2004
Éducation et Sociétés
SYNTHÈSE Les classes moyennes : définitions, travaux et controverses
Catherine Bidou -zachariasen
Institut de Recherche Interdisciplinaire en Socio-économie (CNRS-Université Paris Dauphine) Université Paris Dauphine 75 775 Paris Cedex 16
Après avoir rappelé comment la notion de classes moyennes avait longtemps fait l’objet de définitions variées, l’article montre qu’en liaison avec la profonde évolution de la
structure socioprofessionnelle, les approches traditionnelles de ce thème avaient été profondément renouvelées dans la sociologie française des années 1970. Mais dès les années
1980, l’intérêt qui commençait à se manifester pour ces questionnements s’estompa, corrélatif de l’abandon de toute perspective classiste dans l’analyse de la stratification sociale.
Très récemment un retour d’attention pour la terminologie des classes sociales peut laisser
présager une reprise en compte des classes moyennes dans l’analyse sociologique.
En contrepoint, on souligne comment la sociologie britannique a suivi un itinéraire
inverse. L’approche classiste et, tout particulièrement, les débats et études engageant
la notion de classe moyenne ont été abondants durant les vingt dernières années du
XXe siècle, mais semblent battus en brèche depuis peu par la montée d’une sensibilité
postmoderniste.
After recalling how the notion of middle classes had long been the object of varied definitions,
the article shows that the deep evolution of the socioprofessional structure accompanied the
renewal of traditional approaches to that topic in the French sociology of the 1970s.
However, as of the 1980s the newly-rising interest for these questions
decreased just as any class perspective in the analysis of social stratification
was being dropped. A recent focus on the terminology of social classes can be a
sign of renewed interest for social classes in sociological analysis.
As a counterpoint, British sociology has taken the opposite route.
The class approach and, above all, the debates and studies about the notion
of middle class flourished during the last twenty years of the 20th century.
Apparently they have recently lost ground to a rising postmodernist approach.
Nachdem daran erinnert wurde, dass der Begriff der Mittelschichten lange Gegenstand
verschiedener Definitionen gewesen ist, zeigt der Artikel, wie, in Zusammenhang mit der
tiefgreifenden Veränderung der berufsständischen Struktur, der traditionelle Zugang zu
diesem Thema sich in den siebziger Jahren in der französischen Soziologie von Grund auf
erneuert hat. Aber ab den achtziger Jahren ließ das Interesse, das sich zunächst für diese
Fragestellungen gezeigt hatte, nach, gleichzeitig mit der Aufgabe jeglicher schichtbezogener Perspektive in der Analyse der sozialen Schichtung. Erst kürzlich lässt ein rückkehrendes Interesse für die Terminologie der sozialen Schichten eine neuerliche Beachtung
der Mittelschichten in der soziologischen Terminologie voraussagen.
Im Gegensatz dazu wird unterstrichen, wie die britische Soziologie den umgekehrten
Weg verfolgt hat. Der schichtbezogene Zugang, und ganz besonders die Debatten und
Untersuchungen, die den Begriff der Mittelschicht betreffen, waren in den letzten zwanzig Jahren des 20. Jahrhunderts zahlreich, scheinen aber seit kurzem durch das Aufsteigen
einer postmodernen Sensibilität geschwächt zu werden.
Después de recordar cómo la noción de clases medias había conocido varias definiciones,
el artículo muestra que en relación con la profunda evolución de la estructura socioprofesional, los enfoques tradicionales de este tema se habían ampliamente renovado en la
sociología francesa de los 70. Sin embargo a principios de los 80, el interés que empezaba
a manifestarse por estos cuestionamientos se difuminó, correlativo al abandono de cualquier perspectiva clasista en el análisis de la estratificación social. Muy recientemente
una vuelta de atención por la terminología de las clases sociales puede dejar presagiar una
toma en cuenta de las clases medias en el análisis sociológico. En contrapunto, se subraya
cómo la sociología británica siguió un itinerario inverso. El enfoque clasista y, en particular, los debates y estudios abordando la noción de clase media fueron abundantes en los
últimos veinte años del siglo XX, pero parecen batidos en brecha desde poco tiempo por
el auge de una sensibilidad postmodernista.
Appelées le plus souvent “nouvelles couches” ou “nouvelles classes” moyennes, ces catégories ont longtemps été laissées de côté par la discipline car elles mettaient mal à l’aise une tradition intellectuelle éternellement dominée par une vision bipolaire de la société. Ce n’est pas avant les
années 1980 qu’elles furent enfin envisagées comme objet à part entière et
que leur problématique traversa de nombreux travaux. Et, paradoxalement,
alors que l’on pouvait presque dire qu’elles étaient devenues incontournables,
la sensibilité dominante de la fin de la décennie fut à l’abandon de l’approche
classiste.
En contrepoint nous verrons le sort assez différent qui avait été réservé
à la question des classes moyennes dans un pays proche en termes de développement socio-économique et pas très éloigné non plus dans sa tradition
intellectuelle, la Grande-Bretagne. Des auteurs aux positionnements théoriques les plus divers ont produit de nombreux travaux et engagé débats et
questionnements qui ont traversé tout le champ disciplinaire.
