2001
Revue de Didactologie des langues-cultures
Grammaire : la forme ? le sens ?
Le cas des programmes de français dans l’enseignement secondaire au Portugal
Cristina Avelino
Faculdade de Letras da Universidade de Lisboa
Maria Filomena Capucho
Faculdade de Letras da Universidade Católica Portuguesa
L’article se propose de développer une réflexion sur le traitement
des contenus grammaticaux dans le cadre prescriptif des programmes
scolaires au Portugal. Il commence par en situer le cadre institutionnel, puis
caractérise la conception de la grammaire et ses implications au niveau
didactique dans les textes officiels en vigueur, pour mieux situer le cadre
conceptuel dans lequel s’inscrivent les options de l’enseignement/apprentissage de la grammaire dan les projets en cours.
Le contexte scolaire continue à être l’espace, par excellence, de l’enseignement/apprentissage des langues vivantes. Le curriculum attribue des
places et des rôles différenciés aux langues, et les programmes d’enseignement révèlent les options institutionnelles en termes de formation
linguistique et tracent le cadre de l’action pédagogique. Les programmes
constituent donc un lieu privilégié d’intervention pour favoriser l’innovation et créer une dynamique introduisant des nouveautés dans l’enseignement des langues.
Au Portugal, une révision curriculaire a introduit un nouveau statut
pour le français dans un cycle d’enseignement, et a fourni l’occasion de
repenser les programmes existants et de proposer des nouveautés adaptées
au contexte. L’équipe des auteurs de programmes nommée par le
Ministère de l’Éducation
[1] a relevé ce défi et choisi des options articulant
à la fois les exigences institutionnelles, les orientations émanant des
travaux du Conseil de l’Europe et les apports de divers domaines de
recherche.
C’est dans ce cadre que nous proposons une réflexion sur les diverses
options réalisées dans le parcours d’élaboration des programmes de poursuite d’études et, plus particulièrement, celles qui ont déterminé la
conception de la grammaire, son rôle dans l’enseignement de la langue et
le type d’approche pédagogique.
1. LE CONTEXTE DES PROGRAMMES
Au Portugal, les programmes d’enseignement en application ont pour
origine une grande réforme menée à la fin des années 80
[2] visant une
nouvelle organisation du système scolaire et une redéfinition du curriculum et des programmes. La réforme a déterminé une nouvelle organisation du système scolaire comprenant entre autres les niveaux suivants :
-
Ensino Básico couvrant la scolarité obligatoire, soit quatre ans pour
l’enseignement élémentaire et cinq ans pour le niveau correspondant au
collège dans le système français. Dans ces niveaux, l’enseignement du
français a une très faible place en tant que langue précoce et première
langue étrangère (L1). Au collège, le caractère optionnel de l’étude
d’une deuxième langue étrangère (L2), introduit par cette réforme, a
menacé le statut du français qui se retrouve en concurrence avec l’Éducation Musicale et de l’Éducation Technologique.
-
Ensino Secundário, correspondant grosso modo au Lycée français car
ce niveau désigne les trois dernières années d’études, visant soit une
formation spécialisée et diversifiée préparant à des études universitaires,
soit une préparation de type technologique à la vie active. Dans ce
contexte, le français, très faiblement représenté en tant que L1, garde
une place honorable en tant que L2, en initiation ou poursuite d’études.
1.1. La révision du curriculum de l’enseignement secondaire
Elle a été décidée par le Gouvernement actuel après un long processus
de concertation avec divers partenaires socio-éducatifs, et elle entrera en
vigueur en 2002-2003. Cette révision a comme objectifs de clarifier et de
renforcer le rôle formatif de l’enseignement secondaire, et elle propose
pour ce faire divers changements en ce qui concerne les plans d’études,
les programmes, l’organisation et le fonctionnement des écoles, les
pratiques d’enseignement et d’évaluation.
Les plans d’études distinguent :
- les Cursos Gerais avec sept domaines de spécialité donnant accès à
l’enseignement supérieur ;
- les Cursos Tecnológicos avec quatorze domaines de spécialité, visant
une insertion dans la vie active, mais laissant la possibilité d’une
réorientation.
L’ensemble des formations proposées s’articule autour de composantes
similaires pour les deux parcours :
- la composante Formação Geral, qui a pour but d’offrir une formation
solide en langue maternelle, en langue étrangère (L1 ou L2), en philosophie et en éducation physique et sportive;
- les composantes Formação Específica dans les Cursos Gerais et
Formação Científico-Tecnológica dans les Cursos Tecnológicos, qui
visent une formation adaptée aux besoins spécifiques des différents
groupes d’apprenants, intégrant la théorie et la pratique en fonction du
domaine de spécialité. Les établissements ont une marge de manœuvre
et peuvent proposer des options nationales prédéfinies par le Ministère,
ou locales, adaptées aux caractéristiques de leurs publics ;
- la composante Área de Projecto/Projecto Tecnológico qui est transdisciplinaire, et s’inscrit dans la pédagogie du projet.
