2004
Éducation et Sociétés
DÉBATS L’école et la déstabilisation des classes moyennes
Louis Chauvel
Observatoire Sociologique du Changement (OSC), 27, rue Saint Guillaume, 75337 Paris cedex 07 louis.chauvel@sciences-po.fr
“Classes moyennes” est un terme ambigu qui exige clarification. En revenant sur les deux
oppositions classiques (ancienne versus nouvelle classe moyenne et intermédiaire versus
supérieure) il est possible de distinguer quatre fractions spécifiques, dont le lien à l’école
est bien tranché. La dynamique démographique de ces quatre fractions a été profondément modifiée au cours des trente dernières années, ainsi que leurs chances relatives d’accès à l’école. Très concrètement, les fractions à fort capital culturel, démographiquement
en perte de vitesse dans les nouvelles générations, voient se dégrader leur avantage relatif dans l’accès de leurs enfants à l’élite scolaire, en particulier face aux fractions mieux
dotées économiquement. Même s’il est difficile en l'état de trancher entre les explications
possibles (relâchement du travail ou impossibilité de soutenir la concurrence économique
dans l’accès aux bons établissements des beaux quartiers), c’est le statut même des groupes
sociaux les plus liés à l’école qui est ici en question.
‘Middle classes’ is an ambiguous term which needs clarifying. The focus on the two classic oppositions (old VS new and intermediate VS upper middle class) enables us to distinguish four specific fractions whose relation to school is clearly cut. The demographic
dynamic of these four fractions has been deeply modified over the past thirty years as well
as their relative opportunities of access to school. Concretely, the fractions with a high
cultural capital but with a decreasing demographic impact are losing ground in the access
of their children to the school elite, once their relative advantage, compared with the
more economically-endowed fractions. Even though it is too early to come up with the
most relevant explanations (less work or impossibility to compete economically for access
to good schools in smart districts), it is the very status of the social groups most linked to
education which is here questioned.
„Mittlere Schichten“ ist ein zweideutiger Terminus, der eine Klarstellung erfordert.
Zurückgehend auf die beiden klassischen Gegensätze (alte im Gegensatz zur neuen mittleren Schicht und mittlere im Gegensatz zur höheren Schicht) ist es möglich, vier besondere Untergruppen zu unterscheiden, deren Bindungen an die Schule grundverschieden
sind. Die demographische Entwicklung dieser vier Untergruppen hat sich in den letzten
dreißig Jahren grundlegend geändert, ebenso wie ihre Chancen eines Zugangs zur Schule.
Ganz konkret sehen die Teile mit hohem kulturellen Kapital, die demographisch zurückgefallen sind in den letzten Generationen, ihren relativen Vorteil beim Zugang ihrer
Kinder zur schulischen Elite schwinden, besonders im Vergleich zu den wirtschaftlich
besser gestellten Teilen. Selbst wenn es momentan schwierig erscheint, zwischen möglichen Erklärungen zu entscheiden (Nachlässigkeit der Arbeit oder Unmöglichkeit, den
wirtschaftlichen Wettbewerb beim Zugang zu den guten Schulen der feinen Bezirke zu
ertragen), so ist der Status selbst dieser der Schule am engsten verbundenen Gruppen
hier in Frage gestellt.
“Clases medias” es un término ambiguo que necesita aclaración. Al volver sobre las dos
oposiciones clásicas (antigua clase media versus nueva e intermediaria versus superior) es
posible distinguir cuatro fracciones específicas cuya relación con la escuela está diferenciada. La dinámica demográfica se modificó profundamente en los últimos treinta años,
así como sus relativas perspectivas de acceso a la escuela. Muy concretamente, las fracciones con fuerte capital cultural, demográficamente amortizadas en las nuevas generaciones,
ven degradarse su relativa ventaja en el acceso de sus hijos a la élite escolar, en particular
frente a las fracciones mejor dotadas económicamente. Aunque sea difícil escoger entre
las explicaciones posibles (relajamiento frente al trabajo o imposibilidad de sostener la
competencia económica en el acceso a los buenos establecimientos de los barrios elegantes), se pone en tela de juicio el propio estatuto de los grupos sociales más ligados a las
escuelas.
Dans le monde des sciences sociales, “classes moyennes” fait partie de ces appellations sans origine contrôlée ni définition consensuelle dont
la popularité vient de ce que leur imprécision permet de dire tout et son
contraire, plus encore dans un contexte comparatif où les traditions nationales divergent. Le débat contemporain, qui s’intéresse à la déstabilisation
des classes moyennes et à leurs relations de plus en plus difficiles à l’école,
est d’autant plus obscur que le groupe social ainsi désigné demeure impalpable, aux limites imprécises et de contenu fluctuant. Nous constaterons ici
qu’il est impossible de saisir les tendances actuelles sans approfondir notre
connaissance de ces classes moyennes, à la fois comme réalité et comme
représentation.
Il s’agira ici de reconstruire la notion, de situer et de définir ces classes
moyennes, pour retracer leur dynamique au cours des décennies récentes.
Ce travail exige non seulement de reconstruire les frontières de ces classes
moyennes mais aussi d’en reconstituer le contenu, dans sa diversité, en insistant sur la spécificité des “nouvelles classes moyennes salariées”. Il apparaîtra
ainsi que la dynamique spécifique des Trente glorieuses ( 1945-1975) fut assez
différente de celle de la période qui a suivi, dont les générations nées à partir
de la fin des années cinquante ont subi les conséquences les plus néfastes.
