2003
Éducation et Sociétés
École républicaine et processus d’intégration
Gilles Ferréol
Université de Poitiers Laboratoire de recherche en sociologie de la connaissance LARESCO UFR SHA, 8 rue Descartes, 86022 Poitiers Cedex gferreol@hotmail.com
Rappelant les incertitudes que la laïcité affronte aujourd’hui, à l’école et ailleurs, l’auteur
souligne la raréfaction des référentiels et des projets à long terme, la décomposition d’un
système d’action séculaire où l’intégration ne peut plus être conçue comme une voie
moyenne entre assimilation et insertion mais comme un processus incessant d’interactions, de négociations et de redéfinitions. Dialectique qui requiert un dialogue permanent
entre les cultures, qui ne peut manquer d’être conflictuel mais où chacun doit s’engager en
étant conscient qu’il a à apprendre de l’Autre. L’auteur discute ensuite la pertinence de
notions-clés (relativisme, contrat, principe d’universalité), explicite certaines orientations
(approche contractualiste, philosophie de l’interlocution, éthique de la discussion) et
montre la place de l’enseignant qui se proportionne aux aptitudes, aux sentiments et aux
aspirations de ses élèves. Ce n’est pas la multiplicité des interventions qui garantit la crédibilité ou l’efficacité mais la disponibilité et la qualité de l’encadrement, la clarté des
règles du jeu et une volonté constante d’explicitation et de cohérence, de concertation et
de responsabilisation. Une série de tensions (pilotage et participation, unité et autonomie,
ouverture et recentrage, tradition et modernité) tiraille le système scolaire. Si certains
plaident en faveur d’une rationalisation des dépenses et d’un redéploiement des moyens,
d’autres placent leur espoir dans une thérapie sociopolitique ou accordent le primat au
puérocentrisme. Face à ces dérives, la devise des Lumières, Sapere aude, mérite plus que
jamais d’être mise en exergue.
Reminding us of the doubts and uncertainties which secularism is facing nowadays in
schools and elsewhere, the author underlines the scarcity of references and long-term policies concerning this issue and highlights the undoing of the system of secular action where
integration can no longer be conceived as a middle way between assimilation and insertion, but as an unceasing process of interactions, negotiations and redefinitions. This
dialectic, which requires a permanent dialogue between different cultures, cannot help
but being based on conflict, but it is one to which everyone must commit themselves and
be aware of what they can learn from others. The author then discusses the relevance of
some key notions relativism, contracts, the universal principle, explains some trends
the contractual approach, the philosophy of exchange, the ethics of discussion and
shows the role of the teacher who must adapt to his pupils’ aptitudes, feelings and aspirations. It’s not the number of interventions which can guarantee any credibility or the
teacher’s effectiveness, but rather his availability and the quality of the teacher supervision and training, the clarity of the rules and a permanent unflagging willingness to offer
explanations and to observe coherence, consultation and accountability.
The educational system is torn between a series of conflicts (guidance and participation,
unity and autonomy, opening-out and re-centring, tradition and modernity). If some
advocate a rationalization of expenditure and a redeployment of means, others set their
hopes on a socio-political therapy or give primacy to a child-centred system. Faced with
these dangers, the motto of the ‘Lumières’ the thinkers of the French Enlightenment,
«Sapere aude», deserves more than ever to be boldly stated.
Indem er an die Ungewissheiten erinnert, denen die Laïzität heute gegenübersteht, in der
Schule und anderswo, unterstreicht der Verfasser die immer seltener werdenden
Bezugssysteme und Langzeitprojekte, die Auflösung eines jahrhundertealten
Handlungssystems, wo die Integration nicht mehr als Mittelweg begriffen werden kann
zwischen Angleichung und Eingliederung, sondern als unaufhörlicher Prozess von gegenseitig abhängigen Handlungen, Verhandlungen und Neudefinierungen. Diese Dialektik
verlangt einen ständigen Dialog der Kulturen, der zwangsläufig konfliktträchtig ist, aber
wo jeder sich verpflichten muss, und wo jedem bewusst sein muss, dass er von dem
Anderen lernen kann. Der Verfasser bespricht dann die Triftigkeit der Schlüsselbegriffe
(Relativismus, Vertrag, Universalitätsprinzip), geht näher auf gewisse Orientierungen ein
(vertragliches Vorgehen, Philosophie des Gesprächspartners, Ethik der Diskussion) und
zeigt die Stellung des Lehrers im Verhältnis zu den Fähigkeiten, Gefühlen und
Zielsetzungen seiner Schüler. Nicht die Vielzahl der Eingriffe garantiert die
Glaubwürdigkeit oder Wirksamkeit, sondern die Verfügbarkeit und Qualität der
Betreuung, die Klarheit der Spielregeln und die ständige Bereitschaft zur Erklärung,
Eindeutigkeit, Übereinstimmung und Beteiligung an der Verantwortung. Das Schulsystem
unterliegt einer Serie von Spannungen (Führung und Mitbestimmung, Einigkeit und
Selbständigkeit, Öffnung und Neuorientierung, Tradition und Modernität). Wenn einige
für eine Kostenverringerung und Umverteilung der Mittel eintreten, so setzen andere ihre
Hoffnung in eine sozialpolitische Therapie, oder legen das Hauptgewicht auf die Tatsache,
dass das Kind im Mittelpunkt steht. Diesen Entgleisungen gegenüber verdient es die
Devise der Aufklärung, Sapere aude, mehr denn je, hervorgehoben zu werden.
