2003
Éducation et Sociétés
Compte rendu
Apprendre la sociologie au lycée. une évaluation des connaissances des élèves en classe de première économique et sociale
Nicolas Auray
École Nationale Supérieure des Télécommunications – France
Comment les jeunes apprennent la socio-logie au lycée ? Dans quelle mesure les
notions qui forment le noyau de cette
matière sont-elles installées et reconstruites dans la tête des élèves ? Et par
quelles voies ces derniers entrent-ils dans
le raisonnement sociologique ? L’équipe de
didactique des sciences économiques et
sociales de l’Institut National de
Recherche Pédagogique France a mené,
sous la direction d’Élisabeth Chatel, un défi
original qui renouvelle l’approche de l’action éducative.
Alors que les méthodes standard d’évaluation didactique dans les services statistiques du ministère testent la “rétention”
par les élèves d’un référentiel de compétences en se centrant sur des scores de
réussite à des tests fermés de connaissances, le projet d’Élisabeth Chatel vise à
cerner la “créativité” dans le raisonnement
sociologique des élèves, en leur proposant
une sorte de jeu de simulation où ils doivent se mettre dans la peau du pédagogue :
configurer un lexique, inventer des scénarios pédagogiques, corriger des exercices.
Le défi statistique relevé par l’ouvrage
consiste à produire une vue synoptique
des productions sémiologiques de ces
lycéens, grâce à des outils informatiques
sophistiqués de traitement de contenu, faisant émerger par induction des classes
lexicales et les mettant en rapport avec
des variables passives ou illustratives. L’enjeu est de taille, dans la mesure où l’efficacité pédagogique en sciences sociales
repose sur l’articulation problématique
entre expérience sociale et connaissance
académique : l’essentiel du processus
consiste à pouvoir prendre ses distances
avec ce que l’on sait déjà, tout en étant
capable de réfléchir sur son propre savoir.
Ce qui pourrait définir l’excellence scolaire, dans cette discipline plus que dans
toute autre, c’est un travail individuel de
“conceptualisation”: une élaboration
cognitive qui associe une problématisation
de l’expérience et un recul réflexif ou critique sur les catégories d’analyse. La saisie
de ce processus suppose un accès aux
ontologies sémantiques des élèves.
L’ouvrage oppose une première partie
(L’enquête) qui formule les résultats transversaux à l’enquête, passée auprès de 701
élèves dans 29 classes de 8 académies, et
une seconde partie (Les acquis des élèves
et leurs significations : une lecture qualitative) qui reconsidère les écrits des lycéens
autour de questions portant sur l’influence
du milieu social d’existence de ces jeunes
sur leur compréhension de ce qu’est la
socialisation. Comment se construit leur
appréhension des concepts d’intégration
et de valeur en rapport avec leur inscription spatiale et sociale ? Quel impact ont
certaines productions culturelles telles
que la montée des valeurs individualistes
ou certains films de fiction ( La vie est un
long fleuve tranquille, Full Metal Jacket) dans
leurs élaborations narratives ?
L’ensemble est une contribution à une
sociologie des curricula qui présente deux
lignes de force : l’identification des modalités efficaces de la transmission d’un savoir
complexe (ici le savoir sociologique);
l’identification des catégories majeures qui
structurent le raisonnement sociologique
des élèves.
