’explicite la concurrence entre l’école formelle et les multiples dispositifs de formation plus ou moins formalisés : une frange de la
population refuse farouchement de se laisser exposer aux effets d’une scolarité
dite moderne, et c’est bien parce qu’il s’est avéré impossible de convaincre
ces irréductibles que l’école doit donner l’apparence de se réformer pour se
rapprocher d’eux, qu’il lui faut phagocyter toutes les initiatives qu’elle peut
absorber sans se dénaturer. Son objectif reste cependant marqué par cette tradition centralisatrice qui contenait en son principe fondateur la conviction
selon laquelle l’institution bien conduite avait la capacité de réformer la
nature humaine et d’infléchir le sens de l’histoire. Ainsi, les fins que devra
servir l’enseignement dit “de l’alternance” sont énoncées en des termes
conquérants : il s’agit de “former un Sénégalais de type nouveau [… ] capable
de mieux faire face aux fléaux qui commencent à gangrener notre société : la
violence, la criminalité, la perversion, la malversation ou l’hypocrisie, la
drogue et le blanchiment d’argent” (Cheikh 2002).
En introduisant l’enseignement religieux à l’école, le législateur ne fait
que prendre acte de situations de fait. Sur le site de tous les établissements
scolaires officiels, des lieux de prière ont été aménagés, dans certains cas, une
mosquée a été construite sur le territoire de l’école. Le rythme scolaire s’est
ajusté aux prescriptions coraniques parce que des élèves, soutenus par les
marabouts et les parents, l’ont imposé et que nul n’a pu ou voulu leur résister.
L’école laïque a fermé les yeux sur cette entrée du religieux qui ne lui posait
problème que quand des confréries s’affrontaient dans son enceinte. En organisant l’enseignement religieux, l’État se donne les moyens de juguler l’influence des marabouts et de censurer les pratiques qui lui paraissent inacceptables.
Les chefs religieux ont perçu l’ambiguïté du projet. Dès l’annonce de la
réforme, ils ont mis le gouvernement en garde “contre toute tentative de remplacer les écoles d’enseignement du Coran par le système d’enseignement
religieux à l’école” ( Sénégal : l’enseignement religieux à l’école 2002). Leur
opposition repose sur des raisons à la fois théologiques et pragmatiques.
L’Islam mouride, dans son interprétation la plus rigoureuse, ne permet pas un
enseignement qui ne soit pas tout entier tourné vers la connaissance du message divin (Sarre 2002). L’école officielle reste donc par essence inacceptable
parce que ses objectifs ne sont pas d’abord théologiques. Les chefs religieux
craignent qu’elle devienne plus attractive pour les croyants si des cours de
religion y sont dispensés, ce qui pourrait nuire aux daara sur lesquels ils ont
une autorité que nul ne songe à leur contester.
L’introduction des langues nationales
La troisième innovation majeure concerne l’introduction des langues
nationales dans l’enseignement élémentaire. Dès l’année 2002-2003, six
d’entre elles, les plus codifiées, celles qui disposent d’un stock significatif
d’écrits, ont été enseignées. L’expérience a été tentée dans 155 écoles à travers tout le pays. Si elle s’avère concluante, elle sera étendue à tous les établissements et à toutes les langues nationales, y compris celles qui ne sont pas
encore codifiées (Diawara 2002).
Une autre expérience de la modernité
Le contenu des réformes annoncées n’est pas révolutionnaire dans l’aire culturelle où elles ont été initiées. Le débat sur les contenus à intégrer à
l’enseignement du pays est ouvert au Sénégal depuis que l’école formelle y a
été introduite par le colonisateur. Conduit le plus fréquemment à petit bruit,
comme il convient aux affaires embarrassantes, il a connu quelques récents
moments d’effervescence. Un premier survint en 1981, lors des États généraux de l’Éducation et de la Formation, qui furent un temps d’appropriation
de l’enseignement formel par les populations; elles y formulèrent la suggestion d’introduire l’enseignement religieux dans le programme de l’école
publique. En 1986, le ministre Thiam proclama cette introduction à grand
fracas, annonçant des modalités pratiques très proches de celles qui ont
récemment été mises en place : “l’éducation religieuse sera [… ] enseignée sur
la base de l’option faite par les parents [pour] assurer la connaissance et
l’amour de Dieu” (L’École nouvelle 1986,32). Sa disgrâce l’empêcha de réaliser son grand dessein. Si l’on suit Diop et Diouf ( 1990), le projet de Thiam
échoua notamment parce qu’il était en décalage par rapport aux logiques
incarnées par les plans d’ajustement structurel dont le FMI et la BM attendaient qu’ils dynamisent les économies africaines.
