2003
Éducation et Sociétés
L'influence des organisations internationales sur les politiques d'éducation
De la libération de l’homme à la libéralisation de l’éducation
Céline Mahieu
Groupe de recherche sociologie action sens GReSAS celine.mahieu@fucam.ac.be
Frédéric Moens
Groupe de recherche sociologie action sens GReSAS Facultés Universitaires Catholiques de Mons FUCaM 151, chaussée de Binche, 7000 Mons, Belgique frederic.moens@fucam.ac.be
En matière d’éducation et de formation tout au long de la vie lifelong learning, les discours tenus par les instances internationales manifestent des objectifs d’éducation très
divers mais mobilisent les mêmes moyens pour les atteindre. Cette cohérence, que l’on
retrouve dans les pratiques européennes, constitue un parangon de la détermination internationale des politiques locales: au nom d’une définition non critiquée de la situation et
du bien commun qu’elle suppose, des instances techniques indiquent les directions impératives à suivre pour rencontrer au mieux les contraintes extérieures. Toutefois, celles-ci
ne sont jamais discutées démocratiquement, elles sont présentées comme naturelles et non
plus sociales. Au politique se substitue le gestionnaire qui ne décide pas des objectifs à
atteindre ceux-ci seraient naturellement définis et désirables mais uniquement du
meilleur moyen pour les embrasser moyen aussi indiscutable que l’objectif est désiré.
The positions taken by international authorities concerning lifelong education manifest
widely different educational goals, but mobilize the same means to attain them. This
coherence, which is found in European practices, constitutes a paragon of international
determination of local policies: in the name of a non-critical definition of the situation
and the common good which it assumes, technocratic authorities determine the mandatory guidelines to follow to face outside constraints in the best possible way. However,
these are never debated democratically. They are simply presented as being natural, and
no longer socially determined. Politics has been replaced by management, which means
people who do not decide on the goals to be reached (this would naturally be defined and
desirable), but only about the best means to handle them (the means being all the more
unquestionable the more the goal is sought).
Was die Erziehung und Lebenslanges Lernen betrifft, so zeigen die von den internationalen Instanzen gehaltenen Reden sehr unterschiedliche Erziehungsziele auf, setzen aber die
gleichen Mittel ein, um sie zu erreichen. Diese Übereinstimmung, die man in der europäischen Praxis wiederfindet, stellt ein Musterbeispiel für die internationale
Entschlossenheit der Lokalpolitik dar: Im Namen einer nicht kritisierten Definition der
Lage und des vorausgesetzten Allgemeinwohls geben die technischen Instanzen die obligatorisch zu befolgenden Anleitungen an, um den äußeren Schwierigkeiten so gut wie
möglich entgegenzutreten. Diese werden jedoch nie demokratisch diskutiert, sie werden
als natürlich und nicht mehr als sozial dargestellt. Der Politiker wird ersetzt durch den
Verwalter, der nicht über die zu erreichenden Ziele entscheidet (diese wären natürlich
definiert und erwünscht), sondern über das beste Mittel, um dafür einzutreten (ein ebenso
unbestreitbares wie erwünschtes Mittel).
En materia de educación y de formación a lo largo de la vida lifelong learning, los discursos de las instancias internacionales manifiestan objetivos de educación muy diversos
pero movilizan los mismos medios para llevarlos a cabo. Esta coherencia, que se encuentra
también en las prácticas europeas, constituye un parangón de la determinación internacional de las políticas locales: en nombre de una definición no criticada de la situación y
del bien común que supone, instancias técnicas indican las direcciones imperativas que se
han de seguir para encontrar de la manera más ventajosa coacciones exteriores.
Sin embargo, éstas nunca se debaten democráticamente, se presentan como naturales y ya
no sociales. Al político se sustituye el gerente que no decide los objetivos que se deben
alcanzar (éstos estarían naturalmente definidos y deseados) sino sólo el mejor medio posible para enfocarlos medio tan discutible como el objetivo deseado.
Comme d’autres champs de l’activité humaine, l’éducation est sujette deplus en plus clairement à une mondialisation de ses principes et de ses
règles. S’il fut un temps du tout politique où elle visait à l’universel, elle ne se
présente désormais plus que comme techniquement internationale. Les politiques éducatives subissent en effet une forme de réification marchande : leur
projet, toujours particulier à une communauté qui le soutient, est soumis à la
pression des logiques de gestion qui, techniciennes et mercantiles, sont, d’évidence, identiques en tout lieu.
Cette internationalisation de la gestion éducative trouve une expression dans les métamorphoses que l’Union européenne tente d’induiredans les
systèmes éducatifs de ses pays membres au travers du concept de “lifelong
learning”, d’éducation et formation tout au long de la vie. On n’oserait parler
à leur propos de réformes ou de mesures tant les instances régulatrices semblent se tenir en retrait, ne légiférant qu’en dernier ressort et, alors, alléguant
qu’elles ne font qu’avaliser et soutenir les transformations entreprises par les
acteurs sociaux eux-mêmes ou rendues nécessaires par les faits. Car, en dehors
des principes aussi vagues que consensuels qu’elles édictent pour l’éducation
de demain, les instances européennes ne prétendent qu’à accéder à la réalité
des choses, à l’évaluer et à proposer les solutions qui s’imposent d’elles-mêmes. Elles escamotent ainsi la position politique adoptée, ne laissant
d’autre prise à la critique que des actes présentés comme techniques tels que
la production et l’interprétation de statistiques, la création de réseaux
d’échange de bonnes pratiques ou l’organisation de consultations citoyennes.
Cet article tente de faire émerger le projet politique qui sous-tend le concept
d’éducation et formation tout au long de la vie dans la rhétorique européenne
ainsi que ses méthodes d’imposition.
L’éducation et la formation tout au long de la vie, une
certaine vision du monde
La mise au jour des principes politiques sous-jacents à l’éducation et à laformation tout au long de la vie semble entravée par son ambition totalisatrice. Derrière ce vocable, la Communication de la Commission 2001
indique en effet qu’il ne faut rien entendre de moins que “toute activité d’apprentissage entreprise à tout moment de la vie, dans le but d’améliorer les
connaissances, les qualifications et les compétences, dans une perspective
personnelle, civique, sociale et/ou liée à l’emploi” (Commission européenne
2001b, 11). De même, l’identification de ses fondements politiques est rendue
malaisée par le caractère consensuel du concept. Il est de ces notions aux
contours flous que mobilisent des acteurs aussi divers que les projets qu’ils
défendent.
