2004
Éducation et Sociétés
“Un agréable mélange d’enfants... ” : prise en charge de la petite enfance, mixité sociale et classes moyennes
Stephen J. ball
Université de Londres, Institut d’Éducation 59 Gordon Square London WC 1H-ONT
Carol Vincent
Sophie Kemp
Cet article est fondé sur une étude des choix de prise en charge de la petite enfance
par les parents de classe moyenne financée par l’Economic and Social Research Council
(ESRC). Ces choix sont faits dans le cadre d’une stratégie gouvernementale d’extension
de l’offre des modes de garde qui comprend la création d’un marché sectoriel public-privé
-associatif. Les parents dont il est question dans cette étude proviennent de deux zones
de Londres, Stoke Newington et Battersea, qui ont des populations différentes de classes
moyennes, ce qui nous permet d’explorer certaines différences, structurelles, normatives
et relationnelles, entre les fractions de classe. Ce texte défend l’idée que malgré l’existence de similitudes importantes entre les parents de classe moyenne, il y a des différences significatives entre les fractions de classes moyennes notamment en relation avec
le rôle de la “mixité sociale” dans les préférences en matière de modes de garde. Ce texte
illustre ces différences avec des extraits d’entretiens.
This article is based on a study funded by the Economic and Social Research Council
(ESRC). It examined how middle class parents choose childminding centres. These
choices come at a time when the government strive to expand the childminding offer
with the creation of a state, private and community market. The parents in question
in that study come from two areas around London – Stoke Newington and Battersea
– which have different middle class populations, thus giving us the opportunity to examine some structural, normative and relational differences between these class fractions. In
this article we argue that despite many similarities among middle class parents, significant
differences remain between them, above all in relation to the role of ‘social mixity’ in the
choice of childminding. These differences are illustrated by extracts of interviews.
Dieser Artikel gründet sich auf eine Studie der Wahl der Verwahrung der Kleinkinder
von Eltern der Mittelschicht, die von dem Economic and Social Research Council (ESRC)
finanziert wurde. Diese Wahl wurde getroffen im Rahmen einer Regierungsstrategie
der Erweiterung des Verwahrangebotes, das die Schaffung eines sowohl öffentlichen als
auch privaten und auf Vereinsbasis gegründeten Teilmarktes umfasst. Die Eltern, von
denen in dieser Studie die Rede ist, kommen aus zwei Stadtgebieten Londons, Stoke
Newington und Battersea, die verschiedene Bevölkerungen der mittleren Schichten
haben, was uns erlaubt, gewisse strukturelle, normative und die Beziehungen betreffenden
Unterschiede von Teilen dieser Schicht zu untersuchen. Der Text vertritt die Ansicht,
dass trotz des Bestehens bedeutender Ähnlichkeiten bei den Eltern der Mittelschicht
signifikante Unterschiede zwischen den Teilen der mittleren Schichten auftreten, vor
allem im Zusammenhang mit der Rolle der „sozialen Mischung“ bei den bevorzugten
Verwahrmöglichkeiten. Der Text macht die Unterschiede deutlich anhand von Auszügen
aus Unterhaltungen.
Este artículo se funda en un estudio de las elecciones de toma en carga de la pequeña
infancia por los padres de la clase media que financió el Economic and Social Research
Council (ESRC). Estas elecciones se hacen en el marco de una estrategia gobernamental
de extensión de la oferta de los modos de cuidado que supone la creación de un mercado
sectorial público-privado asociativo. Los padres de los que se trata en este estudio provienen de dos zonas de Londres, Stoke Newington et Battersea, que tienen poblaciones
de clases medias diferentes, lo que nos permite explorar ciertas diferencias, estructurales,
normativas y relacionales, entre las fracciones de clase. Este texto defiende la idea de que
a pesar de la existencia de similitudes importantes entre los padres de clase media, existen
diferencias significativas entre las fracciones de clases medias en particular en relación
con el papel la “mixidad social” en las preferencias en materia de modos de cuidado. Este
texto ilustra esta diferencia con extractos de entrevistas.
Cet article utilise des données collectées dans le cadre d’un projet quali-tatif en cours dans deux quartiers de Londres sur les choix de prise en
charge de la petite enfance effectués par des parents appartenant à la classe
moyenne
[1]. Nous nous intéressons tout d’abord aux identités et aux frontières
de classe, plus particulièrement à la délimitation des fractions de la classe
moyenne ou, plus précisément, de la “service class” (Bidou, ce numéro, 119)
entre elles et par rapport aux autres classes dans le domaine de la prise en
charge de la petite enfance, de l’éducation et de la scolarisation. Ceci implique de s’attarder à la fois sur “les aspects relationnels de classe” (Lockwood
1995,6), c’est-à-dire sur la façon dont une classe peut être identifiée par “ses
schémas plus ou moins exclusifs d’interaction sociale informelle” et sur les
aspects normatifs de classe, les croyances et valeurs communes qui déterminent les groupes sociaux. Lockwood sous-entend que ces deux aspects sont
souvent négligés dans les recherches sur les classes et qu’ils représentent un
domaine d’enquête à défricher ( 6). Nous verrons que ces deux aspects sont
très liés au sein des pratiques de classe étudiées.
L’observation de l’organisation et des choix de prise en charge pour
les enfants de 0 à 5 ans nous permet également d’analyser les “processus de
classe”, la façon dont “les groupes atteignent, établissent et maintiennent
leur position dans l’ordre social” (Crompton 1998,166) et les processus de
démarcation qui déterminent l’organisation des classes. Nous nous concentrerons sur trois points. Tout d’abord dans quelle mesure l’organisation de la
prise en charge de l’enfant le place différemment face à son parcours éducatif
à long terme et par rapport à une réussite scolaire potentielle. Ensuite, comment “l’utilisation d’un critère délibérément individualiste”, c’est-à-dire le
choix à l’intérieur d’un système de marché de garde de l’enfant et de l’éducation, contribue à “l’élaboration d’un mode de clôture sociale qui pratique la
discrimination par le biais du critère collectiviste de classe ou d’appartenance
sociale” (Parkin 1979,65). Ainsi, à part ses autres aspects pratiques courants
et immédiats, la prise en charge de la petite enfance peut être à la fois une
préparation à de futures expériences en matière d’éducation et un mécanisme
social de démarcation et d’identification des groupes sociaux. Nous espérons
démontrer ici que la démarcation ne prend pas simplement place au sein
d’un système de positions statiques, elle est aussi un processus dynamique qui
donne forme à ce système (Murphy 1984). Enfin, nous étudierons quelques
aspects de ce que Parkin appelle “la double démarcation”, celle qui se produit
à la fois au sein d’une classe sociale et entre les classes. Les choix de prise
en charge mettent en évidence et perpétuent de subtiles distinctions et des
divergences de points de vue sur des valeurs et des styles de vie entre des
sous-groupes au sein de la classe moyenne. Chacun de ces points contribue à
l’identification de certains des “mécanismes qui relient les éléments essentiels
de position sociale aux caractéristiques et aux actes associés à la notion de
classe” (Payne 1996,340).