Al recordar las incertidumbres que la laicidad está enfrentando hoy, tanto en la escuela
como en otros sectores, el autor subraya la rarefacción de los referenciales y de los proyectos a largo plazo, la descomposición de un sistema de acción secular en el que la integración no se puede concebir como una vía media entre asimilación e inserción sino como un
proceso incesante de interacciones, de negociaciones y de redefiniciones. Dialéctica que
requiere un diálogo permanente entre las culturas, que no puede dejar de ser conflictual
pero al que cada uno debe participar sabiendo que ha de aprender del próximo.
El autor discute después, la pertinencia de nociones claves (relativismo, contrato, principio de universalidad) explicita algunas orientaciones (concepción contractualista, filosofía
de la interlocución, ética de la discusión) y pone en evidencia el papel del profesor que
queda proporcionado a las aptitudes, a los sentimientos y a las aspiraciones de los alumnos.
No son las múltiples intervenciones que garantizan la credibilidad o la eficacia sino la disponibilidad y la calidad del equipo docente, la claridad de las reglas y la constante voluntad de explicitación y de cohesión, de concertación y de responsabilización..Una serie de
tensiones (mando,y participación, unidad y autonomía, apertura y reajuste, tradición y
modernidad) molestan el sistema escolar. Si los hay que defienden una racionalización de
los gastos y una reorganización de los recursos, otros fundan sus esperanzas en una terapia
sociopolítica o dan primacía a al puerocentrismo. Frente a estas derivas el lema de Las
Luces, Sapere aude, merece más que nunca ponerse de relieve.
De nombreuses incertitudes
La crise de la laïcité qu’Amselle illustre ainsi : “Face à l’innovation identi-taire, c’est-à-dire à la recomposition d’ethnies ou de communautés, la
laïcité républicaine, liée à une conception atomistique de la citoyenneté,
craque de toutes parts [...] et se trouve écartelée entre la défense du droit des
peuples et celle des droits de l’individu” 1996,178, les difficultés socio-économiques et l’essoufflement des modes de régulation traditionnels
rendent, de nos jours, de plus en plus difficiles les arbitrages entre lumières
universalistes, engagements communautaires et libertés individuelles
(Ferréol 1992, Fourier & Vermès 1994, Kallen 1982, Schnapper 1994).
Face à l’imagerie de la peur, à la montée des intolérances et à ce que
d’aucuns n’hésitent pas à appeler l’“intifada des banlieues”, la mise en place
de dispositifs de prévention s’avère délicate : l’intendance organisationnelle
renâcle, la justice est mal en point, l’école aussi. On sait qu’en France, à l’automne 1989, “l’affaire du voile, du foulard ou du fichu, les hésitations terminologiques indiquant la difficulté de qualifier le problème, suscita une vive
controverse chez les intellectuels et dans l’opinion publique. Les médias
répercutèrent, en l’amplifiant, la querelle sur la signification de cette revendication vestimentaire et sur la qualification de son caractère attentatoire ou
non au principe de laïcité” Costa-Lascoux 1996,69. La “question scolaire”,
on le voit, ne se résume pas à l’interdiction ou non du port de signes ostentatoires mais recoupe celle des enjeux et des missions du système éducatif, les
legs et les appartenances ne devant pas être broyés ni même exagérément
minimisés (Bourque & Duchastel 1996, Merle & Vatin 1995, Ferréol 2001).
Ainsi, pour Wieviorka, “la laïcité ne survivra, comme principe, que si elle est
la combinaison de références à l’État et à la République, ce qu’elle a toujours
été, mais aussi à la société et à la démocratie, ce qui n’a jamais été son problème. Il lui faut être indissociable d’une prise en charge des demandes
sociales que l’école sait aujourd’hui de moins en moins bien traiter [...]. Il lui
faut apprendre à considérer autrement que comme une menace mortelle des
différences culturelles, et spécialement religieuses, qui sont elles aussi des
demandes appelant débat, négociation, concertation” (Wieviorka 1995,70).
Dans un tel environnement, l’hypodoxie (comprenons la raréfaction
des référentiels et des projets à long terme) est lourde de menaces, de même
que la galère, les frustrations ou les cultures sur macadam. D’autant que certains quartiers, en proie à la ghettoïsation, ne sont plus que des espaces dominés par la misère, marqués par l’anomie et l’enfermement dans une “underclass” dont les caractéristiques sont bien connues : ressources insuffisantes,
faible niveau de diplôme, assistanat. “La cristallisation des noyaux durs de
paupérisation et les limites perceptibles de la solidarité nationale forment-elles pour autant un ensemble à partir duquel le redressement n’est plus possible ? A-t-on franchi un point de non-retour ? La question vaut la peine
d’être posée, même s’il suffit d’un regard sur le passé pour voir qu’il n’existe
aucune fatalité” (Vieillard-Baron 1996,106).