En dépit de sa plasticité, ce concept n’est pas neutre politiquement. Il
est le résultat d’une histoire qui commence dès les années 1920, le produit de
choix entre différentes conceptions du bien commun. Par ailleurs, les discours de ses principaux chantres, l’UNESCO, l’OCDE et l’Union européenne, se différencient sensiblement. Une perspective historique et institutionnelle aide à le resituer dans le temps de même qu’elle souligne les
particularités de la rhétorique de l’Union européenne. Elle véhicule une
palette importante de présupposés idéologiques qui acquièrent, avec le temps,
au même titre que certains axiomes de l’économie, l’évidence d’une loi naturelle. Cet allant-de-soi dans la définition d’une situation pourtant complexe
explique partiellement l’aisance avec laquelle cette “nouvelle politique éducative intégrée” s’impose dans les paysages nationaux. Examinons d’abord le
contenu de l’éducation et la formation tout au long de la vie avant d’en exposer la technique d’imposition douce, la méthode de bonne gouvernance, utilisée par l’Union pour les faire pénétrer dans les politiques des États membres
ou associés.
Émergence d’une société fondée sur la connaissance
La Commission européenne présente l’éducation et la formation tout aulong de la vie comme une réponse aux transformations en cours dans la
société. Le naufrage progressif de tout le secteur secondaire ne laisse à
l’Europe que les services pour fonder son économie. La réalité actuelle exigerait que les citoyens acquièrent connaissances et compétences, en tenir
compte implique que l’éducation et la formation tout au long de la vie constituent “un élément de base du modèle social européen” propre à rencontrer les
défis posés par “l’émergence de la société fondée sur la connaissance, liée aux
tendances économiques et sociétales plus larges telles que la mondialisation,
les modifications des structures familiales, le changement démographique et
l’impact des technologies de la société de l’information” (Commission européenne 2001b, 7,8).
Les initiatives prises par l’Union sous le terme d’éducation et formation
tout au long de la vie sont en effet à resituer dans la conjoncture d’une
Europe qui, depuis la fin des années 1990, place la connaissance au principe
de son essor économique. À travers ses plus hautes instances politiques,
l’Union affirme ainsi que la sphère économique se fonde sur celle de la
connaissance — “le XXIe siècle sera caractérisé par une économie fondée sur
la création, la diffusion et l’exploitation de la connaissance” (“an economy
based on the creation, dissemination and exploitation of knowledge will be one of the
dominant features of the 21st century”) (European Commission 1993, Chap. II, A,
§3). Quelques années plus tard, bien que le développement économique
demeure premier dans l’instrumentalisation européenne de la connaissance,
l’Union européenne fait également de celle-ci l’un des ressorts de son développement social : “l’Union s’est aujourd’hui fixé un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l’économie de la connaissance la plus
compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative
de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale” (Conseil européen 2000,
Chap. I, §5).
La seconde moitié des années 1990 ayant vu la consécration de la
connaissance comme moteur de nos sociétés, les obstacles à son acquisition,
à sa diffusion et à sa reconnaissance apparaissent comme autant de freins à
l’évolution “naturelle”. Ainsi par exemple les frontières nationales sont-elles
remises en cause par le processus dit de Bologne, qui veut les abolir pour l’enseignement supérieur et universitaire. Si l’apprentissage tout au long de la vie
s’inscrit lui aussi dans cette perspective transfrontalière, il s’emploie par
ailleurs à réduire d’autres obstacles, liés à la limitation de l’apprentissage à
une fraction de la vie. Les entraves à l’acquisition de la connaissance liées à
l’âge des apprenants, à leur origine sociale ou aux carcans institutionnels sont
donc visées à travers la promotion d’un “espace européen de l’éducation et de
la formation tout au long de la vie”. Dès 1993, avec le Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l’emploi, l’éducation et la formation tout au long de la
vie deviennent un leitmotiv de la Commission européenne.
L’Union européenne justifie l’utilisation de ce concept par les caractéristiques économiques et sociales de la fin du siècle. Celles-ci requerraient
une nouvelle manière d’envisager les systèmes éducatifs. Une telle allégation
peut paraître surprenante lorsque l’on se rappelle que, en 1972 déjà dans son
célèbre rapport Faure UNESCO 1972, l’UNESCO attirait l’attention de la
communauté internationale sur l’urgence à promouvoir l’éducation tout au
long de la vie lifelong education de manière à relever le défi de la société
apprenante learning society. Ce rapport, selon un discours semblable à celui
de l’Union européenne aujourd’hui, indiquait : “la révolution scientifique et
technologique, l’énorme flot d’information accessible à l’homme, les gigantesques réseaux de communication ainsi que beaucoup d’autres facteurs économiques et sociaux ont considérablement modifié les systèmes éducatifs traditionnels, révélant la faiblesse de certaines formes d’instruction et la force
des autres” (“the scientific and technological revolution, the enormous flood of information available to man, the existence of gigantic communication-media networks, together with many other economic and social factors, have considerably modified traditional
educational systems, brought out the weakness of certain forms of instruction and the
strength of others [...]”) UNESCO 1972, XXXII.
Dès la fin des années 1960 et le début des années 1970, des notions
proches telles que la “lifelong education”, l’éducation permanente ou l’éducation récurrente Mahieu 2002 ont été politiquement mises en avant
— respectivement par l’UNESCO, le Conseil de l’Europe et l’OCDE— pour
pallier l’inadéquation des systèmes éducatifs à l’accélération des changements
sociaux et économiques. Bien que le succès pratique de telles déclarations se
soit démenti au cours des années 1980, il apparaît que tant dans les années
1960 que 1990, l’origine de cette volonté d’impliquer toute la vie dans l’éducation et la formation réside dans la naturalisation d’une société apprenante
où la “société de la connaissance” est appelée à succéder à la société industrielle, moribonde. Schuller & alii 2002,8 estiment ainsi que le triomphe
de tels concepts n’a été ajourné pendant près de trente ans que parce que les
premiers manifestes étaient en avance sur leur temps, le besoin de répondre
aux changements rapides, à la société de connaissance et au vieillissement de
population n’accédant qu’aujourd’hui au rang de sujets de société principaux.
Bélanger & Gelpi 1995 voient pour leur part dans les différentes fortunes
qu’a connues l’idée d’éducation tout au long de la vie le résultat des mutations du rapport au travail (l’allongement du temps de non-travail, la crise de
l’emploi et les transformations que subissent les modes de production) ainsi
que des mutations culturelles (l’amplification du rôle de la société civile et
des associations volontaires ainsi que la recherche d’une nouvelle identité
culturelle émancipée de la ségrégation des cultures et des genres).
