2001
éla - Revue de Didactologie des langues-cultures
Une didactique de l’alternance pour mieux apprendre ?
Danièle Moore
ÉNS des Lettres et Sciences humaines, Lyon, France
Dans le cadre des travaux sur la didactique intégrée du portugais
langue maternelle (PLM) et du français langue étrangère (FLE) au Brésil,
cette contribution a pour objectif une réflexion sur les relations entre les
langues et les enjeux liés à l’introduction raisonnée de l’alternance des
langues dans les conceptions de l’apprentissage. La question sera abordée
selon deux axes principaux. On se penchera d’une part sur l’intérêt de
certaines démarches méthodologiques pensées en termes d’articulation entre
les langues dans la mise en place des connaissances. On s’intéressera aussi
aux rôles de la LM dans les échanges en classe et les processus d’apprentissage. Les passages d’une langue à l’autre, au niveau de la mise en place
curriculaire ou au niveau des énoncés produits, jouent des rôles précis, différents, dans la mise en place des apprentissages. Nous chercherons à mieux
préciser certains de ces rôles de manière à pouvoir mieux gérer les moments
de passage d’une langue à l’autre.
Entre adeptes du « tout en LE » et défenseurs de l’appui sur la LM, la
question du rôle et de la place de la langue maternelle dans la classe de
langue étrangère continue à alimenter un profond débat, déjà ancien et aux
fortunes diverses (Van Lier, 1995). D’un côté, on se situe clairement dans
une conception de l’apprentissage facilité par le contact avec la languecible, dans des conditions qui s’approchent au mieux des conditions dites
naturelles d’acquisition des langues. Ces positions s’argumentent (entre
autres) sur l’effort d’exposer l’apprenant à la langue étrangère sur le
modèle de l’enfant qui acquiert sa langue maternelle, tout en fournissant
des données langagières déjà triées et ordonnées pour accélérer l’apprentissage. Pour les défenseurs du recours à la LM, les décalages entre les
apprentissages dans les deux langues sont non seulement pris en compte,
mais ils servent de voûte dans la construction des nouvelles compétences.
Il faut s’appuyer sur le système linguistique dont dispose déjà l’apprenant,
partir du connu et profiter de son expertise linguistique, nouvelle et encore
dans ses phases de construction, pour amener celui-ci à réfléchir sur le
langage et son fonctionnement, de manière à affiner, polir et complexifier
les stratégies d’apprentissage à sa disposition.
Il serait vain de penser, bien sûr, que les positions sont tranchées entre
un camp et l’autre, et tous les niveaux d’imbriquements s’observent.
Depuis plus de vingt ans, les chercheurs (Coste, 1993; Dabène, 1992;
Hawkins, 1985; Roulet, 1980,1995 et bien d’autres) évoquent les méfaits
de la séparation excessive entre les didactiques et les enseignements de
langue maternelle et ceux de langues étrangères, et posent les jalons d’un
décloisonnement des disciplines, à partir de modèles de développement
des capacités langagières en langues maternelle et étrangères appuyés sur
les répertoires des apprenants et sur la nécessité de recourir à des
démarches de réflexion translinguistique dans la facilitation des passages
d’une langue à l’autre. En ce sens, c’est bien d’une didactique de l’alternance, dans une perspective d’intégration des apprentissages, qui semble
être ici l’enjeu de la réflexion méthodologique.
1. QUELQUES ENJEUX THÉORIQUES AUTOUR DU RÔLE DE
L1 DANS L’ACQUISITION DE L2
Comme le rappelle Klein (1989 : 34), s’il existe une grande variété de
méthodes pour influencer le processus d’acquisition, deux points essentiels différencient les options d’intervention didactique : les choix méthodologiques qui façonnent la manière de présenter les matériaux de la
langue-cible à l’apprenant, et les possibilités qui sont laissées à celui-ci
d’utiliser le répertoire dont il dispose à un moment donné. Nous aimerions
ajouter que ces deux points sont étroitement liés et interdépendants, et que
le recours au répertoire de l’apprenant recouvre autant la possibilité de
s’appuyer sur la langue maternelle que celle de s’appuyer sur la connaissance d’autres langues. Les rôles et statuts de la première langue dans
l’acquisition ou l’emploi d’une deuxième langue posent quelques-uns des
principaux enjeux théoriques de la conception de l’apprentissage, en particulier autour de la question de la légitimité linguistique et interactionnelle
des transferts (Py, 1992).
