2003
Éducation et Sociétés
Compte rendu
Une discipline pour la République : La Science de l’éducation en France 1882-1914,
de Jacqueline Gautherin, 2002, Berne, Peter Lang, 362 pages Collection “Exploration. Éducation : Histoire et pensée”, préface de Viviane Isambert-Jamati
Jean-Claude Forquin
Aux yeux des “sciences de l’éducation”
telles qu’elles existent en France depuis leur
création en 1967 en tant que discipline universitaire d’enseignement et de recherche
institutionnellement reconnue, la “science
de l’éducation” qui fut implantée et enseignée dans les facultés des lettres entre 1882
et 1914 fait parfois figure d’ancêtre lointaine
et quelque peu mythique. Préparée sous la
direction de Viviane Isambert-Jamati et soutenue à ParisV en 1991, la thèse de doctorat
de Jacqueline Gautherin “La formation
d’une discipline universitaire : la Science de
l’éducation, 1880-1914” devait apporter,
par le caractère minutieux et systématique
de l’investigation historique sur laquelle elle
repose, une contribution très importante à
la connaissance que l’on peut avoir de cette
expérience “pionnière”, permettant par là
même une meilleure appréciation des continuités et surtout des différences (indiquées
déjà dans le changement même de dénomination, avec le passage du singulier au pluriel) entre deux “moments” d’une discipline
fortement séparés dans le temps. Plusieurs
années après cette soutenance, le présent
ouvrage vient heureusement combler une
lacune éditoriale en mettant à la disposition
de lecteurs plus nombreux les principaux
apports d’un travail qui demeure, sur le
sujet dont il traite, — et même si l’on ne
peut ignorer aujourd’hui d’autres apports
majeurs plus récents comme ceux de Laurence Loeffel sur La question du fondement
de la morale laïque sous la IIIe République (PUF
2000) ou ceux de Patrick Dubois sur Le Dictionnaire de Ferdinand Buisson (Peter Lang
2002)— une référence sans équivalent.
La démarche de recherche de Jacqueline
Gautherin se présente comme relevant
d’une “histoire sociale compréhensive”, ce
qui suppose une approche qui mette l’accent moins sur les effets de structure ou les
fonctions sociales caractérisées de l’extérieur que sur l’activité de mobilisation de
ressources, de construction de dispositifs
et d’élaboration de significations déployée
de façon continue par les acteurs au fil des
occasions et des situations. Une approche
qui se trouve fréquemment éclairée et
étayée, au cours de l’ouvrage, par des références et des emprunts aux apports
conceptuels et aux grilles de lecture du
monde social issus des travaux de Boltanski
& Thévenot. Mais, en marge ou plutôt à la
base de cette approche sociologique “compréhensive” appliquée à un dispositif institutionnel, à un groupe professionnel et à
une configuration cognitive, la démarche de
recherche de Jacqueline Gautherin est
d’abord celle d’une historienne, ou, si l’on
veut, d’une “sociologue-historienne”, dont
les “données” proviennent essentiellement
de la consultation de dossiers et du
dépouillement d’un très grand nombre
d’archives (Archives nationales, régionales,
départementales, municipales ou privées,
fonds d’Écoles normales, fonds de la Sorbonne, bibliothèque Victor Cousin), sans
compter les collections de périodiques et
les autres sources imprimées ayant donné
lieu à utilisation.