Pour les classes moyennes, les conséquences sont non seulement d’ordre
quantitatif — le ralentissement de la croissance des classes moyennes, très
net pour les nouvelles générations—, mais aussi qualitatif, puisque les sous-groupes sociaux en expansion sont bien différents aujourd’hui de ce qu’ils
étaient dans les années 1960. Dès lors, l’avantage comparatif — notamment
devant l’école— dont disposaient les “nouvelles classes moyennes salariées”,
détentrices de plus de capitaux culturels qu’économiques, s’émousse à l’avantage d’autres groupes sociaux. Ainsi, la fraction des classes moyennes dont
les ressources relèvent avant tout du capital culturel (ou éducationnel), fait
face aujourd’hui à des incertitudes nouvelles. Si elle participe effectivement à
l’aggravation des tensions et des concurrences autour de l’école, et à l’extension des stratégies de surajustement et de surinvestissement, peut-être est-ce
aussi parce que, dans les recompositions actuelles, elle perd dès à présent plus
que les autres.
Des définitions obsolescentes et déstabilisées
Au début des années 1980, en France, il aurait été possible de situer d’une façon assez consensuelle les classes moyennes au moyen de trois grandes
références complémentaires, relevant plus de la description que de la définition : — les classes moyennes seraient celles dont le niveau de rétribution
s’approche de la moyenne (un peu plus de mille cinq cents euros de salaire
mensuel net) ; — elles seraient définies par leur position intermédiaire dans
les hiérarchies sociales et professionnelles, ainsi que par des qualifications,
par une expertise ou un pouvoir organisationnel moyens et, ainsi, en termes
de Professions et catégories socioprofessionnelles (CSP ou PCS, après la
refonte de 1982) telles qu’elles sont précisées par la statistique officielle, elles
correspondraient aux “professions intermédiaires” qui en forment le noyau
central, auxquelles s’ajoutent de larges fractions des “cadres et professions
intellectuelles supérieures” et, éventuellement, les groupes d’employés les
plus qualifiés ainsi que les contremaîtres ; — elles se caractérisent aussi par un
sentiment d’appartenance, moins statique que dynamique, notamment par le
fait d’identifier son sort — ou par extension celui de ses propres enfants— à
celui de ce groupe intermédiaire, dans une croyance générale au progrès, puisque, au moins dans les représentations, qui rentre dans les classes moyennes
n’en sort pas, sinon par le haut, exception faite des périodes inquiétantes ou
dramatiques de l’histoire sociale.
Ces définitions complémentaires feraient consensus, si un doute croissant ne semblait se cristalliser depuis des années. Les difficultés des nouvelles
générations, l’apparition de phénomènes nouveaux de déclassement social,
l’impression de voir apparaître un nombre croissant de candidats surdiplômés
mais parfois inadaptés aux postes proposés, sans compter les difficultés d’accès
au logement, les interrogations croissantes vis-à-vis de la pérennité d’un Étatprovidence pourvoyeur d’emplois et de ressources, sont, sans ordre, autant de
symptômes d’un certain malaise des classes moyennes.
Si l’on souhaitait se contenter du plus grand dénominateur commun,
les classes moyennes seraient un amas d’individus dont le point commun
est d’être en sandwich entre une classe supérieure d’une part et une classe
populaire de l’autre, ce qui constitue une base commune bien mince, autour
de laquelle une grande variété de conceptions peut se déployer, notamment
d’un point de vue comparatif.
Internationalement, pour simplifier, coexistent deux lectures opposées
entre une première tradition, typiquement anglaise, et une seconde, plus
implantée en Europe continentale. Pour la première, “la” classe moyenne
— le singulier étant plus fréquent— s’est constituée vis-à-vis de la grande
propriété foncière et de la classe capitaliste, comme une classe de gens aisés,
rentiers ou non, situés à un échelon social juste en deçà de celui de la haute
bourgeoisie. Dans cette conception élitiste et sélective, la classe moyenne
pèse au plus de 10 à 15 % de la population. Parlant de la “middle class”,
Goblot ( 1925,21-22), dans La barrière et le niveau, dit : “Celle-ci a de gros
revenus, mène une vie abondante et confortable, servie par de nombreux
domestiques dans des habitations luxueuses. Elle est dite moyenne, parce que
l’aristocratie (the upper class) a subsisté. En Angleterre, ce qui correspond au
niveau de nos classes moyennes ne se distingue pas des classes populaires.”
À cette vision s’oppose une autre conception, plus englobante et plus
démocratique, selon laquelle les classes moyennes — le pluriel est ici de rigueur— se constituent autour du citoyen moyen, au sens arithmétique du terme
(en quelque sorte, une “average class”). Autour de ce noyau situé plus bas que
son équivalent britannique, de larges strates de la population ont vocation à
s’agréger : si la haute bourgeoise et le prolétariat authentique en sont exclus,
tout comme les indigents et les pauvres, les classes moyennes ainsi comprises pourraient regrouper dans un certain discours deux Français sur trois, en
incluant l’essentiel des indépendants, des agriculteurs, une bonne part des
ouvriers et des employés, en particulier les plus qualifiés d’entre eux.
Cette simple opposition est certainement rapide et un tour d’horizon
plus large montrerait les fluctuations des locuteurs dans différents pays : le cas
américain est peut-être plus complexe, puisque “middle class” a caractérisé
un temps les “lower professionals and managers”, ainsi que les “white collars”
de niveau intermédiaire, mais une certaine élitisation de la “middle class” est
patente dans le discours actuel. Il reste qu’entre la lecture la plus restrictive
(autour de 10 % de la population) et la plus large (jusqu’à 70 %), on aimerait
imaginer un juste milieu intermédiaire. Pourtant, entre ces deux extrémités,
il n’existe malheureusement pas de clair stabilisateur. Nous l’avons vu nettement à la fin des années 1990, lors des réformes de l’Allocation de Garde
d’enfants à domicile (AGED), où la presse identifiait les classes moyennes à
un groupe réduit comptant parmi les 5 % les plus aisés de la population ; des
risques semblables se présentent dans les débats sur la ségrégation, notamment scolaire et spatiale, où une importation trop rapide des problématiques
anglo-saxonnes de “gentrification” peut conduire à des mésinterprétations sur
le niveau social réel de ses acteurs sociaux centraux.