La service class se situe à un carrefour de contradictions d’identité, de
valeurs et de relations sociales. C’est une classe entre-deux, intermédiaire et,
selon Bourdieu, c’est là que “l’indétermination et le flou de la relation entre
les pratiques et les points de vue sont les plus importants” ( 1987,12). Nous
voulons insister sur ce point et explorer à la fois les distinctions et le flou qui
caractérisent la classe moyenne “pour saisir cette ambiguïté fondamentale…
plutôt que de l’ignorer” (Wacquant 1991,57). Écrire sur une classe de cette
façon, essayer d’être clair et subtil à la fois, n’est pas simple. Selon Bourdieu
( 1987,13) “dans la réalité du monde social, il n’y a pas plus de limites bien
définies, de séparations absolues, que dans le monde physique”. Il compare les
limites sociales à des plans imaginaires ou encore, de façon plus appropriée,
à “une flamme dont les bords sont constamment en mouvement, oscillant
autour d’une ligne ou d’une surface” ( 13). Cette métaphore est certainement
la façon la plus pertinente de réfléchir sur les distinctions mentionnées ci-dessous (Bottero 1998,482).
Ainsi, la base de notre discussion sur les fractions à l’intérieur des classes
moyennes porte sur de petites différences et nuances plutôt que sur des écarts
fondamentaux. Et nous pouvons nous poser la question du sens global de
ces petites divisions. Sur quoi devons-nous prioritairement mettre l’accent,
sur les différentes nuances au sein de la service class ou sur des traits communs systématiquement présents ? Quelle est l’importance de ces nuances en
termes de différences relationnelles et normatives ? Par opposition à ces différences de nuances, les divisions inter-classes que nous pouvons identifier, les
points de rupture entre les sites de reproduction sociale de la service class et
ceux des classes moyennes inférieures et de la classe ouvrière sont beaucoup
plus marqués. Ces ruptures sont très visibles de deux façons : tout d’abord,
par l’absence totale d’enfants de la classe ouvrière dans les lieux de prise en
charge de la petite enfance décrits ; ensuite, par les références et allusions aux
“autres” faites par les personnes interviewées de la classe moyenne et leur
méfiance ou le soin qu’elles mettent à les éviter. Cependant, ces ruptures
structurelles marquées sont aussi opposées à l’importance qu’attribuent certaines personnes à la mixité sociale et c’est l’une des ambiguïtés de la classe
moyenne (ou une des versions de l’identité de classe moyenne) que nous
développerons plus tard.
Contrairement aux personnes interrogées décrites par Savage, Bagnall
& Longhurst ( 2001,875) les individus représentés ici n’étaient ni hésitants
ni sur la défensive au sujet de leur identité de classe et ne se voyaient certainement pas “à l’extérieur” d’une classe contrairement aux conclusions de
Savage et ses collègues. Dans l’ensemble, ces parents ne semblaient pas avoir
de problèmes à se considérer comme membres de la classe moyenne et à partager un ensemble de caractéristiques avec d’autres familles. Monica l’exprime
très simplement : sa crèche est pleine d’enfants “comme nos enfants, donc des
enfants de parents de classe moyenne qui peuvent se permettre de dépenser
900 livres par mois pour placer leur enfant en crèche”.
Le problème de catégorisation, surtout en ce qui concerne les divisions
de classe, reste néanmoins un souci constant dans notre travail. Nous utilisons et remanions constamment nos classifications. Nous sommes également
conscients du fait “qu’il n’est pas possible d’élaborer une seule mesure qui parviendrait à saisir tous les éléments qui constituent une classe sociale ou même
des inégalités sociales structurées” (Crompton 1998,114). Les personnes
interrogées n’appartiennent pas à des catégories d’une façon claire et simple
et il est souvent difficile d’analyser ces individus comme si leurs expériences reflétaient fidèlement des dimensions concomitantes de la classe sociale
à laquelle ils appartiennent. En réalité, le statut ontologique de la classe
moyenne n’est pas “déjà-là dans la réalité sociale” (Wacquant 1991,57).
Pour ajouter aux nuances, à la profondeur et à la complexité de notre
analyse, il faut noter que c’est la famille plutôt que les individus au sein d’une
classe qui constitue notre centre d’intérêt. Cependant, nous ne prétendons
pas que “la famille agit en tant qu’unité homogène dans la structure de classe”
(Leuifsrud & Woodward 1987,313) bien qu’il n’y ait pas place ici pour développer les problèmes et difficultés soulevés par les différences intrafamiliales.
Dans la “boîte noire des négociations domestiques” (Devine 1998,36) l’organisation de la prise en charge des enfants est souvent le résultat de tensions
permanentes et de fragiles compromis et, au sein de cette organisation, “les
relations de genre sont omniprésentes” (Pollert 1996,646).
Cet article est fondé sur un échantillon provisoire de cinquante mères,
sélectionnées de façon équitable entre les deux quartiers de Londres décrits
ci-dessous. Ces femmes sont principalement blanches (sauf une, deux autres
étant en couple mixte sur le plan ethnique), principalement hétérosexuelles
(sauf une) et presque toutes ont un partenaire (sauf une). Elles ont un excellent niveau d’études, presque toutes sont titulaires d’une licence et dix d’entre elles ont étudié ou étudient en vue de l’obtention d’un doctorat. Celles
qui travaillent ( 32 sur 50 ont un emploi à temps plein ou temps partiel)
ont un statut professionnel souvent élevé avec des emplois dans le secteur
privé, public ou associatif (par exemple dans des entreprises, des organismes
financiers, les médias, l’enseignement supérieur, des associations caritatives,
etc.). Elles appartiennent donc à un groupe relativement aisé financièrement
et leur capital social et culturel leur permet en général d’utiliser adroitement
les différents marchés. De plus, dans la plupart des cas, elles sont solidement
intégrées dans des réseaux locaux de familles, également favorisées, avec lesquelles elles partagent informations et recommandations.
Notre échantillon est extrait de deux quartiers “gentrifiés” (Oberti & Pre-teceille, ce numéro, 135) de Londres avec l’intention d’identifier différentes catégories professionnelles, des dynamiques culturelles et des modes de
vie locaux ainsi que différentes infrastructures de prise en charge de la petite
enfance. À ces égards, nous avons été influencés par les travaux de Butler et
ses collègues, qui ont mené des études sur le développement de communautés de classes moyennes à Londres. Butler & Robson ( 2001,2160) affirment
que la “gentrification” est localisée et que les différents groupes de la classe
moyenne présentent des “relations variées aux différentes formes de capital”.
