2003
Éducation et Sociétés
Compte rendu
Bourdieu autrement. Fragilités d’un sociologue de combat
de Philippe Corcuff, 2003, Paris, Textuel, collection La discorde, 143 pages
Daniel Frandji
IUFM de Lyon, Laboratoire méditerranéen de sociologie LAMES Maison méditerranéenne des sciences de l’homme MMSH, Aix-en-Provence
La lecture de l’œuvre de Pierre Bourdieu
livrée par Corcuff se veut à la fois fidèle et
critique. Il s’agit de défendre la portée heuristique d’une sociologie jugée ordinairement maltraitée tout autant par la “mauvaise foi” de ses détracteurs (les
anti-Bourdieu) que les “cécités” de ses
adeptes, “bourdieusiens heureux”. Bourdieu serait méconnu car trop connu. La plupart des textes consacrés à sa sociologie
seraient d’autant plus partisans et réducteurs qu’ils surestimeraient, sous “illusion
biographique”, la cohérence de l’œuvre et
de l’auteur. Il conviendrait donc d’aborder
Bourdieu autrement, en restituant sa pensée dans sa dynamique, comme “ensemble
composite”, pensée complexe, hétérogène,
et comprenant ainsi en elle-même bien des
éléments de son propre dépassement.
Engagé dans cette démonstration, l’ouvrage
procède d’une lecture précise, voire méticuleuse, des textes de Bourdieu, attachée à
déconstruire les critiques des “anti”, creuser les faiblesses ou contradictions ignorées par les “pro”, mais aussi expliciter les
révisions constructives avancées par
d’autres.
La première partie vise encore à privilégier la cohérence de l’œuvre, soit ce que
les quatre suivantes ont progressivement
pour vocation d’abandonner, développant
ainsi ce qui doit faire l’originalité de l’ouvrage. Cette première partie, curieusement, est aussi plus particulièrement adressée aux “militants des mouvements
sociaux”. Curieusement, car ce ne serait
pas le cas des autres ? Le risque étant alors
de voir ici se maintenir quelque chose de
cette “division du travail intellectuel tendant à réserver aux milieux universitaires
les productions intellectuelles les plus affinées” que dénonce l’auteur. Ce serait pourtant injuste au vu de la qualité du propos. La
sociologie de Bourdieu constitue une des
grandes pensées critiques post-marxistes
du XXe siècle, argumente ici Corcuff. Et
c’est cette nouvelle capacité critique qu’auraient le plus de mal à saisir les animateurs
des mouvements sociaux avant tout marqués en France par les repères intellectuels
formés au sein du marxisme. Ces derniers,
est-il en même temps précisé, ne peuvent
d’ailleurs qu’être confortés dans cette voie
par les écrits anti-libéraux de Bourdieu lui-même, demeurant plus proche des schémas marxisants, et donc en deçà de ses
avancées théoriques. La théorie de l’habitus
et des champs est alors restituée en rupture avec la clôture économiste présente
chez Marx, puis argumentée contre “la prétention à saisir le tout” (nourrissant le
schème du complot ou arguant de la toute
puissance supposée du système). Toujours
en priorité pour les militants sociaux, Corcuff insiste aussi sur la critique de la domination politique (la question du porteparole) et de l’ethnocentrisme militant.
Moment fort enfin, dans le retour cette fois
plus distancié sur la théorie :l’exposé de “la
pente domino-centrée” clôturant cette
sociologie. Clôture que Corcuff parvient à
expliciter en tenant ensemble les deux
puissantes critiques (mais à notre connaissance rarement rapprochées et confrontées entre elles) formulées par Grignon et
Passeron (le misérabilisme dans lequel la
théorie de la légitimité enferme les pratiques populaires) et par Boltanski et Thévenot (“l’invisibilisation” des différentes
formes de relations : coopération, amour,
sens de la justice, etc. — on pourrait ajouter logique du don et donc obligations et
responsabilité— non réductibles aux rapports de dominations).
