2003
Éducation et Sociétés
Compte rendu
Sociologie, politique et critique en éducationnuméro spécial de la Revue de l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles
2001,1-4,291 pages
Bernadette Bawin -legros
Université de Saint-Quentin-en-Yvelines
Le numéro spécial de la Revue de l’Institut de
Sociologie de l’ULB, préparé par Anne Van
Haecht regroupe une série de communications de haut niveau faites à l’occasion de
deux journées d’études organisées en
mai 2002 à l’Université Libre de Bruxelles
sous l’égide d’AnneVan Haecht et de l’Institut National de Recherche Pédagogique
France. Le but de ces journées était d’établir une sorte de bilan prospectif de la
recherche en sociologie de l’éducation au
cours des dix dernières années mais dans
une perspective critique fondée sur un rapprochement entre sociologie des systèmes
éducatifs et sociologie politique.
S’éloignant d’une sociologie de l’éducation qui poursuivait des objectifs d’analyse
tentant d’améliorer le fonctionnement des
systèmes scolaires les auteurs des textes
rassemblés ici poursuivent une réelle activité critique à partir d’un point de vue extérieur à leur champ qui est celui de la socio-logie critique et de l’épistémologie.
L’objectif de ces deux journées d’études a
été de préciser sur la base de récents travaux quelques voies pour reconstruire un
point de vue théorique qui ne vise pas uniquement à comprendre le fonctionnement
de l’appareil scolaire mais qui se place résolument du côté d’une sociologie politique.
L’ouvrage regroupe douze communications et se construit autour de quelques
grands thèmes. Le premier groupe de présentations rassemble les textes d’Anne
Van Haecht, de Jean-Louis Derouet, de
Marie-Claude Derouet Besson et de
Romuald Normand. Ces auteurs ont tous
en commun de présenter un point de vue
très critique de la traditionnelle sociologie
de l’éducation centrée sur l’amélioration
des systèmes scolaires.
Anne Van Haecht par le biais de
l’exemple du New Labour anglais dénonce
la globalisation dans la mesure où celle-ci
affecte l’école comme institution en mettant en place des dispositifs dérivés de
cette globalisation comme le décret de
Bologne. Elle pose la question de l’impact
de cette société mondiale du savoir et de
l’économie sur le champ scolaire.
Jean-Louis Derouet nous rappelle que la
démarche critique est indispensable au progrès de la société et qu’elle doit constituer
le cœur de la réflexion sociologique
comme elle l’a été pour un sociologue tel
que Pierre Bourdieu. Il ne faut pas
confondre critique et dénonciation écrit
Derouet, le programme critique doit s’inscrire dans le cadre d’un relativisme maîtrisé. La critique sociologique ne retrouvera une véritable vitalité que si elle
s’appuie sur un projet politique. Pour la
sociologie de l’éducation, c’est la nouvelle
définition de la démocratisation qui renouvelle le sens du savoir. La nouvelle critique,
écrit Derouet, a une durée de vie courte,
elle est immédiatement récupérée par la
gestion. Inutile de se lamenter, il faut intégrer cette réalité dans le processus créatif
de la discipline.
Marie-Claude Derouet-Besson nous
invite à nous interroger sur la possibilité de
maintenir l’unité du projet sociologique
entre les sciences cognitives et les sciences
de la gestion. Certes les approches locales
ont fait progresser la connaissance des processus fins par lesquels se construisent les
inégalités face à l’éducation. Deux tendances se dégagent, l’une qui tend vers le
management, c’est-à-dire vers l’étude un
peu large des politiques publiques dans une
optique d’aide à la décision, l’autre qui se
tourne davantage vers les sciences cognitives, vers une orientation plus microsociologique car orientée vers les individus
concrets. Une troisième piste pour Marie-Claude Derouet-Besson consiste à reconstituer l’extériorité de la sociologie par la
prise en compte d’un cadre plus large que
l’appareil scolaire au sens strict.
Enfin le texte de Romuald Normand
nous propose une approche historique et
critique du développement de la “school
effectiveness”, mouvement se voulant en
même temps scientifique et politique pour
prôner l’efficacité de l’école. Il souligne le
passage de la logique d’égalité (égalité des
chances) à la logique de l’équité (égalité des
acquis minimaux) qui débouche sur une
logique d’efficacité. Le développement des
indicateurs d’efficacité montre que les responsables de l’école s’appuient désormais
fortement sur des comparaisons internationales pour évaluer la performance des
systèmes éducatifs. L’OCDE et la Commission européenne sont engagées dans des
activités de ce genre à la recherche de critères d’efficacité.
L’objectif final nous dit Romuald Normand est de développer des indicateurs
clés permettant un pilotage par l’extérieur
des systèmes d’éducation et de formation
en Europe.
On peut ajouter à ce premier volet de
contributions critiques l’intervention de
Claude Javeau sur le “Savant et le Politique
revisités”. Partant des célèbres conférences
de Max Weber sur la morale de la conviction et la morale de la responsabilité,
Claude Javeau fait un plaidoyer fort et incisif en faveur de la préservation de la liberté
académique du chercheur qui doit pouvoir
faire la différence entre compromis et compromission. “En ce qui me concerne, écrit
Javeau, je reste convaincu que tout enseignantchercheurexpert doit s’efforcer de
rester avant tout un agent de la démocratie. Il ou elle doit à la fois veiller à ne pas
voir la liberté académique mise en danger
en raison de la nécessité de contribuer à la
récolte de ressources pour son institution
et ne pas accepter de recevoir ces ressources de bailleurs de fonds peu fréquentables...” 175.
