2001
Revue de Didactologie des langues-cultures
L’enseignement de la grammaire en classe de français langue étrangère
Marie-Christine Fougerouse
Université Jean Monnet, Saint-Étienne
En didactique de la grammaire, l’heure n’est plus au dogme unique,
à l’application d’une quelconque théorie. Pour entrer dans la classe de FLE
afin de cerner la matérialité de cette situation, nous avons recueilli des
données auprès d’enseignants. Notre analyse des caractéristiques dominantes
s’organise autour de trois pôles : la place de la grammaire, sa présentation
et le matériel didactique utilisé. Il ressort que c’est la composante linguistique qui occupe le plus de place en cours, que les démarches sont variées,
que les enseignant tendent vers l’enseignement d’une langue authentique en
situation, que les apports documentaires personnels se substituent progressivement au matériel constitué.
Actuellement, il s’avère bien difficile de se faire une idée précise des
pratiques en usage dans les classes de FLE en ce qui concerne l’enseignement de la grammaire. Cette composante linguistique, qui a connu une
période de disgrâce, une sorte de passage à vide dans les années soixante
et soixante-dix, semble revenue en force aujourd’hui dans la classe de
langue. Ce retour démontre qu’elle est incontournable pour quiconque
veut apprendre à communiquer en français. À l’heure où l’éclectisme
paraît légitimé, les pratiques les plus hétérogènes se côtoient. Certains
enseignants, très marqués par la grammaire notionnelle/fonctionnelle dans
la lignée du Niveau-seuil et d’Archipel, pratiquent un enseignement fondé
sur le sens ; d’autres, peu convaincus par ces méthodes, sont revenus à
une approche beaucoup plus traditionnelle; d’autres encore, dans le doute,
tentent de concilier les extrêmes, partagés entre l’attrait pour une
démarche onomasiologique et l’influence d’une grammaire (très) traditionnelle qu’ils connaissent et maîtrisent bien. Au milieu de cette confusion, il est difficile de dégager quelques lignes directrices porteuses d’une
cohérence génératrice de principes eux-mêmes cohérents pouvant donner
lieu à des pratiques de classe plus unifiées, sécurisantes pour l’enseignant
comme pour l’apprenant.
Afin d’avoir une idée plus précise sur la façon dont s’enseigne aujourd’hui la grammaire dans les classes de FLE en France, nous avons élaboré
un questionnaire destiné aux enseignants (cf. annexe). Notre recherche
s’oriente dans trois directions : la place de la grammaire parmi les autres
composantes linguistiques, les démarches suivies pour sa présentation, et
enfin le matériel privilégié pour l’enseignement. Ce questionnaire a été
complété par trente enseignants en activité dans des écoles de langues en
province et à Paris
[1]. Cette étude ne prétend pas à l’exhaustivité; elle sert
seulement à dégager des tendances parmi lesquelles nous retiendrons les
points les plus significatifs. De plus, il est évident que la grammaire fonctionne en synergie avec les autres composantes de la langue; en ce sens,
enseignants et chercheurs éprouvent des difficultés à l’isoler dans une
visée analytique. Élaborer un questionnaire diffusé auprès d’enseignants
s’avère
de facto quelque peu artificiel, mais néanmoins incontournable.
D’après notre enquête, il apparaît que l’enseignement du FLE est une
profession fortement féminisée où l’âge moyen des enseignants se situe
entre trente et quarante ans. Par ailleurs, les deux tiers ont une formation
spécialisée en FLE et une expérience moyenne d’enseignement allant de
huit à quinze ans. Tous ont actuellement en charge un groupe dont les
niveaux varient de débutants à perfectionnement.
I. LA PLACE DE LA GRAMMAIRE DANS LA CLASSE DE
LANGUE
Pour les enseignants, la grammaire est la composante linguistique qu’ils
estiment la plus importante en classe de langue, avant le lexique, la civilisation et la phonétique
[2]. À l’aube du nouveau millénaire, il semble bien
que le rejet dont elle a souffert durant la période rigide de l’approche
communicative ne soit plus à l’ordre du jour. Même s’il est incontestable
que l’apprenant apprend à communiquer en communiquant, il ne peut néanmoins se passer de grammaire dans les pratiques langagières. Tout se
déroule comme si la grammaire redevenait un passage obligé pour l’enseignement du français. Toutefois, il ne faut pas en conclure que cette dernière
serait l’unique objet de l’enseignement, car il est précisé que la compréhension et l’expression orales sont également importantes. Cette remarque
est d’autant plus significative que ces composantes n’étaient pas proposées
et qu’un enseignant sur trois a pris soin de le préciser. Dans leur esprit, il
existe une relation évidente entre un enseignement (/apprentissage) formel
de la langue et la mise en pratique des formes dans des situations de
communication essentiellement orales. Les enseignants de FLE appliquent
le principe de l’approche communicative selon lequel l’apprentissage de la
langue passe par des pratiques communicatives en langue cible, mais avec
de la grammaire. Dans le cadre de la classe, cette dernière est ancrée dans
une réalité textuelle et contextuelle : il cesserait d’y avoir une coupure entre
emplois et formes, on tendrait enfin vers la complémentarité.
