2001
éla - Revue de Didactologie des langues-cultures
Pistes de travail pour une comparaison des discours en portugais du brésil et en français
Jean-Luc Orsoni
Liceu Pasteur, São Paulo, Brésil
les formes des discours au Brésil et en France sont souvent différentes.
Il s’agit, à travers une comparaison incomplète, basée plus sur une expérience
que sur l’étude d’un corpus, de mettre en relief l’importance des différences
contextuelles propres aux cultures française et brésilienne afin de faciliter l’apprentissage du FLE. On analysera quelques fonctionnements discursifs révélateurs de ces différences pour ensuite décrire un exemple de pratique de classe.
La langue, selon Saussure, est un système d’expression potentiel opposé
au discours qui en est la réalisation. Souvent la langue n’est pas suffisante
pour communiquer. On pourrait, par exemple, imaginer un français parlant
portugais sans aucun accent brésilien, dominant les structures syntaxiques,
mais parlant à la manière d’un français. Les brésiliens comprendraient très
souvent mal sa démonstration par l’absurde. En effet, ce type de discours
est très peu utilisé dans la communication courante. Un français pourrait
donc, ne pas posséder les compétences réelles pour communiquer en
portugais du Brésil. Par ailleurs, si la langue était porteuse des différences
culturelles, les cultures françaises, québécoises, wallonnes seraient
semblables et il en serait de même pour toutes les cultures anglophones,
hispanophones ou lusophones. Ce ne sont donc pas les mots ou la syntaxe
qui sont seuls porteurs d’altérité culturelle mais surtout les usages que l’on
en fait pour argumenter, raconter, administrer, informer
[1], etc. C’est bien le
discours
[2] qui va marquer ces différences.
Si les intentions discursives peuvent être les mêmes dans deux cultures
(convaincre, informer, ou raconter), les stratégies mises en œuvre, pour un
usage donné, pourront ne pas être semblables. Ces stratégies marquent, en
fait, des différences dans les intentions propres à chacune des cultures. On
peut par exemple, pour convaincre, dans un contexte donné, avoir des
stratégies plus ou moins adaptées. L’intention propre à la culture pourrait
ainsi être de concéder, de surprendre, d’augmenter progressivement la
force des arguments ou de séduire selon la situation et le pays dans lequel
on est.
Les comportements linguistiques relèvent du contexte utilisé dans
chaque culture afin de répondre à la problématique d’une situation
donnée. Ce sont les relations qui lient le locuteur et l’auditoire à l’intérieur d’une culture qui vont déterminer la forme du discours. Les différences de statuts de l’énonciateur et de l’interlocuteur jouent donc un rôle
primordial dans les comparaisons entre les discours. Mais les choses ne
sont pas toujours aussi simples. Les différences régionales, les interférences d’autres cultures, les migrations, la formation d’intellectuels et
d’universitaires dans d’autres pays, les nouvelles technologies de l’information, les assistants d’écriture informatique, les registres de langue, sont
autant d’éléments qui font constamment évoluer ces différences et les
relativisent.
Il est difficile pour ce travail de se référer à une théorie linguistique
précise, même si la pragmatique paraît la mieux adaptée du fait de l’hétérogénéité des recherches actuelles regroupées parfois formellement sous
ce terme : « L’intégration progressive du contexte a eu pour conséquences
un élargissement de l’objet même de la pragmatique et l’intégration des
conditions empiriques constitutives de la situation d’énonciation, conditions auxquelles il est bien sûr très difficile d’imposer une limite. Rien
d’étonnant donc à ce que se côtoient, dans un domaine que circonscrivent
des frontières relativement peu précises, des études de linguistique, de
sémiotique, de sociologie, de psychologie, de psychosociologie, etc. »
(Meunier et Peraya, 1993 : 43). L’aspect comparatif, lui, pourrait recourir
à la rhétorique contrastive même si « Depuis 1966, la rhétorique contrastive a connu un certain nombre de développements… que l’on peut
trouver encore insuffisants » (Kerbrat-Orecchioni, 1998 : 43).
