2004
Éducation et Sociétés
Le modèle éducatif du pôle “privé” des classes moyennes : ancrages et traductions dans la banlieue parisienne
Philippe Gombert
Observatoire Sociologique du changement (OSC-CNRS) Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris 27, rue Saint Guillaume, 75007 Paris
Agnès Van zanten
Cet article s’intéresse au modèle éducatif d’une fraction spécifique des classes moyennes
salariées en France, à savoir les cadres et les professionnels du secteur privé. En prenant
appui sur deux enquêtes par entretiens menées dans une commune de l’Ouest parisien qui
concentre une proportion importante de ces catégories sociales dans certains quartiers, il
analyse leurs dispositions et leurs pratiques éducatives. Le mode d’analyse met l’accent sur
deux dimensions, le temps et l’espace, et sur la façon dont ces deux dimensions structurent et sont structurées à leur tour par l’action éducative, individuelle et collective, des
familles. La conclusion met l’accent sur la relation à double sens entre le modèle éducatif
que ces catégories sociales cherchent à faire prévaloir dans des contextes locaux spécifiques et des évolutions plus globales du système d’enseignement.
RENCONTRES AVEC
LES SOCIOLOGIES D’AUTRES ESPACES LINGUISTIQUES
This article focuses on the educational model of a particular fraction of wage-earning
middle class families – the executives and private sector professionals. Following two
interview-based surveys conducted in a town west of Paris with a high proportion of these
social categories in some neighbourhoods, it analyses their educational mindsets and
practices. The pattern of analysis lays the stress on two dimensions –time and space– and
on how these two dimensions structure and, in turn, are structured by the families’ educational, individual and collective action. The conclusion emphasises the two-way relation
between the educational model that these social categories would like to see prevail in
particular local contexts and more global evolutions of the education system.
Dieser Artikel interessiert sich für das Erziehungsmodell eines besonderen Teils der
angestellten Mittelklassen in Frankreich, nämlich die Leitenden Angestellten und
die Beschäftigten des Privatsektors. Indem er sich auf zwei Umfragen stützt, die durch
Befragungen in einer Gemeinde im Westen von Paris geführt wurden, die in manchen
Stadtteilen einen hohen Anteil dieser beruflichen Kategorien aufweist, analysiert der
Artikel ihre Erziehungspläne und –praktiken. Die Art der Analyse stützt sich besonders
auf zwei Dimensionen, die Zeit und den Raum, und auf die Art und Weise, wie diese
beiden Dimensionen die individuelle und kollektive Erziehungsaktion der Familien strukturieren und von ihr strukturiert werden. Die Schlussfolgerung betont besonders die Hin und Rückbeziehung zwischen dem Erziehungsmodell, dem diese sozialen Kategorien den
Vorzug geben, und zwar in dem besonderen örtlichen Zusammenhang, und den globaleren Entwicklungen des Unterrichtssystems.
Este artículo se dedica al modelo educativo de una fracción específica de las clases medias
en Francia, a saber los ejecutivos y los profesionales del sector privado. Apoyándose en
dos encuestas por entrevistas llevadas en una comarca del Oeste parisino que concentra
una fuerte proporción de categorías sociales en algunos barrios, analiza sus disposiciones y
sus prácticas educativas. El modo de análisis se enfoca en dos dimensiones, el tiempo y el
espacio, y en el modo con el que estas dos dimensiones estructuran y están estructuradas
por la acción educativa, individual y colectiva, de las familias. La conclusión pone de
realce la relación de doble sentido entre el modelo educativo que estas categorías sociales
quieren hacer prevaler en contextos locales específicos y evoluciones más globales del
sistema de enseñanza.
Les attentes et les stratégies des parents des classes moyennes vis-à-vis de la scolarisation se sont profondément transformées au cours des trente
dernières années sous l’effet conjugué de deux séries de phénomènes. Il s’agit
d’une part des évolutions du monde du travail et des nouvelles exigences que
ce dernier impose au système d’enseignement. Car si le diplôme joue toujours
un rôle aussi central que dans les années 1960 et 1970 dans la reproduction
des classes moyennes, c’est de façon plus négative que positive : son absence
entraîne une privation de statut, mais sa possession permet uniquement de
rester dans la course aux opportunités dans le marché du travail (Beck 2001).
Ces évolutions ont engendré une peur du chômage et de la précarité dans
toutes les catégories sociales, y compris les plus protégées d’entre elles, une
quête sans fin de nouvelles certifications et une compétition scolaire interne
entre les différentes fractions des classes moyennes. D’autre part, les attentes
et les stratégies des parents des classes moyennes ont également été modifiées
par des transformations sociales et scolaires qui affectent leur position vis-à-vis des classes populaires. Le resserrement des revenus aux niveaux intermédiaires et la démocratisation des études, en tout cas dans certaines filières,
ainsi que la diffusion de modes, de styles, de façons de parler des jeunes de
banlieue et les discours sur la montée de la violence urbaine et scolaire font
craindre à de nombreux parents appartenant à ces catégories sociales un
“envahissement par le bas” des établissements scolaires, des espaces résidentiels et de la société tout entière qui les conduit à rechercher des nouveaux
modes de distinction, de mise à distance et de reconstitution d’un “entre soi”
de classe (van Zanten 2003a).
Ces changements n’affectent cependant pas toutes les fractions des classes moyennes de façon identique. Dans la continuité des analyses de Louis
Chauvel ( 2001,2004 ce numéro 101), nous distinguons, en excluant néanmoins provisoirement la catégorie des indépendants, quatre classes moyennes
suivant deux dimensions. La première renvoie à l’opposition verticale entre
les classes moyennes supérieures, correspondant grosso modo à la catégorie 3
de l’INSEE (“cadres et professions intellectuelles supérieures), et les classes
moyennes intermédiaires correspondant grosso modo à la CS 4 (“professions
intermédiaires”). La seconde, au clivage horizontal entre les salariés du public
et ceux du privé. Or ce sont surtout les salariés du secteur public de niveau
supérieur et intermédiaire qui ont retenu l’attention des sociologues comme
des médias et des pouvoirs publics, y compris dans le champ de l’éducation.
