2001
éla - Revue de Didactologie des langues-cultures
Les représentations de la langue construites en langue maternelle et les transferts en langue étrangère
Márcia Lira
Fundação Universidade do Amazonas Manaus, AM, Brésil
Depuis longtemps, on sait que l’apprenant n’est pas une « boîte
vide » et qu’il doit jouer un rôle actif et conscient pour que le processus
d’enseignement/apprentissage se réalise de manière efficace. L’apprenant
apporte à l’école de nombreuses connaissances construites et schématisées
d’une façon très peu consciente soit sur le plan cognitif soit sur le plan
linguistique. Pour apprendre une langue étrangère et accéder à un bon
niveau de compréhension des faits et de la communication, il faut qu’on valorise les connaissances que l’apprenant nous apporte de la langue maternelle.
Dans ce travail, on traitera de certaines questions théoriques liées aux représentations lors du premier contact avec le français, à partir de quelques
aspects remarqués lors de l’analyse des écrits d’une classe de FLE – débutants – et on vérifiera l’importance de ces notions dans le cadre de l’enseignement/apprentissage de la langue étrangère.
La représentation et la communication sont à la base de toutes discussions sur le langage. La question des représentations renvoie aux discussions les plus profondes sur l’essence même de l’homme et de sa capacité
à communiquer. Dans ce sens, il me semble important de reprendre
quelques notions importantes qui puissent illustrer l’évolution du langage
en tant qu’objet d’étude scientifique. L’objectif principal de cette reprise
est d’établir un rapport théorique à certains aspects repérés dans les textes
produits par les apprenants dans une classe de FLE au début d’apprentissage. On leur a demandé d’écrire leurs impressions sur la langue française
pour essayer de reconstruire les notions qui sont à l’origine de ce
processus si complexe et dynamique.
Communiquer implique une compétence à représenter les objets du
monde lors d’une construction discursive. Le monde concret est perçu et
senti par le sujet qui traduit ses impressions en langage. Le langage donc
joue un rôle assez important dans l’acquisition des connaissances
concrètes et abstraites du sujet parlant. Les élèves se représentent la
langue française comme une langue difficile à apprendre, belle à entendre,
très musicale, etc. Dans ce travail, nous allons voir ce que pensent les
apprenants de cette langue étrangère, objet d’apprentissage.
1.1. La forme signifiante
Il est bien connu que l’homme s’inquiète depuis longtemps de son identité par rapport au monde dans lequel il s’insère et opère des transformations. À travers ses actions, parmi lesquelles se trouve le langage,
l’homme transforme le monde conceptuellement conçu, c’est-à-dire qu’il
avance vers une meilleure compréhension par rapport aux questions qu’il
se pose sur le monde et sur les phénomènes physiques. Qu’ils soient
concrets ou abstraits, ils ont tous le même statut d’indétermination. Ils
sont tous constitués en forme linguistique pour qu’on puisse les identifier
et les catégoriser à partir des représentations construites sur le plan
cognitif. On peut bien affirmer que l’homme, le langage et un coup de
tonnerre constituent un réseau phénoménologique qui instaure des questions sur l’essence de l’être et de la perception du réel. C’est la capacité
de transformer les pensées en langage qui différencie l’homme des autres
catégories qui constituent l’ensemble du monde extra-linguistique.
On sait encore que cette capacité a toujours été objet de préoccupations
et, par conséquent, objet d’études car elle est posée comme un problème
ontologique et une hypothèse de solution à la formation d’un réseau de
connaissances révélatrices de l’essence de l’être humain et de sa distinction par rapport aux autres phénomènes physiques.
La première notion repérée dans les écrits des apprenants a été la langue
comme moyen d’acquisition de connaissances. Il est vrai que cette préoccupation à la fois ontologique et épistémologique y apparaît un peu effacée
comme résultat d’une évolution de la pensée psycho-sociale qui privilégie
actuellement la visée communicative dans le sens d’une interaction discursive où le langage est le moyen d’expression par excellence. On reproduit
à la suite quelques extraits des représentations formulées par les débutants.
