2003
Éducation et Sociétés
Éducation : pour sortir de l’idée de crise
François Dubet
Université de Bordeaux 2 CADIS, École des Hautes Études en Sciences Sociales EHESS, 54 Boulevard Raspail 75006 Paris
Aux explications des difficultés de l’école par les mutations de l’environnement scolaire
massification et dévalorisation des diplômes, accentuation des inégalités, etc., l’auteur
privilégie une analyse en termes de “déclin du programme institutionnel”. Valable également pour d’autres institutions Église, Justice, hôpital..., ce déclin est caractérisé par
l’ébranlement de toutes les dimensions du programme institutionnel: la pluralité des
valeurs irréconciliables a éclipsé l’unité des principes républicains, l’aptitude professionnelle à exercer un métier prime sur l’adhésion aux valeurs centrales de l’institution, les
sanctuaires deviennent des organisations poreuses dont leurs clients attendent des services, l’autonomie, la singularité et la créativité de l’enfant sont mis en avant contre un
traitement uniforme des élèves. Le sentiment de crise résulte de la désarticulation de
logiques d’action auparavant fortement intégrées: logiques de contrôle, de service et de
relations interpersonnelles, qui suivent maintenant des principes normatifs peu compatibles voire contradictoires. Nous assistons à la mise en place d’une nouvelle forme de travail sur autrui, à une mutation profonde du mécanisme de socialisation, non à une simple
crise d’adaptation.
Responding to those critical studies which interpret the difficulties which schools face
today by the transformations in the school environment (mass education, the decrease in
the value of qualifications, the increase in inequality), the author proposes rather an analysis based on the ‘decline of an institutional program’. Equally true for other institutions
(the Church, the Law, Hospitals), this decline can be characterized by the overall weakening of institutional programs at every level: the wide range of contradictory values overshadows the unity of Republican principles; the professional capacity to do a job competently overrides the commitment to the institution’s core values; institutional
‘sanctuaries’ have become organizations easy to infiltrate with clients who expect certain
services; the autonomy, individuality and creativity of children are championed over any
standard treatment of pupils. The impression of a latent crisis stems from the breakingdown process of decision making procedures which beforehand were an unquestionable
and integral part of the system: assessment, service and interpersonal-relation procedures
and patterns which now have to be in line with standards of procedures which are hardly
compatible, if not even contradictory. We are witnessing the implementation of a new
form of working to be imposed on others, a profound transformation in socialization
mechanisms, and not a simple turbulent period of adaptation.
Den Erklärungen der Schwierigkeiten der Schule durch die Umwandlungen des schulischen Umfeldes (Vermassung und Abwertung der Diplome, Verstärkung der
Ungleichheiten usw.) zieht der Autor eine Analyse im Sinne „Niedergang des institutionellen Programms” vor. Zutreffend ebenfalls für andere Institutionen (Kirche, Justiz,
Krankenhaus ...) charakterisiert sich dieser Niedergang durch die Erschütterung aller
Dimensionen des institutionellen Programms: Die Vielzahl der unvereinbaren Werte hat
die Einheit der republikanischen Prinzipien verdrängt, die fachliche Fähigkeit, einen
Beruf auszuüben, ist wichtiger als die Übereinstimmung mit den zentralen Werten der
Institution, die heiligen Stätten werden durchlässige Organisationen, deren Kunden
einen Service erwarten, die Unabhängigkeit, die Besonderheit und die Kreativität des
Kindes werden in den Mittelpunkt gestellt im Gegensatz zu einer gleichförmigen
Behandlung der Schüler. Das Krisengefühl entsteht aus der Loslösung der früher stark
integrierten Handlungslogik: Logik der Kontrolle, des Dienstes und der unpersönlichen
Beziehungen, die jetzt normativen Prinzipien folgt, die kaum vereinbar, wenn nicht
gegensätzlich sind.
Wir wohnen dem Aufbau einer neuen Art der Arbeit am Anderen bei, einer tiefgreifenden Veränderung des Sozialisierungsmechanismus, nicht nur einer einfachen
Anpassungskrise.
Si para explicar las dificultades de la escuela se alude a las mutaciones del entorno escolar
masificación y desvalorización de los diplomas, auge de las desigualdades, etc el autor
prefiere un análisis en términos de “declive del programa institucional”. También v*lido
para otras instituciones Iglesia, Justicia, hospital..., este declive se caracteriza por un trastorno de todas las dimensiones del programa institucional: la pluralidad de los valores irreconciliables supera la unidad de los principios republicanos, la aptitud profesional de ejercer un oficio queda por encima de la adesión a los valores centrales de la institución, los
santuarios se cambian en organizaciones porosas cuyos clientes esperan servicios. Se ponen
de realce la autonomía, la singularidad y la creatividad del niño contra un tratamiento
uniforme de los alumnos. El sentimiento de crisis resulta de la desarticulación de lógicas
de acción antes fuertemente integradas: lógicas de control, de servicio y de relaciones
interpersonales que siguen hoy principios normativos poco compatibles a no ser contradictorios. Asistimos a una puesta en marcha de una nueva forma de trabajo sobre el ajeno,
a una profunda mutación del mecanismo de socialización y no a una simple crisis de adaptación.
Chez les acteurs scolaires, comme chez les sociologues et les diverses auto-rités en la matière, il semble que l’espace des débats et des analyses de
l’école soit borné par deux grands types d’analyse.
- D'un côté de l’éventail, se tient tout un ensemble d’interprétations expliquant les difficultés et les épreuves de l’école comme une crise provoquée par
les mutations de l’environnement scolaire : massification, développement
du consumérisme des parents, accentuation des inégalités sociales, pressions
du marché des diplômes... Dans cette perspective, le débat oppose ceux qui
affirment que l’école doit s’adapter à ceux qui pensent qu’elle doit, au
contraire, se défendre, mais tous soulignent les extrêmes difficultés d’une
organisation soumise aux pressions de son environnement; l’accord entre
l’école et la société se serait brisé et les transformations de l’école viendraient toutes du dehors, comme des épreuves imposées.
- D'un autre côté, à cette analyse qui privilégie les facteurs exogènes, j’aimerais opposer une interprétation des changements survenus en termes de
mutation de l’institution elle-même. Au-delà des épreuves engendrées par
les “demandes” adressées à l’école, nous observerions une mutation profonde du mécanisme de socialisation qui commande le travail éducatif. De
ce point de vue, l’école connaîtrait les mêmes mutations que d’autres appareils de socialisation, comme l’Église, la Justice, l’hôpital, le travail social...
Dubet 2002. Elle serait dominée par le déclin du programme institutionnel qui a longtemps fixé les représentations, les formes et la légitimité du
travail de socialisation scolaire.