Ceci s’explique, de façon générale, par les liens privilégiés qu’ont entretenus
ces catégories, dès leur émergence, avec l’État et avec l’école et, dans les
périodes plus récentes, par leur visibilité sur les scènes politiques, associatives
et scolaires locales. Les analyses existantes ont en effet mis en évidence que
ces catégories se caractérisent, entre autres, par leur volonté de jouer un rôle
de médiation entre les différentes classes sociales et entre la société civile et
l’État, ce qui s’est traduit dans les années 1970, en lien avec leur forte croissance, par une participation très importante au renouveau de la vie associative et politique locale (Monjardet 1984, Bidou 1984). Elles se caractérisent
aussi par l’importance de leur capital scolaire et culturel, ainsi que d’un capital social interne au système d’enseignement, ce qui leur permet, notamment
aux membres de la profession enseignante, d’y déployer des stratégies très efficaces (Bourdieu & Passeron 1970, Bourdieu 1979, Héran 1996). Elles occupent par ailleurs des positions spécifiques dans l’espace urbain. Ainsi, dans les
années 1980 et 1990, ce sont surtout les problèmes et les questions que pose
leur cohabitation avec les ouvriers et les immigrés dans des quartiers et des
établissements scolaires mixtes ou à dominante populaire qui ont été mis en
avant dans les études (Dubet & Martuccelli 1998, van Zanten 2001).
Or plusieurs éléments perceptibles au niveau local et aussi, partiellement, au niveau global (Chauvel, ce numéro, 101) permettent d’émettre
l’hypothèse que ce sont aujourd’hui d’autres catégories au sein des classes
moyennes, plus proches du pôle privé, c’est-à-dire exerçant une activité de
façon libérale ou dans une entreprise n’appartenant pas au secteur public, qui
tendent à assumer la position, matérielle et symbolique, centrale autrefois
détenue par les salariés du pôle “public” au sein de la société et de l’école.
Il s’agit notamment, en nous référant par commodité aux PCS détaillées de
l’INSEE, des professions libérales, des ingénieurs et des cadres techniques
d’entreprises, ainsi que des cadres administratifs et commerciaux d’entreprise.
Or il est vain de tenter de comprendre les dispositions et les pratiques sociales
et scolaires de ces catégories en transposant les analyses antérieures. En effet,
d’une part, ces dispositions et ces pratiques sont fortement influencées par la
position professionnelle occupée — et visée pour les enfants— notamment par
l’exercice dans le secteur privé ou, en tout cas le plus souvent, à l’extérieur de
la fonction publique. D’autre part, ces catégories combinent dans le rapport à
l’école des ressources culturelles avec des ressources économiques, des ressources sociales externes et des ressources “organisationnelles” de façon originale
(De Singly & Thélot 1985, Butler & Savage 1995, van Zanten 2003b). Enfin,
les ancrages spatiaux des classes moyennes supérieures et intermédiaires du
public et des classes moyennes supérieures du privé ne sont pas les mêmes.
On constate notamment une plus grande tendance des derniers à l’agrégation
et à la mise à distance des ouvriers et des immigrés dans l’espace urbain et
l’espace scolaire (Butler & Robson 2003 ; Ball & al., ce numéro, 13 ; Oberti
& Préteceille, ce numéro, 135). En prenant appui sur deux enquêtes par
entretiens auprès d’une soixantaine de familles menées dans une commune
de l’Ouest parisien qui concentre une proportion importante de ces catégories sociales dans certains quartiers, nous cherchons à cerner ces différentes
dimensions
[1]. Pour cela, nous adoptons une entrée particulière, à savoir celle
du zonage “espace-temps” qui caractérise leur action, c’est-à-dire la façon
dont elles conçoivent et s’approprient le temps et l’espace et sont à leur tour
contraintes dans leur action, individuelle et collective, par ces deux dimensions (Giddens 1984).
La projection dans l’avenir
et le management du temps présent
Les pratiques éducatives des classes moyennes supérieures sont largement conditionnées par leur perception des exigences du monde du travail et
de l’enseignement supérieur et par la nécessité que ressentent ces parents
de les anticiper pour assurer la meilleure place possible à leurs enfants. Mais
cette préoccupation est particulièrement affirmée chez les parents appartenant au pôle “cadres et professionnels du privé” qui développent vis-à-vis de
l’école et des enseignants des attentes et des pratiques à dominante instrumentale. Ces parents insistent par exemple davantage que les autres fractions
des classes moyennes sur la nécessité d’améliorer l’enseignement des langues
étrangères, d’introduire les nouvelles technologies de l’information dans les
classes et de renouveler une pédagogie centrée sur le savoir encyclopédique
et l’enseignement magistral et non sur l’acquisition des compétences et l’activité des élèves. Ils font en outre pression auprès de l’institution, et de ses
représentants, pour qu’elle renforce son rôle de sélection, de classement et
de récompense des meilleurs. Ils exigent des progressions plus rapides pour
leurs enfants, sanctionnées si possible, pour les plus brillants, par un saut de
classe dès le primaire. Ils souhaitent aussi des évaluations plus nombreuses
permettant de situer le progrès et le profil scolaire de l’enfant et de calculer ses chances futures. Bref, ces parents voient l’éducation principalement
sous l’angle d’un bien positionnel et l’école — et les professionnels qui y travaillent— comme des moyens au service de la réussite individuelle : ”Les gens
que je connais ici accordent beaucoup d’importance aux performances de leurs enfants. Il
faut avoir de bonnes notes, apprendre l’anglais très tôt, il ne faut surtout pas être en retard
au niveau scolaire. Et si possible avoir une année d’avance dès l’entrée au collège, ça, c’est
le top… Les gens veulent que leurs enfants réussissent à tout prix, mais ça prend parfois
des proportions inquiétantes. Les parents font parfois pression sur les enseignants pour que
leur enfant saute une classe, c’est la course à la performance” (Mère sans profession et
père directeur commercial, trois enfants, propriétaires d’une maison).
Les visées instrumentales et l’anticipation stratégique se traduisent également par des pratiques éducatives au sein de la famille et dans des espaces
non scolaires qui supposent la détention d’un capital culturel, mais aussi économique, relativement importants. Ainsi, dans le domaine de l’apprentissage
des langues étrangères, ces parents, qui font dans une certaine mesure partie
des “nouvelles élites de la mondialisation” (Wagner 1998), n’hésitent pas à
investir dans des cours extrascolaires, des voyages et des séjours à l’étranger.
