2003
Éducation et Sociétés
CHRISTIAN MAROY dir, 2002 L’enseignement secondaire et ses enseignantsBruxelles, De Boeck, 320 pages
Françoise Lantheaume
UMR Éducation & Politiques (INRP-Lyon 2)
Le livre collectif, dirigé par Christian Maroy,
ambitionne d’éclairer “les processus de
changement endogènes” 11 à l’œuvre
dans le système scolaire. Son sous-titre
précise le support, le cadre spatial et institutionnel de l’étude : Une enquête dans le
réseau d’enseignement libre subventionné en
Communauté française de Belgique. Présentant les résultats d’une enquête statistique
lourde sur l’enseignement secondaire, l’ouvrage prend appui sur une investigation
menée auprès des directions d’établissement, des enseignants et sur des données
institutionnelles. Il comprend deux parties :
l’une, relative aux établissements et à leur
environnement; l’autre, aux enseignants. La
confrontation entre les politiques d’éducation et l’état réel du système éducatif de
la Communauté française de Belgique,
conduit les auteurs à proposer une politique éducative fondée sur un “changement
négocié”, plus attentive à “l’organisation du
travail pédagogique” 268, dans laquelle
l’État jouerait un rôle de régulateur.
Voici un livre stimulant par la discussion
qu’il introduit d’un certain nombre d’allants
de soi de la pensée politique à propos de
réformes de l’enseignement marquées du
sceau d’une conception du changement
imposé de l’extérieur. La distance et la
proximité de ses problématiques par rapport aux problématiques proprement françaises voire internationales, constituent un
autre intérêt de cet ouvrage conforté par
sa forme didactique (au risque de quelques
redondances), la clarté de sa présentation
et la nouveauté de quelques-unes de ses
analyses. Le pari de la prise en compte d’aspects qualitatifs des phénomènes, étudiés
par l’appareillage quantitatif habituel,
constitue une autre singularité de ce travail
qui, par ailleurs, précise les références
théoriques mobilisées, issues pour l’essentiel d’une sociologie constructiviste. Les
analyses développées parcourent les différents niveaux du système éducatif depuis
l’ensemble du système jusqu’à l’activité
enseignante en passant par un niveau méso,
celui de l’établissement et des coordinations d’établissements. La présentation et
la discussion de quelques points forts du
livre, en suivant son économie interne,
visent à aider à en appréhender l’intérêt.
Un seul des “réseaux” d’enseignement,
sur les trois existant en Belgique francophone, a été concerné par l’enquête réalisée en 1999, mais il rassemble près de 50%
de la population scolaire (avec une majorité
dans l’enseignement catholique visé par
l’étude). Les contributions des sept
auteurs, membres du Groupe Interfacultataire de Recherche sur les Systèmes d’Éducation et de Formation GIRSEF de l’Université catholique de Louvain, présentent
les résultats de cette double investigation :
auprès des directions d’établissements ( 125
réponses) et auprès des enseignants ( 3621
réponses venant de 128 établissements),
sous la forme de questionnaires autoadministrés traités selon une méthode statistique rigoureuse et diversifiée dont rend
compte l’annexe méthodologique.