Retour aux origines :
la diversité intrinsèque des classes moyennes
Devant cette confusion, la reconstruction de l’objet s’impose, en revenant aux fondations. Un retour aux sciences sociales allemandes, inventrices
voilà un siècle de l’idée de “nouvelles classes moyennes” (neue Mittelstand),
permet de résoudre une part des difficultés conceptuelles actuelles. Le contexte de la naissance de cette lecture est particulier et bien distinct de la problématique française contemporaine (Charle 2003) : il est celui d’une Allemagne wilhelmienne marquée par les transformations profondes des années
1870-1900, grâce auxquelles le pays est converti en une génération, quoique
de façon inégale sur son territoire, de la féodalité à la modernité industrielle
(Schultheis & Pfeuffer 2002). Le contraste est ainsi maximal entre, d’une
part, l’archaïsme des représentations sociales de l’époque (ce dont découle
la notion même de “Mittelstand”, d’“état intermédiaire”, comme nous parlerions de “Tiers état”) et, d’autre part, la vitesse saisissante des transformations
de la structure sociale, marquée par l’industrialisation de haute technologie,
et surtout par une bureaucratie élaborée, en rapide expansion, liée à la très
grande industrie et à la constitution tardive mais rapide d’un État centralisé.
Il en a résulté au sein même de la social-démocratie allemande un débat sur
la justesse ou l’inexactitude de la prophétie marxiste orthodoxe en termes de
paupérisation absolue et de prolétarisation de la classe moyenne, point que
Bernstein ( 1899) fut un des premiers à systématiser politiquement.
Pour autant, quelques années avant lui, Gustav Schmoller ( 1897) fut
bien le premier à se confronter à la difficulté, dans un texte fécond qui anticipe sur un grand nombre de lectures sociologiques de la structure sociale. Il
y souligne en effet deux grandes dimensions internes structurant les classes
moyennes :
- d’une part, un “Obere” et un “Untere Mittelstand” sont distingués — la
classe moyenne supérieure et la classe moyenne “intermédiaire”, en
termes qui nous sont contemporains—, ce qui permet de saisir la hiérarchie interne entre deux pôles, le premier jouxtant la haute bourgeoisie
et le second voisinant la classe ouvrière ;
- d’autre part, un “Alte” et un “Neue Mittelstand” sont opposés — entre
ancienne et nouvelle classe moyenne—, le premier pôle étant fondé sur
les paysans, artisans et commerçants, pour l’essentiel et, le second, qui
représentait alors une profonde nouveauté, bénéficiant alors de l’essor
très rapide d’un salariat qualifié, de l’industrie, de la révolution technique qu’elle impliquait, mais surtout des services et de la grande bureaucratie publique (Beamten) comme privée (Angestellten).
Ce deuxième axe, qui permet de penser l’émergence d’une “nouvelle
classe moyenne”, reste d’une grande fécondité et d’une stupéfiante modernité.
Quelques décennies avant Lederer & Marschak ( 1926) et Geiger ( 1932) et,
un demi-siècle avant White collars (Mills 1951), qui est pour la sociologie classique des classes moyennes salariées l’auteur le plus visible, une part majeure
du débat est déjà en place bien avant la première guerre mondiale — Lederer,
réfugié à la “New School for Social Research” jusqu’à sa mort en 1939, est
le chaînon manquant entre la sociologie allemande de la Belle époque et la
sociologie américaine du “Golden age”. En réalité, dans ce débat (émergence
ou paupérisation des classes moyennes), le grand passage à vide 1914-1950
n’est pas un hasard : la rupture des deux guerres mondiales fut aussi une pause
après une période d’expansion considérable, sinon un contre-coup après une
accélération trop forte.
Les quatre classes moyennes
Pour en revenir au temps présent, l’intérêt de ces deux oppositions supé-rieure/inférieure et anciennes/nouvelles classes moyennes est de nous
permettre de saisir les diversités toujours à l’œuvre aujourd’hui. Ces deux
dimensions sont complémentaires et offrent une lecture analytique de quatre
grands ensembles permettant de cadastrer le domaine des classes moyennes.
D’un certain point de vue, on pourrait dire que si Gustav Schmoller avait
croisé ces deux axes, il aurait acquis soixante-dix ans d’avance sur la lecture
bourdieusienne de l’espace social. Ces deux axes, dont nous verrons qu’ils ne
se contentent pas de traverser les classes moyennes, mais bien la société dans
son entier, méritent d’être analysés plus avant.
Afin de souligner combien l’intuition schmollerienne était fondée et en
avance sur son temps, il est intéressant de généraliser son idée à la lumière de
l’architecture sociale qui résulte de la mobilité sociale et de l’homogamie au
travers de la grille des catégories socioprofessionnelles (PCS) à deux chiffres.
Cet outil statistique n’est certes pas exempt de critiques — aux deux extrêmes, les PCS posent des difficultés, puisqu’elles ne permettent de repérer ni la
haute bourgeoisie ni les victimes de l’exclusion, mais seulement des groupes
sociaux dont on sait qu’ils sont inégaux, les uns en moyenne plutôt aisés et
d’autres relativement modestes. Cette grille permet néanmoins, en première
approximation, de repérer, un peu comme par diffraction ou comme au travers d’un verre dépoli, les phénomènes les plus importants susceptibles d’agir
dans le monde social.