En conséquence, des zones bien distinctes se sont créées avec des caractéristiques ou des styles bien particuliers. Le lieu devient donc une variable
dépendante, des cultures locales se développent à partir des choix de classe
et attirent des personnes ayant la même façon de penser, mais ces choix sont
également en partie déterminés par des contraintes et des besoins matériels
comme le prix des maisons. Selon ces critères, nous avons sélectionné deux
quartiers de Londres pour notre étude, Battersea et Stoke Newington, tous
deux mentionnés dans les travaux de Butler. Tous deux ont des populations
de classe moyenne bien installées, mais sont aussi très proches de quartiers
et de lotissements de classe ouvrière beaucoup plus pauvres, certains mêmes
implantés au cœur de Stoke Newington. Ce quartier a connu une gentrification progressive, étalée dans le temps, alors que Battersea a fait l’expérience
d’une évolution sociale plus récente et plus rapide. Battersea, plus précisément le quartier entre les terrains communaux, est aussi appelé la “vallée des
bébés” étant donné le grand nombre de familles ayant des enfants en bas âge.
Butler & Robson ( 2001,2153) le décrivent comme “une zone dont ‘l’adéquation’ et ‘l’habitabilité’ ont été soigneusement conçues, principalement
par le biais de marchés (dans les domaines de l’éducation, du logement et de
loisirs)”.
Dans la zone centrale de ce quartier entre les terrains communaux, les
maisons victoriennes sont parfaitement bien entretenues et souvent agrandies. Le prix des maisons a augmenté de façon exponentielle au cours des dix
dernières années. Par conséquent, les résidents ont un capital économique
solide, ce qu’on peut constater dans le type de magasins et restaurants qui
prospèrent le long des avenues et dans la prolifération d’écoles privées. Interrogées sur ce qui les avait attirées dans cette partie de la ville, les interviewés
ont mentionné la présence de beaucoup d’autres familles avec de jeunes
enfants, l’éventail d’activités développées pour les enfants afin de mieux
répondre aux besoins des parents et les “bonnes” écoles privées.
À Stoke Newington, les interrogés ont également mentionné la présence d’autres familles avec de jeunes enfants comme un facteur d’attraction,
ainsi que le parc local bien aménagé, les cafés et les magasins. Mais elles
ont également cité, et ceci est important pour notre propos, le dynamisme
provenant du mélange de cultures ethniques. Il y a d’autres différences entre
les deux quartiers. Les maisons sont plus petites et — bien qu’ils augmentent
très vite— les prix moins élevés à Stoke Newington. Le quartier possède
une identité communautaire plus prononcée que Battersea. Les parents ont
souvent employé le terme de “communauté” en parlant de l’atmosphère du
quartier. C’est peut-être ce à quoi Butler fait référence en parlant “d’esprit de
village” (Butler & Robson 2003).
Nos terrains reflètent également et, de façon assez distincte, les différences de professions que nous avions prévues. L’échantillon de Battersea
est essentiellement constitué de cadres supérieurs de la finance. L’une des
personnes interrogées par Butler & Robson faisait remarquer que “l’avenue
Northcote (à Battersea) ressemble maintenant à une succursale de la City”.
Les professionnels du service public, des médias et des associations y sont peu
nombreux, mais sont fortement représentés dans le groupe de Stoke Newington. Il y a là également un plus grand nombre de couples avec des emplois
différents, avec, la plupart du temps, les hommes dans le secteur privé et les
femmes dans la fonction publique ou dans le secteur associatif.
Les données sont présentées ci-dessous par secteur ce qui permet de
pointer des différences entre les deux quartiers et de montrer “une classe
moyenne urbaine divisée par une ligne sociospatiale” (Butler & Robson 2003,
22) bien que, encore une fois, des points communs soient toujours présents.
Stoke Newington
“Il y a une foule de gens qui travaillent pour les médias ici” (Madeleine).
“Je ne voudrais vivre nulle part ailleurs à Londres… surtout parce que Stoke
Newington est le plus proche de San Francisco que je puisse trouver en Angleterre”
(Madison).
“… On ressent comme une ambiance artistique et c’est très diversifié sur le plan
ethnique, c’est probablement ce qui m’a attirée ici” (Caroline).
Dans ce qui suit, un grand nombre de sujets se recoupent, caractérisés
par des tensions entre similarités et différences, intégration et séparation au
sein de la classe moyenne et par rapport aux “autres”, de la classe ouvrière.
Deux habitantes de Stoke Newington, Madeleine et Judy, en témoignent.
Madeleine parle de retirer son enfant de la crèche privée pour la mettre dans
une crèche gérée par les autorités locales. Ceci représente un passage entre
deux univers sociaux très différents, des univers de classe. Cela signifie également moins d’avantages et de privilèges, ce qui, explique-t-elle, engendre un
sentiment de culpabilité (Ball 2003). Madeleine était l’un des cinq parents,
résidant à Stoke Newington, à envisager sérieusement une prise en charge de
son enfant par une structure publique. “Nous ne sommes pas dans la bonne catégorie de données démographiques pour les crèches privées qui assurent surtout la prise en
charge à plein temps avec beaucoup d’employés de la City, quelques stars des médias…
C’est pourquoi elle va partir… Je pense que nous devrons le faire parce que c’est tout simplement trop cher pour nous… Ça revient à payer la moitié de nos mensualités pour trois
jours par semaine. Ce que je vais faire prochainement, c’est la retirer de là et la mettre
dans une crèche publique où le taux d’encadrement est d’un adulte pour treize enfants (ces
taux est d’un pour huit, ou moins, dans la crèche privée). Je culpabilise énormément en ce
moment parce que je ne sais pas si elle est prête et je ne sais pas si je peux lui faire ça…
Dans la crèche publique, il y a environ six ou sept autres enfants blancs. Ils sont soixante
et je dirais que, pour au moins la moitié d’entre eux, l’anglais est leur deuxième langue et
c’est très différent d’ici où ça nous coûte les yeux de la tête… Là où elle est actuellement,
tous ne sont pas blancs, mais ils sont de la classe moyenne. Les parents sont des professionnels… Mais c’est aussi la raison pour laquelle nous vivons à Londres, je pense, pour avoir
cette expérience, le choc et son côté extrême… ”
Il y a beaucoup de choses dans cet extrait. D’abord Madeleine nous fait
remarquer la faille qui existe entre les prestations publiques et privées dans
ce cas, à la fois dans la nature de la prestation et dans les données démographiques. Les limites de classe sont nettes et liées avec l’aptitude à payer.
