2003
Éducation et Sociétés
Compte rendu
Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans,
de Olivier Galland et Bernard Roudet (éds ), 2001, Paris, l’Harmattan, Collection débats jeunesses, 240 pages
Vincenzo Cicchelli
CERLIS, Paris 5/CNRS Faculté des Sciences Humaines et Sociales de la Sorbonne
Une question ancienne traverse les
théories de l’adolescence et de la jeunesse
depuis que la sociologie s’est penchée sur
ces deux âges de la vie — c’est-à-dire, si l’on
prend en compte le cas américain, au moins
depuis les années 1940. Qu’est-ce qui
fonde la différence entre les jeunes et les
adultes ? Cette question partait du postulat
que les deux générations se caractérisaient
par des cultures irréductibles et qu’un antagonisme des valeurs fondait un phénomène
sociologique essentiel : le conflit entre les
générations. Il ne s’agit pas ici d’étudier le
long parcours qui a conduit les sociologues
à découvrir dès les années 1940 l’existence
d’une séparation (apartness) entre les
générations, à l’exacerber dans les années
1960, lorsqu’ils parlaient volontiers de clivage (generation gap), avant de la désavouer
à partir de la seconde moitié des années
1980 au profit d’une conception plus pacifiée du lien intergénérationnel. Il s’agit de
souligner en revanche que les indicateurs
utilisés pour saisir aussi bien les ressemblances (ou les différences) que les
ententes ou les mésententes entre les
générations ont changé de registre : si l’on
faisait naguère référence à la culture juvénile (avec ses approfondissements ultérieurs comme les sous-cultures ou la
contre-culture) en négligeant une appréhension plus fine des normes, aspirations et
valeurs, on a maintenant tendance à recourir aux études sur les valeurs des jeunes, au
risque de laisser cette fois-ci à l’arrière plan
la question du code symbolique que ces
derniers partagent. L’ouvrage dirigé par
Olivier Galland et Bernard Roudet —
réunissant parmi les meilleurs spécialistes
des enquêtes sur les valeurs : Pierre Bréchon, Yves Lambert, Étienne Schweisguth et
Jean-François Tchernia— s’inscrit résolument dans cette deuxième tendance. Il
défend la thèse suivante : dans la France
contemporaine, les adultes et les jeunes se
ressemblent plus que dans le passé, plusieurs décennies de changements de
mœurs ayant conduit les premiers à accepter des valeurs plus permissives et les
seconds à renoncer globalement à des
valeurs anti-institutionnelles ou contestataires.
On comprend ainsi que l’enquête sur les
valeurs des 18-29 ans, à la base de cet
ouvrage, ne soit pas la simple transposition
de l’inquiétude ancienne des sociologues,
confrontés à cette altérité générationnelle
qu’est la jeunesse moderne. Son ambition
est plus vaste, car elle bénéficie d’un projet
intellectuel plus ancien visant à analyser les
valeurs partagées par les individus contemporains. Cette inscription dans un corpus
établi de travaux fournit au moins trois
avantages :s’il n’est pas aisé de parler d’une
théorie formalisée des valeurs, il existe
néanmoins un consensus sur ce qu’il
convient d’appeler ainsi et sur les indicateurs censés les appréhender; le livre rend
compte de l’univers des valeurs des jeunes
par comparaison avec les valeurs adultes;
on peut pour la plupart des questions de
sondage comparer trois vagues d’enquêtes,
réalisées en 1981,1990 et 1999. Ces deux
dernières contextualisations permettent
d’analyser d’une part, à une date donnée,
différentes strates d’âges et, d’autre part, à
un âge donné, différentes générations.
Cette double comparaison conduit alors
les auteurs à proposer des résultats rassurants : loin des visions alarmistes ou catastrophistes de la jeunesse, ce livre plaide,
parfois de façon trop implicite, pour une
posture critique à l’égard de la prétendue
crise juvénile. En effet, plusieurs indicateurs
convergent pour laisser croire que les
jeunes se portent plutôt bien. Ainsi, et
contrairement à ce que l’on peut entendre
dans le débat social, les jeunes ont bien des
valeurs, et qui plus est, ils manifestent surtout une perception positive d’eux-mêmes.
