2004
Éducation et Sociétés
Les classes moyennes, l’école et la ville : la reproduction renouvelée Présentation du dossier
Agnès Van zanten
Observatoire sociologique du Changement CNRS-Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris 27, rue Saint Guillaume, 75007 Paris
Ce dossier examine la contribution de l’école à la reproduction de l’espace des classes
sociales au travers d’une confrontation des stratégies éducatives mises en œuvre par les
parents des classes moyennes urbaines dans quatre pays différents, plus précisément dans
quatre grandes aires métropolitaines (Londres, Berlin, Paris et Buenos Aires). Pour mieux
comprendre ces stratégies, il les resitue également par rapport aux changements dans
la mobilité sociale et dans l’ancrage spatial de ces catégories sociales, ainsi que dans les
approches théoriques globales qui tentent de saisir leur rôle et leur évolution.
This survey examines the contribution of schooling to the reproduction of the space
of social classes through a comparison of educational strategies implemented by urban
middle class parents in four different countries or more exactly in four metropolises
(London, Berlin, Paris and Buenos Aires). To improve our understanding of these strategies, it also sets them within the changes in social mobility and in the spatial anchoring
of these social categories as well as in the global theoretical approaches which try to seize
their role and evolution.
Dieses Dossier untersucht den Beitrag der Schule zur Reproduktion des Raumes der sozialen Schichten am Beispiel einer Gegenüberstellung der Erziehungsstrategien, die von
den Eltern der städtischen mittleren Schichten in vier verschiedenen Ländern, genauer
gesagt in vier Ballungsräumen (London, Berlin, Paris und Buenos Aires) angewendet
werden. Um diese Strategien verständlicher zu machen, stellt er sie auch in den Kontext
der veränderten sozialen Mobilität und der räumlichen Verankerung dieser sozialen
Kategorien, ebenso wie der globalen theoretischen Deutungsversuche, die versuchen, ihre
Rolle und ihre Entwicklung zu erfassen.
Este expediente examina la contribución de la escuela a la reproducción del espacio de
las clases sociales a través de una confrontación de las estrategias educativas puestas en
escena por los padres de las clases medias en cuatro países diferentes, más precisamente
en cuatro grandes áreas metropolitanas (Londres, Berlín, París y Buenos Aires). Para
mejor comprender estas estrategias, las restituye también en relación con los cambios en
la movilidad social y en el anclaje espacial de estas categorías sociales, así como en las
aproximaciones teóricas globales que tratan de entender su papel y su evolución.
Comme le note Jean-Louis Derouet dans la présentation du numéro d’Éducation et Sociétés consacré au thème “Les inégalités d’éducation :
un classique revisité”, si l’interrogation sur les inégalités demeure au centre
du projet de la sociologie de l’éducation, elle doit être largement renouvelée
pour tenir compte des changements économiques et sociaux des deux dernières décennies et des transformations des théories sociologiques. C’est l’objectif de ce dossier qui examine la contribution de l’école à la reproduction
de l’espace des classes sociales au travers d’une confrontation des stratégies
éducatives mises en œuvre par les parents des classes moyennes urbaines dans
quatre pays différents (l’Angleterre, l’Allemagne, la France et l’Argentine).
Pour mieux comprendre ces stratégies, ce dossier les resitue également par
rapport aux changements dans la mobilité sociale et dans l’ancrage spatial de
ces catégories sociales ainsi que dans les approches théoriques qui tentent de
saisir leur rôle et leur évolution.
Les classes sociales, les classes moyennes et l’école
On doit néanmoins d’emblée se poser la question de la pertinence actuelle de la notion de “classe sociale” pour rendre compte du rapport à l’école
des différents groupes sociaux. Observe-t-on une persistance d’inégalités liées
à des positions dans l’espace social avec néanmoins des processus d’individualisation et de diversification des conditions de vie qui transcendent le
modèle hiérarchique des classes et le remettent en question ? (Beck 2001,
Dubet & Martuccelli 2000). Peut-on au contraire affirmer que, malgré des
changements dans la structure des classes, celles-ci demeurent essentielles
pour comprendre la condition sociale contemporaine (Crompton 1998) ?
