2004
Éducation et Sociétés
KATHRYN ANDERSON -LEVITT (COORD.), 2003 Local Meanings, Global Schooling Anthropology and World Culture TheoryNew York, Palgrave Macmillan, 263 pages
Olivier Meunier
Institut National de Recherche Pédagogique
Cet ouvrage collectif s’interroge sur le
rapport entre la globalisation de l’éducation et les cultures nationales ou locales,
notamment à travers les réformes de l’enseignement. Alors que les modèles globaux
sembleraient uniformiser les pratiques ou
tout du moins les organiser, les politiques
nationales ou locales d’éducation à travers
le jeu des différents acteurs (politiques,
enseignants, élèves, parents… ) les reformulent en réintroduisant de la diversité
selon les situations et leurs singularités.
Dix études de cas menées sur l’ensemble
des continents sont présentées avec des
approches allant de la sociologie “néoinstitutionnelle” à vocation universaliste à
des démarches anthropologiques et historiques qui soulignent davantage la diversité
culturelle et éducative.
La question principale que pose AndersonLevitt est de savoir si les systèmes
éducatifs dans le monde sont en train de
s’éloigner de leurs origines européennes
où s’ils vont converger vers un modèle
unique. Même si nous pouvons penser que
leurs origines ne sont pas exclusivement
européennes, cette question permet de
confronter d’une part, les approches institutionnelles qui écartent l’idée d’une source
commune et avancent celle que les écoles
convergent vers un modèle global simple et,
d’autre part, les démarches comparatistes
de nature ethnographique qui mettent en
avant les diversités nationales, régionales,
locales, les différences d’un établissement à
l’autre, d’une salle de classe à l’autre.
Dans un monde où le mouvement des
échanges –des personnes, des idées, de
l’argent– est sans précédent, allons-nous
créer une culture globale résultant d’une
uniformisation croissante ? Est-ce que nous
engendrons de nouvelles cultures locales
en réaction aux attaques de la globalisation ? Est-ce que nous organisons la diversité d’une autre manière ?
Anderson-Levitt a réuni dans cet
ouvrage des contributions relatives aux
politiques éducatives et plus précisément
aux réformes de l’enseignement dans des
pays de cultures différentes : Thaïlande,
Afrique du Sud, Guinée, États-Unis, Chine,
Tanzanie, Brésil, France, Israël.
Dans la première partie, trois chapitres
présentent les réformes éducatives mises
en place par les ministères de l’éducation
dans les écoles locales. Jungck et Kajornsin
s’intéressent à la loi de 1999 sur l’Éducation
nationale de Thaïlande qui prescrit l’introduction de la “sagesse locale” dans les curricula afin de contrer les effets pervers du
modèle global d’instruction. Brook Napier
examine la complexité des réformes éducatives en Afrique du Sud, du ministère
national aux provinces, aux départements
et dans les écoles locales, tout en subissant
des influences internationales à chaque
niveau. Anderson-Levitt et Bayero Diallo
montrent comment, en Guinée, le mouvement pour une plus grande autonomie
des enseignants –initié par les États-Unis
et la Banque mondiale– est contesté dans
les régions, travesti par les fonctionnaires
chargés de l’appliquer, refusé par les enseignants, mais pratiqué parfois inconsciemment dans la salle de classe.
La seconde partie explore dans ses
quatre chapitres les situations locales,
notamment l’accueil des réformes par
les enseignants, les élèves et les parents.
Hatch et Honig montrent qu’aux États-Unis dans un système éducatif décentralisé
qui a favorisé les alternatives éducatives,
il est pourtant très difficile de maintenir
des écoles qui soient réellement différentes. En Chine, Ouyang s’intéresse à la mise
en place d’une réforme “démocratisante”
à travers la méthode communicative qui
vise à favoriser la participation des élèves
dans l’enseignement de l’anglais. Il dévoile
que les modèles transnationaux restent
emprunts des valeurs des pays d’origine,
ce qui peut poser problème. Il montre
ainsi comment et pourquoi les étudiants
et les professeurs de l’un des instituts de
formation des enseignants de langue les
plus progressistes de Guandong n’ont pas
accepté cette nouvelle méthode présentée par des professeurs étrangers invités
pour cela. Stambach étudie les réactions
des parents d’élèves en Tanzanie suite à la
présentation d’un programme de langue
anglaise dans les écoles primaires par des
missionnaires américains en 1999. En montrant comment un programme simple peut
être interprété de différentes manières,
il présente un cadre qui rend compte du
développement simultané de la diversité
culturelle et de l’homogénéité institutionnelle dans le champ de l’éducation de base.