C’est aussi cette ouverture aux apports
ultérieurs (à laquelle s’ajoute l’explicitation
en amont, par recours à la philosophie, des
concepts du sociologue) qui confère son
intérêt à la suite de l’ouvrage. Il nous paraît
possible de regarder ensemble sur ce point
les trois parties suivantes, toutes consacrées à la théorie de l’action. Ici, la fidélité
et la critique semblent parfois entrer en
tension. Ce sentiment est-il dû à cette posture tendant à attribuer les problèmes que
posent les cadres conceptuels du socio-logue principalement à l’usage qu’en ont fait
d’autres ? On le voit plus loin, dans la cinquième partie, à propos du problème de
l’utilitarisme, on le voit déjà dans ces pages
soucieuses de réhabiliter le concept d’habitus avant d’admettre ses difficultés. Certes,
le jeu des formulations successives, y compris la forme d’écriture adoptée par le
sociologue (prévenant tous les contre-arguments), permet toujours de se mettre
d’accord sur un point. Corcuff l’admet bien
d’ailleurs, tout en faisant une force de cette
particularité, que d’autres (les infidèles ?)
dénoncent comme refus de clarté et de
confrontation à la critique. La fidélité critique redevient plus harmonieuse, et
convaincante, quand l’auteur ré-explicite
l’apport majeur du concept d’habitus résidant bien moins en lui-même que dans le
problème (la recherche de l’articulation
entre le collectif et l’individuel, le dépassement du double écueil de l’intellectualisme
et de l’objectivisme etc.), qu’il s’essaie de
solutionner. Car il est vrai que, Bourdieu
lui-même l’a reconnu, le concept “vaut
peut-être avant tout... pour les questions
qu’il permet de mieux poser ou de
résoudre, les difficultés scientifiques qu’il
fait surgir”.
Le pas critique est alors franchi par Corcuff, dans une formulation précise :
“Demeure le danger de passer de la neutralisation méthodologique de problèmes,
mis provisoirement entre parenthèses pour
construire l’intelligibilité partielle de certains phénomènes sociaux, à la négation de
ces problèmes et à la dogmatisation d’un
concept aux ambitions totalisatrices”. Le
concept d’habitus fonctionne “comme une
boîte noire essentiellement identifiée par
ses effets”. Il a limité le domaine d’investigation sociologique, notamment en passant
sous silence la variété des modes d’engagement dans l’action à la disposition des
acteurs. Dans le même temps, tout en
récusant les philosophies de la conscience,
le concept d’habitus a aussi reconduit “au
niveau d’un inconscient social individualisé”
leurs “présupposés d’unité et de permanence de la personne”. L’auteur insiste
d’ailleurs longuement sur ce point, ce qui
l’amène à consacrer sa quatrième partie à
une discussion de L’homme pluriel de Lahire.
En fait, la démarche adoptée consiste surtout à rappeler en quoi cet ouvrage “ne
constitue qu’un élément dans un champ
collectif de questionnement”. L’intérêt
porté à l’acteur dans sa diversité plutôt que
dans son unité n’est pas une nouveauté
chez les sociologues : les formulations
d’Elias, Douglas, Taylor, ou beaucoup plus
anciennes dans la philosophie de Hume, les
analyses surtout de Mead et dans son
sillage de Goffman, les développements
sociologiques de de Singly, Dubet, et
d’autres encore, nourrissent alors le vaste
panorama permettant de le reconnaître.
UNE SOCIOLOGIE ÉTHIQUEMENT CONTRASTÉE
Pour terminer, Corcuff revient sur la difficulté majeure que pose la sociologie présentée et qui justifie largement le sous-titre
de l’ouvrage :à la différence de Marx, la critique chez Bourdieu n’est pas clairement
adossée à une perspective d’émancipation.
Nous pourrions aller plus loin en reprenant
le registre plus radical tenu dans la première partie et posant la question lancinante à laquelle nous convient les analyses
du sociologue : “Comment échapper un
jour à la domination, si tout est, invariablement et inéluctablement, domination ?”. De
fait, les réductions opérées par le cadre
conceptuel de cette sociologie ne contri-buent-elles pas à essentialiser les rapports
sociaux qu’elle s’attache à dénoncer (la
“violence symbolique” semble ainsi participante à la définition du social plutôt que
déconstruite comme limitation de ses
potentialités)? D’autres auteurs nous ont
déjà permis de saisir ce qui constitue ainsi
une “aporie” (Girard) bien plus qu’une “fragilité”: celle d’une sociologie prétendant
finalement libérer les acteurs de ce qu’elle
pose dans le même temps comme constitutif du lien social. De manière originale,
Corcuff montre quant à lui en quoi cette
difficulté peut aussi être mise au compte
des relations complexes et ambivalentes
que Bourdieu entretient avec la tradition
philosophique. La posture adoptée ici est
bien sûr encore celle de la sociologie de la
société critique. Les textes des philosophes