Le scientifique est un acteur social
parmi d’autres. À lui ou elle de trouver en
conscience le dosage adéquatentre conviction et responsabilité dans le respect des
règles telles que définies par Weber.
Dans un deuxième groupe de contributions est abordée la problématique de l’européanisation de l’enseignement supérieur.
Il s’agit des textes de Luc Wilkin et Cindy
Feola d’une part, de Soledad Perez et
Marie-Anne Broyon d’autre part
Luc Wilkin et Cindy Feola traitent des
modes de fonctionnement des universités
dans une perspective comparative en s’interrogeant sur la façon dont les facteurs de
contextes externes jouent un rôle sur les
modes d’organisations internes. À partir
d’une enquête empirique fouillée, les
auteurs construisent une typologie en
quatre modèles des universités européennes. Cette typologie n’est pas mutuellement exclusive comme le soulignent les
auteurs. Il y a des universités qui fonctionnent sur plusieurs modèles mais elle a le
mérite pour moi de permettre de voir plus
clair dans la diversité des systèmes d’organisation du monde universitaire.
Soledad Perez et Marie-Anne Broyon
abordent la question du développement de
l’enseignement à distance dans la conjoncture de la globalisation économique et de
l’essor des technologies de l’information.À
partir d’une étude portant sur des universités du Sud comme du Nord qui dispensent
un enseignement à distance, les auteures se
posent la question de l’équité, de l’efficacité, de la marchandisation de l’enseignement supérieur. Elles aussi élaborent une
typologie des universités à distance qui va
des universités à but essentiellement économique, jusqu’aux universités à but social
en passant par les universités mitigées. À
travers cette enquête c’est tout le problème du jeu de la Banque mondiale et de
l’Unesco qui est analysé et la conclusion va
dans le sens d’une marchandisation de l’enseignement supérieur.
Le texte de Jean-Émile Charlier est dans
la même mouvance. Pour lui, les pays du Sud
font désormais l’objet d’expériences formellement assez proches de celles des pays
du Nord. La mondialisation a imposé à tous
les contextes locaux de participer à une
même compétition dont l’enjeu est de
capter le plus possible des ressources
matérielles, symboliques et culturelles.
L’exemple de la décentralisation des systèmes éducatifs des pays francophones
d’Afrique de l’Ouest permet de constater
que le mode de gestion fondé sur la décentralisation est appliqué au Sud comme au
Nord et que le même modèle se diffuse sans
rencontrer de résistances importantes. La
décentralisation est considérée a priori
comme souhaitable dans tous les contextes
et l’analyse de ceux-ci fournit le prétexte à
la formulation de propositions qui aboutissent à diminuer la responsabilité directe de
l’État dans les systèmes éducatifs.
Le texte de Jean-Émile Charlier nous
renvoie à la question centrale de ce volume
à savoir comment des influences macrosociales s’incarnent-elles dans les systèmes
éducatifs ?
Face à cette question, la sociologie de
l’éducation si elle ne devient pas critique
est désarmée. Elle se déchire entre une
tentation gestionnaire et une tentation
séditieuse qui incite à durcir la dénonciation.
On retrouve ce même propos dans le
texte de Gilles Ferréol qui synthétise les
divers apports des contributions théoriques les plus récentes pour mieux éclairer la brûlante question des changements
dans les systèmes éducatifs.
L’ouvrage dont il est question ici comprend également deux contributions intéressantes mais plus marginales par rapport
au propos central d’une sociologie critique.
En premier lieu il s’agit du texte de Mathias
Dewatripont qui fait le lien entre science
économique et fondement des politiques
publiques en matière d’éducation et ensuite
le texte de Claudette Lafaye qui dans une
perspective toute boltanskienne de la justification s’interroge sur les mécanismes de
passage de la défense d’intérêts particuliers
à leur mise en place politique. Dans l’effervescence de multiples micromobilisations
se joue, écrit Claudette Lafaye, une reconfiguration du politique et de l’action
publique elle-même.
En conclusion, je dirai que j’ai lu avec
beaucoup d’intérêt ce volume, ardu, sur la
sociologie critique de l’éducation. Les
textes sont tous d’un haut niveau de
réflexion et de connaissance du sujet. Il est
vrai qu’on a affaire à d’éminents spécialistes
du champ. Certains textes sont plus intéressants que d’autres. Je retiens avec JeanÉmile Charlier et Marie-Claude Derouet-Besson l’idée que la sociologie de
l’éducation en tant que champ autonome
est mise à mal par une tension permanente
entre la gestion qui aborde l’école et l’université comme des lieux de management et
les sciences cognitives et politiques qui
introduisent l’extériorité dans l’analyse des
systèmes éducatifs.
Le volume s’adresse à des spécialistes
du champ de la sociologie de l’éducation
mais il est accessible à tous les sociologues
qui de loin ou de près s’intéressent à la
question des politiques publiques. On ne
peut que féliciter Anne Van Haecht d’avoir
rassemblé autant de contributions aussi
pointues sur un idéal qui nous tient tous à
cœur, celui de l’école démocratique.