Du déni à la reconnaissance des classes moyennes
dans la sociologie française des années 1970 et 1980
De la “nouvelle classe ouvrière” à la “nouvelle petite bourgeoisie”
Déjà à la fin des années 1960, des auteurs comme Mallet ( 1969) et Tou-raine ( 1969), s’étaient confrontés à la question de la dénomination des
nouvelles catégories de salariés liés à la modernisation de la structure de production industrielle. Techniciens, ingénieurs, ouvriers très qualifiés ne s’inscrivaient plus dans ce qui avait constitué la traditionnelle classe ouvrière,
avec sa culture et sa conscience de classe. Le nouveau conflit central selon
Touraine était entre ceux qui détenaient l’information et les autres. Mais l’un
et l’autre de ces auteurs percevaient toujours une structure sociale clivée en
deux et la masse des salariés nouveaux mieux formés rejoignait ce qu’ils appelaient la “nouvelle classe ouvrière”. Les classes moyennes étaient toujours
réduites aux petits indépendants.
C’est un état d’esprit un peu différent qui animait toute une autre série
de travaux qui allaient aussi prendre en compte les nouvelles couches intermédiaires de salariés, mais en les saisissant à travers le prisme de la “petite
bourgeoisie”. Dans leur ouvrage La petite bourgeoisie en France, Baudelot,
Establet & Malemort ( 1974) prenaient acte de la difficulté croissante de
les dénombrer et dénommer : “Aux extrêmes de la société, il y a des classes
en conflit, forces sociales unifiées, structurées ; au centre, le terme désigne
une moyenne gélatineuse beaucoup plus fluide, en même temps un enjeu
pour les classes sociales en conflits”. Selon ces auteurs, l’analyse marxiste
traditionnelle, trop réductrice, ne permettait pas de saisir cette vaste masse
“gélatineuse” qui méritait pourtant attention. C’est donc à cette tâche à
laquelle ils se sont attelés, proposant “le premier recensement systématique
des petits-bourgeois en France”. Cette entreprise était fondée sur une définition négative de fait posée dès le départ. La petite bourgeoisie, c’est ce qu’il
reste lorsque l’on ne comptabilise pas tout ce qui relève du “prolétariat au
sens large”. Ils estimaient en effet que les employés, ne profitant pas d’un
“taux de rétrocession de la plus value” (en langage clair “revenus”) plus élevé
que les ouvriers, appartiennent au prolétariat. La bourgeoisie comprenait les
possédants et tous ceux qui les assistent dans leurs fonctions de direction et
de gestion. La petite bourgeoisie correspondait donc à tout ce qui restait.
Les auteurs pensent que, loin de représenter cette masse informe à
laquelle elles sont le plus souvent réduites, la petite bourgeoisie peut être
analysée en fractions bien définies, selon la “source d’extraction de la plus
value” : “La fameuse question des classes moyennes se clarifie ; nous sommes
finalement loin de cet immense fouillis social rebelle à tout concept ; économiquement la petite bourgeoisie est facilement cernable, politiquement elle
n’a pas l’unité qu’elle avait il y a quarante ans, elle est fractionnée… ”. Donc,
en aucun cas concluent les auteurs, elle ne saurait être qualifiée de classe
sociale.
Poulantzas ( 1974) à la même époque avait entrepris, lui aussi, de moderniser l’approche marxiste des classes sociales. Le concept de petite bourgeoisie devait pouvoir prendre en compte les nouvelles couches moyennes salariées ; les nouveaux ensembles salariaux que représentent toutes les catégories
intermédiaires de l’encadrement au sens large n’appartiennent pas à la petite
bourgeoisie traditionnelle. On les appellera “nouvelle petite bourgeoisie” et,
parmi eux, ceux qui exercent des professions liées à l’extension de la prise
en charge par l’État de secteurs comme la santé, la culture et l’éducation,
seront dénommés “nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle”. Cette petite
bourgeoisie est tellement diverse et fractionnée qu’elle oscille constamment
entre l’idéologie dominante et la contestation.
Bourdieu ( 1979) ne procède pas autrement lorsqu’il met sous le même
vocable de petite bourgeoisie “tout ce qui n’est pas le prolétariat et la vraie
bourgeoisie”, c’est-à-dire, au bout du compte, tout le secteur tertiaire, car
à l’instar de Poulantzas (et contrairement à Baudelot & al.) il y inclut les
employés. On trouvera ainsi la “petite bourgeoisie en déclin”, (artisans, commerçants, qui constituaient en effet des catégories en recul numérique) ; la
“petite bourgeoisie d’exécution” (employés, cadres moyens) et la “petite bourgeoisie nouvelle” (professions intermédiaires de l’éducation et de la santé).
Bourdieu reconnaît la difficulté des classements en ce qui concerne ces catégories intermédiaires de l’espace social “et pourtant les sciences sociales en
général aiment bien les classements nets, pouvoir appeler petit-boourgeois,
un vrai petit bourgeois”. “Situés à égale distance de deux pôles extrêmes du
champ des classes sociales, en un point, ou mieux en un lieu, où les forces
d’attraction et de répulsion sont sans cesse affrontées à des alternatives”, les
occupants de ces positions moyennes ne peuvent qu’être tiraillés entre ces
deux pôles des classes dominantes et dominées et ne sauraient présenter une
quelconque autonomie culturelle et encore moins exister comme groupe ou
classe.
