2003
Éducation et Sociétés
L'influence des organisations internationales sur les politiques d'éducation
Les statistiques de l’éducation de l’UNESCO : restructuration et changement politique
Roser Cussó
[1]
Chercheur post-doctoral FNRS Institut de Sociologie, Université Libre de Bruxelles, cusso@institut.fsu.fr
La critique de la qualité des statistiques de l’éducation a été le point de départ de la
restructuration récente des services statistiques de l’UNESCO. Après analyse, cette critique, essentiellement soutenue par la Banque mondiale et confirmée par les consultants
engagés par l’organisation, ne s’avère pas tout à fait fondée. En fait, elle a surtout servi à
soutenir un changement institutionnel et politique. D’une part, les services statistiques
ont été délocalisés au Canada. D’autre part, le changement de mission de la production
statistique a été vivement recommandé: la mesure de la performance des systèmes éducatifs serait plus pertinente que la mesure de l’éducation de masse. La restructuration a également mis en évidence une tendance générale: l’affaiblissement du débat politique au
sein de la Conférence générale. En effet, la signification et l’usage politique et social que
l’UNESCO veut donner aux statistiques de l’éducation n’ont pas été discutés. Enfin, le
processus de restructuration peut aussi être lié à la perte de leadership de l’UNESCO:
d’autres agences internationales produisent des statistiques aussi bien que des recommandations sur l’éducation.
Criticism of the quality of educational statistics started off the recent restructuring in the
department of statistics at UNESCO. This criticism, essentially led by the World Bank
and confirmed by consultants hired by the organization, turns out not to be entirely
founded when put to analysis. In fact, such criticism was used, above all, to support an
institutional and political change. Not only was the department of statistics relocated to
Canada, but a change in its mission was also strongly recommended for the production of
statistics. It was considered that measuring the performance of educational systems would
be more relevant than measuring state educational systems. The restructuring also highlighted a general trend: the weakening of any policy debate within the General
Conference. Indeed, the meaning UNESCO believes should be given to the statistics and
their social and political interpretation, were not even discussed. Finally, the restructuring
process can also be related to the decline in UNESCO’s leadership in the domain: other
international agencies produce equally good and reliable recommendations on education.
Die Kritik an der Qualität der Erziehungsstatistiken war der Ausgangspunkt für die kürzliche Neustrukturierung der Statistikabteilungen der UNESCO. Nach einer Analyse
erweist sich diese Kritik, die vor allem von der Weltbank unterstützt und von den von der
Organisation eingestellten Beratern bestätigt wurde, als nicht ganz begründet. In der Tat
hat sie vor allem dazu gedient, eine institutionelle und politische Wende zu unterstützen.
Einerseits sind die Statistikabteilungen nach Kanada ausgelagert worden. Andererseits ist
die Änderung der Aufgabenstellung der statistischen Produktion lebhaft empfohlen
worden: Die Leistungsmessung der Erziehungssysteme sei aussagekräftiger als die Messung
der Massenerziehung. Die Neustrukturierung hat auch eine allgemeine Tendenz an den
Tag gebracht: Die Schwächung der politischen Debatte im Rahmen der allgemeinen
Konferenz. In der Tat sind die Bedeutung und der politische und soziale Gebrauch, den die
UNESCO den Erziehungsstatistiken geben will, nicht diskutiert worden. Schließlich
kann der Prozess der Neustrukturierung auch mit dem Verlust der Vorherrschaft der
UNESCO in Verbindung gebracht werden: Andere internationale Agenturen stellen
Statistiken ebenso wie Empfehlungen über Erziehung her.
La crítica de la calidad de las estadísticas de la educación ha sido el punto de partida de la
reciente reestructuración de los servicios de las estadísticas de la Unesco. Después de analizarla, esta crítica, esencialmente sostenida por El banco Mundial y confirmada por los
consultores contratados por la organización no parece del todo fundada. Por una parte se
delocalizaron los servicios estadísticos a Canadá. Por otra parte, el cambio de misión de la
producción estadística se recomendó tajantemente: la medida de la performancia de los
sistemas educativos sería más pertinente que la medida de la educación de masa. También
la reestructuración ha puesto en evidencia una tendencia general: la debilitación del
debate político en el seno de la Conferencia general. En efecto, la significación y el uso
político y social que la Unesco quiere dar a las estadísticas de la educación no se han descutido. Por fin, el proceso de reestructuración también se puede relacionar con la pérdida
de liderazgo de la Unesco: otras agencias internacionales producen estadísticas y recomendaciones acerca de la educación.
L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la cultureUNESCO a longtemps été le seul organisme intergouvernemental à
produire et à diffuser des statistiques internationales sur l’éducation. Cette
mission, inhérente aux activités de l’organisation, n’est plus exclusive depuis
les années 1990, lorsque d’autres institutions internationales — notamment
l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)—
commencent à collecter et à publier leurs propres statistiques de l’éducation.
Cette nouvelle production statistique n’est pas toujours originale, mais elle
permet de renforcer la vision du rôle social et politique de l’éducation soutenue par ces institutions : “Une description quantitative du fonctionnement
des systèmes éducatifs peut permettreaux pays de comparer leurs propres performances à celles des autres” (OCDE 2000,5, traduit par l’auteur). En fait,
depuis les années 1980, l’idée selon laquelle les statistiques de l’éducation
doivent servir à mesurer, entre autres, la capacité de concurrence économique des nations commence à s’imposer dans les forums internationaux sans
que cette approche soit tout à fait adoptée par l’UNESCO, toujours attachée
au droit à l’éducation (UNESCO 2000. Le droit à l’éducation) et au modèle
social-démocrate qui lui est associé. Malgré les premiers signes de réforme de
l’UNESCO à la fin des années 1980, la division des statistiques continue à
mesurer l’extension de l’éducation de masse et de l’alphabétisation plutôt que
la performance comparative des systèmes éducatifs des États membres.