Les établissements scolaires doivent articuler le curriculum national
avec leur contexte et construire, de façon autonome, des projets éducatifs
rigoureux et exigeants. Au niveau pratique, cette révision impose une
organisation des enseignements par semestre et une nouvelle définition de
la durée des leçons qui passe de 50 minutes à 90 minutes.
1.1.1. La place du français dans la révision
L’enseignement du français dans le secondaire s’inscrit désormais dans
des contextes très différenciés :
- dans les Cursos Gerais, il peut figurer en Formação Geral en tant que
L1 ou L2 sur deux ans (3 heures/semaine) ou en option nationale de L1
ou L2 être proposée par l’école en dernière année (4,5 heures/semaine).
En Formação Específica, le français peut être discipline de spécialité
(4,5 heures/semaine sur les trois ans), niveau initiation ou poursuite
d’études ;
- dans les Cursos Tecnológicos, en Formação Geral il peut maintenir le
même statut que dans les Cursos Gerais. En Formação Científico-Tecnológica il peut être enseigné pendant trois ans en niveau initiation
ou poursuite d’études (3 heures/semaine), dans les formations en
Documentation, Tourisme, Administration et Techniques Commerciales.
Une constatation s’impose : la fragilité de la place du français dans les
parcours de formation du secondaire s’accentue encore avec cette révision
du curriculum. En Formação Geral, l’anglais s’imposera probablement,
étant donné son rôle de lingua franca au niveau international mais aussi
son utilité pour accéder à l’information des bibliographies, presque exclusivement en langue anglaise dans un grand nombre de formations universitaires. En Formação Específica, il n’y a qu’une option intitulée Línguas
e Literaturas, très limitée en termes de débouchés professionnels, qui
favorise son enseignement. Dans la Formação Científico-Tecnológica
s’ouvrent de nouvelles perspectives pour un enseignement sur objectifs
spécifiques dans quatre domaines d’activité professionnelle. Il faut cependant modérer notre enthousiasme, car la mise en place de ces nouvelles
formations, souvent assez peu valorisées socialement, peut ne pas produire
les effets escomptés.
En somme, les horizons dessinés par cette révision sont limités mais
diversifiés pour le français. Toutefois il faut espérer que la décision ministérielle de réintroduire une deuxième langue étrangère obligatoire au
collège
[3] apportera un nouveau souffle et garantira une place significative
dans le secondaire.
1.2. Les programmes de français
Le cadre général de la révision de tous les programmes défini par le
Ministère préconise :
- une intégration explicite dans toutes les disciplines ou domaine du
curriculum de compétences transversales communes en ce qui concerne
l’éducation à la citoyenneté et aux TIC;
- une explicitation des apprentissages fondamentaux pour chaque discipline ou domaine du curriculum ;
- un équilibre adéquat entre les apprentissages fondamentaux, les
connaissances, les capacités, les compétences et les attitudes ;
- une intégration des composantes théoriques et expérimentales dans les
disciplines fondamentales ;
- enfin une différenciation de contenus en rapport avec les compétences
spécifiques de chaque formation.
D’autre part, l’élaboration des programmes obéit à un certain nombre
de règles mettant en évidence une articulation avec le cycle précédent, une
gestion adéquate de la durée scolaire prévue, les éléments constitutifs et
le type de rédaction.
Au niveau institutionnel, la volonté de constituer une base commune de
référence théorique et didactique a été manifeste pour les programmes de
langue maternelle et de langues étrangères. Malheureusement, elle n’a pas
débouché en raison de la diversité de points de vue des équipes et de l’absence d’une coordination générale efficace.
La première étape de remise des projets de programmes était prévue
pour fin juillet 2000 et concernait ceux de la 10e année de scolarité
(1re année du cycle secondaire) en situation de poursuite d’études. Ils ont
été publiés sur Internet par le Ministère, puis ont été soumis à l’évaluation d’experts nommés par le Ministère et de professeurs du terrain, sur
demande institutionnelle ou participation volontaire par courrier électronique. Les projets se trouvent actuellement en phase de réaménagement et
de reformulation en fonction des critiques reçues. Cependant, un certain
nombre d’options fondamentales partagées par les auteurs et les experts
maintient leur cohérence.
1.2.1. Les options du projet de programmes de français
La conception du projet de programme a été largement influencée par
la diversité des parcours professionnels et de formation des différents
auteurs, le cadre légal et institutionnel, les anciens programmes, ainsi que
par le cadre conceptuel fourni par le Comité de l’Éducation du Conseil de
l’Europe dans le domaine de l’enseignement/apprentissage des langues
vivantes
[4]. Ce dernier était indiqué par le Ministère comme le document
de référence obligé pour tous les programmes des langues enseignées.