Comment représenter l’espace social tel qu’il émerge des chemins typiques de mobilité sociale (respectivement : d’homogamie) ? Sans reprendre
l’ensemble de la construction statistique des “odds ratios” et de la représentation bidimensionnelle qui en résulte (Chauvel 1998), les groupes sociaux
présentés ici sont d’autant plus proches qu’ils tendent à s’échanger deux à
deux leurs enfants d’une génération à l’autre (respectivement, à échanger
leurs enfants par la formation de couples) et d’autant plus éloignés que, au
contraire, ils se montrent réfractaires à ces échanges. Ainsi, les PCS correspondant aux cadres du privé et aux ingénieurs sont proches car ces groupes
tendent à échanger leurs enfants par mobilité intergénérationnelle (respectivement : par la formation de couples chez leurs enfants) ; en revanche, cadres
et ouvriers sont éloignés car, relativement à la taille de ces groupes, les échanges entre eux sont les moins probables. La matrice de dissimilarité qui en
résulte se prête à une méthode dite d’échelonnement multidimensionnel qui
permet de révéler les dimensions implicites de cet espace social.
Sur le premier axe s’opposent les échelons extrêmes de la hiérarchie
sociale, les professions libérales apparaissant comme les plus sélectives socialement, et échangeant prioritairement avec les cadres et, à l’opposé, les salariés agricoles, symétriquement, repoussés par les échelons les plus élevés de
la hiérarchie et en quelque sorte négativement sélectifs, doivent se contenter d’échanges avec les ouvriers. Le second axe présente une opposition
d’intensité moindre, mais clairement repérable, en distinguant le pôle des
indépendants — notamment les agriculteurs dont nous ne pouvons disposer
malheureusement du détail selon la taille de l’exploitation—, à celui des
salariés, en particulier au sein de la fonction publique, les salariés du privé
apparaissant ici en position intermédiaire entre les deux pôles. Ce second
axe d’opposition signifie que, à un degré donné de la hiérarchie sociale, les
échanges s’établissent préférentiellement d’un côté entre salariés du public
et de l’autre entre indépendants, les salariés du privé étant en général en
position intermédiaire.
Nous repérons ainsi les deux grandes oppositions schmolleriennes au
sein des classes moyennes : l’opposition verticale entre les “classes moyennes
supérieures” et les “classes moyennes intermédiaires” et celle, horizontale,
qui permet d’objectiver l’opposition entre “nouvelles” et “anciennes” classes
moyennes. On notera par exemple le dégradé de gauche à droite allant de la
catégorie 34 (professions intellectuelles supérieures) et 33 (cadres de la fonction publique), puis 38 (ingénieurs), à 37 (cadres des entreprises privées),
qui au sein même du salariat, à une position moyenne similaire, mettent en
évidence une relation différente aux ressources économiques et éducatives.
Nous pouvons dès lors faire la différence entre quatre pôles : les “nouvelles
classes moyennes supérieures” correspondant en particulier aux cadres du
public et aux professions académiques telles que les catégories enseignantes et
de la recherche, les “nouvelles classes moyennes intermédiaires”, renvoyant
notamment aux professions intermédiaires et employés du public, notamment aux professeurs des écoles, les “anciennes classes moyennes supérieures”, parmi lesquelles les chefs d’entreprise de plus de dix salariés, et enfin
les “anciennes classes moyennes intermédiaires”, typiquement les artisans
et commerçants. Il s’agit plus d’une typologie axiale que de groupements
clairement spécifiés, puisque les professions libérales, par exemple, disposant
tout à la fois de ressources éducationnelles et économiques, sont en position
ambiguë entre anciennes et nouvelles.
Enquêtes emploi 1982-2002, Lasmas Iresco/ Institut Quételet.
Si le premier axe d’opposition est d’une logique particulièrement claire,
renvoyant de façon univoque aux inégalités sociales connues, identifiable à
tout ce que l’on connaît de la hiérarchie sociale révélée par les revenus, la
consommation, les goûts ( Revue française de sociologie 1999), le second, plus
complexe, mérite que l’on s’y attarde un peu. Il correspond très certainement
à la dimension horizontale de l’espace social que Bourdieu ( 1979) a largement conceptualisé, caractérisant l’opposition entre d’une part le pôle des
détenteurs prédominants de capitaux culturels, typique des enseignants, et
d’autre part son opposé, où les capitaux économiques prédominent, typique
du monde des indépendants ; les professions libérales cumulent quant à eux
les deux logiques.
Au sein des classes moyennes, le second axe oppose nettement le pôle
de la grande entreprise et avant tout de l’État, des titulaires de la fonction
publique, des salariés à statut, d’un côté, aux indépendants, à la moyenne
et petite entreprise, à la logique marchande, de l’autre. Il s’agit donc tout à
la fois d’une opposition entre “gens du public et gens du privé” (Singly &
Thélot 1988) et entre des modèles sociaux de recrutement nettement opposés, qui mettent directement en jeu l’école.