Madeleine fait également allusion à l’interaction entre l’appartenance de
classe et de race et à la façon dont l’une ou l’autre prédomine. Nous pouvons
aussi constater les contradictions, pour certaines des personnes interviewées,
autour de l’importance d’être “à” Londres et pas seulement “de” Londres ;
les frissons de la proximité spatiale et de la distance sociale et culturelle ; le
choc des extrémités, des différences marquées entre les classes, par opposition
à l’éloge du multiculturalisme. Le témoignage de Madeleine montre également des divisions plus subtiles au sein de sa classe sociale, la façon dont
elle se différencie par le revenu et l’identité des autres membres de la classe
moyenne, ceux de la “City” et les “stars des médias”. Elle est traductrice et est
mandatée pour écrire un scénario, son mari est directeur de théâtre et auteur
dramatique. Tout ceci semble indiquer qu’elle ne se situe ni d’un côté ni de
l’autre. Elle ressent un certain inconfort dans chacun des espaces de classe
que représentent les deux crèches.
Judy décrit un changement dans le sens opposé, depuis une garderie
publique peu chère et socialement diversifiée vers une crèche privée exclusive et onéreuse, qui lui offrait de plus longues heures de garde, ce dont elle
avait besoin, les coûts étant pris en charge par sa belle-famille. “Le seul problème avec la crèche privée, c’est qu’elle n’est pas très ouverte, c’est l’un de ces endroits
accessibles seulement si vous avez un revenu élevé, alors les seules personnes qui l’utilisent
sont des avocats de la ‘City’… Le groupe de pairs est essentiellement blanc et aisé financièrement… et lorsqu’ils ont découvert que ma fille aînée allait à l’école publique locale,
ils ont tous fait la grimace, tous les membres du groupe de pairs vont dans le privé… Les
enfants du groupe de pairs de ma plus jeune fille à la garderie publique vont tous à l’école
publique du quartier. Je suis très favorable à l’esprit de communauté et à tout ce qui est
ouvert socialement. Et cette crèche privée est une sorte d’anomalie passagère.”
Encore une fois, beaucoup de choses intéressantes. Pour l’enfant de
Judy le passage à travers une frontière de valeurs et de revenus est sensible.
Judy renonce à ses valeurs d’engagement, à l’ouverture, en conséquence son
enfant fait l’expérience d’un lieu exclusif en termes social et ethnique. Les
divergences de valeurs et de revenus sont mises en évidence par les réactions
envers la scolarité de sa fille aînée. Pour les autres parents, le choix d’un établissement public par Judy est étrange et dangereux, il se situe en dehors des
limites morales d’une bonne éducation. Ce que nous voulons souligner, c’est
la conscience qu’a Judy d’être différente, mais qu’il y a toujours des contradictions. Elle continue ainsi en disant que le changement “s’est finalement très
bien déroulé”.
Un malaise et une dualité sont sensibles dans les vies morales et sociales
de certains membres de la classe moyenne comme Madeleine et Judy, malaise
entre la sociabilité et les engagements envers certaines valeurs, entre une
orientation tournée vers le bien social collectif et l’individualisme et le poids
de la reproduction sociale. Selon Nagel ( 1991) un tel malaise se situe entre
les points de vue personnels et impersonnels (Ball 2003).
Deux autres mères de Stoke Newington n’ont pas aimé l’image projetée
par les crèches privées qu’elles avaient visitées. Ann exprima une volonté
assez marquée de prendre ses distances avec les valeurs sociales des écoles
maternelles privées et essaya en vain de trouver une place dans le public pour
son enfant. Les crèches près de Islington étaient “vraiment chères et pas le genre,
c’est un peu présomptueux de ma part, pas le genre de prise en charge que je souhaitais
particulièrement”. Elle continua, hésitante, en décrivant une aversion à quelque
chose de plus “commercial qu’éducatif” et “une sorte de snobisme inversé. Parce qu’en
fait, elles sont très chères et très sophistiquées, d’une certaine façon, c’est probablement
ce qui me bloque… ”, tout en admettant avoir été impressionnée après en avoir
visité une. Une fois de plus, valeurs morales et avantages, aversion et responsabilité se juxtaposent. Elsa s’est également trouvée à refuser une crèche
privée très chère, “un peu trop mièvre, ils avaient des leçons de français, etc. Très bien
mais pas vraiment pour nous”. Ici, comme dans les exemples précédents, les mères
expriment clairement le sentiment de se trouver déplacées dans certains lieux
de vie de la classe moyenne, “qui ne nous correspondent pas”, un sentiment d’inconfort parmi ceux qui, en principe, appartiennent à leur classe.
Il faut noter que quatre mères de notre échantillon de Stoke Newington
ont envisagé ou postulé pour des places dans des crèches publiques municipales. Hannah a effectivement obtenu une place payante dans l’une de ces crèches et a considéré ceci comme un point positif pour ses enfants, la crèche en
question étant “très mixte sur le plan social et ethnique”. Le mélange provient de
la présence de “gens comme nous” et “d’autres”. Mais quand il est fait référence à
ce mélange et à ses composantes, on sent une hésitation dans le ton de voix
pour les décrire. “Vous avez des gens comme nous, qui payent des frais de garde et, bien
sûr, il y a aussi beaucoup de places gratuites, subventionnées.” Hannah voulait que son
enfant soit dans un endroit “où, vous savez, il y aurait différentes couleurs de peau et
différents accents et tout le reste, vous voyez”. Mais elle expliqua ensuite “qu’il y a
mixité et mixité”. Elle ne voulait pas que ses enfants soient exposés très jeunes
à des comportements agressifs, ce qui ne veut pas dire “que tous ceux, vous savez,
qui viennent d’un environnement défavorisé soient grossiers… qu’ils n’aient pas une
sorte de respect pour la communauté dans laquelle ils vivent, je veux dire, au contraire”.
En d’autres termes, il y a des limites à la valeur et à la tolérance de la mixité
sociale. Caroline a aussi trouvé des crèches publiques “qui étaient essentiellement
africaines, afro-antillaises… Il n’y avait pas d’enfants blancs dans certaines d’entre elles
et dans d’autres il y en avait très peu… Alors je me suis demandée si je voulais qu’il soit
inscrit dans une crèche où la principale culture ne serait pas la sienne”. Néanmoins,
la crèche privée qu’elle a finalement sélectionnée “est très diversifiée sur le plan
ethnique” et “l’on ne pouvait rêver meilleur endroit… dans la mesure où la diversité ethnique en fait un endroit très vivant”. Mais cette mixité raciale est aussi “de milieu
professionnel de classe moyenne, simplement à cause du coût”. Par opposition et de
façon très exceptionnelle, Elsa fut très heureuse que sa fille puisse aller dans
deux crèches publiques avec une majorité d’enfants afro-antillais. L’une était
“très chaleureuse, très, très mixte, une sorte de mixité raciale. En fait elle était plus afroantillaise que blanche… tout le personnel était afro-antillais”. Notez le “très, très” ! Il
y a mélangé, très mélangé et très, très mélangé. Dans l’autre crèche, sa fille
“était la seule enfant blanche du groupe. Ce qui était vraiment très bien. Vous savez, si elle
n’était pas allée à la crèche, elle n’aurait jamais connu ça”. Cette dernière remarque
montre l’aspect clairement positif d’une telle mixité qui fut souvent exprimé
par les personnes interviewées à Stoke Newington mais qui fut plus exceptionnel à Battersea. Emily, également de Stoke Newington et elle-même
membre d’un couple mixte avec des enfants métissés, expliqua : “ce qui nous
guida fut d’avoir une agréable mixité d’enfants, je sentais que c’était important, je ne
voulais pas qu’il soit dans un endroit où il y aurait sur le plan social et racial le même type
d’enfants que lui et comme la plupart des crèches privées les plus chères avaient vraiment
tendance à être essentiellement blanches, j’ai remarqué cela… ”. Même si la crèche
choisie est “principalement constituée de familles actives de la classe moyenne… il y a
des enfants noirs et métisses”.