Évidemment, les deux types d’analyse ne s’excluent pas radicalement,
même si je crois qu’il importe aujourd’hui de défendre le second car il
explique, en particulier, pourquoi l’école a tant de mal à s’adapter ou plutôt,
pourquoi cette adaptation est si douloureuse étant presque toujours vécue par
les enseignants comme une crise, parfois comme une décadence. Les “malheurs” de l’école ne viennent pas seulement du dehors, ils procèdent aussi de
l’épuisement d’un modèle éducatif séculaire et l’on observe des phénomènes
comparables dans toutes les institutions tenues d’effectuer un “travail sur
autrui”, chargées par la collectivité de produire des normes et de la socialisation puis de les transmettre par une activité professionnelle, celle des enseignants, des infirmières, des travailleurs sociaux, des juges...
Je présenterai successivement ces deux types d’interprétation, les ayant
d’ailleurs défendus tour à tour au cours de mes recherches sur l’école, avant
d’esquisser les conséquences pratiques et politiques qu’ils génèrent.
De l’école républicaine à l’école démocratique de masse
Au fond, nous n’aurions pas digéré la massification scolaire. Une formescolaire éternelle serait sans cesse érodée par les épreuves de la massification. La crise endémique de l’école ou de certains de ses segments, le collège, le lycée, les premiers cycles universitaires notamment, viendrait de ce
qu’elle se serait plus adaptée aux changements sociaux ni aux demandes qui
l’assaillent d’autant plus violemment que cette école a été envahie par la
société, par toute la jeunesse, par les problèmes sociaux, par l’emprise des
diplômes sur l’entrée dans la vie et la distribution des places, par la culture de
masse et par la libéralisation des mœurs. Le collège unique, par exemple, ne
serait jamais parvenu à encaisser le choc d’une demande de masse, et cela
d’autant plus que ses idéaux, ses modèles éducatifs, le recrutement de ses
enseignants restent attachés à une image assez traditionnelle du premier cycle
des lycées chargés, jusque-là, de former une élite scolaire, même si cette élite
s’est progressivement élargie. Dans cette perspective, l’école “marche” pour
une partie des élèves et elle ne répond plus aux autres, à ceux qui ne lui correspondent plus. Il faut donc produire sans cesse des stratégies d’adaptation à
ces publics particuliers, définis par leurs handicaps, même quand ces publics
de “cas” ne sont pas une minorité résiduelle. Le collège, qui n’est pas le
maillon faible du système, mais le maillon le plus nettement soumis à cette
pression de nouveaux élèves, illustre bien ce type d’analyse correspondant
assez précisément à celle que développent les enseignants, leurs organisations
syndicales et les médias. C’est de cette façon que se constitue la plainte qui
domine souvent les salles de professeurs (Dubet & Duru-Bellat 2002).
Les épreuves du métier
La plupart des professeurs soulignent que les élèves ont changé et que
les accords implicites qui sous-tendaient la relation pédagogique ne fonctionnent plus comme “avant”. Notons que cette affirmation est largement indépendante de l’âge des enseignants et qu’elle participe d’un récit collectif. La
majorité des nouveaux collégiens ne sont ni des héritiers programmés pour
réussir, ni des boursiers portés par une vertu et une ambition scolaires. Non
seulement il y aurait un stock d’élèves très faibles, mais la plupart d’entre eux
ne seraient ni intéressés, ni même motivés par leurs études. Cette perception
s’est sensiblement durcie au fil du temps puisque l’on peut considérer aujourd’hui qu’un tiers environ des professeurs estiment qu’un tiers ou plus des
élèves n’ont pas leur place au collège. Tous soulignent que leur métier est
soumis à une épreuve de motivation quand ni “l’habitus”, ni l’utilité perçue
des études, ni le seul intérêt des connaissances ne permettent d’emporter l’adhésion. Le métier est donc de plus en plus épuisant et de plus en plus stressant
dans la mesure où il implique de motiver et de conquérir des élèves dont les
attentes et les normes scolaires ne sont plus adéquates à celles de l’école. On
ne compte plus les discours, les témoignages et les enquêtes mettant en
lumière l’emprise de cette définition du problème au collège, au lycée et dans
un grand nombre de premiers cycles universitaires.
Ce désajustement de l’offre et de la demande entraîne une exigence de
conversion professionnelle. Formés pour enseigner une discipline au terme
d’études longues et de concours difficiles, les jeunes enseignants découvrent
immédiatement que, sauf à être chargés des bonnes classes des bons établissements, leur métier consiste d’abord à tenir la classe, à motiver les élèves, à
s’adapter à leur niveau, à construire un ordre scolaire, à renoncer à certaines
ambitions. Beaucoup se convertissent avec bonheur, d’autres n’y parviennent
jamais. Mais au-delà de ces difficultés immédiates, l’arrivée d’élèves faiblement “adaptés” engage une épreuve de justice continue. En effet, disent les
enseignants, ces nouveaux publics d’élèves creusent les écarts et accentuent
l’hétérogénéité des classes. Dès lors, le mérite scolaire et l’égalité postulée de
tous les élèves dans un modèle d’égalité des chances apparaissent plus faiblement compatibles, plus faiblement en tout cas que dans une école qui opérait
le gros de la sélection en amont du collège et du lycée. Comment faire pour
harmoniser les deux principes du mérite et de l’égalité ? L’école s’est engagée
dans une ronde de débats et de solutions partielles sans fin et sans véritable
solution. On passe des classes homogènes aux classes de niveau, puis on
revient en arrière. On défend la carte scolaire, mais on crée des filières spéciales et on accepte les dérogations. Surtout, on ne parvient guère à
construire une orientation positive tant les hiérarchies scolaires sont prononcées et le modèle de l’excellence académique semble intangible. Bref, les
acteurs scolaires sont déchirés et ont le sentiment que l’on demande à l’école
tout, n’importe quoi et son contraire.
L’école envahie
À l’exception de l’enseignement primaire, l’école républicaine était
malthusienne et protégée. Elle était protégée des désordres de l’adolescence
par la faiblesse relative de la culture juvénile dans une société où l’entrée au
travail était précoce. Elle en était aussi protégée par la force même du modèle
éducatif républicain opposant l’enfant ou l’adolescent à l’élève et tenant ainsi
l’adolescence hors de ses murs; le refus de la mixité des élèves n’était pas, de
ce point de vue, anecdotique. Aujourd’hui, aux yeux de bien des enseignants,
l’adolescence parasite l’école parce qu’elle y développe tout simplement une
vie collective étrangère aux études elles-mêmes. Les séries collèges télévisées
réduisent l’école au rang de simple décor du jeu des amours et des amitiés.