La première partie aborde la question
des effets de la concurrence entre les établissements scolaires. Les conclusions de
M.-D. Zachary et V. Vandenberghe confirment qu’elle tend à accroître la ségrégation scolaire, mais, surtout, révèle que la
concurrence joue essentiellement au sein
même des “réseaux” d’établissements
(celui de l’État, celui des pouvoirs publics
locaux et le réseau de l’enseignement
“libre confessionnel” majoritairement
catholique) et non entre eux, et entre des
établissements situés à proximité. En l’absence d’un dispositif d’évaluation externe,
l’effet de réputation explique la répartition
du public scolaire. Le partenariat institué
organise plus la concurrence scolaire qu’il
n’en limite les dérives, contrairement aux
intentions des décideurs. V. Dupriez, dans
le chapitre consacré aux établissements,
avance que la place stratégique attribuée
aux établissements dans les politiques
éducatives belges, n’est pas confirmée par
l’analyse des réponses des directions
d’établissement. Il en conclut que l’établissement peut être défini comme un “système faiblement articulé” 89. Afin de
préciser ce point, l’opérationnalisation de
la théorie de la justification (Boltanski &
Thévenot 1987,1991), dans un questionnaire concernant la vie scolaire (au sens
large), permet à l’auteur d’affirmer la
méfiance des directeurs à l’égard du
modèle marchand au profit d’une double
référence chrétienne et civique; la montée
de la référence de l’efficacité industrielle;
et par contre, concernant les élèves, la
prédominance d’une “logique de l’inspiration” colorée d’une “logique domestique”
prenant en compte la singularité et la globalité de l’élève. Les résultats présentés le
sont sur la base de valeurs moyennes et
non de profils d’établissements. On peut
s’interroger sur une certaine réification de
la théorie prise comme référence, liée à
un mode d’investigation qui rend difficilement compte d’une réalité contextualisée,
plus fluide. Un autre constat, fait par l’auteur, porte sur la marginalité de “l’effet
établissement”: faible impact d’une direction centrée sur les questions pédagogiques et de la concertation entre enseignants. Ceci le conduit à se démarquer
des théories anglo-saxonnes (school effectiveness, Total quality...) ou francophones
(associant autonomie des établissements
et des acteurs autour d’un projet). Par
contre, l’auteur met en valeur le résultat
de l’enquête concernant la question de la
répartition du pouvoir et de la prise de
décision au sein des établissements, qui
semble avoir un effet important sur le
comportement des élèves et leur taux de
réussite (le seul indicateur pris comme
référence –le retard scolaire– fragilise un
peu une démonstration qui reste intéressante). Au total, le modèle concurrentiel
comme facteur d’amélioration de la qualité de l’enseignement ou celui de l’autonomie comme source de dynamisme et
d’adaptation à l’environnement en sortent
relativisés quant à leur réalité et à leurs
effets. Ils semblent en fait aussi peu présents que l’établissement comme système
articulé et cohérent. D’où la conclusion
selon laquelle on a affaire, en Communauté française de Belgique, à des établissements éloignés du modèle normatif de
l’établissement “mobilisé”, qui tiennent
essentiellement par la force de la division
du travail et des structures bureaucratiques héritées; les acteurs n’étant qu’un
“conglomérat d’individus” 89. Cette
conclusion semble cependant un peu
hâtive quant à sa deuxième composante.
Ne signale-t-elle pas surtout une des
limites de la méthode d’investigation choisie, qui peine à saisir les dynamiques
humaines avec leurs multiples ajustements,
négociations, recompositions labiles qui
font “tenir” le conglomérat ?
La deuxième partie de l’ouvrage est
consacrée aux enseignants. Elle est organisée en quatre chapitres dévolus respectivement à l’évolution sociologique des
enseignants, à leur satisfaction professionnelle, à leur identité professionnelle et aux
fonctions qui structurent leur activité quotidienne. Concernant le premier point,
l’analyse sociographique conduite par
C. Maroy et B. Cattonar fait apparaître,
outre de grandes constantes, quelques
évolutions qui confirment celles observées dans d’autres pays européens : tendance à la féminisation, au vieillissement,
au non-renouvellement et à une hétérogénéité des origines sociales un peu accrue
même si les classes moyennes restent
dominantes. L’augmentation du niveau de
formation est également sensible. Le
constat de diversification sociale relative,
liée aux variables en rapport avec le statut
matrimonial et les ressources culturelles
et économiques du ménage, pose la question de sa relation avec la conception du
métier, avec l’identité et les pratiques professionnelles. Son effet sur les difficultés
de recrutement, sur le décalage social et
culturel entre enseignants et élèves, est
interrogé.