La première partie de l’ouvrage porte
principalement sur le processus de mise en
forme de la science de l’éducation comme
dispositif administratif et universitaire. Sous
l’impulsion de la municipalité et des responsables de l’administration scolaire (recteur, inspecteur d’académie), un cours universitaire de pédagogie est créé tout
d’abord à la faculté des lettres de Bordeaux
en 1882 et confié à Alfred Espinas, professeur de philosophie dans cette faculté, en
vue de préparer les futurs instituteurs à
l’enseignement de l’instruction morale et
civique que la loi Ferry du 28 mars 1882
vient de substituer à l’instruction morale et
religieuse. Entre 1883 et 1910, des cours de
science de l’éducation ou de pédagogie ou
de psychologie et morale appliquées à
l’éducation furent implantés dans presque
toutes les facultés des lettres, tout d’abord
sous impulsion ministérielle et avec l’appellation science de l’éducation (Paris 1883,
Bordeaux 1884, Lyon 1884, Montpellier
1884, Toulouse 1887), ensuite parfois sous
d’autres appellations et à l’instigation des
municipalités, des conseils généraux ou des
universités. Le cas de la Sorbonne apparaît
particulièrement révélateur des difficultés
et des enjeux liés à l’ouverture de ce nouvel enseignement. Confié par Jules Ferry à
Henri Marion, professeur de philosophie au
lycée Henri IV et chargé au sein de la toute
nouvelle ENS de Fontenay-aux-Roses d’un
enseignement de psychologie appliquée à
l’éducation, ce cours ministériel était primitivement destiné aux membres de l’enseignement secondaire et aux étudiants de la
faculté des lettres. Les réticences exprimées par la faculté à l’égard d’un enseignement perçu comme un second enseignement de philosophie, imposé de l’extérieur
par le Ministère, motivèrent un changement d’intitulé (“cours complémentaire de
science de l’éducation”) et une redéfinition
du public visé (incluant le personnel de l’enseignement primaire), avec un cofinancement (qui devait valoir par la suite pour les
autres cours de science de l’éducation) par
la Direction de l’Enseignement Primaire et
la Direction de l’Enseignement Supérieur.
Ce qui ressort, plus généralement, de l’enquête de Jacqueline Gautherin, c’est une
certaine hétérogénéité des cas de figure
observés, mais aussi et surtout le fait que
ces enseignements soient restés généralement marginaux au sein des Facultés, avec
des horaires réduits, un statut de “cours
complémentaire” venant en supplément du
service normal de la personne qui en était
chargée, généralement un ancien élève de
l’ENS agrégé de philosophie et professeur
en poste à la faculté ou dans un lycée de la
ville (la création de postes spécifiques n’eut
lieu qu’exceptionnellement et tardivement), et un public passablement instable
et hétérogène, mêlant fréquemment des
étudiants, des enseignants du primaire, des
professeurs et des élèves des Écoles normales, des responsables de l’administration
scolaire et des “gens du monde”. En réalité,
la nouvelle discipline ainsi instituée resta
bien souvent en porte-à-faux, suscitée au
départ par des impulsions d’ordre essentiellement politique (les convictions et les
décisions d’un cercle restreint de pédagogues et de membres de la haute administration qui voyaient en elle un support pour
la diffusion des idées et le renforcement des
institutions républicaines), mais, du fait
peut-être d’un certain éclectisme théorique et d’un confinement dans un certain
discours prudemment “généraliste”, aussi
peu capable de se faire reconnaître par les
membres de l’enseignement secondaire et
de l’enseignement supérieur comme un
savoir pleinement “universitaire” que de se
faire accepter au sein de l’enseignement
primaire comme une ressource capable de
répondre à des demandes précises de formation ou d’instrumentation pédagogique
(comme on le voit par exemple avec le
contenu des “conférences pratiques”, distinctes des leçons publiques et censées être
destinées plus particulièrement aux enseignants en exercice et qui cependant,
d’après l’enquête de Jacqueline Gautherin,
se bornèrent bien souvent à des explications de textes dans la pure tradition académique).