Mais surtout, l’école de masse est fatalement ouverte aux quatre vents des
problèmes sociaux dont elle était, jusque-là, relativement protégée. La diversité des élèves, la pluralité des cultures, la pauvreté, le chômage, les crises
familiales... ne sont plus seulement des facteurs externes mais des problèmes
internes à l’école qui ne peut plus les ignorer, les annuler une fois les murs de
la classe franchis.
Parce que l’école de masse a multiplié les diplômes et les qualifications
et parce que ceux-ci déterminent les ressources des jeunes qui se présentent
sur le marché du travail, le système éducatif est aussi envahi par une demande
d’utilité. Si le malthusianisme républicain pouvait entretenir le mythe d’une
certaine “gratuité” des études, ces dernières représentent aujourd’hui un
investissement en capital humain. Les entreprises, les parents et les élèves
sont soucieux de son utilité et les enseignants se plaignent de la pression utilitariste, des stratégies d’orientation et de travail plus ou moins cyniques des
classes moyennes, tandis qu’ils déplorent, a contrario, l’indifférence des
autres, de ceux qui ignorent tout des règles implicites du marché scolaire.
Enfin, l’école est envahie parce qu’elle a perdu le monopole de la grande
culture. Plus exactement, dans une société de communications de masse, les
élèves peuvent s’ouvrir à un monde large sans passer par l’école. Ils peuvent
grandir en élargissant leur monde grâce aux médias d’un accès facile et immédiat, alors que longtemps, pour les enfants des classes populaires, l’école avait
été le seul moyen de voir plus loin que sa famille, que son village et que sa
classe sociale. La légitimité de la culture scolaire ne s’est pas épuisée, mais elle
s’est rétrécie, quoi qu’on pense, par ailleurs, de la valeur de la culture de masse.
Des causes extérieures
Le choc provoqué par la rencontre d’une forme scolaire, forgée voici plus
d’un siècle, avec une massification scolaire et, tout simplement, avec leschangements de la société, engendre un sentiment de crise continue concernant le
niveau des élèves, la discipline, la violence, la chute de la considération due à
l’école, l’inflation des diplômes... Elle provoque aussi une déception puisque la
large ouverture de l’école n’a guère réduit les inégalités scolaires et laisse de
côté une part non négligeable des élèves. Il se crée donc une plainte endémique
puisque le travail des enseignants est de plus en plus pénible, puisque l’école
coûte de plus en plus cher pour des résultats somme toute décevants en regard
des investissements économiques et humains consentis.
Cette description et ces analyses plus ou moins spontanées des acteurs ne
sont pas très éloignées de celles des chercheurs qui rendent compte des problèmes scolaires en termes de rencontre entre une demande externe fluctuante
et intense et une offre scolaire plus rigide et plus stable. Dès lors, dans ce cadre,
il est aisé de concevoir que les problèmes viennent surtout d’une partie des
publics nouveaux, marginaux ou faibles. On déclinera à l’infini ces publics et
ces problèmes, suggérant ainsi que, pour le reste, l’école n’a pas changé et n’a
pas à changer. Au fond, selon ce type d’analyse parfaitement réaliste et
congruent avec les représentations et les sentiments des acteurs scolaires, tout
se passe comme si l’école était figée dans une sorte d’éternité. Cette “nature”
serait seulement déstabilisée sur les marges et par un environnement changeant. Pour le dire encore plus simplement, elle fonctionnerait de manière
convenable pour 60 à 70% des élèves, ceux qui sont issus des classes moyennes
tandis qu’il conviendrait d’innover pour les autres afin de les rattacher au “main
stream”. Ainsi, un grand nombre de travaux portent sur chacun de ces problèmes : la violence, l’échec, l’orientation des élèves en difficulté, les élèves
d’origine étrangère, les élèves handicapés, les problèmes de carte et de dérogation scolaire, l’efficacité différentielle des maîtres et des établissements, le travail en équipe... La sociologie de l’éducation est devenue une sociologie des
problèmes scolaires, de la même manière que la sociologie générale devient
une sociologie des problèmes sociaux. Loin de moi l’idée de présenter cette
évolution de manière critique car elle a fortement renouvelé les connaissances.
Mais force est de constater que cette évolution de la sociologie de l’école est
totalement liée à une politique scolaire déclinant aussi une série de problèmes
et de pratiques spécifiques souvent présentées comme des expériences : aide
aux devoir et soutien scolaire, arrivée de nouveaux acteurs comme les médiateurs, les aides éducateurs et les emplois jeunes, ouvertures de filières et de dispositifs spéciaux, politiques d’adaptation locale, classes relais... Là encore tout
se passe comme s’il fallait adapter à la marge, celle-ci fût-elle considérable,
maissans toucher à la nature-même du système. La sociologie critique est elle-même devenue une sociologie des effets pervers des changements survenus et
des diverses initiatives, comme les ZEP ou l’apprentissage précoce des langues,
plus qu’une critique du travail social de l’école lui-même.
Il s’agit donc, pour l’essentiel, d’une sociologie utile et juste, d’une
sociologie pratique expliquant à l’école ses propres difficultés, accompagnant
ses innovations et ses politiques, les appelant parfois. La limite de ces
constructions des problèmes et de leurs analyses vient de ce qu’elles ratent
une évolution plus lourde et plus longue des modes de socialisation et qu’elles
se concentrent avant tout sur les épreuves du changement. Ce qui appelle à
décliner un nombre indéfini de “crises”. Ainsi faisant, ces interprétations ne
perçoivent pas ce qui est de l’ordre d’une mutation de l’école elle-même et,
sous cet éclairage, bien des “crises” apparaissent comme des conduites
normales, plus ou moins “fonctionnelles” dans le nouveau système. Utilisons
une comparaison hardie : si l’on se place du point de vue des communautés
traditionnelles, la société industrielle capitaliste apparaît d’abord comme une
succession de crises et de destructions; si l’on essaie de comprendre le fonctionnement de la dite société industrielle, bien des crises n’en sont plus et
deviennent des épreuves “normales”, ce qui ne veut pas dire souhaitables ou
acceptables. C’est ce basculement que la sociologie a opéré dans le dernier
tiers du XIXe siècle en se plaçant du point de vue du monde naissant; c’est
celui qu’il nous faut amorcer aujourd’hui afin de sortir du ressassement indéfini de la crise de l’école.
