2003
Éducation et Sociétés
L'influence des organisations internationales sur les politiques d'éducation
Le processus de Bologne, ses acteurs et leurs complices
Jean-émile Charlier
Groupe de recherche sociologie action sens GReSAS Facultés Universitaires Catholiques de Mons FUCaM 151 chaussée de Binche, B-7000 Mons, Belgique fax. +32 065 32 33 65
Sarah Croché
Groupe de recherche sociologie action sens GReSAS Facultés Universitaires Catholiques de Mons FUCaM 151 chaussée de Binche, B-7000 Mons, Belgique fax. +32 065 32 33 65
Aboutissement du processus de Bologne (issu de la Magna Charta Universitatum rédigée
par les recteurs réunis en 1988 pour le 900e anniversaire de l’Université de Bologne), “l’espace européen de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’apprentissage tout au
long de la vie” est sur le point de devenir réalité tangible pour les pays signataires de la
Convention culturelle européenne. Les auteurs retracent ses grandes étapes depuis l’immédiat après-guerre, l’accélération des dernières années et l’empilement de mesures, apparemment indépendantes, dont l’agrégation constitue un socle solide garanti par diverses
organisations internationales. Les auteurs interrogent l’adhésion apparente que suscite ce
processus et mettent en évidence sa faible légitimité puisqu’à aucun moment ses objectifs
n’ont fait l’objet d’une délibération démocratique. En identifiant ses grands initiateurs, ils
montrent qu’il tire sa force de l’étendue et de la puissance du réseau qui le soutient et qui
lui donne sa dynamique par l’émulation qu’il provoque entre ses membres. Ils soulignent,
enfin, son impact sur les systèmes éducatifs des autres régions du monde (Amérique latine,
Asie, Amérique du nord, Afrique et monde arabe) et sa rencontre avec le GATS.
The result of the Bologna Process (stemming from the Magna Charta Universitatum
drawn up by the gathering of rectors for the 900th anniversary of the University of
Bologna), ‘The European Higher Education Area, (including Research and Lifelong
Learning) is on the point of becoming concrete reality for the signatory countries of the
European Cultural Convention. The authors retrace the major steps since the period just
after the war, the growth taking place over the last few years and the increasing amount of
apparently independent measures whose aggregation constitutes a solid base guaranteed
by diverse international organizations. The authors investigate the apparent adhesion that
this process inspires and clearly show its almost total lack of legitimacy since its aims, at
no moment, have ever been determined by democratic procedures. By identifying the
chief initiators they show that the process derives its force from the scope and strength of
the network that supports it, a network that drives it by the emulation it inspires among
its members. They finally underline its impact on the systems of education in other parts
of the world (Latin America, Asia, North America, Africa and the Arab World) and its
meeting with GATS.
Das Ziel des Bologna — Prozesses (hervorgegangen aus der Magna Charta Universitatum,
von den versammelten Dekanen 1988 zum 900. Jahrestag der Gründung der Universität
von Bologna verfasst) „der europäische Raum der Hochschulbildung, der Forschung und
des Lebenslangen Lernens” ist auf dem Weg, handfeste Wirklichkeit zu werden für die
Länder, die das europäische Kulturabkommen unterzeichnet haben. Die Verfasser zeigen
seine großen Etappen auf seit der unmittelbaren Nachkriegszeit, die Beschleunigung der
letzten Jahre und die Anhäufung der anscheinend unabhängigen Maßnahmen, deren
Konglomerat ein solides Fundament geschaffen hat, das von den verschiedenen internationalen Organisationen garantiert wird. Die Verfasser hinterfragen die vorgebliche
Zustimmung, die der Prozess erhält, und zeigen seine schwache Legitimität, da seine
Zielsetzungen zu keiner Zeit Gegenstand einer demokratischen Debatte gewesen sind.
Indem sie seine großen Wegbereiter ausmachen, zeigen sie, dass seine Stärke aus der
Weitläufigkeit des Netzwerkes herrührt, die es stützt und ihm seine Dynamik gibt durch
die Emulation, die es bei seinen Mitgliedern hervorruft. Sie unterstreichen schließlich
seine Wirkung auf die Erziehungssysteme in anderen Gegenden der Welt (Lateinamerika,
Asien, Nordamerika, Afrika und die arabische Welt) und sein Zusammentreffen mit dem
GATS.
Desenlace del proceso de Boloña (sacado de la Magna Charta Universitatum readactada
por los rectores reunidos en 1988 para el noveciento aniversario de la Universidad de
Boloña), “el espacio europeo de la enseñanza superior, de la investigación y del aprendizaje
a lo largo de la vida” está a punto de ser una realidad tangible para los países firmadores
del Convenio cultural europeo. Los autores evocan sus grandes etapas desde la inmediata
posguerra, la aceleración de los últimos años y el amontonamiento de las medidas,
aparentemente independientes pero cuya agregación constituye una plataforma sólida
garantizada por diferentes organizaciones internacionales. Los autores cuestionan la adhesión
aparente que suscita un proceso y ponen de manifiesto su poca legitimidad ya que en
ningún momento se debatieron democráticamente sus objetivos.
Al identificar sus grandes imitadores, muestran que saca su fuerza de la extensión y de la
potencia de la red que lo sostiene y que le da su dinámica por la emulación que provoca
entre sus miembros. Por fin, subrayan su impacto sobre los sistemas educativos de otras
regiones del mundo (América Latina, Asia, América del Norte, Africa y mundo árabe) y
su encuentro con el GAT
Aboutissement du processus de Bologne, “l’espace européen de l’enseigne-ment supérieur, de la recherche et de l’apprentissage tout au long de la
vie” est sur le point de devenir une réalité tangible pour les pays signataires
de la Convention culturelle européenne. S’il n’est devenu explicite que
depuis peu, ce processus s’enracine dans une histoire longue qui, depuis l’immédiat après-guerre, a vu s’empiler de multiples mesures apparemment indépendantes les unes des autres dont l’agrégation constitue un socle solide
garanti par des organisations internationales diverses. L’adhésion apparente
que le processus semble susciter, les définitions qui en sont généralement données d’un bien inéluctable invitent à en examiner la genèse, ce qui conduit à
constater sa faible légitimité : à aucun moment, ses finalités n’ont été rendues
apparentes, ses objectifs n’ont jamais fait l’objet d’une délibération démocratique. Il tire sa force de l’étendue et de la puissance du réseau qui le soutient
et qui lui donne sa dynamique par l’émulation qu’il provoque entre ses
membres.