Rappelons enfin que toute une littérature spécifique sur les cadres, a
pris en considération la question des nouvelles classes moyennes salariées au
tournant des années 1980. Boltanski ( 1982) a retracé le processus historique
d’invention des cadres, qui a fait que des individus d’origine très diverse,
occupant des fonctions non moins diverses, puissent partager un sentiment
d’appartenance à un groupe social celui des cadres. Mais les cadres, salariés
bourgeois, ne forment pas un groupe social indépendant des couches bourgeoises et donc de la classe dominante.
Pour Benguigui & Montjardet ( 1978), les “couches moyennes salariées”
que sont les membres de la “fonction d’encadrement” sont unis par leur commune appartenance à des appareils, et qu’il s’agisse d’entreprises privées ou
publiques, c’est à travers le rapport État/société civile qu’il convient d’analyser leur position de classe. Si cette fonction sociale est divisée et hiérarchisée,
en cas de conflit social ils se retrouvent du côté de la classe dirigeante, et leurs
comportements se caractérisent plutôt par le corporatisme et l’opportunisme.
Des travaux sur les cadres ont été poursuivis de façon régulière par la suite
(Bouffartigue 2000).
La sociologie française de classes sociales, qui avait fait si peu de cas
des classes moyennes salariées en les diluant dans une vaste nouvelle classe
ouvrière ou en les reléguant à des positions dominées de la bourgeoisie, ne
s’est pas donné les moyens de saisir — et a même occulté— le rôle particulier qu’allait jouer l’éducation pour le groupe social de nouvelles classes
moyennes salariées comme ressource sociale capitalisée dans des processus
de trajectoires sociales ascendantes. Les débats sur l’école au tournant des
années 1970 étaient polarisés sur la reproduction à l’identique de la structure
sociale traditionnelle. Cependant le travail de Bourdieu, qui met en lumière
le rôle spécifique du capital culturel et les possibilités de reconversion des
différents types de capitaux (économique, culturel, social), a permis par la
suite de mieux analyser les enjeux sociaux qui se sont constitués au sein de
l’institution scolaire. Cette prise en compte a mis en lumière la façon dont
certaines couches sociales n’appartenant pas toutes à la classe dominante traditionnelle allaient tirer profit du type de capital culturel et informationnel
qu’elles s’étaient constitué.
Une nouvelle classe ?
Outre Atlantique, à la même époque, des auteurs comme Gouldner
( 1979) & B. et J. Ehrenreich ( 1977, rapportés par Dagnaud 1981) ont porté
leur attention sur ces nouvelles couches, pour la plupart passées par l’université, correspondant aux phases récentes du développement des sociétés
industrielles. Ils voyaient en elles une “nouvelle classe”, très liée aux mouvements de contestation culturelle qui ont agité l’Amérique des campus dans
les années 1960. Cette nouvelle classe a utilisé sa spécificité culturelle et son
idéologie contestataire pour se démarquer socialement de la classe dirigeante
traditionnelle. Celle-ci avait assis son pouvoir des décennies durant sur son
capital économique. La nouvelle classe aspirait aussi à un certain pouvoir
qu’elle estimait légitime en raison de ses capacités spécifiques liées à des
savoirs et connaissances. Son ascension sociale avait été freinée par la résistance que lui opposait la classe dirigeante traditionnelle. Les rapports avec les
catégories sociales situées plus bas dans la hiérarchie sociale étaient peu abordés par ces auteurs, mais les couches sociales constituant la nouvelle classe ne
se déployaient pas dans les mêmes sphères. Elles ne prétendaient représenter
d’autres couches qu’elles-mêmes.
Cette lecture des nouvelles couches moyennes salariées comme groupe
se constituant autour de ses propres intérêts, qui remettait donc en cause une
éternelle vision bipolaire, a trouvé écho parmi quelques chercheurs français
au début des années 1980. C’est dans le champ de la sociologie politique et
électorale que des travaux ont commencé à souligner certaines spécificités
des nouvelles couches moyennes salariées (Schweisguth 1983, Grunberg &
Schweisguth 1983), perceptibles dans leurs comportements de vote ou dans
les valeurs qu’elles exprimaient, à savoir leur libéralisme culturel. En relation
avec ces derniers auteurs, un groupe de chercheurs issus d’horizons théoriques divers, qui avaient rencontré empiriquement les “nouvelles couches
moyennes salariées” à partir du champ de l’urbain, s’est emparé du thème. Un
réseau “nouvelles classes moyennes” (Bidou & al. 1983), a été financé durant
quelques années par le ministère de l’équipement et du logement, puis par le
ministère de la recherche (Bidou & al. 1985).
Ce groupe de travail a focalisé son attention sur les professions nouvelles ou renouvelées liées à l’extension du système éducatif, au développement des services étatiques ou parapublics et à l’accélération de l’innovation
technologique. Il s’agissait de catégories socioprofessionnelles dotées d’un
capital culturel essentiellement acquis par le canal scolaire et universitaire.
Ni élite dirigeante ni simples exécutants, ils se situaient à l’écart des claviers
de commande économique et sociale tout en disposant d’une certaine marge
de manœuvre et de pouvoir dans leur travail. Ni bourgeois ni prolétaires,
ils se distinguaient par leur niveau, style de vie, valeurs et comportements
tant de la classe dirigeante que de la classe ouvrière. Ils se démarquaient
tout autant de la petite bourgeoisie traditionnelle. Au cœur de cette galaxie
figuraient certains complexes socioprofessionnels localisés par la nomenclature de l’INSEE parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures et
les professions intermédiaires. Les diverses professions intellectuelles — avec
en tête les enseignants— y côtoyaient les professionnels de la santé et du
socioculturel. Le personnel d’encadrement intermédiaire des secteurs public
et privé venait s’y joindre.