Le programme institutionnel
Je souhaiterais adopter un point de vue plus large faisant apparaître plusieurs des problèmes que je viens d’évoquer comme les conséquences ou les
symptômes d’une mutation profonde du travail de socialisation dans les sociétés contemporaines. Dès lors, les problèmes de l’école apparaissent moins
comme des épreuves liées au changement social que comme les conséquences
de la modernité elle-même et, dans une large mesure, comme l’accomplissement de cette modernité. Je fais donc l’hypothèse que le travail de socialisation
scolaire, comme celui de bien d’autres institutions, s’est inscrit dans un paradigme général, inspiré du travail religieux élaboré voici plus de dix siècles par
l’Église catholique et dont l’école, notamment, a repris la forme, quitte à la
dépouiller progressivement de ses contenus religieux. Rappelons que dans l’Évolution pédagogique en France, Durkheim avait souligné ce point, expliquant
que le déclin de la religion n’affectait pas le caractère sacré de l’école. J’appelle
programme institutionnel cette conception de la socialisation dont je voudrais
mettre en lumière ici quelques caractéristiques particulièrement stables pour en
faire une sorte de type idéal sommaire dans le cadre de cet article.
Des principes homogènes et hors du monde
Rappelons un truisme : l’invention de l’école n’a pu se faire que dans des
sociétés pourvues d’une certaine historicité, c’est-à-dire dans des sociétés projetant hors d’elles-mêmes un ensemble de valeurs et de principes non sociaux
et perçus comme universels. Une société de pure reproduction et de pure tradition n’aurait pas besoin d’école, les anciens et les familles suffisant à la
tâche d’introduire les enfants dans le monde tel qu’il est. Si l’on dégage des
richesses et si l’on arrache les enfants à leur famille et à l’économie domestique, c’est pour les hisser vers une culture plus large, une culture perçue
comme située hors du monde et au-dessus de la société, une culture fondée
sur un principe perçu comme universel. De ce point de vue, peu importe la
nature de ce principe fondant la légitimité du travail éducatif : ce peut être
Dieu, la nation, la science, la raison, la grande tradition culturelle ou tout à
la fois. L’essentiel tient au caractère sacré de ces principes et à leur homogénéité. La matrice institutionnelle suppose que les valeurs qui la fondent ne
sont pas contradictoires entre elles et que l’arrachement à la vie sociale
banale échappe à la confusion des valeurs et des objectifs qui guident la vie
quotidienne.
Les Français sont particulièrement bien placés pour comprendre cette
première dimension de la matrice institutionnelle puisque l’école républicaine s’est immédiatement constituée contre l’emprise de l’Église sur les âmes
afin d’imposer l’esprit des Lumières et de la nation. D’ailleurs, dans cette opération, la forme de l’enseignement religieux n’a guère été bousculée alors que
les valeurs qui le fondaient ont été remplacées par celles de la Raison et du
progrès. On pensera aisément aujourd’hui que l’appel simultané à l’universel
de la Raison et à la construction d’une identité nationale spécifique étaient
largement problématique, voire contradictoire; il n’empêche que la magie du
programme institutionnel a consisté, au prix d’un formidable travail rhétorique, à affirmer, à la fois, la transcendance et l’unité de ces principes.
Longtemps, à l’école, la liberté, l’égalité et la fraternité n’ont pas semblé
incompatibles, de la même manière que la Science et la charité ont été
réconciliées dans l’imaginaire de l’institution hospitalière.
La vocation
Quand le travail de socialisation est conduit au nom de principes transcendants, sacrés, il va de soi que le professionnel qui accomplit ce travail est,
lui, défini par sa vocation. Dans ce contexte, la vocation est moins une disposition psychologique qu’elle n’est l’identification aux principes fondant
l’institution. Il importe que l’instituteur croie dans les valeurs de la
République de la même façon que le prêtre croit dans les dogmes de l’Église.
Durkheim notait d’ailleurs que cet instituteur était aussi sacré que le prêtre et
qu’il convenait de le recruter et de le former de la même manière. On sait
qu’aujourd’hui toujours reviennent régulièrement sur le tapis les discussions
relatives au déclin de la vocation des candidats au métier d’enseignant, mais
aussi de juges, d’infirmières, de médecins, de travailleurs sociaux...
La vocation occupe une place essentielle dans le dispositif du programme institutionnel. D’abord, elle fonde la légitimité et l’autorité de celui
qui travaille sur autrui et qui bénéficie ainsi, par délégation, d’un peu de charisme parce qu’il représente quelque chose de supérieur à tous. De même que
le prêtre porte une part du divin, le maître d’école incarne un peu de la
République, de la Raison, de la grande culture... Comme me le disait mon
maître d’école : “si tu ne me respectes pas, respecte au moins ce que je représente”. L’autorité nécessaire à tout travail éducatif emprunte à un principe
supérieur, non négociable, bien plus qu’à la tradition et à l’efficacité du travail
accompli. Ce type de légitimité offre un double avantage.
D’une part, il assure celui qui exerce l’autorité et qui n’est pas simplement réduit à ce qu’il est pratiquement; le maître est toujours respectable
parce qu’il est le maître. Il faut qu’il en fasse beaucoup pour perdre ce capital.
De façon paradoxale, cette vocation favorise la critique, mais une critique
conformiste en son principe. En effet, dans ce modèle, l’essentiel de la critique est endogène et porte sur l’inaptitude des maîtres, des médecins ou des
juges à être conformes à leur vocation. D’autre part, la vocation participe du
mécanisme de socialisation lui-même comme l’ont bien mis en évidence des
penseurs aussi différents que Durkheim, Freud ou Parsons en soulignant le
rôle des mécanismes d’identification. En s’identifiant à la personne du maître,
médiateur entre lui et des principes universels, l’élève s’identifie à ce que le
maître incarne. Autrement dit, en aimant le maître, l’enfant aime ce que le
maître aime de façon plus ou moins exemplaire. Comme le maître est sacré et
que l’amour du maître est interdit, il se crée un mécanisme de sublimation
grâce auquel l’enfant grandit vers l’universel, vers une loi plus large que les
seules règles particulières de la vie sociale.
Évidemment, pas plus par la vocation que par l’unité des principes hors
du monde, je ne prétends décrire ce qui se passe réellement dans le travail du
programme institutionnel, mais je crois pouvoir caractériser ainsi la représentation de la manière dont les choses se passent. Et nous savons, pour ce qui
est de la socialisation, que les représentations et les croyances comptent
autant que les faits ou, plus exactement, qu’elles sont des faits symboliques
ayant une efficacité propre. La production d’autrui est affaire de croyances et
de consentement.
Le sanctuaire
Construit sur une tension entre les valeurs mondaines et la vocation des
professionnels, le programme institutionnel se réalise dans un sanctuaire protégé des désordres du monde. L’école, l’hôpital ou la justice se constituent
alors comme des sortes d’ordres réguliers, longtemps d’ailleurs confiés à des
religieux dans les pays de tradition catholique. Mais le déclin du religieux n’a
pas immédiatement entraîné la chute du sanctuaire. L’architecture monumentale chargée de marquer la rupture entre le sacré institutionnel et la vie
sociale banale a été reprise par les institutions laïques soucieuses, elles aussi,
d’inscrire leur extra-territorialité.
