2004
Éducation et Sociétés
CONSTANTIN XYPAS DIR., 2003 Les citoyennetés scolairesParis, Collection Éducation et formation, PUF, 325 pages HERVÉ CELLIER, 2003 Une éducation civique à la démocratieParis, Collection Éducation et Formation, PUF, 138 pages
Valérie Caillet
IUFM de Versailles LAPSAC-CADIS
Alors que la formation du citoyen constitue
un des principaux objectifs de l’école, elle
se trouve aujourd’hui très souvent réduite,
dans la pratique, à un simple supplément
d’âme. De plus, l’actualité des phénomènes
d’incivilités et de violence scolaire contribue à une dilution de la notion de citoyenneté prioritairement envisagée comme un
moyen de prévention des violences et des
problèmes de comportement. Aussi Xypas
a-t-il perçu l’utilité de redéfinir l’essence
même de la citoyenneté, notamment en
s’interrogeant sur ses différents aspects
et enjeux ainsi que sur les formes qu’elle
peut revêtir au sein même du cadre scolaire, de l’école primaire au secondaire. La
préface signée par Meirieu donne d’emblée
le ton : l’éducation à la citoyenneté y est
examinée comme un défi pour l’école et
les éducateurs. Les différents collaborateurs de l’ouvrage dirigé par Xypas s’accordent donc sur la nécessité de former
les élèves à la citoyenneté et sur la responsabilité de l’école dans ce domaine. Cet
ouvrage a pour mission de comprendre
comment l’école peut éduquer les jeunes à
la citoyenneté, en particulier dans un contexte où se multiplient les comportements
antisociaux.
Trois grands axes structurent l’organisation de cet ouvrage collectif : les caractéristiques et l’évolution de la citoyenneté ; l’expérience des élèves en matière
de citoyenneté ; des exemples pratiques
ou susceptibles d’inspirer la pratique dans
le domaine scolaire. L’ouvrage est plus
précisément découpé en quatre grandes
parties. La première est consacrée à une
approche historique très éclairante de
Del Pup. À travers l’émergence du concept
de citoyenneté dans l’Antiquité et son évolution jusqu’aux sociétés contemporaines,
l’auteur revisite des notions clés telles que
l’État, la nation, le citoyen. La seconde partie, elle, décrit l’expérience des acteurs et
attribue une large place au point de vue
des élèves. À l’aide d’extraits d’entretiens,
Hélou et Rayou font état des tensions
qui traversent l’expérience des élèves en
matière de citoyenneté et montrent que
celle-ci est jugée décevante par une majorité d’élèves. Rayou énonce parfaitement
bien les raisons qui conduisent les lycéens à
un faible engagement, notamment lorsqu’il
évoque la faiblesse des ressources de protestation mises à la disposition des élèves.
Des exemples issus d’expériences pédagogiques accompagnées de témoignages d’enseignants constituent la troisième partie de
l’ouvrage. En ce sens, cet ouvrage est susceptible d’intéresser un large public de formateurs et d’enseignants à l’affût de pistes
de travail et de modalités d’innovations. On
y suit par exemple la mise en place d’une
co-construction des règles par une institutrice en classe de maternelle ou encore
des méandres moins connus de l’éducation
à la citoyenneté comme le développement
de l’autonomie des enfants (en lien avec les
relations sociales) dans le cadre d’une association de soutien scolaire. Certaines de
ces expériences s’appuient largement sur
les travaux des psychosociologues (Kohlberg, Piaget) relatifs au sens de la morale
chez les enfants et proposent ainsi d’adapter la formation à l’âge et au développement moral de l’enfant. Il est aussi question
d’expériences particulières comme l’autoécole ou le lycée autogéré qui apparaissent
un peu comme des modèles du genre mais
qui, somme toute, permettent de tirer un
certain nombre d’enseignements pour les
écoles confrontées à de grandes difficultés
sociales. Au-delà de leur aspect modélisant,
ces quelques exemples doivent surtout
être lus comme des supports à l’innovation pouvant varier en fonction du contexte d’enseignement. On se rend compte
aussi qu’ils sont le résultat d’un certain
“bricolage” personnel qui se transforme
en fonction des besoins des élèves, de leur
milieu social et de leur âge. Un des mérites
de cet ouvrage est d’ailleurs d’insister sur
la progressivité de l’éducation en rapport
avec l’âge des formés (de la maternelle au
lycée). La personnalité du chef d’établissement n’est, elle, pas évoquée mais on
peut cependant supposer que la variable
“établissement” participe également de
ce travail d’éducation. Enfin, en dépit de
l’intérêt et de l’originalité de ces récits, on
peut néanmoins regretter la quasi absence
d’expériences faites dans des collèges
et lycées ordinaires, lesquels représentent les situations les plus fréquentes. La
quatrième et dernière partie, rédigée par
Xypas, revient sur les critères et les dimensions de la citoyenneté identifiés tout au
long de l’ouvrage. Bien plus qu’une conclusion, cette partie finale permet de dégager
des indicateurs stables de l’éducation à la
citoyenneté.