C’est probablement dans la deuxième
partie de l’ouvrage, intitulée “Un filet de
disponibilités” et consacrée plus spécifiquement aux cercles sociaux, aux réseaux
relationnels et aux stratégies personnelles
qui, au sens fort du terme, ont contribué à
faire exister, à partir des années 1880, la
science de l’éducation comme réalité institutionnelle, que se trouve mis en œuvre de
la façon la plus évidente le programme
d’une “sociologie compréhensive”, une
sociologie qui appréhende les institutions
non pas comme des entités abstraites ou
intrinsèquement “consistantes”, mais
comme le produit toujours en cours d’élaboration d’une activité “constitutive” ou
“instituante” (selon l’expression de
Mehan), exercée par une multiplicité d’acteurs sociaux engagés dans une multitude
d’interactions significatives aux issues
imprévisibles. Mais ici plus encore que dans
la partie précédente, c’est la patience historienne, le lent et laborieux dépouillement
d’archives, qui vient nourrir et étayer le
propos sociologique. La plongée dans les
dossiers individuels des professeurs
conservés aux Archives nationales, dans les
registres de délibération des Conseils de
Facultés, dans les correspondances conservées dans les fonds de la Sorbonne ou de la
bibliothèque Victor Cousin nous apporte
en effet, sur la science de l’éducation “telle
qu’elle se fit”, une information tout à fait
intéressante. Une des choses étonnantes
que nous apprenons, c’est que, bien que
proches par leurs profils (normaliens agrégés de philosophie), leurs carrières et leurs
convictions (confiance en l’éducation et en
la science, adhésion forte au projet laïque
et républicain, avec cependant une différenciation croissante au cours de la période,
liée notamment à l’essor du radicalisme, du
solidarisme et du socialisme), les professeurs à qui furent confiés ces enseignements universitaires de science de l’éducation ou de pédagogie ne constituèrent
jamais à proprement parler une communauté professionnelle soutenue par des
moyens propres d’organisation et d’expression. Bien plus, à deux ou trois exceptions près (Marion, Dumesnil et surtout
Buisson, personnalité centrale véritablement mobilisatrice et fédératrice, présent
pendant un demi-siècle au cœur et à l’intersection d’une multitude de réseaux formels et informels, successivement Directeur de l’Enseignement Primaire, titulaire,
après Marion et avant Durkheim de la
chaire de science de l’éducation à la Sorbonne, député radical de Paris, mais aussi
créateur et directeur du Dictionnaire de
Pédagogie, de la RevuePédagogique et de plusieurs autres périodiques, membre d’une
quantité d’associations et de ligues), il
s’avère que ces professeurs restèrent
quelque peu en marge de ce “cercle des
pédagogues” aux effectifs restreints mais
doté d’un très grand pouvoir d’impulsion,
d’enrôlement, de “mise en forme” et de
contrôle qui, dans les premières décennies
de la République au moins, joua un rôle
décisif dans la conception et la mise en
œuvre des réformes scolaires. C’est que,
comme le révèlent beaucoup d’éléments de
documentation exhumés par Jacqueline
Gautherin, notamment certaines correspondances qui ont pu être conservées en
archives, l’engagement de ces professeurs
de philosophie dans l’enseignement de la
science de l’éducation s’inscrivait bien souvent dans des préoccupations et des perspectives de carrière qui pouvaient les
détourner d’une implication trop exclusive.