Sujet 1
« La France est sans aucun doute le berceau de la philosophie, de la littérature et
des arts. Connaître la langue française devient fondamental, si on veut accéder au
monde de l’information et de la connaissance. »
Sujet 2
« La langue française ne représente pas pour moi une option, mais une occasion
d’opérer une croissance nécessaire à mon développement personnel et profes-
sionnel. »
Sujet 3
« La langue française est liée à l’histoire, aux sciences et à d’autres types de
connaissances ; et pour ceux qui aiment accumuler des nouvelles connaissances c’est
la langue idéale. »
Cette visée sacralisante comporte une double interprétation : il y a d’un
côté une fascination et une révérence puisqu’on valorise la langue française et on lui attribue un statut respectable, puisque l’apprenant la
détache des autres langues ; de l’autre côté, l’apprenant se construit une
barrière temporelle, il prend une certaine distance avec la langue, comme
s’il n’y avait pas d’autres rôles qui justifient son apprentissage que celui
de lire et comprendre les manuscrits historiques. Il semble que l’apprenant
n’ait pas conscience qu’il puisse interagir avec cette langue et ses locuteurs.
Dans ces extraits, on peut bien remarquer que les apprenants ont
conscience du rôle de la langue dans l’évolution historique et qu’ils
veulent bien comprendre l’origine de l’homme et de ses actions tout au
long de l’histoire afin de se construire une identité et de la réaffirmer.
Pourtant tous les domaines de connaissance cités dans les extraits constituent un réseau conceptuel assez abstrait dont les possibilités de reconstruction ne peuvent s’opérer qu’à travers le langage.
1.2. Les catégories de la langue
On doit emprunter à Aristote le premier modèle de catégorisation de la
langue à partir de l’extension des catégories de la pensée «
La langue se
trouve employée à l’expression d’un certain rapport au monde »
(Benveniste, 1966). Ces catégories ont été conçues comme activités cognitives à travers lesquelles on relève tous les prédicats qu’on puisse attribuer à un objet afin d’organiser la pensée qui organise à son tour les
représentations du monde soumises à l’organisation du langage
[1]. Le
langage est la clé de la connaissance que l’homme peut obtenir du monde
naturel et de soi-même «
signification du monde de l’expérience vécue et
sentie » (Vygotsky,
op. cit.; Oliveira, 1997). Du côté des sciences
sociales, la théorie des représentations sociales (Moscovici, 1995) présuppose un sujet actif qui construit le monde à travers son activité et son
rapport à l’objet. Le langage favorise une pensée généralisante à partir de
l’organisation du monde sous la forme de catégories conceptuelles. Cette
organisation se fait par la perception et l’interprétation subjectives des
phénomènes de tous ordres et touche même à la question de la matérialité du langage autant que de son rôle. On peut bien montrer un objet lorsqu’on produit un discours, mais on peut tout simplement s’y référer en
absence sans que cela représente une perte du point de vue de la construction du sens car le langage est une sorte d’accord social qui nous permet
de désigner et de donner l’existence aux objets. Si nous étions contemporains de Socrate ou des pharaons, nous aurions pu certainement témoigner
«
in praesentia » des événements produits dans leurs époques. Pourtant,
comme des individus du XX
e siècle, il nous reste la possibilité de les expérimenter virtuellement à travers le langage et les images construites de ces
abstractions, avec l’aide des artistes et de l’informatique.
Du point de vue de l’énonciation, il y a un espace de régulation du sens
qui implique le sujet et son interlocuteur dans un processus d’actualisation
du langage
[2]. Contrairement aux sciences mathématiques, le langage ne
comporte pas un raisonnement logique car le langage relève de la dialectique, c’est-à-dire des vérités relatives et discutables, construites à partir
d’une interaction du sujet et du monde psycho-social. Une représentation
n’est pas capable d’expliquer un fait, mais elle tente de le faire
comprendre.
Il faut considérer que l’apprenant apporte déjà toute une charge de
connaissances qu’on doit valoriser pour faire avancer son apprentissage.
L’apprenant adulte, par exemple, possède déjà une certaine compétence
scripturale et lecturale dans sa langue maternelle. Il ne peut pas être
considéré comme un vrai débutant, car il apporte dans sa «
boîte » une
grammaire internalisée et des textes construits dans la société, ce qui lui
servira de base pour la réussite en langue étrangère
[3]. Il reste à l’enseignant
à guider l’apprenant vers l’utilisation consciente des stratégies acquises et
des concepts construits.