Les apports de ce document à la réflexion et à la construction du
programme ont été déterminants. En effet, il replace l’enseignement de la
langue étrangère dans une perspective actionnelle
[5] visant le développement d’une compétence plurilingue et pluriculturelle
[6]. Celle-ci ne se
construit par une juxtaposition de compétences monolingues mais par une
composition complexe d’une même compétence de communication
présentant forcément des déséquilibres et des niveaux de maîtrise
variables selon les langues.
L’enseignement du français, langue voisine de celle des apprenants,
participe alors de cette compétence globale qui est une construction
complexe émanant de la trajectoire singulière de l’apprenant dans le
contexte scolaire, mais aussi de son histoire personnelle, familiale et de
ses expériences de contact direct ou différé avec les langues et les
cultures. Ainsi, dans ce cadre plurilingue et pluriculturel, l’enseignement
du français s’intègre dans la construction de l’identité langagière et culturelle des apprenants, s’appuie sur des composantes sociolinguistiques et
pragmatiques préexistantes et les enrichit, renforce la conscience linguistique et culturelle et affine les stratégies métacognitives.
Cette nouvelle contextualisation de l’enseignement du français impose
un cadre de référence s’inscrivant plutôt dans une didactique du plurilinguisme, car toutes les langues ont un rôle à jouer dans le développement
de cette compétence. Ainsi, l’échec initial de la concertation entre les
divers auteurs des programmes de langues, visant l’élaboration d’une base
commune, attribuait une grande responsabilité à l’équipe qui a décidé
d’avancer malgré ce lourd handicap.
L’une des premières décisions a concerné l’uniformisation des niveaux
dans le secondaire, en ne distinguant plus les parcours des élèves qui
avaient pris le français comme L1 (5 ans d’apprentissage) ou L2 (3 ans)
dans les cycles précédents. En effet, la similitude des programmes existants
et l’expérience sur le terrain ont montré que la L2 bénéficie des apprentissages de la L1 (l’anglais) qui accélèrent le processus d’acquisition, ce qui
se traduit par un profil souvent identique à l’entrée du secondaire.
Ensuite, nous avons essayé de déterminer le rôle de l’enseignement du
français dans les divers contextes de formation. Le développement des
compétences générales nous a amenées à considérer les composantes de
la compétence et les savoirs, les savoir-faire, savoir-être et savoirapprendre qui seraient repris dans les objectifs généraux de façon différenciée. Les objectifs spécifiques ont été définis en fonction d’une
hiérarchisation des diverses activités langagières s’insérant dans la compétence à communiquer :
- dans les Cursos Gerais, en Formação Geral, nous avons privilégié la
réception, en mettant au second plan l’interaction et la production
(écrite) ; en Formação Específica, on tend à équilibrer la réception avec
l’interaction et la production (écrite et orale) dans la poursuite d’études,
alors qu’en initiation la compétence interculturelle joue un rôle fondamental;
- dans les Cursos Tecnológicos, la réception reste prépondérante, mais
l’éventail s’élargit pour la Formação Científico-Tecnológica. L’accent
est mis également sur l’interaction, la production (écrite) et la médiation, pour répondre aux besoins langagiers dans les situations professionnelles.
Ces options nous ont aussi conduites à garder la même organisation
générale, mais à différencier les contenus socioculturels dans les divers
parcours de formation, laissant les programmes de Formação Geral pratiquement identiques. L’articulation interne de chaque programme place les
tâches au cœur de tout le processus d’enseignement/apprentissage et met
l’accent sur des compétences décomposées en processus opératoires mobilisables au contact de textes actualisant des contenus d’ordre discursif,
linguistique et socioculturel.
Nous avons privilégié l’entrée par les tâches, qui nous semble être la
plus adéquate pour un développement effectif de compétences. Elles sont
très diversifiées et combinent les diverses catégories de la typologie
proposée par Puren
[7] :
- les tâches-processus, qui mobilisent diverses opérations mentales du
type comprendre, identifier, sélectionner, produire;
- les tâches-procédés, qui s’articulent à d’autres tâches plus globales, par
exemple comprendre peut inclure faire des hypothèses (avant) et inférer
le sens des mots (pendant) ;
- et les tâches-procédures désignant les tâches partielles qui permettent de
réaliser la tâche principale visée en termes de produit. Elles organisent
le travail de l’élève en trois phases distinctes : la préparation, l’exécution et l’évaluation.