Le degré auquel les parents développent des interactions entre eux audelà des limites des relations entre les enfants, reste une question ouverte.
La notion de relations sociales “tectoniques” formulée par Butler et Robson
( 2001,2157) en tant que “plaques” qui se chevauchent ou cheminent parallèlement sans vraiment parvenir à une forme d’intégration nous semble pertinente dans ce cas.
Il ne s’agit pas simplement de choix ici. Le programme national travailliste de prise en charge de la petite enfance qui encourage le mélange
de places privées, de places subventionnées et de places gratuites, marque et
reproduit ces divisions de classe, même quand les parents veulent faire un
choix différent. “Nous avons en fait été refusés à Fernbank… qui est une crèche publique, bien moins chère mais apparemment vous devez être très pauvre pour y entrer… À
moins que vous ne vous décidiez pour le privé, vous n’obtiendrez pas de place en crèche”
(Jessica). La structure et l’économie de la prise en charge de la petite enfance
sont très directement liées aux divisions de classe, au sein des classes comme
entre elles.
Ainsi, à Stoke Newington, une certaine conscience de divisions internes et entre les classes sociales semblait bien établie. Voyons maintenant
Battersea.
Battersea
“Nous sommes partis d’une zone sans enfants pour une zone ‘d’embouteillages de
poussettes’ ” (Margot).
“Parfait pour les enfants — elle n’est pas appelée la “vallée des bébés” pour rien”
(Lynn).
“Tous les gens avec qui nous avons partagé les nourrices étaient des comptables, ils
sont tous comptables par ici” (Linda).
“Nous sommes tous deux très attachés à l’éducation publique, ce qui est assez inha-
bituel dans notre quartier” (Linda).
À Battersea les thèmes de la mixité et de la différence sont également
présents mais différemment. La conscience d’un “nous” et d’un “eux” au sein
de la classe moyenne était une fois encore évidente pour quelques-unes des
personnes interviewées. D’une certaine façon, compte tenu de la démographie
du quartier, elle était exprimée avec encore plus de force. Certaines des mères
ont affirmé très clairement qu’elles ne voulaient pas que leurs enfants fréquentent des lieux où des valeurs sociales qu’elles n’approuvaient pas étaient
prédominantes. Il y a ici différents “circuits” (Ball, Bowe & Gewirtz 1995)
de prise en charge des enfants et d’éducation en jeu. Ils se distinguent sur
le plan relationnel (en termes de mixité) et sur le plan normatif (en termes
de valeurs) au sein de la classe moyenne. Dans ce contexte, la mixité est un
terme très relatif car, en comparaison avec Stoke Newington, il y a une réelle
insularité ethnique et de classe dans ce quartier. Très peu des interrogés à Battersea parlèrent de mixité ou lui donnèrent une valeur positive. Dans ce sens,
pour les dissidents de Battersea, ceux qui valorisaient la diversité sociale, la
mixité était beaucoup plus subtile, il ne s’agissait pas simplement de franchir
les limites de classe ou d’ethnicité. La plupart des exemples donnés ci-des-sous concerne des parents de Battersea qui se sont trouvés différents ou en
désaccord avec les habitudes locales et les évidences d’une bonne éducation
parentale.
Juliet établit une frontière très nette entre elle et les autres parents de
la classe moyenne qui ne sont pas comme elle, qui ont des valeurs différentes
et des revenus plus élevés. Elle envisage d’envoyer son enfant à l’école publique, car elle ne se sent pas à l’aise dans l’environnement d’une école privée,
par rapport à sa particularité (au sens académique et d’exclusivité sociale).
Cependant, n’importe quelle école ne convient pas forcément. Pour elle,
comme pour beaucoup de parents de Stoke Newington, la mixité a de bons
côtés, mais certaines “formes de mixité” ne sont pas acceptables. Pour Juliet,
les écoles qui sont trop populaires ou celles qui sont trop “classe moyenne”,
ou du moins fréquentées par des fractions indésirables de la classe moyenne,
ne sont pas acceptables. Juliet pense à l’école maternelle, en partie du moins,
en fonction de là où sa fille ira en école primaire et se demande si elle pourra
“Un agréable mélange d’enfants… ”: prise en charge de la petite enfance, “Un agréable mélange d’enfants… ”: prise en charge de la petite enfance,
mixité sociale et classes moyennesmixité sociale et classes moyennes
l’inscrire à Honeywell, une école primaire publique, qui est très bien considérée et où “… il y a beaucoup de parents nantis de la classe moyenne, mais il y a aussi tout
près un lotissement de logements municipaux, ce qui crée un mélange assez sympathique.
Tout le monde ne vient pas en 4 × 4 comme à l’école d’en face (une école privée) où
vous voyez une procession de voitures blindées venir prendre les enfants. C’est une école
fantastique, ils font passer des entretiens aux enfants dès trois ans… (Ma fille) y réussirait
probablement très bien, mais je n’aime pas tout ce qu’il y a autour, de plus vous devez
claquer beaucoup d’argent pas seulement pour l’école mais aussi pour l’uniforme”.
Sally a également fait remarquer quelques légères différences entre son
enfant et ce qu’elle décrit comme “le groupe très bien habillé” qui va à la même
crèche que sa fille. Elle “s’est rendu compte de qui allait fréquenter la même école
qu’elle” en en accompagnant sa fille à des fêtes d’anniversaire : “Elle ira à l’école
avec quelques enfants du genre à habiter une maison d’un million de livres.” Cependant, Sally valorise la mixité sociale et, contrairement aux autres parents de
Battersea, elle tient à trouver une école primaire “avec une plus grande mixité
raciale” pour sa fille, “ce serait l’un des principaux critères”. Bien qu’elle pense que
les parents des autres enfants de la crèche où va actuellement sa fille sont des
gens très sympathiques, elle ne se sent pas totalement à l’aise avec l’exclusivité sociale de cette crèche et, alors qu’elle ne verrait “pas d’objection à envoyer
sa fille dans le privé”, son mari s’y oppose. “Il déteste le style écolier du privé” et
“nous ne voulons pas la voir grandir avec un tas de petits snobs… comme (ceux de l’école
privée d’à côté), qui est tout près d’ici ; l’environnement est très beau, les professeurs sont
agréables et les classes petites, mais, vous savez, au fond, ce ne sont que de petits ‘morveux’. ” Une fois de plus, il y a rejet de “ceux” de la classe moyenne, ceux qui
ne sont pas comme “nous”, ceux qui transmettent des valeurs dont ces parents
ne veulent pas pour leurs enfants. On peut cependant constater une fois de
plus un écart entre les différences normatives et les avantages structuraux.