Ces interprétations naturalisent toutes le concept de “société de la
connaissance”; sans être questionné, il guide les stratégies futures en matière
d’éducation. Qu’elle vise la libération de l’homme UNESCO, la libéralisation de l’éducation (OCDE) ou une performance économique ajustant une
plus grande flexibilité à un univers économique en mutation (Union européenne), cette société de la connaissance nécessite(rait) une éducation tout
au long de la vie. De plus, l’influence d’objectifs institutionnels propres aux
organisations internationales promotrices de l’apprentissage tout au long de
la vie semble aussi avoir été largement sous-estimée. En effet, ce concept,
aussi englobant que consensuel, est mobilisé par une Union européenne
dont le pouvoir de décision en matière éducationnelle n’est que résiduel et
ce à un moment où il lui apparaît que l’intégration économique, la libre
circulation des travailleurs devraient se doubler d’une certaine convergence
des systèmes éducatifs nationaux Charlier 2002. Dans le cadr e européen,
le concept prend également au début des années 1990 une importance qu’il
n’avait pu atteindre dans les années 1970 car s’y associe un mode de décision et d’exécution plus technocratique, la gouvernance, dont il sera question plus loin.
Déliement formel de contraintes
L’essentiel du message délivré au travers du concept d’éducation et de for-mation tout au long de la vie est que l’accès à l’apprentissage doit être
délié de toutes les contraintes liées à l’âge des apprenants ou au contexte
d’acquisition : l’éducation et la formation doivent cesser d’être réservées à
certaines classes d’âge en l’occurrence la jeunesse et exclusivement proposées par des institutions formelles écoles, universités, etc.. L’apprentissage
devient un procès se déroulant tout au long de la vie et dans des contextes
explicitement divers.
Ces deux versants — élargissement des moments et des contextes d’apprentissage— se trouvaient déjà largement développés dans le rapport Faure
UNESCO 1972. L’UNESCO est, en effet, depuis longtemps une ardente
avocate de l’éducation pour adultes, qu’elle juge émancipatrice pour ses bénéficiaires. À côté des outils opérationnels, scientifiques et rationnels que l’enseignement propose, elle y voit l’occasion de fournir aux apprenants de
meilleures armes pour rechercher des modèles sociaux plus justes, de nouvelles conceptions du pouvoir et de l’autorité, etc. UNESCO 1972,144.
D’autre part, si l’on s’intéresse aux circonstances dans lesquelles s’insère la
formation, les années 1960 et 1970 avaient vu s’éveiller une importante crise
de confiance à l’égard des institutions formelles d’éducation, accusées de
trahir l’idéal d’égalité des chances dont elles se réclamaient (Derouet 1992,
Coombs 1989). Le rapport Faure requérait par conséquent la reconnaissance
des apprentissages acquis en dehors des écoles.
Près de trois décennies plus tard, la Commission européenne engage à
son tour les États membres à faciliter et à encourager l’accès à la formation
pour les adultes. Cette fois il s’agit moins d’offrir à des adultes un recul
critique par rapport à la société que de leur donner les moyens de répondre de
manière plus flexible aux transformations à l’œuvre au sein de celle-ci; l’utilité pratique subsume la volonté d’émancipation mais conserve les outils
techniciens de celle-ci. Considérant par ailleurs la maîtrise des compétences
de base (savoir lire, “apprendre à apprendre”, etc.) comme un préalable à
l’éducation tout au long de la vie, la Commission invite les États membres à
entamer une réflexion sur tous les éléments de leur système éducatif, de l’éducation de base à l’enseignement supérieur et universitaire, en mettant la
demande individuelle en avant.
La Commission reprend les revendications du rapport Faure en matière
de reconnaissance et de valorisation de différents parcours de formation. Ce
nivellement, où toute acquisition de savoir ou de compétence se trouve chargée d’une même légitimité, compte parmi les aspects essentiels des stratégies
européennes en faveur de l’apprentissage tout au long de la vie. Ainsi, l’apprentissage informel et l’apprentissage non formel (Commission européenne
2001b, 38) deviennent-ils des parties intégrantes de l’éducation, au même
titre qu’un parcours formel, qu’il soit scolaire ou académique. Confrontée dès
lors à la nécessité de combiner les connaissances acquises dans les écoles, les
universités et les organismes de formation à celles glanées au travail, pendant
les loisirs ou les activités familiales, la Commission appelle de ses vœux “l’établissement d’un cadre global pour le transfert général de qualifications et de
compétences, que ce soit entre les niveaux d’éducation et de formation formelles ou d’une institution, d’un secteur ou d’un pays à l’autre” (Commission
européenne 2001b, 18). L’ECTS (European Credit Transfer System) et
l’APEL Accreditation of Prior Experiential Learning servent de base à la
discussion puisque le premier permet le transfert de qualifications entre établissements d’enseignement supérieur de différents pays tandis que le second
établit un processus de reconnaissance des acquis de l’expérience par les systèmes éducatifs. Le projet Europass, qui prévoit de doter chaque individu d’un
passeport faisant état de son parcours en matière d’apprentissage formel,
informel et non formel, s’inscrit dans le même débat. À cet égard, l’OCDE
n’hésite pas à parler des nécessaires répercussions qu’un tel changement de
perspective produira sur les “quasi-monopoles” que détiennent les gouvernements en matière d’offre d’éducation et de formation, de prescription des
curricula et des matières, d’évaluation et de certification des résultats (OCDE
1996,72).
De nombreux pays européens ont fait ces dix dernières années de grands
pas vers la reconnaissance des apprentissages informels et non formels et vers
leur articulation avec les apprentissages formels. Certains pays, comme le
Royaume-Uni à partir de 1989-1991 et la Finlande en 1994, ont choisi de
développer un système d’évaluation des compétences (National Vocational
Qualifications au Royaume-Uni) qui s’applique à l’ensemble des apprentissages à vocation professionnelle Käpplinger 2002,8-13. En matière d’évaluation et de certification, la frontière entre apprentissage professionnel
formel et non formel ou informel est totalement gommée. Dans d’autres pays,
les systèmes de validation des acquis mis en place visent davantage à permettre aux adultes ayant quitté le système formel de faire valoriser leurs
acquis professionnels Green & alii 1999,196-199. Ainsi en est-il de la
“Validation des Acquis de l’Expérience” en France (processus en cours depuis
1984) ou des “Titres de Compétences” qui viennent de faire l’objet d’un
décret en Belgique Communauté française de Belgique 2003. Dans ce
deuxième groupe de pays, les certificats délivrés ne développent pas les effets
de droit liés à la certification par l’Éducation nationale en France ou la
Communauté française en Belgique (équivalence avec d’autres diplômes,
accès à une profession réglementée, etc.). Toutefois, dès lors que les systèmes
éducatifs semblent évoluer vers un enseignement modulaire organisé par
unités capitalisables (qu’on retrouve dans le supérieur sous la forme des
ECTS) et centré sur les compétences, comment leur certification pourrait-elle, à terme, êtrerefusée à un apprenant en mesure de prouver sa maîtrise des
compétences se rapportant à un diplôme, les eût-il acquises en dehors des établissements contrôlant la certification ? De même, l’utilisation directe dans le
marché de l’emploi de ces certificats de compétence — comme la loi belge le
prévoit— constitue une première manifestation d’un détricotage du système
de diplômes tel qu’il existe dans nos pays.