De la Sorbonne mai 1998 à Prague mai 2001, une dynamique
étonnamment irrésistible
En mai 1998, réunis à l’occasion du 800e anniversaire de l’Université deParis, les ministres de l’enseignement de France, d’Allemagne, d’Italie et
du Royaume-Uni ont publié la “déclaration de la Sorbonne”, par laquelle ils
ont annoncé leur projet d’“harmoniser l’architecture du système européen
d’enseignement supérieur”. L’objectif affiché était “la création d’un espace
européen de l’enseignement supérieur” en vue de “consolider la place de
l’Europe dans le monde”. Le texte se terminait par un appel “aux autres pays
de l’Europe” invités à rejoindre le processus d’harmonisation.
Répondant à l’invitation, les ministres de vingt-neuf pays signent, en
juin 1999, la “déclaration de Bologne”, par laquelle ils souscrivent au projet
de créer un espace européen d’enseignement supérieur. Ce deuxième texte
prolonge l’intention annoncée à la Sorbonne, en effaçant les termes et les
thèmes susceptibles de fâcher; il est ainsi expurgé de toute mention à une
“harmonisation”, interprétable comme le signe d’un abandon de la souveraineté nationale sur les études supérieures. Les six objectifs (structuration en
deux cycles dont le premier de trois ans doit permettre “l’employabilité”; renforcement de la mobilité; mise en place d’un système de crédits transférables
— ECTS, European Credit Transfert System—; lisibilité et comparabilité des
diplômes; évaluation de la qualité et promotion de la dimension européenne
de l’enseignement) que les signataires se sont engagés à atteindre avant 2010
visent à rendre l’enseignement européen plus compétitif.
Le rapport de suivi (Haug & Tauch 2001) préparé pour le sommet de
Prague (mai 2001) rend compte des initiatives des divers pays pour adapter
les systèmes éducatifs aux accords de Bologne, il donne à voir une pléthore de
réformes, que ses auteurs veulent lire comme les surgeons d’une dynamique
collective d’adhésion. Le nombredes signataires est passé à trente-deux, leurs
représentants ont constaté avec une surprise ravie que “les six objectifs arrêtés à Bologne [...] [avaient] été plus largement acceptés par la communauté
académique qu’on [aurait pu] le prévoir en juin 1999” Lourtie 2001,6. Ces
propos enjoués ne cachent pas l’étonnement face à l’empressement des responsables académiques à se placer au mieux dans la compétition à laquelle le
processus de Bologne les a conviés Charlier 2002. Il était implicitement
attendu que les universités, fortes de leur tradition critique, résistent à une
réforme qui visait à leur imposer de nouvelles contraintes. Rien de tel ne s’est
pourtant produit au cours des premières années du processus de Bologne.
Le sommet de Prague prend acte de l’avancée du processus. Il en
confirme les objectifs, affirme que l’enseignement supérieur doit être considéré comme un bien public, intègre l’apprentissage tout au long de la vie,
reconnaît l’importance des institutions supérieures non universitaires jusque-là non consultées, installe un groupe de suivi composé des représentants des
signataires, de la Commission européenne et présidé par l’État membre exerçant la présidence de l’Union européenne. L’European University
Association EUA, l’European Association of Institutions in Higher
Education EURASHE, l’Eur opean Students Information Bureau ESIB et
le Conseil de l’Europe y obtiennent une voix consultative. Le sommet
suggère enfin des collaborations avec les réseaux ENIC (European Network
of Informations Centres), NARIC (National Academic Recognition
Information Centres), ENQA (European Network for Quality Assurance),
nommément désignés dans le communiqué des ministres.
À ce stade, le processus semble encore inconsistant. Les objectifs restent
abstraits, la forme et l’agenda des changements ne sont pas fixés. Aucune
menace immédiate n’est perceptible dans les universités et les établissements
d’enseignement supérieur où la mobilisation est insignifiante. Qui plus est, le
processus absorbe dans ses structures les associations qui souhaitent faire
entendre leur voix, neutralisant ainsi toute velléité de contestation. Le pilotage
est réticulaire, quelques acteurs se retrouvent dans toutes les structures concernées par l’enseignement supérieur et contribuent à l’établissement d’une
culture commune. L’avancée du processus repose sur un ensemble aux contours
imprécis d’organisations se contrôlant partiellement les unes les autres.
Berlin septembre 2003, le temps du réalisme
Le rapport préparé pour le sommet de Berlin de septembre 2003
(Reichert & Tauch 2003) a mis en évidence la nécessité de clarifier les
concepts, restés flous jusque-là. Dans le même esprit, il relève les dilemmes
devant lesquels se trouvent les universités européennes, qui n’ont pas les
moyens de travailler simultanément à élargir l’accès aux études, à renforcer
les pôles d’excellence et à diversifier les sources de financement. Rejoignant
les préoccupations des étudiants dont il loue les interventions, il pose opportunément la question des effets possibles du GATS (General Agreement on
Trade in Services) sur l’enseignement supérieur. Enfin, leur souci de rapprocher les systèmes conduit ses auteurs à suggérer que les États signataires soient
incités à ratifier la Convention sur la reconnaissance des qualifications de
l’enseignement supérieur dans la région européenne dite de Lisbonne 1997
et à définir des critères communs pour faciliter la reconnaissance mutuelle de
la qualité. Ils furent suivis par les ministres sur ces deux points.
Comme ce rapport le conseillait, le sommet de Berlin, réunissant quarante pays signataires, a précisé concepts et procédures. Le calendrier a été
confirmé, les ambitions ont été prolongées : le sommet a tracé les contours de
l’Espace européen de la recherche et a décidé d’inclurele troisième cycle dans
le processus. L’objectif inclut désormais le renforcement de la cohésion
sociale et la diminution des inégalités. Enfin, le sommet réserve l’accès à
l’Espace d’enseignement supérieur européen aux pays signataires de la
Convention culturelle européenne s’engageant à poursuivre les objectifs de
Bologne.
La recommandation de préciser concepts et procédures vient à point
nommé. Le dessein de coordonner l’enseignement supérieur européen n’avait
de chance de se réaliser que si chaque pays pouvait se l’approprier à sa
manièrepour l’inscriredans ses préoccupations. Les énoncés généraux ont été
fonctionnels pour rassembler un maximum de partenaires. Dès l’instant où
leur nombre dépassait les espérances, ses signataires devaient élaborer
ensemble les règles du jeu et les rendre progressivement contraignantes.
La clarification des concepts remet sur le métier les sujets qui fâchent, le
troisième cycle en fait partie. Proposée par le rapport Attali 1998 commandé par le ministre Allègre France, la structuration des études en trois
cycles “3-5-8” suivis d’une “formation en permanence” a été tronquée dans
les textes issus des rencontres de la Sorbonne, Bologne et Prague qui ont
retenu les deux cycles de base et l’apprentissage tout au long de la vie sans
évoquer le doctorat. Le sommet de Berlin brise le dernier tabou, d’harmoniser les épreuves menant au doctorat au nom de la construction d’une Europe
de la recherche. Les ministres acceptent ainsi que le signe ultime de distinction académique échappe à l’autorité nationale, que son accès soit régi par
des procédures d’où le politique est explicitement exclu. Les textes dessinent
l’image d’universités indépendantes et ouvertes à tous les étudiants qui ont
les capacités de suivre leurs enseignements. Les problèmes évoqués par
Reichert & Tauch 2003 qui soulignaient qu’elles n’ont pas les moyens de
garantir leur indépendance et leur désintéressement restent sans solution.