Il s’agira de repérer pour un discours quelles sont les différences situationnelles importantes facilement identifiables et comment celles-ci
influent sur la forme qu’il peut prendre, pour ensuite observer quelles sont
les perceptions en situation interculturelle, d’un Brésilien en France et
d’un Français au Brésil.
Si l’on veut qu’un apprenant en Français Langue Étrangère puisse réellement interagir, il devra non seulement dominer les compétences de
communication élémentaires, mais aussi être capable de comprendre le
contexte propre à chacune des cultures dans la situation de communication, et connaître les stratégies à utiliser. C’est dans cette optique de
comparaison des discours, en prenant conscience de ces différences, qu’il
pourra mieux comprendre, non seulement les fonctionnements de la
langue, mais aussi de la culture maternelle et étrangère.
Pour amorcer ces pistes de travail, on examinera succinctement et grossièrement trois exemples qui m’apparaissent porteurs de différences significatives : la communication d’une décision ou d’un événement difficile,
la narration orale puis le texte réglementaire. Enfin, on montrera un
exemple de pratique de classe dans un travail interdisciplinaire : français
(FLE) et portugais (PLM).
1. LE DISCOURS NARRATIF ORAL
1.1. La communication d’une décision ou d’un événement difficile
Ces situations sont porteuses d’une charge émotionnelle. Il s’agit pour
l’énonciateur d’affronter l’auditoire. Les stratégies utilisées dans les deux
cultures sont différentes. Le mode d’énonciation est la trace de ces stratégies.
On a demandé à dix Français et à dix Brésiliens ce à quoi ils pensaient
pour annoncer un événement difficile :
- huit Français pensaient à quels mots utiliser pour annoncer l’événement
le plus rapidement possible : il fallait se décharger vite de l’émotif;
- neuf Brésiliens pensaient à comment amener la personne à deviner, ou
à progressivement la préparer.
On a aussi demandé à deux psychologues des deux nationalités
comment il faudrait annoncer la disparition d’un proche : les deux avouent
qu’il est difficile de répondre, que cela dépend de la personne à qui l’on
s’adresse. Toutefois le psychologue français répond qu’en général on
annonce très rapidement : « J’ai une très triste nouvelle à t’annoncer, telle
personne est décédée. » La psychologue brésilienne m’a répondu qu’il
fallait préparer la personne. Elle a utilisé l’expression « monter sur le
toit » de la plaisanterie suivante : Joaquim annonce crûment à son ami
Manuel, en voyage, que son chat est mort. Manuel lui répond qu’il ne
peut pas annoncer cette nouvelle ainsi, mais devrait dire : « Ton chat est
monté sur le toit. Il est tombé. Il s’est blessé. Il est mort. » Une semaine
plus tard, Joaquim lui annonçait que son père était monté sur le toit.
En France, on se replie sur les mots. Comment va-t-on dire ? Quels
mots va-t-on utiliser ? Dans quel ordre ? On annonce très vite la nouvelle
pour ensuite gérer les émotions. Au Brésil, on essaiera d’amener progressivement l’interlocuteur à être prêt, à deviner ce que l’on veut dire. On
prépare et on gère en improvisant selon les réactions de l’interlocuteur.
Les structures du discours prennent donc deux formes diamétralement
opposées. Au Brésil, l’introduction occupe une place dominante, et peut
même constituer l’essentiel du discours. L’intention du locuteur l’amène à
préparer l’auditeur, avec une progression dans la précision des causes de
la décision ou de l’événement, sans obligatoirement conclure. C’est
souvent à l’auditeur d’en tirer les conclusions et les conséquences. Le
discours prend donc la forme : causes, annonce (peut être implicite),
conséquences (peuvent être implicites). En France, c’est en général « exabrupto » que les faits ou la décision sont annoncés, pour ensuite
examiner les causes et les conséquences. Le discours aura donc la structure suivante : annonce; causes ; conséquences. L’attention du locuteur est
donc plus dirigée sur les mots dans la culture française afin d’effacer les
traces affectives, alors qu’elle se portera plus sur l’interlocuteur au Brésil.