Les travaux ou les monographies dont on dispose vont dans ce sens et
font état d’“adhésions à éclipses”. Suivant les lieux, les moments ou les interlocuteurs, la “zone” est perçue soit comme une patrie qu’il convient de
défendre bec et ongles contre ceux qui voudraient s’y aventurer, soit comme
un isolat sinistré symbolisé par le béton et les larmes. Les institutions elles-mêmes sont vécues tantôt comme des repoussoirs, tantôt comme des points
d’ancrage, la “rage” étant cette violence pure qui explose périodiquement
sans jamais se fixer de buts très précis. Toutes ces évolutions traduisent la
“décomposition d’un système d’action séculaire” et peuvent être replacées
dans un cadre plus vaste où se combinent remise en cause de l’Étatprovidence, dysfonctionnements du marché du travail et déclin de la société
industrielle. L’affirmation nationaliste de type “réactif” et le retour aux
“racines” témoignent, de leur côté, d’une “poussée identitaire” de plus en plus
vive susceptible de déboucher sur des tensions interethniques (Camilleri &
Vinsonneau 1996, Delannoi 1999).
Si les sujets de discorde ne manquent pas (songeons à la participation
aux scrutins municipaux, aux zones de transit ou aux seuils de tolérance), l’alternance se précise entre une Europe des citoyens et une Europe des minorités (Costa-Lascoux & Weil 1992), l’intégration ne pouvant plus être conçue
comme une voie moyenne entre assimilation et insertion mais comme un
processus incessant d’interactions, de négociations et de redéfinitions
Bernatchez & Bourgeault 1999, Padolsky 2000. L’intégration, en réalité, ne
se décrète pas mais “motive une coordination des actions” et “est nécessairement multilatérale et pluridimensionnelle”, reposant sur divers “piliers”: égalité de traitement, lutte contre les discriminations, mise en place de politiques socio-éducatives, obtention de la nationalité du pays de résidence,
octroi des droits de vote et d’éligibilité aux instances municipales (Costa-Lascoux 1992,69). Observons avec Dominique Schnapper que “quelles que
soient les caractéristiques, indissolublement objectives et mythiques, de la
nation, elles ne suffiraient pas à fonder le processus d’intégration si le projet
politique d’origine n’était pas renouvelé, de génération en génération, par des
institutions communes [...] susceptibles de maintenir la spécificité du
domaine public comme lieu de la transcendance des particularismes”
Schnapper 1994,115. Si, comme l’ont fait valoir Paul Ricœur ou Michael
Walzer à partir d’une méditation sur les catégories réflexives de “jugement
réfléchissant” et de “validité exemplaire”, nous ne pouvons pas nous abstraire
de ce que nous sommes, nous ne pouvons pas non plus abandonner la pensée
de l’universel, d’un universel “inchoatif” ou “pluriel”, fondé sur la “force des
convictions” Ricœur 1990,279 et sqs. Celles-ci, n’ayant pas pour vocation
prioritaire de se faire l’écho d’“indignations ritualistes”, représentent “notre
être, notre patrimoine, notre foi” et doivent être aussi soumises au feu de la
critique. “Recueillir l’héritage brut que nous ont transmis les laïcs historiques,
en faire le bilan, c’est-à-dire identifier les traces institutionnelles qu’il a laissées, l’exposer à l’hommage de nos contemporains en réclamant d’eux qu’ils
le contemplent avec le respect que l’on doit à tout ce qui est d’origine, constitue de toute évidence une tâche nécessaire mais qui reste largement insuffisante [...]. Il faut à présent [...] faire vivre les valeurs de ce patrimoine [...].
Sans cela, l’effort de mémoire réduirait son objet à n’être qu’une pièce de
musée” Boucher 1996,161. Tout en sachant que l’échange “n’aboutira
jamais à une identification” mais à une “mise en commun” par confrontation
des valeurs les unes aux autres dans une “totalité présumée” (Abu-Laban &
Stasiulis 1992, Hassner 1992,109).
Une telle dialectique requiert un dialogue permanent entre les cultures,
dialogue qui ne peut manquer d’être conflictuel mais où chacun doit s’engager en étant conscient qu’il a à apprendre de l’Autre. Jean Leca a raison d’y
insister : “L’un des problèmes fondamentaux des systèmes politiques modernes
est celui de l’équilibre entre l’altérité et la civilité. Les deux concepts ne sont
pas logiquement exclusifs puisque le second ne peut exister sans le premier
[...]. Deux grandes formes de solution à ce dilemme toujours renaissant peuvent être schématisées comme suit. Appelons-les par commodité ‘artificialiste’ et ‘naturaliste’, les nouvelles formes de migration changeant la donne”
Leca 1992,32-33.. Chacun aussi doit accepter l’éventualité d’importants
changements dans ses attitudes ou ses croyances en étant ouvert à une dynamique de transformation mutuelle, au lieu de se complaire dans ses singularités, aussi grandioses ou séduisantes soient-elles (Badie & Sadoun 1996,
Labelle & Salée 1999, Mouffe 1992).
Le spectre des positionnements, on le voit, est des plus vastes, allant de
la stigmatisation au cosmopolitisme, de la nostalgie à l’acrimonie, les compromis réalisés reposant sur la “constitution de territoires bien délimités”, sur
le “respect scrupuleux des distances” et sur des “stratégies de consolidation”
très élaborées basées sur des “accommodements” et des “transactions” (Simon
1995, Vertovec 1996).
À partir du moment ou l’homo urbanus — ni pleinement citadin, ni
vraiment banlieusard— est dans un “entre-deux”, les approches usuelles avec
lesquelles nous pensions la Cité classique et, plus spécialement, les formes de
civilité ou de socialité qu’on y associait spontanément, peuvent-elles être
encore adéquates ? Les agglomérations modernes ne suscitent-elles pas, du fait
de leur “fragmentation” ou de leur “déchirure”, l’apparition de “citoyennetés”
elles-mêmes éclatées ? Ne renonce-t-on pas alors à “une certaine figure du
Politique, censée unifier des intérêts partiellement contradictoires d’individus
et de groupes”? (Merle & Vatin 1995,10). La discussion du bien-fondé et de
la pertinence de quelques notions clés n’en est que plus urgente (Ferréol
2002, Lombard 1999).