La définition des conditions à respecter pour s’inscrire dans l’Espace
européen de l’enseignement supérieur le fait davantage correspondre aux
limites du Conseil de l’Europe que de l’Union européenne. Cet espace semble
sur le point d’être saturé, seuls quelques pays signataires de la Convention
culturelle n’ont pas encore rejoint le processus de Bologne (Arménie,
Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Liechtenstein, Moldavie, Monaco, Saint-Marin et Ukraine).
Les principaux acteurs du processus
Si le projet de créer un espace de l’enseignement supérieur européen n’aété mis en œuvre qu’à la fin de la décennie 1990, il était de longue date
à l’agenda de nombre d’organisations internationales. En ce sens, la déclaration de Bologne et la réorganisation de l’enseignement supérieur qu’elle
annonce apparaissent comme les produits d’influences convergentes qu’elles
contribuent à renforcer. Quelques organisations internationales jouent un
rôle déterminant dans cette évolution. Leurs actions les plus significatives
pour la création d’espaces régionaux de l’enseignement supérieur sont
sommairement décrites ci-dessous, pour mettre en évidence les convergences de leurs stratégies, leurs appuis réciproques et la dynamique que ces
interactions installent.
Conseil de l’Europe et UNESCO : les grands initiateurs
Créé en 1949 par dix États, le Conseil de l’Europe en compte aujourd’hui quarante-cinq, couvrant tout le continent. Organisation intergouvernementale, il s’emploie à harmoniser les politiques de ses États membres et à
leur faire adopter des normes communes. Sous son égide est conclue,
dès 1953, la “Convention européenne relative à l’équivalence des diplômes
donnant accès aux établissements universitaires”. La “Convention culturelle
européenne”, signée en 1954 par quatorze États, aujourd’hui par quarante-huit, fixe le cadre de ses activités dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche. En 1957, la “Convention européenne sur l’équivalence des périodes universitaires” installa le mécanisme de reconnaissance
par l’université d’origine des périodes d’études effectuées à l’étranger rendant
techniquement possible l’objectif de mobilité. En 1959, la “Convention européenne sur la reconnaissance académique des qualifications universitaires”
compléta cette première batterie d’instruments juridiques.
Fondée en 1946, l’United Nations Educational Scientific and Cultural
Organization UNESCO a manifesté son intérêt pour l’enseignement supé -
rieur européen à partir de la conférence de Vienne, première de ses initiatives
pour renforcer la coopération dans la région Europe qui, pour elle, inclut
depuis 1976, outre les pays de la zone géographique, l’Amérique du Nord,
Israël et la Turquie, l’objectif de ces rapprochements étant de réduire les tensions suscitées par la guerre froide Daniel 2003. Une des recommandations
de Vienne a conduit, en 1972, à la création du Centre européen pour l’enseignement supérieur CEPES. Établi à Bucarest, il s’est d’abord centré sur la
diffusion d’informations concernant les systèmes européens d’enseignement
supérieur pour devenir, après 1989, un agent de coopération internationale
entre les pays de l’Est et de l’Ouest de l’Europe. Il est piloté par un conseil
formé de huit personnalités scientifiques et d’observateurs du Conseil de
l’Europe, de la Commission européenne, de l’OCDE et de l’EUA qui sert de
comité pour les conférences de l’UNESCO consacrées à l’enseignement supérieur.
Au cours des années 1990, le Conseil de l’Europe et le CEPES-UNESCO ont renforcé leur coopération. Ils ont créé ensemble, en 1994,
l’European Network of Informations Centres, chargé d’élaborer des politiques
et des pratiques communes à l’ensemble des pays européens en matière de
reconnaissance des qualifications. Ce rôle a été confirmé en 1997 par la
“Convention sur la reconnaissance des qualifications de l’enseignement supérieur dans la région européenne” dite Convention de Lisbonne initiée par
le Conseil de l’Europe et l’UNESCO. Actualisant des textes précédents, elle
a voulu améliorer la reconnaissance des diplômes étrangers, a introduit le
supplément au diplôme, repris par le processus de Bologne. L’ENIC chargé de
promouvoir sa mise en œuvre a été désigné, après Prague, comme une des
structures d’appui du processus de Bologne. Le sommet de Berlin a suggéré
que les pays désireux d’intégrer l’Espace européen d’enseignement supérieur
souscrivent d’abord à la convention de Lisbonne. Quant au CEPES, il encourage les pays n’ayant pas de centre ENIC à en créer un dès que possible
CEPES-UNESCO 2003b. On doit aussi à cette coopération
UNESCO/Conseil de l’Europe le “Code de bonnes pratiques”, qui présente
des recommandations pour l’évaluation de qualifications reconnues dans
d’autres contextes nationaux.
La coopération entre le Conseil de l’Europe et l’UNESCO exprime
aussi la volonté de coordonner l’enseignement supérieur à un échelon dépassant l’Europe, affirmée dans la mise en place, en 2002, du “Comité directeur
de l’enseignement supérieur et de la recherche” CD-ESR, successeur du
CC-HER Comité de l’enseignement supérieur et de la recherche orienté
vers les réformes en Europe CC-HER 2000. Ce comité propose aux
ministres des orientations pour le programme d’activités, assure sa mise en
œuvre, l’évalue et en diffuse les résultats. Il est composé des représentants des
parties contractantes de la convention culturelle européenne, d’observateurs
venant d’autres régions Canada, Japon, Mexique, États-Unis, Israël, des
associations représentatives des autorités académiques et des étudiants (EUA
et ESIB) et d’organisations de coopération intergouvernementale telles
l’UNESCO, l’OSCE Organization for Security and Cooperation in Europe,
l’AELE (Association européenne de libre-échange), le Conseil nordique des
ministres et l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement
Économique) cette dernière ayant inscrit la construction d’un système d’enseignement supérieur à son agenda 2000 (Haug & Tauch 2001,19).