Le thème de la satisfaction professionnelle des enseignants est envisagé par
C. Maroy sous l’angle de l’influence de leur
environnement de travail. Les signes de
désaffection à l’égard du métier constituent
un enjeu pour l’avenir du système éducatif
belge. La référence à la psychologie est ici
mobilisée pour lier “satisfaction” professionnelle et “motivation au travail” en relation avec les attentes professionnelles.
D’une façon générale, les enseignants (et
encore plus les enseignantes) sont plutôt
satisfaits de leur travail, mais moins cependant que l’ensemble des travailleurs belges
et près d’un cinquième de l’échantillon
estime être insatisfait au point de souhaiter
changer de métier. L’enquête met aussi en
valeur un phénomène d’usure lu à travers
l’augmentation parallèle du degré d’insatisfaction et de l’ancienneté. L’analyse plus
détaillée montre cependant que le degré de
satisfaction varie fortement en fonction des
aspects du métier. Et qu’il est plus lié au
métier proprement dit qu’aux caractéristiques de l’emploi. L’ethos professionnel
est, quant à lui, caractérisé comme un ethos
de l’épanouissement personnel. Enfin, le
contexte du travail joue un rôle déterminant. À ce titre, “l’attitude des élèves” et
“les relations et l’ambiance dans l’établissement”, identifiées comme “décisives”
161, constituent, pensent les auteurs, le
cœur du métier. Cette proposition élargit
de façon pertinente l’approche commune
qui le limite au travail en classe. Face au
“malaise enseignant” mis en évidence, les
solutions apparaissent surtout du côté de
l’amélioration des conditions d’emploi et
du “refinancement” 167 de l’école.
Cependant, les auteurs font l’hypothèse
que cela ne saurait suffire. Ils invoquent la
nécessité d’agir sur d’autres paramètres :
formation,“coopérations négociées” 169
et accroissement du pouvoir collectif des
enseignants.
L’étude des identités professionnelles
enseignantes, présentée par B. Cattonar,
selon une conception proche de celle de
Dubar 1996, a tenté de comprendre sa
construction, ses caractéristiques et ses
variations. L’enquête confirme l’hétérogénéité de cette identité du fait de la diversité
des rôles et des contextes de travail, elle
met cependant en valeur “une conception
du métier largement partagée par les enseignants” 205 centrée sur l’épanouissement
de l’élève et un rôle d’éducateur. L’existence de “deux métiers” d’enseignant,
selon le contexte de travail (enseigner/former opposé à “socialiser/éduquer”),
semble corroborée par cette partie de l’enquête. La seule évolution pointée dans ce
domaine est le fait que malgré la première
place unanimement accordée à la matière
enseignée, quelle que soit la conception du
métier voire la filière, elle coexiste avec le
souci des savoir-faire pédagogiques. Ce
résultat infirme en partie la thèse des “deux
métiers” largement documentée par ailleurs, contradiction que les auteurs n’évoquent pas.
Le dernier chapitre traite des fonctions
qui structurent l’activité quotidienne des
enseignants. S.Casalfiore et J.-M.De Ketele
y soulignent la singularité de cette activité
orientée par les relations interpersonnelles
dans la classe et caractérisée, notamment,
par sa multidimensionalité et son imprévisibilité. Ils mettent en évidence, à côté de
deux fonctions principales, la “gestion de la
matière” et la “gestion de la classe”
Durand 1996, une fonction émergente de
“gestion de l’engagement” des élèves dans
la tâche scolaire, valorisant le sens de celle-ci et visant leur “motivation”. Elle serait à
mettre en relation avec “une crise de légitimité” 239 du système scolair e qu’il s’agirait ainsi de restaurer. Cette hypothèse a
l’intérêt de souligner le rôle de la mobilisation par les acteurs, dans le travail, de
dimensions politiques. De plus, les auteurs
montrent que c’est la fonction de “gestion
de la matière” qui est la plus structurante
dans tous les cas de figure et non pas celle
de gestion de l’ordre et de la vie de classe,
ce qui va aussi à l’encontre de la thèse des
“deux métiers”. La question de la fiabilité
de l’investigation par questionnaires est
posée par les auteurs eux-mêmes. Ils mettent en cause l’aspect déclaratif des données analysées, notent le manque de cohérence interne sur certains items, jugent
d’autres trop imprécis et incitent à la prudence dans l’interprétation des résultats.
