2003
Éducation et Sociétés
Compte rendu
Sociologie de la communication et des médias
de Eric Maigret, 2003, Paris, Armand Colin, 288 pages
Laurent Trémel
Institut National de Recherche Pédagogique, France
Le rôle joué par les médias dans la vie de
tous les jours, dans la socialisation des
jeunes — et des moins jeunes— est aujourd’hui patent. Si les questions s’y rapportant
font l’objet d’analyses transdisciplinaires
parfois pertinentes dans le domaine des
Sciences de l’information et de la Communication ( 71e section du CNU), force est de
constater que ces thématiques tiennent
une place secondaire, voire marginale, dans
d’autres secteurs (la sociologie et les
sciences de l’éducation notamment). Le
grand mérite de l’ouvrage d’Éric Maigret est
donc de recenser un certain nombre de
travaux, de définir des problématiques
constituant un champ qu’il définit comme
étant celui de la “sociologie de la communication et des médias”.
L’objet et le plan de l’ouvrage sont d’emblée fort bien définis dans une introduction
stimulante. En pratique, le livre se compose
de seize chapitres, regroupés en quatre
parties. Les références bibliographiques
sont présentées en fin de chapitre et un
index des auteurs est fourni à la fin de l’ouvrage. Certains chapitres bénéficient d’une
conclusion spécifique qui en dégage les
points les plus importants, mais on regrettera que cette démarche ne soit pas systématique. En marge du texte, insérés dans
des encarts, des paragraphes abordent plus
particulièrement des questions problématiques :la question du rapport entre médias
et violence, celle des oppositions pouvant
exister dans la conception du terme “culture”, voire même une tentative d’explication institutionnelle de la prise en compte
tardive, en France, des problématiques
relevant des études culturelles (Cultural
Studies), consacrées aux médias. Si l’essentiel du volume prend la forme d’une sorte
de manuel, ou plutôt d’un traité, l’auteur
n’hésite pourtant pas à se livrer parfois à
quelques digressions et à exprimer son opinion.
La première partie (Prologue) présente
des travaux “fondateurs” pouvant servir à
baliser le champ et à définir l’objet (École
de Francfort, École de Chicago, etc.). Éric
Maigret se montre toutefois d’emblée assez
critique à leur égard et se plaît à montrer
leurs insuffisances au regard d’une perspective sociologique plus “moderne”.
La seconde partie aborde, de façon
logique, la première question à laquelle le
sociologue est confronté lorsqu’il se propose d’étudier les phénomènes liés aux
médias : l’existence de discours idéologiques ou psychologisants, souvent
empreints de naturalisme et traduisant,
pour reprendre l’expression de l’auteur,
des “paniques morales” liées à l’apparition
des “nouveaux” médias. L’auteur présente
de façon plus détaillée qu’il ne l’avait fait
précédemment, les travaux “fondateurs”
de la discipline (École de Francfort, théorie lazarsfeldienne, anthropologie de la
communication, travaux de McLuhan),
s’appuyant non plus sur la vision “naturaliste” dénoncée, mais bien sur une
approche culturelle du social. Toutefois,
cette présentation fait écho à l’approche
critique déjà esquissée dans le prologue,
Maigret dénonçant tour à tour les “problèmes de méthode” des théoriciens de
l’école de Francfort, ou encore “l’excès de
positivisme” de Lazarsfeld et de ses disciples.
La troisième partie présente des travaux
contemporains dont la démarche vise à
“culturaliser la communication”, c’est-à-dire étudier les mécanismes de production
des œuvres, de structuration du champ de
production, de réception des produits,
voire même étudier de façon plus spécifique les cultures professionnelles des
acteurs du monde de la communication et
des médias les journalistes notamment.
On trouve ici une utile présentation de travaux au demeurant bien connus pour la
plupart (Barthes, Eco, Becker, Bourdieu,
Morin, de Certeau, les “Cultural Studies”,
etc.). Fidèle à sa posture, l’auteur les présente et en montre les limites. Dans un
encart, il est ainsi, par exemple, reproché à
Bourdieu d’avoir développé une approche
quasi dogmatique ayant conduit à freiner le
développement de recherches aux dimensions plus “compréhensives”:“Le triomphe
d’une sémiologie centrée sur les contenus
... et l’affi rmation d’une sociologie française de la culture assez hostile à l’étude
des médias de masse, celle de Pierre Bourdieu, a longtemps rendu illégitime une attitude plus tolérante, aussitôt qualifiée de
“populiste” 156.
La quatrième partie se veut plus prospective. Elle s’appuie sur des travaux plus
récents que les précédents (les bibliographies recensent ici une majorité d’ouvrages
datant des années 1990) et sans doute,
aussi, plus proches de la conception personnelle qu’a l’auteur du champ de la socio-logie de la communication et des médias.
Le chapitre 15, intitulé “La nouvelle socio-logie des médias” est en ce sens significatif.