L’étude montre l’importance des
médiations culturelles dans le processus
de diffusion du savoir à l’école. La cognition de l’élève est une cognition sociale
distribuée où trois ressources se distinguent :le programme, les manuels, le cours
du professeur. L’insistance mise sur les
médiations vise à élucider la relation énigmatique entre les programmes officiels et
les acquis des élèves, en appréhendant la
construction du savoir comme le fruit
d’une dynamique intermédiatique. Le programme encadre les divergences d’interprétation : un facteur important de réussite pédagogique est que l’enseignant se
trouve à l’aise dans son interprétation
168, mais il doit cependant stabiliser un
savoir partagé (“common knowledge”), ce
qu’il tente par une signalisation. À partir
d’une statistique sur les fréquences d’emploi non pertinent de vingt concepts du
programme, l’étude souligne “l’importance
décisive des mots de la seconde colonne
[du programme] sur les acquis des élèves”
20. Les manuels, au cœur de l’activité de
diffusion scientifique, fournissent quant à
eux des exemplifications et des échafaudages cognitifs, pour reprendre le terme
de Jérôme Bruner. Malgré leur apparente
diversité, ils sont, sur le thème de la socialisation, des instruments d’uniformisation :
ils ancrent le cours autour du socle d’un
fonctionnalisme parsonien, présenté sous
sa version “cosmétique”, à travers des vulgates (l’œuvre de Guy Rocher par
exemple) qui occupent une très grande
place dans les documents. Mais c’est indéniablement sur “l’effet professeur” que
l’étude insiste avec le plus de vigueur et
d’originalité : l’ancienneté du professeur et
sa formation initiale (dans une moindre
mesure son grade et son sexe) sont les
variables au poids le plus fort pour expliquer la performance des élèves. Ce résultat mérite d’être souligné car il va à l’encontre d’une partie de la littérature. Les
constellations sémantiques behavioristes
et déterministes, pour traiter la socialisation, sont surtout présentes dans les
classes ayant un professeur âgé. Cela est
surtout dû à un effet générationnel : les
professeurs les plus jeunes sont nettement
plus nombreux à avoir eu une formation
universitaire en sociologie et il y a parmi
eux légèrement plus d’agrégés, ce qui les a
ouverts à l’apport des nouvelles sociologies pour desserrer la contrainte du carcan social, tandis que les plus âgés ont
appris cette matière sur le tas et privilégient sans doute l’approche behavioriste
en raison de son accessibilité.
Un point remarquable qui ressort de
l’ouvrage est l’avancée qu’il permet sur la
compréhension des mécanismes d’élaboration cognitive qui interviennent dans la
transmission d’un savoir complexe. Les
clefs de l’apprentissage d’un savoir complexe tiennent au bon arbitrage entre la
transposition didactique qui vise à le
rendre enseignable, et la nécessité de ne
pas le rendre trop schématique. Mais où
placer le curseur pour assurer la félicité de
la performance cognitive ? Certains éléments issus de l’enquête permettent de
faire progresser la compréhension de ces
questions. D’une part, l’enquête insiste à
de multiples reprises sur un critère de
coordination “limitée”. Pour qu’une pédagogie soit efficace, il faut exploiter méthodiquement le pluralisme de ressources
cognitives : les élèves qui réussissent à
l’épreuve doivent ne pas s’effacer devant
les maîtres et, pour cela, transcender leur
influence, ce qui suppose qu’on leur facilite
l’accès à d’autres ressources intellectuelles
( 78); inversement, si le lien est trop resserré, alors la pédagogie n’est pas efficace,
comme dans certains cas explorés,
lorsque les textes narratifs des élèves portent explicitement la marque du cours qui
leur a été dispensé 90-91 ou bien
lorsque l’émotion attachée au visionnement du film, qui tient alors lieu de succédané d’expérience 155-156, bloque l’élaboration d’une pensée personnelle et la
prise de distance.
D’autre part, l’enquête met l’accent à
plusieurs reprises ( 32,58), sur le critère
de la “focalisation cognitive”. Les très bons
élèves (qui obtiennent plus de 13 de
moyenne dans la discipline) sont surreprésentés parmi ceux qui se focalisent sur un
thème, les bons élèves (plus de 11 de
moyenne) sont surreprésentés parmi ceux
qui se focalisent sur une problématique.
L’analyse insiste ainsi à de multiples
reprises sur l’existence d’un lien entre la
qualité de la performance produite par
l’élève et, notamment, sa maîtrise du vocabulaire conceptuel et la “focalisation” de
celui-ci sur un thème ou une problématique.
