2004
Éducation et Sociétés
MICHÈLE KAIL ET MICHEL FAYOL, 2003 Les sciences cognitives et l’école2003, Paris, Presses Universitaires de France, 497 pages
Alain Mercier
Unité mixte de recherche ADEF Université de Provence, INRP, IUFM d’Aix-Marseille
Cet ouvrage collectif de 497 pages ne comprend pas moins de dix chapitres dont huit
au moins sont les résumés consistants de
vastes notes de synthèse produites à l’initiative de l’ACI “École et Sciences Cognitives”. Ces textes sont regroupés en trois
parties d’inégale importance, intitulés “Des
gènes aux fonctions”, “Apprentissages :
dimensions interactives”, “Apprentissages :
savoirs et savoir-faire scientifiques”. L’ambition est grande, à la mesure du panorama
que le titre annonce, comme le montre
cette citation d’une trop brève introduction : “… au cœur de l’Action École et Sciences cognitives est définie une mission centrale : celle de tisser une nouvelle alliance
entre les disciplines concernées par l’étude
des processus de développement de l’enfant, les mécanismes de l’apprentissage,
les modalités d’acquisition et de transmission des savoirs et les disciplines”. La suite
cependant révèle les conditions de construction de cette alliance : “Il s’agit donc de
construire les interfaces entre pratiques
pédagogiques et recherche fondamentale
en sciences cognitives.” Les dix notes sont
rédigées par dix-sept auteurs principaux
dont la compétence est reconnue ; ces
auteurs se sont entourés de soixante-trois
coauteurs et consultants qui font autorité
dans leurs domaines respectifs. On peut
donc suivre les éditeurs lorsqu’ils parlent
de cognition et les premiers chapitres de
l’ouvrage montrent comment le cadre des
sciences cognitives est fécond pour l’étude
du développement ; mais dans le cas de
l’apprentissage dirigé par un enseignement,
conséquence d’un processus d’étude, l’affirmation selon laquelle les sciences cognitives seraient les sciences fondamentales
pour l’abord du problème des apprentissages scolaires n’est pas interrogée.
Les dix chapitres rassemblés ici proposent des éléments de référence qui
constituent un apport tout à fait original : les auteurs énoncent et référencent
les résultats importants dans chacun des
domaines d’investigation qu’ils décrivent.
Cette note de lecture ne tentera pas
pour chacun d’eux, de rendre compte de
la manière dont le problème de fond est
abordé ni d’exposer le contenu qui fait
l’intérêt propre de la contribution collective qu’il propose. Disons simplement que
si l’on veut bien mettre de côté la critique de fond que je développerai plus loin
–elle est la conséquence d’un titre bien
trop ambitieux et ne peut être opposée
aux auteurs– on peut s’instruire et tirer
un profit évident d’une étude attentive de
l’ouvrage : il faut donc remercier les divers
auteurs et leurs éditeurs pour l’effort
remarquable dont témoignent Les sciences
cognitives et l’école.
Une lecture profitable supposera toutefois que le lecteur mette au travail les
éléments de savoir qu’il trouve ici rassemblés et qu’il construise pour lui-même
une synthèse adaptée au problème qu’il
cherche à résoudre : il faudra, selon le mot
de Bachelard, qu’il “repasse” le cours de
sciences cognitives que donne cet ouvrage
ou, selon la conception de Descartes, qu’il
se forme, à l’aide des connaissances accumulées ici, une intuition personnelle sur
laquelle fonder son progrès propre. L’essentiel du travail nécessaire à un usage des
informations rassemblées dans la première
partie appartient en effet au lecteur, parce
que l’alliance annoncée en introduction
demeure trop souvent formelle ; seule la fin
de l’ouvrage permet d’approcher d’un peu
plus près les phénomènes scolaires, dans
des approches relatives à la transmission
de savoirs constitués identifiés dans leurs
propriétés cognitives et sociales. L’ordinaire des mathématiques y est réduit aux
entiers (l’arithmétique), le français ou l’éducation physique et sportive n’y figurent pas,
seules les sciences y sont présentes, dans
les problèmes qui se posent lors de leur
première rencontre. La transmission des
savoirs justifie l’existence des écoles depuis
deux siècles, mais il semble que ces objets
ne relèvent pas des approches cognitives,
sans doute parce que les phénomènes dont
ils relèvent appartiennent à une cognition
collective hors de portée de sciences dont
l’épistémologie suppose que la cognition
est située tout entière dans le cerveau et
le corps de chacun. Cela produit un phénomène qui peut se voir dans l’énoncé même
du projet : si le cognitif est de l’ordre des
sciences fondamentales relatives aux sujets,
comment pourrait-il y avoir une science
de l’organisation des écoles et de l’enseignement : la pédagogie peut, au mieux, être
une pratique éclairée. Hélas ! Ces pratiques
que l’on qualifie donc de pédagogiques
pour dire que leur objet leur est inaccessible, comment s’outilleraient-elles d’une
science qui n’a même pas, parmi ses objets,
les élèves – les personnes qui étudient et
dont la pratique pose des problèmes tellement loin du champ des sciences cognitives
qu’elle n’y est pas même nommée bien qu’il
y ait un nom reconnu pour ce que les élèves
font, à l’école : ils étudient, pour apprendre !