L’échec patent des politiques d’ajustement a amené ces organisations à
modifier leurs stratégies. Elles ont désormais la prudence de faire systématiquement approuver les solutions qu’elles préconisent par les acteurs locaux,
afin qu’ils s’engagent dans leur mise en œuvre. Dans cette conception, les
préférences des usagers ont force de loi, même si elles doivent être éclairées et
encadrées. Le Programme décennal de l’Éducation et de la Formation
(PDEF), décidé avant l’alternance, exprime ces nouvelles orientations. Il
“privilégie une approche participative, fondée sur l’utilisation des ressources
nationales et impliquant toutes les parties prenantes” ( Le développement de
l’éducation, 26). Cette formulation prend implicitement acte de l’impossibilité dans laquelle se trouve l’État de garantir un accès universel à l’école officielle et lui recommande donc de collaborer avec les opérateurs religieux de
formation, ce qui est conforme aux doctrines politiques contemporaines qui
suggèrent le dépassement des clivages entre les initiatives privées et
publiques. L’examen des “principes directeurs” du PDEF confirme cette orientation : la “libéralisation de l’offre éducative” suppose que “le Gouvernement
garantit le droit [… ] des communautés religieuses [… ] de créer des structures
éducatives selon leurs principes propres” ( Le développement de l’éducation, 26).
Le choix politique d’intégrer les daara au système éducatif se lit dans ces
phrases. L’introduction de l’enseignement religieux est également suggérée
dans ce document, puisqu’il est dit que “le développement des écoles francoarabes sera assuré à partir d’une expérimentation bien contrôlée, notamment
au niveau de l’éducation de base et dans les zones où l’expansion de l’école
classique rencontre des résistances” ( Le développement de l’éducation, 29; Actes
du séminaire : projet de création d’écoles publiques franco-arabes 2002).
Les mesures annoncées en octobre 2002 ne font que renforcer le caractère hybride du système éducatif. Il incluait précédemment tous les établissements qui se référaient au programme officiel des écoles publiques, il tend
désormais à absorber aussi toutes les écoles non formelles. Les implications de
cette hybridation sont bien connues : “la légitimité du choix des fins collectives ne repose plus sur la délibération publique [… ] mais sur l’enchevêtrement des accords entre intérêts particuliers [… ], l’État, affaibli dans ses
fonctions de contrôle et partie prenante dans les contrats, n’est plus le garant
des conventions et la source de la loi”, l’enchevêtrement des pouvoirs rend
les processus de décisions opaques (Vinokur 2002,13). Il faut ajouter que les
remèdes mis en place tendent à camoufler les symptômes plutôt qu’à soigner
un mal dont il reste à affiner le diagnostic. Le problème de l’école sénégalaise
ne se résume en effet pas au déséquilibre quantitatif entre l’offre et la
demande que l’intégration des daara doit contribuer à résorber. Elle souffre
aussi des échecs auxquels elle conduit, des désertions que des pratiques qui y
ont cours suscitent dans certaines catégories d’élèves, notamment les filles.
L’hybridation auquel le système éducatif est soumis a ainsi le double effet de
camoufler les plus significatifs de ses dysfonctionnements et d’y rendre toute
intervention particulièrement difficile et délicate. L’intégration au système
des structures qui en accueillaient les exclus, qu’elle soit ou non accompagnée
de la mise en place de passerelles entre les différentes filières, ne fera qu’en
renforcer la hiérarchisation sans pour autant donner aux acteurs la possibilité
pratique de poser les choix qui leur permettraient de se dégager de leurs déterminations.
Un paradoxe attaché à ces réformes est qu’elles s’opèrent explicitement
au nom de la modernité. C’est pour atteindre l’alphabétisation universelle
que le Sénégal introduit la religion dans son enseignement officiel. Les
mesures adoptées se justifient par des conceptions libérales : le Président
Wade s’affirme “pour la liberté”, et c’est à ce titre qu’il défend l’enseignement
religieux. L’argument supérieur, quand il n’est pas de permettre au pays d’atteindre les taux de scolarisation recommandés par les bailleurs, est d’obéir aux
lois du marché, qui exigent qu’il soit répondu “à la forte et pressante demande
du peuple sénégalais [pour l’enseignement religieux]” (Lom 2002a). Cet
enseignement religieux n’est donc pas le vestige d’un passé réhabilité, il
constitue le moyen d’intégrer à la modernité les groupes qui en sont les plus
éloignés : “l’objectif prioritaire est de relever le taux brut de scolarisation en
mettant un accent sur la scolarisation des filles et l’introduction de l’enseignement religieux pour intégrer les secteurs réfractaires à l’éducation laïque”
(Badji & Marone 2002).