Droit à la différence et quête des universaux
Commençons par le relativisme. Celui-ci — de simple principe méthodo-logique destiné, dans l’esprit des anthropologues du siècle dernier, à
combattre l’ethnocentrisme— s’est paré abusivement, dans certains cercles
(notamment parmi les tenants du “droit à la différence”), d’une dimension
ontologique qui n’est pas sans équivoques ni contradictions.
En effet, si tout est équivalent, le dogmatisme, le révisionnisme ou la
tyrannie deviennent légitimes, et on peut alors contextualiser n’importe
quelle atrocité. Or, contrairement à ce que laissent entendre les zélateurs du
postmodernisme ou de la “political correctness”, la sensibilité à l’égard d’autrui ne peut être considérée comme un code ou un idéal qui ne serait l’apanage que d’une élite occidentalisée, la quête d’universaux ne devant pas être
disqualifiée mais encouragée. Nier cette transcendance reviendrait à glorifier
les pires servitudes (Brown 1991, Wilson 1995), notre monde n’étant pas fait
d’“îlots culturels se chevauchant, changeant rapidement, souvent en fusion
ou en fission” Gellner 1996,546.
Fondée sur l’opposition être/devoir-être, l’idée kantienne de République
n’est pas si éloignée de ces préoccupations puisqu’elle introduit le rationalisme en politique, qu’elle appelle une vision synthétique de la nation conciliant “héritage” et “volonté”, et qu’elle promeut la création d’un “espace de
communication” au sein duquel prédomine l’ascèse de l’argumentation et de
la preuve.
L’éthique de l’authenticité qui sous-tend les positions “communautariennes” souffre, quant à elle, de trop d’ambiguïtés pour constituer une réponse
suffisante aux problèmes d’intégration Rocher 1998. On gagnerait du temps,
suggère Alain Pierrot, si l’on reconnaissait les valeurs de liberté dans l’accomplissement de soi, d’égalité dans la compétition scolaire ou professionnelle, et
de fraternité dans la lutte contre la xénophobie Pierrot 1997.
Le “contrat” — dans son acception rousseauiste— ne pouvant être
confondu avec un “pacte de soumission”, les rapports entre justice et équité,
si essentiels pour comprendre la “tragédie de la Modernité”, doivent être
réexaminés Affichard & de Foucauld 1995.
Si “Je est un autre”, si “l’être n’est jamais sa propre raison d’être” et si “le
monde est le monde de notre vie à tous”, alors — et pour reprendre une formule d’inspiration lévinassienne— “ce n’est pas l’ordre qui nous constitue,
c’est nous qui le constituons”, le respect des valeurs de tolérance ou de laïcité
étant à même de favoriser l’apprentissage des différences. À l’opposé, certains
penseurs de la postmodernité tendent, à la façon d’un Richard Rorty, à accréditer la thèse selon laquelle ce qui compte est le “différend absolu” plutôt que
l’“entente” ou la “conciliation”, le “dissentiment” plutôt que l’“accord”, la
“singularité” et l’“incommensurabilité” plutôt que l’existence ou la recherche
d’un “point commun” (Bouveresse 1984,128).
Ce refus d’une “communauté communicationnelle” (chère à l’École de
Francfort) nous paraît très dommageable car ceux qui défendent cette position ne saisissent la rationalité (qu’elle soit technico-médicale, juridicopolitique ou éthico-religieuse) qu’à travers sa perversion instrumentale et ne
peuvent admettre que nous puissions parvenir à une compréhension intersubjective et donc à la formation d’un consensus. En souscrivant à de tels
propos et en pratiquant l’amalgame, on perdrait de vue l’un des principaux
acquis de la rhétorique pérelmanienne, à savoir que “seule l’existence d’une
argumentation, qui ne soit ni contraignante ni arbitraire, accorde un sens à la
liberté humaine, condition d’un choix raisonnable” Perelman 1958,262.
On méconnaîtrait pareillement que, le temps d’un dialogue, “il n’y a plus ni
Juif, ni Grec; ni esclave, ni affranchi; ni homme, ni femme” ( Épître aux
Galates, III, 28). Argumenter, soulignons-le, revient à “chercher en soi-même, et non plus dans une extériorité divine ou cosmique [...], des raisons
de justifier une opinion qui vaille aussi pour autrui” Ferry 1991,5-6.
Le principe d’universalité, tel qu’il est formalisé par divers auteurs
comme John Rawls, Francis Jacques ou Jürgen Habermas, ne mérite pas, selon
nous, pareil discrédit mais doit être conforté, qu’il s’agisse d’une “visée
contractualiste”, d’une “philosophie de l’interlocution” ou d’une “éthique de
la discussion” Ferréol 1998a.
Le tableau ci-après explicite chacune de ces orientations:
Références théoriques
Problématiques
Argumentation
J.RAWLS, 1987
Approche contractualiste (recherche du
maximum sous voile d’ignorance)
Les principes du choix social et,partant,les principes de la justice sont
eux-mêmes l’objet d’un accord originel
F.JACQUES, 1985
Philosophie de l’interlocution
lien dialogique
Le dialogue n’est ni impossible,comme
le voudraient les partisans de l’incommensurabilité des théories,ni superflu,
comme le croient les tenants de l’universalité des règles de méthode.