L’achat d’un ordinateur et l’accès à internet à la maison, qu’on sait encore
réservés pour l’essentiel à ces catégories sociales, sont aussi conçus pour faire
profiter les parents, mais aussi les enfants, d’un meilleur accès à la technologie
et l’information. Le recours très répandu parmi ces familles à des cours particuliers dans les disciplines les plus stratégiques par rapport à la sélection comme
les mathématiques renvoie aussi à une stratégie d’anticipation puisqu’il s’agit
très souvent davantage de compléter les apports scolaires et de prendre de
l’avance par rapport aux attentes des enseignants des niveaux supérieurs que
de rattraper des retards, comme c’est plus souvent le cas chez les classes moyennes intermédiaires et les classes populaires (Glasman & Collonges 1994). Ces
parents cherchent aussi à contrôler et à rentabiliser le temps non scolaire des
enfants en vue d’une scolarité et d’une insertion professionnelle réussies. À
court terme, ils rationalisent les activités quotidiennes, conçues comme un
investissement tant du point de vue de l’effort à accomplir que de leurs apports
à venir, par le choix attentif des activités, l’occupation maximaliste du temps,
le “monitoring” permanent des enfants (Lareau 1989). À long terme, ils opèrent souvent une planification rigoureuse des trajectoires scolaires par le choix
des options, des filières et des établissements.
Ce surinvestissement éducatif ne doit cependant pas être interprété
exclusivement, comme c’est le cas habituellement, comme relevant du pur
registre instrumental. Il est également la conséquence d’une angoisse vis-à-vis de l’avenir des enfants et d’un désir de le maîtriser qui relève plutôt d’un
registre identitaire (Ball 2003). Par ailleurs, les formes qu’il prend témoignent
aussi de la transposition dans l’univers domestique et scolaire des modes
d’organisation des cadres, notamment des cadres du privé, dans la sphère du
travail et de leur évolution. La maîtrise du temps, son organisation et sa rentabilisation ont toujours été des soucis cruciaux pour des catégories sociales
dont le contrat moral qui les lie aux employeurs a toujours supposé de ne pas
trop compter leur investissement en échange de responsabilités (Goldthorpe
1982). On observe néanmoins un net alourdissement du sentiment d’être
débordé en lien avec un accroissement du volume de travail, de son intensité, du mode de régulation par objectifs et par projets et du gommage de la
distinction entre travail et non-travail qu’induisent notamment les nouvelles
technologies de la communication (Boltanski & Chiapello 1999, Bouffartigue 2001). Cette obsession du contrôle du temps est aussi à mettre en relation avec un culte de la performance tant dans le travail que dans d’autres
sphères de la vie sociale (Ehrenberg 1991) qui conduit à une survalorisation
de la réussite et de la compétition. Ces nouvelles pressions conduisent les
parents à penser qu’eux-mêmes et leurs enfants n’en font jamais assez et qu’il
est toujours possible de se surpasser, de déployer plus d’énergie ou de trouver
des moyens plus adaptés aux objectifs poursuivis : “Dans cette résidence, on est
aussi poussé à en faire plus pour les enfants. C’est un état d’esprit très compétitif, les
enfants font beaucoup d’activités, il faut qu’ils réussissent très bien à l’école. C’est R. (la
commune) peut-être qui veut ca aussi. Mais il y a le travail aussi. Moi, avec l’expérience
que j’ai au niveau professionnel, je trouve qu’on vit dans un monde qui est de plus en
plus compétitif avec des exigences très précises, des objectifs très précis. Enfin ça, c’est le
monde de l’économie. Avant on pouvait avoir des objectifs économiques à atteindre, ca
n’empêchait pas le respect de l’autre… Ce qui se passe dans l’éducation, c’est un peu la
même chose.” (Mère sans profession et père directeur commercial, un enfant,
propriétaires d’une maison)
En outre, comme l’illustre cette citation, la dimension spatiale intervient aussi. En effet, la forte ségrégation résidentielle de ces catégories sociales, notamment, comme c’est le cas pour une partie des familles interrogées,
dans des résidences fermées proches des “gated communities” américaines,
renforce la compétition. Les familles, notamment les femmes, s’observent les
unes les autres, se comparent et tendent à adopter des stratégies similaires
visant à construire le meilleur parcours scolaire possible pour chacun des
enfants. Mais en même temps, ces mères, très portées par leur niveau culturel
et leur position sociale à la réflexivité critique sur leurs propres pratiques,
émettent sans cesse des jugements critiques sur ces stratégies et les visées à
long terme qui les sous-tendent car elles sont très conscientes de leurs effets
négatifs possibles sur le bien-être et l’épanouissement au présent des enfants
(van Zanten 2003b). Il n’y a donc pas d’identification totale à un modèle
éducatif commun. Sont notamment montrées du doigt les familles qui ont
des ambitions élevées pour leurs enfants, mais qui délèguent l’accompagnement scolaire aux établissements ou qui négligent leur bonheur et leur éducation par manque de temps ou par la centration égoïste sur leurs objectifs
professionnels ou économiques.
Toutefois, la cohérence du modèle propre à ces fractions des classes
moyennes apparaît beaucoup plus grande dès lors qu’il est utilisé pour ériger
une barrière par rapport aux classes populaires. D’une part, leur suractivité
et celle de leurs enfants, y compris dans ses manifestations les plus négatives
comme la fatigue ou le stress, permettent à ces parents d’affirmer l’importance
de leur contribution au bon fonctionnement de la société, contrairement
aux parents et aux jeunes des classes défavorisées qui “se tournent les pouces”
et “traînent dans la rue”. D’autre part, l’auto-contrainte et l’effort s’opposent
au laxisme dont feraient preuve les familles de milieu populaire qui serait la
principale cause des dysfonctionnements dans les établissements hétérogènes. En effet, sensibilisés par leur formation universitaire, par leur activité
professionnelle — c’est le cas notamment de ceux qui exercent des métiers
relationnels— et par les médias aux savoirs sociologiques, psychologiques et
linguistiques mettant en avant l’importance de la socialisation familiale, ces
parents accordent un rôle central à la famille dans la production d’inégalités
de réussite. Dans leur raisonnement, c’est l’incapacité des parents de ces
milieux à assurer un cadre familial stable et un suivi convenable de la scolarité des enfants à la maison qui conduirait les enseignants à se centrer sur
des tâches de socialisation, à être moins exigeants vis-à-vis des enfants ou à
retarder le rythme des enseignements.
Les valeurs de performance, de maîtrise et d’auto-réalisation relèvent
en outre d’un registre éthique et philosophique. Elles participent d’une certaine conception de l’exercice rationnel de la liberté individuelle qui procède d’une appropriation spécifique de l’idéal occidental de rationalisation
du monde social tel qu’il a été analysé par Weber. Il s’agit en fait de gérer sa
vie comme une entreprise en cherchant à optimiser sa propre existence, en
planifiant les étapes de la carrière, l’évolution du couple dans les cycles de
vie, la naissance des enfants, leur éducation, leurs loisirs (Gadea 2003). Elles
relèvent également d’une certaine conception du processus de civilisation
dont ces parents se font les porte-parole et qui implique des devoirs envers
soi et envers sa descendance (Elias 1984). Enfin, ces valeurs s’inscrivent aussi
dans une conception spécifique de la contribution des individus au maintien
du lien social qui met l’accent sur la responsabilité individuelle de chacun
beaucoup plus que sur les solidarités collectives.