Pour examiner ces hypothèses concurrentes, il est nécessaire de tenir compte
de façon fine des évolutions objectives de la structure sociale, mais également
des décalages entre ces évolutions et les expériences subjectives des individus
(Chauvel 2001). Ceci semble particulièrement important concernant les
classes moyennes, dont il est difficile de définir clairement la situation de
classe objective et les contours, mais dont les membres, en raison de leur trajectoire, jusqu’à peu principalement ascendante, de leur formation, souvent
universitaire et de leur position d’“entre-deux” dans l’espace social, adoptent
une attitude nettement réflexive vis-à-vis de leur situation et de leur rôle
social, notamment dans leur rapport à la scolarisation (van Zanten 2002).
Dans le monde anglo-saxon, on observe depuis une vingtaine d’années
un renouveau du débat sociologique sur ces questions. Une des raisons majeures de ce phénomène est que l’approche en termes de classes sociales n’est
pas restée centrée sur la sphère du travail, mais s’est intéressée également
à l’éducation, à l’habitat ou à la consommation (Bidou-Zachariasen 2000).
Ainsi, parmi les auteurs qui ont favorisé le retour de la notion de “classe
sociale”, nombreux sont ceux qui ont pris appui sur les résultats des recherches en sociologie de l’éducation pour argumenter leur point de vue. C’est
le cas notamment des chercheurs qui ont participé au renouvellement de la
littérature britannique consacrée aux classes moyennes au cours de ces quinze
dernières années (Savage & al. 1992, Butler & Savage 1995, Butler avec
Robson 2003). En léger décalage par rapport à ce mouvement, on observe
par ailleurs un regain d’intérêt très récent des sociologues de l’éducation pour
les classes moyennes en lien avec les évolutions des systèmes d’enseignement,
des politiques éducatives et du marché de l’emploi (Ball 2003, Power & al.
2003, Devine 2004).
En France, en revanche, malgré la vigueur des débats sur les classes
sociales et notamment sur la classe ouvrière, qui ont marqué la seconde fondation de la sociologie française dans les années de l’après-guerre (Chapoulie
1982) et de ceux qui ont porté sur les “nouvelles classes moyennes salariées” au tournant des années 1970 (Bidou, ce numéro, 119), le débat sur
les classes sociales a pratiquement disparu de la scène sociologique au cours
des deux dernières décennies. On constate néanmoins depuis le début des
années 2000, un léger frémissement encouragé par l’intérêt suscité par les
débats Outre-Manche (Bidou-Zachariasen 2000) et par de nouvelles analyses
de l’évolution des inégalités sociales (Chauvel 1999, Bouffartigue 2004). Les
analyses portant sur les classes moyennes, au sens large du terme, commencent par ailleurs à être renouvelées par des travaux récents sur les cadres (Boltanski & Chiapello 1999, Bouffartigue 2001a, 2001b, Gadea 2003, Karvar &
Rouban 2004) qui permettent d’évaluer l’importance des transformations,
notamment dans le rapport au travail, par rapport à leurs homologues des
années 1970 (Boltanski 1982). Ces analyses ne posent toutefois le plus souvent la question des éventuelles transformations des stratégies éducatives
qu’indirectement. Par ailleurs, si la sociologie de l’éducation continue à produire des analyses de plus en plus fines des inégalités scolaires (Duru-Bellat
2002), la contribution spécifique des familles à leur production ou leur réduction en fonction de leur appartenance de classe et, notamment, celle des
familles des classes moyennes, commence à peine à être réinterrogée (van
Zanten 2003a, 2003b).
Les classes moyennes, l’école et la ville
Pour affiner l’analyse des classes moyennes, il est utile de réfléchir à partir de la notion de “classes moyennes localisées” et de l’articulation entre
les objectifs et les styles de vie des différentes fractions de classe d’une part
et les qualités des espaces urbains qu’elles investissent et en grande partie
construisent d’autre part (Butler avec Robson 2003). On sait que les classes
moyennes, dont la position sociale est moins directement liée que celle des
autres classes aux rapports de production, accordent une grande importance
au “local” dans la construction de leur identité sociale (Vergès 1983). Les
travaux réalisés dans les années 1970 ont montré la tendance des couches
moyennes à s’inventer comme groupe social à partir de visions du monde et
de pratiques individuelles et collectives situées. Le local et, en particulier,
certains quartiers de centre-ville et certaines banlieues nouvelles apparaîssent
dans cette optique comme un terrain permettant le développement de modes
de vie spécifiques et servant de support à de nouvelles identités (Chalvon-Demersay 1984, Bidou 1984).