“European University Association”: le centre de la toile
La déclaration de Bologne prend un appui explicite sur la Magna
Charta Universitatum rédigée par les recteurs réunis en 1988 à l’occasion du
900e anniversaire de l’Université de Bologne. L’indépendance de l’université
y est érigée en norme impérative, comme le lien entre la recherche et l’enseignement. Le texte prône la mobilité, l’équivalence des titres et les
échanges d’informations entre universités, tous thèmes repris dans le processus de Bologne. La Magna Charta Universitatum a été élaborée sous l’égide
de la CRE, Conférence des recteurs européens. Fondée en 1959, elle rassemblait 527 universités de 41 pays en 1999 et bénéficiait du soutien de la
Commission européenne, du Conseil de l’Europe, de l’UNESCO, de l’OCDE,
de la Table ronde des industriels (ERT, European Round Table of Industrials)
et de bien d’autres. Ses intérêts pour la qualité, le renforcement des collaborations entre institutions européennes, le dialogue transatlantique et transcontinental se retrouvent dans le processus de Bologne. La CRE a fusionné
avec la Confédération des Conférences des recteurs de l’Union européenne
en mars 2001 à Salamanque, pour former l’European University Association
EUA qui, dès sa création, a annoncé son attachement aux principes de la
Magna Charta EUA 2001. Elle s’est déclarée en faveur du modèle européen
incluant l’enseignement supérieur à la sphère de la responsabilité publique.
Enfin, elle a considéré que le développement de l’espace européen d’enseignement supérieur devait aller de pair avec celui de la recherche. Le sommet
de Berlin l’a suivie dans cette analyse.
Si les textes produits à Bologne, Prague et Berlin portent sa marque,
c’est aussi parce qu’elle a été associée de très près au processus de Bologne.
Elle a produit les rapports de base de ces diverses réunions (Haug & Kirstein
1999, Haug & Tauch 2001, Reichert & Tauch 2003). Prague l’a adoubée en
l’incluant dans les groupes de pilotage de Bologne, elle a un statut d’observateur au Comité directeur de l’enseignement supérieur et de la recherche du
Conseil de l’Europe CD-ESR et fait partie du conseil consultatif du CEPES-UNESCO et de l’ENQA. Elle est donc intégrée aux instances qui conduisent
la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur. Dans les
nouveaux schémas de gouvernance, il est impératif d’associer les acteurs qui y
seront soumis à l’élaboration de leurs normes de fonctionnement, si leur
contenu peut susciter des résistances Charlier 2000. Tel fut le cas dans le
processus de Bologne, les recteurs ont participé à la définition du système normatif dorénavant appliqué aux institutions qu’ils dirigent. Cela aide à expliquer pourquoi les universités ont accepté aussi aisément un processus qui
risque d’avoir pour effet secondaire de disqualifier une part de leurs professeurs et de leurs chercheurs : les responsables des plus prestigieuses d’entre
elles ont considéré que la solution mise en œuvre était la moins mauvaise et
que la part du feu n’y était pas excessive.
Eurashe et Esib : les “repêchés”
Ces associations, toutes deux membres du comité de suivi du processus
de Bologne, y ont été admises après en avoir manifesté la volonté. Le WESIB
(Western European Students Information Bureau) créé à Stockholm par les
représentants de sept pays occidentaux en 1982 est devenu, en 1990,
l’European Students Information Bureau ESIB et fédère désormais cinquante associations étudiantes de trente-sept pays. Il a organisé des manifestations pendant le sommet de Bologne pour exprimer sa déception de ne pas
y avoir été convié. Cette démarche a payé, dès 2000, des observateurs étudiants ont été intégrés au groupe de suivi de Bologne.
L’European Association of Institutions in Higher Education
(EURASHE) a été fondée en 1990. Les promoteurs du processus de Bologne
ont d’abord réservé l’accès aux discussions aux seuls universitaires. En
mars 2001, lors de la convention de Salamanque, les membres de
l’EURASHE ont affirmé leur volonté de rejoindre le processus (EURASHE
2001), le sommet de Prague les a intégrés au groupe de suivi, au même titre
que l’EUA et l’ESIB.
Commission européenne : les moyens d’une intervention
programmée de longue date
Aucune allusion n’est faite à l’enseignement dans le Traité de Rome qui
fonde la Communauté économique européenne en 1957. Dès1963, une politique commune de formation professionnelle est estimée indispensable (JO
063 1963). À l’initiative de la Belgique, la première conférence des ministres
de l’éducation des États membres s’organise en juillet 1971 et ses participants
s’accordent sur le principe d’un programme commun d’action. En
novembre 1971, le Conseil débat de la nécessité d’une coopération en
matière d’éducation. Les premières initiatives ont concerné l’enseignement
supérieur en vertu, selon Papatsiba 2001, d’une conception fonctionnaliste
de la société où l’intégration européenne pouvait être accélérée si les élites
étaient convaincues qu’elle était désirable.
La résolution du 6 juin 1974 OJ C 098 1974, confi rmée par celle du
9 février 1976 OJ C 038 1976, affirme que “l’harmonisation des systèmes et
des politiques ne peut être considérée comme un but en soi”, prône l’intensification de la coopération entre établissements, la reconnaissance des
périodes d’études effectuées à l’étranger, la mobilité des étudiants et des
professeurs, thèmes amplifiés ensuite dans le processus de Bologne. En 1984,
la Commission européenne a créé le réseau NARIC (National Academic
Recognition Information Centres), chargé de faciliter la reconnaissance des
diplômes, périodes d’études et qualifications dans les pays européens. Le processus de Bologne a invité les réseaux NARIC, ENIC et ENQA à collaborer
en matière de reconnaissance, d’accréditation et d’évaluation de la qualité.
L’arrêt Gravier rendu par la Cour de Justice des Communautés européennes le 13 février 1985 a inclus les études supérieures dans le champ de la
formation professionnelle, consolidant la base juridique des initiatives de la
Commission. En 1987, l’Acte unique a fait entrer le mot “université” dans le
Traité de Rome. Depuis lors, les autorités européennes considèrent que la réalisation du grand marché exige la mise en valeur des ressources humaines et
ont dégagé les moyens de le faire. Les programmes (Erasmus, Lingua, Petra,
Comett) ont été mis en place dans les années 1987-1990 pour servir cette
ambition. Les ECTS, dont le processus de Bologne a fait l’unité de mesure de
l’enseignement supérieur, ont été testés par le programme Erasmus à partir
de 1988 ECTS 2003. Le pr ojet européen n’a cessé de se préciser, les conférences de 1989 et 1990 ont abouti au “mémorandum sur l’enseignement supérieur dans la Communauté européenne” qui définit la Commission comme un
“agent catalyseur facilitant les actions communes et la coopération dans le
respect du principe de subsidiarité, en tenant compte de la diversité des systèmes” Commission européenne 1991. Il préconise déjà de mettre l’accent
sur la qualité de l’enseignement. Les articles 126 et 127 du traité sur l’Union
signé à Maastricht en 1992 149 et 150 depuis Amsterdam, 1997 ont réaffirmé la souveraineté nationale sur les systèmes éducatifs, en autorisant
l’Europe à y intervenir de façon supplétive, ce qu’elle n’a plus manqué de
faire depuis. Le Livre blanc sur la compétitivité, la croissance et l’emploi 1993,
contient un chapitre sur “l’adaptation des systèmes d’éducation et de formation professionnelle” et mise sur eux pour relancer la croissance, restaurer la
compétitivité et faire décroître le taux de chômage (Commission européenne
1993a). La même année, la Commission émet l’idée d’un espace européen
scientifique et éducatif, trois projets qui préparent Bologne sont adoptés. À
partir de 1994, SOCRATES soutient les initiatives destinées à renforcer le
dialogue et l’échange d’expériences à tous les niveaux d’enseignement. Les
réformes envisagées visent à améliorer la comparabilité et la compatibilité
des systèmes, la compétitivité internationale et à stimuler la mobilité et l’employabilité en Europe. LEONARDO et “JEUNESSE pour l’Europe III” veulent installer des liens entre enseignement, formation initiale et continue
(Commission européenne 1994). Pour approfondir les axes ouverts par le
Livre blanc Commission européenne 1993b, en 1995, la Commission a mis
en place un groupe de réflexion dont le titre “Accomplir l’Europe par l’éducation et la formation” Commission européenne 1996 ne laisse place à
aucune équivoque sur la fonction qu’elle attribue aux systèmes d’enseignement.