À quoi donc les jeunes sont-ils attachés ?
La triade famille, travail, amis et relations se
retrouve au sommet de la hiérarchie des
préférences exprimées par les jeunes ( 84%,
68% et 61%), suivie par les loisirs ( 44%) et,
loin derrière, par la politique et la religion
( 5% des préférences pour chaque
domaine). Si cette hiérarchie des préférences est restée stable entre 1990
et 1999, l’importance prise par chaque
domaine n’est toutefois pas la même, l’amitié connaissant un accroissement des suffrages de 13 points, le travail de 9 points et
la famille de 8 points, les écarts relatifs aux
trois autres domaines n’étant pas significatifs. Encore plus valorisée que par le passé,
la sphère familiale renvoie à une double
attente réciproque : non seulement, les
jeunes adhèrent à l’injonction d’aimer et de
respecter les parents, mais ils attendent en
retour de leur part un fort investissement.
L’attachement à la famille devenant plus fort
chez les jeunes, dans ce domaine le niveau
d’attentes des générations s’est rapproché.
Ce rapprochement se constate moins dans
le domaine du travail. Ce dernier renvoie
certes chez les jeunes au domaine de la réalisation personnelle, mais moins que dans
le cas des adultes, ce qui probablement
explique le fait que les premiers se déclarent moins sensibles que les seconds aux
effets subjectifs de sa privation. Quant à la
sociabilité amicale, si les amis comptent à
tout âge, c’est pendant la jeunesse qu’ils
acquièrent une place considérable. Or,
cette survalorisation de l’être-ensemble
avec ses pairs d’âge est moins liée à un effet
de génération qu’à un effet d’âge.
La politique et la religion n’obtiennent
pas les préférences des jeunes. Et pourtant,
on ne peut pas parler de désaffiliation à
l’égard de la chose publique ou du spirituel.
Si l’on prend en compte plusieurs paramètres, on ne peut pas conclure que les
jeunes sont plus distants aujourd’hui du
politique que par le passé. Ainsi, s’ils sont
moins politisés qu’autrefois et si leur participation électorale tend à baisser, certaines
formes de participation protestataire augmentent — signer une pétition ou participer à une manifestation autorisée, par
exemple. Il existe incontestablement “une
véritable socialisation à la protestation
sociale et à l’expression concrète de son
mécontentement” 68. Moins différents
qu’on ne le dit des adultes et des personnes
âgées à l’égard du politique, les jeunes développent en revanche un rapport moins
conformiste à ce domaine, plus critique,
peut-être plus instrumental. Quant au religieux, si l’on observe chez les adultes
comme chez les jeunes un net recul de ce
domaine, cette tendance est moins forte
chez les seconds; leur attitude vis-à-vis de
la religion en général est même moins négative qu’elle ne l’était auparavant. Mais le fait
le plus marquant dans le domaine religieux
est sans doute le grand développement de
croyances liées à la vie post mortem
(comme le fait de croire à une vie après la
mort, à l’enfer, au paradis et à la réincarnation) surtout chez les non-pratiquants et
les sans-religion se disant athées convaincus. On assiste à une déconnexion entre
ces croyances et la croyance en Dieu, ce qui
témoigne de l’affirmation d’une sphère spirituelle en dehors du religieux.
En fin de comptes, l’ensemble des
contributions laisse entendre qu’une socio-logie des valeurs doit être nécessairement
une sociologie historique si l’on souhaite
éviter de se fourvoyer sur le sens du changement. Deux exemples saisissants de
recompositions méritent d’être cités. Face
à l’augmentation des scores relatifs à la
confiance dans les institutions, à la
demande d’autorité et d’ordre, grande est
la tentation d’invoquer un retour de balancier. Ce n’est pas ce que font les auteurs de
ce livre, plus portés à estimer qu’au fond il
s’agit d’une nouvelle forme de régulation
qui voit la revendication de l’exigence des
libertés individuelles s’enraciner dans l’adhésion à l’importance du respect réciproque. Dans un autre domaine, l’importance attribuée à la fidélité dans le couple
ne représente pas le retour vers la tradition conjugale — le modèle du mariage
bourgeois du XIXe siècle n’excluant
d’ailleurs pas l’infidélité masculine— mais
plutôt l’indicateur d’une plus grande symétrie entre les sexes, d’un partage des territoires conjugaux dont l’amour sexuel et,
finalement, de la montée en puissance de
l’exigence d’authenticité.