Selon Jacqueline Gautherin, trois “échelles
de grandeur” semblent avoir gouverné les
projets de carrière :le prestige lié à la fonction et au statut, le prestige attaché à la ville
ou à l’établissement d’exercice, la proximité
par rapport à Paris, c’est-à-dire par rapport
à la rue de Grenelle, lieu et sanctuaire du
pouvoir. Mais les cheminements professionnels, plus ou moins sinueux, dépendirent aussi d’intérêts privés, de contraintes
familiales et, surtout, des critères d’excellence assez composites et relevant eux
aussi de plusieurs sortes de “grandeurs”
(“inspiration”, “renom”, efficacité pédagogique, honorabilité, déférence, conscience
civique) mis en œuvre explicitement ou
implicitement par les autorités dans la gestion des carrières. Vu la rareté des postes
universitaires en philosophie, la concurrence était rude. Aussi la question se pose
de savoir si le fait pour un “philosophe”
d’accepter de donner à un moment ou à un
autre un enseignement en science de l’éducation pouvait, dans la course d’obstacles
universitaire, constituer un atout ou au
contraire un handicap. On constate en tout
cas, parmi la minorité des professeurs de
philosophie qui ont participé à cet enseignement, une certaine surreprésentation
de ceux issus de milieux populaires. Il apparaît aussi que leurs sujets de thèse ne portèrent pratiquement jamais sur des questions pédagogiques et que ceux qui sollicitaient une promotion ou un nouveau poste
prenaient généralement soin d’omettre
dans leur dossier cet aspect de leur activité
ou de le rattacher à un territoire plus prestigieux, philosophie ou sociologie. Certains
cherchèrent d’ailleurs très vite à se débarrasser de cet enseignement ou à en modifier l’intitulé, comme le fit Durkheim à Bordeaux aussi bien qu’à Paris. Pour beaucoup,
cet enseignement de la science de l’éducation semble avoir constitué ainsi davantage
une obligation ou une contrainte qu’une
occasion d’accomplissement. Mais ce qui
ressort principalement, c’est plutôt la prédominance d’une sorte de “logique plurielle”, une logique de compromis entre des
“grandeurs” diverses, qui fait qu’on ne peut
voir en tout cas dans les professeurs de
science de l’éducation ni des “parvenus”
opportunistes ni des “apôtres de la République” complètement désintéressés.
C’est surtout sur les aspects intellectuels, épistémologiques et idéologiques de
la discipline science de l’éducation que Jacqueline Gautherin met l’accent dans la (très
longue) troisième partie de son ouvrage.
Faute de pouvoir accéder au contenu réel
d’un grand nombre de cours, l’étude des
libellés proposés tout au long de la période
(dont une liste exhaustive, organisée par
Facultés, dates et auteurs, est reproduite en
annexe de l’ouvrage) révèle une grande disparité dans les problématiques, les
approches et les objets, ainsi que l’impossibilité d’établir des scansions ou d’observer
des lignes d’évolution caractéristiques
entre 1883 et 1914. L’hétérogénéité du
public visé dans chacun de ces cours était
certainement porteuse d’une forte
“contrainte de généralité”, conduisant à
construire bien souvent le discours à partir
d’un répertoire commun de notions préconstruites ou de métaphores (agricoles,
médicales, artisanales) empruntées au langage ordinaire ou à une tradition philosophique passablement affadie. Une tension
apparaît cependant, à l’intérieur et en
marge du champ de cette “pédagogie de la
chaire”, entre cette pente généraliste et les
nouvelles orientations ou les nouvelles exigences dont sont porteuses les sciences
humaines naissantes, en l’occurrence
essentiellement la psychologie et la socio-logie. Si les premiers travaux de psychologie scientifique (psychophysiologie, psycho-logie expérimentale) semblent avoir
rencontré peu d’échos au sein de la science
de l’éducation, quelques enquêtes par questionnaires avec traitement quantitatif virent
le jour (sur les préférences disciplinaires
des écoliers, les résultats scolaires, les
retards scolaires, la criminalité juvénile, les
effets sociaux de l’école, le baccalauréat),
tout en demeurant cependant relativement
marginales. En fait, les approches empiriques tinrent peu de place dans les contenus de la nouvelle discipline, y compris,