J.HABERMAS, 1986
Éthique de la discussion
(communauté communicationnelle)
Une norme ne peut prétendre à la validité que si toutes les personnes qui
peuvent être concernées sont d’accord
(ou pourraient l’être) lorsqu’elles participent à une discussion sur la validité de
cette norme.
Comme le montre bien Alain Policar, “cette confrontation des traditions libérales et communautariennes permet de nuancer fortement l’opposition qui, a priori, pouvait paraître déterminante entre le juste et le bien”, l’insistance des principaux protagonistes sur le problème des identités étant de
nature à “dissimuler le fait que la question politique par excellence n’est
aucunement celle de l’identification culturelle mais celle de l’action
publique” (Policar 2002,206-207 et, pour approfondir la discussion, Berten et
alii 1997, Kymlicka 1995, Kymlicka & Mesure 2000, Mesure & Renaut 1999,
Sandel 1996, Taylor 1997, Touraine 1996, Walzer 1983).
Plusieurs interrogations peuvent être, dès lors, à l’honneur :
- L’éducation, “en son noyau dur, et en son tout”, a-t-elle encore — pour
parler comme un Émile Durkheim, un Ferdinand Buisson ou un Louis
Liard— les moyens de concourir activement à la “socialisation méthodique des jeunes générations”?
- Quels types de valeurs ou de savoirs privilégier afin de “former le jugement
et d’éveiller à la raison citoyenne ?”
- Dans quelle mesure les références au “républicanisme” peuvent-elles être
judicieuses ? On pourra consulter les positions de Danièle Sallenave, Régis
Debray ou Charles Coutel. Pour ce dernier, “depuis des années, des
réformes précipitées produisent des effets pervers que d’autres réformes,
tout aussi précipitées, prétendent rectifier en aggravant, en fait, la situation [...]. Tous ces effets sont actuellement masqués par une “pensée
unique” qui décrète, sans justification, que ces réformes sont nécessaires
parce qu’il faut réformer pour... réformer. Il nous appartient de sortir de ce
cercle vicieux, en prônant une politique de réinstitution de l’École
publique” ( Dernières nouvelles d’Alsace, lundi 15 mai 2000,2). Une discussion critique est engagée par Dubet 1999. Pour Taguieff ( 1996,64-65 et
67), “quand on a dit ‘République’, on n’a pas dit grand-chose. Il se trouve
que le modèle républicain à la française est une tradition. Une tradition
peut vivre très longtemps, se figer, mais également se métamorphoser [...].
Mon point de vue peut se définir par ce qu’il récuse : ni communautarisme,
ni nationalisme [...]. La voie est étroite. C’est le prix de la nuance et de
l’exigence. Si, dans la conclusion des Fins de l’antiracisme, je redécouvre et
repense à ma manière la vertu de prudence après celle de tolérance, ce
n’est pas par hasard.”
Perçu pendant longtemps comme un simple représentant de l’institution, l’enseignant est en réalité au cœur du dispositif et l’on sait, depuis les
contributions de Rosenthal et de Jacobson, que les attitudes et les jugements
des maîtres peuvent être décisifs dans la réussite des enfants. Il conviendrait,
dans cette optique, de mieux connaître la composition et les pratiques pédagogiques de ce groupe Monférier 1999.
D’autres pistes mériteraient davantage d’attention : celles relatives aux
conditions d’élaboration des programmes, à l’alternance et aux transitions
professionnelles, au fonctionnement interne des établissements, aux procédures d’orientation ou d’évaluation, aux représentations et aux attentes
parentales, les marchandages qui s’opèrent faisant appel à des compétences
spécifiques... Ce qui compte ici, ce n’est pas la fermeté sans discernement, pas
plus que la brillante rhétorique, mais la “discretio”, cet “art bienveillant de se
proportionner aux aptitudes, aux sentiments et aux aspirations” de ceux dont
on a la charge (Fleury 1996,20).
Civilité et éducation à la citoyenneté
La civilité, telle qu’on peut l’appréhender à travers le fonctionnement decomités d’éthique, de collèges de sages, de réseaux ou de forums de rencontres, revêt des caractéristiques spécifiques :
- elle “s’ancre dans le ponctuel, l’individuel et le quotidien”, mais c’est aussi
un “style”, une façon de “prendre ensemble des dimensions cruciales de
l’expérience humaine” Duclos 1993,25;
- elle “met de l’huile dans les rouages” en développant une gestion “périphérique” et en étant tournée vers la complexité, l’informel (Duclos 1993,
38);
- elle peut faire des “miracles”, des maux dénoncés mille fois s’estompant
brusquement, des angoisses emmagasinées pendant des dizaines d’années
se volatilisant “non pas parce que les faits dénoncés ont disparu mais parce
que les intéressés ont décidé de les prendre autrement” (Duclos 1993,55-56);
- elle engendre des “paradoxes fructueux” et doit ruser en permanence : “Si
elle accepte l’image, c’est pour la traverser et découvrir d’autres figures de
rapports humains; si elle se sert de règles, c’est en se souvenant de leur
caractère arbitraire; et lorsqu’elle se base sur la rationalité, elle la
confronte à diverses contraintes” Duclos 1993,251.