Compte tenu de la richesse et de l’aspect multiforme de cet ouvrage, nous ne
pouvons en commenter la totalité. Aussi
nous arrêterons-nous sur la deuxième
partie de l’ouvrage dans la mesure où elle
aborde un thème tout à fait fondamental
pour l’expérience scolaire : le sentiment
d’injustice et le sens de la justice chez les
élèves. Dans son enquête, Hélou montre
bien l’existence d’un décalage entre les exigences de justice des élèves et la pratique :
l’enfermement dans leur statut de “petit”,
d’éternel dominé, l’impossible reconnaissance de leur plainte, l’arbitraire du pouvoir de l’enseignant sont autant d’obstacles à l’exercice d’une juste réciprocité.
Ces nombreuses frustrations entraînent
des conséquences désastreuses sur les
élèves car la non-résolution des conflits fait
place à différentes formes de résistance et
de stratégies allant de la distanciation au
décrochage scolaire. Cependant, l’auteur
ne nous dit rien sur les principes de justice
qui sont à l’origine de ce sentiment d’injustice. Par exemple, les principes de justice
défendus par les élèves sont-ils les mêmes
que ceux qui caractérisent le système scolaire actuel ? Les résultats de cette enquête
mériteraient sans doute d’être affinés et
prolongés, notamment à l’aide de variables
tels que le niveau scolaire (via l’origine
sociale), l’âge, le sexe et l’origine ethnique
des élèves. De plus, la typologie des injustices ( 101) pourrait être retravaillée à la
lumière des “sphères” de justice (Walzer
1997) : en effet, le domaine des jugements
scolaires et celui de la vie commune ne
semblent pas faire appel aux mêmes registres de justice (Dubet 1999). Par ailleurs, si
la référence à Hirschman reste éclairante,
elle ne doit pas masquer l’existence d’une
cohabitation très forte entre sentiment
d’injustice et sentiment de culpabilité,
entraînant une souffrance intériorisée, ni
faire oublier l’explosion ponctuelle de violences entre élèves et enseignants.
En fait, ces différents articles s’articulent autour d’une réflexion centrale sur la
manière d’envisager l’élève comme citoyen.
La pluralité des points de vue et des propos montre combien l’éducation et l’exercice de la citoyenneté sont un outil de
subjectivation, une ressource utile pour les
élèves face à l’injustice, aux inégalités et aux
risques d’arbitraire inhérents à la relation
pédagogique. Cet ouvrage s’engage ainsi
très justement pour une reconnaissance
de la parole et de la plainte des élèves qu’il
considère comme une condition au “vivre
ensemble” et à la prévention de la violence
scolaire.
Ce qui fait l’originalité de cet ouvrage
est qu’il peut être lu à deux niveaux : premièrement, il repose sur des recherches et
des analyses critiques mettant en avant les
limites et les insuffisances de l’éducation
en matière de citoyenneté dans le système
scolaire actuel. Deuxièmement, il offre une
série de témoignages relatifs à des expériences de formation à la citoyenneté fructueuses et potentiellement généralisables.
L’intérêt de l’ouvrage réside donc dans l’articulation entre la recherche et l’action (les
pratiques). Même si en réalité ces “regards
croisés” ne dialoguent pas directement,
ils viennent enrichir la connaissance du
thème abordé et font de cette lecture un
outil de réflexion aussi bien à l’usage de
professionnels de l’éducation-formation en
quête d’outils pédagogiques que de chercheurs en éducation. Enfin, tout le mérite
de ce travail est bien sûr d’intégrer le point
de vue des élèves sur l’exercice de leur
citoyenneté au sein du système scolaire
et de considérer ces derniers comme des
acteurs à part entière, capables d’exercer
un jugement critique.