L’objectif avait été, à partir de la confrontation de divers travaux empiriques, de tester la réalité et la spécificité du modèle culturel propre aux
couches moyennes salariées ; la cohésion interne de cet univers social. Se
posait aussi la question des limites du groupe et de ses rapports avec les autres
strates de la société. Ces questions s’inscrivaient dans un débat théorique
portant sur l’autonomie des classes moyennes, leur rôle dans la reproduction
et le changement social, leur place dans les rapports de classe comme relais
des classes dominantes ou, au contraire, comme nouvelle classe montante. La
prise de conscience de leur particulière habileté à utiliser l’institution scolaire
avait attiré notre attention, corroborée par les statistiques de l’époque qui
soulignaient les excellentes réussites scolaires des enfants d’enseignants et
assimilés. (cf. Collection de l’INSEE, D, 93, 1983).
Les uns et les autres nous étions entrés dans le sujet par diverses voies :
les travailleurs sociaux, les professionnels de l’aménagement urbain, les militants du cadre de vie, les personnels des cabinets ministériels, etc. Pour ma
part (Bidou 1984), en saisissant les catégories cataloguées par l’INSEE comme
cadres moyens et supérieurs du secteur public (éducation, santé, culture), à
la fois à partir de leur expérience professionnelle et de la sphère résidentielle,
j’avais pu vérifier l’hypothèse que la forte visibilité ou “agitation” culturelle
(mouvements sociaux hors travail et pratiques sociales innovantes) de ces
couches sociales avait à voir avec leur déficit d’inscription sociale, lui-même
lié à des itinéraires fréquents de décalage ou de mobilité sociale et au fait
qu’elles exerçaient des professions nouvelles ou en renouvellement, offrant
peu de support d’identification sociale. Tout ce travail social relevait de la
construction d’identité, d’une tentative de se vivre comme groupe en trouvant une place dans l’espace social. Il pouvait aussi être analysé comme un
travail d’accumulation de capital social et symbolique à partir duquel des
nouveaux espaces professionnels pouvaient s’élaborer. Ce travail social et
symbolique allait se constituer non pas à partir de la sphère économique,
déjà occupée symboliquement par les deux pôles de la bourgeoisie et du prolétariat, mais de l’espace du hors-travail, du résidentiel et du quotidien qui
devenait une valeur en soi. C’est pourquoi l’espace urbain (ou périurbain)
a été un espace particulièrement investi dès ces années-là par ces couches
sociales, selon des modalités diverses et engageant des dynamiques contradictoires. Dans les communes périurbaines, elles ont la plupart du temps conquis
le pouvoir local. Dans les espaces urbains centraux, elles ont revitalisé des
quartiers entiers, leur faisant acquérir des valeurs foncières souvent élevées
et participant à l’accentuation de la ségrégation urbaine alors même que leur
vision du monde était celle d’un espace social réconcilié et peu conflictuel.
Déjà dans ce travail empirique mené à partir de l’espace résidentiel,
j’avais pu mettre en avant les comportements de parents des nouvelles classes moyennes (à capital culturel dominant) particulièrement actifs vis-à-vis
des scolarités de leurs enfants (stratégies d’écoles, militantisme associatif,
etc.) mais déniant cette orientation dans leurs discours. Dans des travaux
postérieurs (Bidou 1994) j’ai pu confirmer ces observations car les retours en
centre-ville de certains étaient la plupart du temps liés à des préoccupations
de qualité d’établissements scolaires.
La domination du modèle de la “moyennisation”
généralisée et le déclin de la sociologie des classes
Si dans les années 1980, la thématique des classes moyennes avait fini par acquérir une vraie légitimité, dans le même temps la grille de lecture qui
commençait à dominer la sociologie était celle de la dilution des frontières
de classes. Participant pleinement du modèle culturel des nouvelles classes
moyennes, à savoir le déni de la hiérarchie et l’euphémisation de la conflictualité du social, une grande partie des sociologues français eut tendance à
universaliser sa propre vision du monde, celle d’une société postindustrielle
désormais constituée d’une vaste classe moyenne. Cette conceptualisation
eut un impact important car elle a largement alimenté de nombreuses publications de type manuels universitaires ou scolaires, mais aussi le discours des
médias, devenant de la sorte une représentation commune.
Dans un ouvrage collectif dirigé par Mendras ( 1980) on trouve quelques
prémisses de ce courant qui deviendra dominant : “Aujourd’hui, citadins,
banlieusards, campagnards résidents secondaires ou néo-ruraux vivent tous de
la même manière. Tous regardent la télévision, tous vont le samedi s’approvisionner aux mêmes centres commerciaux etc. les différences, encore fortes
il y a dix ans sur les indicateurs de genre de vie et de confort, s’estompent
progressivement : auto, télévision, réfrigérateur, eau courante, etc., se sont
répandus en ville comme en campagne… (Mendras 1980,28). Dans ce même
ouvrage Lautman, dans un chapitre intitulé : “Où sont les classes d’antan ?”,
estime que “la ventilation par CSP ne donne plus les mêmes résultats (qu’il
y a vingt ans)… les nouveaux clivages passent par d’autres éléments”. Et de
constater tout au long de son article que beaucoup de familles de cadres n’ont
plus rien à voir dans leurs modes de vie avec la bourgeoisie traditionnelle
tandis que l’existence de l’ouvrier ne ressemble plus beaucoup à celle que
Zola nous avait peinte au siècle précédent. Leur goût et usage commun du
jean et du barbecue les rassembleraient plus que les éléments les distinguant.