Ce retour en force de la grammaire dans la classe de langue paraît
correspondre aux attentes des apprenants, car c’est elle qui suscite le plus
d’intérêt de leur part. Elle devance le lexique et la civilisation, la phonétique n’apparaissant pas comme primordiale. Il y a donc correspondance
entre ce qu’attendent les apprenants et ce que proposent les enseignants
[3].
Cependant, il faudrait éviter de tomber dans l’écueil d’un enseignement de
la langue toujours plus grammaticalisé sous prétexte que les apprenants
sont enthousiastes et en réclament davantage. Il semble que les enseignants, sous la contrainte de la demande, ont été obligés de réintroduire
de la grammaire dans leur enseignement. Cette réintroduction s’est faite
au détriment d’une ou plusieurs autres composantes qu’il est difficile de
définir avec certitude. Tout au plus pouvons-nous émettre l’hypothèse que
la pratique de l’oral est moins présente, même si elle est indispensable
pour parvenir à la maîtrise du français.
Il convient d’autre part de s’interroger sur les causes de cette reconnaissance de la valeur de la grammaire par les enseignants comme par les
apprenants. Peut-être leur apporte-t-elle un sentiment de sécurité. Lorsque
l’apprenant prend connaissance d’une nouvelle règle de grammaire, il a
l’impression de maîtriser une partie du système linguistique, même si le
réemploi dans des situations de communication ne va pas toujours de soi.
Pour un apprenant en français, apprendre la grammaire, même avec une
approche traditionnelle, c’est parvenir progressivement à appréhender la
langue. Il la perçoit comme un élément de stabilité parmi le nombre plus
ou moins élevé de réalisations langagières potentiellement possibles pour
un acte de parole. Ce dernier étant lié à la situation de communication
entendue au sens large, il n’est pas aisé – ni d’ailleurs souhaitable – de
proposer un inventaire exhaustif que l’apprenant apprendrait par cœur.
L’enseignant, conscient de ces limites mais aussi de la nécessité de
prendre appui sur ce qui lui semble le plus stable dans la langue, intègre
la grammaire dans son programme de cours. Il reste cependant à déterminer dans quelle proportion.
D’après les déclarations des enseignants, le temps consacré à la grammaire en classe de FLE varie entre 20 et 70 % du cours ! Ces données
sont à nuancer : seul un enseignant sur cinq dit faire de la grammaire
pendant 60 à 70 % du temps de classe; la même proportion en fait
pendant 20 %, les autres se répartissant entre 30 et 50 % du temps de
cours. Ces résultats orientent malgré tout sur l’impression d’un enseignement du FLE fortement grammaticalisé. Nous nous interrogeons sur le
temps disponible pour l’enseignement des autres composantes linguistiques. Notons que les enseignants qui font de la grammaire seulement
pendant 20 % du temps – soit 12 minutes par heure – proposent un enseignement plus équilibré. Par ailleurs, il serait judicieux de connaître plus
précisément les représentations de l’enseignant quant à la « grammaire en
classe » : s’agit-il seulement de la présentation et de l’explication d’un
point, c’est-à-dire de grammaire au sens restreint ? Est-il question d’un
processus plus vaste qui regrouperait l’observation, la réflexion, la
conceptualisation et la contextualisation des formes linguistiques ? Selon
les réponses, les temps indiqués n’auront pas la même signification.
Au vu de ces résultats, nous dirons qu’il ne faudrait pas que la grammaire prenne une trop grande place en classe de FLE. À trop vouloir
répondre aux attentes des apprenants, les enseignants risquent de tomber
dans le piège d’une focalisation excessive sur la grammaire, alors que
celle-ci ne garantit pas nécessairement une bonne compétence communicative orale et/ou écrite en français.
