Education et sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4782-7
214 pages

p. 179 à 181
doi: 10.3917/es.012.0179

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Compte rendu

no 12 2003/2

2003 Éducation et Sociétés Compte rendu

Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans,

de Olivier Galland et Bernard Roudet (éds ), 2001, Paris, l’Harmattan, Collection débats jeunesses, 240 pages

Vincenzo Cicchelli CERLIS, Paris 5/CNRS Faculté des Sciences Humaines et Sociales de la Sorbonne
Une question ancienne traverse les théories de l’adolescence et de la jeunesse depuis que la sociologie s’est penchée sur ces deux âges de la vie — c’est-à-dire, si l’on prend en compte le cas américain, au moins depuis les années 1940. Qu’est-ce qui fonde la différence entre les jeunes et les adultes ? Cette question partait du postulat que les deux générations se caractérisaient par des cultures irréductibles et qu’un antagonisme des valeurs fondait un phénomène sociologique essentiel : le conflit entre les générations. Il ne s’agit pas ici d’étudier le long parcours qui a conduit les sociologues à découvrir dès les années 1940 l’existence d’une séparation (apartness) entre les générations, à l’exacerber dans les années 1960, lorsqu’ils parlaient volontiers de clivage (generation gap), avant de la désavouer à partir de la seconde moitié des années 1980 au profit d’une conception plus pacifiée du lien intergénérationnel. Il s’agit de souligner en revanche que les indicateurs utilisés pour saisir aussi bien les ressemblances (ou les différences) que les ententes ou les mésententes entre les générations ont changé de registre : si l’on faisait naguère référence à la culture juvénile (avec ses approfondissements ultérieurs comme les sous-cultures ou la contre-culture) en négligeant une appréhension plus fine des normes, aspirations et valeurs, on a maintenant tendance à recourir aux études sur les valeurs des jeunes, au risque de laisser cette fois-ci à l’arrière plan la question du code symbolique que ces derniers partagent. L’ouvrage dirigé par Olivier Galland et Bernard Roudet — réunissant parmi les meilleurs spécialistes des enquêtes sur les valeurs : Pierre Bréchon, Yves Lambert, Étienne Schweisguth et Jean-François Tchernia— s’inscrit résolument dans cette deuxième tendance. Il défend la thèse suivante : dans la France contemporaine, les adultes et les jeunes se ressemblent plus que dans le passé, plusieurs décennies de changements de mœurs ayant conduit les premiers à accepter des valeurs plus permissives et les seconds à renoncer globalement à des valeurs anti-institutionnelles ou contestataires.
On comprend ainsi que l’enquête sur les valeurs des 18-29 ans, à la base de cet ouvrage, ne soit pas la simple transposition de l’inquiétude ancienne des sociologues, confrontés à cette altérité générationnelle qu’est la jeunesse moderne. Son ambition est plus vaste, car elle bénéficie d’un projet intellectuel plus ancien visant à analyser les valeurs partagées par les individus contemporains. Cette inscription dans un corpus établi de travaux fournit au moins trois avantages :s’il n’est pas aisé de parler d’une théorie formalisée des valeurs, il existe néanmoins un consensus sur ce qu’il convient d’appeler ainsi et sur les indicateurs censés les appréhender; le livre rend compte de l’univers des valeurs des jeunes par comparaison avec les valeurs adultes; on peut pour la plupart des questions de sondage comparer trois vagues d’enquêtes, réalisées en 1981,1990 et 1999. Ces deux dernières contextualisations permettent d’analyser d’une part, à une date donnée, différentes strates d’âges et, d’autre part, à un âge donné, différentes générations. Cette double comparaison conduit alors les auteurs à proposer des résultats rassurants : loin des visions alarmistes ou catastrophistes de la jeunesse, ce livre plaide, parfois de façon trop implicite, pour une posture critique à l’égard de la prétendue crise juvénile. En effet, plusieurs indicateurs convergent pour laisser croire que les jeunes se portent plutôt bien. Ainsi, et contrairement à ce que l’on peut entendre dans le débat social, les jeunes ont bien des valeurs, et qui plus est, ils manifestent surtout une perception positive d’eux-mêmes.