Poursuivre le développement personnel à travers
l’insertion professionnelle
Dans les premières années de son utilisation par les instances européennes, le concept d’éducation et de formation tout au long de la vie se réfère
essentiellement à des objectifs liés au développement économique de l’Union
européenne et à l’emploi en son sein. Il fait son apparition dans les textes
européens avec le Livre blanc pour la croissance, la compétitivité et l’emploi
(European Commission 1993) au titre de “priorité pour l’action sur l’emploi”
priority for action on jobs. Sa première définition est d’ailleurs donnée dans
le cadre de la stratégie européenne pour l’emploi (Commission européenne
2001b, 10): “toute activité d’apprentissage utile à caractère permanent visant
àaméliorer la connaissance, les qualifications et les compétences”. C’est cette
définition qui a été incluse dans le Mémorandum sur l’éducation et la formation
tout au long de la vie Commission des Communautés européennes 2000, base
d’une consultation menée à l’échelle européenne auprès des organismes et
des acteurs concernés par le thème (gouvernements, associations, ONG opérateurs de formation, etc.). Une partie des acteurs de formation réagit face à
un apprentissage tout au long de la vie par trop utilitariste, à telle fin qu’aux
objectifs de capacité d’insertion professionnelle (aussi désignée sous le barbarisme d’employabilité et d’adaptabilité) sont adjoints ceux d’épanouissement
personnel, de citoyenneté active et d’inclusion sociale. L’argumentaire de la
Commission reste cependant empreint d’indéniables accents à la fois évolutionnistes et utilitaristes : l’environnement en transformation nécessite de la
part des individus une adaptation rapide et continue, condition de leur intégration sociale comme professionnelle.
Dans les discours de l’OCDE et de l’UNESCO se retrouve paradoxalement une même construction mettant en système l’école et son environnement. Dans les deux cas, l’école ne prend de sens qu’en référence aux éléments présents dans son environnement qu’il s’agisse du système
économique, du système politique ou de l’individu. Des nuances de taille
existent cependant entre les rhétoriques des trois institutions internationales
analysées. Elles tiennent pour partie aux différents poids qui sont accordés à
chacun de ces trois éléments dans la détermination du rôle de l’éducation.
Elles s’expriment dès lors dans les différentes visions idéologiques qui se tapissent derrière l’organisation spécifique de chaque système où, pour
l’UNESCO, l’émancipation de l’homme, irresponsable de sa condition, passe
par l’éducation et où, pour l’OCDE, l’utilité que l’homme, responsable de sa
position, peut tirer de son environnement repose sur sa capacité acquise de s’y
adapter, c’est-à-dire aussi sur l’apprentissage.
Ainsi, le rapport entre le système éducatif et le système économique, au
travers de la relation entre l’éducation et le travail, est au cœur des différences d’interprétation. Schuller & alii, décrivant les tensions existant au
sein de l’OCDE lors de la parution du “Clarifying Report” OECD 1973,
relèvent trois conceptions différentes de ce rapport : “le débat opposait les
fonctionnalistes, donnant la priorité à la préparation des jeunes au travail,
d’une part aux tenants d’une approche plus libérale, qui considèrent l’école
comme une protection et un contrepoids nécessaires aux exigences futures de
l’emploi, d’autre part aux séparatistes radicaux, qui contestent tout lien entre
l’école et le système capitaliste du travail” (“The debate ranged functionalists, who
gave priority to preparing young people for work, against both the guardians of a more
liberal approach, seeing school as a necessary protection from and counterbalance to the
future demands of employment, and the radical separatists who challenged any liaison between schooling and the capitalist work system”) Schuller & alii 2002,6. Les dissensions que ces auteurs décrivent semblent encore à l’œuvre dans les discours actuels. Si l’on se réfère à cette typologie des différents rapports de
l’éducation au travail, l’OCDE se trouve incontestablement dans la première
catégorie de pensée : “le Communiqué définit deux domaines où l’action est
requise; l’éducation de base et les passages entre apprentissage tout au long de
la vie et travail” (“the Communiqué identifies two areas where action is required; foundation learning and the pathways through lifelong learning and work”) (OCDE 1996,
13). La référence aux théories du capital humain et social, qui lient le développement économique d’un territoire au degré d’instruction de ses habitants,
sous-tend également la rhétorique européenne. En revanche et, bien que le
discours de l’UNESCO sur la vertu émancipatrice de l’éducation se soit
quelque peu affadi avec l’apologie de l’insertion qu’elle nous présente désormais, les textes de cette institution continuent à défendre une certaine distance entre système éducatif et système économique.
Les rapports entre un système éducatif et un système politique semblent
pour leur part avoir été édulcorés par les deux premières organisations.
L’éducation à la citoyenneté, incluse a posteriori dans la rhétorique européenne, paraît n’avoir pour rôle que la légitimation du concept d’éducation et
formation tout au long de la vie. Aucune réflexion n’est en effet amorcée
quant à la vocation critique de cette éducation à la démocratie. Rédigé au
début des années 1970, période où l’éducation des adultes était prise en
charge par des ONG désireuses de former des “acteurs de changement”, le
rapport Faure met à l’inverse l’accent sur la distinction entre l’éducation politique political education et l’éducation à la politique education in politics. Il
met en garde contre une conception de l’éducation qui affaiblirait la
conscience et le développement des vertus démocratiques (réflexion libre sur
la nature du pouvoir et de ses composants), en formant des citoyens dociles et
uniformes. Les relations de pouvoir et le conflit semblent cependant avoir été
évacués des discours de l’Union européenne et de l’OCDE au profit d’une
vision des rapports sociaux basée sur le consensus. L’objectif de cohésion
sociale y prend clairement le pas sur celui de formation de citoyens critiques.
Une telle interprétation du concept fait écho à la conception scandinave de
l’éducation des adultes Schuller & alii 2002. La culture du consensus qui y
règne est décrite comme une “éthique de l’individualisme socialement
orienté”: employeurs, syndicats, communautés, gouvernement et individus,
également conscients des bénéfices qu’ils en retirent, s’impliquent activement dans l’éducation pour adultes Kearns & alii 2000,133-137.