Si l’hypothèse contrastive dans son sens fort n’est plus réellement
soutenue par personne, il reste indéniable que la connaissance qu’a l’apprenant de sa langue et les représentations qu’il se forge de la distance
entre son propre système linguistique et le système-cible influencent la
façon dont il saisit les données linguistiques et apprend la nouvelle langue,
et notamment la manière dont il traite les zones d’opacité et de transparence entre les langues en contact (Kellerman, 1979; Véronique, 1990;
Dabène, 1996). Une conception plus dynamique du transfert, qu’on cesse
de considérer comme la simple conséquence de la formation d’habitus
linguistiques (Odlin, 1989 : 25), et une meilleure connaissance des
processus en jeu dans la construction des répertoires en situation de
contact, grâce bien sûr aux travaux sur l’acquisition (Véronique, 1990)
mais aussi ceux sur le bilinguisme (Py, 1992), entraînent une reformulation
importante des questionnements qui entourent la place et l’influence de la
langue maternelle dans les nouveaux apprentissages. Le fait, en particulier,
que le déclenchement du transfert ne soit pas forcément lié à la seule
présence de chevauchements partiels entre les systèmes en contact, mais
puisse relever de stratégies de l’apprenant pour résoudre des difficultés
d’apprentissage ou de communication. L’apprenant, de victime des relations entre L1 et L2, redevient en ce sens acteur de son propre apprentissage en pouvant faire appel à L1 selon ses besoins (Py, 1992). Aussi,
Dabène (1996 : 397) relève que « l’influence de la langue maternelle ne
se limite pas à permettre aux sujets de prendre appui sur un certain nombre
d’ancrages lexicaux, elle les dote d’un certain nombre d’outils heuristiques
à caractère métalinguistique utilisables tout au long du parcours de déchiffrage ». Ces outils, que l’apprenant, surtout lorsqu’il ne compte dans son
répertoire qu’une seule langue de référence, tend à élever au rang de règles
universelles (Dabène, 1996), lui permettent dans un premier temps de s’approcher des autres systèmes linguistiques, et dans le cas de langues
voisines, d’opérer des surgénéralisations statistiquement vraies (Degache,
1996). En même temps, c’est justement l’exploration de plusieurs langues,
et l’appui sur des conduites comparatives, qui vont permettre que s’opèrent
les distanciations nécessaires et la relativisation de la position du système
maternel vis-à-vis du système étranger (Cain et Briane, 1996). Ainsi, l’exposition multiple à des fonctionnements linguistiques diversifiés entraîne la
capacité à établir des mises en relation par plus ou moins grande approximation, ce qui stimule la formation d’hypothèses, et constitue un appui
efficace pour l’accès à certains fonctionnements des systèmes-cibles
(Moore, 1998; Castellotti et Moore, 1999 a et b). Ces formes d’alternances
réfléchies de présentation des langues apparaissent ainsi comme le ferment
susceptible de mettre en écho et de renforcer les apprentissages.
2. QUELS MODES D’ALTERNANCE POUR ENCOURAGER LES
APPRENTISSAGES ?
L’alternance des langues dans les situations éducatives de contacts de
langues, que ces contacts soient naturels ou suscités, peut revêtir des
formes diverses. Dans l’exemple brésilien qui nous concerne ici, on vise
la mise en place de compétences langagières et de savoirs transversaux
par le biais du PLM et du FLE. Ce choix repose sur la formation bivalente des enseignants, et une volonté d’optimiser cette formation. Les
questions qui se posent alors concernent les moyens didactiques à disposition, et les conceptions de l’apprentissage qui servent de toile de fond à
ces orientations. Le contexte du Brésil n’est pas celui des écoles bilingues
telles qu’on peut les trouver en Amérique du Nord ou en Europe, ni celui
des expériences intégrées des langues telles qu’elles se pratiquent en
Suisse ou ailleurs. Pourtant, certains modèles développés en d’autres lieux
présentent divers choix d’alternance des langues, et s’il est bien entendu
qu’ils ne peuvent jamais être totalement transposables (et cela n’est même
pas nécessairement souhaitable), ils peuvent à l’évidence apporter de
solides pistes pour une réflexion méthodologique axée sur la gestion des
places réciproques de la L1 et de la L2 dans les enseignements.
2.1. Alterner pour mieux apprendre ?
L’idée d’alterner les langues pour construire des savoirs, que ceux-ci
soient linguistiques ou non, s’appuie sur différents efforts, comme celui
d’économie (on ne va pas refaire dans une langue ce qu’on a déjà fait
dans l’autre), ou celui de transferts des compétences (qui rejoint en partie
l’effort d’économie) (Coste, 1994). Surtout, les constructions curriculaires
qui fondent leur travail sur l’alternance raisonnée des langues cherchent à
utiliser l’alternance pour favoriser chez les apprenants des mouvements de
distanciation et d’abstraction qui doivent les aider à mieux mettre en place
la construction des concepts.