Permettre ou, mieux, organiser l’étude est
l’enjeu des écoles, qui sont indispensables
parce qu’il existe des savoirs qu’on ne peut
apprendre sans les étudier. Ainsi, les professeurs enseignent (ils désignent les savoirs
à étudier) et ils collaborent avec d’autres
professions pour organiser l’étude. La
position scientifique qui détermine la ligne
générale du projet fait que cette question
n’est abordée que sous un titre étonnamment neutre “Stratégies de l’enseignant en
situation d’interaction”, qui n'omet rien
moins que de nommer les élèves, le savoir,
l’étude et ses conditions : trois des objets
des “situations d’interaction” scolaires, qui
interviennent sans doute dans les stratégies
de l’enseignant parce qu’ils caractérisent
les situations principales où le professeur
interagit en tant que tel.
“Pluridisciplinaire par nature, l’étude
du développement et de l’apprentissage
trouve dans les sciences cognitives un cadre
particulièrement fécond” peut-on lire dans
l’introduction, page 2 toujours. L’ouvrage
démontre que c’est bien le cas, mais il ne
convainc pas dans celui des apprentissages scolaires. L’impossibilité de penser les
problèmes de l’école en d’autres termes
que celui d’interfaçage a produit parfois,
jusque chez les auteurs les mieux avertis,
des interdictions de penser dont l’anthropologue Mary Douglas a donné des exemples dans How institutions think ( 1986) et
dont la philosophe Nanine Charbonnel a
rendu compte dans La tâche aveugle ( 1995).
Ainsi par exemple, page 337, dans le chapitre “Savoirs et savoir-faire arithmétiques
et leurs déficiences”, on peut lire : “Si on
s’intéresse aux apprentissages scolaires,
il est impossible de négliger la situation
dans laquelle est plongé l’élève : dans une
classe, avec un instituteur, à l’école.” Mais
c’est pour apprendre aussitôt que “des travaux récents tentent de rétablir un contact
entre le monde scolaire et le monde 'de
tous les jours'… ”, ce qui, n’en doutons pas,
redonne toute leur validité aux travaux sur
les apprentissages scolaires qui sont conduits en dehors des écoles (leurs références font d’ailleurs immédiatement retour)
et conduit à omettre les travaux didactiques sur ces questions.
On constate dès lors comment un concept pour désigner à la fois le lieu du problème et les réalisations qui le résolvent
en pratique manque trop souvent à cet
ouvrage : professeurs et élèves se rencontrent dans les écoles, à propos des savoirs.
École, présent dans le titre, a disparu dans
plus de la moitié des textes proposés : dans
ces conditions en effet, comment voir que
certains apprentissages ne sont réalisés que
si un enseignement est assuré, que la plupart des personnes qui étudient les savoirs
correspondants les apprennent sans que la
science fondamentale de la cognition s’y
intéresse jamais. Les savoirs n’y figurent
que dans leur dimension de pratique sans
moyens techniques.
Pour conclure, nous avons donc là un
ouvrage de référence remarquable, parce
qu’il fait un état des lieux sur ce que l’on
sait de l’école, depuis les sciences cognitives. Il sera une référence essentielle pour
les chercheurs, qui y trouveront une description large et fiable d’un domaine scientifique et une description actuelle du champ
que définissait naguère la psychologie. Les
praticiens en revanche n’y chercheront pas
les résultats leur permettant de répondre
aux questions qu’ils rencontrent.