Un autre facteur entre aussi en ligne de compte selon Mendras dans
l’explication de cette tendance à la dilution des classes et de la montée de la
moyennisation, à savoir la croissance du taux d’activité des femmes. Il le rappelle dans un ouvrage postérieur : “Le principal effet de l’emploi féminin est
de brouiller la stratification et de renforcer le mouvement de moyennisation :
en bas, si le métier de la femme est supérieur, il fait monter le ménage dans la
hiérarchie, en revanche en haut, un métier de la femme inférieur à celui du
mari ne fait pas descendre le ménage” (Mendras 1988 [1994], 67).
Pour représenter cette société en marche vers la moyennisation, où
domine une vaste constellation centrale l’auteur propose l’image du strobiloïde, c’est-à-dire de la toupie. Le resserrement continu de l’éventail des salaires et des revenus qui a eu lieu des année 1950 aux années 1980 a accrédité
à juste titre cette image de toupie renflée. C’est sur ce type de données, ainsi
que sur la forte croissance des effectifs des salariés du tertiaire (employés,
professions intermédiaires et cadres) que s’appuie le groupe Louis Dirn ( 1990,
1998), qui a réuni quelques chercheurs autour de Mendras, pour affirmer
une forte tendance à la moyennisation. . C’est en effet durant ces années-là,
les dites “trente glorieuses”, que s’est développé un mode de vie “moderne”
de base avec une quasi-généralisation d’un équipement des ménages en un
certain nombre de biens durables (auto, télévision, téléphone, machine à
laver… ) . L’amélioration du confort des logements s’est également généralisée et l’accession à la propriété s’est beaucoup développée, y compris parmi
les ménages modestes. C’est cette amélioration globale ou ce rattrapage des
niveaux de consommation en termes de confort quotidien de la part de catégories jusqu’alors sous-équipées, qui a pu donner crédit à des visions en termes
de moyennisation ainsi que d’homogénéisation des modes de vie qui aboutissaient assez vite à des conclusions d’effacement des différenciations sociales.
Or si la réouverture de l’éventail des revenus fut en France plus tardive
et moins marquée qu’en Amérique du Nord, la tendance est apparue. Dans
les années 1990, les salaires moyens ont connu une croissance moindre que
ceux des tranches des extrêmes et le nombre des ménages en situation de pauvreté a augmenté. Cette tendance ne s’est pas accompagnée d’une disparition
du “mode de vie basique” — les taux de possession de l’équipement de base
n’ont pas marqué le pas—, mais ce qui avait pu représenter une tendance à
la moyennisation n’avait plus du tout la même signification sociale. C’est en
fait sur une sorte de contre-sens sociologique que se sont appuyés ces types
de représentations d’une société largement moyennisée. En effet la toupie,
sensée figurer ce gonflement des classes moyennes au sein de la structure
sociale, ne représente en fait rien de plus qu’une distribution gaussienne des
revenus, d’où la forme de cloche plus ou moins évasée selon que leur distribution est plus ou moins inégalitaire. Mais elle ne signifie en rien que l’on
soit en présence d’une “vaste moyennisation”. La croissance numérique des
salariés du secteur tertiaire est réelle, mais ne signifie pas une décroissance ou
une disparition des classes populaires au profit d’une “vaste classe moyenne”.
En particulier, interpréter la croissance de la CSP “employés” comme l’expression de l’expansion des classes moyennes ne contribue pas à la clarté de
l’analyse, d’autant plus que la catégorie est en l’occurrence très féminisée
et que ces salariées ont souvent des conjoints ouvriers. On voit comme la
notion de classes moyennes peut être trompeuse lorsqu’elle n’est pas conceptualisée avec rigueur. Ses usages ont longtemps été peu normalisés, chacun
mettant dans la notion des contenus différents.
Les représentations d’une “société de classes moyennes”, aboutissant
au bout du compte à la dilution des classes, se sont diffusées très largement
dans la sociologie française des vingt dernières années du XXe siècle — bien
au-delà des auteurs entourant le groupe Louis Dirn. Alors que dans la société
industrielle traditionnelle, celle née dans la seconde moitié du XIXe siècle, la
question sociale dominante était celle de la lutte des classes et les rapports
sociaux étaient marqués par la question de l’exploitation, Touraine estime
que la montée de la société postindustrielle peut être caractérisée par “un
déplacement de la question sociale”. Dans la société postindustrielle, selon
Touraine, il y aurait eu retournement d’axe : “Nous vivons en ce moment le
passage d’une ‘société verticale’ que nous avions l’habitude d’appeler société
de classe avec des gens en haut et des gens en bas, à une ‘société horizontale’
où l’important est de savoir si on est au centre ou à la périphérie.” ( 1991,
166).