L’introduction de l’enseignement religieux dans l’école officielle n’a été
conciliée avec la laïcité de l’État qu’en en redéfinissant le contenu. Le
31 juillet 2002, au Congrès de l’Association des imams et oulémas, le président Wade a affirmé la neutralité de l’État que sa laïcité place “à égale distance de l’islam et du christianisme”. Cette conception aux antipodes de la
tradition française s’est rapidement imposée comme la doctrine des autorités
qui ont pu affirmer que “moyennant le respect de la laïcité, nous avons commencé à introduire cet enseignement qui permettra [… ] à l’élève d’avoir ses
humanités religieuses” (Badji & Marone 2002). Dans tous les cas, l’État
semble ne vouloir se situer que par rapport à l’islam et au christianisme, les
deux seules religions à être impliquées dans l’organisation de l’enseignement,
ce qui disqualifie de fait les autres religions, y compris celles qui appartiennent à la tradition locale.
Quelles recompositions ?
S’ils s’accomplissent, les changements annoncés dans le système éducatifsénégalais s’accompagneront nécessairement d’une redistribution des
capacités d’influence sur les contenus enseignés et sur leur hiérarchie qui
devra s’opérer entre trois acteurs essentiels.
Coincé entre les instances internationales et les autorités religieuses,
l’État a tenté d’opposer leurs légitimités pour les neutraliser et retrouver des
degrés de liberté. Dans le même temps où il dénonçait des engagements qu’il
avait pris vis-à-vis des instances internationales, il s’appuyait sur les injonctions qu’elles lui avaient adressées pour tenter de contrôler les daara et de
réguler l’influence des marabouts à l’intérieur des écoles.
Sa marge de manœuvre est définie pour bonne partie par les instances
financières internationales qui lui ont prescrit de s’efforcer d’atteindre la scolarisation universelle. En aucune manière, il n’a la possibilité de financer ses
politiques éducatives sur ses ressources propres, la force d’imposition des
bailleurs est donc maximale. Ceux-ci ne pourront accepter que le transfert
des talibés des daara dans l’effectif de l’école formelle constitue le seul progrès
dans la voie de la scolarisation universelle. Un enrichissement du curriculum
sera nécessairement exigé, ce qui imposera à l’État d’entamer des négociations avec les autorités religieuses.
Mais cet État est aussi celui qui a révisé la définition de la laïcité et dont
les dirigeants multiplient les gestes d’allégeance vis-à-vis des autorités religieuses. La position de l’État dans le débat est faible : il admet ne pouvoir scolariser tous les enfants, renonce à imposer un curriculum commun et prône
des contenus de formation adaptés aux demandes locales. Sans les moyens qui
lui permettraient de contrôler pleinement les dispositifs qui se développent
hors de son autorité, il ne peut y intervenir de façon directe. Cette faiblesse
de l’État risque d’aboutir à confier aux mourides le soin de conduire la
réforme. Les débats qui s’esquissent mettent en présence des descendants de
Serigne Touba, comme le ministre Sourang, comme les intellectuels qui
dénoncent la mendicité des talibés (Mbacke 1994), comme les responsables
du réseau puissant de daara mourides. Le débat de société se fait entre
parents, il n’oppose que des mourides, ce qui ne peut avoir pour effet que de
renforcer l’influence de leurs convictions communes sur l’ensemble de la
société. Celle-ci pourrait alors tendre à se confondre de plus en plus intimement avec le mouridisme, ce que d’aucuns estiment déjà accompli (Gueye
2002).
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L’OFFRE ET DE LA DEMANDE D’ÉDUCATION. QUELQUES RÉSULTATS
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[1]
Une première version de ce texte a été longuement discutée en janvier 2003 avec les auditeurs
de la Chaire Unesco en Sciences de l’Éducation de Dakar que je tiens à remercier de leurs
apports et de leur collaboration.