permettent d’expliciter les présupposés
normatifs ou postulats sur la condition
humaine (le terme exact revendiqué est
celui des “anthropologies philosophiques”)
imbriqués dans les vocabulaires, concepts
et outils du sociologue. Les difficultés de la
théorie ne sont pas relatives à la présence
de ces postulats (il ne pourrait pas en être
autrement). Elles renvoient au fait que
ceux-là sont pluriels, naturalisés (car non
ou insuffisamment explicités) et en partie
contradictoires. Au moins trois fils anthropologiques sont ainsi explicités. Le premier
fil est celui de l’anthropologie de l’intérêt,
relevant certes d’une conception philosophique de l’humain, mais consacrant surtout la pente utilitariste d’une sociologie
devenant ainsi dénonciatrice de toute prétention à la légitimité. Corcuff choisit de
montrer comment cette pente se serait
(surtout ?) durcie dans la science politique
française. Le second fil renvoie à une
anthropologie de la lutte contre la mort
symbolique s’incarnant notamment dans le
passage de la notion d’intérêt à celle d’illusio. Le caractère contingent de la vie
humaine et sa finitude appellent la production sociale d’un sens : nécessité anthropologique donc de jouer le jeu (d’être pris
dans un champ) et dépendance au jugement
des autres. Ce sont principalement les
textes de Pascal qui permettent ici de
“développer les etc.”; tandis que le troisième fil, celui de l’anthropologie de la
liberté relative par la connaissance, se comprend à partir de Spinoza, révisé par la philosophie des lumières. Ce dernier fil serait
le seul explicitement émancipateur, tout en
entrant aussi en contradiction, précise
Corcuff, avec ce que l’on perçoit encore
d’une “anthropologie de l’authenticité de la
pratique versus l’inauthenticité de l’intellectualisation”. D’après nous, cette position
pourrait d’ailleurs heuristiquement être
défendue (tout dépend de ce que l’on met
dans la “pratique”) mais semble plutôt ici se
clôturer dans une pensée relativiste dualiste. On n’avance donc guère ici du côté de
l’émancipation. Pourtant une autre possibilité survient. Il se trouve en effet que l’anthropologie de la lutte contre la mort symbolique donne lieu à deux lectures
différentes,“constructiviste” ou “tragique”.
La lecture constructiviste, comme la suivante, pose l’absence de fondement naturel
à nos jugements de valeur, justifications et
autres raisons d’exister, qui sont toujours le
produit de constructions sociales. Mais cela
n’empêche pas de leur reconnaître une réalité et aussi la possibilité de leur objectivité
en tant que productions soumises à des
contraintes débordant l’arbitraire des jeux
sociaux (argument défendu dans l’autre
ouvrage récent de Corcuff, sous la notion
des “transcendances relatives”). La lecture
tragique porte l’illusio du côté de l’illusion :
le caractère toujours nécessaire, mais vain
et irréalisable, artificiel et dérisoire des
jeux, raisons et significations humaines. Elle
nie aussi leur possible portée émancipatrice : ces dernières ne pouvant, comme
l’écrit Bourdieu (sous le thème de la “malédiction” ou de “l’antinomie fondamentaledu social”), que participer des luttes de
distinction :“et c’est là sans doute l’antinomie fondamentale ... tout sacré a son
complément profane, toute distinction produit sa vulgarité...” (in Leçon sur la leçon).
Corcuff trouve Bourdieu “hésitant”
entre ces deux lectures. Et notamment lors
des analyses menées, avec Passeron, sur le
système scolaire. Notons d’ailleurs et nous
conclurons sur ce point, que c’est là le seul
moment, dans cette discussion sur la dualité de la piste constructiviste non relativiste ou tragique, où Corcuff se réfère à la
question scolaire :la tension entre ces deux
pistes s’observe de fait particulièrement
dans La reproduction, dans la mesure où les
discussions sur les savoirs scolaires constituent la première définition de la “violence
symbolique”... mais faut-il parler de “tension” ou de bifurcation car bien des travaux
sur l’école produits par la suite ne semblent
pas s’être prioritairement attachés à travailler la première lecture ? De même,
l’énoncé de l’apport émancipateur du travail scolaire se heurte encore de nos jours
à l’argument du relativisme culturel (culture
orale/ culture écrite, populaire/ savante
etc.). Et la lecture tragique ne s’est-elle pas
paradoxalement aussi figée dans les critiques de la critique, sous la forme par
exemple du “Enseignons quand même” ou
de l’énoncé de “l’opposition indépassable”,
de “l’irréductible conflit d’interprétation”
entre le raisonnement sociologique et le
raisonnement pédagogique ? Un sociologue
ne pouvant pas être un bon enseignant et
vice-versa ? Les clarifications apportées par
Corcuff nous aideront assurément à mieux
développer les autres pistes possibles...
avec et contre Bourdieu.