Les services statistiques de l’UNESCO ont cependant fini par être
restructurés. La création de l’Institut de Statistique de l’UNESCO ISU en
1999 est une étape décisive de la réforme. Bien que le programme statistique
de l’UNESCO soit préparé par le Secrétariat et approuvé uniquement par
les États membres au moment de la Conférence générale, deux organismes
ont un rôle fondamental dans l’origine et dans le déroulement de la restructuration : la Banque mondiale et le “National Research Council” (États-Unis).
La critique de la qualité des statistiques de l’UNESCO est le point de
départ du processus de restructuration. Le manque de pertinence, de développement et de fiabilité des statistiques de l’organisation est souligné à plusieurs reprises par la Banque mondiale, notamment depuis les années 1980,
lorsque la Banque propose, sans succès, de créer un Fonds international pour
l’amélioration de la recherche en éducation. Présentée à une réunion du
“Board of International Comparative Studies in Education” BICSE, une
étude préparée conjointement par le Fonds des Nations unies pour l’enfance
UNICEF et la Banque mondiale conclut que les statistiques de l’UNESCO
sont limitées, peu fiables et pas facilement accessibles Puryear 1995. À
remarquer également l’interprétation des problèmes des statistiques de l’éducation soutenue par S. P. Heyneman qui a participé à la restructuration.
Ayant aussi collaboré avec la Banque mondiale en tant que spécialiste en
éducation, S. P. Heyneman décrit la “triste histoire” des services statistiques
de l’UNESCO insistant sur le besoin urgent de réforme et de modernisation
de ces services Heyneman 1999. Il dénonce, entre autres, la résistance de
l’UNESCO à revoir la place — pour lui marginale— donnée aux statistiques
de l’éducation. Les influences marxistes et un respect exagéré des différences
culturelles expliqueraient ce refus Heyneman 1999,68.
Au moment de la restructuration, les textes des consultants engagés par
l’UNESCO reprennent la critique de la qualité des statistiques tout en identifiant les dysfonctionnements des services statistiques. Ils proposent une série
de mesures : amélioration de l’efficacité des services (orientés vers les utilisateurs), définition de procédures de qualité, améliorations informatiques,
développement de méthodes modernes de gestion des activités et du personnel renouvellement, autonomie et flexibilité, changement d’organigramme
et redéfinition de la mission des services (prise en compte du nouveau
contexte international). Il s’agirait de remplacer un fonctionnement jugé
dépassé et bureaucratique par une gestion moderne, plus rationnelle, fondée
sur le travail en équipe et en réseau, organisée par projets et orientée vers l’efficacité et la qualité Boltanski & Chiapello 1999. Les textes de la restructuration contiennent également un avertissement : si la réforme n’est pas réalisée, d’autres agents plus performants vont se charger de la production des
statistiques internationales.
À ce dispositif s’opposent les critiques du syndicat de l’UNESCO, d’une
partie du personnel et de quelques États membres. Se fondant essentiellement
sur des arguments juridiques et professionnels, ils signalent les essais pour
contourner le règlement concernant le personnel et l’absence d’une vraie
étude de faisabilité sur la délocalisation des services statistiques. Cependant,
il n’y a pas eu de contre-expertise technique des propositions concernant le
développement ou la fiabilité des statistiques — propositions en fait assez restreintes dans les textes des consultants. Le décalage entre les résultats
escomptés de la restructuration et ce qui a été effectivement réalisé à la suite
de la réforme pouvait également constituer un argument critique important.
En effet, la portée limitée du renforcement de la production statistique, du
moins au cours des quatre premières années d’existence de l’ISU, a mis en
évidence que la priorité a été en fait donnée aux buts politiques et institutionnels : nouvelle orientation, semi-autonomie et transfert de l’ISU au
Canada.
Les évaluations des experts extérieurs se sont donc imposées avec force
par leur caractère apparemment dépolitisé, parce qu’elles étaient fondées
essentiellement sur la critique de la qualité des statistiques. Elles se sont également appuyées, même si c’est de façon indirecte, sur des faits accomplis :
une partie des statistiques internationales de l’éducation était déjà produite
par d’autres agences. Parallèlement, les contre-critiques internes citées plus
haut, fragilisées par les attaques portées à la réputation de l’UNESCO, n’ont
pas réussi à se constituer en expertise effective et avec une légitimité propre
capable de concourir avec celle de la restructuration. Enfin, et ceci est très
important, la réforme a eu lieu sans que les États membres n’aient véritablement abordé la question essentielle de savoir quelle signification sociale et
politique l’organisation veut donner aux statistiques de l’éducation.
Les servies statistiques de l’UNESCO
des années 1950 aux années 1990
Jusqu’au début des années 1990, la division des statistiques de l’UNESCO aété la seule entité au monde à dessiner et à mettre en œuvre un programme
statistique international sur l’éducation. La définition et l’envoi des différents
questionnaires statistiques depuis les années 1950, la création et l’adoption de
la Classification internationale type de l’éducation CITE en 1976, la publication annuelle de l’Annuaire statistique de l’UNESCO depuis 1963 et d’autres
études spécifiques, ainsi que l’organisation de nombreux séminaires et ateliers
internationaux, témoignent de l’existence d’un travail continu de standardisation, de collecte, d’analyse et de diffusion de données sur l’éducation.