II. LA PRÉSENTATION DE LA GRAMMAIRE EN CLASSE
Dans la classe de FLE, le cours de grammaire s’organise autour d’un
mélange de grammaire traditionnelle et notionnelle-fonctionnelle, la grammaire textuelle n’étant pratiquée que par un enseignant sur trois. Ce
constat révèle qu’une démarche issue de l’approche communicative,
fondée sur le sens, est entrée dans la classe de langue soit par le biais des
lectures en didactique, soit par la formation initiale et/ou continue. La
grammaire n’a peut-être pas été réintroduite en classe sous son aspect le
plus traditionnel. Un amalgame est nécessaire pour proposer à l’apprenant
des procédures lui permettant d’acquérir un réel savoir et surtout un
savoir-faire en français. Cette association entre deux types de grammaire
devrait logiquement conduire à des pratiques de classe rénovées qui accordent davantage de place à l’expression en situation. La présence de la
grammaire traditionnelle montre que son utilité est reconnue par les enseignants. Il semble qu’il soit difficile de s’en passer; en effet, des tentatives
de description du français comme celles de Un niveau-seuil n’ont
rencontré que peu d’échos sur le terrain. La grammaire traditionnelle
serait très présente dans l’enseignement du français pour un public
étranger; les enseignants considéreraient donc que cette description est
partagée par tous.
Cette empreinte traditionnelle toujours prégnante dans les pratiques
d’enseignement se retrouve logiquement dans le métalangage : les enseignants admettent faire usage d’une terminologie traditionnelle. Par contre,
un tiers d’entre eux précise utiliser le métalangage « le plus simple
possible ». Ce souci est le reflet d’une préoccupation : les enseignants
craignent de ne pas être compris par leurs élèves, et sont donc contraints
à une simplification maximale. En effet, dans la classe de FLE, il semble
à peu près reconnu par tous que les procédures explicatives doivent être
adaptées à ce public spécifique, et elles diffèrent par conséquent de celles
destinées à des locuteurs natifs. Les enseignants sont constamment
partagés entre ce qu’ils connaissent et maîtrisent le mieux, à savoir la
grammaire traditionnelle, et le souci permanent de s’adapter à leurs
élèves. Enseigner la grammaire en FLE ne peut se résumer à un cours de
linguistique. Il s’agit avant tout de reformuler un savoir adapté aux
besoins et aux capacités de l’apprenant de sorte que l’explication proposée
ne soit pas plus complexe que le point étudié. Toutefois, la simplification
métalinguistique ne doit pas provoquer un simplisme et un manque de
rigueur à la fois réducteurs et/ou caricaturaux, conduisant l’apprenant à
une impasse.
Afin de contourner les difficultés liées à l’usage d’un métalangage trop
traditionnel, les enseignants auraient pu proposer une démarche inductive.
Dans ce cas, les exemples contextualisés permettent aux apprenants d’élaborer leurs propres règles. Or, d’après notre enquête, la pratique de la
grammaire inductive demeure minoritaire : les deux tiers des enseignants
lui préfèrent la démarche déductive. Nous constatons malgré tout une
alternance entre les deux en fonction du point étudié et du niveau des
apprenants. Cette combinaison de démarches traduit un souci permanent
d’adaptation à la classe. Elle favorise également un changement de rythme
propice à briser une monotonie peu bénéfique à la concentration de l’apprenant
[4]. Un tiers des enseignants pratiquent un enseignement implicite
de la grammaire, mais jamais de façon exclusive : il est associé aux
démarches déductives ou inductives. Ils demeurent attachés à l’énoncé
clair de la règle grammaticale, de manière, pensent-ils, à être mieux
compris et éviter les confusions.
Cette préférence marquée pour la démarche déductive se retrouve dans
les étapes suivies en classe pour le traitement d’une question grammaticale. Les enseignants savent définir et caractériser leurs démarches tant
d’un point de vue synthétique qu’analytique. Pour quatre enseignants sur
cinq, l’introduction d’un point de grammaire se fait par le biais d’un document dont la nature n’est pas toujours précisée (oral, écrit, document
authentique,…). Nous en déduisons que pour eux le sens prime sur l’aspect formel : une forme est d’abord abordée en contexte, avant d’être
isolée puis analysée. Cette attitude révèle que dans les années 90, les
enseignants ne se sont pas contentés de réintroduire de la grammaire sous
une forme traditionnelle dans la classe; ils ont également compris et
intégré l’importance du sens dans la communication. L’approche communicative a donc laissé sa marque dans les pratiques de classe.
Parallèlement, dans les démarches décrites, plus d’un tiers des enseignants passent par un réemploi en production (orale et/ou écrite) dans la
dernière étape. Le souci de faire découvrir une forme en contexte, puis de
vérifier si l’apprenant l’a effectivement intégrée dans son système intériorisé démontre que la grammaire ne peut désormais être considérée comme
une composante linguistique pouvant fonctionner seule. La situation de
communication fait partie intégrante du processus d’apprentissage de la
grammaire. Les enseignants reconnaissent le lien étroit entre les deux : la
situation de communication sert à introduire le point puis à le réinvestir.