En effet, si l’on se représente dans une régression logistique, c’est-à-dire
dans un modèle fonctionnant toutes choses égales par ailleurs, les rôles respectifs de l’origine sociale (la PCS du père) et du diplôme dans les probabilités d’accès aux différentes catégories socioprofessionnelles, l’axe 2 trouve un
parallèle probant : les PCS les plus à gauche sont celles où, une fois donné le
niveau de diplôme, dont le rôle prédomine, le rôle des origines sociales est le
plus négligeable pour accéder à la position ; en revanche, à droite, la donnée
du diplôme est moins explicative alors que les origines sociales ont un rôle
central. À titre d’exemple, alors que, à diplôme donné, un enfant de professeur a un peu moins de deux fois plus de chances que la moyenne de devenir
professeur à son tour, l’enfant d’un membre des professions libérales a 3,6 fois
plus de chances de rester dans la catégorie sociale de son père, et l’enfant
d’un chef d’entreprise de plus de dix salariés… 17 fois plus de chances de
rester dans sa catégorie d’origine. Rapporté au rôle du diplôme comme filtre
préalable, le rôle de l’origine est faible pour les professeurs et massif pour les
employeurs. Ce résultat se généralise sur l’opposition repérée par le deuxième
axe, qui correspondrait ainsi, aussi, à l’opposition entre les PCS dont le recrutement renvoie au modèle de méritocratie scolaire, à gauche, et celles, à
droite, où le rôle des origines prédomine ; une exception notable est celle des
policiers et militaires ( 53), proche du pôle des nouvelles classes moyennes,
mais où le rôle des origines reste déterminant ( 3,3 fois plus de chances de
devenir soi-même policier ou militaire si le père l’est lui-même).
Ainsi, dans les grandes lignes, l’opposition entre anciennes et nouvelles
classes moyennes correspond à l’opposition classique de la sociologie parsonnienne entre statuts “assigné” et “acquis” (ascribed versus achieved status).
Dès lors, l’école est une agence de sélection et de recrutement essentielle
pour les nouvelles classes moyennes, mettant en jeu avant tout les critères
d’une gestion bureaucratisée des carrières, selon une représentation du mérite
se voulant objective et permettant une prévisibilité maximale des trajectoires
selon une vision très weberienne.
Il reste que pour les principaux auteurs de la sociologie moderniste
des décennies passées, l’axe du temps allait sans nul doute de la droite du
schéma à la gauche, dans un courant de rationalisation fondé sur une légitimité bureaucratique typique. Face à cet espace social à deux dimensions et à
quatre grands types, la difficulté est que, depuis près de vingt ans, la flèche du
temps qui allait des anciennes aux nouvelles classes moyennes semble sinon
brisée, en tout cas singulièrement tordue. L’expression même de “nouvelles
classes moyennes salariées” a pris comme un goût rance. Ces difficultés ont
un lien profond avec la détérioration des relations entre les classes moyennes et l’école comme institution centrale de recrutement, de reproduction
sociale, mais aussi comme employeur.
La crise démographique
des nouvelles classes moyennes
L’évidence des années 1970 était que les groupes hiérarchiquement inter-médiaires et le salariat statutaire le mieux protégé constituaient le fer de
lance de la modernisation et du changement social. Succède à cette période,
depuis les deux dernières décennies, un doute tangible puis une claire remise
en cause de la dynamique passée. À la croissance univoque des classes moyennes, à leur démocratisation — en quelque sorte— et à l’expansion plus que
proportionnelle des nouvelles classes moyennes, au détriment des anciennes
succède au contraire une dynamique en demi teinte. Ce revirement dynamique est difficile à analyser lorsque l’on commet l’erreur, assez banale, de
confondre les générations dans les mêmes statistiques agrégées. En effet, pour
modéliser grossièrement le fonctionnement de la société française, il est possible de dire qu’il existe trois grandes générations (Chauvel 2002) : celles
nées avant les années 1940, venues trop tôt pour connaître les modifications
les plus rapides de la structure sociale ; les premières générations du babyboom, qui ont fait l’expérience d’une révolution structurelle sans précédent,
grâce à des investissements publics massifs propices à l’expansion des services
publics ; les suivantes, qui au mieux ne connaissent plus de grands progrès par
rapport aux précédentes et qui, sinon, subissent les contrecoups d’une expansion trop rapide pour être longtemps soutenable et qu’elles n’ont pu connaître
faute d’être nées assez tôt pour en tirer les bénéfices.
Une fois que sont comprises ces grandes différences, il est possible de
saisir comment la structure sociale française s’est modifiée. Considérons
quatre niveaux socioprofessionnels : classes moyennes supérieures (les cadres
et professions intellectuelles supérieures, ainsi que les employeurs de dix salariés ou plus), classes moyennes intermédiaires (nos professions intermédiaires, ainsi que les artisans et commerçants), les employés, les ouvriers et enfin
les agriculteurs. Croisons ces niveaux avec trois statuts : salariés publics titulaires, autres salariés, indépendants (parmi lesquels les professions libérales,
groupe social en définitive fort ambigu).
Un tel cadastrage de la société permet de mesurer l’intensité des mutations des groupes sociaux, selon les générations. Au sein de la classe d’âge
plus âgée, la croissance en vingt ans des classes moyennes est considérable,
en particulier au sommet et plus fortement encore dans le salariat public. La
croissance des “nouvelles classes moyennes salariées” opère sans ambiguïté,
même si le cas des indépendants du niveau supérieur reste des plus favorable :
dans la case correspondante se trouvent notamment les professions libérales
qui tirent à la hausse un groupe social qui aurait connu ici une croissance de
toutes les façons confortable. Ce constat d’ensemble n’offre aucune prise à
l’anxiété des classes moyennes.
