Education et sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4782-7
214 pages

p. 169 à 171
doi: 10.3917/es.012.0169

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Compte rendu

no 12 2003/2

2003 Éducation et Sociétés Compte rendu

Sociologie de la communication et des médias

de Eric Maigret, 2003, Paris, Armand Colin, 288 pages

Laurent Trémel Institut National de Recherche Pédagogique, France
Le rôle joué par les médias dans la vie de tous les jours, dans la socialisation des jeunes — et des moins jeunes— est aujourd’hui patent. Si les questions s’y rapportant font l’objet d’analyses transdisciplinaires parfois pertinentes dans le domaine des Sciences de l’information et de la Communication ( 71e section du CNU), force est de constater que ces thématiques tiennent une place secondaire, voire marginale, dans d’autres secteurs (la sociologie et les sciences de l’éducation notamment). Le grand mérite de l’ouvrage d’Éric Maigret est donc de recenser un certain nombre de travaux, de définir des problématiques constituant un champ qu’il définit comme étant celui de la “sociologie de la communication et des médias”.
L’objet et le plan de l’ouvrage sont d’emblée fort bien définis dans une introduction stimulante. En pratique, le livre se compose de seize chapitres, regroupés en quatre parties. Les références bibliographiques sont présentées en fin de chapitre et un index des auteurs est fourni à la fin de l’ouvrage. Certains chapitres bénéficient d’une conclusion spécifique qui en dégage les points les plus importants, mais on regrettera que cette démarche ne soit pas systématique. En marge du texte, insérés dans des encarts, des paragraphes abordent plus particulièrement des questions problématiques :la question du rapport entre médias et violence, celle des oppositions pouvant exister dans la conception du terme “culture”, voire même une tentative d’explication institutionnelle de la prise en compte tardive, en France, des problématiques relevant des études culturelles (Cultural Studies), consacrées aux médias. Si l’essentiel du volume prend la forme d’une sorte de manuel, ou plutôt d’un traité, l’auteur n’hésite pourtant pas à se livrer parfois à quelques digressions et à exprimer son opinion.
La première partie (Prologue) présente des travaux “fondateurs” pouvant servir à baliser le champ et à définir l’objet (École de Francfort, École de Chicago, etc.). Éric Maigret se montre toutefois d’emblée assez critique à leur égard et se plaît à montrer leurs insuffisances au regard d’une perspective sociologique plus “moderne”.
La seconde partie aborde, de façon logique, la première question à laquelle le sociologue est confronté lorsqu’il se propose d’étudier les phénomènes liés aux médias : l’existence de discours idéologiques ou psychologisants, souvent empreints de naturalisme et traduisant, pour reprendre l’expression de l’auteur, des “paniques morales” liées à l’apparition des “nouveaux” médias. L’auteur présente de façon plus détaillée qu’il ne l’avait fait précédemment, les travaux “fondateurs” de la discipline (École de Francfort, théorie lazarsfeldienne, anthropologie de la communication, travaux de McLuhan), s’appuyant non plus sur la vision “naturaliste” dénoncée, mais bien sur une approche culturelle du social. Toutefois, cette présentation fait écho à l’approche critique déjà esquissée dans le prologue, Maigret dénonçant tour à tour les “problèmes de méthode” des théoriciens de l’école de Francfort, ou encore “l’excès de positivisme” de Lazarsfeld et de ses disciples.
La troisième partie présente des travaux contemporains dont la démarche vise à “culturaliser la communication”, c’est-à-dire étudier les mécanismes de production des œuvres, de structuration du champ de production, de réception des produits, voire même étudier de façon plus spécifique les cultures professionnelles des acteurs du monde de la communication et des médias les journalistes notamment.
On trouve ici une utile présentation de travaux au demeurant bien connus pour la plupart (Barthes, Eco, Becker, Bourdieu, Morin, de Certeau, les “Cultural Studies”, etc.). Fidèle à sa posture, l’auteur les présente et en montre les limites. Dans un encart, il est ainsi, par exemple, reproché à Bourdieu d’avoir développé une approche quasi dogmatique ayant conduit à freiner le développement de recherches aux dimensions plus “compréhensives”:“Le triomphe d’une sémiologie centrée sur les contenus ... et l’affi rmation d’une sociologie française de la culture assez hostile à l’étude des médias de masse, celle de Pierre Bourdieu, a longtemps rendu illégitime une attitude plus tolérante, aussitôt qualifiée de “populiste” 156.
La quatrième partie se veut plus prospective. Elle s’appuie sur des travaux plus récents que les précédents (les bibliographies recensent ici une majorité d’ouvrages datant des années 1990) et sans doute, aussi, plus proches de la conception personnelle qu’a l’auteur du champ de la socio-logie de la communication et des médias.