Les perceptions en situation interculturelle de l’auditoire sont différentes
mais, paradoxalement, les conclusions peuvent être les mêmes. Un Français
qui écoutera un Brésilien pourra penser, par exemple, qu’il est démagogue,
qu’il est en train de tromper l’auditoire, qu’il utilise ces détours langagiers
afin de mieux cacher les véritables causes et conséquences, car il n’annonce
pas directement ce qu’il a à dire. A posteriori, il pensera que l’énonciateur
lui veut sans doute du mal, lui cache quelque chose ou fait preuve de
cruauté. Un Brésilien qui écoutera un Français parler pensera que les causes
lui sont cachées, car non explicitées. Le locuteur ferait là encore preuve de
cruauté. Dans le cas de décision, elle est autoritaire.
Étranger
Intention Pays Intention propre Fonctionnement en situation
discursive à la culture du discours interculturelle
Préparer Causes, annonce, Omission,
Communiquer Brésil l’auditoire conséquences cruauté
une décision ou
un événement
difficile
Annoncer Annonce, causes, Omission,
France rapidement conséquences cruauté, décision
autoritaire
1.2. La narration orale
Dans cette situation, les intentions discursives sont les mêmes : raconter,
mais les perceptions en situation interculturelle font apparaître des différences importantes. Pour un interlocuteur brésilien, la narration sera souvent
considérée comme froide, cartésienne, dénuée d’affectif. Dans le cas
contraire, les Français considéreront le discours brésilien comme confus.
Dans la culture française, la narration orale apparaît organisée, articulée
et pourrait répondre à une structure proche de l’écrit : état initial, développement, état final. Le locuteur dirige donc, avant tout, son attention
vers la forme du discours, le choix des mots par des stratégies d’effacement de ce qui est subjectif. La narration pourrait être presque la même
quel que soit l’auditeur.
C’est cette distanciation qui fait percevoir ce discours comme dénué
d’affectif à un brésilien. En effet, la narration, au Brésil, est plus proche
de l’auditeur. L’improvisation est utilisée afin de répondre à ce que le
locuteur perçoit comme utile à la bonne compréhension. Les motifs
peuvent être internes : mieux préciser le fil de sa pensée, ou externes :
intervention ou manifestation de l’auditeur. Ces improvisations se manifestent par ce que nous appellerions en français, des « digressions » mais
qui ne marquent pas véritablement un éloignement du sujet. En effet, il
s’agit d’apporter des précisions utiles à la bonne compréhension de la
situation par l’interlocuteur. Ces « digressions » fonctionnent comme des
descriptions, elles dépeignent un contexte, même s’il s’agit, en fait, de
narrations ou d’explications. Il est évident qu’un auditeur français se perd
dans l’éloignement de son organisation narrative.
Des fonctionnements cognitifs paraissent liés à ces procédures : quand un
Brésilien est interrompu par un coup de téléphone ou une intervention
n’ayant rien à voir avec la narration, il continue ensuite sa séquence de
pensée. Il semble avoir marqué l’endroit exact de l’interruption. Un Français,
en général, reprendra un peu avant l’interruption, afin de retrouver son fil
narratif. Cela ne correspondrait-il pas à des séquences de pensée différentes ?
Ne pourrait-on pas aussi lier ces digressions à celles du réalisme magique en
littérature ou au fonctionnement des feuilletons télévisés?
Intention Pays Intention propre Fonctionnement Étranger
à la culture du discours en situation
discursive interculturelle
Brésil Digression, Difficulté à
S’adapter à description de percevoir le fil
l’auditoire contexte de la narration,
Raconter discours confus
Structure de la Séquence plus Narration dénuée
France narration organisée de la d’émotion
narration
2. LE TEXTE RÉGLEMENTAIRE
Je regroupe sous cette dénomination les textes produits par les administrations publiques ou privées afin de réglementer. Cette appellation rassemble
donc aussi bien des circulaires, des décrets que des textes législatifs.