En revanche, l’examen des difficultés d’ascension de la génération montante offre une vision moins réconfortante. En dehors des employés salariés du
privé, tous les groupes qui connaissent une croissance forte dans la génération
plus ancienne voient un freinage clair de leur expansion. Les classes moyennes supérieures et moyennes voient leur croissance freiner considérablement,
voire s’inverser ; autrement dit, les jeunes des années 1970 connaissaient une
progression considérable des classes moyennes, en particulier dans le public,
dans les grandes entreprises, dans les métiers les plus techniques ou qualifiés ;
au contraire, les jeunes des années 1990 connaissent une remise en cause de
cette expansion, à l’entrée dans la vie, puis ensuite au long de leur carrière
(Chauvel 1998). Plus finement encore, alors que la croissance ancienne était
tirée avant tout par les nouvelles classes moyennes supérieures du public (et
des grandes entreprises nationales ou à statut fortement régulé), c’est au tour
maintenant des salariés du privé (ingénieurs technico-commerciaux, cadres
de gestion et de communication) de tirer une croissance qui, sans eux, n’existerait pas. Le salariat statutaire et public de niveau intermédiaire et supérieur
n’apparaît plus si clairement comme le fer de lance de la croissance, tant s’en
faut.
Le blocage de la progression des nouvelles classes moyennes intermédiaires
35-39 ans
1982-1985 Salarié Salarié Indépen- Total
(% du total) public privé dant
Classe moyenne 3,6 6,9 2,0 12,4
supérieure
Classe moyenne 9,2 12,0 8,0 29,2
intermédaire
Employé 8,9 14,4 23,2
Ouvrier 2,4 28,6 31,0
Agriculteur 4,2 4,2
1998-2002 Salarié Salarié Indépen- Total
(% du total) public privé dant
Classe moyenne 3,4 9,4 1,7 14,4
supérieure
Classe moyenne 6,2 12,8 5,4 24,5
intermédaire
Employé 9,1 19,6 28,7
Ouvrier 2,3 27,6 30,0
Agriculteur 2,4 2,4
Différence Salarié Salarié Indépen- Total
relative (en %) public privé dant
Classe moyenne -5 35 -15 16
supérieure
Classe moyenne -33 7 -32 -16
intermédaire
Employé 3 37 24
Ouvrier -4 -3 -3
Agriculteur -41 -41
50-54 ans
1982-1985 Salarié Salarié Indépen- Total
(% du total) public privé dant
Classe moyenne 2,4 6,4 1,7 10,5
supérieure
Classe moyenne 5,0 8,0 9,9 23,0
intermédaire
Employé 8,0 13,2 21,1
Ouvrier 3,1 30,4 33,5
Agriculteur 11,9 11,9
1998-2002 Salarié Salarié Indépen- Total
(% du total) public privé dant
Classe moyenne 6,3 9,2 2,9 18,3
supérieure
Classe moyenne 7,7 10,6 8,3 26,6
intermédaire
Employé 9,4 16,7 26,1
Ouvrier 2,5 22,7 25,2
Agriculteur 3,7 3,7
Différence Salarié Salarié Indépen- Total
relative (en %) public privé dant
Classe moyenne 159 44 70 75
supérieure
Classe moyenne 53 32 -16 16
intermédaire
Employé 18 27 24
Ouvrier -19 -25 -25
Agriculteur -69 -69
Sources : Enquêtes emploi 1982-2002, Lasmas Iresco/ Institut Quételet.
Note : dans la classe 35-39 ans, en 1984, la part des cadres du public était de 3,6 % de l’emploi, puis
de 3,4 en 2000, ce qui correspond à une baisse relative de la catégorie de -4 %.
Enquêtes emploi 1982-2002, Lasmas Iresco/ Institut Quételet.
Ces évolutions seraient sans grande importance si nous posions par
principe que, quels qu’en soient les bénéficiaires, fonctionnaires ou salariés du
privé, toute croissance est bonne à prendre. Mais du point de vue du rôle de
l’école, la particularité de ce reflux vers le pôle privé des classes moyennes est
qu’il implique un renforcement du rôle des origines sociales au détriment de
l’acquis scolaire, déterminant dans les professions publiques. Plus encore, par
rapport aux représentations que nous avions dans les années 1970-1980 du
progrès social et culturel (Bidou 1984), nous voyons ici un tournant axial.
Pour autant, cette crise démographique a d’autres conséquences nettement plus lourdes dans la valorisation du rôle de l’école comme institution
centrale. Puisque les places les plus prisées cessent de se développer alors
que l’école connaît une expansion continue, en particulier pour les diplômes
moyens, comme le baccalauréat, les bacheliers doivent, par un effet de cascade, se contenter de positions hiérarchiquement inférieures pour laisser à
d’autres, plus diplômés et plus nombreux, des positions sociales plus enviables
dont l’expansion est ralentie. Ainsi, alors que la proportion de bacheliers
dans la population française a plus que triplé entre la génération née en
1935 et celle née en 1970 et puisque les emplois de cadres et de professions
intermédiaires n’ont pas suivi ce rythme de croissance et, tout particulièrement dans le public, les bacheliers voient se réduire leurs chances d’accéder
aux classes moyennes et trouvent ainsi de plus en plus leur place parmi les
employés et ouvriers, au terme d’un processus rapide de dévalorisation sociale
des diplômes — d’autres parlent de “déclassement” (Forgeot & Gautié 1997).
Il en résulte tout à la fois un doute profond quant à l’utilité des titres scolaires
et, en même temps, une course forcenée aux études où, chacun anticipant
une baisse du rendement des diplômes moyens, tous participent à une fuite
en avant vers les études les plus longues, sinon les plus sélectives. Le surinvestissement scolaire va dès lors de pair avec un désenchantement vis-à-vis de
l’école, vue comme moins capable d’assurer une véritable promotion.
