2003
Éducation et Sociétés
PATRICK RAYOU, 2002 La “dissert de philo”. Sociologie d’une épreuve scolaireRennes, Presses Universitaires de Rennes, 272 pages
Nicole Ramognino
LAMES Université de Provence et Maison méditerranéenne des sciences de l’homme
Patrick Rayou présente ici, en sociologue
de l’éducation, les résultats de recherches
qu’il a menées sur l’épreuve de philosophie.
Son livre se décompose en deux parties. Il
est complété par près de trente pages d’annexes, exposant notamment le questionnaire et le traitement statistique des
réponses obtenues. C’est un ouvrage
exemplaire dans la mesure où l’auteur
intègre les cadres théoriques et les résultats des différentes recherches en matière
de sociologie de l’éducation, susceptibles
d’être appliqués à l’enseignement de la philosophie et à son épreuve, la dissertation.
Mais c’est aussi un livre exemplaire par l’apport d’une approche spécifique qui tente de
rendre compte de la complexité du phénomène social sous-jacent à ces données.
L’analyse se situe exactement au point
nodal de la réalisation de la réussite ou de
l’échec scolaire, à savoir dans l’activité
même d’apprentissage des élèves. Pour ce
faire, l’auteur a choisi, comme entrée de la
recherche, l’épreuve de philosophie. Ce
choix est heuristique, entre autres, parce
que l’épreuve en question place les élèves
dans une situation cognitive particulière,
qui consiste moins à restituer des savoirs
scolaires qui leur ont été transmis qu’à
construire et accroître leur propre normativité par la confrontation, la discussion et la
révision de leur expérience avec les auteurs
philosophiques et les débats collectifs qui
peuvent notamment avoir lieu dans la classe
de philosophie. La réalisation de la dissertation de philosophie est un procès social
qui articule des savoirs, construits socio-cognitivement, et des réflexions critiques
et délibératives sur ces mêmes savoirs.
Comme le dit l’auteur, sa démarche “a pris
le parti de regarder ces productions
comme des tentatives de faire cohabiter
des mondes différents, comme des
constructions sociales en même tant qu’intellectuelles”. Ce faisant, l’auteur met en
scène, à travers diverses données, la situation devant laquelle se trouvent les élèves :
il s’agit pour eux de résoudre un problème,
qui ne coïncide pas nécessairement avec la
problématique philosophique qu’ils sont
censés construire. Comment faire une dissertation ? L’auteur nous montre ainsi les
diverses opérations à la fois intellectuelles
et sociales que les élèves mettent en œuvre
pour répondre à la question. L’intérêt d’une
telle approche est qu’elle applique nécessairement le “principe de charité (Davidson), à savoir le fait d’admettre, par principe, la rationalité et l’humanité des élèves
devant cette épreuve et, du coup de permettre de “donner aux “impuretés” qui
émaillent les copies de philosophie un statut autre que celui de scories imputables
aux insuffisances des élèves”.
Pour décrire les différentes opérations
effectuées par les élèves pour résoudre
leur épreuve de philosophie, Patrick Rayou
part des solutions qu’ils ont réalisées. La
première partie de l’ouvrage décrit “les
copies et leurs mondes”. Il le fait d’abord à
partir de l’analyse d’une copie de baccalauréat en fonction des attentes philosophiques, puis d’une description des “modes
spécifiques de catégorisations des lycéens”,
“définissant un univers commun de
croyances à l’endroit des pratiques d’écriture en philosophie”, ceci à partir de façons
de faire “déviantes” suffisamment partagées
par les lycéens pour qu’on puisse faire l’hypothèse d’un phénomène socialement
construit”. Cette déviance s’apprécie à partir des remarques de l’enseignant qui avait
en charge la correction de quatre-vingt-cinq copies de la session du baccalauréat de
la série littéraire dans une académie de
l’Ouest. Les résultats minutieux montrent
que “les copies peuvent alors être lues
comme des mondes composites, objet d’un
accord par défaut”, et ceci par une description précise “à partir de trois critères supposés particulièrement structurants des
textes philosophiques : l’énonciation (qui
écrit et pour qui ?), la mise en œuvre des
ressources (de quoi s’aide-t-on ?), la valeur
des copies (quel but y poursuit-on ?). Le
conformisme des copies, l’usage non
réflexif, “muséifié”, des auteurs philosophiques cités, la restitution des cours et des
livres lus, sont autant de réponses qui sont
dirigées non par vers un Autre, égal, qu’il
faut convaincre par son argumentation mais
vers un correcteur, à qui l’on demande ainsi
d’évaluer les copies dans le registre de la
justice sociale. Cela donne des copies qui
ne manifestent pas la recherche d’un développement réflexif : on ne développe pas
d’argumentation, on démontre le plus souvent par des arguments d’autorité, et les
articulations dans la copie se font moins en
fonction d’un raisonnement que d’une
résonance.