L’école française a longtemps séparé les sexes, du cours préparatoire à
l’École normale supérieure, et leur mélange à partir des années 1960 est plus
une conséquence de la démographie scolaire que la réalisation d’un projet
égalitaire. La séparation radicale des sexes n’était pas seulement un reflet des
mœurs, après tout les femmes et les hommes vivent ensemble, mais une
volonté de sanctuariser l’école, de la couper des passions humaines. Dès que
les parents confient leurs enfants à l’école, ils doivent s’interdire, logiquement de se mêler de la vie scolaire et l’on sait à quel point les enseignants, en
France notamment, ont eu du mal à se faire à leur présence récente. Il en est
de même des demandes de l’économie. Dès que celles-ci se manifestent,
l’école perd un peu de son caractère sacré et de sa dignité. La “gratuité” attribuée aux savoirs commande les hiérarchies scolaires, celles des filières, des
enseignants et des élèves, indépendamment et souvent contre l’utilité sociale
des savoirs. Dans le sanctuaire, comme dans les ordres réguliers, les professionnels du travail sur autrui ne rendent de comptes qu’à eux-mêmes, à leur
vocation et à leur hiérarchie. Ils ne doivent rien aux usagers parce qu’ils sont
censés tout leur sacrifier. Il va de soi que le sanctuaire ne se voue qu’à l’intérêt de l’élève, du malade ou du citoyen, sans que ceux-ci puissent faire valoir
leurs intérêts particuliers.
L’école républicaine française a construit une véritable théologie du
sanctuaire avec la fiction de la séparation de l’enfant et de l’élève dont Alain
a été le théoricien. De la même manière que l’Église ne s’adressait qu’à des
âmes toutes égales et universelles, rejetant les “corps” et la vie sociale hors de
son règne, l’école républicaine a voulu ne connaître que des élèves, que des
raisons en formation, rejetant l’enfance et l’adolescence hors de son emprise.
Les sociétés protestantes n’ont pas reproduit la même coupure en s’ouvrant
plus à l’enfance et à l’adolescence mais le sanctuaire y a pris d’autres formes,
notamment celle de la communauté éducative autonome.
Là aussi, il serait facile de montrer que les murs du sanctuaire n’ont pas
été étanches. Les passions sont entrées dans l’école, les parents se sont introduits dans le jeu, les demandes économiques n’ont pas été ignorées... Mais il
n’empêche que, jusqu’aux années 1970, toutes ces “affaires” ont été perçues
comme des scandales, des passe-droits, des fautes. Et cette sensibilité est loin
d’être éteinte.
Socialisation et subjectivation
Le programme institutionnel repose sur une croyance apparentée à un
véritable miracle : conduite au nom de valeurs universelles, la socialisation
est aussi une subjectivation. Dans la mesure où l’individu accepte et intériorise les règles d’une discipline objective, il se libère, devient autonome,
devient un sujet. “Priez et abêtissez-vous, la foi viendra par surcroît”
Respectez les rites, vous croirez et vous serez libéré. Respectez la discipline
scolaire, vous serez membre de la société et vous deviendrez un citoyen autonome guidé par la raison et l’amour de la nation. Le programme institutionnel établit un principe de continuité entre la socialisation et la subjectivation, il fonctionne sur le modèle de la personnalité “inner directed”: quand la
socialisation repose sur des valeurs universelles, elle produit une boussole
interne grâce à laquelle l’individu acquiert une conscience morale autonome.
Il n’y a donc pas de contradiction entre l’obéissance et la liberté, entre le
conformisme et l’affirmation d’une subjectivité. Bourdieu et Passeron ont
bien mis en lumière cette croyance dans le cadre scolaire. Le bon élève
adhère à la culture scolaire, le très bon élève critique cette culture scolaire et
ses rites, au nom des valeurs qui les fondent. Ne juge-t-on pas une copie
comme “trop scolaire”, de la même manière que les prêtres n’aiment pas les
“grenouilles de bénitier”? Foucault a sans doute eu raison de montrer que l’essentiel de la socialisation est affaire de discipline mais ce n’est pas vouloir réenchanter le programme institutionnel que de rappeler le poids de cette
croyance paradoxale selon laquelle, dans les institutions, l’obéissance libère.
Avant d’aller plus loin, j’aimerais évoquer certains avantages du programme institutionnel, en tout cas pour ceux qui y travaillent. D’abord, il
instaure une formidable légitimité dépassant les performances de tel ou tel
professionnel. Ensuite, le sanctuaire définit la frontière entre ce qui relève de
l’institution et ce qui n’en relève pas et, de cette manière, il fait porter la responsabilité des difficultés sur les désordres et les passions du monde : pendant
très longtemps, l’échec des élèves ou les souffrances des malades n’ont pas été
considérés comme étant de la responsabilité de l’école ou de l’hôpital. La
force de ce modèle est telle qu’il peut rester aussi vivant dans les modèles
enchantés que dans les modèles critiques. Il serait facile de montrer que La
reproduction dessinait une sorte de tableau renversé du programme institutionnel : l’homogénéité de la culture universelle y devenait celle de la culture
dominante, la vocation et le sanctuaire y étaient des illusions nécessaires et
la critique supposait un dépassement des disciplines scolaires au nom de la
science et de la raison dont l’école restait le vecteur légitime. Enfin, dernier
“miracle”, la “théologie” du programme institutionnel rend tolérables et supportables les drames et les tragédies auxquels sont confrontés les individus qui
y travaillent, soit parce qu’elle leur donne un sens, soit parce que la vocation
en fait une modalité de salut religieux ou laïque. Quand ils sont confrontés à
l’échec des élèves, à l’enfance maltraitée, à la maladie, à la mort, les professionnels du programme institutionnel sont relativement protégés d’une
épreuve émotionnelle directe insupportable en dehors de ce cadre.
Le déclin du programme institutionnel
Partout, et pas seulement à l’école, le programme dont je viens d’esquisser le type idéal décline. Cette mutation est d’une tout autre ampleur que la
simple confrontation de l’école avec de nouveaux élèves et de nouvelles
demandes engendrant de nouveaux problèmes. C’est aussi parce qu’il s’agit
d’une mutation radicale que l’identité des acteurs de l’école en est aussi fortement troublée, bien au-delà des problèmes particuliers qu’ils rencontrent.
L’école a été un programme institutionnel moderne, mais un programme institutionnel malgré tout. Aujourd’hui, nous sommes “encore plus modernes”,
les contradictions de ce programme explosent, non pas sous le seul effet d’une
menace extérieure, mais dans un engendrement endogène, inscrit dans les
germes mêmes de la modernité. Dans un récit de type weberien, le désenchantement s’accentue, nous vivons la rationalisation de la rationalisation,
nous éprouvons la guerre des dieux et les enseignants partagent largement les
fondements d’une pensée critique qui déflore leurs propres croyances, qui
laisse leurs convictions flotter et en enferme beaucoup dans une irrépressible
nostalgie pour un monde à jamais perdu et d’autant plus parfait que sa perte
est irrémédiable puisqu’engendrée par l’école elle-même. Observons que bien
des sociologues ont une évolution parallèle, les plus critiques des années 1970
étant parfois devenus les meilleurs défenseurs du programme institutionnel
républicain.