Nous en déduisons que les enseignants entendent le terme « grammaire »
dans un sens relativement large, ce qui nous amène à reconsidérer le
temps passé à faire de la grammaire en classe : les temps moyens relevés
n’apparaissent plus aussi imposants, car les différentes composantes
linguistiques sont imbriquées ; tout fonctionne en interrelation, et les
limites entre chacune ne peuvent être définies d’une manière aussi rigoureuse que par le passé.
Entre un point de grammaire introduit dans un document et son réinvestissement dans une production guidée tendant vers l’authentique, les
enseignants ne se contentent pas de dicter des règles : ils font également
réfléchir les apprenants sur les formes à partir d’un corpus. La grammaire
n’apparaît plus désormais comme la composante linguistique sur laquelle
seul l’enseignant possède un savoir qu’il doit transmettre. Il devient un
médiateur pour l’apprentissage. L’apprenant est considéré comme un être
intelligent qui sait réfléchir sur la langue et qui s’exprime. De plus, les
exercices de conceptualisation grammaticale sont entrés dans la classe de
langue. Les deux tiers des enseignants disent les pratiquer, même si ce
n’est pas systématiquement. Ceux qui n’en font pas évoquent le manque
de temps et le faible niveau de connaissances métalinguistiques de leurs
apprenants en langue maternelle
[5]. Ils n’en nient pas la pertinence mais ils
s’adaptent à des contraintes et à leur groupe. Pour la majorité, la conceptualisation grammaticale est considérée comme nécessaire et essentielle à
la mémorisation. Pour l’enseignant, solliciter la réflexion de l’apprenant
est un moyen de s’assurer de ce qui est compris. Cette manière de
procéder présente une alternative à l’emploi du métalangage traditionnel,
ce dernier n’étant pas absolument transparent et universel. Les enseignants
en FLE acceptent de sortir de leur rôle de détenteur du savoir linguistique
pour aller vers le savoir partagé. De plus, ils considèrent qu’une règle est
mieux intégrée par l’apprenant lorsqu’il a réfléchi sur un corpus et participé à son élaboration, même s’ils procèdent ensuite eux-mêmes à une
reformulation.
En classe, dans les étapes suivies pour la grammaire, les enseignants
insistent fortement sur la présence de la règle et des exercices. Lorsque
l’on parle de grammaire, ces deux éléments s’imposent comme des
évidences. Les exercices visent à mettre en application la règle pour systématiser les formes et mesurer la compréhension. Dans un premier temps,
il s’agit d’exercices de simple manipulation, non contextualisés, des
formes linguistiques.
L’enseignement de la grammaire se fait donc selon une démarche qui
suit les étapes suivantes avec trois variantes (1,2 et 3) :
[6]
1. Document (oral ou écrit) 2. Document (oral ou écrit) 3. Énoncé de la règle
Corpus Point de grammaire Explication
Réflexion collective Règle [Exercices d’application]
Règle [Exercices d’application] [Production (écrite/orale)]
[Exercices d’application]6 [Production (orale/écrite)]
[Production (orale/écrite)]
Les démarches sont plus ou moins détaillées, ce qui signifie que pour
chacun « faire de la grammaire en classe de langue » renvoie à des
réalités différentes. Toutefois, la règle (énoncée par les apprenants et/ou
les enseignants) est un passage obligé.
La notion de « règle grammaticale » en classe de FLE ne doit pas être
interprétée comme l’équivalent de règles pour le français langue maternelle (FLM). En FLE, les enseignants avancent de manière très progressive. En effet, plus des deux tiers donnent la règle approximative
rectifiable par la suite, ou une partie de la règle uniquement. Seul un quart
n’hésite pas à donner la règle complète. Il convient de nuancer ces
données en fonction du niveau des apprenants et de la complexité du point
étudié. Aux niveaux avancé et supérieur, les apprenants ont besoin de
précision et apprécient de faire le point complet sur une question grammaticale, alors que des débutants ou des faux-débutants n’ont pas toujours
les moyens d’assimiler l’explication complète. Dans ce cas, l’enseignant
préfère y revenir à d’autres moments de l’apprentissage, ce qui explique
les choix majoritaires en faveur d’une règle incomplète. Même si la
réflexion linguistique du groupe sur le corpus est pertinente, l’enseignant,
en dernier ressort, formalise la règle (ou une partie). Seul un sur cinq fait
confiance aux apprenants et ne revient pas sur la règle élaborée par la
classe : il considère sans doute qu’elle est suffisamment précise et proche
de ce qu’il pourrait lui-même proposer, et qu’il vaut mieux passer directement alors à des applications plus ou moins guidées pour en vérifier la
compréhension. En classe, pour la grammaire, tout se passe comme si
l’enseignant laissait momentanément la main à l’apprenant pour revenir
ensuite à une répartition plus traditionnelle des rôles.