Les tâches portent sur des textes reflétant une grande diversité discursive. Cette diversité fournit un large éventail de ressources intégrant les
technologies de l’information et de la communication. La typologie des
documents audio, audiovisuels et écrits présente les catégories suivantes :
- documents médiatiques (radiophoniques, télévisés, films, presse…);
- documents publics (annonces audio/vidéo, affiches, formulaires…);
- documents de l’interaction (conversations téléphoniques, lettres…);
documents professionnels (entretiens, exposés, notes, rapports,
contrats…) ;
- documents didactiques (cassettes, cédéroms, manuels, dictionnaires…);
- textes littéraires (livres-cassettes, cédéroms, contes, romans, poèmes…).
L’introduction de cette typologie constitue une nouveauté qui, nous
l’espérons, contribuera à insérer l’étude du français dans l’actualité et à
tirer profit de ressources facilement accessibles à l’heure actuelle, grâce
aux nouvelles technologies.
En ce qui concerne les suggestions d’ordre méthodologique, nous avons
privilégié les pratiques de résolution de problèmes impliquant une participation active des apprenants dans la gestion des tâches et la construction
d’apprentissages signifiants. Le développement des compétences est centré
sur les tâches et activités et peut faire appel à des modes de gestion différenciés de l’action pédagogique et du processus d’enseignement/apprentissage :
- la gestion en fonction de résolution de problèmes d’apprentissage ou de
réalisation d’un produit;
- la gestion par scénarios qui comprend la construction d’un projet de
simulation globale de situations réelles ou imaginaires de la vie sociale
et professionnelle;
- la gestion modulaire où plusieurs documents servent à exploiter une
compétence ou des savoirs.
Ces modèles constituent un cadre de référence à géométrie variable que
chaque enseignant doit adapter à sa personnalité et à son contexte d’enseignement/apprentissage.
2. LA GRAMMAIRE : ÉVOLUTION DES CONCEPTIONS
La définition des compétences et des divers savoirs à développer nous
a conduites à la réflexion sur la notion de grammaire et sur la place et le
rôle de celle-ci dans le processus d’apprentissage.
2.1. La grammaire dans les anciens programmes
L’analyse des anciens programmes, essentielle à la prise de décisions,
nous a révélé, au-delà d’une conception de la grammaire qui nous a
semblé adéquate, quelques incohérences dans sa mise en œuvre formelle
que nous avons voulu dépasser. En effet, pour ne citer que quelques
exemples, la grammaire apparaît au service des compétences de compréhension et de production, comme l’illustre la définition d’objectifs spécifiques tels que :
-
reconnaître dans les textes les moyens linguistiques et leurs valeurs
sémantiques et pragmatiques ;
-
reconnaître les matrices discursives de catégories textuelles diversifiées;
-
participer dans des discours interactionnels uni et pluridirectionnels, en
utilisant des moyens linguistiques adéquats et corrects ;
-
appliquer les règles de la morphosyntaxe dans la construction du
discours
[8].
En ce qui concerne les contenus grammaticaux (ibid., 75), ils sont
présentés sous la forme de deux listes. Les contenus morphosyntaxiques
se limitent à la phrase et aux modes et temps verbaux et se situent dans
la suite des acquisitions antérieures faisant l’objet d’une « consolidation
et d’un élargissement de connaissances ». Dans l’analyse textuelle figurent les niveaux d’entrée dans les textes :
- le niveau pragmatique renvoie à la typologie textuelle : expositif/explicatif, narratif/descriptif, prescriptif et argumentatif ;
- le niveau sémantique traite le domaine de référence à travers les phénomènes de circulation du sens ;
- le niveau rhétorique énumère des figures de style liées essentiellement
à l’argumentation.
Cette présentation met bien en évidence des influences théoriques de
natures très différentes qui se juxtaposent sans qu’une articulation cohérente ne soit proposée. Dans les suggestions méthodologiques, on indique
que l’apprentissage présuppose une pédagogie interactive qui implique la
création de « dispositifs pédagogiques visant le développement de stratégies d’apprentissage qui développent chez l’élève la capacité d’apprendre
à apprendre, soit en ce qui concerne les investissements socio-affectifs, soit
en ce qui touche à la mobilisation d’opérations cognitives » (ibid., 64). En
outre, « la conquête de cette autonomie dans l’apprentissage de la langue
étrangère présuppose inévitablement des stratégies de recours à la langue
maternelle, configurées dans des activités d’analyse contrastive » (idem).
Il nous semble donc assez clair qu’il s’agit d’une perspective communicative et cognitive de l’enseignement/apprentissage, ce qui est d’ailleurs
explicitement mentionné dans le texte officiel (ibid., 80). Le projet pédagogique qui vise à conduire l’élève à apprendre à communiquer en langue
étrangère s’oriente autour de deux axes qui sont complémentaires : celui
de la pratique communicative en salle de classe et celui de la réflexion
structurante sur cette même pratique, mise en œuvre à travers « l’analyse
systématique de textes oraux et écrits dans les différents plans de leur
organisation linguistique, textuelle et discursive » (idem).