Au sein d’un tel système éducatif, la position de l’individu apprenant
devient centrale. Il n’est plus le consommateur contraint d’une offre qui se
présente à lui; il devient le moteur d’une demande utilitariste, il doit acquérir ce savoir pour s’adapter au monde. C’est sa responsabilité. Ainsi, concomitamment à l’accroissement d’intérêt pour les apprentissages dits non formels et informels, l’accent se déplace des dispositifs institutionnels de
l’éducation et de la formation vers les individus et les communautés : leurs
motivations à apprendre, le temps et l’argent qu’ils sont prêts à y consacrer,
etc. De même, une concurrence s’installe entre les opérateurs de formation;
par leurs contenus et leurs rendements pratiques, ils doivent s’imposer auprès
d’un consommateur exigeant et responsable. Dans le jargon de la
Commission européenne, on parle de centrer les politiques éducatives davantage sur la demande et moins sur l’offre de formation et d’éducation. Outre
une pédagogie axée sur l’individu, la flexibilité, l’adaptabilité aux contextes
locaux et temporaires est requise. “Les réponses à la consultation ont souligné
qu’il était important de proposer en nombresuffisant des offres d’éducation et
de formation ouvertes et flexibles au niveau local afin de rapprocher les possibilités d’apprentissage des apprenants (potentiels)” (Commission européenne 2001b, 24). Les politiques de l’enseignement ne sont désormais plus
définies en termes de contenus à vocation générale, si ce n’est en des expressions vagues qui forcent le consensus Charlier 2002, mais par des procédures qui doivent permettre précisément l’adaptation de ces contenus aux
conditions mouvantes, au plus près de la demande, au plus près du marché.
Partage des responsabilités en matière d’apprentissage
Dans la perspective adoptée par la Commission européenne, l’éducation etla formation tout au long de la vie ne sauraient être prises en charge uniquement par les pouvoirs publics. L’appel à la responsabilité individuelle et au
développement personnel invite lourdement le citoyen à participer massivement et financièrement à une formation qui doit lui être directement utile.
De même, les employeurs, les organisations syndicales, les partenaires
sociaux, les prestataires de services d’éducation et de formation, les groupements bénévoles et locaux, dans la mesure où ils tirent tous parti de certains
de ses bénéfices, sont appelés à s’investir activement, notamment financièrement, dans la promotion de l’éducation et de la formation tout au long de la
vie. “Tous les acteurs sont responsables de coopérer dans le domaine de l’éducation et de la formation tout au long de la vie [...] et d’encourager les individus à prendre en charge leur propre apprentissage. [...] les taux globaux d’investissement public et privé doivent être augmentés. De telles augmentations
devraient être fondées sur un partage des responsabilités entre le gouvernement, les autorités publiques, les employeurs, les partenaires sociaux et les
individus” Commission européenne 2001b, 13,15. Le partage des responsabilités faisait également partie des thèmes abordés par le rapport Faure.
Mais il s’agissait alors davantage de réclamer une reconnaissance du travail
que réalisaient les ONG actives en matière d’éducation pour adultes que de
requérir une répartition différente des coûts. Aujourd’hui, au sein de l’Union
européenne, sous le couvert d’un appel à la responsabilité partagée, c’est bien
le spectre d’un recul du caractère public de l’éducation qui se profile. Les pouvoirs publics sont déterminés à ne plus régler seuls la facture d’une éducation
désormais considérée comme un service générateur de rentabilité pour la
société dans son ensemble mais aussi pour ses consommateurs directs : les
individus ou les entreprises qui en profitent.
Cette affirmation de responsabilité se tempère modérément d’une attention institutionnelle portée aux groupes les plus défavorisés. En effet, dans le
cadre de cette nouvelle répartition des responsabilités, la Commission suggère que les autorités publiques concentrent leurs efforts, d’une part, sur la
mise à disposition des ressources nécessaires à l’acquisition des compétences
de base par tous et, d’autre part, sur l’égalité des chances et le ciblage de
groupes spécifiques menacés d’exclusion. La garantie de l’État porte donc
exclusivement sur les “personnes particulièrement menacées d’exclusion”,
définies par la Commission comme étant “les personnes disposant de faibles
revenus, les personnes handicapées, les minorités ethniques et les immigrés,
les jeunes en situation d’échec scolaire, les parents célibataires, les chômeurs,
les parents revenant sur le marché de l’emploi, les travailleurs ayant un faible
niveau d’éducation et de formation, les personnes en dehors du marché de
l’emploi, les citoyens âgés y compris les travailleurs âgés et les anciens
délinquants” (Commission européenne 2001b, 15). Dans un tel scénario, on
passe donc d’un État-Providence promoteur d’une éducation la plus élevée
possible pour chacun à des pouvoirs publics se bornant à tendre un dernier
filet pour tous ceux qui n’ont pas réussi à se montrer autonomes et responsables, à prendre en charge leur apprentissage. En la matière, le retournement
logique des politiques éducatives est radical; cette révolution au sens plein a
déjà été soulignée et analysée mais trouve ici une nouvelle actualisation pratique.
Dès le moment où l’éducation et la formation sont considérées comme
des services faisant l’objet d’une consommation au bénéfice particulier de certains acteurs, dès le moment donc où l’on envisage de faire porter le coût de
ces services en partie sur ces acteurs, un système évaluant et garantissant sa
qualité doit être mis en place. Il est la base minimale devant offrir la possibilité aux agents consommateurs de juger les produits qui leur sont présentés.
“Les réponses à la consultation ont également souligné l’importance de la
qualité et de la pertinence. En effet, investir du temps et de l’argent dans
l’éducation et la formation ne peut s’avérer totalement rentable sans d’excellentes conditions d’apprentissage et sans une stratégie politique sous-jacente
et des systèmes de haute qualité. [...] La qualité n’est pas seulement une obligation, mais également un facteur d’incitation des individus, des employeurs
et des autres acteurs à investir dans l’apprentissage” (Commission européenne 2001b, 11,17). La boucle est fermée : l’éducation est devenue un bien
consommable et attractif, dont il est nécessaire de juger l’efficience pratique.
L’apprentissage tout au long de la vie est alors un marché au service du
Marché, dans lequel il est attendu d’être performant, quelle que soit la place
occupée.
Le dernier élément, lui aussi induit par le partage des responsabilités,
concerne l’importance d’une coordination des politiques au niveau supranational combinée à un ancrage local. “Les États membres sont pleinement responsables du contenu et de l’organisation de leurs propres systèmes d’éducation et de formation et le rôle de l’Union n’est pas d’harmoniser les
législations et les réglementations en la matière” (Commission européenne
2001b, 30). L’ancrage local se traduit pour la Commission par la nécessaire
adaptation des interventions aux réalités du “terrain”, aux contextes locaux
et régionaux. Face à cette exigence, la coordination supranationale des politiques est indispensable lorsque sont constatés les “nombreux obstacles [qui]
se dressent encore sur la route de ceux qui souhaitent étudier, travailler et
résider dans un autre État membre que le leur” (Commission européenne
2001b, 30). Pour les réduire, la Commission se fonde sur certaines compétences qui relèvent de ses attributions — au rang desquelles la politique de
formation professionnelle, l’amélioration de la qualité de l’éducation, la
citoyenneté, la libre circulation, le développement des marchés du travail
européens, la coordination de la politique en matière d’emploi et d’inclusion
sociale— pour prescrire la mise en œuvre de stratégies “cohérentes et globales” d’éducation et de formation tout au long de la vie. “Le principal défi
consiste donc à s’assurer que les États membres conservent la liberté d’élaborer leurs propres stratégies cohérentes et globales et de concevoir et gérer
leurs propres systèmes tout en avançant globalement dans la même direction”
Commission européenne 2001b, 30. Pour réussir ce tour de force, la
Commission mobilise toute une série d’instruments susceptibles d’exercer
une forme de coercition sur les politiques de l’éducation et de la formation
sans emprunter la voie législative.