De façon récente, les tenants de la moyennisation généralisée ont révisé
leur raisonnement. Ce n’est pas tant l’homogénéisation des modes de vie qui
expliquerait la tendance à la moyennisation — car les inégalités ont ressurgi—
, ce sont les modes de différenciation qui se sont déplacés et multipliés. Ainsi
Rosanvallon ( 1995), adhérant de la première heure de cette vision, estime
cependant que l’“on se trompe si l’on ne voit dans l’avènement des classes
moyennes qu’une banale évolution sociologique. Il ne traduit pas seulement
une transformation des niveaux de vie engendrée par la croissance ou une
mutation du système de production liée au développement des services. Si la
société dite des classes moyennes correspond pour une part à un mouvement
d’homogénéisation des modes de vie, de dé-hiérarchisation sociale, on ne
peut en rester à ce simple constat. Une telle société se caractérise surtout
par une formidable réorganisation des modes de différenciation. Ceux-ci ne
sont plus uniquement collectifs (exprimés en termes de revenus, de diplômes,
etc.) ; ils deviennent plus individualisés. Les statistiques traditionnelles s’avèrent inaptes à décrire ce nouvel univers social, plus atomisé et plus individualisé, aux contours plus fluctuants et plus instables… ” ( 207-209).
L’argument de l’inadaptation de l’outil statistique est souvent évoqué
pour conforter la version de la société de classes en déclin : “Les statistiques
traditionnelles s’avèrent inaptes à décrire ce nouvel univers social plus atomisé et plus individualiste, aux contours plus fluctuants et plus instables… ”
(Fitoussi & Rosanvallon 1996). Ces dernières citations illustrent bien comment la grille de lecture postmoderne d’un monde social atomisé, fonctionnant en réseaux, où chaque individu choisit sa vie, domine dans les sciences
sociales, consacrant la réussite du paradigme de l’individualisme méthodologique. L’humeur individualiste ou atomiste a favorisé le développement
d’approches prenant appui sur des données individuelles compilées par un
traitement économétrique. La catégorie socioprofessionnelle représente ainsi
une des multiples facettes de l’individu, au même titre que l’âge, le sexe, le
type d’habitat. On mettra en évidence l’effet de variables qui entrent en
compte dans les phénomènes étudiés toutes choses égales par ailleurs. Dans
certains cas, c’est le revenu qui sera déterminant, dans d’autres le diplôme ou
le lieu de résidence. Ces pratiques d’analyse ravalent l’appartenance sociale,
saisie à travers la CSP, à une variable parmi d’autres.
La “service class” et la sociologie britannique
des classes moyennes
Contrairement à ce qui s’est passé en France, la littérature sociologique des classes moyennes a connu un essor important en Grande-Bretagne dans
les années 1980 et 1990. Les travaux qui l’inspirèrent se sont inscrits dans une
tradition d’approche classiste longtemps centrée sur la “working class”, mais
qui avait saisi la nécessité d’ouvrir les débats sur la montée des “nouvelles
classes moyennes salariées” et leur rôle dans le changement économique et
social des sociétés industrielles et postindustrielles (Bidou-Zachariasen 2000).
D’autre part, et encore à l’inverse de la situation française, où bien souvent le
terme de classes moyennes était devenu synonyme de secteur tertiaire, il y a
eu un assez large accord quant aux couches sociales qui pouvaient être recensées dans cette catégorie. Une terminologie spécifique a aussi émergé pour
les désigner, celle de la “service class”. Celle-ci concerne l’équivalent de nos
cadres et professions intellectuelles supérieures et professions intermédiaires,
à l’exclusion des employés.
Pour Renner ( 1953), qui utilisa la notion pour la première fois en Autriche dans les années 1930, les membres de la service class, qui ne sont ni des
capitalistes car ils ne possèdent pas les moyens de production, ni des ouvriers
car ils ne vendent pas leur force de travail, ne sont pas engagés dans une
“relation salariale” avec le capital mais dans une “relation contractuelle”
pour laquelle un salaire les récompense. Il s’agit d’un “contrat de service”,
fondé sur une délégation d’autorité. Le terme est resté peu usité jusqu’à ce
que Goldthorpe le réactualise dans les années 1970. Depuis, il semble que la
notion soit devenue incontournable pour tous les travaux traitant de la stratification sociale, mais aussi du changement social en général et des courants
de sensibilités les plus diverses, des néo-weberiens aux néo-marxistes, l’ont
réinvestie. Dans la diversité de la littérature sur la question, on retiendra trois
tendances significatives.
L’approche statistique stratificationniste
C’est en effet dans le cadre de travaux sur la stratification sociale en
général et sur la mobilité en particulier que Goldthorpe a été amené à retenir
cette terminologie. Pour lui, “the service class is the class of professional,
administrative and managerial employees” (Goldthorpe 1982), caractérisée
en premier par la spécificité de son statut occupationnel. Ce n’est tant la
nature du travail qu’exercent ses membres qui les particularise, car celle-ci
peut être très variée, mais la façon dont celui-ci est rémunéré, dans le présent
comme dans l’avenir. Dans “la service class, les salariés accomplissent des services pour les organisations qui les emploient, en échange de compensations
qui prennent la forme, non seulement de rétribution du travail accompli à
travers un salaire et diverses gratifications, mais comportent aussi d’importants éléments concernant l’avenir comme par exemple des hausses de salaires selon une grille pré-établie, l’assurance de la sécurité dans l’emploi comme
dans les droits de pensions au moment de la retraite, et par-dessus tout des
opportunités de carrières bien définies.” (Erikson & Goldthorpe 1992,362).