Parce que, “si nous avions une place à Honeywell (l’école publique du quartier), elle se
retrouverait dans une classe de trente gosses… alors je ne sais pas, on penche plutôt pour
le privé pour l’instant”. Une école tout à fait acceptable pour une mère, Juliet,
est considérée avec beaucoup de méfiance par une autre, Sally, bien que, de
toute évidence, elles se placent socialement de la même façon.
Dans ce cas, nous pouvons dire que l’éducation privée est préférée à la
fois pour et en dépit de ses effets de clôture sociale, ce qui n’est pas toujours
le cas dans notre échantillon. C’est un choix structurel et rationnel, une
façon de s’assurer certaines opportunités qui ne sont pas offertes aux autres,
qui sont “compréhensibles” (Goldthorpe 2000,165) dans ce sens “par rapport
à la position sociale qu’ils ont à tenir”, qui s’impose et s’oppose aux valeurs.
Ceci est un exemple de ce que Jordan et ses collègues appellent “mettre la
famille en premier”, la responsabilité primordiale pour des parents de classe
moyenne d’essayer d’obtenir pour leurs enfants un avantage social compétitif,
au détriment possible de leurs propres principes. Et finalement, comme dans
les autres exemples, les atouts économiques rendent possibles ces opportunités.
Bien qu’ayant l’intention de placer ses enfants dans le privé, Phillipa,
comme Sally, s’oppose, elle et sa famille, au style de parents de la classe
moyenne qu’on peut trouver dans certaines écoles privées qu’elle a visitées.
Ils sont “très du genre ‘City’ pour les hommes et ‘robes à fleurs’ pour les femmes et nous
ne nous sentions pas vraiment à l’aise que ce soit pour les enfants ou pour nous-mêmes”.
On fait de nouveau référence à des différences de valeurs. Ceci apparaît très
clairement dans l’école privée favorite de Phillipa, Park Gate, qu’elle décrit
comme “plutôt décontractée et apparemment plus libérale, moins traditionnelle dans le
style”, contrairement à celles où “vous pouvez rencontrer des gens incroyablement
traditionnels et où tout le monde fait attention à donner une bonne image de soi, serrer
des mains, porter les vêtements qu’il faut”. Park Gate est considérée comme une
école beaucoup plus “ouverte” et il y a “par exemple quelques noirs ou asiatiques
que vous ne verrez pas souvent dans d’autres écoles privées”, “elle accueille également
des enfants avec des besoins spécifiques”, alors que “nous avons commencé à appeler
certaines écoles les écoles de la race chrétienne supérieure”. De nouveau, un certain
degré de mixité est valorisé, mais cette mixité est une autre fois relative. Il y
a un certain nombre de limites et de distinctions ancrées ici. Phillipa et son
partenaire “voulaient une bonne éducation pour nos enfants, mais nous ne voulions
pas les exclure de la plus vaste partie de la société”. Elle est “plus confiante, je sens que
mes valeurs et celles de Park Gate sont assez similaires”, les choix instrumentaux
et expressifs convergent. Ici le dénouement est heureux, l’exclusivité et la
mixité (limitée) étant acquises d’un seul coup.
Alice, comme les autres, affirme clairement que la mixité sociale de la
crèche privée de son enfant “est très limitée à la classe moyenne”. Cependant,
une fois encore, elle ne se considère pas comme les autres parents à tous les
égards. “Tout le monde, sauf moi je pense, possède un de ces engins 4x4 que je déteste,
mais c’est le seul souci, car ce quartier est très homogène, je ne pense pas qu’il y ait des
enfants de couleur par ici.” Nous voyons une fois de plus des différences mineures
au sein de ce qui est “homogène” et des divisions plus marquées entre cet environnement et d’autres classes sociales et groupes ethniques “autre part”. Alice
a choisi l’école primaire publique locale de la classe moyenne (Honeywell)
pour son fils : “Je tiens beaucoup à ce qu’il aille dans le public… Je pense que c’est un
bon début plutôt que de croire que tout le monde roule en Volvo et 4 × 4”. Par cette
allusion, Alice fait remarquer qu’elle veut éviter pour son enfant la possibilité
d’une vision du monde construite au sein de, et donc limitée à, un type précis
d’environnement social de la classe moyenne différent du sien : les divisions
sont établies des deux côtés.
L’école primaire de Honeywell joue un rôle intéressant dans ces récits et
une observation plus précise de cette école met en évidence une plus grande
complexité, plus de subtilité dans les tactiques et stratégies de reproduction
sociale de la classe moyenne, ainsi que davantage de nuances dans le recours
à la notion de mixité. Comme dans le cas de Park Gate, Honeywell offre
une solution satisfaisante aux dilemmes personnels et familiaux de beaucoup
de parents. Elle offre un certain degré de mixité sociale mais sans trop. Elle
relève du secteur public tout en offrant de grandes chances de réussite à un
haut niveau dans un environnement où ceux “comme moi” sont une majorité.
Pour beaucoup des parents que nous avons interrogés dans ce quartier de Battersea, c’était Honeywell ou rien en ce qui concernait l’enseignement public.
Elle est “perçue comme étant la seule bonne école primaire du quartier”. En fait,
Honeywell a été captée et colonisée par la classe moyenne locale. En tant que
telle, elle est le centre de réseaux sociaux de classe et d’interactions sociales,
principalement entre les mères, beaucoup d’entre elles étant impliquées dans
l’école, dans des fonctions de représentation ou de soutien. Les commentaires
de Butler & Robson ( 2001,2150) sur l’école primaire de Telegraph Hill pourraient très bien s’appliquer à Honeywell dans la mesure où “l’école a été nourrie
par les parents de la classe moyenne et elle est le point central d’interactions sociales et
de réseaux de relations amicales”. Bien que pour les familles dont les enfants vont
à Honeywell ces réseaux soient déjà bien établis par leur participation à des
groupes du National Childbirth Trust, à la crèche locale et aux différentes
garderies et aux activités commerciales locales pour les enfants. Ces circuits
fermés de prise en charge forment la base et le point central de normativités et d’interactions de classe. Un autre aspect de ces réseaux que Butler &
Robson ont omis de mentionner est qu’ils sont essentiellement féminins ; les
relations sont forgées et entretenues par les mères. Dans ce sens, la formation
d’une classe est pour beaucoup l’œuvre des femmes. Leur travail invisible en
tant que “gardiennes du statut” est essentiel pour l’intégration dans une trame
commune et l’activation des différentes formes de capital familial.