Le contrôle des cadres spatiaux de socialisation
et de scolarisation
Les pratiques éducatives des parents appartenant à cette fraction des classes moyennes supérieures se déploient aussi dans un cadre spatial qu’elles
contribuent à leur tour à structurer. Le choix du lieu de résidence en est
un élément essentiel. Ce choix dépend d’un ensemble de facteurs matériels, affectifs et symboliques qui, suivant la position sociale des individus,
apparaissent comme des contraintes ou des préférences, à savoir la distance
par rapport au lieu de travail des parents, l’accès aux transports et à divers
équipements, la proximité des parents ou d’autres membres de la famille ou
les qualités sociales et esthétiques des quartiers et des bâtiments (Bonvalet
1998). Pour les cadres et professionnels du privé que nous étudions ici et qui
possèdent des ressources économiques élevées, il s’agit le plus souvent d’un
vrai choix qui intègre ces différentes dimensions dans un projet plus ou moins
conscient de clôture sociale, c’est-à-dire d’appropriation sociale d’un espace
par l’association avec des individus appartenant au même milieu social et la
“colonisation” des lieux et des institutions (Murphy 1988, Butler & Robson
2003). La clôture sociale fondée sur la propriété permet d’assurer aux enfants
une socialisation et une sociabilité homogènes en structurant le choix des
amis, des loisirs et des activités sportives et culturelles et en permettant à
d’autres adultes de jouer un rôle de relais de l’influence parentale comme
nous l’avons suggéré plus haut. Mais, pour que cette clôture soit réellement
efficace, il faut qu’elle englobe aussi l’espace scolaire. De là l’importance que
beaucoup de parents déclarent avoir accordée aux qualités de l’école dans le
choix de leur lieu de résidence en anticipant même d’éventuelles stratégies
de reconversion, en cas de besoin, vers l’enseignement privé. “J’ai choisi R. et
ce coin-là aussi en grande partie parce que je savais que dans un triangle, j’avais un public
qui, à la fois, primaire et secondaire, était vraiment bon et que je savais, qu’en recours,
j’avais toujours P. (collège-lycée privé).” (Mère professeur dans l’enseignement
privé, père comptable, deux enfants, locataires d’un appartement)
Ce phénomène est peut-être particulièrement marqué sur le territoire
étudié car la municipalité, prenant appui sur certains groupes immobiliers,
vise clairement à attirer des cadres et des professionnels à revenus élevés sur
son territoire en misant sur les qualités des logements proposés, mais aussi
sur celles des établissements d’enseignement. Plusieurs indicateurs montrent
néanmoins qu’il se développe dans la région parisienne et probablement dans
de nombreuses zones urbaines en lien avec la différenciation réelle ou perçue
comme telle par les familles des établissements de même type et alors qu’elles
ne peuvent exprimer des choix que de façon très réglementée, par le biais de
dérogations à la sectorisation en vigueur de l’enseignement public mise en
œuvre de façon variable selon les contextes locaux. Or il est évident que ce
pouvoir de contrôle, par une démarche unique, de l’environnement local et
scolaire des enfants procure des avantages instrumentaux considérables à ces
catégories sociales par rapport à celles moins dotées en capital économique.
Il favorise aussi le bien-être et l’épanouissement des enfants grâce à la proximité des établissements, qui réduit la fatigue liée aux déplacements et leur
permet d’avoir davantage d’activités sportives et de loisir après l’école et des
camarades et amis habitant le même quartier. Avec en prime des bénéfices
symboliques puisque le fait de résider à côté des meilleurs établissements
autorise ces parents à déclarer en toute bonne conscience que leurs enfants
fréquentent l’établissement du quartier. Cela leur évite le jugement négatif de
leur entourage et d’une partie de l’opinion publique qui s’exerce davantage à
l’égard des parents appartenant aux catégories intermédiaires et supérieures
du pôle public qui cherchent à éviter les établissements beaucoup plus hétérogènes de zones plus mélangées où ils résident.
Les choix résidentiels permettant d’accéder aux espaces scolaires convoités ne sont cependant pas toujours possibles, ni suffisants. C’est pourquoi
un certain nombre de parents appartenant aux catégories étudiées ici vont
s’orienter vers des établissements privés sélectifs, ce qui est une autre façon
de transformer des ressources financières en ressources culturelles et sociales
(Butler & Savage, 1995). Ce choix est accessible à un éventail plus large
des catégories sociales en France que dans d’autres contextes nationaux dans
la mesure où la plus grande partie des établissements privés est largement
subventionnée par l’État, mais il est conditionné par la localisation des établissements privés. Or si, au niveau national, c’est la plus ou moins grande
influence de la tradition catholique qui explique les différences d’implantation, on observe à des échelles plus réduites en région parisienne que les
établissements privés sont généralement beaucoup plus nombreux dans les
quartiers et les communes favorisés où réside une grande partie des catégories
qui nous intéressent ici. Doublement favorisées par leurs ressources économiques, ces catégories, en “achetant” un certain type de scolarisation, dotent
leurs enfants d’un capital culturel mais aussi d’un capital social supérieur à
celui de leurs homologues du secteur public.