Ce type de définition implique que l’unité de base soit non pas l’individu dans
sa position de travail, mais le ménage, la famille. À travers ce statut occupationnel, les membres de la service class partagent une expérience commune.
Pour cet auteur, ses membres, en tant que salariés, n’appartiennent pas à la
classe capitaliste ou à la classe dirigeante (“ruling class”). Ils sont cependant
dans une relation d’ambivalence par rapport à leurs employeurs, car les conditions de leur rémunération et leur déroulement de carrière, les distinguent
aussi, et bien nettement, des simples employés.
Étant donnée sa croissance rapide dans la structure sociale au cours des
décennies de l’après-guerre, la service class se trouve structurellement marquée par une dimension spécifique, celle de la mobilité sociale ascendante.
La mobilité sociale représente pour Goldthorpe une “force causale” (causal
power). La service class, au sens large, qui est passée de 5 % de la population
active dans la première moitié du XXe siècle, à 25 % dans les années 1980 et
à plus de 30 % dans les années 1990, est encore hétérogène. Pour des raisons
mécaniques, cette classe a dû recruter dans les autres classes sociales.
Cet auteur rappelle que depuis les années 1970, on a pu constater que
“la capacité de la ‘service class’ comme collectivité à maintenir ses avantages par rapport aux membres des autres classes, a été remarquable”. Il ajoute
que l’on trouve les mêmes configurations dans les autres “sociétés avancées”
et que ceci est une “indication” pour comprendre la montée des inégalités
dans ces mêmes sociétés. (Goldthorpe 1995). La service class est, au bout du
compte, plutôt conservatrice. Ayant beaucoup de privilèges à défendre, elle
a peu de raisons de s’allier politiquement à la classe ouvrière ainsi que les
théoriciens de la “new class” l’avaient clamé.
L’approche historique :
de l’invention à l’extension d’une classe sociale
Abercrombie & Urry ( 1983) ont repris le travail de spécification du concept, travail qui a été poursuivi et approfondi par Lash & Urry ( 1987) dans
un ouvrage intitulé The End of Organised Capitalism dont une longue partie
est consacrée à l’histoire de l’émergence de cette service class et à son rôle
au sein des économies et sociétés occidentales. Un des traits du “capitalisme
organisé” a été la croissance de catégories occupationnelles situées entre les
possesseurs de capital et les possesseurs de leur seule force de travail.
C’est en étudiant la façon dont le capitalisme s’est développé, au début
du XXe siècle aux États-Unis, à partir de la montée en puissance du “management scientifique”, qu’ils ont élaboré leur thèse. “La ‘service class’ s’est développée comme troisième force, émergeant des interstices, ‘en dehors’ de la
relation entre capital et travail” ( 163). L’apparition de cette classe n’était pas
inscrite dans une pure logique d’accumulation capitalistique ou d’impératifs
technologiques. Elle avait beaucoup plus à voir, nous disent-ils, “avec les rapports sociaux entre le capital et le travail dans des sociétés particulières, sans
devoir pour autant être réduite à ce rapport social (… ). Au tournant du siècle
est apparu aux États-Unis quelque chose comme une lutte de classe entre
les capitalistes traditionnels et les tenants du ‘management moderne’. Et ce
furent les seconds qui l’emportèrent (… ). On a vu apparaître, dans la plupart
des entreprises américaines, de complexes bureaucraties d’encadrement dans
la foulée desquelles les postes de cols blancs se multiplièrent. Ce processus
entraîna à son tour le développement de toute une série d’institutions interdépendantes dans des secteurs tels l’enseignement, la santé, le droit etc. (… )
Ainsi, avant la première guerre mondiale, la ‘service class’ s’est développée
et étendue par elle-même, entre le capital et le travail, constituant une sorte
de morceau ou de troisième force de la société américaine. (… ). Paradoxalement la société considérée comme la plus capitaliste a développé la première
ce type de troisième force, indépendante des deux pôles traditionnels du
capitalisme” ( 193-194, traduction de C. Bidou-Zachariasen).
Contrairement à Goldthorpe, qui voyait la service class plutôt conservatrice, ces auteurs estiment qu’elle a été à la base de “nouveaux mouvements
sociaux”, non directement articulés sur des relations de production, ainsi que
de la montée d’une sensibilité culturelle qu’ils qualifient de “postmoderniste”.
Ils insistent sur le fait que la service class a développé des styles de vie et
valeurs propres. La vision du monde ainsi que le capital culturel spécifique
dont les membres de la service class sont devenus les détenteurs privilégiés,
ont même été à la base de la mise en œuvre de stratégies professionnelles et
de la création des métiers nouveaux, participant par là à leur expansion en
tant que classe.
L’approche en termes de structure de capitaux
L’ouvrage de Savage, Barlow, Dickens & Fielding ( 1992) intitulé, Property, bureaucracy and culture, middle-class formation in contemporary Britain,
propose pour sa part une étude de l’ensemble de la “middle class”, c’est-à-dire
les nouvelles classes moyennes plus la petite bourgeoisie (les indépendants),
dans une perspective comparative, à travers leur vie hors-travail. Leur approche était fondée sur la structure des capitaux possédés par chaque fraction
de cette classe. Chacune est en possession d’un type particulier de capital.