La coercition douce, une gouvernance informationnelle
européenne
La manière dont la Commission européenne envisage l’éducation et la for-mation tout au long de la vie, évoquée ci-dessus, est consécutive à une
consultation menée par l’Union européenne. Son mécanisme était simple :
un document, le Memorandum bâti par les experts de la Commission, a été
soumis au débat. Nous l’avons rappelé, les gouvernements, les opérateurs ou
les individus ont ainsi eu l’occasion, en toute responsabilité et autonomie, de
s’exprimer à son propos. La Communication de la Commission européenne
2001b dont il a été abondamment question est le résultat concret de cette
consultation. S’y trouvent amendées et opérationalisées les thématiques
abordées dans le Memorandum. Pour autant, y a-t-il eu un véritable débat
démocratique sur ce texte qui ne met jamais en discussion les constats de
fond ni les perspectives politiques sous-jacentes aux choix de société exprimés. Les interventions possibles se limitent aux modalités pratiques induites
par ces choix fondateurs. Les contenus pratiques, en quelque sorte les “comment faire”, prennent le pas sur les politiques éducatives en elles-mêmes, sur
le “pourquoi s’engager dans cette direction”. Ainsi un Guide to the
Consultation on the Memorandum on Lifelong Learning distribué aux coordinateurs nationaux du processus de consultation (European Commission
2001,1) précise-t-il que : “il est important d’éviter la répétition d’un débat
général sur l’éducation et la formation tout au long de la vie. L’accent devrait
plutôt être mis sur l’identification des obstacles, les exemples de bonnes pratiques et les propositions concrètes pour l’action” (“it is important to avoid
repeating a general debate on lifelong learning. Instead emphasis should be
put on identifying obstacles to lifelong leaning, examples of good practice
and concrete proposals for action [...]”). Le cadre du débat est donc dès
l’abordstrictement pré-formaté. Son âpreté relative sur les moyens occulte ou
évacue celui portant sur les fins. Cette éclipse des finalités totalement absorbées par les instruments mobilisés pour les atteindre s’inscrit dans un procès
plus large, celui de la gouvernance. La gouvernance, nécessairement “bonne”,
évacue toute visée politique pour lui substituer une série de techniques
performatives voire auto-réalisatrices. Ces techniques sont performatives car
leur simple mise en œuvre permet de produire les effets recherchés. Par la
collecte d’informations et d’exemples de bonnes pratiques, tous les modèles
locaux convergent naturellement vers l’idéal défini par la Commission et
devenu désirable pour chacun. Ces mécanismes, proche du “benchmarking”,
vident la démocratie de sa substance en lui opposant ses propres armes : le
débat y est constamment présent, mais jamais il ne porte sur les enjeux,
seulement sur les moyens. C’est, en quelque sorte, la dictature de la technocratie Le Goff 2002.
La “méthode ouverte de coordination”, formalisée dans la foulée du
Conseil européen de Lisbonne de mars 2000, s’inscrit quasiment explicitement dans cette perspective pragmatique et technocratique. De manière apolitique — le processus parlementaire étant jugé à la fois trop lent, trop vicié ou
versatile, voire trop démagogique puisqu’à certains moments il est soumis au
verdict de la communauté et prive ainsi les experts de leur autorité—, les
gouvernements européens sont poussés à décider, entre autres par la
contrainte résultant des progrès des autres États, dans le sens défini par les
experts. Cette méthode est alors présentée comme un “nouvel instrument
[qui] représente l’espoir de voir se développer en Europe des politiques cohérentes dans les domaines comme l’éducation, où toute “politique commune”
est exclue mais le besoin d’un ‘espace éducatif européen’ bien réel” (Union
européenne 2003).
La méthode ouverte de coordination recouvre donc toute une série de
dispositifs dont les sources de légitimité et le caractère contraignant n’ont
rien de commun avec ceux d’une loi. Il est en effet inenvisageable pour
l’Union de légiférer en matière d’éducation. La subsidiarité en la matière
interdit de fait que cette décision soit centralisée à l’échelon européen. Mais
surtout, en termes idéologiques, la notion de flexibilité, l’aptitude à s’adapter
aux circonstances à tout moment et en tout lieu sous-tendent le concept-même d’éducation et formation tout au long de la vie : l’apprentissage est
conçu comme libéré de toutes les contraintes liées à l’âge des apprenants ou
aux contextes d’acquisition. Tant dans le processus des décisions que dans
leur contenu, le maître-mot des instances européennes demeure l’adaptabilité
aux conditions d’un marché nécessairement évolutif dans sa forme et dans ses
exigences. Ces conditions fluctuantes sont incompatibles avec les procédures
législatives, avec la production, au sein d’une assemblée élue, d’une règle
écrite qui ait un caractère permanent et dont la portée soit générale et impérative.
Un élément essentiel dans la nouvelle méthode de coordination telle
que l’Union européenne la conçoit et dans la consultation menée autour du
Mémorandum est l’importance accordée aux dispositifs techniques, hérités
pour partie du management des entreprises Foltzer & Mahieu 2002, et des -
tinés à appréhender la réalité des choses de la manière la plus complète possible. L’information, dont l’impartialité ou la neutralité semble devoir être
garantie tant par la diversité de ses sources que par le caractère systématique
de sa récolte, est au cœur même de cette gouvernance européenne de l’éducation. La recherche de cette bonne information remplace le débat sur les
finalités sociales ou politiques. L’important processus de consultation s’inscrit
pleinement dans cette gouvernance qui puise ses moyens de coercition dans
la diffusion d’une information présentée comme dénuée de tout présupposé
politique.