Malgré ces réserves, l’irruption de la mise
en cause de cette thèse mérite d’être examinée avec d’autres outils d’investigation.
En conclusion, les auteurs qualifient l’activité des enseignants comme “une activité à
caractère situé, plus encore une interactivité”, “auto-organisée” 241 en fonction
du contexte immédiat. Cette affirmation
rend compte de l’incertitude et du travail
d’ajustement “en situation”, mais échoue à
envisager la part du travail invisible aux
autres et opaque aux acteurs eux-mêmes,
ou déniée (parce que dévalorisée ?), notamment sa dépendance à l’égard d’une organisation du travail et de relations de travail
qui dépassent et permettent, ou non, les
ajustements dans le hic et nunc de l’activité
en classe.
Dans sa conclusion, C.Maroy confronte
aux résultats de l’enquête les modèles qui
servent de “référentiels” aux décideurs
(modèle britannique “du quasi-marché”,
modèle français de “décentralisation
publique et d’évaluation”), empruntés pour
partie aux recommandations des organismes internationaux. Le discours modernisateur qui les véhicule, bâti sur un modèle
de l’établissement “mobilisé” autour d’un
projet, caractérisé par la coopération entre
enseignants, par une direction centrée sur
le pédagogique et un praticien réflexif héros
d’une nouvelle professionnalisation fondée
sur une expertise en matière d’apprentissage et une logique de compétences, ne
trouve guère de mise en œuvre dans la réalité. Le double bilan établi par l’auteur est
celui de dérives (renforcement d’une
concurrence source d’inégalités) et de
résistances (aux deux modèles modernisateurs). Ce dernier note cependant que le
changement du contexte de l’enseignement
conduit les enseignants à adopter certains
aspects du modèle du praticien réflexif dont
témoignerait la “fonction de gestion de l’engagement”. Mais il souligne à quel point la
prescription actuelle peut, du fait de son
aspect paradoxal (volonté de standardisation et cadrage des pratiques pédagogiques
par des outils non négociés, d’un côté; discours valorisant l’autonomie des enseignants, de l’autre), risquer de décourager,
culpabiliser, et finalement renforcer les
défenses des personnels. De plus, cette
injonction contribue à l’usure au travail des
enseignants, du fait d’une obligation de
résultats qui bute sur des conditions de travail inadaptées à la mise en œuvre d’une
pratique de praticien réflexif. C.Maroy critique les conceptions trop uniquement préoccupées du registre cognitif et individuel. Il
leur oppose une professionnalisation prenant en compte “la dimension politique de
redistribution du pouvoir” 264 et celle de
l’autonomie collective des enseignants au
sein des établissements scolaires. Focalisée
sur les questions pédagogiques et d’organisation, elle faciliterait l’évolution des
établissements vers un modèle de “codétermination” ou de “concertation professionnelle” 267. Introduire le changement
dans l’institution scolaire ne peut, selon l’auteur, se satisfaire d’une action réglementaire
fût-elle à visée régulatrice ou f ormative :
“il faut favoriser une stratégie de changement plus “collective” et négociée par
opposition à une perspective de changement par “choc externe” de l’institution”.
La question de la pondération des différents
pouvoirs (du macro au micro) est, en Belgique, une question politique autant que
d’éducation. On peut faire le pari que ce
n’est pas seulement le cas dans la Communauté française de Belgique, comme nous
invite à le penser cet ouvrage prolixe.