Cependant, si d’un côté l’accent est effectivement mis sur une grammaire réflexive au service de la communication, plusieurs problèmes
surgissent dans le développement concret de cette conception. La
démarche sémasiologique proposée nous paraît nuire à la construction
harmonieuse de la compétence discursive, conduisant presque inévitablement à une atomisation des savoirs et empêchant une représentation systémique de la langue. Ces insuffisances se reflètent d’ailleurs dans le
développement du programme, où les contenus thématiques semblent au
centre des attentions et où une articulation d’ensemble des différentes
compétences est inexistante. L’observation de l’organisation proposée pour
les différents contenus nous fait conclure qu’il s’agit tout simplement de
listes non articulées d’items thématiques et grammaticaux.
La réflexion structurante souhaitée n’est donc pas facilitée et, malgré
les bonnes intentions de départ, ces programmes ont conduit à des
pratiques pédagogiques concrètes en salle de classe qui s’en éloignent
beaucoup. En effet, notre connaissance du terrain nous permet de conclure
que bien souvent enseignants et apprenants approchent les documents par
les formes linguistiques, négligeant la phase initiale d’accès au sens. La
réflexion linguistique au niveau de la phrase n’est jamais dépassée, les
contenus morphosyntaxiques sont considérés de façon atomisée et non
intégrée, et le fossé entre grammaire et communication n’est jamais
comblé dans les moments d’apprentissage. Dans les manuels ainsi que
dans les pratiques de classe, les activités sont très souvent centrées sur les
contenus thématiques, et le travail sur les formes grammaticales ne
dépasse pas le simple réemploi sous forme d’exercices dirigés.
L’expression spontanée et motivée des apprenants se trouve ainsi bloquée.
D’autre part, même si les auteurs des programmes parlent d’une « croissance intellectuelle et affective de l’élève » (idem), l’absence d’une claire
notion de progression fait que, dans la pratique, l’apprentissage devient
une simple somme d’acquisitions, éloignant l’apprenant de la construction
personnelle d’une compétence discursive personnelle.
2.2. La grammaire dans les nouveaux programmes
Tout en gardant une conception communicative et cognitive de la grammaire, nous avons voulu surmonter les problèmes posés par les anciens
programmes, à travers des propositions théoriques de base cohérentes
mettant l’accent sur leur articulation concrète dans un système d’apprentissage. Ce système, qui doit permettre l’articulation des savoir-faire
communicatifs et discursifs et des savoirs linguistiques, a été bâti sur une
réflexion à trois niveaux différents :
- le niveau théorique, avec les recherches en linguistique (notamment en
analyse du discours et en linguistique textuelle) et le type de grammaire
descriptive;
- le niveau didactique, avec la didactisation des descriptions théoriques
de la langue et des textes et leur intégration/articulation dans une
approche cohérente;
- le niveau méthodologique, avec des propositions de pratiques en classe.
2.2.1. Les apports de la recherche en linguistique
Cherchant à surmonter l’absence de références théoriques de Un Cadre
Européen commun de référence, notre intérêt a porté sur les travaux de
l’École de Genève (de 1985 à 2000) concernant la description et l’organisation d’un modèle qui puisse rendre compte du fonctionnement multidimensionnel de la langue. Roulet (2000 : 4) le présente brièvement ainsi :
De fait, il s’agit de passer d’une représentation phrastique ou étroitement textuelle
de l’objet visé à une représentation discursive, intégrant les dimensions linguistiques,
textuelle et situationnelles.
Au centre de notre conception de la grammaire (et de la construction
du modèle des grammaires d’enseignement/apprentissage), nous plaçons,
comme E. Roulet, la notion de compétence discursive, considérée comme
« la capacité de produire et d’interpréter des discours variés » (
idem, 7)
[9].
Déjà en 1995 (54), ce chercheur justifiait le besoin d’introduction de cette
notion dans le cadre de la Didactique de la langue maternelle ou de la
DLE :
[…] même si le concept de compétence communicative n’exclut pas en lui-même,
ni dans l’esprit des didacticiens, la dimension discursive de la communication, il
tend manifestement, dans la pratique, à la négliger ou à l’occulter. C’est pourquoi il
me paraît nécessaire d’introduire l’expression « compétence discursive », qui oblige
à prendre en compte, dans la définition des objectifs de l’enseignement-apprentissage d’une langue, la dimension centrale de la maîtrise de la construction du
discours (en production comme en interprétation).
Dans le modèle que nous proposons, la compétence discursive est donc
placée au centre de l’apprentissage dans une approche qui se veut systémique, dans le sens où l’ensemble des dimensions considérées forme un
système d’interactions, tel que nous le représentons dans le schéma qui
suit (voir Annexe I).