Cependant, les services statistiques étant longtemps considérés comme des
supports à l’exécution des programmes des autres secteurs, il apparaît très vite
évident que l’UNESCO ne donne pas aux statistiques la dimension médiatique que d’autres organismes internationaux donnent aux chiffres qu’ils produisent. Le style et l’orientation des études statistiques ne se sont pas non plus
“adaptés” aux nouveaux besoins de la mondialisation et de la mesure quantitative du développement. D’autres agences publient des classements des pays
selon le degré de développement économique ou autre depuis un certain
temps Banque mondiale 1978, PNUD 1990. L’origine intellectuelle de
l’UNESCO, influencée par une perspective structuraliste, explique, en partie,
que l’organisation n’ait pas publié de classements ni d’indices internationaux
mesurant et comparant la performance des pays en matière d’éducation, du
moins jusqu’en 2003.
L’UNESCO éprouve une profonde crise institutionnelle et politique
dans les années 1980. Dans le contexte des polémiques autour de la déclaration sur les moyens d’information et de la proposition d’un nouvel ordre
mondial de l’information et de la communication, plusieurs voix critiques
attaquent l’UNESCO pour son manque d’adaptation, sa dimension bureaucratique et son orientation “tiers-mondiste”. Les États-Unis sont à la tête de
ces critiques. En 1983, en plein renouveau libéral de l’administration américaine, le secrétaire d’État annonce la décision de se retirer de l’organisation,
pour des raisons “touchant à l’orientation idéologique, au budget et à la gestion” Conil Lacoste 1993,208. Le r etrait des États-Unis devient effectif en
décembre 1984, suivi de ceux du Royaume-Uni et de Singapour. Une des
conséquences immédiates du retrait de ces pays a été la perte de 30% du
budget régulier tandis qu’environ 20% des fonds extra-budgétaires étaient
également retirés entre 1983 et 1987. Les États-Unis ont dirigé une partie
importante des fonds destinés à l’éducation vers d’autres agences et institutions internationales, parfois bilatérales. Il importe de noter que le Royaume-Uni a réintégré l’UNESCO en juillet 1997. Le retour des États-Unis a été
approuvé au cours de la 32e session de la Conférence générale, fin 2003.
Mis à part les restrictions économiques, le départ des États-Unis signale
la perte du monopole intellectuel de l’UNESCO dans le domaine de l’éducation, déjà entamée dans la décennie précédente : “Dans son rapport sectoriel
de 1971, la Banque [mondiale] n’hésite pas à lancer la charge contre les programmes d’éducation de masse jugés trop coûteux.” Laïdi 1989,57.
L’UNESCO cesse définitivement d’être la seule grande agence internationale
qui s’occupe de produire des recommandations sur l’éducation. La Banque
mondiale, le Programme des Nations Unies pour le Développement PNUD,
l’OCDE ou l’UNICEF produisent des projets, des recommandations et même,
dans certains cas, des statistiques de l’éducation. L’UNICEF organise, depuis
1998, ses propres enquêtes statistiques sur l’éducation dans le cadre des
“Multiple Indicator Cluster Surveys” MICS. Dès le début des années 1990,
l’OCDE collecte, traite et diffuse, toujours en collaboration avec l’UNESCO,
des données statistiques sur ses États membres — trente pays en 2002 (OCDE
2002). Depuis 1997, les statistiques sur l’éducation dans onze autres pays —
dix-neuf en 2002 (OCDE-UIS 2003a)— sont également collectées par
l’OCDE dans le cadre d’un projet conjoint avec l’UNESCO et avec le financement de la Banque mondiale, le “World Education Indicators” WEI. Ce
projet concerne les données sur l’éducation des pays non-membres de
l’OCDE les plus peuplés et/ou de ceux dont le système statistique est particulièrement développé. Les données sur l’éducation de treize autres pays sont
collectées et traitées par l’Office statistique des Communautés européennes
(Eurostat) dans le cadre du programme PHARE. Il fait partie de la stratégie
de pré-accès à l’Union européenne. Enfin, l’OCDE a fortement orienté le
processus de révision et le nouveau contenu de la CITE adoptée par
l’UNESCO en novembre 1997. Cette orientation s’est manifestée, par
exemple, par l’introduction du niveau 4 (enseignement post-secondaire non
universitaire) et par la définition et la classification des programmes éducatifs
par rapport à leur orientation : vers le marché du travail ou vers la poursuite
d’études plus avancées.
La perte de la contribution financière des États-Unis a justifié un premier ensemble de réformes au sein de l’UNESCO. Un groupe consultatif
international est créé fin 1988 pour conseiller le directeur général sur la gestion du personnel et l’efficacité du secrétariat. Il évoque les thèmes suivants :
“décentralisation, délégation d’autorité aux gestionnaires sur les ressources
allouées à leur programme, distinction plus nette entre coût des programmes
et dépenses administratives, en vue de limiter plus rigoureusement ces dernières [...]”Conil Lacoste 1993,321. La réduction du personnel fait également partie des nouvelles mesures. En 1975, le personnel permanent comptait 3457 membres, ce nombre étant d’environ 2150 en avril 2003.