Le troisième point relève du fait qu’au sein des générations les plus
récentes, notamment mais pas exclusivement en raison de l’expansion générale des diplômes, les groupes traditionnellement les mieux situés dans la
compétition scolaire — vis-à-vis de leurs enfants— bénéficient maintenant
d’une progression plus lente. Mais surtout, lorsque l’on se focalise sur les
diplômes les plus prestigieux (troisième cycle ou grande école, soit de l’ordre
de 8 % d’une classe d’âge), les professions les plus liées à l’institution scolaire, et qui étaient mieux situées, connaissent des progressions plus faibles,
et perdent largement de leur avantage comparatif par rapport à des groupes
sociaux de niveau socioéconomique équivalent mais mieux dotés en capitaux
économiques.
Il est vrai que les enfants des anciennes classes moyennes authentiques (artisans, commerçants) progressent, mais moins que la moyenne, tout
comme les employés de commerce ; inversement, les administratifs de la
fonction publique enregistrent des progressions honorables. Pour autant, la
lecture la plus juste consiste à dire que les catégories les mieux situées sont
marquées par une forte recomposition : en termes d’accès à l’élite scolaire, les
groupes traditionnellement les mieux situés — les groupes les plus avantagés
culturellement—, sont rattrapés par des groupes sociaux mieux dotés qu’eux,
économiquement.
Deux interprétations sont possibles, mais dont le test empirique reste
difficile à concevoir en l’état. Une première interprétation pourrait être que
l’éthique du labeur a mieux progressé chez les enfants des fractions économiquement mieux dotées ; plus orientés vers des études plus rentables, leur
capacité d’ascension scolaire pourrait avoir été meilleure ; moins soumis aux
messages de mai 1968, ils seraient plus conscients de la crise et de ce que les
études sont une condition plus nécessaire quoique moins suffisante de maintien du statut. Ces hypothèses brillantes manquent d’éléments empiriques
tangibles pour les tester.
Enquêtes emploi 1982-2002, Lasmas Iresco/ Institut Quételet.
Une seconde hypothèse est plus matérialiste : la contrainte économique pèserait plus lourdement sur les enfants des nouvelles classes moyennes
dont les ressources sont avant tout d’ordre culturel. Leur niveau de vie, en
stagnation, ne leur permettrait de faire face à la croissance considérable du
prix du logement (à l’achat comme à la location) en particulier dans les
quartiers centraux, aux établissements scolaires nettement privilégiés. Cette
contrainte économique renforcée pourrait relever ainsi de ce que, bien avant
les études supérieures dont la durée et donc le coût se sont accrus, dans la
concurrence dans l’accès aux établissements scolaires secondaires offrant les
probabilités les plus élevées de succès, les groupes sociaux mieux dotés culturellement ne font plus le poids, économiquement, par rapport à d’autres
groupes sociaux mieux situés. De fait, si les parents enseignants tentent souvent de contourner la carte scolaire, c’est qu’ils se trouvent maintenant plus
souvent que d’autres du mauvais côté des frontières géographiques et sociales.
Une analyse plus fine de la composition sociale des groupes accédant aux
lycées les plus prestigieux — analyse qui exigerait de mieux faire la différence
entre capitaux économiques et culturels— permettrait de saisir cette recomposition, mais les catégories habituelles “favorisé”, “moyen”, “défavorisé” du
ministère de l’Éducation nationale sont à cet égard un peu grossières (Bouhaia 2004). Cette seconde interprétation présente l’intérêt de se fonder sur
des éléments testables.
Jeunes de 25 à 27 ans ayant obtenu un diplôme de troisième cycle
ou de grande école selon l’origine sociale ( %) —sélection de PCS
Différence relative
# PCS du père 1991-1993 (A) 2000-2002 (B) (A/B)-1
31 professions libérales 29 % 34 % 18 %
34 professeurs, professions scientifiques 29 % 32 % 10 %
38 ingénieurs et cadres techniques d’entreprises 24 % 31 % 28 %
33 cadres de la fonction publique 18 % 24 % 37 %
37 cadres administratifs et commerciaux d’entreprises 16 % 23 % 49 %
42 instituteurs et assimilés 19 % 21 % 13 %
23 chef d’entreprise de 10 salariés ou plus 10 % 16 % 68 %
45 prof. inter. administratives de la fonction publique 5 % 11 % 101 %
46 prof. inter. administrative et commerciale entreprise 5 % 9 % 81 %
47 techniciens 5 % 9 % 79 %
22 commerçants et assimilés 6 % 9 % 48 %
54 employés administratifs d’entreprises 3 % 8 % 144 %
48 contremaîtres, agents de maîtrise 4 % 8 % 88 %
10 agriculteurs exploitants 3 % 7 % 130 %
43 professions intermédiaires de la santé et du travail 5 % 5 % 8 %
social
55 employés de commerce 6 % 5 % -17 %
21 artisans 3 % 4 % 32 %
53 policiers et militaires 3 % 3 % 11 %
52 employés civils et agents de service de la fonction 3 % 3 % -7 %
publique
56 personnels des services directs aux particuliers 1 % 3 % 117 %
Sources : Enquêtes emploi 1990-2002, Lasmas Iresco/ Institut Quételet (N=30368).
Note : en 1992,16 % des enfants de cadres administratifs et commerciaux d’entreprises obtenaient
un diplôme de 3e cycle ou de grande école ; ils sont 23 % en 2001 et enregistrent ainsi une bien
meilleure progression (+49 %) par rapport à celle des enfants d’instituteurs (+13 %) qui leur étaient
comparables.
Enquêtes emploi 1990-2002, Lasmas Iresco/ Institut Quételet (N=30368).