Si la compétence discursive apparaît au centre de ce modèle, les
doubles flèches indiquent précisément l’interaction entre celle-ci et les
différentes dimensions :
- la dimension textuelle (qui concerne les différents genres textuels et les
différentes matrices des séquences discursives dans les textes) ;
- la dimension linguistique (comprenant en particulier la phonologie, le
lexique et la morphosyntaxe);
- la dimension situationnelle (qui tient compte des aspects du discours en
situation, c’est-à-dire son adéquation sociolinguistique, pragmatique et
interactionnelle).
Le développement de chacune de ces dimensions sera fondé sur des
contributions de la recherche actuelle dans le domaine des disciplines
linguistiques concernées. Ainsi, pour ce qui est de la dimension textuelle,
nous proposons une approche qui prenne en compte les notions de texte
et de séquences discursives textuelles, telles qu’elles sont présentées par
Adam (1992). En ce qui concerne le niveau linguistique, la conception
énonciative et sémantique de la grammaire de Charaudeau (1992) nous
semble correspondre aux besoins de description de la langue, telle que
nous l’envisageons au niveau de l’apprentissage. La dimension situationnelle est peut-être la plus complexe au niveau théorique : les références
théoriques fondamentales sont très nombreuses, allant de la théorie des
Actes de langage de Searle (1972) – pour la composante pragmatique –
aux recherches en analyse conversationnelle et leurs développements en
contexte européen
[10] – pour la composante interactionnelle – et à la
réflexion sur les rapports langue/culture, telle qu’elle est présentée par des
auteurs comme Galisson (1991), Zarate (1993) ou Caune (1995) – pour la
composante socioculturelle.
D’autre part, telle qu’elle est caractérisée par Auchlin (1996 : 342)
[11],
la compétence discursive doit intégrer, dans son essence même, la composante stratégique, qui permet l’évolution du système langagier et son adaptation constante aux besoins langagiers spécifiques et à d’autres
compétences discursives avec lesquelles elle entre en contact (domaine
des phénomènes de résonance). Cette composante stratégique est donc
essentielle dans toute situation d’apprentissage, dans le sens constructiviste du terme, rendant possible la progression.
Il est encore important de rappeler que, telle qu’elle est conçue par
E. Roulet, « l’acquisition en classe de cette compétence discursive
implique […] une conception intégrée de l’enseignement/apprentissage de
la langue maternelle et des langues secondes » (1995 : 55). En effet,
l’apprenant peut s’appuyer sur une observation réflexive des structures et des opérations dans sa langue ou variété de langue maternelle, afin de saisir les principes
commandant le fonctionnement du langage dans l’interaction, pour pouvoir ensuite,
à l’aide de ceux-ci, observer et comprendre les formes qui sont employées dans une
autre variété de sa langue maternelle ou dans une langue seconde. (Ibid., 56)
Le développement d’une compétence discursive, en langue maternelle
ou en langue étrangère, repose ainsi sur l’acquisition et l’application d’instruments heuristiques qui rendent possible la réflexion sur les structures
linguistiques et discursives (au sein de n’importe quelle dimension),
dépassant les frontières de chaque langue prise isolément. C’est donc dans
un travail d’ensemble, intégrant toutes les langues en apprentissage, que
l’on peut efficacement contribuer au développement de la compétence
discursive des apprenants.
2.2.2. Le point de vue méthodologique
Nous avons adopté intentionnellement, dès le départ, une approche
onomasiologique de la construction du sens (et des apprentissages) : le
programme propose une démarche qui part du discours vers les notions et
de celles-ci vers les formes. Cette approche, qui représente un changement
de paradigme méthodologique en contexte institutionnel portugais
[12], part
de la réflexion dans le domaine de la linguistique, que nous avons déjà
mentionnée, et essaie de mettre en œuvre des perspectives didactiques
cohérentes par rapport à cette réflexion.
Dans le cadre des nouveaux programmes, nous suggérons ainsi une
organisation des contenus qui, partant du niveau textuel, met celui-ci en
interaction systématique avec les autres niveaux considérés. L’exemple
des séquences narratives et descriptives, que nous reproduisons en
Annexe II, illustre concrètement l’articulation proposée.
Ces entrées discursives seront concrètement appliquées sur l’analyse de
documents de nature diversifiée
[13], illustrant des domaines de référence
socioculturelle, qui, eux, constituent le cadre spécifique pour le travail sur
la dimension situationnelle.
Les implications d’une approche qui se veut, simultanément, constructiviste et discursive ne peuvent pas s’arrêter au niveau de la simple organisation des contenus, elles doivent déterminer encore des choix
méthodologiques concrets qui puissent organiser le travail dans la salle de
classe. Ceux que nous proposons ne sont pas, du point de vue théorique,
spécialement innovants, mais nous croyons fermement qu’ils pourront
mener à un changement dans les pratiques de l’enseignement/apprentissage des langues en contexte portugais.