La coexistence des langues dans la construction curriculaire et la
construction des savoirs constitue alors un choix fort, qui s’appuie sur
l’idée que le mouvement nécessaire d’abstraction et de généralisation, qui
accompagne toute mise en place conceptuelle, se trouve favorisé quand
cette exploration se fait par le biais de deux langues au lieu d’une seule
[1] :
« […] la coexistence de deux langues dans un même mouvement alternatif de construction de concepts, non seulement peut contribuer à enrichir ces derniers et à les autonomiser par rapport aux mots, mais en outre
est de nature à favoriser une certaine prise de distance réflexive et
contrastive par rapport à telle ou telle des langues activées » (Coste et
Pasquier, 1992 : 16). La réflexion conceptuelle qui passerait par le recours
alterné aux langues pourrait favoriser une distanciation entre le concept et
son étiquette, son autonomisation par rapport au mot, favoriser une prise
de distance réflexive et contrastive par rapport à telle ou telle des langues
activées. Ce type de travail appelle une mise en œuvre de perceptions
métalinguistiques qui se développent ainsi en complémentarité avec l’utilisation communicative des deux langues.
On trouve des efforts similaires de mise en regard des deux langues
pour favoriser la mise en place de nouvelles démarches mentales par un
double mouvement de déconstruction et de reconstruction, déconstruction
par abandon des traits pertinents valables pour la L1 et reconstruction par
appropriation des traits valables pour la L2, dans des situations de classes
plus ordinaires. Ainsi, Cain, Briane et alii (1996) proposent un enseignement de la civilisation (dans le cas qui les intéresse, la civilisation
anglaise pour de jeunes francophones des collèges et lycées) appuyé sur
une démarche comparatiste, qui vise une déstabilisation des stéréotypes et
la relativisation de la culture maternelle en proposant des documents qui
offrent une certaine opacité culturelle, parce qu’ils mettent en œuvre des
écarts qui forcent l’apprenant à un effort de décentrement et de réajustement.
En suivant de telles optiques, le français n’aurait pas nécessairement
(toujours) à être enseigné comme une langue étrangère, avec des méthodes
spécifiques (telles les méthodes communicatives). Il peut servir, au même
titre que la langue maternelle, à véhiculer les concepts et les savoirs
nouveaux, dans un mouvement d’alternance décidé en fonction des tâches
à accomplir, des documents proposés à l’étude, et pas seulement en fonction d’horaires particuliers ou de matières spécifiques. Ainsi, si certaines
tâches peuvent indifféremment se construire en langue maternelle ou en
français (par exemple faire un dessin peut servir à réviser les couleurs en
français, mais peut tout aussi bien se dérouler en LM), la lecture d’un
texte authentique « scientifique » en français (texte destiné à un public
francophone du même âge) relève du choix didactique, tandis que d’autres
activités comme une interview pour recueillir des informations chez un
artisan ne peut se dérouler que dans la langue de celui-ci, même si on peut
envisager que la cueillette des informations donne lieu ultérieurement à
reformulation et mise en ordre dans la langue étrangère, le français
[2].
L’enjeu de l’alternance raisonnée des langues repose ainsi sur la mise
en œuvre d’activités susceptibles de favoriser le passage vers la conceptualisation de savoirs qui sont déjà là chez l’apprenant, de les sortir de
l’ombre en les rendant objet de la réflexion, et éventuellement apprendre
à s’appuyer sur eux pour l’appréhension d’autres contextes linguistiques.
Le développement des connaissances métalinguistiques n’est pas ici
l’objet final du travail. Il doit permettre la mise en place de processus de
facilitation dans la construction de savoirs linguistiques potentiellement
transférables d’une langue à l’autre.
De même, d’autres travaux, développés dans d’autres situations, utilisent une gestion raisonnée de la présentation alternée de différentes
langues, ou corpus de langues, pour viser la construction chez les apprenants de compétences qui dépassent le cadre d’une langue ou de l’autre,
et leur faciliter les passages entre les différents apprentissages. Les
travaux développés par l’équipe Galatea par exemple (ÉLA 104,1996) ou
EuRom4 (Le Français dans le Monde, 1997) cherchent à identifier les
bases sur lesquelles s’établissent et sont traitées les relations analogiques
entre des langues typologiquement apparentées, et interrogent les moyens
de mettre en valeur l’intercompréhension entre des langues romanes,
notamment par le développement d’outils et de dispositifs d’aides à portée
translinguistique. Des dispositifs d’enseignement ainsi axés sur une optimisation didactique de la proximité inter-linguistique doivent en particulier permettre de valoriser l’expertise des apprenants en leur donnant
l’occasion de se servir de leurs compétences linguistiques, et de mettre à
l’épreuve leurs intuitions sur le langage et les moyens de transférer leurs
compétences d’un contexte à un autre. On retiendra que là encore le développement de connaissances métalinguistiques n’est pas un objectif en soi.