Les distinctions de classe normatives et relationnelles sont étroitement
entremêlées ici. Pour certaines familles, leur opinion sur les relations sociales et les responsabilités en termes d’avantages et de reproduction sociale
mènent à des choix qui provoquent des séparations relationnelles drastiques — exclusivité et clôture— certains lieux sont recherchés et d’autres
sont évités. Pour d’autres, de telles responsabilités sont contrebalancées par
le poids de l’engagement envers des relations sociales ouvertes, un équilibre
entre des points de vue personnels et impersonnels qui engendre des ruptures
beaucoup plus floues.
Fractions de classe et quartiers de classe
La prise en charge de la petite enfance peut, à première vue, ne pas sembler être un domaine clé pour la reproduction de classe, mais nous pensons
que c’est exactement ce qu’elle est. Les choix et les opportunités de prise en
charge sont fortement stratifiés et très étroitement liés aux avantages familiaux. Il y a des limites claires et précises, établies et entretenues au sein de ce
marché socialement segmenté. L’association du coût et du choix garantit que
les classes et les fractions de classe sont bien séparées les unes des autres dans
des circuits de prise en charge différents et bien délimités et plus ou moins
étroitement reliés aux circuits d’enseignement primaire. Les attentes normatives et sociales et les schémas sociaux d’attirance et de rejet fonctionnent de
façon à produire des cultures et des environnements de prise en charge très
différents. Cependant, tout au long de notre analyse et de notre discussion
nous avons essayé d’étudier et de mettre en lumière l’importance des divisions à la fois à l’intérieur et entre les classes. Leur relative rigidité engendre
des variations du degré de mixité sociale à laquelle les enfants sont exposés.
Les prestations de prise en charge vont de la garde à domicile par des nourrices ou les crèches privées les plus exclusives, donnant toutes naissance à des
relations et à des réseaux sociaux soigneusement façonnés et protégés, à une
variété d’écoles maternelles moins chères et moins exclusives socialement,
certaines d’entre elles étant même influencées par des modèles alternatifs et
intégrationnistes. Dans ce même terrain intermédiaire, il y a aussi un nombre
limité de crèches collectives avec des politiques de “mixité” fondées sur des
combinaisons de places gratuites et subventionnées et des assistantes maternelles. Alors qu’à Stoke Newington, l’emploi de ces dernières était moins
inhabituel qu’à Battersea, ces différences sont dues au coût, à la disponibilité
et aux valeurs. Les relations entre les mères de classe moyenne et les assistantes de classe ouvrière impliquent une autre sorte de franchissement de limites,
très intéressante, mais que nous n’avons pas le temps d’examiner ici (Mooney
& al. 2001). À l’autre extrémité de l’exclusivité sociale, on trouve le secteur
des crèches publiques, a priori seulement accessible aux personnes ayant des
faibles revenus. Les choix de prise en charge effectués par les familles de
classe moyenne, associés aux politiques gouvernementales de prestation, à la
fois génèrent et maintiennent les divisions de classe et contribuent à reproduire des inégalités de chances en éducation. Ces choix ont des implications
sur les identités éducatives, ils agissent en tant qu’indicateurs de capacité et
sont liés à l’accès et à la préparation aux différents cursus éducatifs à long
terme, plus ou moins privilégiés.
Cependant dans cette étude, les choix du type de mode de garde et les
valeurs liées à la mixité sociale variaient d’un quartier à l’autre, reflétant à la
fois l’organisation géographique locale de la prise en charge et les valeurs prédominantes à des degrés divers pour chaque quartier en matière d’éducation
et de sociabilité. Certaines de ces différences sont indiquées dans le tableau 1
qui montre les choix de prise en charge des deux groupes de personnes interrogées. Les valeurs d’ouverture étaient plus présentes et plus répandues à
Stoke Newington, celles d’exclusivité concernaient davantage Battersea bien
qu’il y ait quelques parents plus ouverts dans ce groupe. Dans les deux quartiers, les variations de valeurs étaient liées à la perception des différences des
divisions de classe, aux choix de mode de garde et par conséquent aux modes
d’interaction sociale.
Choix des modes de garde dans les deux localités
Nourrices
Nourrices partagées
Crèche privée
École maternelle publique
Assistante maternelle
Jeune au pair
École maternelle privée
Crèches publiques
Garderies communautaires
Crèches parentales
BATTERSEA
8
1
11
1
3
1
STOKE NEWINGTON
2
6
8
4
2
1
4
3
3
N.B. La plupart des nourrices de Stoke Newington n’étaient pas qualifiées, n’avaient pas d’expérience
et étaient recrutées par le biais de recommandations personnelles ou par petites annonces. La plupart des nourrices de Battersea était qualifiée et recrutée par l’intermédiaire d’agences. Certaines
des familles avaient plus d’un enfant de moins de 5 ans, d’où un total supérieur à 50 pour les différents types de prise en charge.
Il y a trois, ou au moins trois, interprétations possibles de ces constats :
- Ceci montre comment la notion de classe est médiatisée par le rapport
à l’espace. Les différentes localités attirent et reproduisent différentes
cultures et différents modes de vie de classe au travers de l’utilisation des
différents volumes et formes de capital disponibles.
- Les variations entre les quartiers reflètent l’importance de divisions plus
générales, structurelles, relationnelles et normatives entre les différentes
fractions de la classe moyenne.
- Ce que l’on observe ce sont des différences mineures autour d’un ensemble de traits communs aux classes moyennes. Ce qui est le plus significatif ici, ce sont les divisions tranchées entre la classe moyenne et la classe
ouvrière qui sont parfois, mais très rarement, effacées.
Nous pensons que nous avons ici, à première vue, une preuve à petite
échelle de l’existence de différences et de différenciations relationnelles et
normatives au sein de la classe moyenne, engendrées par des éléments qui
attirent ou repoussent des séparations et des limites. Ces séparations ne sont
en aucun cas définitives, mais elles sont recherchées par certaines familles par
le biais de lieux de différentiation — crèches, écoles et autres modes de prise
en charge. Alors que, au contraire, d’autres familles recherchent des types de
mixité sociale particuliers mais “acceptables”. Dans la plupart des cas, la mixité
sociale pourrait aussi être appelée mixité créative car elle suppose diversité,
dynamisme et sécurité, à partir de “la ressemblance au sein de la différence”,
c’est-à-dire des valeurs partagées sur l’éducation des enfants autour d’une
diversité culturelle et ethnique. Négocier les différences de valeurs est après
tout un exercice exigeant et peu d’adultes sont habitués à le faire, la plupart
d’entre nous préférant nous intégrer socialement avec des “gens comme nous”.