L’agence ENQA (European Network for Quality Assurance) créée par
la Commission en 1999 doit encourager les institutions à adopter des procédures de contrôle de la qualité et stimuler les échanges d’informations sur la
qualité et la coopération entre institutions dans ce domaine. Ses publications
indiquent sa volonté de contribuer à établir un cadre européen commun et à
diffuser les modes opératoires jugés les meilleurs (Lindeberg & Kristoffersen
2002, Danish Evaluation Institute 2003). Les membres de l’ENQA sont des
agences nationales travaillant sur la question de la qualité et l’EURASHE,
l’ESIB, l’EUA.
Le Conseil de Lisbonne en 2000 a assigné à l’Union européenne de
devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique au monde d’ici 2010. Les chefs d’État ont confirmé la stratégie de
qualité et d’ouverture de l’enseignement à Stockholm en mars 2001. La
volonté de réaliser un “espace européen de l’éducation et de la formation
tout au long de la vie” affirmée à Bruxelles en novembre 2001, les chefs
d’État ont dit à Barcelone en mars 2002 leur projet de hisser les systèmes
européens d’enseignement et de formation au premier rang mondial. La
Déclaration de Copenhague, en novembre 2002, reprend l’argument selon
lequel un renforcement de la coopération “en matière d’enseignement et de
formation professionnels contribuera de manière déterminante à garantir un
élargissement réussi de l’Union européenne et à atteindre les objectifs fixés
par le Conseil européen de Lisbonne”. Cette coopération doit fixer un cadre
unique de reconnaissance des compétences et qualifications et de validation
des apprentissages non formels, mettre en place un système de transfert
d’unités capitalisables, établir les principes de l’assurance-qualité. La
Commission s’appuie désormais sur le programme de travail Éducation-Formation 2010 qui doit conduire l’Europe aux objectifs de Lisbonne :
même si elle affirme que son action respecte le principe de subsidiarité, elle
souhaite que le programme Éducation-Formation 2010 devienne un outil de
suivi des politiques nationales Commission européenne 2003. La
Commission ne craint plus d’exprimer sa volonté politique de s’occuper des
enseignements supérieur et professionnel, en justifiant son intervention par
les finalités économiques qu’elle sert. Il est hautement vraisemblable que
son action déborde bientôt ce cadre et touche l’enseignement obligatoire,
dans lequel elle n’a aucun droit d’intervenir, sauf par le biais de la Méthode
Ouverte de Coordination (MOC).
L’impact du processus de Bologne sur les systèmes
éducatifs des autres régions du monde
Le projet de l’UNESCO : coordonner l’enseignement supérieur à
l’échelle mondiale
Le projet d’un espace européen de l’enseignement supérieur et de larecherche connecté sur d’autres regroupements de nations ayant aussi
rendu leurs systèmes d’éducation compatibles a été porté à l’explicite par le
processus de Bologne. S’il en a défini les conditions, il a surtout concrétisé
une tendance amorcée depuis plusieurs décennies où de nombreuses initiatives ont été prises pour rapprocher les systèmes, permettre les comparaisons
et les transferts d’expériences positives. L’UNESCO a joué un rôle important
dans l’impulsion de ces dynamiques, organisant, à partir des années 1970, des
conventions régionales pilotées par des comités intergouvernementaux sur la
reconnaissance des études et des titres de l’enseignement supérieur
(Amérique latine et Caraïbes 1974, États arabes 1978, Europe 1979, Afrique
1981, Asie et Pacifique 1983). Il a ensuite proposé la “Recommandation sur
la reconnaissance des études et des titres de l’enseignement supérieur”
de 1993 qui suggère la reconnaissance mutuelle des titres donnant accès à
l’enseignement secondaire et des diplômes du supérieur autorisant la poursuite d’études ou l’exercice d’une profession. Elle incite les États membres à
améliorer les échanges d’informations et à mettre en place des “organismes
d’évaluation et d’accréditation dans le but d’assurer la qualité des études
supérieures”. Les comités intergouvernementaux ont assuré le suivi des
conventions régionales et préparé la première conférence mondiale sur l’enseignement supérieur, organisée en 1998, en produisant chacun un plan d’action pour améliorer l’enseignement supérieur dans sa région (UNESCO
1996,1997a et b, 1998a, CRE/CEPES-UNESCO 1997). Les débats amorcés
lors de la rédaction du rapport de la région Europe se sont poursuivis à
Bucarest, en avril 1998 au CEPES, dans le but de “mettre au point une
contribution européenne globale à la Conférence mondiale” (UNESCO
1997c). Le rapport a été présenté et discuté au Conseil de l’Europe en juillet
1998, “pour donner une valeur gouvernementale aux débats de Palerme”
UNESCO 1998b. Les maîtr es mots du nouveau pacte pour l’enseignement
supérieur dégagé par la conférence mondiale d’octobre 1998 sont “qualité,
pertinence et coopération internationale” (UNESCO/Conseil exécutif
1998). Ces termes vagues rappellent ceux utilisés dans la déclaration de la
Sorbonne en mai 1998 dont les principes ont été présentés par Lionel Jospin
dans son discours introductif à la conférence mondiale Jospin 1998. Le processus de Bologne croise ici le dessein de l’UNESCO de favoriser la coordination de l’enseignement supérieur aux échelons régional et mondial. Les
affinités furent plus évidentes au sommet de Berlin où l’UNESCO a été
admise comme observateur. En juin 2003, le CEPES avait évalué la mise en
œuvre de la déclaration mondiale à mi-parcours et désigné le processus de
Bologne comme un modèle à proposer aux autres régions du monde, manifestant son souhait d’y être plus étroitement associé Zgaga 2003,35.