On peut malgré tout relever un certain nombre de manques : l’analyse de la
citoyenneté scolaire n’est pas suffisamment resituée dans le modèle scolaire
actuel ; or les caractéristiques de l’école de
masse sont à l’origine d’un certain nombre
de tensions et de difficultés auxquels les
acteurs scolaires sont aujourd’hui confrontés. Ainsi, l’analyse des citoyennetés scolaires gagnerait à être rapportée à un cadre
de réflexion plus générale, sans doute plus
“macro”. Par ailleurs, si la notion d’autorité est abordée, elle n’est jamais mise en
lien avec celle de pouvoir alors que leur
relation interroge le fonctionnement et la
légitimité même de la relation pédagogique
et qu’elle permet d’analyser bon nombre
d’injustices ressenties en son sein par les
élèves. Même si les conclusions finales sur
la fonction socialisatrice de l’école semblent
un peu rapides (en réalité l’école continue
de socialiser les élèves mais plus selon un
modèle unique), elles insistent néanmoins
sur la nécessité d'établir la démocratie ainsi
qu’un espace de critique dans le cadre scolaire. Ces quelques remarques n’enlèvent
en rien l’intérêt général de l’ouvrage : les
auteurs décrivent bien la complexité et
les multiples dimensions du concept de
citoyenneté sans s’éloigner du projet initial
et nous font prendre conscience de l’écart
entre le discours et la pratique.
L’ouvrage de Cellier, lui, propose une
réflexion plus unifiée sur la citoyenneté
à l’école ; il relève d’ailleurs plus de l’essai que de l’analyse sociologique présente
dans le précédent ouvrage. En dépit d’une
forme différente, il présente toutefois un
certain nombre de points communs avec
l’ouvrage dirigé par Xypas. Tout d’abord,
au-delà du thème de la citoyenneté, ces
deux ouvrages posent les fondements
d’une réflexion sur l’école comme instance de socialisation, sur les moyens
dont elle dispose, sur les limites de sa
fonction de socialisation (idée d’une sociabilité par les copains, impression que “la
vie est ailleurs”). Ensuite, les deux ouvrages sont traversés par une seule et même
question, celle du “comment éduquer à la
citoyenneté” dans le cadre scolaire. Même
s’ils y répondent différemment, les auteurs
en font essentiellement une affaire de
pédagogie, c’est-à-dire une question de
pratique qui vise nécessairement à faire
grandir les élèves. Un même souci les
anime : tenter de dépasser la pédagogie du
discours afin d’interroger les pratiques au
sein même des établissements scolaires.
Cellier propose une analyse approfondie
de l’état de l’éducation civique à l’école
aujourd'hui et élabore des propositions
pour la renforcer, dans le sens d’une pédagogie de l’acte.
L’ouvrage se divise en sept chapitres.
Afin de marquer son opposition à l’idée
d’une citoyenneté perçue comme rempart à la violence scolaire, l’auteur met
au centre de son ouvrage le concept de
“démocratie d’apprentissage”. Ce fil conducteur lui permet de tisser des liens avec
des notions fondamentales en éducation
tels que le droit, l’éthique, l’autorité et
l’apprentissage. Le premier chapitre, tout
comme chez Xypas, rappelle la pérennité
de l’exigence de la morale en éducation.
D’Érasme à Condorcet, la volonté de
modifier les comportements à travers
la moralisation demeure un point fort
de l’instruction. L’auteur retrace cet historique pour mieux saisir les nouveaux
enjeux de l’éducation civique dans la
société contemporaine. En effet, depuis les
années 1960, la montée de l’individualisme
et l’injonction à l’autonomie modifient le
sens de l’éducation civique à l’école et
obligent à penser le lien entre autonomie
et exigences collectives. Dans le deuxième
chapitre, l’auteur montre de quelle façon
l’éducation civique a été construite
comme un enseignement scolaire. En
s’appuyant sur les textes officiels, Cellier
parvient à saisir l’évolution de l’enseignement de l’éducation civique à travers trois
périodes distinctes : on voit ainsi que le
terme de “morale” a été progressivement
remplacé par “éducation à la citoyenneté”
entendue comme éducation au jugement.