Rosen examine les significations locales du
“choix” dans une ville des États-Unis en
montrant comment un groupe de parents
s’est approprié le vocabulaire transnational du néo-libéralisme afin de contester
l’autonomie des enseignants pour adopter
un nouveau programme de mathématiques.
Elle se risque à indiquer que ce type de
conflit pourrait prendre des dimensions
plus larges, nationales ou internationales.
Dans la troisième partie de l’ouvrage, les
trois derniers chapitres traitent des réformes qui sont extérieures ou qui dépassent
le système de globalisation. Ainsi, Bartlett
s’intéresse-t-il aux modèles de production
du savoir dans les programmes brésiliens
d’alphabétisation des adultes. Alors que le
modèle d’efficacité de la Banque mondiale
et des autres bailleurs de fonds suppute
que cette éducation serait un investissement dans de futurs producteurs, plaçant
ainsi l’éducation au service de l’économie, l’éducation populaire des ONG et de
l’Église catholique, utilisant le modèle alternatif de Freire, considère les programmes
d’alphabétisation comme une force libératrice des populations défavorisées. Reed-Danahay démontre que la réforme visant
à accroître la dimension transnationale
des fonctionnaires gouvernementaux, des
enseignants et des étudiants dans l’Union
européenne forme plutôt des citoyens des
États-nations que des acteurs européens
ou internationaux. Ce serait parce qu’ils
répondent par des identités régionales et
nationales que cette initiative de politique
transnationale n’a pas d’effets globaux et
uniformes. Segal-Levit indique comment
la culture de l’éducation scientifique qui
existait en URSS avait été diffusée dans
les écoles israéliennes, tout d’abord d’une
manière informelle par les enseignants russes de l’immigration, puis plus tard par son
intégration officielle dans les programmes
d’enseignement nationaux. Cela aurait conduit à l’avènement d’un système hybride
basé sur l’unique expérience des immigrés
tout en étant adapté au contexte israélien.
En conclusion, Ramirez examine la
théorie “néo-institutionnelle” en indiquant
les similitudes entre son argumentation
globale et l’approche anthropologique.
Les regards croisés dans cet ouvrage
nous permettent –à partir des singularités
de chaque terrain– de relativiser certaines
théories mais aussi de les confronter et
parfois de les dépasser.
Les sociologues de la théorie “néoinstitutionnelle” ou de la “culture mondiale”
indiquent que les sources de la scolarisation sont multiples et que les écoles ont
tendance à devenir semblables. Ce modèle
culturel correspondrait alors à celui de
l'État-nation moderne tel qu’il s’est construit en Europe puis diffusé dans les autres
pays après la seconde guerre mondiale.
Ce serait donc progressivement durant le
XXe siècle par le biais de réformes successives de leurs systèmes scolaires que
les écoles vont converger vers un modèle
commun. Ainsi, les programmes de l’enseignement élémentaire seraient devenus
semblables des années 1920 aux années
1980 et les objectifs des programmes scolaires nationaux de 1955 à 1965. Ces partisans de la convergence pensent que les
États-nations seraient culturellement construits ou ‘imaginés’ et non pas résultant des
luttes des classes et des rapports sociaux
de production. Ce qui importe n’est pas
tant que le modèle global soit le meilleur
moyen pour construire une nation ou ses
écoles, mais que les acteurs le perçoivent
comme tel. Le changement serait donc dû
à l’imitation et favoriserait l’isomorphisme
ou la similitude à travers les nations d’un
certain nombre d’éléments du système
scolaire, comme le droit à l’éducation, l’instruction des filles, les politiques éducatives
contre la discrimination. D’autres éléments
du modèle global se rapportent aux formes
et aux pratiques, comme la massification
de l’enseignement primaire, l’établissement d’une autorité centrale d’éducation,
le principe de la salle de classe, la mixité,
l’éducation religieuse ou la morale, l’éducation professionnelle ou pratique, l’hygiène.
Nous pouvons remarquer que les théoriciens de la globalisation culturelle ne vont
pas souvent dans les salles de classe et que
les explications qu’ils proposent pour justifier les tendances qu’ils présentent sont
limitées.