La seconde ligne de force de l’ouvrage a
trait à la mise en évidence des catégories
qui structurent le raisonnement sociologique des élèves. Les principes structurant
les performances sociologiques des élèves
sont le “miroir réfléchissant” des clivages
épistémologiques fondamentaux de la discipline. Ainsi, “de façon très évidente, les
élèves sont les réceptacles des différentes
façons d’enseigner” 61. L’axe principal de
l’analyse factorielle des correspondances
des classes lexicales sur le thème de la
“socialisation” oppose une approche plutôt “inductiviste” marquée par des textes
narratifs et proximité au vécu et une
approche plutôt “académique” marquée
par des textes en forme de cours et un
primat des courants théoriques. Cette
opposition réplique à l’identique le principe de division en didactique des sciences
sociales qui oppose des manuels qui partent de l’examen de situations sociales singulières et amènent à conceptualiser par
distillation du réel et ceux qui partent de
l’exposé des clivages théoriques et méthodologiques dans les sciences de la société
et proposent une mise en forme systématique. Pour prolonger la thèse de l’ouvrage, on peut même dire que l’opposition
réfléchit un clivage épistémologique central pour les sciences sociales, entre une
sociologie critique qui opère une rupture
avec les prénotions et une sociologie de la
critique qui vise à l’explicitation et à la clarification des comptes rendus des acteurs.
Ce deuxième axe nous semble un point
plus fragile de l’analyse. Le rôle joué par le
milieu culturel d’imprégnation des jeunes
peut sembler sous-estimé; l’analyse factorielle montre en effet que l’influence des
cours sur le mode de pensée des élèves
s’exerce de manière plus forte pour l’explication déterministe que pour l’approche
interactionniste. Pour rendre compte de
ces assimilations différentielles, une prise
en compte des heuristiques de la disponibilité ou de l’accès, dans les termes de
Kahnmeman et Tverski, serait un complément puissant d’analyse. Ainsi, des “attracteurs cognitifs” pourraient être exhibés,
renvoyant à la disponibilité et à l’accès des
raisonnements qui les sélectionnent dans
les conditions de vie des adolescents.
Plus fondamentalement, en retrouvant
les catégories de l’entendement professoral dans les productions sociologiques des
élèves, ne prouve-t-on pas un certain
manque d’implication personnelle des
élèves dans l’exercice ? N’en dit-on finalement pas plus sur le dispositif d’observation mis en place, notamment sur sa difficulté à susciter une créativité intellectuelle
de l’élève, que sur les résultats de cette
observation ? En reprenant fidèlement les
catégories professorales, les élèves semblent montrer qu’ils ont eu un rapport
finalement “scolaire” à l’enquête, marqué
par la neutralisation de l’implication personnelle et qu’ils ont traité celle-ci sur le
modèle de la “dissertation”, épreuve dans
laquelle il est implicitement attendu que
l’élève soit capable de distanciation par
rapport à un texte qu’il écrit, sans s’engager personnellement en tant qu’individu
mais uniquement en tant qu’élève ? Un tel
traitement impersonnel n’est-il pas paradoxalement suscité par la nature de
l’épreuve proposée aux élèves, qui les
engage à prendre le déguisement de l’enseignant ? Manquant d’une véritable “pragmatique” de l’usage qui resitue la réception de l’élève dans le contexte des
situations de cours, l’enquête surestime
les prédispositions “heuristiques” des
élèves au détriment du conformisme routinier mais aussi de l’éristique : les détournements ironiques, les “affronts ambigus”,
pour reprendre un mot de Evans-Prit-chard, l’humour malicieux, ne sont pas pris
en juste considération alors que leur présence émaille les écrits. “C’est grâce à
l’aide précieuse de Fodel que Sélim réussira à chaparder le scooter de Yacine !”
105 : quelle est la part de la moquerie, du
pied de nez ironique par rapport aux
règles du jeu dans cette reprise personnelle du thème de la socialisation différentielle issu du cours ?
Indépendamment de ces nuances, l’enquête fournit un apport sans conteste et
pénètre un domaine passionnant et mystérieux, la salle de cours, permettant d’aller
au plus près de là où s’opère l’alchimie de
l’élaboration cognitive.