Education et sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4782-7
214 pages

p. 172 à 174
doi: 10.3917/es.012.0172

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Compte rendu

no 12 2003/2

2003 Éducation et Sociétés Compte rendu

Sociologie, politique et critique en éducationnuméro spécial de la Revue de l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles

2001,1-4,291 pages

Bernadette Bawin -legros Université de Saint-Quentin-en-Yvelines
Le numéro spécial de la Revue de l’Institut de Sociologie de l’ULB, préparé par Anne Van Haecht regroupe une série de communications de haut niveau faites à l’occasion de deux journées d’études organisées en mai 2002 à l’Université Libre de Bruxelles sous l’égide d’AnneVan Haecht et de l’Institut National de Recherche Pédagogique France. Le but de ces journées était d’établir une sorte de bilan prospectif de la recherche en sociologie de l’éducation au cours des dix dernières années mais dans une perspective critique fondée sur un rapprochement entre sociologie des systèmes éducatifs et sociologie politique.
S’éloignant d’une sociologie de l’éducation qui poursuivait des objectifs d’analyse tentant d’améliorer le fonctionnement des systèmes scolaires les auteurs des textes rassemblés ici poursuivent une réelle activité critique à partir d’un point de vue extérieur à leur champ qui est celui de la socio-logie critique et de l’épistémologie.
L’objectif de ces deux journées d’études a été de préciser sur la base de récents travaux quelques voies pour reconstruire un point de vue théorique qui ne vise pas uniquement à comprendre le fonctionnement de l’appareil scolaire mais qui se place résolument du côté d’une sociologie politique.
L’ouvrage regroupe douze communications et se construit autour de quelques grands thèmes. Le premier groupe de présentations rassemble les textes d’Anne Van Haecht, de Jean-Louis Derouet, de Marie-Claude Derouet Besson et de Romuald Normand. Ces auteurs ont tous en commun de présenter un point de vue très critique de la traditionnelle sociologie de l’éducation centrée sur l’amélioration des systèmes scolaires.
Anne Van Haecht par le biais de l’exemple du New Labour anglais dénonce la globalisation dans la mesure où celle-ci affecte l’école comme institution en mettant en place des dispositifs dérivés de cette globalisation comme le décret de Bologne. Elle pose la question de l’impact de cette société mondiale du savoir et de l’économie sur le champ scolaire.
Jean-Louis Derouet nous rappelle que la démarche critique est indispensable au progrès de la société et qu’elle doit constituer le cœur de la réflexion sociologique comme elle l’a été pour un sociologue tel que Pierre Bourdieu. Il ne faut pas confondre critique et dénonciation écrit Derouet, le programme critique doit s’inscrire dans le cadre d’un relativisme maîtrisé. La critique sociologique ne retrouvera une véritable vitalité que si elle s’appuie sur un projet politique. Pour la sociologie de l’éducation, c’est la nouvelle définition de la démocratisation qui renouvelle le sens du savoir. La nouvelle critique, écrit Derouet, a une durée de vie courte, elle est immédiatement récupérée par la gestion. Inutile de se lamenter, il faut intégrer cette réalité dans le processus créatif de la discipline.
Marie-Claude Derouet-Besson nous invite à nous interroger sur la possibilité de maintenir l’unité du projet sociologique entre les sciences cognitives et les sciences de la gestion. Certes les approches locales ont fait progresser la connaissance des processus fins par lesquels se construisent les inégalités face à l’éducation. Deux tendances se dégagent, l’une qui tend vers le management, c’est-à-dire vers l’étude un peu large des politiques publiques dans une optique d’aide à la décision, l’autre qui se tourne davantage vers les sciences cognitives, vers une orientation plus microsociologique car orientée vers les individus concrets. Une troisième piste pour Marie-Claude Derouet-Besson consiste à reconstituer l’extériorité de la sociologie par la prise en compte d’un cadre plus large que l’appareil scolaire au sens strict.
Enfin le texte de Romuald Normand nous propose une approche historique et critique du développement de la “school effectiveness”, mouvement se voulant en même temps scientifique et politique pour prôner l’efficacité de l’école. Il souligne le passage de la logique d’égalité (égalité des chances) à la logique de l’équité (égalité des acquis minimaux) qui débouche sur une logique d’efficacité. Le développement des indicateurs d’efficacité montre que les responsables de l’école s’appuient désormais fortement sur des comparaisons internationales pour évaluer la performance des systèmes éducatifs. L’OCDE et la Commission européenne sont engagées dans des activités de ce genre à la recherche de critères d’efficacité.
L’objectif final nous dit Romuald Normand est de développer des indicateurs clés permettant un pilotage par l’extérieur des systèmes d’éducation et de formation en Europe.
On peut ajouter à ce premier volet de contributions critiques l’intervention de Claude Javeau sur le “Savant et le Politique revisités”. Partant des célèbres conférences de Max Weber sur la morale de la conviction et la morale de la responsabilité, Claude Javeau fait un plaidoyer fort et incisif en faveur de la préservation de la liberté académique du chercheur qui doit pouvoir faire la différence entre compromis et compromission. “En ce qui me concerne, écrit Javeau, je reste convaincu que tout enseignantchercheurexpert doit s’efforcer de rester avant tout un agent de la démocratie. Il ou elle doit à la fois veiller à ne pas voir la liberté académique mise en danger en raison de la nécessité de contribuer à la récolte de ressources pour son institution et ne pas accepter de recevoir ces ressources de bailleurs de fonds peu fréquentables...” 175.