L’intention propre à la culture du scripteur au Brésil est avant tout
d’éviter toute interprétation autre que la sienne, ceci afin d’empêcher toute
utilisation autre que celles qui relèvent de ses intentions. Il doit donc se
protéger des usagers. Un exemple révélateur est la polémique créée par
l’interprétation d’un point-virgule dans l’article 201 du texte de réforme
des retraites qui disait :
La retraite du régime général obéit aux conditions suivantes :
Trente cinq années de contributions pour un homme et trente pour une femme;
65 ans pour un homme et 60 ans pour une femme.
Les experts juridiques du gouvernement disaient que le temps de contribution était lié à l’âge minimum ; ils interprétaient donc le point-virgule
comme « et ». La sécurité sociale retardait donc l’émission de quelques
800 retraites. Les experts avaient raison grammaticalement car le pointvirgule marque une pause plus forte que la virgule et moins forte que le
point sans alternance de l’une ou l’autre proposition. La relation est
claire : l’une « et » l’autre.
Quant à l’esprit du texte :
- L’opposition avait fait modifier le « et » initial devant les tribunaux,
mais un malheureux rédacteur l’avait transformé en point-virgule.
- La sécurité sociale exigeait que le « ; » soit interprété comme « et ».
L’esprit du texte voulait donc une interprétation comme « ou »; les
organes gouvernementaux utilisaient le texte en choisissant l’interprétation
« et ». Cette polémique est bien indicatrice de l’utilisation que l’on peut
faire de ces textes, même si elle est contraire à l’intention du rédacteur.
Au Brésil, on navigue entre les limites des règlements. Un autre
exemple est celui d’une loi de l’éducation qui dit que « l’enseignement
doit être fait en langue portugaise », en réaction aux visées séparatistes
des Allemands dans le Sud il y a un demi-siècle. L’interprétation faite est
que cela ne signifie pas que tout l’enseignement doit obligatoirement être
fait en langue portugaise. On peut donc enseigner en langue étrangère.
En France, le rédacteur veut avant tout un texte cohérent afin de mieux
fixer le contexte. Ne parle-t-on pas de l’esprit des lois ? Cette manifestation culturelle ne remonterait-elle pas à Montesquieu ? Dans le cadre
d’un jugement, on recherchera la cohérence dans l’esprit du texte ou on
le contestera en en montrant les limites. C’est donc la situation, le
contexte qui donneront l’interprétation. Au Brésil, ces textes sont
empreints d’un style qualifié communément de gongorisme, (de l’écrivain Gongora du XVII e siècle, style précieux). Si Gongora ne se retrouverait pas dans le style lourd de ces textes, toutefois, la longueur des
phrases, l’utilisation systématique des formes passives et le rejet du
complément sont des manifestations communes à ces deux écritures. Si
ces éléments existent aussi dans ces textes en France, c’est dans une
proportion moindre.
L’extension des phrases est possible par exemple grâce à l’emploi d’une
ponctuation plus normée, (il est par exemple absolument interdit d’utiliser
une virgule entre le sujet et le verbe), ou de conjugaisons infinitives
(inflexão infinitiva) qui permettent facilement de lier les différentes propositions.
« O professor já estará com todos os alunos a fim de comunicar os resultados do
trabalho »
« O professor já estará com todos os alunos a fim de comunicarem os resultados do
trabalho »
« Comunicar » à l’infinitif peut s’accorder avec les élèves ou le professeur (comunicar : 1re personne; comunicarem : 3e personne du pluriel). L’accord indiquera qui
communiquera les résultats : le professeur (comunicar) ou les élèves (comunicarem).