En effet, le choix de ce type d’établissement répond dans nombre de
cas à la volonté de faire en sorte que les enfants soient plus poussés par un
niveau d’exigence élevé et mieux formés pour les études et les emplois à
venir grâce à un suivi plus individualisé et à l’acquisition précoce de bonnes
méthodes de travail à l’école primaire et au collège. Ce qui n’empêche pas
beaucoup de ces parents d’opérer des retours vers le secteur public au lycée
et, surtout, à l’entrée dans l’enseignement supérieur pour avoir accès aux
filières les plus prestigieuses et notamment aux classes préparatoires. Mais,
pour de nombreux parents, le choix du privé correspond aussi à des stratégies
plus larges de cloisonnement social car la sélection académique, qui est aussi
directement ou indirectement sociale et ethnique, permet dans certains de
ces établissements, proches de ceux fréquentés par la bourgeoisie, de reconstituer un véritable “entre soi” susceptible d’encourager une sociabilité de classe
et d’assurer la transmission des valeurs et des compétences sociales indispensables pour occuper une place élevée dans la hiérarchie sociale (Pinçon
& Pinçon-Charlot 1989) : “Le fait d’aller dans une école privée, c’est la volonté des
parents déjà. C’est vrai que les parents doivent s’investir pour mettre les enfants dans une
école privée, donc je pense que ce sont des parents avant tout qui sont à la recherche de
valeurs, à suivre auprès des enseignants, vous voyez ce que je veux dire, et, de ce fait, il y
a beaucoup plus d’enfants qui ressemblent à mes enfants, parce que moi c’était ma volonté
en fait. Ce sont des petites choses qui paraissent insignifiantes mais, bon, la politesse déjà,
on mange ce qu’on a dans son assiette, la discipline bien sûr, la responsabilité vis-à-vis
des autres, aussi le respect des autres… ” (Mère sans profession, père cadre dans le
privé, quatre enfants, propriétaires d’une maison).
Ces deux démarches de contrôle des cadres spatiaux de scolarisation et
de socialisation, qui sont les plus répandues parmi les parents cadres et professionnels du privé — bien que certains choisissent également de contourner
la sectorisation en vigueur dans le secteur public par des voies légales ou
illégales— relèvent clairement d’un registre stratégique. Toutefois, comme
la volonté d’anticipation et de management du temps, elles sont également
sous-tendues par des considérations identitaires et éthiques. Comme l’illustre
la citation précédente, pour ces catégories sociales, comme pour la bourgeoisie dont elles sont proches sur ce point, la socialisation fondée sur “l’entre soi”
à laquelle aboutissent ces démarches est à la fois un mécanisme essentiel de
création de capital social et de marquage de frontières par rapport aux autres
groupes sociaux et un mode d’intégration sociale fondé sur l’identification
à des valeurs à dimension universelle, mais dont les individus occupant des
positions de responsabilité en haut de l’échelle sociale doivent se faire plus
particulièrement les émissaires. De même, si le choix, indirect ou direct, de
l’école est clairement pour ces parents un moyen d’asseoir et d’améliorer
leur position sociale, il est aussi revendiqué sur des bases éthiques à savoir
le devoir d’offrir la meilleure scolarité possible aux enfants et de s’impliquer
dans son déroulement. Ce devoir est clairement un devoir parental, mais
aussi social puisque le bon fonctionnement de la société est vu comme le
résultat de l’agrégation de comportements conscients, raisonnables et efficaces des individus qui la composent.
Enfin, ces démarches sont également sous-tendues par des valeurs d’autoréalisation et de maîtrise intégrant des dimensions issues du cadre de travail et
du cadre de vie de ces catégories sociales. Parmi celles-ci, la mobilité et la dissociation des différents domaines d’activité occupent une place importante.
Elles apparaissent en effet comme des valeurs en soi, symboles d’une modernité dont ces parents se pensent être les principaux vecteurs dans la société.
Ces dimensions sont à mettre en relation avec l’univers de travail des cadres
dans lequel la capacité à se déplacer d’un secteur à un autre ou d’une région
à une autre en développant des identifications partielles et non pas totales à
l’activité sont fortement valorisées, même si, dans les faits, le “nomadisme”
des cadres apparaît encore relativement limité (Karvar & Rouban, 2004).
Elles sont aussi à mettre en relation avec des modes de vie propres aux grandes agglomérations qui se caractérisent par l’absence d’enracinement d’une
fraction non négligeable de ceux qui y résident et par la plus grande distance
entre les lieux de scolarisation, de travail, de résidence, de consommation et
de sociabilité. Dans le domaine scolaire, ces valeurs permettent de justifier
et de donner une connotation positive à des choix d’établissements privés
ou publics assez éloignés impliquant pour les enfants des sacrifices au niveau
du confort ou au niveau affectif : “— Est-ce que quelque chose vous aurait empêché
de choisir un autre établissement ? Par exemple, la distance ? — On est dans un monde
moderne, même s’il est arriéré par certains côtés et on a le RER à cinq minutes d’ici qui
nous met au cœur de Paris en vingt minutes. Ce n’est pas la peine de venir en région
parisienne depuis la province, si on ne profite pas des avantages” (Père responsable de
ventes dans une grande entreprise, mère infirmière, deux enfants, propriétaires d’une maison). “Il faut lui expliquer que son intérêt est différent de ses amitiés.
Elle devra faire comme nous, séparer ces deux secteurs de l’existence” (Père et mère
psychologues, deux enfants, propriétaires d’un appartement)
L’efficacité et l’intérêt général local
On ne comprend cependant pas complètement le modèle éducatif des parents appartenant au pôle privé des classes moyennes si on se situe
exclusivement sur le plan de l’action individuelle. En effet, comme nous
l’avons suggéré à plusieurs reprises dans ce texte, ces parents conçoivent
aussi leur rôle comme ayant une dimension sociale, mais ce d’une façon
assez différente de celle des parents appartenant au pôle public des classes
moyennes. Ces derniers restent proches du modèle dominant, dont se sont
faits porteurs, au moins jusqu’à une date récente, les responsables de la Fédération de conseils des parents d’élèves (FCPE), fondé sur de grandes valeurs
comme l’égalité, sur des règles bureaucratiques de fonctionnement, sur une
cogestion du système d’enseignement par les représentants de l’administration et de la profession enseignante. En revanche, les parents auxquels nous
nous intéressons ici accordent plus d’importance à l’efficacité, c’est-à-dire à la
nécessité de définir les problèmes éducatifs comme des problèmes purement
techniques nécessitant la mise en œuvre de savoir-faire spécifiques, mais dont
la définition ferait l’objet d’un consensus tacite, la légitimité procédurale prenant le pas sur la légitimité substantielle (Derouet 1992). Ils sont sensibles
aux notions d’autonomie, de projet, de concertation et de communication
c’est-à-dire à des notions en vigueur dans leurs univers de travail et dont la
transposition dans l’univers des services publics contribuerait, pensent-ils, à
son renouveau.