En ce qui concerne l’ordre dans la présentation des contenus linguistiques, les enseignants reconnaissent bénéficier d’une certaine liberté d’organisation. Plus des deux tiers ne suivent ni une progression donnée, ni
une méthode de langue, mais leur propre progression. Les progressions
proposées par les manuels de FLE ne font que peu recette, même si elles
sont destinées à faciliter la tâche des enseignants. Cette liberté de choix
met également en lumière le peu de contraintes exercées par les Écoles de
langues, qui font confiance à leurs enseignants tout en exigeant en retour
une garantie sur la qualité des cours dispensées. Cette liberté est donc
toute relative…
III. LES OUTILS POUR LA GRAMMAIRE
Enseigner la grammaire en classe de langue suppose de la part de l’enseignant – qu’il soit locuteur natif ou non – une connaissance assez
poussée des mécanismes du français. Cette connaissance n’est bien sûr pas
transférable directement en classe de FLE. Une étape de réflexion sur
l’ensemble du système grammatical est indispensable pour une adaptation
aux nécessités du groupe-classe. Les apprenants n’étant pas des linguistes
(sauf exception), ils attendent des explications qui leur soient accessibles
et non des règles destinées à des natifs réfléchissant sur leur propre
langue. Cette dimension semble avoir été intégrée par les enseignants de
notre échantillon, puisque tous – à une exception près – utilisent du matériel destiné à un public d’apprenants étrangers cherchant à acquérir le
français. Même le tiers des enseignants qui n’a pas de formation spécifiquement FLE se sert de ces ouvrages.
Les ouvrages les plus prisés pour préparer la partie grammaticale d’un
cours de FLE sont ceux que nous appellerons les « grammaires/exercices »,
c’est-à-dire ceux qui proposent une alternance entre la présentation explicative d’un point et une série d’exercices visant l’entraînement et la vérification de la compréhension du mécanisme de la règle
[7]. Pourtant, leurs
contenus s’avèrent parfois superficiels, car ils ont été conçus avant tout
pour des apprenants. Les grammaires de FLE sont également consultées :
elles délivrent une information plus concise, plus complète et adaptée au
public
[8]. Les méthodes de langues constituent aussi, dans leur façon de
présenter la grammaire, des points de repères qui peuvent être utiles à la
préparation d’un cours
[9]. Un peu plus d’un enseignant sur cinq a recours à
un dernier type d’ouvrages : les grammaires de référence pour Français
[10].
Ils pensent qu’il est parfois utile d’y aller chercher de l’information
complémentaire pour mieux dominer une question grammaticale en classe
de FLE.
La majorité des enseignants posséderait donc de solides bases en grammaire française (du moins le pensent-ils), ce qui leur permet de se satisfaire des outils spécifiquement FLE, dont la vocation est plus pratique et
pragmatique que strictement théorique. Il semble qu’ils recherchent
davantage des démarches de classe que des connaissances approfondies
sur tel ou tel point.
Nous remarquons qu’ils sont relativement exigeants quant à leurs
attentes grammaticales dans les méthodes de langues. Pour un tiers d’entre
eux, aucune ne correspond à leur conception de la grammaire. Peut-être
sont-ils en quête d’outils parfaits mélangeant les démarches, variant les
pratiques et diversifiant les exercices. Nous avons noté que les notions de
règles et d’exercices sont attachées à la grammaire, mais des variations
sont possibles en ce qui concerne les étapes à suivre en cours. Des
méthodes qui s’attachent à une cohérence et à une récurrence dans les
mêmes démarches ne peuvent pas satisfaire des attentes aussi variées.
Deux méthodes se dégagent néanmoins :
Panorama
[11] et
Cadences
[12]. La
première est à dominante traditionnelle dans sa présentation grammaticale,
alors que la seconde tend davantage vers une grammaire notionnelle-fonctionnelle. Ces deux tendances reflètent les deux types de grammaire pratiqués en classe de langue, l’un et l’autre n’étant peut-être pas facilement
conciliables au sein d’un même ouvrage.
L’analyse des cahiers d’exercices utilisés en classe de langue montre que
les « grammaires/exercices » sont, ici encore, privilégiés
[13]. Les enseignants se servent par conséquent des mêmes outils pour préparer leurs
cours et pour présenter les points de grammaire en classe. Un même
ouvrage fait double emploi : il est le livre de référence documentaire pour
le professeur, ainsi que le manuel utilisé pendant le cours pour travailler
sur les formes. En comparaison, les cahiers d’exercices sans explications
[14]
et ceux qui fonctionnent en complément d’une méthode de langue
[15] sont
moins prisés. Néanmoins les cahiers d’exercices, dans leur diversité de
présentation et d’approche, ne sont pas totalement satisfaisants, 20 % des
enseignants n’en utilisant aucun. Ces enseignants-là ne cèdent pas à l’attrait des produits finis à vocation universaliste; ils préfèrent créer leur
propre matériel, qui sera plus adapté à leur cours et à leur groupe.