Ce livre présente une multitude de
résultats et constitue un intéressant portrait des jeunes contemporains. Sa lecture
soulève néanmoins trois grandes questions.
Primo : que mesure-t-on, lorsque l’on se
réfère aux valeurs ? Il faut partir de ce
constat : les valeurs ne pouvant pas être
observées, il est nécessaire de multiplier les
indicateurs censés les approcher et de
parier sur la proximité conceptuelle entre
ce qui se cache à l’observation et ce qui est
observable. Cette démarche est au cœur
de tout raisonnement explicatif s’appuyant
sur un recueil de données par questionnaires, la multiplication des domaines d’investigation s’inscrivant dans la visée même
d’objectivation. Pourtant, lorsque l’on souhaite approcher les valeurs partagées par
un groupe social, cette question devient
d’autant plus épineuse que celles-ci sont
approchées par des indicateurs disparates.
On remarque en effet, sous la plume des
auteurs, un abondant recours à des
concepts qui devraient appartenir au
champ sémantique des valeurs, mais qui
sont loin d’être synonymes : les attitudes,
les opinions, les préférences, les valorisations, les attachements, les appartenances,
les croyances, les prises de position, etc. Le
lecteur peut alors avoir le sentiment que les
auteurs ont examiné des éléments rangés,
parfois arbitrairement, sous la catégorie
“valeurs”. L’hétérogénéité des domaines
permettant d’approcher les valeurs ne
constituerait pas à la rigueur un problème si
les chercheurs faisaient des ponts entre
eux. On aurait souhaité qu’on indique, par
exemple, comment on passe des préférences aux rapports aux institutions, aux
jugements portés sur des normes, etc.
Secundo, quelle image de la jeunesse les
enquêtes sur les valeurs renvoient-elles ?
L’un des paradoxes des enquêtes sur les
valeurs est que souvent sont considérées
comme des valeurs (ou préférences) des
choses qui paraissent déjà socialement classées comme telles (famille, travail, amis, loisirs dans ce livre) ou qui appartiennent traditionnellement à la sphère de la morale et
de la citoyenneté (encore, la religion et la
politique). Ainsi, comme dans d’autres
domaines de la recherche contemporaine
dans les sciences sociales, le risque est
grand de produire une interaction non maîtrisée entre les savoirs profanes — qui produisent et soutiennent telles ou telles
valeurs— et les savoirs savants — qui dans
la tentative d’objectiver les valeurs concourent à les reproduire.
Tertio, il reste le problème du pouvoir heuristique des valeurs :
qu’explique-t-on par les enquêtes sur les
valeurs ? Peut-on se débarrasser du problème du lien entre les valeurs et l’action si
l’on définit et conçoit les premières comme
des “repères” qui la fonderaient ? Le lecteur
peut être d’autant plus étonné par le pari
du livre de se consacrer exclusivement à
l’étude des valeurs que plusieurs exemples
démentent les intentions initiales. Est en
effet justement pris en compte l’un des
décalages les plus aigus entre les idéaux et
les pratiques : l’égalité entre hommes et
femmes. Ainsi, le temps ne serait-il pas venu
de combiner différents outils de recherche
— valeurs et pratiques— et différentes
méthodes — questionnaires, observations,
monographies— afin de mieux cerner
comment il est possible qu’un tel décalage
(et bien d’autres) perdure ? Si le système
normatif se modifie, pourquoi les pratiques
semblent-elles souvent aller à l’encontre du
changement ?