Parallèlement au gel et à la suppression de postes permanents ainsi qu’aux
mesures d’incitation à la retraite anticipée, la proportion de personnel temporaire surnuméraires et consultants augmente au cours de la période ainsi
que les activités sous-traitées, souvent financées par les fonds extrabudgétaires. C’est dans ce contexte que le personnel permanent de la division des
statistiques souffre d’une forte réduction et passe de cinquante et un membres
en 1984 à trente-trois en 1994, année où le nombre de postes permanents est
gelé. C’est également l’année où le processus de restructuration des services
statistiques commence.
Restructuration des services statistiques
et création de l’institut de statistique de l’UNESCO
Qualité des statistiques et orientation du programme :
le rapport BICSE
Comme signalé plus haut, en 1983, la Banque mondiale avait lancé l’idéede créer un fonds pour l’amélioration de la recherche en éducation. Le
besoin d’améliorer la qualité et la pertinence des statistiques de l’éducation
produites par l’UNESCO est déjà signalé à cette occasion. Plus tard, l’étude
préparée par l’UNICEF et la Banque mondiale pour la réunion du BICSE de
1993 s’attaquera durement à la qualité des statistiques de l’UNESCO, en
mentionnant la perte de confiance de la communauté internationale par rapport à la fiabilité des données produites par l’organisation Puryear 1995.
L’UNESCO n’aurait pas été capable de s’adapter aux nouvelles demandes
d’information statistique, se serait laissé entraîner par la résistance de certains
pays à comparer leur système éducatif, surtout en ce qui concerne la performance scolaire des élèves, facteur non mesuré par les enquêtes statistiques
annuelles de l’UNESCO. À la suite de ou faisant suite à ces critiques, le
directeur général de l’UNESCO invite les membres du BICSE à préparer un
plan d’action pour améliorer la qualité et la pertinence des statistiques internationales de l’éducation. Ces experts rédigent le rapport intitulé Les statistiques de l’éducation dans le monde. Renforcer le rôle de l’UNESCO, connu
comme le rapport BICSE. Publié en 1995, ce rapport est financé par
l’UNESCO et la Banque mondiale ainsi que par le “National Center for
Education Statistics” et la “National Science Foundation” États-Unis.
Les recommandations du rapport portent sur plusieurs domaines : activités, procédures, méthodes, mission du programme, structure institutionnelle,
etc. Malgré l’importance octroyée à la fiabilité ou à la couverture des statistiques, les recommandations d’ordre technique et méthodologique destinées
à améliorer ces aspects de la qualité des données ne sont pas particulièrement
développées Cussó 2003. Le BICSE constate surtout l’inadéquation de
l’orientation du programme de l’UNESCO par rapport à la nouvelle place de
l’éducation et des statistiques de l’éducation dans le monde. Les pays rivalisent pour attirer les investissements des firmes internationales, les gouvernements n’étant plus tout à fait les maîtres des politiques économiques : “La
technologie moderne, par son existence et la poursuite de son développement, a contribué à la formation de sommes impressionnantes de capitaux
d’investissement dans le secteur privé, souvent voire habituellement hors
du contrôle immédiat des gouvernements.” Dans ce contexte : “[...] il existe
[...] une forte dépendance vis-à-vis de la formation de capital humain pour
défendre la position concurrentielle d’un pays dans le monde et sa structure
civique interne”. “Les données comparatives internationales [...] indiquent
[...] la capacité des autres pays qui peuvent être des concurrents dans le
domaine du commerce ou de l’investissement” BICSE 1995,31 et 34.
Selon le BICSE, le lien entre l’éducation et la concurrence économique
internationale n’est pas un sujet de débat mais une réalité à prendre en considération dans le dessein du programme statistique. C’est là où se trouve un
des principaux buts du rapport : appuyer un changement d’orientation politique globale vis-à-vis de la fonction des statistiques internationales de l’éducation au nom des “besoins modifiés des États membres en capital humain,
l’internationalisme croissant au sein des entreprises du secteur privé, et l’apparition d’organismes d’envergure dédiés au bien-être d’autrui [...]” (BICSE
1995,50).
Proposées comme des recommandations destinées à améliorer la qualité
des statistiques, une bonne partie des conclusions du rapport BICSE et la
recommandation de créer un institut semi-autonome seront présentées par le
Secrétariat aux États membres pour approbation. Celle-ci sera donnée au
cours des débats de la Conférence générale de 1997 UNESCO 1997.
Management et fonctions de l’institut : le rapport Thompson
Après les recommandations du BICSE, il a été question de préciser
davantage les fonctions du nouvel institut et de déterminer les changements
préalables ou parallèles dans la gestion ainsi que dans la composition et le
profil du personnel. Pour lancer le processus de transformation de la division
des statistiques en institut, un comité directeur est créé à l’occasion de la
réunion du conseil exécutif de l’UNESCO en mai 1998. Le comitéest formé
par neuf personnes dont le président a d’importantes responsabilités au sein
de la Banque mondiale. Le comité a eu, provisoirement, les mêmes fonctions
que le conseil d’administration de l’institut qui a dû être créé au cours des
débats de la Conférence générale de 1999. Ces fonctions sont essentiellement
d’approuver la politique générale et les activités de l’ISU et de recommander
le choix du directeur. Le comité directeur a approuvé le plan de travail de la
division des statistiques pour le biennium 1998-1999 et guidé la mise en place
de plusieurs études sur les fonctions, la gestion, la politique du personnel et la
structure du nouvel institut. Suivant le conseil du comité, l’UNESCO a
recours aux services d’une société privée (le cabinet de consultants Coopers
& Lybrand, associé à la société PricewaterhouseCoopers) pour rédiger des
recommandations sur ces domaines. Le document UNESCO International
Institute for Statistics-Report est préparé et livré en 1998. Le document est
connu comme le rapport Thompson du nom de l’expert qui l’a rédigé
Thompson 1998.