Il permet la construction de compétences transversales, qui peuvent être
réactivées pour faciliter un apprentissage linguistique par ailleurs ciblé,
jongler avec les langues, pour mieux connaître la sienne, et mieux
comprendre et apprendre les autres.
En effet, si les activités métalangagières paraissent sans cesse présentes,
il suffit pour leur verbalisation qu’elles s’appuient sur les pratiques langagières ordinaires, ou soient bricolées pour l’occasion. En même temps, le
moment-classe réservé aux activités de réflexion sur le langage peut être
le lieu privilégié d’une réflexion commune sur le métalangage de la
langue première (L1) et seconde (L2) (trois, etc.), de l’explicitation et
l’harmonisation des terminologies (entre langues, mais aussi à l’intérieur
de la langue), la métalangue en L1 pouvant apporter un éclairage sur
certains pans du fonctionnement en L2, et vice-versa. Pour exemple, Nagy
(1993) propose, à travers l’observation de corpus issus des productions
des élèves eux-mêmes, d’utiliser l’intuition et les connaissances potentielles des apprenants pour les diriger vers la distinction entre temps de
conjugaison et temps du phénomène. Pouvoir maîtriser les concepts en L1
doit amener les apprenants à mieux les manipuler en L2. De même,
Bourguignon (1993 : 105) insiste sur « le rôle constructif et sécurisant de
la réflexion métalinguistique sur la langue maternelle comme préalable à
l’intégration d’une notion nouvelle en langue étrangère », sans toutefois
que ces considérations ne préjugent qu’il est forcément nécessaire que la
L1 soit la première langue de présentation des savoirs nouveaux. Le vocabulaire utilisé n’est bien sûr pas sans importance, mais c’est surtout le
savoir-faire engagé qui paraît devoir concentrer les efforts dans le projet
et le progrès d’apprentissage. Qu’il s’agisse d’explorer les moyens d’une
didactisation de l’intercompréhension entre locuteurs de langues voisines,
en s’intéressant à la gestion pédagogique des similitudes, ou de jouer
davantage sur les contrastes pour favoriser la réflexion translinguistique
(Moore et Castellotti, à paraître), on voit bien comment, dans le contexte
brésilien, de tels travaux et propositions didactiques peuvent trouver écho
dans le travail des enseignants sur le terrain.
2.2. Les alternances dans les processus d’appropriation
Il paraît futile de s’interroger sur la mise en place de séquences alternées d’apprentissage prenant appui sur une langue et l’autre dans une
perspective intégrée, et de ne pas se poser la question des relations entre
les langues au sein même des séquences didactiques mises en œuvre, et
plus particulièrement au niveau des énoncés.
Nous ne reviendrons pas sur le fait que les études de l’influence de la
langue maternelle sur l’apprentissage d’une langue étrangère, inscrites
dans des visions hermétiques de la construction langagière chez l’apprenant, ont largement contribué aux cloisonnements excessifs des apprentissages linguistiques. Une perspective fondamentalement monolingue a en
effet conduit linguistes de l’acquisition et didacticiens, dans un premier
temps, à penser les relations entre L1 et L2 comme essentiellement parasitaires, et à considérer l’apprenant comme un monolingue de L1 à qui
l’on demanderait de devenir (aussi) monolingue en L2. Les nombreux
travaux, à la fois sur les constructions du plurilinguisme (Py, 1992), et
ceux sur les constructions curriculaires des compétences plurilingues
(Dabène, 1995; Coste, Moore et Zarate, 1997) ont largement contribué à
abandonner cette vision trop parcellaire de la compétence linguistique.
Une des conséquences de ce changement de perspective est la réhabilitation du rôle de la langue maternelle dans la construction des apprentissages en langue-cible, les marques transcodiques
[3] repérables dans les
formulations en langue étrangère des apprenants cessant d’être nécessairement interprétées de manière négative, comme des « fautes », des
lacunes à combler ou des erreurs à surmonter (Moore et Py, 1995). Les
alternances à l’intérieur des énoncés sont désormais plutôt interrogées
selon le type d’articulation entre L1 et L2 qu’elles signifient, et les fonctions qu’elles remplissent dans la construction du discours et dans le
déroulement de la communication.