À quoi donc les jeunes sont-ils attachés ?
La triade famille, travail, amis et relations se retrouve au sommet de la hiérarchie des préférences exprimées par les jeunes ( 84%, 68% et 61%), suivie par les loisirs ( 44%) et, loin derrière, par la politique et la religion ( 5% des préférences pour chaque domaine). Si cette hiérarchie des préférences est restée stable entre 1990 et 1999, l’importance prise par chaque domaine n’est toutefois pas la même, l’amitié connaissant un accroissement des suffrages de 13 points, le travail de 9 points et la famille de 8 points, les écarts relatifs aux trois autres domaines n’étant pas significatifs. Encore plus valorisée que par le passé, la sphère familiale renvoie à une double attente réciproque : non seulement, les jeunes adhèrent à l’injonction d’aimer et de respecter les parents, mais ils attendent en retour de leur part un fort investissement.
L’attachement à la famille devenant plus fort chez les jeunes, dans ce domaine le niveau d’attentes des générations s’est rapproché.
Ce rapprochement se constate moins dans le domaine du travail. Ce dernier renvoie certes chez les jeunes au domaine de la réalisation personnelle, mais moins que dans le cas des adultes, ce qui probablement explique le fait que les premiers se déclarent moins sensibles que les seconds aux effets subjectifs de sa privation. Quant à la sociabilité amicale, si les amis comptent à tout âge, c’est pendant la jeunesse qu’ils acquièrent une place considérable. Or, cette survalorisation de l’être-ensemble avec ses pairs d’âge est moins liée à un effet de génération qu’à un effet d’âge.
La politique et la religion n’obtiennent pas les préférences des jeunes. Et pourtant, on ne peut pas parler de désaffiliation à l’égard de la chose publique ou du spirituel.
Si l’on prend en compte plusieurs paramètres, on ne peut pas conclure que les jeunes sont plus distants aujourd’hui du politique que par le passé. Ainsi, s’ils sont moins politisés qu’autrefois et si leur participation électorale tend à baisser, certaines formes de participation protestataire augmentent — signer une pétition ou participer à une manifestation autorisée, par exemple. Il existe incontestablement “une véritable socialisation à la protestation sociale et à l’expression concrète de son mécontentement” 68. Moins différents qu’on ne le dit des adultes et des personnes âgées à l’égard du politique, les jeunes développent en revanche un rapport moins conformiste à ce domaine, plus critique, peut-être plus instrumental. Quant au religieux, si l’on observe chez les adultes comme chez les jeunes un net recul de ce domaine, cette tendance est moins forte chez les seconds; leur attitude vis-à-vis de la religion en général est même moins négative qu’elle ne l’était auparavant. Mais le fait le plus marquant dans le domaine religieux est sans doute le grand développement de croyances liées à la vie post mortem (comme le fait de croire à une vie après la mort, à l’enfer, au paradis et à la réincarnation) surtout chez les non-pratiquants et les sans-religion se disant athées convaincus. On assiste à une déconnexion entre ces croyances et la croyance en Dieu, ce qui témoigne de l’affirmation d’une sphère spirituelle en dehors du religieux.