Dans la deuxième partie, l’auteur
montre avec bonheur comment de telles
solutions peuvent émerger pour résoudre
l’épreuve de la dissertation de la philosophie, à partir des réponses au questionnaire, des entretiens qu’il a effectués auprès
d’élèves, la simulation d’évaluation de
copies par un panel d’enseignants et
d’élèves. Ceci lui permet de présenter ce
qu’il appelle “le métier de dissertateur”
qu’il décline en trois chapitres. Le premier
porte sur le sentiment des jeunes concernant la difficulté de l’épreuve de la dissertation, le deuxième inventorie le rapport personnel de l’élève face à cette épreuve, le
troisième rend compte de la dimension collective avec laquelle tout apprentissage, et
celui de la philosophie, doit composer. J’ai
particulièrement apprécié le fait que
Patrick Rayou ne renvoie pas les difficultés
vécues par les élèves à leurs caractéristiques propres et notamment sociales. Si
ces dernières jouent comme contraintes et
ressources avec lesquelles les élèves peuvent répondre à la difficulté, la difficulté
prédique essentiellement l’enseignement
de la philosophie et l’épreuve elle-même.
Patrick Rayou montre bien que l’exigence
de cette épreuve, à savoir celle de réaliser
une posture d’auteur, en dépassant son
expérience propre, et en se construisant
comme un sujet personnel par le biais d’un
apprentissage collectif, exige des conditions
d’implication des personnes, de mise en
tension de soi et d’évaluation personnelle,
toutes choses qui appellent la nécessité de
se transformer dans et par l’épreuve en
question. Ces enjeux forts font que les
élèves vont plus ou moins jouer le jeu, en
construisant des formes de transaction.
Tout en connaissant les règles mais en
mesurant les risques et les efforts nécessaires qu’il n’est pas toujours possible de
produire, ils opèrent des compromis. De la
même façon, l’auteur montre que l’apprentissage en question ne relève pas d’une
seule acquisition individuelle des savoirs et
de la posture philosophique nécessaire,
mais se noue dans un “faire face avec les
autres”, le monde des pairs, dont les règles
notamment de justice et de solidarité ne
coïncident pas avec la hiérarchisation et la
compétition scolaire.
Pour autant, les simulations d’évaluation, certaines réponses aux questionnaires
et les entretiens montrent que les solutions
produites par les élèves pour réaliser leurs
dissertations de philosophie, tout en ne
satisfaisant pas à l’objectif philosophique, ne
sont pas forcément des positions de refus
de la discipline, laquelle, paradoxalement,
est plutôt reconnue par les élèves. Tout
aussi paradoxalement, les évaluations des
correcteurs reconnaissent et évaluent positivement les “stratégies scolaires” des
élèves dans un compromis faisant référence
aux mondes sociaux dans lesquels ces derniers évoluent. L’ensemble de ces transactions aboutit à cette impression de conformisme et de médiocrité des réalisations.
L’auteur conclut alors aux risques potentiels que de telles postures des élèves
comme des enseignants (perte de crédit
progressive des élèves envers la philosophie scolaire et montée d’un sentiment élitiste chez les professionnels qui peuvent
estimer qu’à l’instar de leur discipline ils
sont eux-mêmes trahis) font courir à cet
enseignement.
L’ouvrage de Patrick Rayou manifeste
combien la posture de recherche adoptée
est heuristique et riche d’enseignements.
Les résultats apportés à partir du traitement de données quantitatives et qualitatives qu’il croise astucieusement au fil des
pages doivent intéresser au premier chef,
bien sûr, les professeurs de philosophie et
les didacticiens. Mais les sociologues de
l’éducation peuvent en tirer également un
profit incontestable parce qu’il ouvre plus
généralement à des traitements originaux
sur la question des difficultés scolaires et
sur l’apprentissage scolaire dans son rapport aux savoirs sociocognitifs des élèves
et dans son rapport à l’apprentissage collectif (non seulement par l’intertextualité
mais par les interactions, notamment avec
les pairs).