Un autre élément central de leur conception du fonctionnement idéal
des établissements d’enseignement a trait en outre à la réactivité par rapport
aux usagers. Comme l’ensemble des parents des classes moyennes, ces parents
se situent davantage dans une logique de coencadrement conjoint par les
parents et les enseignants de l’éducation des enfants que dans la logique
de séparation de domaines d’action qui prédomine dans les milieux populaires (Kellerhals & Montandon 1991). Ils se démarquent néanmoins de
leurs homologues du secteur public par le caractère plus offensif et moins
coopératif de leur démarche vis-à-vis des professionnels de l’éducation. Ces
parents sont en effet nombreux à considérer qu’il ne suffit pas de s’adresser individuellement aux enseignants en misant sur leur bonne volonté, ni
d’avoir recours à des chefs d’établissements qui, n’étant pas les véritables
supérieurs hiérarchiques des enseignants, ont peu de pouvoir sur eux, mais
qu’il faudrait une réforme plus radicale du système d’enseignement : “Moi, je
crois que le problème politique c’est que les parents n’ont absolument pas leur mot à dire
sur l’éducation que ce soit aussi bien au niveau municipal, départemental, etc. En fait, tout
est dans les mains de l’inspecteur d’académie. Donc, c’est vraiment l’Éducation nationale.
Le problème que l’on a c’est quand on est confronté à un instituteur, une institutrice qui
est archi nul, complètement débile, etc., on ne peut rien faire, on est obligé de les subir et
surtout nos enfants. Parce que nous, à la limite, on ne les subit pas, c’est nos enfants qui les
subissent. Il y a une inertie par rapport à la compétence qui est assez grave. On ne pourrait
pas se permettre de faire 1/64e de ce que peut se permettre un dingue comme prof, sans
que nous, on soit viré dans le privé, c’est évident (… ). En fait, on ne tient absolument pas
compte de l’avis des gens. L’Éducation nationale, elle fait ce qu’elle veut, quand elle veut,
où elle veut.” (Mère gestionnaire de crèches, père cadre financier dans le privé,
trois enfants, propriétaires d’une maison)
Une partie de ces parents considère que l’enseignement privé prend
davantage en compte les usagers et cela fait aussi partie des critères qui conduisent à choisir ce type d’enseignement. Pour d’autres cependant, c’est l’ensemble du modèle français qui est mis en cause et c’est seulement un mode
de gestion communautaire — largement favorable à des formes collectives de
clôture sociale— inspiré du modèle américain qui permettrait aux parents de
jouer le rôle qui devrait être le leur à côté des enseignants : “Les parents sont
déjà beaucoup plus impliqués (aux États-Unis) et encouragés à se montrer présents dans
l’école. À la fin de l’année, il y a une grande fête d’organisée où l’on remet des diplômes
aux parents qui ont le plus travaillé pour l’école, qui se sont le plus impliqués. De toute
façon, les Américains n’ont pas le même état d’esprit que nous. Ils cherchent beaucoup
plus à travailler en groupe ; nous, on est beaucoup plus individualiste. Aux États-Unis, ce
n’est pas la même chose. Ils aiment bien être en club, en association, ça fait partie de la
vie sociale, de s’impliquer dans l’école, dans un club de sport (… ). Mais moi, personnellement, j’ai plutôt été déçue de mon investissement dans l’école D. J’ai là aussi beaucoup
donné comme aux États-Unis et je pensais réellement pouvoir faire avancer les choses
mais ça ne s’est pas passé comme je le souhaitais. Avec le recul, je peux dire que mon bilan
n’est pas très positif.” (Mère pharmacienne, père cadre dans l’aéronautique, trois
enfants, propriétaires d’une maison)
Pour jouer un rôle collectif plus important une partie de ces parents
se tourne alors vers les associations de parents d’élèves. Celles-ci défendent
l’élargissement de l’intervention parentale, mais à des degrés divers car là
où la FCPE parle avec prudence de coéducation, la PEEP, qui s’est toujours
située du côté de la défense des droits familiaux, évoque une responsabilité éducative partagée (Barthélemy 1995). Toutefois, ces deux associations,
quand elles sont implantées dans des zones et des établissements concentrant
des parents du type que nous étudions ici sont amenées de façon plus ou
moins volontaire à devenir des relais de leurs exigences et de leurs revendications. Ce sont surtout cependant les associations indépendantes, de plus en
plus présentes dans ces types de contextes scolaires urbains, notamment dans
l’enseignement primaire, qui, fonctionnant comme des groupes de pression,
se plient le plus à la demande de réactivité et d’efficacité des parents. Ces
changements coïncident avec le déclin d’un modèle de militantisme fondé
sur le long terme au profit de nouvelles formes de participation fondées sur
des interventions ponctuelles et à court terme (Ion 1997) : “Dans les associations
classiques, il faut beaucoup de temps pour traiter les problèmes de l’école. En général, c’est
très difficile de faire bouger les choses surtout quand on a affaire à une grosse machine
comme l’Éducation nationale… Or dans un monde comme le nôtre, tout va très vite.
Donc il faut pouvoir réagir très vite pour régler les problèmes dans l’urgence. Et je crois
que c’est un point commun à tous les parents qui rejoignent notre association, c’est qu’on
a tous l’impression que notre expérience dans le monde professionnel et, en particulier
dans l’entreprise, doit nous apporter quelque chose dans le quotidien, à commencer par
la façon dont sont gérés les problèmes dans l’école.” (Père directeur commercial et
mère sans profession, deux enfants, propriétaires d’une maison)
On constate en fait une adéquation d’autant plus grande entre les stratégies et les attentes des parents appartenant au pôle privé des classes moyennes supérieures et les modes d’organisation et l’idéologie de ces associations
que ces dernières, qui ont émergé exclusivement par le bas et non pas en
lien avec des objectifs promus par le haut comme celles qui dépendent des
fédérations nationales, en sont en fait un prolongement (van Zanten 2004c).
Ceci est évident dans leur fonctionnement. Les réunions, “très conviviales” aux
dires de la plupart des membres participent en fait d’une sociabilité de classe
par des échanges informels à l’occasion d’un goûter ou d’un apéritif dans les
lieux de résidence des uns et des autres. Mais ceci est également évident
dans le contenu de leurs propositions. En effet, construit à partir des cas et
des situations particulières, le bien commun poursuivi est d’autant plus consensuel qu’il correspond à un mot d’ordre devenu très banal, à savoir “l’enfant au centre”. Le discours des associations des parents indépendantes et, à
un moindre degré de la PEEP, rencontre sur ce thème celui de nombreuses
municipalités, de mouvements associatifs, de pédagogues, de psychologues
et de médecins qui, à partir des années 1970 ont progressivement cherché à
bâtir de nouvelles modalités de consensus politique à l’échelle locale comme
à l’échelle nationale autour de valeurs “expressives” associées à l’enfance
(Rayou 2000). Cette dimension consensuelle est présentée comme un support de l’indépendance, mais aussi d’un plus grand sérieux dans la réflexion
autour de l’action éducative : “Alors penser comme nous, c’est penser dans l’intérêt
de l’enfant et seulement ça. Peut-être une approche un peu plus consensuelle que d’habitude, ne pas critiquer systématiquement et refuser le dialogue, ne pas attaquer n’importe
quelle réforme de l’Éducation nationale parce que le gouvernement est à gauche. Nous, ce
n’est pas ça qui nous intéresse. Ce qu’on veut, c’est s’occuper de nos enfants et s’attacher
aux contenus des réformes.” (Président d’une des deux associations indépendantes dans un collège de R.)