De très nombreux travaux
[4] se sont penchés ces dernières années sur
l’analyse de séquences alternées dans les énoncés produits par les enseignants et les apprenants. On a pu ainsi relever que des séquences apparemment analogues remplissaient des rôles très différents, selon qu’elles
étaient immédiatement tournées ou non vers l’acquisition (Moore, 1996).
L’observation des alternances dans les discours révèle chez les apprenants
à la fois des compétences de type grammatical, par la capacité d’introduire un élément de la langue-source dans un énoncé produit en languecible sans en casser la structure syntaxique; des compétences
communicatives, par le maintien du contact et la poursuite de la conversation, et des compétences d’apprentissage puisque le changement de
langue est aussi un moyen efficace de susciter l’aide du locuteur plus
compétent. Pekarek (1999 : 136-137) insiste plus particulièrement sur les
capacités interactives et discursives que les apprenants mettent en jeu dans
leurs recours aux alternances, et considère alors les alternances comme un
élément fonctionnel dans le développement d’un répertoire langagier
diversifié, et la manifestation d’une ébauche de stratégies communicatives
bilingues, ou d’une préfiguration de ces stratégies.
À l’intérieur de ces questionnements généraux, nous avons envisagé
quelques pistes pour tenir compte des acquis dans une (ou plus) autre(s)
langue(s) pour bâtir des connaissances scolaires, illustrées par des
démarches appuyées sur la ou les langues des enfants, mais aussi sur
d’autres langues (voir par ex. Moore, 1998; Castellotti et Moore, 1999 a
et b), qui touchent l’ensemble des activités de classes (histoire, géographie, sciences naturelles…), par un travail de conscientisation et de
comparaison appuyé sur la prise en compte et la réintégration de la L1
dans les apprentissages.
Les quelques réflexions esquissées dans cet article, et travaillées avec
les acteurs du terrain scolaire au Brésil, interrogent les pratiques d’enseignement et de constructions curriculaires, réinterprétées de manière à optimiser les rapports entre portugais et français dans les apprentissages. La
transversalité s’inscrit comme une option centrale de ce travail d’appui
réciproque des langues, à plusieurs niveaux :
- une transversalité curriculaire : à l’intérieur de chaque discipline,
dans la mise en œuvre d’activités langagières diversifiées, et entre les
différentes disciplines (par rapport notamment aux types de textes
proposés, ou aux modalités de travail privilégiées);
- une transversalité de la langue, par une programmation d’intervention
qui va dans le sens d’une économie cognitive et s’appuie sur les
apports que les différentes disciplines (les méthodologies de LM et
de LE, mais aussi de sciences naturelles ou de mathématiques) peuvent réciproquement se donner;
- les passages d’une langue à l’autre dans l’apprentissage des langues,
la construction des connaissances, et les aspects interactionnels de la
communication.
Comme le notait déjà Castellotti (1997 b), on peut bien évidemment
continuer à envisager chacune de ces directions de manière indépendante,
pour leur intérêt intrinsèque à certains moments précis de l’apprentissage.
Mais dans la perspective d’une didactique que l’on souhaite réellement
intégrée, et avec la chance de disposer d’un terrain bouillonnant et riche
de possibilités, il semble nécessaire, voire impératif, de réfléchir à l’intégration de toutes ces pistes (et bien d’autres) à l’intérieur d’une réflexion
globale de la gestion des langues dans l’école brésilienne.
[1]
Les réflexions livrées ici sont largement explorées, depuis longtemps, dans le contexte
valdôtain, où l’alternance des langues constitue un véritable principe pédagogique, qui sous-tend les apprentissages. Le choix opéré est celui d’une construction raisonnée de l’alternance
en fonction de tâches spécifiques à accomplir, de manière à favoriser les processus d’abstraction nécessaires à la conceptualisation.
[2]
Pour des pistes méthodologiques détaillées, voir
L’École Valdôtaine 14,1988.
[3]
Pour rappel, les marques transcodiques désignent toute trace discursive, perçue et traitée
comme telle, de la présence d’une deuxième langue dans le répertoire verbal.
[4]
Voir par exemple les numéros spéciaux des revues suivantes :
Études de Linguistique
Appliquée 108,1998;
Lidil 18,1998;
Plurilinguismes 14,1998;
Cahiers du Français
Contemporain 5,1999.