Cela n’est généralement pas le cas
des anthropologues qui s’intéressent au
comparatisme et qui ont souligné les différences culturelles dans les systèmes scolaires nationaux. Par exemple, ils ont pu
montrer que si les colonisateurs avaient pu
introduire dans l’enseignement les valeurs
de leurs pays, les écoles allaient progressivement devenir le véhicule idéologique
des cultures nationales, les acteurs locaux
les transformant pour refléter les réalités
locales, même si cela se passe souvent bien
après les indépendances. Les anthropologues, les historiens, les chercheurs qui s’intéressent à l’éducation comparée et à ce
qui se passe dans les classes se sont plutôt
attachés à relever les divergences.
Anderson-Levitt préconise de rapprocher et de confronter les deux méthodes
qui, prises individuellement, comportent
des lacunes. Les études de cas présentées
dans cet ouvrage relèvent de l’anthropologie et du comparatisme tout en essayant de
prendre en compte les modèles des théoriciens de la globalisation. Elles permettent
de lever le voile sur ce qui se produit dans
les écoles et les ministères de l’éducation
et de le mettre en perspective avec les
réformes proposées par les agences internationales. Ainsi, les méthodes ethnographiques permettent de montrer qu’à l’intérieur des écoles, des ministères, mais aussi
des “réformateurs de la globalité” comme
l’UNESCO ou la Banque mondiale, les politiques sont bien moins homogènes que ce
que la théorie de la culture de la globalisation pourrait impliquer. Les enseignants
et les autres acteurs locaux résistent parfois et transforment presque toujours les
modèles qui leur sont imposés.
Les théoriciens “néo-institutionnels”
sous-estiment le pouvoir hégémonique des
agences internationales et confondent parfois la coercition avec l’adoption volontaire.
Les anthropologues de l’éducation quant à
eux, orientant leur recherche sur les populations de pays et n’ont généralement pas
le recul que la vision globale peut fournir
en indiquant les modèles qui affectent les
enseignants dans les situations locales.
Les réformes présentées par les théoriciens de la globalisation se produisent
dans de plus en plus de pays, comme la
massification de l’enseignement qui touche
maintenant les niveaux du secondaire et
du supérieur, mais aussi la scolarisation des
enfants de moins de six ans ; c’est également le cas du renforcement de l’utilisation
des langues locales dans l’enseignement.
Les approches des théoriciens de la globalisation peuvent se présenter comme un
cadre général, mais qui nécessiterait d’être
validé ou invalidé sur le plan local.
Ainsi, selon Anderson-Levitt, alors que
certains pays semblent adhérer au mouvement de standardisation des théoriciens de
la globalisation, les études ethnographiques
contredisent ces tendances en mettant
en exergue des dynamiques de décentralisation dans les mêmes pays. Il semblerait
que cette décentralisation soit favorisée
par l’impact des réformes néo-libérales qui
peuvent alors transformer l’enseignement
en “service marchand” offrant des choix.
Ces deux approches permettent également
de mettre en évidence une professionnalisation du métier d’enseignant (approche
globale), mais aussi une tendance à l’autonomisation et à l’augmentation du pouvoir des
enseignants (approche locale). La pédagogie
centrée sur l’apprenant, la participation des
élèves et la démocratisation de la classe
sont des tendances générales qui peuvent
être vérifiées par des études ethnographiques dans un certain nombre de pays, mais
elles sont loin d’être généralisées, comme
en attestent les pratiques et les réformes
locales relevées par les ethnologues.
Les normes de la globalisation ne prennent pas les mêmes significations selon les
contextes locaux et sont alors retravaillées
en fonction des subjectivités collectives,
des rapports de force et des situations. En
abordant simultanément les deux perspectives, Anderson-Levitt nous invite ainsi à
reconnaître l’existence de modèles communs d’éducation, d’un ensemble de valeurs
culturelles partagées relatives à l’éducation,
mais également de modèles alternatifs qui
peuvent en découler et parfois remettre en
question les premiers.
Les différentes contributions à cet
ouvrage et leur mise en cohérence par
rapport à une problématique commune
sont appréciables, d’autant plus qu’elles
sont traversées par cette dualité du global et du singulier, de l’uniformisation et de
la diversité, de la standardisation et de la
décentralisation. Elles ouvrent un nouveau
champ de questionnement qui pourrait être
davantage travaillé, sous d’autres angles et
donner lieu à de nouvelles publications et
à leur confrontation.