Le document reprend le projet des statuts de l’institut et de ses futures
fonctions, tel qu’approuvé par la Conférence générale en 1997, pour proposer
un nombre de développements. Le point fort des recommandations portant
sur les activités statistiques est le rapprochement avec les méthodes de
l’OCDE. Comme c’était déjà le cas dans le rapport BICSE, on ne retrouve pas
de recommandations particulièrement adaptées aux singularités des statistiques de l’éducation. L’OCDE, agence citée souvent comme référence, ne
dispose pas, par exemple, d’une base de données de l’éducation comparable à
celle de la division des statistiques. Comprenant des séries temporelles (une
des valeurs ajoutées de l’organisation), la base de données de l’UNESCO présente des problèmes méthodologiques spécifiques. Enfin, toujours dans la
même logique, l’expertise statistique des membres du personnel (pouvant
évaluer, entre autres, la fiabilité et la couverture des données) n’est pas vraiment prise en compte dans le rapport Thompson.
Une bonne partie des recommandations du rapport Thompson est
adoptée au cours de la session du Conseil exécutif de mai 1998. L’accent est
mis sur le respect du règlement de l’UNESCO et la politique du personnel
proposée est nuancée sans que cela ne suppose une décision précise concernant l’avenir du personnel de la division : “Les transferts de personnel de la
division des statistiques s’opéreront sur la base de critères de qualité, non en
vertu d’un statut préférentiel”, et cette référence elliptique vise vraisemblablement le critère de l’ancienneté au sein de l’organisation (UNESCO 1998,
5). Le comité directeur désigne la nouvelle directrice de l’institut fin 1998 qui
prend possession de son poste dans les locaux de l’institut début 1999.
Définition et mise en œuvre du programme de l’institut
Les lignes d’action du programme statistique définies par la direction de
l’ISU pour le biennium 2000-2001 sont : déterminer les besoins actuels et
futurs en matière de données statistiques et d’indicateurs; améliorer la collecte, la diffusion et l’utilisation de statistiques internationales comparatives,
et renforcer les capacités statistiques des États membres (UNESCO 1999,
183). Les lignes d’action pour 2002-2003 sont : améliorer la base de données
statistiques internationales de l’UNESCO; mettre au point de nouveaux
concepts, méthodes et normes statistiques; renforcer les capacités statistiques
des États membres, et développer l’analyse statistique et la diffusion de données utiles pour la formulation de politiques UNESCO 2001,203. Les problèmes propres à la transition vers la nouvelle structure de l’ISU et au transfert de l’institut au Canada expliquent, en partie, la réalisation assez limitée
de ces objectifs, notamment en termes de renforcement de la production statistique. Toutefois, le faible développement de mesures techniques et opérationnelles concrètes est également à remarquer.
Les rapports BICSE et Thompson ne contenaient déjà qu’un nombre
réduit de mesures destinées au travail proprement statistique Cussó 2003.
Tandis que les changements de structure, de gestion et de mission des services
statistiques sont fort détaillés dans les rapports des experts, les recommandations d’ordre plus technique restent peu nombreuses et/ou générales. C’est
ainsi que, du moins au cours des premières années d’existence de l’ISU, la
direction de l’institut a donné priorité à l’organisation de réunions d’experts
et d’ateliers internationaux par rapport, par exemple, au renforcement de la
base de données. La reprise des ateliers a, sans aucun doute, suscité l’augmentation du taux de réponse aux questionnaires statistiques ainsi qu’une
meilleure classification des programmes éducatifs nationaux. Cependant, l’effet de ces améliorations est, en quelque sorte, “diminué” si d’autres activités
essentielles à la fiabilité, à la comparabilité, à la cohérence et à l’accessibilité
des données ne sont pas développées en parallèle. C’est le cas des procédures
techniques et statistiques nécessaires au maintien de la base de données : classification et codification des variables, automatisation des calculs, mise à jour
des séries démographiques et économiques, calcul et/ou révision des séries
estimées, etc. C’est aussi le cas des activités de traitement, de vérification et
d’analyse des données telles que le contrôle de la cohérence des séries temporelles, la vérification de la couverture de tous les programmes éducatifs ou
la validation des modifications auprès des sources nationales officielles. Le
développement de ces activités a été, pendant les quatre premières années
d’existence de l’ISU, fortement ralenti, parfois suspendu. Par exemple, les
séries démographiques doivent normalement être mises à jour avec la dernière révision de la division de la population des Nations unies. La procédure
de calcul automatique des indicateurs de l’éducation fondés sur les données
démographiques est ensuite relancée pour toutes les années disponibles.
Cette opération permet d’assurer la cohérence temporelle des séries statistiques, de vérifier les nouveaux indicateurs et de réajuster les séries estimées.