La tradition grecque, avec Platon et Périclès, insiste sur deux formes
particulières de douceur : la “pudeur” et la “justice”. Quant à la “grâce”, elle
est la compagne de la “persuasion”, laquelle — fait observer Isocrate— a pour
véhicule la parole (de Romilly, 1991). Cet “humanisme rhétorique” sera, par
la suite, mis à l’honneur par Cicéron dans le cadre de la “civitas” républicaine, le modèle de “l’orator plenus” et “perfectus” incarnant un idéal de
sagesse et d’instruction, de bienséance et d’élégance Nicolet 1976.
La Renaissance italienne, pour sa part, élabore un code prescriptif rigoureux qui laisse toutefois le dernier mot à la “discrezione”, ce “discernement”
qui donne à chacun la possibilité de tenir compte du lieu, du moment et des
circonstances ayant trait à ce qui est ou non “convenable”. C’est ainsi que les
grandes œuvres du XVIe siècle ( Le Livre du Courtisan de Castiglione, le
Galatée de Della Casa, la Conversation civile de Guazzo) ne sont pas que de
simples manuels de “politezza” mais s’efforcent de mettre en avant les vertus
ou les activités susceptibles de donner tout son sens à l’existence.
Quelques enseignements en découlent :
- la présence sur le terrain ne doit pas se résumer à une simple “logique de
quadrillage”, d’autres finalités comme l’insertion, l’intégration et l’équité
ayant également toute leur importance;
- la promotion de l’éducation à la citoyenneté, même si elle n’est pas la
panacée, demeure fondamentale, de même que la constitution de passerelles plus étroites entre l’école, le collège et le lycée (continuité pédagogique, dispositifs de consolidation);
- sans une forte culture d’établissement conciliant souplesse, discipline et
écoute, les objectifs fixés ne peuvent être pleinement atteints, la synergie
escomptée pouvant céder la place à des blocages ou des résistances.
La mise en œuvre de telles actions nécessite un nouveau rapport au
savoir (aide au travail personnel, ateliers d’écriture, supports méthodologiques adaptés), des compétences de plus en plus diversifiées (d’ordre non
seulement cognitif ou organisationnel, mais aussi symbolique ou relationnel)
et un partenariat actif avec d’autres institutions dans le but de favoriser l’apprentissage de l’autonomie et, plus encore, de répondre à l’impératif de socialisation Ferréol 1998b.
Quelles que soient les modalités retenues, il ressort que ce n’est pas la
multiplicité des interventions qui est gage de crédibilité ou d’efficacité, mais
la disponibilité et la qualité de l’encadrement, des règles du jeu clairement
définies ainsi qu’une volonté constamment réaffirmée d’explicitation et de
cohérence, de concertation et de responsabilisation.
Des arbitrages toujours délicats
Comme le rappellent François Dubet et Marie Duru-Bellat, “les aspira-tions à la restauration, fût-elle républicaine, et les appels à l’ouverture
délibérée aux demandes économiques et sociales se partagent l’espace des
querelles scolaires, gelant ainsi les débats qu’ils prétendent ouvrir” (Dubet &
Duru-Bellat 2000,271).
Certaines tensions peuvent être néanmoins très éclairantes (Obin 1993,
221-223):
Dimension
Articulation
Pouvoir
Pilotage et participation
Cohésion
Unité et autonomie
Espace
Ouverture et recentrage
Temps
Tradition et modernité
Ainsi, “plus le processus est participatif, plus sa légitimité globale doit
affirmée”. Or, il n’en est pas toujours de la sorte : “Les prises de décision,
contrairement à ce que l’on pourrait espérer, sont souvent peu rationnelles,
liées à la pression de l’actualité, à des effets d’image ou à l’influence (provisoire) de tel ou tel, sans parler des contraintes du travail interministériel [...].
Cette situation s’est aggravée et ceci pour plusieurs raisons, fréquemment
et dénoncées, mais dont on n’a pas pris assez la mesure ou qu’on ne
combat pas avec assez de force et de volonté” (Joutard & Thélot 1999,116-117). Parmi celles-ci, une certaine “déconnexion” entre le ministre et son
cabinet, la confusion des rôles, la tendance à passer à l’administration des
commandes multiples à honorer dans les délais les plus brefs sur les sujets
les plus variés. Le pouvoir, en définitive, “sécrète autour de lui des comportements de courtisan, quand on pense en attendre quelque chose, et de résistant, quand on n’en attend rien de bon”. Ces comportements ont pour effet
de “gauchir gravement le diagnostic sur une situation” et par là de “limiter
l’efficacité de l’action” (Joutard & Thélot 1999,121).
Tous ces dysfonctionnements peuvent renforcer l’immobilisme : “Directeurs de l’administration centrale et recteurs se trouvent en présence
de chefs de division et de bureau, arrivés là avant eux, certains depuis une ou
deux décennies, et qui pour beaucoup seront là après eux. Il n’est pas question
de mettre en cause leur loyauté vis-à-vis de leurs supérieurs. Mais [...] la tentation est forte de considérer toute nouveauté comme impossible techniquement [...]. Ces fonctionnaires dévoués et consciencieux ont vu tellement de
velléités de réformes et tant de projets improvisés qu’ils sont dotés d’un profond scepticisme : leur réaction naturelle est donc d’attendre le prochain
ministre ou le prochain directeur. Compte tenu de l’histoire chaotique de
notre système éducatif, qui pourrait leur jeter la pierre ?” (Joutard & Thélot
1999,103).