Les inversions de propositions comme l’utilisation des formes passives
se font afin de mieux fixer les interprétations, en particulier quand elles
indiquent une intention. La proposition placée en début de phrase
permettra d’éviter au lecteur l’émission de tout autre hypothèse que celle
manifestée par les intentions de l’auteur. Exemple : « Afin de permettre
aux élèves de passer les examens, les cours seront suspendus. » En
plaçant les intentions en début de phrase, le lecteur ne produira pas
d’autres hypothèses mais anticipera sur l’action. Si l’on n’inversait pas la
proposition, le lecteur pourrait imaginer d’autres hypothèses et les
confronter à sa lecture.
En France, même si ces tournures sont utilisées, elles le sont beaucoup
moins. En n’ayant pas à prévoir tous les cas de détournement possible
d’une partie de l’écrit, le texte sera tourné vers son contexte sans avoir à
le décrire complètement. La place de l’implicite pourra être plus importante. Le texte sera plus cohérent et délimité. Les intentions discursives et
culturelles seront proches, l’implicite sera plus fort.
En situation interculturelle, le lecteur brésilien placé devant un texte
français pourra chercher à « l’utiliser » à ses propres fins sans se référer
au contexte. Il pourra se créer un certain nombre de malentendus ; l’interprétation pourra être considérée comme tendancieuse. Le lecteur français aura des difficultés à comprendre le texte brésilien : les phrases sont
trop longues, trop compliquées. Il ne comprendra pas que le contexte est
plus explicité dans le texte.
Intention Pays Intention propre Fonctionnement Étranger
discursive à la culture du discours en situation
interculturelle
Phrases longues,
utilisation fréquente
Brésil Éviter toute autre Difficulté de
utilisation de la voix passive. compréhension
Plus explicite
Réglementer
Utilisation de la
voix passive, Interprétation
France Être cohérent énumération de tendancieuse
points.
Implicite fort
3. UNE PRATIQUE DE CLASSE
Nous avons expérimenté en FLE un travail avec des classes de lycée.
Après trois séances en portugais portant sur les éléments du contexte et
l’intentionnalité, nous avons présenté deux articles suivants des codes
pénaux brésilien et français en portugais et en français.
Code Pénal français
De la concussion
Article 432-10
Le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée
d’une mission de service public, de recevoir, exiger ou ordonner de
percevoir à titre de droits ou contributions, impôts ou taxes publics, une
somme qu’elle sait ne pas être due, ou excéder ce qui est dû, est puni de
cinq ans d’emprisonnement et de 500000 F d’amende.
Traduction du texte brésilien
Article 344
(Concussion)
Le fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions ou des pouvoirs
qui lui sont conférés, par lui-même ou par personne interposée avec son
consentement ou son approbation, reçoit, pour lui-même, le territoire ou
une tierce personne, en induisant en erreur ou exploitant l’erreur de la
victime, des avantages patrimoniaux qui ne lui sont pas dus, ou sont
supérieurs à la dette, nommément contribution, impôt, honoraire ou
amende, est puni d’une peine de prison de 2 ans ou peine sociale allant
jusqu’à 240 jours, si une peine plus grave ne lui est attribuée en appli-
cation d’une autre disposition légale.
Les élèves ont pu observer les différences suivantes :
- le texte français est plus court;
- les mots « exiger ou ordonner de percevoir » ne sont pas dans le texte
brésilien et indiquent que, même s’il y a seulement tentative, le fonctionnaire sera puni;
- dans le texte brésilien, on examine tous les cas possibles afin que la
personne qui pourrait recevoir des avantages patrimoniaux ne puisse
échapper à la loi : « par personne interposée »; « avec son consentement ou son approbation »; « pour lui-même, le territoire ou une tierce
personne »; « en induisant en erreur ou exploitant l’erreur »;
- dans le texte brésilien, on s’assure aussi que le coupable ne puisse
échapper à la peine qui lui est due : « si une peine plus grave ne lui
est attribuée en application d’une autre disposition légale »;
- l’important dans le texte français est l’esprit du texte et dans le texte
brésilien d’éviter toute utilisation, tout détournement par le fonctionnaire corrompu.