paradoxalement, chez quelqu’un comme
Durkheim, dont les cours de science de
l’éducation contrastent sur ce point avec
les travaux sociologiques à base d’enquêtes,
ou comme Gaston Richard, son successeur
à Bordeaux, auteur pourtant d’un ouvrage
sur la pédagogie expérimentale. Jacqueline
Gautherin observe ainsi que l’enquête parlementaire de 1899 préparatoire à la
réforme de 1902 ne s’appuie en fait jamais
sur des savoirs produits par des professeurs de Science de l’éducation, mais plutôt
sur le témoignage de praticiens ou de
membres de l’administration. Si, dans un
contexte d’installation et de consolidation
de la République, la Science de l’éducation a
pu se penser ou se présenter comme une
science directrice, législatrice ou régulatrice, “maîtresse d’école et lumière de la
vie” selon l’expression d’Octave Gréard, ce
serait cependant, conclut Jacqueline Gautherin, une illusion d’optique de voir en elle
un projet d’instrumentation et de rationalisation de l’instruction selon une logique de
l’efficacité. À la lumière et en complément
de telles analyses, une autre question qu’on
pourrait aussi se poser serait celle des liens
possibles (ou, plus vraisemblablement, celle
des raisons d’une apparente distance et
d’une certaine ignorance réciproque) entre
cette pensée pédagogique typiquement universitaire et “française” et d’autres courants de réflexion comme celui qui commençait à se développer, à la même
époque, à l’échelle internationale, dans la
perspective de ce qu’on peut désigner globalement sous le terme d’éducation nouvelle.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage
entrent de façon plus explicite dans les
contenus thématiques et idéologiques des
enseignements de science de l’éducation en
se focalisant sur deux questions qui ont
revêtu, dans le contexte intellectuel et politique de l’époque, une importance particulière :la question des conditions et des justifications d’une éducation morale
d’inspiration laïque et la question du rôle
de la pédagogie comme instrument de
réforme sociale. Considérée originellement, dans l’optique de Ferry, comme un
dispositif de démarcation, de délimitation
de frontières entre le temporel et le spirituel, l’universalisme de l’État et le particularisme des Églises et des familles, l’idée
laïque fera tout au long de la période l’objet
d’un processus complexe de réélaboration
critique et de remaniement doctrinal,
auquel Jacqueline Gautherin consacre des
pages particulièrement éclairantes. Parmi
celles-ci, les plus “heureuses” ou les plus
“inspirées” sont peut-être celles consacrées à la figure de Ferdinand Buisson,
apôtre d’une foi laïque qui apparaît moins
comme une séparation d’avec la foi
(comme chez les laïques “neutralistes”) ou
comme une exclusion de la foi (comme
chez les militants du rationalisme athée)
que comme un accomplissement et une
sorte de transsubstantiation profanes de la
foi de la part d’un protestant “libre croyant
devenu libre penseur” dont la longue et fertile trajectoire reflétée dans une multitude
d’interventions et de publications témoigne
de la persistance d’une inextinguible aspiration à une transcendance. C’est à coup sûr
cette religiosité latente de Buisson que vise
Durkheim lorsque, dans sa leçon inaugurale
à la Sorbonne, il assortit l’hommage rituel à
son prédécesseur d’une critique contre cet
“appétit de l’infini”, cette “sensation dissolvante de l’illimité” si contraires au robuste
“esprit de discipline” dans lequel le promoteur d’une approche scientifique des institutions et des mœurs voit la première et
principale caractéristique réelle du fait
moral comme fait social objectivement
observable. Certes Durkheim pas plus que
Buisson ne peut se satisfaire d’une laïcité
qui se contenterait, par une sorte d’abstraction appauvrissante, de se débarrasser
des composantes religieuses fondatrices de
la morale traditionnelle sans rien changer
dans ses contenus pratiques réels. Pour l’un
comme pour l’autre, on ne peut priver
l’édifice de la morale de ses fondements ou
de ses couronnements sans le remanier
tout entier, ce qui veut dire que, s’il faut
bien libérer la morale de la religion, de ses