La sélection d’indicateurs pour 1998 présentée dans les publications régionales de l’ISU de 2001 rapports régionaux ne prend pas en compte les révisions les plus récentes des séries démographiques ni les ajustements des séries
scolaires qui s’ensuivent. En 2002 et 2003, nombre d’indicateurs pour 1998,
1999 et 2000 ont été calculés en utilisant les données démographiques plus
récentes. Cependant, le fait que seules ces trois années sont concernées
marque, pour l’instant, une discontinuité des séries temporelles, au moins en
ce qui concerne les données présentées dans le rapport sur le suivi de l’Éducation pour tous publié en 2002 UNESCO 2002 et les séries statistiques
disponibles sur le site Internet de l’ISU (octobre 2003).
Parallèlement, l’ISU n’a pas créé ou du moins diffusé de nouveaux indicateurs couvrant tous les États membres. Sorties fin 2001 et en 2002, après
l’interruption de l’Annuaire statistique de l’UNESCO en 1999 et la publication
du bilan statistique de l’Éducation pour tous UNESCO 2000b, les publications régionales sur les statistiques de l’éducation contiennent sensiblement
la même quantité et les mêmes types de données et d’indicateurs que ceux
préparés par la division des statistiques (à l’exception des données sur les
enseignants et les étudiants en équivalents plein temps qui ne permettent
pas, pour le moment, de construire d’indicateurs comparables internationalement et, en partie, le taux brut d’admission à la dernière année du primaire
ou taux d’achèvement) (UIS 2003). Cela concerne également la sélection de
statistiques et d’indicateurs pour 1998,1999 et 2000 disponibles sur le site
Internet de l’ISU (octobre 2003). En outre, l’analyse des politiques éducatives des États membres n’a pas été particulièrement développée au sein de
l’institut. Bien que les publications préparées conjointement avec l’OCDE
(OCDE-UIS 2001,2003a) contiennent un nombre considérable d’éléments
d’analyse, elles ne concernent toutefois que les dix-neuf pays du projet WEI
(voir également la publication sur le Programme international pour le suivi
des acquis des élèves (PISA) (OCDE-UIS 2003b). Enfin, le processus de révision de la nouvelle classification internationale de l’éducation CITE97 n’a
encore pas avancé depuis l’approbation par la Conférence générale en 1997
du document sommaire sur les niveaux d’éducation.
En résumé, comme signalé plus haut, les difficultés liées à la transition
vers la nouvelle structure de l’ISU et au transfert de l’institut au Canada ont
certainement pesé sur le développement de la production statistique. Ces difficultés rendent l’évaluation de la mise en œuvre du programme statistique
complexe et, quelque part, incomplète. Une partie des activités est en cours
et certaines lignes d’action sont très générales aussi bien qu’à long terme.
C’est le cas du renforcement des capacités statistiques des États membres ou
la mise au point de nouveaux concepts, méthodes et normes statistiques.
Toutefois, les caractéristiques et les résultats des activités de l’ISU développées au cours de ses quatre premières années d’existence restent significativement marqués par les recommandations des experts, notamment par la priorité donnée aux changements institutionnels et de mission.
Le transfert de l’institut à Montréal : un processus aléatoire ?
L’idée de transférer l’institut hors siège n’était pas explicitement recommandée par le BICSE. En outre, le lieu d’implantation de l’ISU n’était pas
défini dans le projet des statuts de l’institut approuvé par le conseil exécutif
en mai 1999. C’est au cours de la session d’octobre 1999 que le conseil exécutif demande au directeur général de faire parvenir à tous les États membres
une lettre circulaire invitant ceux qui le souhaitent à proposer un lieu pour
l’installation de l’ISU. La Conférence générale approuve cette procédure en
novembre 1999. Dans la lettre circulaire du directeur général (UNESCO
2000d), il est indiqué que les offres des pays doivent préciser un nombre de
spécifications des sites proposés. Les pays sont invités à transmettre leurs propositions au secrétariat le 29 février 2000 au plus tard. Il revient ensuite à un
comité ad hoc créé par le conseil d’administration de l’ISU d’étudier les propositions et de recommander le lieu d’implantation permanente de l’institut.
Le comité, composé de quatre membres du conseil d’administration, recommande l’engagement d’une entreprise privée spécialiste en délocalisation de
bureaux ENGEL construction management services ltd pour fournir l’expertise nécessaire à l’évaluation des sites proposés par le Canada, la France,
les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Le choix du conseil d’administration de
l’ISU s’est porté sur Montréal Canada. Le transfert a été approuvé lors de la
session du conseil exécutif de mai 2000.
Malgré la demande du directeur général de se prononcer sur “la question
de savoir si l’institut doit être implanté en dehors du siège de l’UNESCO [...]”
UNESCO 2000e, 1, l’évaluation des spécifications pour le site de l’ISU n’a
pas été précédée d’une vraie étude de faisabilité ni d’un débat sur le principe
même du transfert de l’ISU hors du siège. Cette évaluation se fonde sur l’environnement de l’institut, les connexions de voyage internationales, le transport local, les activités de l’institut, la sécurité, les réseaux techniques, les
conditions des bâtiments, les aspects financiers et les avantages octroyés aux
fonctionnaires UNESCO 2000c, Annexe II. Les implications politiques,
stratégiques et professionnelles du transfert de tous les services statistiques de
l’UNESCO loin du siège n’ont pas été particulièrement considérées. Ainsi,
dans l’évaluation des sites, l’item “proche du siège de l’UNESCO” de la candidature parisienne a une valeur similaire nombre de points à celle de l’item
“bâtiment de bureaux bien entretenu dans la durée depuis 1972” de la candidature des Pays-Bas UNESCO 2000c, Annexe II.