D’après les types d’exercices proposés aux apprenants, il semble que
les enseignants utilisent les cahiers pour la systématisation des formes
linguistiques, car les exercices les plus communs sont les exercices lacunaires et les transformations. À l’examen des cahiers d’exercices grammaticaux, ce sont en effet ces deux types qui sont largement privilégiés.
En complément, plus de la moitié des enseignants proposent des exercices
de production orale et/ou écrite pour enseigner la grammaire. Ce type de
production ne se trouve que rarement dans des cahiers d’exercices, et les
enseignants sont donc contraints de les fabriquer pour leur classe. Le
travail se fait en cours (dans un premier temps) pour vérifier la compréhension immédiate, ce qui est l’objectif des cahiers de « grammaire/exercices ». Apparemment, le plus souvent, des exercices sont aussi donnés à
faire à la maison pour fixer les formes et pour laisser davantage de temps
pour les autres activités de classe. Il s’agit vraisemblablement d’exercices
de production écrite qui font appel à un effort individuel dans le réemploi
guidé, et qui visent donc à dépasser la systématisation bien souvent
décontextualisée des cahiers d’exercices.
Insatisfaits du matériel préfabriqué, les deux tiers des enseignants ont
recours à des documents authentiques et à des vidéos pour enseigner la
grammaire. Nous pouvons penser que les enseignants ont la volonté de
varier les documents introductifs servant de base à l’élaboration de corpus
pour la réflexion grammaticale. Ces recherches impliquent un surcroît de
travail : il faut d’abord trouver des documents pertinents puis élaborer une
démarche pédagogique adaptée à un groupe donné. Au vu de tout le matériel destiné à la classe – il suffit de regarder les catalogues des maisons
d’édition pour s’en convaincre –, il est remarquable que les enseignants
fassent malgré tout preuve de créativité. Signalons également l’entrée de
l’Internet et de l’enseignement assisté par ordinateur (EAO) pour la grammaire, ce qui témoigne de la diversité des ressources à la disposition des
enseignants dans certains Centres de langues. Les nouvelles technologies
sont susceptibles d’apporter dans la classe d’autres ressources diversifiées ; elles permettent en outre un travail en autonomie respectant le
respect du rythme d’apprentissage de chacun.
L’analyse de notre enquête montre que l’approche communicative a
marqué les pratiques grammaticales en classe de FLE. En effet, la grammaire notionnelle-fonctionnelle, fondée sur le sens, est désormais entrée
dans les cours de langue. Dans le milieu spécifique de la classe, les enseignants essaient de recréer une communication favorable à un fonctionnement de la langue tendant vers des situations réelles. De plus en plus de
documents authentiques sont introduits dans la classe pour montrer le français tel qu’il est pratiqué par des locuteurs natifs. Les documents fabriqués
des méthodes de langue sont quelque peu délaissés même s’ils sont encore
souvent utilisés pour introduire une question grammaticale.
Il semble se dégager trois catégories d’enseignants.
- Certains, très motivés par leur travail, sont toujours en quête de documents nouveaux propres à susciter l’intérêt des apprenants, et ils sont
donc favorables à la manipulation et la mémorisation des formes dans
un cadre semi-authentique. Ce sont les mêmes qui adaptent leurs
démarches au lieu de céder à la facilité des produits tout prêts. Ils sont
également très ouverts aux apports des nouvelles technologies à la
classe de langue.
- autre catégorie d’enseignants, plus conservateurs, met en œuvre un
enseignement grammatical plus traditionnel. Plus enclins à se focaliser
sur les formes linguistiques, ils pratiquent ouvertement un enseignement
explicite et déductif de la grammaire. Il y a d’abord une centration sur
l’aspect formel de la langue, bien que le souci de réemploi dans des
situations authentiques ne soit pas absent.
- D’autres enseignants, enfin, varient leurs pratiques, alternant les
démarches onomasiologique et sémasiologique.
Toutes ces diverses pratiques grammaticales témoignent d’un éclectisme
révélateur des représentations grammaticales de chaque enseignant dans la
gestion de son cours de langue.