prestiges trompeurs et de ses appareillages
dogmatiques, il faut aussi conserver tout ce
qui conférait à l’autorité de la religion sa
force, sa majesté, son pouvoir de mobilisation émotionnelle et de mise en cohésion
sociale. La question se pose donc de savoir
comment susciter une morale nouvelle,
adaptée à la civilisation rationaliste et
démocratique moderne, mais qui soit effectivement capable de remplacer la religion
ou de la concurrencer sur son propre terrain. Or à cette question, caractéristique
d’une époque de sécularisation de la culture, Buisson et Durkheim répondent dans
des termes radicalement différents. Pour
l’un, le ressort profond de la morale, une
morale délivrée de tout esprit de calcul et
de marchandage, d’inspiration kantienne si
l’on veut, mêlée cependant d’une inquiétude pascalienne, réside dans le sanctuaire
de la conscience individuelle, dans l’expérience ou l’exigence d’une transcendance
plus intérieure à l’homme que l’homme lui-même; pour l’autre, le ressort de la morale
dans ce qu’elle a de plus majestueux et de
plus sacré, c’est la société elle-même, cette
puissance antérieure et extérieure à nous-mêmes qui nous porte, nous enveloppe,
nous règle et nous élève par le biais des institutions et des signes. Ainsi peut-il y avoir
plusieurs façons (car il faudrait aussi tenir
compte des différentes variantes du positivisme et du scientisme, de tous ceux qui,
nombreux à l’époque, espèrent pouvoir
fonder rigoureusement une morale sur des
vérités établies par la science, sans parler
du solidarisme de Léon Bourgeois, évoqué
dans le dernier chapitre de l’ouvrage et qui,
selon Jacqueline Gautherin, trouva une
large audience chez les pédagogues universitaires au tournant du siècle) de comprendre la “grandeur” et les “servitudes”
d’une morale qui cherche à se définir
comme “laïque”.
La façon dont disparaissent les institutions nous en apprend quelquefois plus sur
leur nature et leurs fonctions que le récit
de leur naissance et de leur développement. L’étude de Jacqueline Gautherin s’arrête à 1914. Elle nous indique seulement
qu’après la guerre le dispositif s’est décomposé : la chaire de Durkheim fut remplacée
par une chaire d’économie et histoire
confiée à Célestin Bouglé, quelques cours
ont subsisté en province, attachés à la personne de leur détenteur, tandis que, sous
l’impulsion de Paul Lapie, devenu directeur
de l’Enseignement Primaire, la sociologie
durkheimienne s’introduisait dans les
Écoles normales à travers les “notions de
sociologie appliquées à la morale et à l’éducation”. On aimerait bien évidemment en
savoir plus sur les effets du séisme de la
guerre et sur les raisons d’une décomposition institutionnelle qui semble bien être
allée de pair aussi avec une très profonde et
très décisive “perte de mémoire”. Qu’est-il
resté dans la décennie 1920, que nous
reste-t-il un siècle après du grand remuement d’idées et du très important corpus
éditorial qui ont accompagné, soutenu ou
illustré cette expérience d’implantation
universitaire d’un enseignement de la
science de l’éducation ? “Discipline d’une
époque enchantée”, nous dit en conclusion
Jacqueline Gautherin, la science de l’éducation n’aura-t-elle été, justement (si l’on fait
exception de l’apport durkheimien), qu’un
mirage, un artefact, une illusion que le premier coup de tonnerre de l’Histoire serait
venu dissiper ? Ce qui fit tenir le dispositif,
selon un terme qu’affectionne Jacqueline
Gautherin, ce qui lui conféra un minimum
de consistance et de durabilité, c’était
essentiellement, nous dit-elle, un projet
politique, le projet de souder la vie politique nationale autour de valeurs civiques
partagées. Mais un dispositif d’enseignement universitaire peut-il se construire et
perdurer sans un minimum de consistance
proprement épistémologique, sans s’appuyer sur des raisons qui ressortissent
avant tout à l’ordre du savoir ? Dans la typologie boltanskienne des cités à laquelle Jacqueline Gautherin fait fréquemment référence, c’est peut-être la question de la
place spécifique qui, dans les travaux de
sociologie de l’éducation, pourrait ou
devrait être faite à l’idée d’une “cité académique” ou d’une “cité du savoir” qui se
trouve ici posée.