Le scientifique est un acteur social parmi d’autres. À lui ou elle de trouver en conscience le dosage adéquatentre conviction et responsabilité dans le respect des règles telles que définies par Weber.
Dans un deuxième groupe de contributions est abordée la problématique de l’européanisation de l’enseignement supérieur. Il s’agit des textes de Luc Wilkin et Cindy Feola d’une part, de Soledad Perez et Marie-Anne Broyon d’autre part Luc Wilkin et Cindy Feola traitent des modes de fonctionnement des universités dans une perspective comparative en s’interrogeant sur la façon dont les facteurs de contextes externes jouent un rôle sur les modes d’organisations internes. À partir d’une enquête empirique fouillée, les auteurs construisent une typologie en quatre modèles des universités européennes. Cette typologie n’est pas mutuellement exclusive comme le soulignent les auteurs. Il y a des universités qui fonctionnent sur plusieurs modèles mais elle a le mérite pour moi de permettre de voir plus clair dans la diversité des systèmes d’organisation du monde universitaire.
Soledad Perez et Marie-Anne Broyon abordent la question du développement de l’enseignement à distance dans la conjoncture de la globalisation économique et de l’essor des technologies de l’information.À partir d’une étude portant sur des universités du Sud comme du Nord qui dispensent un enseignement à distance, les auteures se posent la question de l’équité, de l’efficacité, de la marchandisation de l’enseignement supérieur. Elles aussi élaborent une typologie des universités à distance qui va des universités à but essentiellement économique, jusqu’aux universités à but social en passant par les universités mitigées. À travers cette enquête c’est tout le problème du jeu de la Banque mondiale et de l’Unesco qui est analysé et la conclusion va dans le sens d’une marchandisation de l’enseignement supérieur.
Le texte de Jean-Émile Charlier est dans la même mouvance. Pour lui, les pays du Sud font désormais l’objet d’expériences formellement assez proches de celles des pays du Nord. La mondialisation a imposé à tous les contextes locaux de participer à une même compétition dont l’enjeu est de capter le plus possible des ressources matérielles, symboliques et culturelles. L’exemple de la décentralisation des systèmes éducatifs des pays francophones d’Afrique de l’Ouest permet de constater que le mode de gestion fondé sur la décentralisation est appliqué au Sud comme au Nord et que le même modèle se diffuse sans rencontrer de résistances importantes. La décentralisation est considérée a priori comme souhaitable dans tous les contextes et l’analyse de ceux-ci fournit le prétexte à la formulation de propositions qui aboutissent à diminuer la responsabilité directe de l’État dans les systèmes éducatifs.
Le texte de Jean-Émile Charlier nous renvoie à la question centrale de ce volume à savoir comment des influences macrosociales s’incarnent-elles dans les systèmes éducatifs ?
Face à cette question, la sociologie de l’éducation si elle ne devient pas critique est désarmée. Elle se déchire entre une tentation gestionnaire et une tentation séditieuse qui incite à durcir la dénonciation.
On retrouve ce même propos dans le texte de Gilles Ferréol qui synthétise les divers apports des contributions théoriques les plus récentes pour mieux éclairer la brûlante question des changements dans les systèmes éducatifs.
L’ouvrage dont il est question ici comprend également deux contributions intéressantes mais plus marginales par rapport au propos central d’une sociologie critique.
En premier lieu il s’agit du texte de Mathias Dewatripont qui fait le lien entre science économique et fondement des politiques publiques en matière d’éducation et ensuite le texte de Claudette Lafaye qui dans une perspective toute boltanskienne de la justification s’interroge sur les mécanismes de passage de la défense d’intérêts particuliers à leur mise en place politique. Dans l’effervescence de multiples micromobilisations se joue, écrit Claudette Lafaye, une reconfiguration du politique et de l’action publique elle-même.
En conclusion, je dirai que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce volume, ardu, sur la sociologie critique de l’éducation. Les textes sont tous d’un haut niveau de réflexion et de connaissance du sujet. Il est vrai qu’on a affaire à d’éminents spécialistes du champ. Certains textes sont plus intéressants que d’autres. Je retiens avec JeanÉmile Charlier et Marie-Claude Derouet-Besson l’idée que la sociologie de l’éducation en tant que champ autonome est mise à mal par une tension permanente entre la gestion qui aborde l’école et l’université comme des lieux de management et les sciences cognitives et politiques qui introduisent l’extériorité dans l’analyse des systèmes éducatifs.
Le volume s’adresse à des spécialistes du champ de la sociologie de l’éducation mais il est accessible à tous les sociologues qui de loin ou de près s’intéressent à la question des politiques publiques. On ne peut que féliciter Anne Van Haecht d’avoir rassemblé autant de contributions aussi pointues sur un idéal qui nous tient tous à cœur, celui de l’école démocratique.
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