Il y a huit ans déjà, dans un Colloque tenu à Lille, Henri Portine proposait une méthodologie fondée sur le constructivisme et sur l’activité énonciative qui devrait reposer sur une pédagogie qui serait simultanément :
- une pédagogie de la construction du savoir faire langagier;
- une pédagogie de la compréhension des représentations langagières construites ;
- une pédagogie de l’interaction des domaines (grammaire, lecture, etc.);
- une pédagogie de la constitution de stratégies discursives et de la compréhension
des effets rhétoriques.
C’est pourquoi nous avons prévu, pour le contexte de la salle de classe,
un processus d’apprentissage par tâches, mettant l’apprenant au centre de
son processus (individuel et/ou collectif) de construction du (des) savoir(s),
à travers des activités concrètes à accomplir d’une façon autonome et
responsable, et où l’utilisation contextualisée de la langue a un rôle central
à jouer. Dans l’organisation de ces tâches, les activités centrées sur la
compréhension des textes occupent une position centrale. En effet, elles
favorisent la construction progressive d’une grammaire implicite du sens et
permettent un traitement pédagogiquement motivé des formes.
La gestion du programme (explicitement demandée dans la commande
du Ministère) se structure ainsi selon le modèle suivant :
TACHES/Activités CONTENUS DOCUMENTS
Discursifs Lexicaux Morphosyntaxiques
Le défi que notre équipe a accepté d’assumer et de mener à bon terme
n’est sûrement pas de toute simplicité. Au cours de nos travaux, nous
nous sommes débattues avec d’innombrables questions qui nous ont
conduites à des choix concrets, toujours difficiles à faire. Du point de vue
théorique, le besoin de construire un modèle pédagogique de la grammaire
a inévitablement impliqué un assemblage d’éléments hétérogènes, provenant de sources diverses (analyse du discours, grammaire textuelle, grammaire sémantique, grammaire traditionnelle), que nous avons essayé de
concilier dans un système cohérent, où les différentes contributions puissent s’articuler harmonieusement. D’où le problème du métalangage
utilisé : nous avons tenté de ne pas trop nous éloigner de la terminologie
habituellement utilisée par les enseignants, tout en veillant à une correction scientifique minimale.
Le développement d’un programme officiel, aussi cohérent soit-il,
dépasse pourtant largement les bonnes intentions de ses auteurs. Si, d’une
part, en tant que texte officiel, un programme est toujours normatif, nous
avons voulu laisser aux enseignants la liberté de son adaptation à chacun
des contextes spécifiques d’apprentissage. Mais cette adaptation implique
aussi un soutien à travers des activités de formation pédagogique, où une
réflexion commune non prescriptive soit possible. Nous souhaitons par
conséquent que l’effort visible d’innovation de la part du Ministère de
l’Éducation portugais ne s’arrête pas aux textes publiés.
SÉQUENCES CONTENUS LEXICAUX CONTENUS
DISCURSIVES MORPHOSYNTAXIQUES
• Caractérisation des lieux, des • Pronoms
actions • Temps verbaux : présent,
• Verbes d’action passé composé, imparfait, passé
SÉQUENCE • Registres de langue simple, plus-que-parfait
NARRATIVE • Figures de style : compa- • Adverbes
raison, métaphore • Phrase simple : transformation et expansion par des propositions relatives et temporelles
• Désignation de l’objet de la • Le nom : déterminants,
description : synonymie, expansion par des prépositionss,
hyperonymie, champs séman- adjectifs, propositions relatives
tiques • Pronoms
• Propriétés physiques et • Temps verbaux : présent,
psychologiques imparfait
• Localisation dans l’espace : • Transformation et expansion
expressions de la phrase simple
• Verbes d’état
SÉQUENCE • Figures de style : compa-ESCRIPTIVE raison, métaphore
• Registres de langue
·
ADAM, J. M. 1992. Les textes : types et prototypes, Récit, description, argumentation, explication et dialogue, Paris : Nathan Université.
·
ANDRÉ-LAROCHEBOUVY, D. 1984. La conversation quotidienne, Paris :
Didier-CRÉDIF.
·
AUCHLIN, A. 1996. « Du texte à la compétence discursive : le diagnostic
comme opération emphatico-inductive », Cahiers de Linguistique Française,
18, Université de Genève, 339-355.
·
CAUNE, J. 1995. Culture et communication, Grenoble : PUG.
·
CHARAUDEAU, P. 1992. Grammaire du sens et de l’expression, Paris :
Hachette-Éducation.