Le thème de la grammaire en classe de FLE évoque systématiquement
la règle, les exercices et le métalangage. Ces éléments se rattachent à une
longue tradition d’enseignement/apprentissage de la grammaire. Les tentatives de rénovation n’ont pas réussi à s’imposer dans les classes, mais
elles ont néanmoins laissé leurs traces et tiré la grammaire de son ornière
formelle centrée essentiellement sur la langue, pour l’orienter vers la
compétence de communication. Vouloir supprimer la règle et les exercices
du cours de grammaire ne paraît pas raisonnable, mais la connaissance des
lois régissant le français doit s’accompagner d’une mise en pratique dans
un cadre de communication élargi tendant vers l’authentique. Quant au
métalangage, des procédures inductives et davantage de conceptualisation
éviteraient le recours à une terminologie pas toujours adaptée à une classe
de FLE. Dans leur pratique grammaticale quotidienne, il est tout de même
remarquable que les enseignants essaient de proposer des démarches
diversifiées, alors que les outils dont ils font usage sont encore marqués,
pour la plupart, par le traditionalisme. Ils savent se détacher de ce qui leur
est proposé lorsqu’ils le jugent nécessaire.
Les données recueillies dans cette enquête, relativement stables et cohérentes, montrent que les enseignants maîtrisent les concepts didactiques et
sont capables de prendre du recul pour réfléchir sur leurs pratiques. Ce
qui se dégage, ce sont des démarches grammaticales personnelles relativement construites qui reflètent l’omniprésence de cette composante dans
la classe de langue. Les enseignants oscillent entre la grammaire traditionnelle et les apports de l’approche communicative. Comme le note
C. Puren, « la fin des méthodologies constituées et l’entrée dans une
nouvelle ère éclectique ouverte à la diversité maximale des procédés,
techniques et méthodes, constituent une chance pour les enseignants expérimentés qui y trouvent l’occasion de donner libre cours à leur créativité
didactique » (1997 : 12). Pour la grammaire, cette « chance » a déjà été
saisie par certains enseignants. Il est cependant regrettable que ces
recherches documentaires, ces variations dans les démarches, ces exercices adaptés à une classe ne soient que peu diffusés. Des liens plus étroits
entre la classe de langue et la recherche en didactique de la grammaire
favoriseraient des échanges générateurs de progrès, dans la mesure où les
besoins et les objectifs de la classe seraient pris en charge par une
réflexion collective fédératrice.
ANNEXE
LA GRAMMAIRE DANS LA CLASSE DE LANGUE
1. Identité : .................................... Âge :................ Sexe : M / F
....................................
2. Formation / expérience
Cursus universitaire : ..................................................
Nombre d’années d’enseignement en F.L.E. : ............
Niveau actuel du groupe : ............................................
3. En classe de langue, à quoi accordez-vous le plus d’importance ?
- au lexique
- à la civilisation
- à la phonétique
- à la grammaire
- autre : ..............................................................
4. En classe, qu’est-ce qui suscite le plus d’intérêt de la part des apprenants ?
- le lexique
- la civilisation
- la phonétique
- la grammaire
- autre : ..............................................................
5. Combien de temps (en %) consacrez-vous approximativement à la
grammaire en classe ?
............................................................................
6. Quel type de grammaire pratiquez-vous le plus souvent ?
- traditionnelle (morpho-syntaxique)
- textuelle
- notionnelle/fonctionnelle
- autre : ..............................................................
7. Quelle relation faites-vous entre la grammaire et la situation de
communication ?
............................................................................
8. En cours, faites-vous un enseignement de la grammaire :
- implicite
- explicite
- déductif
- inductif
9. Quel métalangage utilisez-vous pour expliquer la grammaire ?
Pourquoi ?
............................................................................
............................................................................
10. Faites-vous des exercices de conceptualisation grammaticale ?
non oui
Pourquoi ?
............................................................................
11. Lors de l’étude d’un point de grammaire :
- vous laissez les apprenants avec la règle sur
laquelle ils se sont mis d’accord
- vous donnez la règle complète
- vous donnez une partie de la règle seulement
- vous donnez la règle approximative, rectifiable par
la suite
12. Sur un point de grammaire, quelles étapes suivez-vous en classe ?
............................................................................
13. Pour organiser la progression grammaticale en classe :
- vous vous appuyez sur un programme donné par
votre centre de langue
- vous vous appuyez sur une méthode de langue
- vous organisez votre propre progression
14. Quel(s) ouvrage(s) de grammaire utilisez-vous pour préparer vos
cours ?
............................................................................
15. Quelle méthode de langue vous semble la plus proche de votre
conception de l’enseignement de la grammaire ?
............................................................................
16. Quel(s) cahier(s) d’exercices privilégiez-vous pour la classe ?
............................................................................
17. Citez les types d’exercices que vous faites faire le plus souvent à
vos apprenants ?
............................................................................