Dans les transformations actuelles des stratégies éducatives des classes
moyennes, c’est aussi l’espace urbain métropolitain qui constitue le cadre
privilégié des stratégies identitaires et instrumentales. En effet, la concentration et l’accessibilité des ressources de toutes sortes qui caractérisent les
grandes villes offrent aux habitants, notamment aux catégories sociales les
plus mobiles sur le plan spatial et social, les conditions les plus favorables
pour développer des schémas d’action, mais aussi de nouvelles formes d’identification et d’appartenance (Bagguley & al. 1990). Les ressources scolaires,
c’est-à-dire l’existence d’une offre d’établissements scolaires riche, diversifiée
et souvent hiérarchisée, en est un élément central. Les stratégies résidentielles des familles, mais aussi celles des promoteurs et des agents immobiliers,
de même que les politiques urbaines, intègrent de ce fait, de plus en plus, les
enjeux scolaires liés à la fréquentation de tel ou tel établissement.
Mais ces contextes se caractérisent aussi par une très grande hétérogénéité sociale et ethnique. Celle-ci est rejetée par certaines fractions des
classes moyennes qui favorisent au travers de leurs stratégies résidentielles un
“entre soi” que procurent en particulier de nombreux quartiers périurbains
(Donzelot 2004). Elle peut en revanche être appréciée par d’autres fractions
qui investissent les centres-ville, entre autres, parce qu’ils correspondent à
une certaine vision cosmopolite et ouverte de la société et des rapports entre
les classes. Toutefois, cette construction idéologique trouve davantage un
terrain d’expression dans des relations urbaines à durée et à portée limitée
(au bas des immeubles, au marché ou dans certains équipements du quartier)
que dans l’espace scolaire où ce qui se joue a des conséquences bien plus
importantes sur la socialisation de classe des nouvelles générations et sur la
préparation de leur insertion professionnelle et leur intégration sociale.
Stratégies éducatives et modèles sociétaux
Pour comprendre les stratégies scolaires des familles des classes moyennes, il est également utile de développer des comparaisons internationales afin
de dégager le poids des modèles sociétaux (Maurice & al. 1982). On peut à
cet égard opposer un modèle français rationaliste et universaliste qui met au
centre l’égalité des citoyens vis-à-vis de l’État et un modèle anglais qui met
l’accent sur l’égalité des chances des sujets économiques sur le marché et la
reconnaissance de “communautés”. Ces deux modèles s’opposent à leur tour
à un modèle allemand qui porte encore les traces d’un modèle corporatiste de
la cohésion sociale et se fonde, davantage qu’en France ou en Angleterre, sur
l’appartenance de l’individu à un groupe et à un statut spécifiques. Mais ces
modèles évoluent et se déclinent différemment selon les contextes locaux, les
catégories sociales, les secteurs de l’action publique et les champs de l’activité
sociale. Si l’école est un terrain de choix pour leur mise en œuvre, ils sont
interprétés différemment selon les niveaux et les types d’enseignement.
Il est par ailleurs nécessaire de mieux tenir compte de la division du
travail entre la famille et l’école dans les différents contextes nationaux.
L’évolution des politiques éducatives et, notamment, l’introduction dans de
très nombreux pays de dispositifs variés favorisant à des degrés divers le libre
choix de l’école ont contribué à renforcer, tout au moins au plan idéologique, la “responsabilité parentale” dans la scolarisation (Ball 1993). Toutefois,
cette orientation politique est appréhendée de façon différente selon les pays
— et entre différentes “fractions de classe localisées” dans chaque pays— en
fonction de diverses dimensions. Des éléments objectifs doivent être pris
en compte comme, pour la famille, le nombre plus ou moins important des
femmes qui travaillent avec des enfants en âge scolaire ou, pour l’école, sa
plus ou moins grande autonomie vis-à-vis des usagers en matière de sélection
et de diversification des parcours scolaires. Des composantes plus symboliques
interviennent aussi comme les représentations concernant les rôles respectifs
en matière d’apprentissage et de socialisation et le degré de séparation ou,
au contraire, d’interdépendance et de collaboration entre les deux instances
(Kellerhals & Montandon 1991).