Le transfert de l’institut — voté finalement par le conseil exécutif— est
devenu un fait sans que l’intérêt de délocaliser les services statistiques vers un
continent où se trouvent les États membres qui ont le moins besoin de soutien statistique ait été ouvertement discuté, et sans qu’ait été évalué si, et
dans quelle mesure, le départ de l’unité statistique du siège, où se trouvent les
secteurs avec lesquels elle interagit le plus, peut contribuer à l’amélioration
du programme statistique.
La création de l’ISU illustre l’ambivalence de l’UNESCO à l’égard de lafonction et de l’avenir des services statistiques, mais aussi à l’égard de la
position de l’organisation dans le contexte international. Tandis que le droit
à l’éducation continue à être affirmé, la vision politique du BICSE (“National
Research Council”) et de la Banque mondiale a fortement orienté la définition du cadre institutionnel des services statistiques ainsi que la nouvelle mission du programme. C’est au sein de ces organismes que le besoin de mieux
connaître la formation et la qualité de la force de travail capital humain,
surtout à partir des années 1980, a conduit tout naturellement à s’intéresser à
la performance des systèmes éducatifs des différents pays (Heyneman 1999,
69). La mesure de cette performance est considérée nécessaire dans un
contexte où l’évaluation devient une des principales techniques d’orientation
de l’action. Pour ces institutions, l’éducation est principalement envisagée
comme un facteur de régulation sociale Cussó 2001, ce qui laisse au
deuxième plan sa dimension historique et politique, produit des préférences
et des tensions idéologiques et culturelles de chaque société.
Si le secrétariat a, certes, assumé et présenté aux organes de décision de
l’UNESCO une bonne partie des conclusions des rapports des experts, on aurait
pu s’attendre à ce que la signification politique et sociale que l’organisation veut
donner aux statistiques de l’éducation soit au cœur du débat entre les États
membres. Comment peut-on expliquer le fait que ce débat n’ait pas eu lieu ?
La difficulté d’articuler une critique adaptée à une restructuration en
apparence dépolitisée et à une expertise fondée sur l’examen de la “qualité”
des statistiques est un facteur central. En effet, malgré la position particulière
du BICSE, ses recommandations se veulent neutres, appuyées sur la
recherche d’une meilleure qualité des services et des données statistiques.
Comparer et classer la performance éducative des différents pays — reflet de
la capacité de concurrence économique des nations— se présente comme un
besoin objectif et non comme un sujet de discussion. La définition de ce
besoin s’appuie, en outre, sur une partie de la recherche universitaire, notamment les analyses économétriques qui formalisent l’existence d’une demande
sociale d’éducation et de compétences ainsi que du besoin conséquent de leur
mesure. La nécessité de réforme des services statistiques s’ensuit logiquement :
la gestion, l’organisation du travail et le personnel apparaissent comme étant
inadéquats par rapport à la nouvelle demande d’information. La mise en
œuvre de nouvelles techniques de management est aussi urgente que l’introduction de nouveaux indicateurs. L’expertise des consultants a également
bénéficié de la crédibilité qu’octroie le financement qui l’a rendue possible et
qui a renforcé la légitimité de ses arguments. La critique de la qualité des statistiques de l’UNESCO a enfin trouvé un appui dans les faits accomplis : une
partie des statistiques de l’éducation est déjà produite par d’autres agences. En
bref, malgré le fait que les critiques et les recommandations des consultants
semblent plus des moyens que de vrais arguments pour la restructuration, le
déplacement de l’épreuve a été réussi.
Comme développé plus haut, nombre de points faibles dans les évaluations des consultants peuvent cependant être soulevés. La mauvaise qualité
des statistiques produites auparavant n’a pas été prouvée comme l’illustre,
entre autres, le faible nombre de propositions techniques concrètes et/ou
nouvelles fournies par les experts. Cette restriction technique s’est, en partie,
répercutée sur les activités de l’ISU, le renforcement statistique étant plutôt
limité. Ceci confirme l’accent mis sur les changements institutionnels dont
plusieurs conséquences peuvent être soulignées. Le transfert de l’ISU au
Canada a affaibli l’interaction et les débats directs avec les autres secteurs et
les organes directeurs de l’UNESCO. Du point de vue statistique, la valeur
ajoutée des publications de l’organisation, les séries statistiques temporelles et
la couverture de tous les pays du monde, ont été remises en question par le
rapprochement des méthodes de travail de l’OCDE, parfois mal adaptées aux
réalités des pays du Sud. Ainsi, par exemple, dans la recherche d’une plus
grande comparabilité internationale, l’OCDE préconise de standardiser le
nombre d’années d’études pour le calcul des indicateurs de l’enseignement
primaire. Cette méthode devrait rendre les indicateurs plus comparables.
Mais, en fait, dans les pays — souvent du Sud— où la durée du primaire diffère de la norme, les indicateurs standardisés cessent de refléter les particularités politiques, culturelles et institutionnelles. Ceci finit par nuire à la comparabilité.