2.1. La langue et la culture
Le langage est fréquemment considéré comme manifestation culturelle
et produit social à travers lequel on caractérise une nation ou un peuple du
point de vue anthropologique, étymologique ou psycho-sociologique. D’un
autre côté, il y a la culture, considérée comme un phénomène symbolique
qui doit être interprétée. Elle représente des produits intellectuels d’une
civilisation (Moscovici, 1995). Selon Benveniste (1966 a), tous les secteurs
de la société tels que la religion, la politique et les traditions y sont représentés : « La culture se définit comme un ensemble très complexe de représentations, organisées par un code de relations et de valeurs. » Ces valeurs
sont des reflets des représentations plus ou moins stables de l’hétérogénéité
de la pensée individuelle constituée au sein de la société : « Par la langue,
l’homme assimile la culture, la perpétue ou la transforme. »
Le manque de perspectives sociales, par exemple, fait que les apprenants envisagent la langue française comme le seul moyen d’avoir accès
à la culture française.
Sujet 4
« La langue est l’identité d’un peuple où il y sont marquées des données culturelles
nécessaires à la connaissance de ce peuple, de ses aspects les plus généraux. Moi,
j’étudie le français parce que je voudrais connaître la culture française, spécialement
la production littéraire. »
Sujet 5
« Apprendre le français en contexte. »
Sujet 6
« Apprendre la langue française parce que c’est romantique… Je veux aller à Paris
pour visiter Notre-Dame. »
Sujet 7
« La langue française représente la France, un pays développé. »
2.2. L’interaction sociale
La question culturelle dégage une autre discussion à propos de l’insertion de l’individu dans une société dont le sein se représente par « je »
(Benveniste, 1966 a). Benveniste reprend la question de la subjectivité du
langage et replace le sujet et l’interlocuteur à travers une redéfinition du
sujet face au discours et à la société. L’interlocuteur est remis à la place
qu’il avait dans la rhétorique. Le locuteur et l’interlocuteur deviennent
partenaires pour la construction des discours dans une optique dialogique
(Bakhtine, 1986). Ils alternent dans le rôle de sujet. Les discours sont co-construits dans un effort de désambiguïsation afin d’améliorer la régulation des malentendus et des détours de signification. Le langage prend un
pouvoir capable d’attribuer le même poids aux partenaires de telle
manière qu’il faut considérer les paramètres de la situation discursive.
Sujet 8
« J’ai des amis au Québec et à Marseille. »
Sujet 9
« Les Français n’aiment pas qu’on leur parle dans une langue qui ne soit pas la
sienne… »
La conception de la communication est liée au processus de compréhension et de production d’énoncés dont la caractéristique principale est
que le sujet fait interagir et évoluer ses connaissances dans tous les
domaines. Dans ce sens, les interactions opèrent aux niveaux lexical,
syntaxique, sémantique et pragmatique. Or, si on produit des structures de
signification pour l’autre (Culioli, 1990), c’est qu’il y a une certaine
conscience de la nécessité de prendre en compte non seulement l’aptitude
linguistique de l’interlocuteur, mais aussi l’objectif envisagé et les conditions de production de cette interaction, c’est-à-dire, choisir des structures
adéquates, le genre/type de texte, faire attention aux différences socio-culturelles et de génération, à la structure de la phrase, au lexique, etc. De
cette façon, nous reprenons une question épistémologique traitée déjà dans
le cadre de la rhétorique et développée au sein de la théorie de l’énonciation, la force illocutoire, capable d’opérer des changements de comportement chez l’interlocuteur.
Sujet 10
« […] apprendre la langue française pour pouvoir communiquer aux Français, lire
facilement des livres, des nouvelles et bien pour me correspondre… »
Dès le début de l’apprentissage, il paraît important que l’enseignant
concentre son attention sur la sensibilisation à la valorisation de la culture
de l’apprenant autant que de sa langue maternelle pour que cette dernière
puisse représenter un support considérable dans l’apprentissage de la
langue étrangère.
Les manuels nous apportent toujours des nouvelles technologies et
méthodologies ; pourtant on observe que l’échec scolaire se maintient.