Ils rappellent qu’ils utilisent là une conceptualisation inspirée de Bourdieu,
mais outre les deux types de capitaux auxquels se réfère ce dernier, le capital
économique et le capital culturel, ils proposent d’en prendre un troisième en
compte, le capital “d’organisation”. Il s’agit de celui qu’acquiert un individu
qui travaille dans une entreprise, une administration et qui faisant carrière au
sein de cette organisation y capitalise un certain nombre de ressources (informations, relations, etc.). La particularité de ce type de capital est de n’être
valable qu’au sein même de l’organisation dans laquelle il a été acquis. Cette
notion de capital d’organisation a été empruntée à Wright ( 1989).
La question centrale qu’ils posent alors est la suivante : assistera-t-on à
un processus d’unification d’une assez large service class ou plutôt à la constitution de trois “middle classes” distinctes, correspondant aux trois types de
capitaux référencés ? Durant la dernière période, celle du passage au postfordisme, les nouvelles entreprises ont allégé leurs bureaucraties et ont eu de
plus en plus recours à des services de compétences spécialisées externalisés
par rapport à l’ancienne organisation. À travers cette évolution, on perçoit
une montée en valeur du capital culturel ou éducationnel et une perte simultanée de celle du capital d’organisation. On assiste aussi à un déclin de la
promotion interne des cadres d’entreprises, aux dépens de la promotion par
les diplômes, inflexion qui engage aussi une perte de valeur du capital d’organisation au profit du capital culturel.
Le thème de la “gentrification” est assez longuement développé, comme
il l’est dans de nombreux autres travaux sur les classes moyennes que nous
n’avons pas la possibilité d’analyser en détail ici (Butler & Savage 1995). En
“gentrifiant” d’anciens quartiers ouvriers dévalorisés, en général proches des
centres-ville, les nouvelles classes moyennes, et plus particulièrement celles
qui ont du capital culturel, les valorisent de toutes pièces, non seulement en
réhabilitant le bâti mais en s’y regroupant et en rendant ces quartiers socialement attractifs, par le fait même d’y venir résider. Le capital culturel, qui était
déjà un type de capital plus durable que le capital d’organisation, se trouve
aussi conforté par le développement de la propriété et de la valeur de celle-ci
parmi ces couches sociales. Ces deux types de capitaux, culturel et économique, sont aussi plus facilement transmissibles d’une génération à l’autre que
le capital d’organisation. Les femmes sont considérées également comme
des acteurs sociaux de premier plan dans le processus de gentrification. Les
ménages dans lesquels les femmes travaillent, caractéristique en cours de
généralisation dans la service class, recherchent des résidences plus centrales,
entraînant par là des dynamiques de gentrification.
Les auteurs laissent à penser au bout du compte que les forces tendant
à structurer les “nouvelles classes moyennes” — terme qu’ils disent préférer
finalement à celui de “service class”— en un vaste milieu social, sont les plus
prégnantes. Ainsi les “professionals” et les managers, bien que les premiers
soient plus dotés que les seconds en capital culturel, ont tendance à se constituer en milieux de vie, fonctionnant ainsi pour soi, à travers un jeu subtil de
reconversion et de renforcement entre les différents types de capitaux.
Comme on le voit le thème de l’éducation intervient constamment
dans les travaux britanniques sur la service class ou la new middle class.
Les emplois de la service class, et particulièrement ceux des “professionals”,
requièrent du capital scolaire. Les enfants des membres de la service class, les
statistiques le prouvent, ont les meilleures chances de réussite scolaire. Les
écoles, notamment les écoles privées, ont en tant que milieux de vie, un effet
unificateur des différentes composantes de la service class.
Dans les années récentes, il est intéressant de voir à nouveau une ten-dance inverse se marquer dans les littératures sociologiques britannique et française. En Grande-Bretagne plus encore qu’en France la question
de l’émergence de la post-modernité marque les débats. C’est ainsi que des
auteurs comme Lash & Urry ( 1994), les plus affirmés dans leur lecture de la
société en termes de classes, vont estimer que le processus de “détraditionnalisation” et la montée concomitante de l’individualisation, sont achevés,
consacrant le changement de période. Dans la nouvelle configuration sociale
de la “modernisation réflexive”, les structures sociales n’intègrent plus les
individus comme elles le faisaient auparavant. On est désormais face à des
individus, conçus comme un “self-monitoring agency”, qui choisissent eux-mêmes leurs façons d’être. Même si les approches classistes du changement
social n’ont pas complètement disparu du paysage sociologique britannique
force est de constater que ces théories d’inspiration “postmoderne” (Beck,
Giddens & Lash 1994), y ont acquis une audience majeure, bien au-delà de
la sphère académique (Giddens, un de ses plus prolixes représentants, est un
proche conseiller de Tony Blair).
En France par contre, après la période d’éclipse que l’on a analysée plus
haut, l’époque est, semble-t-il, à un certain “retour des classes” (pour utiliser
la formule de Chauvel 2001). Cette tendance avait déjà été engagée depuis
quelques années dans une prise de conscience progressive de la persistance ou
même de la montée des inégalités liées à l’appartenance sociale (Bihr & Pfefferkorn 1999). On peut penser que ce “retour des classes”, dont témoignent
déjà des colloques et publications récentes (Espaces Marx 2003, Bouffartigue
2004) s’accompagnera d’une reprise du travail sur la thématique des classes
moyennes et d’une construction conceptuelle à leur propos.
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