La guerre des dieux
L’école chargée de former des croyants, des citoyens ou encore une élite,
l’école chargée d’instaurer le règne d’un principe transcendant, laisse progressivement la place à un appareil voué à tout faire à la fois, sans véritablement
hiérarchiser ses objectifs et ses valeurs. Le grand changement ne vient pas de
ce que les acteurs ne croient plus à rien mais de ce qu’ils sont obligés de croire
à des choses différentes. Ainsi, là ou régnait la paix des dogmes se multiplient
les débats et les arrangements par lesquels les organisations hiérarchisent
leurs objectifs et leurs finalités. Progressivement, s’est brisé le récit d’une
modernité homogène, toute faite de raison, de science ou d’humanité, et les
contradictions culturelles du capitalisme se sont installées au cœur du programme institutionnel.
Désormais, nous savons — en tout cas les acteurs de l’école savent— que
l’égalité et le mérite sont contradictoires, que la construction de la nation et
le droit d’être dans une culture spécifique ne s’accordent pas aussi aisément
qu’au temps où tous nos ancêtres étaient des Gaulois. Ils savent aussi que l’entrée dans une tradition culturelle, comme le rappelle Hannah Arendt, ne
s’accorde pas aisément avec une formation utile à l’économie et aux futurs
emplois des élèves. L’école est devenue un monde de débats inépuisables sur
les fins de l’école, sur les principes et les “cités” de justice et plus aucun de ces
principes ne peut écraser les autres. Cet éclatement n’est certainement pas le
décalque de l’affrontement des seuls intérêts sociaux en présence puisque
chaque groupe et chaque individu semblent poursuivre des objectifs hétérogènes : il faut que les élèves réussissent et soient épanouis; il faut qu’ils soient
intégrés et autonomes; il faut qu’ils soient Français et autre chose; il faut
qu’ils participent d’une tradition et maîtrisent le monde de demain. Si j’osais
être à la mode, je dirais que la pluralité des valeurs démocratiques s’est imposée à l’unité des principes républicains. Dans cette mutation, la transcendance des principes s’est affaiblie et, avec elle, l’auréole sacrée qui entourait
le programme institutionnel.
Vocation et profession
Les enseignants ont toujours la vocation mais celle-ci a changé de
nature. Elle est moins définie comme une adhésion aux valeurs et comme un
sacrifice de soi; elle est perçue comme une disposition psychologique à
accomplir son métier, à s’y engager et à en supporter les épreuves. On s’interroge toujours autant sur ce type de vocation quand il s’agit de recruter les
enseignants, les travailleurs sociaux et les infirmières mais on demande moins
aux individus de croire que d’avoir une personnalité capable d’assumer les
relations aux autres. De manière générale, on assiste au triomphe des professions et ce sont les professions elles-mêmes qui en ont été les acteurs en se
contrôlant, en se syndiquant, en s’inscrivant dans des conventions collectives, en ne cessant de se fractionner et de se spécialiser au cours d’une division du travail continue.
Cette longue évolution a entraîné un glissement du principe de légitimité. Celle-ci n’est plus sacrée ou/et traditionnelle. Le charisme du maître ne
repose plus sur son identification aux valeurs hors du monde de l’institution
mais sur ce qu’on appelle le charisme aujourd’hui, c’est-à-dire le charme et la
capacité psychologique d’arracher le consentement d’autrui. Notons ce glissement du sens du mot charisme. Pour Weber, il fonde la légitimité sur un
principe sacré, aujourd’hui, il désigne simplement le charme personnel. En
même temps, la professionnalisation débouche nécessairement sur une légitimité instrumentale, une légitimité reposant sur la capacité des individus et
des groupes à réaliser les objectifs qui leur sont fixés. Le maître n’est pas légitime parce qu’il incarne a priori la raison et la nation mais parce qu’il est
capable d’être aimé et respecté par les élèves et parce qu’il est efficace dans
son travail. Sur ce plan, les acteurs du travail sur autrui sont enfermés dans
une position paradoxale. D’un côté, ils revendiquent une reconnaissance professionnelle renforcée par une définition des tâches spécifiques et une élévation du niveau académique et technique de recrutement et de formation, de
l’autre, ils ne cessent de se plaindre du déclin des légitimités sacrées qui semblaient bien plus stables et bien plus tranquilles que les supports actuels de
l’autorité, ceux que les individus doivent sans cesse mettre à l’épreuve.
La professionnalisation a contribué à changer la nature même des institutions. Le programme institutionnel était lié à des organisations simples dans
lesquelles la régulation des relations de travail reposait fondamentalement sur
le partage des objectifs et des vocations, sur une “solidarité mécanique” et sur
des chaînes hiérarchiques courtes. Aujourd’hui, ces institutions sont remplacées par des organisations dans lesquelles une part importante du travail
consiste à assurer la cohérence d’une activité emportée par une division du
travail croissante. L’école est de plus en plus administrée et “managée”; l’hôpital est une entreprise de soins hypercomplexe; le travail social ne compte plus
les services, les secteurs et les politiques spécifiques. Partout, la grande organisation, administrée et régulée par des spécialistes, des bureaux et des réunions
d’équipe, se substitue aux bureaucraties simples des vocations partagées.
Les politiques publiques
Les sanctuaires sont devenus de grandes organisations plus ou moins
poreuses. Les murs des sanctuaires se sont lézardés, puis effondrés. Les objets
du travail sur autrui ne sont plus des croyants ou des fidèles, des âmes simples
qu’il s’agit de conquérir mais des usagers et des consommateurs qui attendent
un service. Les élèves et leurs parents viennent à l’école chercher des qualifications; les pauvres sont devenus des clients du travail social; les malades
demandent à être informés et ne se livrent plus aveuglément à la médecine
comme autrefois. Mais surtout, les anciennes institutions sont prises dans des
politiques publiques, elles doivent passer des accords et des contrats avec
leurs partenaires, elles doivent se fixer des objectifs et en rendre compte, elles
ne sont plus des ordres réguliers clos sur eux-mêmes mais des acteurs de dispositifs et de réseaux chargés de produire des services et des biens publics.