Enfin, il est important de souligner que les modes d’action et les orientations sont conçues en privilégiant l’espace local comme cadre mais aussi
comme but de l’action. Ce choix permet de revendiquer un mode d’intervention que l’on peut appeler infra politique dans la mesure où c’est l’intérêt
général local qui doit primer et non pas des points de vue nationaux perçus
comme peu adaptés aux réalités du terrain. La demande doit toujours venir de
la base et les associations doivent y raccrocher leur action tout en apportant
des moyens discursifs et organisationnels permettant la transition entre les
intérêts individuels singuliers et une vision et une action plus globales. Cette
orientation localiste et pragmatique est présentée comme un gage d’autonomie, d’adéquation à la diversité des enjeux sur le terrain et d’efficacité à
court terme. Elle contribue en outre à faire de ces parents des acteurs politiques d’un certain type sur la scène éducative locale. On observe, en effet,
comme dans les années 1970, des liens forts entre ces dynamiques associatives et les pouvoirs locaux et d’autant plus forts dans la commune étudiée
que la municipalité a beaucoup favorisé l’émergence de ces associations et
leur développement. Il s’agit beaucoup moins, cependant, comme dans les
mouvements sociaux animés autrefois par les professionnels du secteur public
de changer la société par des interventions locales que d’adapter le fonctionnement des institutions locales et notamment de l’école aux demandes sur
mesure de leurs usagers : “Je pense qu’il y avait une volonté (dans la création d’une
association de parents indépendante) qu’il y ait une association qui ne dépende pas de
règles un peu imposées à un niveau national, alors que certains parents considèrent que
les problèmes sont souvent des problèmes locaux, qui ont plus besoin d’être traités au
niveau local, que d’être traités avec des directives à un niveau national. Les problèmes
dont peuvent discuter les parents d’élèves dans les écoles, c’est quand même plutôt des
problèmes locaux. Parce qu’en fait, les associations n’interviennent pas sur l’enseignement. Puisque ça, c’est régi par l’Éducation nationale, on n’a pas à discuter de la chose.
Après, c’est simplement sur l’organisation, sur la participation éventuellement de la mairie
à certaines activités, les demandes d’ouverture de classes supplémentaires, des problèmes
de cantine, de garderie, d’accueil le soir ou le matin, de facilité de circulation aux abords,
de police, des choses comme ça, quoi. Le souci des parents indépendants, c’est ce qui se
passe à proximité de l’école, mais sans directives… Et puis bon, ce qui peut être intéressant, c’est d’avoir un avis un peu plus local sur des trucs comme la semaine de quatre jours.
Les associations nationales peuvent englober des idées qui sont peut-être pas forcément
applicables partout, et on peut peut-être apporter un avis, peut-être un petit peu plus
indépendant, je dirais.” (Père ingénieur dans le privé, mère bibliothécaire dans
le public, deux enfants, propriétaires d’une maison)
Bien que largement provisoires, les interprétations proposées ici n’ont pas seulement pour but de présenter de façon synthétique les dispositions
et les stratégies éducatives d’une fraction mal connue sous cet angle des
classes moyennes. Elles visent également à mettre en évidence des relations
à double sens entre ces dispositions et ces stratégies et des évolutions plus
globales du système d’enseignement tant au niveau de son organisation que
des valeurs qui le fondent et le légitiment. On peut ainsi constater que les
avantages individuels instrumentaux dont bénéficient actuellement ces catégories sociales, notamment par leur capacité à transformer des ressources économiques en ressources scolaires, culturelles et sociales, découlent en grande
partie des problèmes de régulation du système d’enseignement. D’une part,
les écarts entre établissements publics qui subsistent et même se creusent
en l’absence d’une organisation efficace et juste des flux d’élèves, de l’offre
éducative, des carrières enseignantes et des pratiques pédagogiques désavantagent surtout les classes moyennes du pôle public et les classes populaires
qui ne peuvent pas — et parfois ne veulent pas— éviter des établissements
caractérisés par d’importants dysfonctionnements. Et, d’autre part, le maintien d’un secteur privé, dont le fonctionnement est très peu étudié et maîtrisé
malgré un financement largement assuré par la puissance publique, permet
aux établissements relevant de ce secteur de fournir aux parents les plus dotés
en ressources économiques des meilleurs environnements d’apprentissage et
de socialisation puisqu’ils sont en mesure, grâce notamment à la sélection
à l’entrée, de limiter les problèmes auxquels les établissements publics sont
confrontés. Soulignons enfin que si les parents appartenant au pôle privé des
classes moyennes font une entrée en tant qu’acteurs politiques sur certaines
scènes locales, c’est à la faveur d’un modèle de décentralisation dans lequel il
n’y a pas encore de régulation conjointe entre les administrations locales et
les collectivités territoriales, ni de débat démocratique avec les instances de
médiation comme les associations des parents et les instances politiques (van
Zanten 2004b).
Mais ces catégories sociales ne font pas seulement que tirer parti de ces
évolutions. Elles jouent également un rôle important, bien qu’indirect, dans
les transformations en cours sur fond de crise du modèle de l’État éducateur
au sein de l’État providence. En effet, l’expansion du système d’enseignement
en lien avec la volonté d’élever le niveau général d’instruction et d’ouvrir
l’enseignement secondaire et supérieur aux catégories les plus défavorisées de
la population et la prolifération des politiques visant la prise en charge éducative et sociale des nouveaux élèves ont fourni les bases d’une mise en cause à
multiples visages de l’école publique. Ces réformes et leurs conséquences prévisibles et imprévisibles ont en fait contribué à saper les bases du consensus
normatif autour des valeurs d’égalité et de laïcité et du consensus organisationnel autour du modèle bureaucratico-professionnel jusqu’à alors dominant
(van Zanten 2004a). Les notions d’efficacité, de responsabilité individuelle,
de choix et d’autonomie importées, de façon souvent mythique, du monde de
l’entreprise et dont les parents du pôle privé sont porteurs, apparaissent alors
comme des tentatives pour fonder un nouveau modèle. Certes, ces notions
ne sont pas transposées directement sur le terrain ; elles font l’objet, comme
toutes les tentatives de changement, de multiples réinterprétations et hybridations au niveau local. Toutefois, leur diffusion témoigne de la pénétration
d’un modèle relevant moins d’une rationalité en valeur que d’une rationalité
instrumentale et introduisant de nouveaux modes de gestion post-bureau-cratiques dont il faut analyser attentivement les effets sur le fonctionnement
global du système mais aussi sur l’accroissement ou la diminution des inégalités entre les groupes sociaux.