Les opérateurs de formation, les pouvoirs publics ayant la charge de
l’éducation, les organisations actives dans la promotion de l’éducation des
adultes alphabétisation, etc. agissant dans l’un des États membres ou à
l’échelon européen exprimèrent leur point de vue sur les six messages-clés du
Mémorandum et sur les stratégies adaptées à leur mise en œuvre. De même,
des forums de discussion sur Internet et des conférences ouvertes à tous furent
organisés. Ce processus de consultation a mené au changement de définition
déjà évoqué ci-dessus : d’objectifs exclusivement centrés sur l’insertion professionnelle des individus et la croissance économique de l’Europe, l’éducation et la formation tout au long de la vie ont vu leurs fins étendues à la
citoyenneté et au développement personnel. Alors que la consultation ne
consistait matériellement qu’à récolter les réponses à une série de questions
opérationnelles, certains participants ont fait porter le débat sur la seule finalité économique de l’apprentissage tout au long de la vie pour l’élargir à
d’autres raisons. Si ce débordement du cadre a pu surprendre les initiateurs de
la consultation, la remise en cause de l’évidence du bien commun proposé
demeure modeste. Ainsi, le processus de consultation et son partiel dévoiement illustrent-ils l’ouverture des moyens et la fermeture des fins qui caractérise la gouvernance internationale (Vinokur 2002). Dans sa Communication
(Commission européenne 2001b), la Commission se promettait de maintenir
le contact avec toutes les personnes et organismes impliqués dans le processus afin de continuer à faire progresser la politique ou, plus exactement, son
application. Ce processus de consultation a donc non seulement pour vocation explicite de stimuler un débat démocratique — entendu comme un lieu
d’expression dont l’arbitrage demeure technique— mais aussi de provoquer
un engagement de tous les acteurs concernés en faveur des politiques menées.
Performativité liante pour les acteurs qui perdent leur possibilité critique sauf
à accepter d’assumer à leurs yeux et à ceux des autres une schizophrénie évidente; tous les acteurs ayant pu être impliqués, il n’est plus possible de s’opposer aux conclusions sans remettre en cause l’avis de la majorité. Sans
aucune sanction démocratique, la décision peut se draper dans des oripeaux
démocratiques; sans mécanisme coercitif autre qu’une prédiction autoréalisatrice, elle s’impose partout Charlier 2002,64. Échapper à un tel mécanisme n’est possible qu’à condition de sortir du cadre proposé, ainsi que les
instances consultées au sujet du Mémorandum l’ont parfois fait.
La mise en place d’un système d’indicateurs susceptibles de renseigner
sur l’évolution de l’apprentissage tout au long de la vie constitue le deuxième
volet de cette gouvernance performative. La question de la qualité, précédemment évoquée, s’y rapporte directement. Reprenons ici trois caractéristiques du système tel que la “Task Force on Measuring Lifelong Learning” l’a
élaboré. Tout d’abord, il est annoncé que, étant donné les multiples formes
que peuvent prendre l’éducation et la formation tout au long de la vie
apprentissage sur le lieu de travail, dans la famille, etc., il ne convient plus
de centrer la récolte d’information sur l’offre de formation et d’éducation, sur
les opérateurs, mais bien sur les individus, leurs besoins, c’est-à-dire leur
demande et leur consommation en matière d’apprentissage. Si l’on en saisit
directement l’intérêt pratique, il s’agit néanmoins d’un nivellement, d’une
homogénéisation des exigences. Seules demeurent leurs efficacités pratiques
et directement négociables. Seconde caractéristique, le système d’indicateurs
se fonde sur une large collaboration avec l’OCDE et l’UNESCO quant à la
récolte d’information. Si le point paraît important à souligner, c’est qu’il
implique une certaine communauté de définition de l’éducation et de la formation tout au long de la vie entre ces institutions : sur des prémisses distinctes — l’utilité individuelle ou l’émancipation sociale— les outils techniques qu’elles proposent ont de très larges points communs. D’autres s’en
font l’écho dans ce numéro, l’influence des instances internationales est
convergente; cette cohérence, qui n’est pas, à notre estime, le résultat d’un
grand complot, s’explique par la mobilisation de principes de réalité et de
gouvernance identiques. Enfin, troisième caractéristique, les dimensions de
citoyenneté et de développement personnel sont proportionnellement peu
représentées dans les indicateurs dédiés à l’évaluation qualitative de l’éducation et de la formation tout au long de la vie (seul un indicateur sur les quinze
s’y réfère explicitement) (European Commission 2002). Bien que les acteurs
aient réussi à s’approprier et à détourner le processus de consultation pour
réclamer un élargissement des fins de l’apprentissage tout au long de la vie, ils
disposent en effet de peu de contrôle sur leur traduction au sein de dispositifs
d’ordre technique. Dans le chef des instances européennes, il est donc bien
plus question d’une insertion et d’un développement économique que de la
recherche d’un “mieux-être” social pour lui-même. Certaines enquêtes ont
cependant déjà donné des résultats qui démentent le caractère universellement partagé du bien commun présenté aux acteurs puisque le Centre européen pour le développement de la formation professionnelle constatait
récemment que les citoyens européens évoquent préférentiellement aux
motifs professionnels des raisons sociales et personnelles à leur désir d’entreprendre une formation CEDEFOP 2003,20,26.
Après la consultation aliénante et la constitution d’indicateurs, le dernier volet important de la gouvernance centrée sur l’information mise en
œuvre pour l’apprentissage tout au long de la vie est le déploiement de
“réseaux d’échange de bonnes pratiques” actuellement en cours. Ce catalogue
de ce qu’il convient de faire participe par le seul exposé de cas à orienter
toutes les pratiques dans une même direction. La manœuvre technique, une
fois de plus, subsume la décision politique.
Pour une telle analyse des processus à l’œuvre en matière d’éducation,
un rapide détour par les fondements philosophiques de la “nouvelle gouvernance européenne” s’impose. Car cette forme de “gouvernement par les
normes”, qui substitue les référents formels des procédures techniques aux
engagements familiers et à l’attachement durable aux formes instituées de
collectif Thévenot 1997, a fait l’objet d’une réflexion approfondie avant de
déboucher sur le Livre blanc sur la Gouvernance européenne (Commission
européenne 2001a). Il ressort de l’analyse des documents produits par la
Cellule de prospective, chargée de réfléchir à l’avenir des politiques européennes, que l’abandon d’une vision formaliste de la démocratie pour une
définition résolument procéduraliste est promu (Cellule de prospective
2001).
La diversité des contextes et la crise des appareils de mobilisation collective n’autorisent plus, selon les contributeurs de cette cellule, l’espoir de
définir dans son contenu un intérêt qui soit général et le reste suffisamment
longtemps pour légitimer l’adoption de lois générales et abstraites. Les
auteurs, dont le propos mêle observation des changements en cours et prescription, substituent donc à un système politique qu’ils qualifient de “formaliste” une conception procéduraliste de la légitimité démocratique. Dans
cette vision nourrie des écrits rawlsiens et habermassiens, les auteurs requièrent la constitution d’un espace public, le développement de conditions procédurales garantissant un processus discursif et argumentatif ouvert à toutes
les parties concernées, préalable à tout déploiement de politique et source de
légitimité pour celle-ci. Mais les membres de la Cellule vont plus loin que les
philosophes qui les inspirent dans la définition de ce qu’ils appellent la “procéduralisation cognitive”. Afin de relever le défi de la diversité des conjonctures dans le temps comme dans l’espace, la nouvelle gouvernance doit en
effet selon eux briser l’“autonomie logique” existant actuellement entre la
justification de la norme et son application. Ils plaident pour une “dialectique
entre la règle et son application de telle manière que les applications de règles
[soient] en même temps des processus de renégociation qui doivent être liées
à une pluralisation des modes de participation des intéressés” (Cellule de
prospective 2001,44).