18. En général, les exercices de grammaire se font :
Pourquoi ?
............................................................................
19. Les méthodes de langue et les cahiers d’exercices exceptés, quel(s)
autre(s) outil(s) utilisez-vous pour l’enseignement de la grammaire ?
............................................................................
·
BÉRARD, E. 1991. L’approche communicative : Théorie et pratiques, Paris :
CLE international (coll. « Didactiques des langues étrangères »).
·
BESSE, H. et PORQUIER, R. 1984. Grammaires et didactique des langues,
Paris : Hatier-Didier-CRÉDIF (coll. « LAL »).
·
COURTILLON, J. 1985. « Pour une grammaire notionnelle », Langue Française,
n° 68, décembre 1985, pp. 32-47.
·
CUQ, J-P. 1996. Une introduction à la didactique de la grammaire en français
langue étrangère, Paris : Didier-Hatier.
·
DE SALINS, G-D. 1996. Grammaire pour l’enseignement/apprentissage du FLE,
Paris : Didier-Hatier.
·
FOUGEROUSE, M-C. 1999. Analyse des représentations de la grammaire dans
l’enseignement/apprentissage du français langue étrangère, Thèse de doctorat,
Université de la Sorbonne Nouvelle.
·
GERMAIN, C. et SEGUIN, H. 1995. La grammaire en didactique des langues,
Québec Canada : CEC (coll. « Le point sur… »).
·
MOIRAND, S. 1990. Une grammaire des textes et des dialogues, Paris : Hachette
(coll. « F »).
·
PUREN, C. 1994. La didactique des langues à la croisée des méthodes. Essai sur
l’éclectisme, Paris : Didier-CREDIF.
·
PUREN, C. 1997. « Que reste-t-il de l’idée de progrès en didactique des
langues ? », Les langues modernes, n° 2, mai-juin-juillet 1997, pp. 8-14.
[1]
Il s’agit d’une analyse qualitative et non quantitative.
[2]
Le questionnaire étant intitulé « La grammaire dans la classe de langue », le choix a été
peut-être un peu guidé.
[3]
Lors d’une étude menée entre 1995 et 1997 (cf. Thèse de doctorat, pp. 407-409), nous
avions remarqué la même chose.
[4]
Certaines méthodes de langue (comme
Le Nouveau Sans frontières) misent au contraire sur
la régularité dans la présentation et dans les démarches, dans le but de sécuriser l’apprenant.
[5]
Pour H. Besse, cette dernière considération constitue en effet un frein à l’usage des exercices de conceptualisation.
[6]
Les éléments entre crochets correspondent à ce qui est optionnel dans les démarches
décrites.
[7]
Du plus ou moins cité, nous retrouvons : la collection
Grammaire progressive du français,
niveau débutant (1997), niveau élémentaire (1995), niveau avancé (1997) de CLÉ international,
puis la série
Grammaire des premiers temps (1996),
L’exercisier (1992),
L’expression française
écrite et orale (1974) des Presses Universitaires de Grenoble.
[8]
Il s’agit respectivement de la
Grammaire du français : Cours de civilisation française de
la Sorbonne (Hachette, 1991), de la
Grammaire pour l’enseignement/apprentissage du FLE
(Didier-Hatier, 1996), de la
Grammaire vivante du français (Larousse, 1987), de la
Grammaire
utile du français : Mode d’emploi (Hatier, 1989) et du
Français au présent (Didier, 1987).
[9]
En général, les enseignants n’ont pas donné les titres précis.
[10]
Les ouvrages cités sont :
La grammaire d’aujourd’hui (Flammarion, 1986),
La grammaire
pour tous (Hatier, 1997),
Le bon usage (Duculot, 1993 [13e édition]) et la
Grammaire du français classique et moderne (Hachette, 1962).
[11]
Panorama 1,2,3 (1996) et
Panorama 4 (1998), CLÉ international.
[12]
Cadences 1 (1994) et
Cadences 2 (1995), Hatier-Didier.
[13]
Nous retrouvons les mêmes ouvrages qu’auparavant (cf. note 7) auxquels il faut ajouter le
Cours de grammaire française : Activités niveaux 1 & 2 (Hatier-Didier, 1996).
[14]
Il s’agit des collections « 350 exercices de grammaire » (Hachette, 1987-1992), « Entraînez-vous » (CLÉ international, 1991-1995) et « Premiers exercices de grammaire/Nouveaux exercices de grammaire » (Hatier-Didier, 1983-1985), de la
Grammaire vivante du français,
Exercices d’apprentissage (Larousse, 1990-1992) et de
La grammaire autrement (Presses
Universitaires de Grenoble, 1984).
[15]
Les enseignants n’ont pas toujours donné les titres précis.