Par ces schémas normatifs, relationnels et leurs processus concomitants
d’avantages sociaux, nous voyons apparaître la façon dont les différences
entre les fractions de classe dans les activités quotidiennes de reproduction
sociale, sont ancrées et se reproduisent au sein des institutions sociales. Elles
se révèlent par les allusions, les apartés, les évitements et rejets, par le fonctionnement de classifications ouvertes mais néanmoins pragmatiques, le sentiment d’appartenance ou de non-appartenance. Ces petits actes de clôture
révèlent ainsi un double aspect. D’une part, il y a reconnaissance de ceux qui
sont “comme nous”, un “jugement d’attribution de classe” (Bourdieu 1986,
473). D’autre part, un sentiment d’aliénation, de différence face à ceux “différents de nous”, “étrangers à leur propre espèce” (Charlesworth 2000,9). En
d’autres termes, une appréhension de la structure sociale comme “une structure d’affinité et d’aversion” (Bourdieu 1987,7) de “forces d’attraction et de
répulsion qui reproduisent la structure” (Charlesworth 2000,8).
Une autre dimension de ces schémas et processus concerne l’étanchéité
beaucoup plus marquée de la classe moyenne en tant que telle face à la classe
ouvrière. Des stratégies de clôture apparaissent clairement. Alors que les
classifications et clivages délimitant les subdivisions au sein des classes sont
exprimées en termes couverts, celles qui définissent les frontières entre les
classes sont beaucoup plus rigides. Ce qui apparaît nettement ici sous une
forme particulière est ce que Wacquant ( 1991,52) décrit comme “l’autoproduction de collectivités de classe” réalisée “par le biais de confrontations
incluant simultanément des relations entre et au sein des classes qui déterminent la délimitation concrète de nouvelles frontières”. D’une certaine façon,
nous pouvons comprendre dans quelle mesure la classe moyenne, en tant
que “classe théorique” est également une “classe réelle” et ses divisions sont
de “réelles divisions” (Bourdieu 1987). En d’autres termes, comme toutes les
catégories socio-économiques, elles apparaissent en tant que catégories que les
acteurs utilisent en lien avec le monde social et “leur place dans ce monde”
( 8). La base de ces distinctions sur le papier se trouve dans la pratique. Les
familles de la service class ont conscience de partager certaines dispositions
et des variations de ces dispositions entre elles. Elles se distinguent donc les
unes des autres au sein de leur environnement social comme à l’extérieur.
Suivant Butler & Robson ( 2001) nous suggérons donc qu’il existe deux
formes différentes, mais pas nécessairement distinctes, d’habitus localisés de
classe moyenne qui s’ancrent dans des combinaisons différentes de capitaux
et de relations sociales. Battersea est plus homogène, plus “indépendant”
selon la définition de Robson & Butler. Ces auteurs vont même jusqu’à suggérer qu’il y a “une atmosphère de conformité assez étouffante et restrictive”
( 2153) et “un sentiment très fort de ‘gens comme nous’ rassemblés en un
même lieu”. Beaucoup d’habitants attachent de l’importance à cette homogénéité et au sentiment concomitant de sécurité et d’adéquation des écoles et
des services. Le capital social repose essentiellement sur des relations sociales
horizontales. La mutualité est interpersonnelle et principalement instrumentale. Par opposition, à Stoke Newington, la diversité est une valeur positive
et la mixité sociale et plus particulièrement ethnique est activement recherchée par beaucoup de parents en tant qu’expérience éducative pour leur
enfant, un capital social différent, un genre de mutualité symbolique. De plus,
si on compare avec Battersea, on peut voir, en lien avec les modes de prise
en charge de la petite enfance, des façons variées de favoriser une “mutualité
active” par des crèches collectives, parentales ou “alternatives” (Vincent,
Ball & Kemp 2003). C’est seulement à Stoke Newington que les interviewées
envisagent d’envoyer leurs enfants dans des crèches municipales ou de participer à la gestion de crèches collectives, ou d’organiser et de gérer des crèches
parentales. On peut voir ici davantage de capital social vertical. Les parents
de Stoke Newington sont aussi plus enclins à envisager l’embauche d’une
assistante maternelle. Au contraire, à Battersea, les nourrices à domicile sont
largement répandues et le nombre d’agences proposant ce mode de garde ne
cesse de croître. À Stoke Newington, les parents ayant effectivement employé
des nourrices à domicile se sont en fait fiés à des femmes non qualifiées et
souvent étrangères. En vérité, une économie parallèle dans le domaine de la
prise en charge de la petite enfance était plus évidente à Stoke Newington.
Les parents ne disposaient pas non plus d’écoles privées qui ne soient pas
religieuses. Dans ce contexte, nous pouvons appuyer les dires de Butler &
Robson ( 2001,2159) lorsqu’ils affirment que “à Battersea, le bien commun
est assuré par des intérêts communs fondés sur le marché et émanant de foyers
agissant de façon atomisée”.
En termes généraux et selon les hypothèses de Bernstein, les agents de
contrôle symbolique (Bernstein 1990,138-140) — comme à Stoke Newington—, bien que ne partageant pas nécessairement une idéologie commune,
semblent plus à l’aise au sein de limites plus souples et une relative mixité
sociale. Au contraire, la classe moyenne traditionnelle, c’est-à-dire les agents
de contrôle dans le domaine de la production (ou de la finance, comme à
Battersea), “plus à même de partager une idéologie et des intérêts communs”
( 135) sont plus à l’aise au sein de limites clairement définies et d’une relative
exclusivité sociale (van Zanten 2003).
Nous avons cherché ici à présenter un cas plausible et un ensemble de
possibilités pour de nouvelles recherches visant à fonder la notion de classe
sur des principes concrets de division et sur les systèmes concrets d’aversion
et d’affinité qui structurent les relations sociales d’espaces spécifiques, c’est-à-dire les structures sociales mentales. Ceci implique d’aller au-delà de “l’illusion théorétique” (Bourdieu 1987,7) de la classe sur le papier pour envisager
sérieusement comment une classe se forme. La prise en charge de la petite
enfance est un domaine d’intérêt capital pour une telle entreprise. Elle est à
plusieurs égards au cœur de la formation de sujets de classe.
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[1]
Financé par le ESRC (Economic and Social Research Council) (nov 2001-avril 2004), ce projet
s’intéresse aux questions soulevées par les marchés de modes de prise en charge de la petite
enfance. Cette étude qualitative, qui, terminée, inclura environ 114 entretiens de parents, de professionnels et de personnes impliquées dans les prestations locales de prise en charge, se fonde sur
une étude pilote (Vincent & Ball 2001). L’échantillon a été constitué par des annonces dans la presse
locale, des lettres d’information aux parents, des annonces dans les commerces locaux, bibliothèques et lieux de garde, par sollicitation lors de manifestations consacrées à la petite enfance de
parents et d’assistantes maternelles, par le bouche-à-oreille ou l’effet boule de neige.