Il présente comme un aboutissement, tant
sur le plan méthodologique que conceptuel, la démarche d’un certain nombre d’auteurs représentatifs de ce courant. La présentation qu’Éric Maigret fait de ses
propres travaux 242 résume bien l’inclination perceptible dans les perspectives de
travail de ces auteurs et leur volonté
d’adopter des points de vue résolument
“modernes”: ne plus seulement “dépasser
l’analyse normative sur les effets délétères
d’un média”, ni se contenter de prendre ses
distances avec les méthodologies “traditionnelles” (l’approche statistique notamment), mais “saisir le moment de l’interaction où les identités se fragmentent, se
détachent, se composent et se recomposent”. Point final à ce panorama, le 16e chapitre, est consacré à Internet et aux nouvelles technologies. Celui-ci révèle des
approximations surprenantes de la part
d’un auteur prônant par ailleurs la rigueur.
Si le plan de travail proposé est pertinent
— prendre pour objet les discours et les
pratiques liés à ce nouveau média— la dissertation reste trop proche d’une perspective conjecturale. Si l’auteur se plaît ainsi à
dénoncer “l’idéologie naïve du progrès”
accompagnant le développement d’Internet, on s’étonne, notamment, que son analyse ne relève quasiment pas le caractère
socialement déterminé de cette pratique
(concernant principalement les cadres et
leurs enfants). La seule incise que nous
avons relevée se situe page 264 où, en
adoptant sans grande réserve la catégorie
ad hoc des “internautes”, Maigret évoque
l’existence des “catégories sociales qui se
sont appropriées les premières Internet”
(que l’on devine favorisées) qu’il oppose
aux “nouveaux internautes”. Quelques
lignes plus bas, évoquant le “match des
écrans” et les comportements devant la
télévision, la remarque “50% des gens
déclarent faire autre chose en regardant la
télévision” ne manque pas, non plus, de laisser le méthodologue perplexe... On
s’étonne également que le sociologue
néglige totalement l’usage domestique de
l’ordinateur qui reste à ce jour le plus significatif : la pratique des jeux vidéo. La bibliographie, assez complète, clôturant le chapitre fournit cependant, en définitive, un
outil utile au lecteur.
Même si, sur l’ensemble, l’intérêt de la
réflexion d’Éric Maigret reste indéniable,
notre impression sur cet ouvrage est plutôt
mitigée. Présenté par l’éditeur comme un
“manuel présentant les grandes théories de
la communication au programme des premiers cycles des universités” (communiqué
de presse), promu en quatrième de couverture au rang “d’outil de référence et de travail”, pourvu d’un titre d’apparence neutre
et généraliste, qualifié modestement en
introduction par l’auteur “d’introduction
aux théories de la communication”, la problématique développée au sein du livre
révèle pourtant une approche critique, parfois même dénonciatrice. Il y a là, à notre
sens, un problème lié au positionnement du
travail. Qui plus est, certains jugements formulés par le sociologue posent parfois des
problèmes de fond. Dénigrant ce qu’il qualifie de “formes extrêmes de la critique”,
attribuant par exemple à l’École de Francfort et à ses disciples une démarche aboutissant à “systématiser et rationaliser une
dénonciation assez instinctive, versant dans
un prophétisme sociologique qui depuis
lors monopolise souvent les débats publics
sur les médias”, qualifiant plus loin, en forçant quelque peu le trait, la réflexion de
“rejet aveugle de la communication par les
grands médias”, entraînant “un biais élitiste
et misérabiliste” (“le peuple est opprimé,
abruti et une minorité d’intellectuels seule
consciente doit le sauver de sa misère
morale malgré lui”), fustigeant en parallèle
“les formes extrêmes de l’apologie”, l’ensemble donne la fâcheuse impression de
promouvoir une “sociologie du juste
milieu”, épousant au bout du compte les
créneaux du politiquement correct. Par
ailleurs le côté quasi évolutionniste adopté
pour rendre compte des changements de
posture constatés dans les travaux sociologiques conduit à classer du côté de l’obsolescence les recherches ne se situant pas
dans les “courants” valorisés (on s’étonne
de l’absence de certaines références) et
présente des formes d’auto-promotion, qui
ont au moins là le mérite d’être visibles.
Toutefois, si le chercheur confirmé sait faire
la part des choses, on peut craindre que ces
perspectives ne créent des biais dans la
démarche d’étudiants, groupe formant par
ailleurs le “public cible” de l’éditeur. De
plus, chacun sait avec quelle habileté les
industriels de la culture réutilisent aujourd’hui les travaux des sciences sociales dans
les débats générés par les produits qu’ils
diffusent, aussi peut-on craindre que ceux
d’Éric Maigret, revendiquant une approche
scientifique dénigrant la “critique
extrême”, fournissent autant d’arguments
à des acteurs n’en manquant déjà pourtant
pas et contribuent par là même à délégitimer définitivement ? cer tains modes de
réflexion politiques...