L’UNESCO a également rejoint la méthodologie de l’OCDE dans un
exercice qui n’est pas dépourvu de difficulté et d’ambiguïté : le Programme
international pour le suivi des acquis des élèves PISA. Après la mise en
œuvre du PISA 2000 dans vingt-huit des trente États membres de l’OCDE,
rejoints par le Brésil, la Fédération de Russie, la Lituanie et le Liechtenstein
(OCDE 2001), treize autres pays ont intégré le programme en 2002. Les premiers résultats de l’enquête dans onze de ces pays ont été examinés dans un
rapport préparé conjointement par l’ISU et l’OCDE (OCDE-UIS 2003b). Le
PISA 2000 a été axé principalement sur l’évaluation des “compétences utiles
pour la vie” acquises par des échantillons d’élèves de 15 ans. Ses résultats ont
mis en relief les limites autant que l’enjeu politique de ce type de comparaison internationale. En effet, si le rendement d’un système éducatif est en
général évalué par rapport aux objectifs que celui-ci s’est fixés, sa mesure
selon les objectifs du PISA — même s’ils ont été concertés— a donné un
résultat quelque peu décalé. Autrement dit, la quantité et la distribution de
bonnes réponses aux items sur les “compétences utiles pour la vie” dépendent, en grande partie, de la prise en compte de ce type de compétences et de
la façon de les mesurer dans les objectifs et dans les priorités des systèmes éducatifs nationaux. Cette comparaison internationale mène ainsi à se poser une
question de fond. Une fois le décalage des systèmes éducatifs par rapport au
PISA identifié, une réforme scolaire serait-elle pour autant souhaitable ? Est-ce la diversité des objectifs scolaires qui fait la richesse de l’éducation en
Europe ou, tout au contraire, une réforme tendant à l’harmonisation de
l’école est-elle devenue indispensable ? En fait, les travaux et les publications
de l’OCDE tendent à conforter le besoin de réforme des systèmes éducatifs et
soutiennent une interprétation du rôle social de l’éducation proche de celle
des experts qui ont évalué les statistiques de l’UNESCO. Supposée avoir
essentiellement une fonction sociale régulatrice, l’éducation doit également
contribuer à améliorer la formation et l’adaptabilité de la force de travail
d’où, en partie, l’importance des “compétences utiles pour la vie” et la façon
particulière de les mesurer. Ces dernières se définissent, par exemple, comme
les compétences “pour faire face aux défis de la vie réelle”, celles “dont les
jeunes de 15 ans auront besoin dans leur vie future” par rapport aux “situations du monde réel” (OCDE 2001,14). L’introduction de ce type d’interprétation dans les travaux de l’ISU est visible dans les publications que l’institut
a préparées avec l’OCDE (OCDE-UIS 2001,2003a, 2003b). Après la nouvelle période de transition depuis la délocalisation de l’institut, cette nouvelle orientation se confirmera-t-elle, comme recommandée dans les rapports
BICSE et Thompson ?
En résumé, la restructuration des services statistiques a été marquée par
l’absence, au sein de l’organisation, d’une contre-expertise adaptée et organisée, portant sur tous les enjeux de la restructuration. La réforme a également
mis en relief une évolution plus générale : l’affaiblissement des fonctions critiques et décisionnelles de la Conférence générale. Le fait que le débat sur la
signification sociale et politique des statistiques de l’éducation n’ait pas eu
lieu est un signe de cette évolution. Faisant suite aux restrictions budgétaires,
au besoin d’obtenir des financements extérieurs et à la crise généralisée du
multilatéralisme, la direction de l’UNESCO a embrassé une perspective plus
gestionnaire du programme et du fonctionnement de l’organisation. Le discours général et les textes fondamentaux de l’institution continuent à affirmer le droit à l’éducation et le respect de la diversité culturelle avec vigueur,
sans que leur éloquence ne réussisse à cacher une certaine perte d’influence
sur le débat international. Dans ce contexte général, l’émergence d’une discussion critique et plurielle autour de la définition et de l’utilisation des statistiques internationales de l’éducation était peu probable.
Enfin, la restructuration a été, pour certains, une première solution au
problème du développement de statistiques fiables et cohérentes avec les
nouveaux besoins internationaux Heyneman 1999. Pour l’UNESCO, le
problème reste posé surtout en ce qui concerne sa place parmi les autres
agences internationales. Pour S. P. Heyneman, il n’est pas approprié de soumettre à un vote certaines questions : “[...] les données fiables ne peuvent pas
être sacrifiées à l’opinion populaire. Certains points du budget de l’UNESCO
font l’objet d’un vote populaire à chaque session de la Conférence générale :
les séminaires peuvent être plus importants pour ceux qui votent”
Heyneman 1999,72-73, traduction de l’auteur. Au contraire, on peut noter
ici que c’est précisément la discussion approfondie de tous les enjeux de la
réforme des services statistiques qui semble avoir fait défaut au sein de la
Conférence générale. La prise de décision internationale, tendant à être
consensuelle, semble se vider de son sens. C’est peut-être là une autre histoire. Ou plutôt, la problématique internationale à partir de laquelle l’histoire
des statistiques de l’UNESCO ici retracée prend un sens supplémentaire.
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[1]
Roser Cussó a travaillé dans les services statistiques de l’UNESCO de juin 1994 à
décembre 2001. Sa thèse de doctorat Cussó 2001 analyse, entre autres, le lien entre l’expertise
de la Banque mondiale dans le domaine démographique et sa politique économique. Ce papier est
dédié au personnel de l’ancienne division des statistiques de l’UNESCO. L’auteur remercie particulièrement Vittoria Cavicchioni, Sabrina D’Amico, Souad Aouad El Boustani et Marie-Paule
Gicquel. Les opinions exprimées dans cet article sont de l’entière responsabilité de l’auteur.