En France, la théologie politique républicaine, “incrémentaliste”, dans
laquelle l’État, comme l’Église d’antan, édictait une règle universelle, est remplacée par des politiques sociales, d’éducation, de santé, déclinées dans une
multitude d’objectifs, de programmes, de partenariats divers renforçant à la
fois l’autonomie des unités locales de production et l’obligation de rendre des
comptes aux autorités centrales et aux partenaires locaux. Chaque établissement scolaire passe des “contrats” avec les autorités, les élus locaux, les entrepreneurs parfois, les parents et même les élèves. Les travailleurs sociaux ne
sont plus les agents de la charité ou de l’État providence mais les acteurs de
dispositifs, de mesures et de politiques qui se cessent de se sédimenter.
L’hôpital soigne, fait du social et de la recherche, il participe de politiques
locales de santé et de sécurité. Bref, longtemps tenu à l’écart, l’environnement entre de plain pied dans la vie des institutions et il se crée une sorte de
marché entre les divers segments de la même organisation. Je dis bien “une
sorte de marché” et pas un marché parce que ces relations se développent
autant dans le secteur public que dans le secteur privé Duran 1999.
La double figure de l’individu
Le programme institutionnel reposait sur une croyance centrale : la
continuité de la socialisation et de la subjectivation impliquant la mise en
œuvre de disciplines rationnelles et universelles. Or la modernité elle-même
et l’appel à l’autonomie comme capacité et comme droit de construire ses
propres convictions et sa propre authenticité ont brisé cette chaîne magique.
Partout, les anciennes institutions sont confrontées à l’existence d’un sujet
déjà-là ou à celle d’un sujet à promouvoir comme un être singulier. Là encore,
on comprend mieux les choses en se tournant vers la religion dont le travail
de socialisation qui allait du dogme vers la foi en passant par le rite s’est
inversé dans l’Église où la demande de foi, émotive et rationnelle, est considérée comme le préalable de l’accès au rite et au dogme. Ceux qui adhèrent
toujours au processus traditionnel sont considérés comme des traditionalistes
ou des intégristes exigeant une foi et une obéissance aveugles.
À l’école, il va de soi désormais que l’enfant et l’élève doivent être
réconciliés et que l’accent est mis sur l’activité de l’élève, sur son engagement
dans l’apprentissage et chacun admet qu’il existe une certaine distance entre
l’obéissance et l’autonomie. Dans tous les cas, il semble évident que l’enfant
préexiste à l’élève, qu’il doit participer à son éducation, qu’il doit construire
des projets, qu’il doit s’exprimer. De la même façon, la vertu cardinale du
malade n’est plus seulement son obéissance et son abandon à la toute-puissance médicale mais il doit être aussi le sujet de sa guérison et de ses
soins, il doit y participer en collaborant activement aux divers protocoles de
soin. Le travail social, quant à lui, s’efforce d’échapper à sa seule vocation de
contrôle social et développe des stratégies “d’empowerment”, de promotion
des sujets à travers des politiques ciblées, des stratégies de contrat... On peut
sans doute voir dans ces appels à l’authenticité et à la responsabilité de nouvelles formes de domination mais il reste que la confiance dans les disciplines
de formation d’autrui s’est brisée parce que nous avons perdu l’assurance
selon laquelle la socialisation suffit à la formation des sujets. Il ne faut pas
voir dans cette promotion de la créativité et de l’autonomie morale une
simple figure d’un nouvel esprit du capitalisme et du management mais aussi
le produit de la modernité elle-même dont l’idéal postule que chacun est le
maître de lui-même et l’auteur de sa vie. D’ailleurs, la plupart de ceux qui
voient le visage du néo-libéralisme dans cette distance entre le conformisme
de la socialisation et l’authenticité des individus n’osent pas franchir le pas
vers un retour aux ordres passés et à la face sombre des disciplines institutionnelles. Même quand ils souhaitent ce retour à l’hôpital ou à l’école d’antan, la plupart ne veulent généralement pas s’y plier pour ce qui les concerne
“personnellement”.
Avec le déclin du programme institutionnel le travail sur autrui est profondément transformé, engendrant un sentiment de crise qui peut envahir les
acteurs voyant s’effondrer les sanctuaires et leur légitimité, se sentant dépossédés de la plupart des consolations qui donnaient au travail sur autrui une
cohérence peu commune. Mais il faut aller au-delà de ce sentiment de crise
et mettre à jour les profondes transformations de la nature même du travail
sur autrui. Nous pouvons les décrire de la façon suivante : les dimensions de
l’action sur autrui qui étaient fortement intégrées dans le programme institutionnel ne cessent de se séparer progressivement entre les relations définies
en termes de contrôle, en termes de service et en termes de relations centrées
sur les seules personnes.
Les logiques du travail sur autrui
Dans le programme institutionnel, la socialisation et les normes sont
construites autour de la notion de rôle; les maîtres ou les adultes jouent leur
rôle afin que les élèves ou les enfants apprennent les leurs et “montent” ainsi
vers les normes, puis vers les valeurs qui structurent ces rôles. Quand décline
ce programme, le travail de socialisation se fractionne entre plusieurs logiques
et le travail sur autrui se présente d’abord comme une expérience. Pour
essayer de le dire simplement, le programme institutionnel prétendait réaliser
dans le même geste trois activités : une activité de contrôle social et d’inculcation de normes conformistes; une activité consistant à “vendre” un service,
une activité de reconnaissance et de promotion d’un sujet. Le problème vient
de ce que chacune de ces logiques est de plus en plus autonome et distincte,
quand on s’éloigne du programme institutionnel, et aussi de ce que chacune
d’elles repose sur un ensemble moral et normatif spécifique. Mais ce sont
moins les normes qui changent que leur séparation progressive et, surtout,
que la nature même de la socialisation. Le travailleur sur autrui doit
construire sa propre expérience de travail et autrui doit, lui aussi, construire
une expérience complémentaire. On peut esquisser la nature de cette expérience par le schéma suivant:
Plus on s’éloigne du programme institutionnel, plus ces logiques deviennent autonomes, voire contradictoires, parce qu’elles en appellent à des principes et à des normes de justice faiblement compatibles. Le travail sur autrui
devient alors une activité éthique construite par les travailleurs eux-mêmes,
bien plus qu’elle n’est la réalisation d’un rôle et d’un programme. Dans ce cas,
il faut parler d’expérience de travail et d’une socialisation conçue comme une
construction conjointe d’expériences sociales par les travailleurs et par ceux
qui en sont leurs objets.