Le chapitre 15, intitulé “La nouvelle socio-logie des médias” est en ce sens significatif. Il présente comme un aboutissement, tant sur le plan méthodologique que conceptuel, la démarche d’un certain nombre d’auteurs représentatifs de ce courant. La présentation qu’Éric Maigret fait de ses propres travaux 242 résume bien l’inclination perceptible dans les perspectives de travail de ces auteurs et leur volonté d’adopter des points de vue résolument “modernes”: ne plus seulement “dépasser l’analyse normative sur les effets délétères d’un média”, ni se contenter de prendre ses distances avec les méthodologies “traditionnelles” (l’approche statistique notamment), mais “saisir le moment de l’interaction où les identités se fragmentent, se détachent, se composent et se recomposent”. Point final à ce panorama, le 16e chapitre, est consacré à Internet et aux nouvelles technologies. Celui-ci révèle des approximations surprenantes de la part d’un auteur prônant par ailleurs la rigueur. Si le plan de travail proposé est pertinent — prendre pour objet les discours et les pratiques liés à ce nouveau média— la dissertation reste trop proche d’une perspective conjecturale. Si l’auteur se plaît ainsi à dénoncer “l’idéologie naïve du progrès” accompagnant le développement d’Internet, on s’étonne, notamment, que son analyse ne relève quasiment pas le caractère socialement déterminé de cette pratique (concernant principalement les cadres et leurs enfants). La seule incise que nous avons relevée se situe page 264 où, en adoptant sans grande réserve la catégorie ad hoc des “internautes”, Maigret évoque l’existence des “catégories sociales qui se sont appropriées les premières Internet” (que l’on devine favorisées) qu’il oppose aux “nouveaux internautes”. Quelques lignes plus bas, évoquant le “match des écrans” et les comportements devant la télévision, la remarque “50% des gens déclarent faire autre chose en regardant la télévision” ne manque pas, non plus, de laisser le méthodologue perplexe... On s’étonne également que le sociologue néglige totalement l’usage domestique de l’ordinateur qui reste à ce jour le plus significatif : la pratique des jeux vidéo. La bibliographie, assez complète, clôturant le chapitre fournit cependant, en définitive, un outil utile au lecteur.
Même si, sur l’ensemble, l’intérêt de la réflexion d’Éric Maigret reste indéniable, notre impression sur cet ouvrage est plutôt mitigée. Présenté par l’éditeur comme un “manuel présentant les grandes théories de la communication au programme des premiers cycles des universités” (communiqué de presse), promu en quatrième de couverture au rang “d’outil de référence et de travail”, pourvu d’un titre d’apparence neutre et généraliste, qualifié modestement en introduction par l’auteur “d’introduction aux théories de la communication”, la problématique développée au sein du livre révèle pourtant une approche critique, parfois même dénonciatrice. Il y a là, à notre sens, un problème lié au positionnement du travail. Qui plus est, certains jugements formulés par le sociologue posent parfois des problèmes de fond. Dénigrant ce qu’il qualifie de “formes extrêmes de la critique”, attribuant par exemple à l’École de Francfort et à ses disciples une démarche aboutissant à “systématiser et rationaliser une dénonciation assez instinctive, versant dans un prophétisme sociologique qui depuis lors monopolise souvent les débats publics sur les médias”, qualifiant plus loin, en forçant quelque peu le trait, la réflexion de “rejet aveugle de la communication par les grands médias”, entraînant “un biais élitiste et misérabiliste” (“le peuple est opprimé, abruti et une minorité d’intellectuels seule consciente doit le sauver de sa misère morale malgré lui”), fustigeant en parallèle “les formes extrêmes de l’apologie”, l’ensemble donne la fâcheuse impression de promouvoir une “sociologie du juste milieu”, épousant au bout du compte les créneaux du politiquement correct. Par ailleurs le côté quasi évolutionniste adopté pour rendre compte des changements de posture constatés dans les travaux sociologiques conduit à classer du côté de l’obsolescence les recherches ne se situant pas dans les “courants” valorisés (on s’étonne de l’absence de certaines références) et présente des formes d’auto-promotion, qui ont au moins là le mérite d’être visibles. Toutefois, si le chercheur confirmé sait faire la part des choses, on peut craindre que ces perspectives ne créent des biais dans la démarche d’étudiants, groupe formant par ailleurs le “public cible” de l’éditeur. De plus, chacun sait avec quelle habileté les industriels de la culture réutilisent aujourd’hui les travaux des sciences sociales dans les débats générés par les produits qu’ils diffusent, aussi peut-on craindre que ceux d’Éric Maigret, revendiquant une approche scientifique dénigrant la “critique extrême”, fournissent autant d’arguments à des acteurs n’en manquant déjà pourtant pas et contribuent par là même à délégitimer définitivement ? cer tains modes de réflexion politiques...
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