La combinaison de ces deux facteurs, “le bouclage réflexif permanent
entre la justification de la loi et son application dans des contextes concrets”
et “l’échange dialogique ouvert entre toutes les parties concernées” (Cellule
de prospective 2001,45), constitue le modèle de gouvernance prôné par ces
auteurs. La légitimité des décisions qui seraient prises dans ce cadre serait
garantie par des procédures contrôlant les instances législative, administrative et judiciaire. De sorte que ne seraient définis au sommet de l’instance
législative que des principes “de plus en plus vagues”, n’ayant “aucun contenu
a priori déterminable” et n’ayant “de signification que dans le cadre d’une
situation locale dans laquelle se déploie le principe de proportionnalité”
Cellule de prospective 2001,44. La “procéduralisation cognitive”, considérée à la fois comme un modèle de gouvernance souhaitable et comme le
modèle émergent par les contributeurs, se caractériserait donc par la “mise en
place de mécanismes permettant de générer sur le plan collectif des processus
d’apprentissage pour gérer l’indétermination liée à des contextes de rationalité limitée” Cellule de prospective 2001,45.
D’après les auteurs de la Cellule de prospective, l’apprentissage, la collecte et la mise en relation d’informations contrôlées dans leur rationalité par
des procédures se révèlent bien être la clef du gouvernement à venir de
l’Union européenne. Dans le cadre du déploiement de la politique de l’éducation et de la formation tout au long de la vie, cela se traduit par le vaste
processus de consultation mené au sujet du Mémorandum, la mise sur pied
d’un système d’information statistique destiné à mesurer au plus près les évolutions concernant le thème ainsi que par la constitution d’un réseau
d’échange de bonnes pratiques. Une certaine pression vers la cohérence et la
convergence des politiques nationales d’éducation est attendue de la diffusion de l’information. Quelle différence avec la “main invisible” d’Adam
Smith qui, en situation de rationalité et donc d’information parfaite, doit
mener à la répartition optimale des ressources ?
Le glissement du politique au gestionnaire
Il est toute une série de débats, portant sur l’équité des mesures, sur l’égalitépostulée entre les différents intervenants lors de la consultation organisée
par la Commission européenne, sur les effets d’agrégation et d’influence dans
l’expression de ses divers avis, que nous n’abordons pas ici. Il nous semble que
la confusion première entre les objectifs d’efficacité pratique et de démocratie
réelle constitue l’élément central de l’influence européenne sur les politiques
des États membres.
Annie Vinokur, dans une analyse puissante des principes de gouvernance dans l’aire éducative 2002,5,7, montre la double tension au centre
de ce mécanisme : d’une part, la transparence comme principe de gestion
rationnelle des moyens et, d’autre part, l’opacité comme principe de pouvoir
de décider des fins. Cette formulation et la démonstration qu’elle en fournit
rencontrent la description réalisée ici : les fins s’enracinent dans un contexte
flou et complexe où nécessités économiques, contraintes de la mondialisation
ou incantations portant sur une société de la connaissance s’allient pour
rendre la politique de l’apprentissage tout au long de la vie désirable ou à tout
le moins nécessaire. Ces fins politiques, largement éludées ou implicites mais
présentes, sont alors renforcées par la mobilisation de moyens techniques
pour les réaliser. Il n’est plus question d’influer sur les politiques mais, puisqu’elles semblent acquises pour tous, de doter les gouvernements des pays qui
se veulent performants et attentifs à leurs ressortissants des outils de gestion
les plus efficients pour accéder et accomplir ces objectifs. Comme dans l’analyse de Thévenot 1997, concernant elle aussi la normativité européenne,
l’enjeu ne porte plus sur les politiques, passées à la trappe de l’histoire, mais
sur les moyens de les appliquer, qui eux-mêmes impliquent toutes les parties
prenantes pour les aliéner dans le débat.
Nous l’avons souligné ailleurs Moens 1996, l’efficacité d’une action
s’entretient plus qu’elle ne pâtit des faiblesses de définition de son référent de
départ. Lorsque seule l’action est présente, lorsque seule la gestion est
patente, il devient possible à tous de se mobiliser sans motivation commune
sur l’objectif matériel à atteindre. Un tel mécanisme performatif est d’une
grande efficacité pratique : sans se mettre d’accord sur un contenu il est infiniment plus aisé d’agir de conserve. Ce pragmatisme ne doit pas en faire
oublier le caractère peu démocratique. Les propositions européennes auxquelles les opérateurs sont périphériquement associés deviennent des décisions qui les aliènent. Sauf à sortir du cadre qui les fait participer à leur élaboration, ces opérateurs se trouvent à la fois exclus du débat sur les résultats,
ne pouvant plus les juger suffisamment extérieurs à eux pour s’y opposer, et
liés par ceux-là. À l’image de l’enseignement supérieur européen qui s’aligne
sur un modèle unique sans débattre de ses conséquences, l’apprentissage tout
au long de la vie s’impose dans une forme unique, celle de la formation
employable, choisie par l’apprenant et très largement assumée, y compris
financièrement, par lui.
Et tel est bien l’enjeu à moyen terme. Les politiques nationales de l’éducation semblent appelées à quitter le giron de l’État pour gagner, comme l’accordgénéral sur le commerce et les services négocié à l’OMC invite à le faire,
la sphère privée, plus apte à les gérer souplement et efficacement par rapport
à une demande du marché. Il n’est plus alors question d’une éducation pour
se grandir mais d’une formation ou d’un apprentissage pour servir. Ainsi, les
mécanismes de certification et validation constituent les modifications principales engagées par les politiques européennes. D’une admirable efficacité
pratique, ils ne représentent que peu d’intérêt pour les objectifs de citoyenneté et de développement de soi, ils assoient surtout la vocation professionnelle de la formation et préparent un avenir où les usagers, ultimes bénéficiaires responsables de celle-ci, paieront eux-mêmes et selon des modalités à
définir — l’intervention de l’État n’étant pas totalement exclue mais sous une
forme davantage contractuelle qu’universelle— leur formation. La finalité
réelle des politiques éducatives, en s’inscrivant dans l’individu agent de son
propre parcours, substitue à l’épanouissement individuel par le savoir l’insertion sociale d’un agent utile à la production. La gestion prend dans ce champ
aussi le pas sur une définition sociale du bien collectif. Comme un monstre de
Frankenstein, la créature prend le pas sur son créateur, l’économie envahit le
politique.
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