Il reste que les enseignants et la pointe des nouvelles classes moyennes
salariées semblent avoir perdu de leurs avantages spécifiques au profit de
groupes sociaux détenteurs de plus de ressources économiques. Quelle que
soit l’explication de ce déclin relatif, il reste que pour les groupes sociaux
pour qui l’école est une institution centrale, la perte de statut à court terme
pourrait aller de pair avec le risque accru d’une perte de statut au travers du
devenir de long terme de leurs enfants. L’ancien contrat social implicite qui
bénéficiait aux enseignants (faibles salaires lorsqu’ils sont comparés au niveau
de diplôme contre un régime d’éducation préférentiel pour leurs enfants) est
profondément déstabilisé au profit de catégories bien dotées culturellement
mais qui, en outre, disposent des ressources économiques idoines à être concurrentielles notamment vis-à-vis du prix du logement dans les quartiers les
mieux dotés scolairement. On peut comprendre dès lors les tensions qui en
résultent.
Conclusion : une crise multidimensionnelle
des nouvelles classes moyennes
L’expression même de “nouvelles classes moyennes” est maintenant sin-gulièrement datée, parce que le modèle maintenant ancien de modernisation qui était encore celui des années 1970 s’est éloigné et fait place à
un nouveau modèle où le rôle de l’école comme agence ou institution de
reproduction, de sélection et de répartition de la population a changé. La
dynamique des sous-groupes sociaux constitutifs des classes moyennes met en
évidence une crise profonde de recrutement, en particulier des fractions les
plus liées à l’État.
En réalité, les relations des classes moyennes à l’école sont au moins de
trois ordres : elles relèvent avant tout de l’école comme lieu de formation de
classes moyennes, ensuite comme lieu de reproduction de ces mêmes classes
moyennes, et enfin comme employeur central de ces classes, le système universitaire, scolaire, de recherche — et plus généralement le système d’Étatprovidence qui le généralise— étant le pourvoyeur central d’emploi de ces
classes moyennes. Chacune de ces dimensions révèle une crise profonde.
L’inversion de la dynamique ancienne produit un profond pessimisme
scolaire parallèle à un malaise des classes moyennes qui jusqu’à présent
voyaient leur développement bénéficier de l’expansion scolaire. Maintenant
que cette relation n’est plus assurée, l’école tend à jouer le rôle de bouc
émissaire, chargé de la responsabilité de calamités dont la source est très
vraisemblablement ailleurs. Au même moment, on assiste à un surinvestissement du haut des classes moyennes, en particulier de celles qui disposent de
ressources économiques confortables au-delà d’une certaine dotation scolaire,
dont les enfants parviennent à rattraper, voire à dépasser, ceux des groupes
sociaux qui jusqu’à présent avaient le plus bénéficié de l’école comme lieu de
reproduction scolaire. Comme l’école n’est pas le seul lieu de reproduction
et que l’entreprise agit aussi comme filtre socialement sélectif — en effet, les
enfants de cadres bacheliers parviennent deux fois plus souvent à la catégorie cadre que les enfants d’ouvriers de même niveau scolaire—, les groupes
sociaux disposant tout à la fois d’une bonne dotation scolaire mais aussi des
ressources économiques et sociales, et notamment une bonne implantation
dans le tissu managérial des entreprises, sont en situation d’asseoir une domination à la défaveur des groupes disposant de plus de ressources culturelles
ou éducatives.
Il en découle une profonde crise de certaines fractions des classes
moyennes, en particulier des “nouvelles classes moyennes intermédiaires”,
typiquement les instituteurs et les travailleurs sociaux ou ceux de la santé, qui
pourraient aujourd’hui subir les contrecoups de leur développement extraordinaire à la fin des Trente glorieuses. La France n’est pas un cas singulier, et
d’autres pays, comme les États-Unis, ont connu des évolutions similaires, en
particulier dans les années 1970, lorsque Richard Freeman ( 1976) s’intéressait
à l’Américain suréduqué (Overeducated American), dans le contexte d’une
raréfaction des recrutements au sein des classes moyennes supérieures (Chauvel 2001). Il reste qu’en France, les évolutions contemporaines sont d’autant
plus visibles et symboliques que l’école est plus centrale dans le processus de
sélection des élites. L’exemple américain montre pourtant l’intensité des conséquences politiques d’une crise de confiance vis-à-vis du système scolaire,
qui a connu depuis 1980 des réformes structurelles considérables. Dans le cas
français, c’est l’institution centrale porteuse d’une idée de progrès fondé sur
la méritocratie, qui pourrait en subir les conséquences. Du même coup, on
se demande aussi ce qui est nouveau, aujourd’hui, dans ces “nouvelles classes
moyennes salariées” dont l’avenir est maintenant fort incertain.
# pcs
10
21
22
23
31
33
34
35
37
38
42
43
44
45
46
47
48
52
53
54
55
56
62
63
64
65
67
68
69
nom pcs
Agriculteurs, sans précision de taille d’exploitation
Artisans
Commerçants
Chefs d’entreprises de 10 salariés et plus
Professions libérales
Cadres de la fonction publique
Professeurs, professions scientifiques
Professions de l’information, des arts et spectacles
Cadres administratifs et commerciaux d’entreprise
Ingénieurs, cadres techniques d’entreprise
Instituteurs ou assimilés
Professions intermédiaires de la santé et du travail social
Clergé, religieux
Professions intermédiaires administratives de la fonction publique
Professions intermédiaires administratives et commerciales des entreprises
Techniciens
Contremaîtres, agents de maîtrise
Employés civils, agents de service fonction publique
Policiers et militaires
Employés administratifs des entreprises
Employés de commerce
Personnels des services directs aux particuliers
Ouvriers qualifiés de type industriel
Ouvriers qualifiés de type artisanal
Chauffeurs
Ouvriers qualifiés, manutention, magasinage, transport
Ouvriers non qualifiés de type industriel
Ouvriers non qualifiés de type artisanal
Ouvriers agricoles
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