La question de la cohésion, à présent, est structurée par les “couples”
intégration/fragmentation, intérêt général/intérêts particuliers, centre/périphérie, les projets d’établissement rendant possibles des compromis entre
contraintes d’efficacité et normes d’équité. Les régulations auxquelles on
aboutit dépendent du type de relations professionnelles, du style de direction,
de la nature du consensus et des modes de fonctionnement (Gather Thurler
2000,68):
Relations
professionnelles
entre enseignants
Style de direction
Forme de
consensus par
rapport aux
objectifs
Mode de
fonctionnement
Incidences sur le
changement
Individualisme
Autoritaire libéral
Consensus faible
En circuit fermé,
sphère “privée”
Changements
ponctuels dans des
domaines d’action
spécifiques
Balkanisation
Décentralisation et
séparation des
dossiers
Accords partiels,
projets juxtaposés
Coexistence
pacifique
Richesse et
dispersion,
cohérence
problématique
Grande famille
Pastoral,grand-
père;souci du bien-être
Valorisation du local
et de la continuité
Conservatisme,
évitement des
conflits
Réactivité plutôt
qu’initiative
Collégialité
contrainte
Chef d’orchestre
Consensus “guidé”,
imposé
Centration sur la
tâche;alternance
entre pics d’activités
et routines
Impact plus ou
moins important,
souvent limité dans
le temps
Coopération
Mise en commun et
délégation
Concertation et
régulation
permanentes
Confrontation
d’expériences,
partage d’un cadre
de référence
Forte valeur ajoutée
La culture de coopération, par exemple, “opère dans le monde des idées,
soumet les pratiques existantes à une analyse critique, suscite une recherche
constante et conjointe d’alternatives efficaces”; on peut y voir une “procédure sophistiquée et méthodique d’analyse de l’équation entre les finalités du
projet collectif, les efforts et moyens pédagogiques, personnels, matériels
qui ont été investis et les effets produits en termes de progression des élèves,
d’évolution des compétences primaires” Dubet 1999,128.
L’influence de la culture locale est, à bien des égards, déterminante.
Plusieurs cas de figure peuvent être distingués, le modèle “coopératif” allant
de pair avec une école “en mouvement” Dubet 1999,108 :
S’agissant cette fois de la dialectique ouverture/recentrage, celle-ci renvoie aux rapports entre institution et société, organisation et environnement,
service public et usagers. De nos jours, et “pour dire les choses simplement”,
adolescents disposent d’autres moyens de s’informer et de grandir que
ceux proposés par l’école”, l’introduction des NTIC dans les établissements
contribuant à “affaiblir la légitimité de la culture scolaire et de la pédagogie
traditionnelle” (Dubet & Duru-Bellat 2000,49). Si un partenariat actif doit
encouragé, encore faut-il éviter dispersion ou éclatement, se concentrer
sur les “fondamentaux” et revenir aux sources :
- l’exigence d’une “citoyenneté éclairée”, irriguant la cité tout en la faisant
vivre et en assurant son unité, rencontre sur son chemin deux obstacles
majeurs : celui du “dogmatisme” moral ou pédagogique, proche de l’“embrigadement sectaire”, et celui du “relativisme sceptique”, assujetti au diktat
du “politiquement correct” et affichant ouvertement ou plus insidieusement le dénigrement du savoir;
- mettre sur un même plan les finalités essentielles et les décisions pratiques
qui leur sont subordonnées se révèle, en particulier, très pernicieux, le
constant besoin d’innover tenant le plus souvent de la fuite en avant;
- politesse et culture générale peuvent fort heureusement constituer ici des
remparts efficaces car toutes deux, présupposant l’accès à l’universel, “obligent à sortir du nombrilisme narcissique” (Jolibert 1999,72), donnant
ainsi à la personne sa cohérence et les appuis normatifs sans lesquels l’individu ne pourrait résister aux “séductions de la facilité” (Jolibert 1999,
78).
Concernant enfin l’articulation entre tradition et modernité, “il nous
faut admettre que ces deux inspirations contrastées, raidies en conservatisme
ou en progressisme, n’ont pas disparu, alimentant — dans nos désaccords et
dans nos débats parfois furieux— une radicalisation en tout ou rien qui préserve amoureusement leur pérennisation”. Ces choix sont “exclusifs”, de préférence “sans concession”: certains parent le passé de toutes les grâces et se
réfèrent à la “statue du Commandeur revêtu d’un masque de Jules Ferry”,
d’autres n’y voient que désuétude et “parient ou s’échauffent sans fin pour des
mesures radicalement nouvelles” de Peretti 2000,42-43. Ne serait-il pas
plus judicieux, comme le préconisent divers auteurs (Dubet & Duru-Bellat
2000, Obin 1993, Pair 1998), de dépasser ces dualismes (lesquels admettent
la coexistence de deux principes irréductibles) tout en les préservant comme
dualités (c’est-à-dire doubles en soi)?
Dans le droit fil d’une analyse de type “stratégique”, quelques observations peuvent être faites :
- chaque acteur gère quotidiennement incertitudes, conflits et aspirations
tout en étant une source et un récepteur potentiels d’influence;
- les divers impératifs auxquels les uns et les autres doivent se plier sont
d’une intensité et d’une efficacité très variables car ils s’exercent sur des
unités actives, dont les motivations demeurent très fluctuantes. Il faut
compter avec l’intervention de la contingence : le déroulement des actions
ne se déploie ni de manière régulière, ni de façon nécessaire; quant au
résultat, il ne peut être entièrement déduit des conditions initiales;
- pour un réseau d’interactions donné, le préférable s’exprime sous forme
relative et comparative, par des ajustements limités et graduels;
- puisqu’il est non seulement impossible d’atteindre la perfection mais également irrationnel de vouloir la rechercher à tout prix, on doit alors
apprendre à raisonner non plus “catégoriquement” mais par incrémentation logique du “plus ou moins”.