En fin de comptes, l’ensemble des contributions laisse entendre qu’une socio-logie des valeurs doit être nécessairement une sociologie historique si l’on souhaite éviter de se fourvoyer sur le sens du changement. Deux exemples saisissants de recompositions méritent d’être cités. Face à l’augmentation des scores relatifs à la confiance dans les institutions, à la demande d’autorité et d’ordre, grande est la tentation d’invoquer un retour de balancier. Ce n’est pas ce que font les auteurs de ce livre, plus portés à estimer qu’au fond il s’agit d’une nouvelle forme de régulation qui voit la revendication de l’exigence des libertés individuelles s’enraciner dans l’adhésion à l’importance du respect réciproque. Dans un autre domaine, l’importance attribuée à la fidélité dans le couple ne représente pas le retour vers la tradition conjugale — le modèle du mariage bourgeois du XIXe siècle n’excluant d’ailleurs pas l’infidélité masculine— mais plutôt l’indicateur d’une plus grande symétrie entre les sexes, d’un partage des territoires conjugaux dont l’amour sexuel et, finalement, de la montée en puissance de l’exigence d’authenticité.
Ce livre présente une multitude de résultats et constitue un intéressant portrait des jeunes contemporains. Sa lecture soulève néanmoins trois grandes questions.
Primo : que mesure-t-on, lorsque l’on se réfère aux valeurs ? Il faut partir de ce constat : les valeurs ne pouvant pas être observées, il est nécessaire de multiplier les indicateurs censés les approcher et de parier sur la proximité conceptuelle entre ce qui se cache à l’observation et ce qui est observable. Cette démarche est au cœur de tout raisonnement explicatif s’appuyant sur un recueil de données par questionnaires, la multiplication des domaines d’investigation s’inscrivant dans la visée même d’objectivation. Pourtant, lorsque l’on souhaite approcher les valeurs partagées par un groupe social, cette question devient d’autant plus épineuse que celles-ci sont approchées par des indicateurs disparates. On remarque en effet, sous la plume des auteurs, un abondant recours à des concepts qui devraient appartenir au champ sémantique des valeurs, mais qui sont loin d’être synonymes : les attitudes, les opinions, les préférences, les valorisations, les attachements, les appartenances, les croyances, les prises de position, etc. Le lecteur peut alors avoir le sentiment que les auteurs ont examiné des éléments rangés, parfois arbitrairement, sous la catégorie “valeurs”. L’hétérogénéité des domaines permettant d’approcher les valeurs ne constituerait pas à la rigueur un problème si les chercheurs faisaient des ponts entre eux. On aurait souhaité qu’on indique, par exemple, comment on passe des préférences aux rapports aux institutions, aux jugements portés sur des normes, etc.
Secundo, quelle image de la jeunesse les enquêtes sur les valeurs renvoient-elles ? L’un des paradoxes des enquêtes sur les valeurs est que souvent sont considérées comme des valeurs (ou préférences) des choses qui paraissent déjà socialement classées comme telles (famille, travail, amis, loisirs dans ce livre) ou qui appartiennent traditionnellement à la sphère de la morale et de la citoyenneté (encore, la religion et la politique). Ainsi, comme dans d’autres domaines de la recherche contemporaine dans les sciences sociales, le risque est grand de produire une interaction non maîtrisée entre les savoirs profanes — qui produisent et soutiennent telles ou telles valeurs— et les savoirs savants — qui dans la tentative d’objectiver les valeurs concourent à les reproduire.
Tertio, il reste le problème du pouvoir heuristique des valeurs : qu’explique-t-on par les enquêtes sur les valeurs ? Peut-on se débarrasser du problème du lien entre les valeurs et l’action si l’on définit et conçoit les premières comme des “repères” qui la fonderaient ? Le lecteur peut être d’autant plus étonné par le pari du livre de se consacrer exclusivement à l’étude des valeurs que plusieurs exemples démentent les intentions initiales. Est en effet justement pris en compte l’un des décalages les plus aigus entre les idéaux et les pratiques : l’égalité entre hommes et femmes. Ainsi, le temps ne serait-il pas venu de combiner différents outils de recherche — valeurs et pratiques— et différentes méthodes — questionnaires, observations, monographies— afin de mieux cerner comment il est possible qu’un tel décalage (et bien d’autres) perdure ? Si le système normatif se modifie, pourquoi les pratiques semblent-elles souvent aller à l’encontre du changement ?
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