·
Conseil de l’Europe, Les langues vivantes : apprendre, enseigner, évaluer. Un
Cadre européen commun de référence, Strasbourg, 1996.
·
GALISSON, R. 1991. De la langue à la culture par les mots, Paris : CLE international.
·
Ministério da Educação. Francês, Organização Curricular e Programas,
Direcção Geral dos Ensinos Básico e Secundário, 1991.
·
ROULET, E. 1995. « La Grammaire et l’Analyse du discours dans l’enseignement-apprentissage de la compétence discursive », in Ramírez, BM. &
Canales, F.Z. (dir.), La gramática y su didáctica, Actas de IV Simposio
Internacional de la Sociedad Española de Didáctica de la Lengua y la
Literatura, Universidad de Málaga, 53-66.
·
—, 2000. La description de l’organisation du discours, Paris, Hatier.
·
SACKS, H., SCHEGLOFF, E. & JEFFERSON, G. 1978. « A simplest systematics for the organization of turn-talking for conversation », in SCHENKEIN,
J., (dir.), 1978, Studies in the Organization of Conversational Interaction, New
York : Academic Press.
·
SCHENKEIN, J. (dir.). 1978. Studies in the Organization of Conversational
Interaction, New York : Academic Press.
·
SEARLE, J. 1972. Les Actes de langage, trad. Paris : Hermann.
·
TROGNON, A. et al. 1994. TROGNON, A. et al. 1994, La construction interactive du quotidien, Nancy : P.U.N.
·
VÉRONIQUE, D. & VION, R. (dir.). 1995. Modèles de l’interaction verbale,
Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence.
·
ZARATE, G. 1993. Représentations de l’étranger et didactique des langues,
Paris : Didier.
[1]
Cette équipe est constituée des deux auteurs de cet article, ainsi que de Francine Arroyo,
Josette Oliveira, Manuela Sousa Tavares, Maria Teresa Valente et la coordinatrice, Zélia
Sampaio Santos.
[2]
Lei de Bases do Sistema Educativo (loi nº 46/86 du 14 octobre, réglementée par le Décret-Loi n° 286/89 du 29 août).
[3]
Despacho nº 9590/99 (2ª série) de 14 de Maio. Secretaria de Estado da Educação e
Inovação.
[4]
Les langues vivantes : apprendre, enseigner, évaluer. Un cadre européen commun de référence, Conseil de l’Europe, publié en 1995 et reformulé en 1998.
[5]
« L’usage et l’apprentissage d’une langue, actions parmi d’autres, sont le fait d’un acteur
social qui développe des
compétences générales individuelles, et notamment
une compétence
à communiquer langagièrement, qu’il met en œuvre, à travers divers types
d’activités langagières lui permettant de traiter (en réception et en production) des
textes à l’intérieur de
domaines particuliers, en mobilisant les stratégies qui lui paraissent convenir à l’accomplissement des
tâches à effectuer. Cette mise en œuvre contextualisée des compétences individuelles
et singulièrement de la compétence de communication contribue à les modifier en retour »
(
ibid., 9).
[6]
« On désignera par compétence plurilingue et pluriculturelle, la compétence à communiquer
langagièrement et à interagir culturellement d’un acteur social qui possède, à des degrés divers,
la maîtrise de plusieurs langues et l’expérience de plusieurs cultures » (
ibid., 100).
[7]
Documents fournis pour l’atelier « L’entrée par les tâches en didactique des langues » au
cours du 10
e Congrès National de l’Association Portugaise de Professeurs de Français
(Lisbonne, 24-26 octobre 2000).
[8]
Francês, Organização Curricular e Programas, Ensino Secundário, Ministério da
Educação, 1991, p. 87.
[9]
Nous nous éloignons ainsi de la terminologie du
Cadre de Reférence, où « la compétence
de communication » constitue la notion centrale.
[10]
Sacks, H., Schegloff, E. & Jefferson, G., 1978; Schenkein, J., 1978; André-Larochebouvy,
D., 1984; Trognon A.
et al., 1994; Véronique, D. & Vion, R., 1995, pour n’en citer que
quelques-uns.
[11]
« […] la compétence discursive doit être vue minimalement comme un système auto-régulé
(i.e.
thermodynamique, et non
structurel) amélioré : il s’auto-régule dans le court terme; il
évolue d’état semi-stable en état semi-stable dans le long terme (variation longitudinale, changement de calibrage du système); il est “amélioré”, enfin, en ce sens qu’il est en outre, à la
différence des systèmes thermodynamiques classiques, ouvert à des changements d’état qui
peuvent l’affecter par “induction” d’un autre système (résonance) ».
[12]
Mais nous nous réjouissons du fait qu’elle soit présente également dans les nouveaux
programmes de Portugais langue maternelle.
[13]
Voir
supra la typologie des documents proposés.