Par suite, “les politiques les plus justes, les conceptions pédagogiques les
mieux adaptées, les programmes les plus intelligents ne sont rien sans les
hommes et les femmes qui les mettent en pratique. Rien ne sert d’élaborer de
savants plans de réforme si l’on ne commence pas par convaincre de leur
valeur ceux qui doivent les appliquer. Ces remarques de bon sens sont tellement évidentes qu’on a un peu honte de les rappeler et pourtant tout se passe
comme si elles étaient oubliées au moment même de la mise en application
des dites réformes” (Joutard & Thélot 1999,241). Ces auteurs poursuivent :
“Nous assumons cette ‘banalité’. Nous avons eu le souci constant de présenter des propositions qui ont été, pour la grande majorité, expérimentées ou
qui ne supposent pas un bouleversement radical : derrière les quelques
exemples que nous avons cités pour appuyer notre propos, nous en avons
beaucoup d’autres à l’esprit, et les lecteurs avertis pourraient tout autant en
fournir un certain nombre” (Joutard & Thélot 1999,274).
Faire évoluer l’Éducation nationale est, en réalité, une entreprise à la
fois extrêmement simple et extraordinairement difficile : “Simple quand on
découvre le chemin déjà parcouru, insuffisamment connu d’ailleurs, pour
répondre à plusieurs défis de notre époque : pensons à la facilité avec laquelle
l’école et l’entreprise, contrairement aux idées reçues, ont su dialoguer et
mener des actions communes [...]. Particulièrement difficile quand on prend
conscience de tous les obstacles psychologiques à surmonter et des révolutions mentales à effectuer.” Un fait semble en tout cas avéré : “Tout se décide
sur le terrain et tout est dans l’exécution” Joutard & Thélot, 1999,191.
Dans ces conditions, “on aurait tort de réduire la demande de moyens à
un simple réflexe corporatiste”(Lagarrigue 2001,32-34): “Les revendications
de salaire et de carrière occupent une place relativement réduite, et surtout
cette demande excède très largement l’influence syndicale et militante”, renvoyant à un “sentiment d’être écrasé par une charge de plus en plus lourde,
qui exige plus de temps et qui appelle davantage d’engagement personnel”
(Dubet & Duru-Bellat 2000,75).
Au total, “le système scolaire [...] a changé bien plus que ne le laisserait
croire la caricature de rigidité jacobine souvent brossée. Il a su se diversifier
sans éclater, innover sans perdre son unité. Bien sûr, le bilan des dernières
années est loin d’être univoque et l’on ne peut se satisfaire de ce qu’il serait
“globalement positif” car il s’est créé des poches de ségrégation, proches parfois de l’apartheid [...]. De même, si certains des mécanismes structurels créateurs d’inégalités se sont résorbés, d’autres apparaissent et continuent à jouer
un rôle essentiel”. S’il y a donc incontestablement des évolutions réussies,
“certains changements [...] ne reflètent pas toujours une politique parfaitement lisible, ni un consensus évident, et paraissent découler tantôt des intérêts de telle ou telle catégorie, tantôt d’une adaptation aux modifications du
public”. Par ailleurs, “d’autres chemins auraient pu être suivis : il suffit d’un
coup d’œil chez nos voisins pour se convaincre qu’il n’y a pas de relation
automatique entre tel ou tel mode d’organisation et tel ou tel résultat chez les
élèves”. On l’aura deviné, “on ne peut réformer si l’on ne met pas en débat à
la fois les finalités du collège, le pilotage du système et le service des enseignants”, mais ce sont là des “questions généralement considérées comme
taboues”: “Il faut donc disposer tout à la fois d’une forte légitimité et du
consentement des professeurs et de leurs représentants, ce qui n’est pas simple
et, semble-t-il, de moins en moins facile” (Dubet & Duru-Bellat 2000,137,
165 et 210). D’autres principes sont à prendre en considération : la “répartition des responsabilités”, le “décloisonnement entre enseignements primaire
et secondaire”, une “respiration dans un cadre normé”, une “régulation continue”... Pair 1998,26-38. Et six défis, ajoute Develay, sont à relever : ceux
des coûts, des méthodes, des programmes, de l’orientation, de la formation et
de l’adéquation entre les finalités et les pratiques Develay 1996,23-38.
Entre ce qui est économiquement rentable, la vertu égalitaire citoyenne
et l’idéal de bonheur individuel, il existe de sérieux tiraillements. On comprendra, dès lors, que le système boite : si certains lorgnent vers un modèle de
type “consumériste” fondé sur une analyse en termes de coûts/bénéfices visant
à la rationalisation des dépenses et au redéploiement des moyens, d’autres
mettent tous leurs espoirs dans une “thérapie sociopolitique” ou sombrent, au
contraire, dans le “puérocentrisme” en accordant le primat à la “participation
spontanée” et à l’“expressivité immédiate”. Face à ces dérives, l’heure est
donc à la résistance Jolibert 2001,124, la devise des Lumières : “Sapere
aude” méritant plus que jamais d’être mise en exergue.
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