Changer la perspective
Si l’on se place du point de vue du déclin progressif d’un programme institutionnel, il faut renoncer à parler uniquement en termes de crise d’adaptation et choisir de décrire la mise en place d’une nouvelle forme de travail sur
autrui. Bien sûr, il n’est pas étonnant que les acteurs, eux, choisissent de
parler de crise tant ils peuvent se sentir abandonnés et submergés par les
épreuves d’un travail qui les rend plus autonomes, plus libres, plus responsables et qui, simultanément, les dépouille de la plupart des protections et des
opérations magiques que les institutions étaient en mesure d’assurer. En
même temps, il se crée une grande distance entre un imaginaire souvent attaché à la seule représentation cohérente disponible, celle du programme institutionnel, et une expérience que la plupart des acteurs trouve sans doute difficile, mais aussi passionnante, ne serait-ce que dans la mesure où elle est une
construction continue et un mode d’accomplissement personnel. Rares sont
les professionnels qui aimeraient véritablement retourner en arrière, les infirmières qui souhaiteraient retrouver la paix des cornettes et les enseignants la
passivité soumise des rites scolaires.
Il semble évident que ces nouvelles formes de travail engagent beaucoup plus les acteurs qui doivent construire leur activité en combinant des
attentes normatives diversifiées, qui ne peuvent plus croire aussi “naïvement”
à la continuité de leur action, à l’homogénéité et à la transcendance des
normes, aux vertus libératrices de la discipline. Ils doivent d’autant plus s’engager que les anciennes légitimités n’assurent plus leur autorité et qu’il leur
faut sans cesse rendre des comptes et se justifier. Le travail de socialisation est
plus “stressant”, il est plus fatigant, même quand ses conditions “objectives”
sont plus faciles. Les enseignants ont sans doute raison de dire que leur travail
est de plus en plus pénible et angoissant alors que, bien souvent, ce travail
pourrait sembler plus facile avec moins d’heures de cours et moins d’élèves.
Le travail que faisait l’institution doit être, maintenant, accompli par les individus eux-mêmes. Ils doivent motiver des “autrui” qui ne le sont plus nécessairement, ils doivent produire tout un travail de coordination qui a perdu
son caractère “naturel” assuré par l’homogénéité des vocations et des routines, ils doivent, en réalité, faire des choses contradictoires : faire entrer les
élèves dans une culture commune, les préparer aux compétitions scolaires et
sociales et reconnaître chacun comme un individu singulier. De manière
générale, le travail de socialisation est de plus en plus “réflexif”. Comme me
le faisaient remarquer des instituteurs, même quand ils font aujourd’hui la
même chose qu’hier, ils sont tenus de le faire de façon argumentable, justifiable; il leur faut être capables de s’en expliquer, alors que, il y a trente ans,
l’ordre des choses suffisait à légitimer les pratiques.
Il n’est pas surprenant aussi que les professionnels des anciennes institutions se sentent emportés par un déficit endémique de reconnaissance. D’un
côté, plus nous sommes laïques et modernes, plus notre reconnaissance est
liée à nos réalisations et à nos performances, moins elle est assurée par notre
seul statut. D’un autre côté, plus le travail appelle un engagement subjectif
des individus, plus il est difficile de faire reconnaître cet engagement défini
comme un rapport de soi à soi, comme une mobilisation de soi-même. Ainsi
les enseignants et les infirmières, par exemple, ont-ils toujours le sentiment
de n’être pas “reconnus”. Sur ce plan, leur problème est le même que celui des
individus qu’ils ont la charge d’éduquer et de soigner.
Mais tous ces problèmes, pour lourds qu’ils puissent être, ne relèvent pas
d’une crise, d’une chute et d’une décadence, ils ne découlent pas de je ne sais
quel effondrement des normes où de je ne sais quelle menace extérieure, ils
sont consubstantiels aux processus de socialisation engendrés par la modernité elle-même, par le désenchantement des institutions, par l’entrée dans un
monde véritablement laïque. Ils sont le prix et les épreuves de cette modernité de la même manière que la répression et la face obtuse des institutions en
étaient le versant sombre. Avant de déplorer cette mutation, il importe
d’abord de l’identifier. Au fond, mon raisonnement est celui de la sociologie
elle-même : celle-ci s’est constituée quand elle a cessé de voir le changement
industriel et capitaliste du seul point de vue de la destruction des communautés traditionnelles à jamais perdu, pour comprendre d’abord quelles
étaient les formes, les structures et la culture du monde industriel en train de
se constituer sous leurs yeux. Bien sûr de telles mutations entraînent une irrésistible nostalgie, mais la nostalgie n’est que la conséquence de la modernité.
Le changement de perspective que suggère cette analyse n’engage pas
seulement des postures intellectuelles. Il entraîne aussi quelques conséquences pratiques. Tant que l’on considère que les difficultés de l’école sont
définies par le choc d’une institution éternelle et de la massification, il
convient de l’adapter en multipliant indéfiniment les spécialistes, les remédiations, les dispositifs permettant d’assurer et de renforcer les conditions
d’un fonctionnement institutionnel qui, cependant, ne résiste plus guère car
il est plus affaibli par sa logique interne que par les menaces extérieures. De
plus cette perspective conduit à identifier indéfiniment des séries de problèmes et de politiques particulières pour des publics difficiles, le centre de
l’excellence restant la seule norme. Par contre, si l’on considère que nous
sommes emportés par une mutation profonde et largement “irrésistible”, les
enjeux sont d’une tout autre nature et, je le concède, d’une tout autre difficulté. Quelles peuvent être les formes d’autorité et de légitimité dans un système plus démocratique que républicain ? Comment l’école peut-elle affronter la diversité des publics et des individus sans les enfermer dans des destins ?
Que doit-on enseigner pour former des sujets dans une société où l’école n’est
plus en situation de monopole éducatif ? Il s’agit moins de résister, tout en
s’adaptant à contrecœur et en cédant le plus souvent, que de prendre en
charge une mutation qui n’emporte pas seulement l’école.
L’essentiel de la sociologie de l’éducation contemporaine a choisi de se
constituer à partir des problèmes de l’école. Ce faisant, elle a acquis une
grande efficacité et une certaine reconnaissance puisqu’elle colle ainsi aux
problématiques spontanées des acteurs : comment défendre l’ordre régulier et
comment lui permettre de s’adapter aux épreuves qui l’assaillent du dehors ?
De cette manière, elle partage la conviction selon laquelle les problèmes de
l’école viennent d’abord des désordres du monde. Ce n’est pas faux. Mais le
problème majeur est d’une tout autre nature, il ne se situe pas aux marges de
l’institution et de son environnement, mais dans le processus de socialisation
lui-même. C’est en tout cas ce que j’ai essayé de montrer, non pour me placer
du point de vue d’une critique surplombante, mais pour inciter à passer de
l’autre côté, à assumer vraiment les conséquences d’une laïcisation du monde
que l’école, justement, a contribué à forger.
·
DUBET F. 2002 Le déclin de l’institution, Paris, Seuil
·
DUBET F. & DURU-BELLAT M. 2002 L’Hypocrisie scolaire, Paris, Seuil
·
DURAN P. 1999 Penser l’action publique, Paris, LGDT