Dans les textes récents, l’auteur relève
par ailleurs plusieurs contradictions : si ces
textes précisent largement les attitudes
des maîtres en matière d’éducation civique (engagement civique du maître ; école
reconnue comme une communauté éducative), ils ne font toujours pas référence
à un véritable espace de citoyenneté scolaire pour les élèves, en terme de participation. En parallèle, l’auteur s’arrête sur
l’évolution de la représentation de l’enfant
d’avant 1968, où l’élève n’était qu’une
“cire molle”, à aujourd’hui, où ce dernier
est perçu comme un enfant “à risque”
auquel on doit enseigner les règles sociales. Le chapitre 3 s’attarde sur la notion
de démocratie participative. Dès cet instant, l’auteur prend position et défend
l’idée d’une citoyenneté liée à la représentation et à une conscience démocratique.
La question du pouvoir des enseignants
est analysée comme étant à l’origine d’un
difficile apprentissage chez les élèves à la
démocratie et complète ainsi l’ouvrage de
Xypas. Le chapitre 6 est consacré à la mise
en place d’une démocratie d’apprentissage
pour les élèves, sur le modèle des écoles coopératives, laquelle doit être comprise comme un lieu d’apprentissage de
la démocratie et non comme une reproduction à l’identique de la démocratie
vécue par les adultes dans la société civile.
Il s’agit ainsi de travailler au partage et à
l’exercice d’une autorité collective, dans le
but de relations pacifiées. Pour Cellier, la
mise en pratique doit donc permettre de
dépasser l’énonciation des principes. Dans
les chapitres 4 et 5, l’auteur introduit une
distinction entre vertus et valeurs et montre que l’éducation civique renvoie aussi
à des valeurs et à divers domaines de
savoirs tels que la formation des bonnes
habitudes, le sens de la justice, etc. Cellier
est particulièrement convaincant lorsqu’il
explique que l’expérience de la démocratie dans la vie scolaire préfigure l’engagement futur des jeunes dans la vie sociale.
Dans le dernier chapitre ( 7), une réflexion
est entamée sur les conditions pour devenir et former un élève sujet. L’auteur lie
la problématique de l’enfant citoyen aux
caractéristiques de l’école démocratique
de masse. Celle-ci génère des frustrations
et du sentiment d’injustice et participe
ainsi à la production des incivilités et des
violences chez les élèves. De plus, elle fait
porter aux individus la responsabilité de
leur propre échec et individualise l’expérience scolaire. Aussi, dans ce contexte, la
reconnaissance des droits des enfants doit
favoriser une pédagogie du projet visant à
transformer les élèves en acteurs sociaux
capables de construire leur savoir et leur
engagement, d’où la nécessité de créer
des instances de négociations collectives
au sein des classes et des écoles (réalisation de projets, conseils d’enfants, médiation par les élèves).
Selon Cellier, l’éducation civique se
caractérise donc par deux formes distinctes de pédagogies : la pédagogie du
discours, c’est-à-dire la connaissance de
la République, et la pédagogie de l’acte
qui repose sur la pratique de la démocratie, laquelle fait aujourd’hui l’objet d’une
demande de plus en plus forte dans le
cadre scolaire. En ce sens, le propos de
Cellier va plus loin que celui énoncé au
départ : c’est bien à travers la construction
d’une démocratie d’apprentissage que les
violences seront réduites (résolution des
conflits, dialogue au sein de la relation
pédagogique, mise en place d’une réciprocité), de même que le pouvoir de l’enseignant légitimé et le rapport au savoir et
le sens de l’école réaffirmés. Par l’introduction du concept de démocratie d’apprentissage, l’auteur aborde des questions
souvent traitées de façon trop abstraite,
sous l’angle des seuls principes. Il montre
l’exigence liée à l’enseignement de l’éducation civique et mesure l’écart entre les
exigences éthiques et morales et les faits.
L’un et l’autre de ces ouvrages font finalement appel à l’innovation pédagogique,
à l’engagement des enseignants et à une
nécessaire remise en cause d’un système
scolaire qui repose encore trop sur une
vision unilatérale et réductrice de la place
de l’enfant dans la construction d’une justice et d’une citoyenneté scolaires.