Les élèves ont ensuite recherché des textes réglementaires français sur
Internet afin de vérifier si l’on retrouvait ces fonctionnements. Ils ont
ensuite élaboré un petit règlement interne de la classe à la française.
Ce travail a permis aux élèves, à travers une réflexion contrastive, de
mieux comprendre le fonctionnement de ces textes français, mais aussi
leur langue et leur culture.
La place faite à l’auditoire paraît plus importante au Brésil, ce qui est
du à une plus grande proximité entre les interlocuteurs. Les discours,
oraux en particulier, sont plus tournés vers la personne avec qui l’on
communique. Les poids respectifs de l’oral et de l’écrit paraissent
inversés. Poids plus important de l’oral au Brésil et de l’écrit en France.
Ne dit-on pas « les paroles s’envolent, les écrits restent »? Au Brésil,
même les professeurs de portugais sont surpris quand, afin d’y retrouver
une information, on fait mention des comptes rendus écrits de réunions
passées. En France, on s’attache d’abord à la qualité de la parole, à l’organisation du discours, à la place des connecteurs. Les références de l’oral
sont l’écrit. C’est sans doute la proximité de l’écrit qui crée la distanciation de l’auditoire; un orateur peut plus facilement s’adresser à tous d’une
même manière.
C’est peut-être dans la rhétorique antique qu’il faudrait rechercher les
origines de ces différences. Socrate ne disait-il pas que l’écrit est un
rabaissement, une prostitution car il ne s’adresse à aucun public en particulier ? La rhétorique a fait place à la littérature. Aujourd’hui, dans les
civilisations occidentales, le statut de l’auditoire et la place de l’oral sont
moindres. On travaille sur les réactions du tout public. Au Brésil, l’auditoire paraît plus présent. L’hypothèse pourrait être que la liaison avec le
Portugal (Lisbonne était une colonie phénicienne), et l’importance de la
place de la communauté syrio-libanaise ont des influences importantes sur
le statut de l’auditoire, par les apports provenant de la rhétorique grecque.
Les Français résidents au Brésil sont souvent gênés du fait que les locuteurs semblent vouloir avoir leur assentiment avant même d’argumenter.
Or, même la rhétorique latine parle de captation et de bienveillance du
public. Mais c’est sans doute véritablement dans la rhétorique grecque
qu’il faut chercher les origines des fonctionnements du discours au Brésil.
Dans son manuel d’expression orale et écrite, quinzième édition,
J. Mattoso Camara Jr. traduit, pour l’introduction en expression orale, le
terme « bienveillance » de la rhétorique latine en « sympathie ». La
sympathie de l’auditoire est un concept plus proche de la rhétorique
grecque où l’on inclut la séduction dans l’argumentation. Ne pourrait-on
lier les comportements discursifs français à l’évolution de la rhétorique
vers la littérature, et rapprocher les pratiques discursives brésiliennes de la
rhétorique grecque ?
Les différences de proximité vis-à-vis de l’auditoire expliquent aussi,
peut-être, les visions interculturelles : le Français est arrogant et le
Brésilien est confus et démagogue. D’autre part, ne serait-il pas possible
de dresser une carte des comportements discursifs propres à chaque
culture ? Pour comprendre réellement, et être capable de communiquer
correctement dans une culture, il nous faut travailler les contextes d’utilisation de la langue. N’est-ce pas en prenant conscience des différences
dans les situations discursives entre les deux pays que les apprenants
acquerront les compétences nécessaires à l’utilisation de la langue ?
[1]
Voir à ce propos la théorie des actes de langage, qui, comme l’a vu Ducrot, est trop prisonnière de la langue.
[2]
À l’instar des théories de l’énonciation, « bien des notions en linguistique, peut-être même
en psychologie, apparaîtront sous un jour différent si on les rétablit dans le cadre du discours,
qui est la langue en tant qu’assumée par l’homme qui parle, et dans la condition d’intersubjectivité, qui seule rend possible la communication linguistique » (É. Benveniste, 1966).