L’approche communicative devrait représenter une innovation. Ces
manuels
[4] proposent des activités très dynamiques, les jeux de rôle, par
exemple, des situations quotidiennes telles que la présentation personnelle,
demander quelque chose dans un magasin ou dans un restaurant, la localisation spatio-temporelle du sujet et toute une série d’exercices de systématisation formelle de l’oral, de l’écrit et de la structuration syntaxique.
Pourtant, on n’arrive pas à dépasser le niveau fondamental de la communication orale dans le contexte scolaire.
2.3. Le discours des enseignants
Comme coordinatrice de deux projets de formation de professeurs, nous
remarquons qu’il y a de nombreux enseignants pour lesquels la notion de
communication se réduit au langage oral. Ils parlent de communication
dans le sens strict de la langue parlée. On apprend les langues étrangères
comme il y a vingt ans. On passe la bande deux ou trois fois et on se
contente d’une signification superficielle. On utilise la traduction mot-à-mot comme stratégie de compréhension et le manuel est souverain. Il y a
une grande résistance à changer de comportement, à oser des propositions
interactives qui puissent contribuer à une meilleure utilisation des
manuels. Les enseignants n’ont pour méthodes que le livre/cahier d’exercices et une bande-cassette. Il y a une grande préoccupation des exigences
institutionnelles.
Sujet 11
« […] il faut finir un programme… »
L’exigence institutionnelle d’un programme scolaire sert de grille et, en
même temps, de prétexte pour ne pas avancer vers une pratique plus dynamique.
Sujet 12
« Il faut apprendre la grammaire, autrement ils auront des difficultés dans le niveau
suivant. »
On parle de l’écrit en tant que technique et pas comme processus,
comme travail intellectuel de mise en relation de tous les savoirs et du
savoir-faire linguistique. La présentation personnelle, par exemple, peut
poser des problèmes à l’âge adulte si on ne valorise pas le processus de
socialisation de l’apprenant. Il faut une pratique fréquente pour que l’apprenant puisse développer son propre modèle de présentation, pour
mesurer ce qu’il doit mettre en relief et ce qui n’a pas d’importance dans
les différents contextes, chez le médecin, à la recherche d’un emploi, dans
une fête, dans une conférence, etc. Selon Roulet (1995), une approche
intégrée et cohérente de la langue maternelle et de la langue étrangère
peut bien jouer un rôle pour faciliter l’apprentissage, car « les langues
reposent sur des structures et des principes largement communs ». On
devrait donc valoriser et exploiter les propriétés communes des langues,
ce qui n’implique point une correspondance régulière. De ce point de vue,
moins l’apprenant connaît la langue « cible », plus il aura besoin d’inférer
sur la signification d’un texte faisant appel toujours à la langue
« source ». Cette procédure bénéficiera certainement aux deux langues
parce que l’apprenant devra avoir un rôle encore plus actif pour chercher
ses hypothèses de signification et les valider en accord avec le contexte.
Danielle Moore (1995 b) conseille de proposer aux apprenants « […] des
activités susceptibles de favoriser le passage vers la conceptualisation des
savoirs qui pour la plupart sont déjà présents dans la boîte à connaissances… » afin de favoriser « la compréhension et la maîtrise du fonctionnement des discours et de s’appuyer sur eux pour l’appréhension
d’autres contextes linguistiques ».
Il nous semble qu’une pratique plus élaborée de la langue maternelle
serait de grande valeur pour la transposition didactique vers la langue
étrangère. Les enseignants doivent valoriser et investir beaucoup plus dans
les activités didactiques de la langue maternelle pour opérer des adéquations nécessaires à l’obtention de meilleurs résultats en langue étrangère.
On ne doit pas avoir l’illusion de pouvoir résoudre tous les problèmes de
l’enseignement/apprentissage ou de remplir toutes les lacunes vérifiées par
rapport à la langue maternelle, mais il faut quand même essayer de les
réduire.
[1]
Voir
Organon (Aristote), l’œuvre consacrée à la rhétorique.
[2]
La notion de dialogisation chez Bakthine.
[3]
Dahlet,
Première rencontre de la Bivalence, 1994 b.
[4]
Voir les méthodes
Libre Échange et
Tempo. Paris : Hachette.