·
BALL S. J. 2003 Class Strategies and the Éducation Market : The middles classes and social
advantages, London, Routledge Falmer
·
BARTHELEMY M. 1995 “Des militants de l’école : les associations de parents d’élèves en
France”, Revue française de sociologie, XXXVI, 439-472
·
BECK U. 2001 La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Alto-Aubier
(première édition allemande 1986)
·
BIDOU C. 1984 Les aventuriers du quotidien. Essai sur les nouvelles classes moyennes, Paris,
PUF
·
BOLTANSKI L. & CHIAPELLO E. 1999 Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard
·
BONVALET C. 1998 Accession à la propriété et trajectoires individuelles, in Grafmeyer Y. & Dansereau F. (dir.) Trajectoires familiales et espace de vie en milieu Lyon,
PUL, 235-262
·
BOUFFARTIGUE P. 2001 Les cadres. Fin d’une figure sociale, Paris, La Dispute
·
BOURDIEU P. 1979 La distinction. Critique sociale du jugement Paris, Minuit
·
BOURDIEU P. & PASSERON J. C. 1970 La reproduction. Éléments pour une théorie du
système d’enseignement, Paris, Minuit
·
BUTLER T. & ROBSON G. 2003 London Calling : the middle classes and the making of inner
London, Oxford, Berg
·
BUTLER T. & SAVAGE M. 1995 Social Change and the Middle Classes, London, UCL
Press
·
CHAUVEL L. 2001 “Le retour des classes”, Revue de l’OFCE, 79,315-359
·
DEROUET J.-L. 1992 École et justice. De l’inégalité des chances aux compromis locaux ?,
Paris, Métailié
·
DUBET F. & MARTUCCELLI D. 2000 Dans quelle société vivons-nous ?, Paris, Seuil
·
EHRENBERG A. 1991 Le culte de la performance, Paris, Hachette
·
ELIAS N. 1984 Du temps, Paris, Fayard
·
GADEA C. 2003 Les cadres en France. Une énigme sociologique, Paris, Belin
·
GLASMAN D. et COLLONGES G. 1994 Cours particuliers et construction sociale de la
scolarité, Paris, CNDP-FAS
·
GIDDENS A. 1984 The Constitution of Society : Outline of a Theory of Structuration, Cambridge, Polity Press, traduction française : 1987 La constitution de la société, Paris,
PUF
·
GOLDTHORPE J. 1982 On the service class : its formation and future, in Giddens A.
& MacKenzie G. (eds), Social class and the division of labour, Cambridge, Cambridge
University Press
·
KARVAR A. & ROUBAN L. 2004 Les cadres au travail. Les nouvelles règles du jeu, Paris,
La Découverte
·
HERAN F. 1996 “École publique, école privée, qui peut choisir ?”, Économie et statistique,
293, 17-39
·
ION J. 1997 La fin des militants ?, Paris, Les éditions de l’atelier, coll. “Enjeux de société”
·
KELLERHALS J. & MONTANDON C. 1991 Les stratégies éducatives des familles, Neuchatel, Delachaux et Niestlé
·
LAREAU A. 1989 Home Advantage. Social Class and Parental Intervention in Elementary
Éducation, London, New York, Falmer Press
·
MONJARDET D. 1984 “La pensée utopique et les couches moyennes : quelques hypothèses”, Sociologie du Travail, 1, 50-63.
·
MURPHY R. 1988 Social Closure. The Theory of Monopolization and Exclusion, Oxford,
Clarendon Press
·
PINÇON M. & PINÇON-CHARLOT M. 1989 Dans les beaux quartiers, Paris, Seuil
·
RAYOU P. 2000 “L’enfant au centre. Un lieu commun ‘pédagogiquement correct’”, in
Derouet J.-L. (dir.) L’école dans plusieurs mondes, Paris-Bruxelles, De Boeck-Univer-sité
·
SINGLY F. de & THELOT C. 1985 Gens du privé, gens du public, Paris, Dunod
·
van ZANTEN A. 2001 L’école de la périphérie. Scolarité et ségrégation en banlieue, Paris,
PUF
·
van ZANTEN A. 2002 “La mobilisation stratégique et politique des savoirs sur le social :
le cas des parents d’élèves des classes moyennes”, Éducation et Sociétés, 9, 39-52
·
van ZANTEN A. 2003a “Les classes moyennes et la mixité scolaire”, Les Annales de la
recherche urbaine, 93, 131-140.
·
van ZANTEN A. 2003b “Middle-class Parents and Social Mix in French Urban Schools :
reproduction and transformation of class relations in education”, International Studies
in Sociology of Éducation, 13-2, 107-123
·
van ZANTEN A. 2004a Les politiques d’éducation, Paris, PUF, coll. “Que sais-je ?”
·
van ZANTEN A. 2004b “Vers une régulation territoriale des établissements d’enseignement en France ? Le cas de deux départements de la région parisienne”, Recherches
Sociologiques, 35 -2,47-64
·
van ZANTEN A. 2004c Education restructuring in France : Middle-class parents and educational policy in metropolitan contextes, in Linblad S. et Popkewitz T., Educational
restructuring : (Re)Thinking the Problematics of Reform, New York, Information New
Age (à paraître)
·
WAGNER A. C. 1998 Les nouvelles élites de la mondialisation, Paris, PUF
[1]
Ces analyses sont le résultat d’un double travail d’enquête sur le même site. Il s’agit d’une part
de la thèse de doctorat, en cours, de Philippe Gombert sur “Le mouvement des parents d’élèves
et la diffusion d’une idéologie pragmatique : l’exemple des nouvelles classes moyennes dans une
commune de la banlieue Ouest parisienne” et, d’autre part, d’une recherche coordonnée par
Marco Oberti et Agnès van Zanten : “Construction et effets de la ségrégation scolaire”, comportant un volet important sur le rôle des familles des classes moyennes.