L’UNESCO, initiateur de la recommandation de 1993 sur la reconnaissance des études supérieures et de la conférence mondiale sur l’enseignement
supérieur de 1998 s’impose comme un partenaire essentiel dans ce qu’il est
convenu de nommer la “dimension externe du processus de Bologne”. Les
deux documents suggéraient déjà un renforcement des collaborations entre
régions du monde, le plan de travail 1999-2005 veut jeter les bases d’une
reconnaissance mondiale des études supérieures, il suggère que chaque État
membre adhère aux conventions des régions autres que la sienne et envoie
des observateurs aux autres comités 1998c. Le forum mondial de
l’UNESCO sur l’assurance de la qualité, l’accréditation et la reconnaissance
des qualifications a aussi insisté sur la nécessité d’une meilleure connaissance
des qualifications obtenues dans d’autres régions CEPES-UNESCO 2003a.
Le processus de Bologne désigné comme “exemple de bonne
pratique” dans les autres régions du monde
Les évolutions amorcées par les diverses initiatives évoquées ici ont tendance à s’accélérer en débordant les cadres dans lesquels elles sont apparues.
Le processus de Bologne fait des émules, puissamment soutenu par la
Commission européenne, l’UNESCO ou l’OCDE qui le décrivent partout
comme un exemple de bonne pratique.
Amérique latine
Le projet de créer un espace euro-latino américain de coopération dans
l’enseignement supérieur a été mis en chantier lors de la conférence des
ministres de l’Union européenne, d’Amérique latine et des Caraïbes de Paris
en novembre 2000 Conferencia ministerial 2000. Les quarante-huit pays
représentés y ont affirmé leur volonté de construire un espace commun facilitant l’échange de connaissances et la mobilité des étudiants, enseignants et
chercheurs. L’espace d’enseignement supérieur UEALC (Unión Europea,
America Latina y el Caribe) se calque sur l’espace européen et promeut un
système de crédits permettant la reconnaissance de périodes d’études réalisées
à l’extérieur, la formation tout au long de la vie, etc. Les objectifs ont été
confirmés dans le plan d’action 2002-2004, qui met l’accent sur les procédures d’évaluation et de certification de la qualité (Plan de Accion 2002-2004). Le sommet Union européenne-Amérique latine & Caraïbes de
Madrid en mai 2002 a recommandé “le développement, l’approbation et la
promotion de ce plan d’action”. Conséquence logique de ce rapprochement,
des observateurs d’Amérique latine ont été invités au sommet de Berlin
en 2003.
Asie
Le système ECTS a un équivalent en Asie, les UCTS (UMAP Credits
Transfert System) (HRCD 2000) dont l’origine remonte au programme
Erasmus-ECTS de 1987, repris dans la région Asie-Pacifique en 1991 pour
déboucher en 1993 sur le système UMAP (University Mobility in Asia and
the Pacific). Le processus est similaire à celui de Bologne qu’il précède d’une
demi-douzaine d’années. Au départ, en 1991, le comité des présidents australiens d’université (AVCC, Australian Vice-Chancellors’ Committee), soutenu par son gouvernement, a organisé deux rencontres sur la coopération
éducative dans la région. Elles ont débouché sur un programme d’action au
suivi duquel l’UNESCO a été associée comme observateur. L’UMAP veut stimuler les échanges dans la région et tenter d’endiguer l’exode des cerveaux
vers les États-Unis. Il repose, comme le processus de Bologne, sur un accord;
la majorité des pays de l’ASEAN Association of Southeast Asian Nations
l’ont déjà signé. Les pays membres de l’ALENA (Accord de libre-échange
nord-américain) et la Russie sont statutairement éligibles : en mars 2003, les
premiers contribuant au financement du programme étaient membres effectifs, la Russie membre associé.
En 1999, des représentants d’universités et de gouvernements
Australie, Inde, Maurice, Oman, Afrique du Sud, Sri Lanka et Thaïlande
ont mis sur pied le programme d’échanges UMIOR (University Mobility in
the Indian Ocean Region) (ACOEF 2003). Il s’inspire, comme le système
UMAP, de l’expérience européenne et regroupe des partenaires de trois
continents.
Avec leurs programmes de mobilité, l’Europe et l’Asie ont adopté des
systèmes de crédits où une année d’études vaut 60 points. Le projet d’un système asiatique/européen, déjà évoqué en 1996, a fait l’objet d’un dialogue
eurasien en 2001 entre l’AUAP (Association of Universities of Asia and the
Pacific) et l’EUA (Mongkhonvanit & Emery 2003,50). La collaboration
entre les deux régions sert l’objectif de rendre l’enseignement européen plus
attractif, sachant qu’il n’accueille aujourd’hui qu’un tiers des étudiants asiatiques poursuivant leurs études hors de leur continent, alors que le Canada et
les États-Unis accueillent les deux autres tiers (Reichert & Tauch 2003,35).
Amérique du Nord
L’enseignement supérieur d’Amérique du Nord est aussi soumis à des
réformes menées dans la foulée de la construction de l’ALENA qui prend
modèle sur l’Europe pour la mobilité des étudiants Collins 2002,13. Les
rencontres de Wingspread en 1992, de Vancouver en 1993, voulaient
“rechercher les moyens qui permettront d’améliorer la coopération dans
l’enseignement supérieur [entre les États-Unis, le Canada et le Mexique]”
(AUCC 2000,15), elles ont recommandé l’intensification des échanges
d’étudiants entre les trois pays. En 1995, une nouvelle rencontre conduit à la
création de CONAHEC (Consortium for North American Higher Education
Collaboration) et au programme de mobilité nord-américaine Conasep
(CONAHEC’s Student Exchange Program). Ce programme, qui regroupe
quatre-vingts institutions, est le résultat d’un accord intergouvernemental
dont l’objectif est de promouvoir la vision nord-américaine Collins 2002,7.
En 1998, lors de la première évaluation du programme, les représentants des
États ont regretté le faible niveau de collaboration internationale, ce qui les
a amenés à s’intéresser aux systèmes ECTS et UCTS, dont l’usage, de plus en
plus systématique dans les régions d’Europe et d’Asie-Pacifique, entraînera
des effets dans les institutions d’enseignement des pays de l’ALENA (AUCC
2000). Enfin, le colloque de Calgary en 2002 a recommandé “l’élaboration de
mécanismes visant à promouvoir l’assurance-qualité et la reconnaissance
mutuelle des équivalences académiques” CONAHEC 2002a, 1. Le CONA-HEC entend donner à l’enseignement nord-américain les moyens de se développer dans la nouvelle configuration que les réformes menées sur tous les
continents tendent à dessiner; cette ambition est affichée dans le titre du colloque prévu pour 2004 “À la découverte du potentiel américain : de nouvelles
avenues pour l’enseignement supérieur” CONAHEC 2002b, 1.