Il est par ailleurs important de tenir compte du rôle de l’école, du diplôme
et, plus largement, du capital culturel dans la stratification sociale et dans
la reproduction des différentes fractions des classes moyennes dans chaque
situation nationale. Les études historiques et statistiques fournissent quelques
pistes dans ce domaine. On sait par exemple que l’élite intellectuelle a joué
un rôle plus central dans la construction idéologique des classes moyennes
en France qu’en Angleterre où la formation historique du capital culturel à
partir des formes culturelles aristocratiques mettant au centre une vision du
“loisir” antagoniste au savoir scolaire a donné naissance à une forte tradition
anti-intellectualiste (Savage & al. 1992). On sait également que l’effet du
niveau d’instruction sur le prestige de la profession ultérieure est presque deux
fois plus fort en Allemagne qu’en Grande-Bretagne, la France occupant une
position intermédiaire, mais utilisant davantage que ces deux pays le diplôme
comme un indicateur de niveau plus que de possession de compétences spécifiques (Duru-Bellat & Kieffer 1999). Par ailleurs, si le diplôme joue encore
un rôle essentiel dans la limitation de la mobilité descendante, notamment
dans des pays traversés par de graves crises économiques comme l’Argentine,
les avantages relatifs du capital culturel et du capital économique et, aussi,
du capital social doivent être réévalués dans tous les contextes nationaux à la
lumière des changements économiques et sociaux.
Ces différentes dimensions sont examinées par les articles de ce dossier à partir d’entrées différentes. Le texte de Stephen Ball, Carol Vincent
et Sophie Kemp s’intéresse aux choix en matière de garde et d’éducation de
la petite enfance que font dans deux quartiers de Londres deux “fractions de
classe localisées”. Celui d’Élisabeth Flitner examine les déterminants sub-jectifs et objectifs du choix de l’école secondaire dans un quartier de Berlin-Ouest. Deux autres articles concernent la région parisienne. Un article de
Jean-Christophe François et de Franck Poupeau étudie l’évitement scolaire
dans la ville de Paris et ses implications sur les conditions de scolarisation
des groupes sociaux. Celui de Philippe Gombert et d’Agnès van Zanten examine l’idéologie et les pratiques, tant individuelles que collectives, d’une
“fraction de classe localisée”, celle des cadres et des professionnels du pôle
privé résidant dans une banlieue favorisée. Enfin, la contribution de Cecilia
Veleda et de Carla del Cueto montre qu’il existe de fortes similitudes dans
les relations qu’entretiennent avec l’école différents groupes appartenant aux
classes moyennes à Buenos Aires et dans les capitales européennes, même
si l’ampleur des transformations économiques, sociales et éducatives font de
cette ville un miroir grossissant de certaines évolutions.
Les autres articles qui se rattachent au dossier tout en relevant de différentes rubriques de la revue, permettent de replacer ces dynamiques et ces
analyses sur une toile de fond empirique et théorique plus large. Les trois
textes et, plus particulièrement, celui de Catherine Bidou montrent l’évolution des approches sociologiques des classes moyennes au sein de la littérature
française et internationale et laissent entrevoir l’intérêt d’un lien plus dynamique avec les travaux en sociologie de l’éducation étant donné le rapport
très étroit qu’entretiennent ces classes avec le système scolaire. Le texte de
Louis Chauvel permet en outre d’analyser le rôle de l’école dans l’évolution
de la position des classes moyennes dans la période récente et de la mobilité possible des nouvelles générations. Celui de Marco Obert et d’Edmond
Preteceille met différentes théories sur le rôle des classes moyennes et leurs
rapports aux autres classes sociales à l’épreuve d’une analyse spatiale fine de
leur distribution et leur insertion dans l’espace urbain.
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