Afrique et monde arabe
Les réformes envisagées ou en cours en Europe, en Amérique latine, en
Asie/Pacifique et en Amérique du Nord présentent de nombreuses convergences. Calquées sur des modèles identiques, elles préparent les conditions de
collaboration entre les systèmes des pôles régionaux. Promouvoir la mobilité
des personnes, la reconnaissance mutuelle des titres et l’assurance de la qualité n’a encore qu’une pertinence limitée dans les États arabes et de la région
d’Afrique où les problèmes d’accès à l’enseignement supérieur restent entiers,
faute d’enseignants et/ou d’infrastructures suffisants. Ces pays sont exclus des
projets prestigieux, tels qu’Erasmus World, exigeant une coopération sur un
pied d’égalité entre partenaires. Pourtant, “un espace africain de l’enseignement supérieur est en cours de construction” (Seddoh 2003,36), grâce au
Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD 2002),
des initiatives visent à développer l’enseignement supérieur sur une base
régionale internationale Brock 2003. Les observateurs s’accordent à reconnaître que ces efforts n’ont pas encore d’effets perceptibles, l’objectif affiché
de soutenir la création d’institutions d’enseignement supérieur, de centres
d’excellence régionaux et de collaborations interinstitutionnelles ne produira
des résultats sensibles qu’à moyen terme. Avant cela, l’accès universel à
l’enseignement fondamental reste la priorité des pays africains. L’UNESCO
suggère donc, lorsque les taux de scolarité restent très bas, de réformer
l’enseignement supérieur UNESCO 1998a, 1997a pour le r endre compatible avec le modèle qui s’impose dans le reste du monde.
Mondialisation, services et commerce
Le processus de Bologne est appelé à rencontrer le GATS (GeneralAgreement on Trade in Services), un des accords de la WTO (World
Trade Organization), héritière du GATT (General Agreement on Tariffs and
Trade). Conclu dans le cadre de l’ONU en 1947 à l’initiative des États-Unis
entre 23 nations, il visait la libéralisation du commerce des biens matériels
au-delà des frontières nationales. Il a connu huit cycles de négociations dont
le dernier, l’“Uruguay Round” commencé en 1986, s’est achevé en 1994 par
la conférence de Marrakech qui a institué la WTO. Celle-ci s’est totalement
affranchie de l’ONU et n’est donc plus tenue d’en adopter les principes
George 2001. Comptant 146 membres en avril 2003 elle régit l’échange des
marchandises (GATT), des services (GATS) et la propriété intellectuelle
(TRIP, Trade Related Intellectual Property). Les accords qui fondent la WTO
définissent les procédures de règlement des différends et font obligation aux
gouvernements d’assurer la transparence de leur politique commerciale
(OMC 1998, Krieger-Krynicki 1997).
Lecommerce des services représente “les deux tiers de l’économie et des
emplois de l’Union, près d’un quart de ses exportations totales et la moitié de
ses investissements dans d’autres régions du monde” (Commission européenne 1999,10). Selon Laval et Weber 2002,16, sa position de premier
exportateur mondial de services ( 577 milliards de dollars sur les 1.400 du
marché mondial) l’a conduite à accepter des concessions sur d’autres dossiers,
notamment l’agriculture, en échange de la création du GATS. Elle a joué un
rôle de précurseur pour intégrer l’enseignement aux secteurs repris dans le
GATS, bien plus que les pays anglo-saxons ordinairement accusés d’être les
vecteurs de sa libéralisation (Weber 2003). Dès 1994, devançant le GATS, la
Commission s’est engagée à ne pas imposer de nouvelles mesures qui
restreindraient l’entrée de fournisseurs de services privés dans les niveaux
d’enseignement primaire, secondaire, supérieur et l’éducation des adultes;
dans le même temps, elle a, il est vrai, formulé des exemptions destinées à
protéger l’éducation publique dans ces quatre secteurs Jennar 2003.
Les pays signataires du GATS se sont engagés à entamer des négociations “en vue d’élever progressivement le niveau de libéralisation” et de
“réduire ou éliminer les effets défavorables de certaines mesures sur le commerce des services” (GATS art I §1). Le début de ces négociations a été fixé
“cinq ans au plus tard après la date d’entrée en vigueur de l’accord [1-1-95]”.
Le débat sur les limites des services concernés est en cours depuis ce moment.
Le texte précise que “les “services” [concernés par le GATS] comprennent
tous les services de tous les secteurs à l’exception des services fournis dans
l’exercice du pouvoir gouvernemental”, ceux-ci incluant “tout service qui
n’est fourni ni sur une base commerciale, ni en concurrence avec un ou
plusieurs fournisseur de services” (GATS art I §3). Cette définition extensive
pourrait, comme l’ont montré de nombreuses analyses (entre autres FGTB
2003, Sud Éducation 2003, Attac 2003), englober quasiment tous les services
et tous les niveaux d’enseignement. Cette universalité n’est pourtant que de
principe Messerlin 1995,229, les pays déterminent le degré d’exposition à
la concurrence internationale qui leur paraît souhaitable pour chacun des
secteurs qu’ils choisissent d’y soumettre. La question de la nature et du
contenu des engagements contractés par la Commission en 1994 se pose
donc ici avec acuité puisqu’ils délimitent le champ d’application de l’accord.
Celui-ci entrera en vigueur en janvier 2005, les négociations devront avoir
abouti pour cette date dans tous les secteurs qu’il concerne, dont l’éducation.
Des lectures divergentes des implications pratiques du GATS s’affrontent.
Pour d’aucuns (par exemple Laval et Weber 2002,37), les engagements
contractés par la Commission pourraient impliquer que “les fournisseurs
étrangers de services éducatifs bénéficient dans chaque pays membre du
traitement national, ce qui les met sur un pied d’égalité avec les fournisseurs
nationaux”. Pour d’autres experts ex. Krafft & alii 2003, la portée juridique
des engagements pris par les pays reste imprécise. De la même manière, la
plus grande confusion règne quant à savoir si l’instruction obligatoire est ou
non susceptible d’être intégrée au GATS. L’opacité des procédures (Bertrand
& Kalafatides 2002, Ziegler 2002) paraît d’un autre âge. Elle camoufle à
grand-peine un processus hésitant qui laisse tous les scénarios ouverts,
comme d’autres l’étaient au lendemain de la déclaration de la Sorbonne en
mai 1998.
Le premier contact explicite entre le GATS et le processus de Bologne
a donné lieu à un affrontement, à Prague, où les représentants de la France et
de la Belgique francophone ont défendu, avec un succès apparent, une
conception de l’enseignement supérieur comme “bien public”. Le rempart
qu’ils ont dressé est toutefois fragile, les économistes remettent en question la
notion de “public good” Cemmell, 2002, d’aucuns af firmant qu’elle est
inopportune pour désigner l’enseignement. Plus encore, l’UNESCO, par la
voix de J. Daniel, tend à refuser que la reconnaissance de “bien public” accordée au savoir implique que l’enseignement supérieur doive faire l’objet d’un
financement public : “il n’y a pas de lien logique entre l’idée selon laquelle le
savoir est un bien public et le financement des universités par l’État. La
conception du savoir comme propriété de l’humanité était répandue bien
avant que les universités ne reçoivent des financements publics” (Daniel
2002,21, notre trad.). Il ajoute que la majorité des États membres de
l’UNESCO font partie de l’OMC, suggérant ainsi la parfaite compatibilité
des objectifs poursuivis par les deux organisations ibid. 23. À l’inverse de
cette position, Uvalic-Trumbic estime que les conventions régionales pourraient constituer un cadre légal alternatif au GATS, 2002,69.
Ces contradictions se retrouvent dans une majorité d’autres organisations internationales, de l’OCDE à la Commission européenne. Dans ce
contexte indécis, la “Déclaration conjointe sur l’enseignement supérieur et
l’Accord général sur le commerce des services” signée par l’AUCC
(Association des universités et collèges du Canada), l’ACE (American
Council on Education), le CHEA (Council for Higher Education
Accreditation) et l’EUA dont on a vu le rôle déterminant dans le processus
de Bologne prend une signification très lourde. “Étant donné que l’on
connaît très peu les conséquences de l’inclusion des services d’éducation dans
[le GATS] [...], qu’il est extrêmement difficile de définir clairement les services d’éducation fournis sur une base strictement commerciale [...]. Nos établissements membres sont déterminés à réduire les obstacles au commerce
international de l’enseignement supérieur en recourant à des conventions et
à des accords qui ne font pas partie des politiques commerciales. [...] Dans le
contexte [du GATS], nos pays respectifs ne devraient pas prendre d’engagement en matière de services d’enseignement supérieur ou dans les catégories
annexes que sont l’éducation des adultes et les autres services d’éducation. Si
des engagements de ce type ont été pris en 1995, il ne faudrait pas en prévoir
d’autres.” La position est extrêmement claire, elle va dans le même sens que
celle de l’ESIB ou d’autres acteurs qui interviennent d’une manière ou d’une
autre dans le processus de Bologne. Elle n’est pas pour autant rassurante, elle
affirme surtout que les partenaires sont déterminés à s’entendre pour
conclure, hors du GATS, des accords qui produiront des effets similaires à
ceux qui auraient pu être signés sous l’égide du GATS. Une fois encore, une
dynamique se met en place, déterminée par l’adversaire qu’elle désigne au
point de susciter les mêmes réformes que celles qu’il aurait suggérées.
Le processus de Bologne est susceptible de deux interprétations complé-mentaires. La lecture événementielle considère qu’il a pu s’amorcer parce
que le ministre Allègre, conforté par le rapport Attali, a osé un audacieux
coup de force qui s’est révélé payant. La France est, après les États-Unis, le
premier exportateur mondial de services éducatifs post-secondaires (Cloete
2003), il était dès lors logique que son ministre de l’éducation prenne l’initiative d’une réforme destinée à renforcer la visibilité et à conforter la place
de l’enseignement supérieur européen. Toutefois, la lecture des évolutions
historiques longues, tentée ici, donne la juste mesure de son audace : la
Déclaration de la Sorbonne a été faite quarante-cinq ans après que le premier
texte du Conseil de l’Europe eût montré concrètement que des équivalences
de diplômes pouvaient être établies entre des pays dont les systèmes d’enseignement avaient peu de points communs. D’autres instances, Commission
européenne, UNESCO, OCDE, avaient longuement préparé le rapprochement des systèmes d’enseignement supérieur. L’EUA était prête à accompagner le mouvement, laissant espérer qu’une fronde des universités ne serait
pas couverte ou encouragée par leurs autorités. Le programme Erasmus avait
atteint son régime de croisière, son millionième bénéficiaire en 2002 a été
présenté comme un succès, alors que seul 1% des étudiants européens en a
bénéficié en quinze ans. Peu importe son efficacité instrumentale : parmi
d’autres mesures, il a contribué à installer chez les décideurs et dans la population la conviction d’une nécessaire intégration des systèmes éducatifs.
Cette seconde lecture accréditant l’hypothèse d’une inévitable mise en
place d’un espace européen de l’enseignement supérieur et de la recherche est
crédibilisée par les réactions suscitées partout dans le monde. Très rapidement, dès la déclaration de la Sorbonne, le modèle esquissé a été donné en
exemple. Son succès l’a conforté, au point de l’ériger en étalon des bonnes
pratiques d’enseignement supérieur. Son universalité mise en exergue
permettra demain à tous les étudiants de la planète de circuler en conservant
les confirmations administratives de leurs acquis. Les observateurs évitent
d’interroger le sens qu’il y aura à se déplacer d’une université à une autre
quand les enseignements seront partout certifiés selon les mêmes procédures
et intégreront les mêmes contenus.
La mise en place du processus reste à interroger. L’observation de la
Belgique montre qu’une dynamique de compétition s’est enclenchée, qui a
conduit les responsables institutionnels à accélérer un mouvement dont ils
étaient convaincus qu’il était inéluctable (Charlier 2002, Charlier & Moens
2003). Dans d’autres contextes nationaux, le processus a pris des formes parfois plus subtiles mais comparables : chaque responsable a voulu engager le
segment qu’il pilote dans l’espace européen de l’enseignement supérieur pour
éviter le reproche de ne l’avoir pas fait. Cette dynamique de l’émulation
semble aussi celle qui a conduit quarante pays à rejoindre le processus sans
chercher à l’infléchir. Elle a sans doute aussi poussé les organisations internationales à soutenir sans réserve le processus de Bologne. Les initiatives prises
se répondent, se renforcent et démultiplient leurs effets, comment ne pas lire
des traces de compétition dans cette convergence ?
Replacées dans les évolutions observées sur les cinq continents, les finalités de Bologne cessent d’être claires. Le débat démocratique ne peut pas en
tester la pertinence, il ne porte au mieux que sur les modalités techniques.
Encore faut-il qu’il ait lieu, car les réformes s’imposent souvent au nom d’arguments téléologiques comme ceux utilisés à d’autres moments forts de la
construction européenne Espace Schengen, adoption de l’euro, etc.. Dans
le cas présent, la question sous-jacente est celle des instances auxquelles les
universités doivent rendre des comptes. La réponse pratique qui s’élabore
exempte les universités d’un contrôle populaire : l’excellence ne se jauge
qu’au trébuchet d’une science échappant au commun, la qualité est une
donnée technique dont elles seules peuvent donner les gradations. La réforme
en cours fait peu de cas des citoyens : financée par des fonds européens, elle
est conduite par les responsables d’universités fédérés au sein de l’EUA, alliés
pour la circonstance avec ceux de l’EURASHE et de ESIB. En d’autres
termes, les producteurs et les consommateurs dialoguent avec l’autorité qui
les subsidie.
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