2001
revue de didactologie des langues-cultures
Différenciation pédagogique et contextualisation
Paola Bertocchini
I.T.C. « Vespucci », Livorno – Italie
Résumé : Cet article part du constat que l’action isolée de l’enseignant peut
difficilement résoudre le problème majeur qu’une classe présente aujourd’hui : l’hétérogénéité socioculturelle des élèves. C’est en analysant la
« didactique au quotidien » d’un enseignant type en Italie et les témoignages
fournis par des enseignants ayant participé à un Programme de Coopération
Européenne (PCE) sur la différenciation pédagogique que l’auteur parvient à
considérer cette pratique comme la seule apte à gérer positivement l’hétérogénéité, étant donné ses liens étroits avec la contextualisation. En tant que
« contextualisée » et « contextualisante », la différenciation pédagogique, loin
d’être une énième mode applicationniste, apparaît ainsi, à travers les
exemples illustrés, comme une démarche privilégiée qui fait de la différence
un atout positif à la disposition de l’enseignant.
Nous nous proposons dans cet article d’explorer le terrain de la différenciation pédagogique (dorénavant DP) comme un résultat efficace de la
contextualisation telle que Robert Galisson l’envisage, à savoir comme
une étape caractéristique de la didactologie, ayant pour but de situer l’objet d’étude
dans son environnement spatio-temporel et de répertorier les facteurs multiples qui
le déterminent. C’est en le contextualisant que le chercheur réalise tout à la fois : la
complexité du dit objet; donc l’impossibilité de conduire une recherche qui prétendrait en tirer des enseignements universels ; et l’obligation de n’en dégager modestement que des conclusions singulières, relatives et provisoires. La contextualisation
est un travail de longue haleine et de grande attention qui consiste à interroger,
parmi les huit catégories éducatives : sujet (apprenant), objet (langue-culture), agent
(enseignant), groupe (groupe classe) milieu institué (école), milieu instituant
(société), espace (physique et humain), temps (chronologique et climatique) qui
composent la matrice de référence disciplinaire, celles dont l’influence est la plus
sensible sur l’objet d’étude. [1]
Les deux notions croisées – DP et contextualisation – serviront à
analyser les situations d’enseignement/apprentissage qui seront illustrées
dans la deuxième partie de l’article, en considérant comme catégories
privilégiées les suivantes : l’enseignant, l’apprenant, l’objet langue-culture
et le milieu institué.
Pour montrer comment le tâtonnement individuel peut se transformer en
gestion consciente et efficace, parce que contextualisée et collective, de
l’hétérogénéité des apprenants, il me semble nécessaire de rappeler les
termes de la question. On entend par « différenciation pédagogique »
le fait de proposer des objectifs, dispositifs, contenus, supports, aides et guidages,
tâches, ou méthodes d’enseignement différents pour chaque élève (ou groupe
d’élèves) en fonction de sa personnalité, de sa culture, de ses habitudes ou de son
profil d’apprentissage, en fonction de son niveau de maîtrise de la langue, de son
degré de motivation et d’autonomie, de ses intérêts, de ses objectifs, de ses besoins,
de ses capacités, ou de tout autre paramètre dont la prise en compte oblige l’enseignant à des adaptations de sa pratique. [2]
Il est intéressant de remarquer que dans les différents pays européens, les
expressions utilisées pour désigner le concept de différenciation en classe de
langue diffèrent de manière significative. En Italie, au Portugal, en France
et en Espagne on privilégie la logique de l’enseignement : « insegnamento
individualizzato », « ensino diferenciado », « pédagogie différenciée »,
« atención a la diversidad ». Dans d’autres pays, au contraire, on privilégie
la logique de l’apprentissage : en Autriche on parle de « offenes lernen »,
et en Angleterre de « open learning ».
Pour ce faire, la démarche que nous suivrons comprendra deux
moments :
- l’analyse de la « didactique au quotidien » d’un enseignant type dans
le contexte actuel de l’enseignement des langues en Italie, avec tous les
problèmes qu’il doit affronter et les limites que l’action isolée et/ou le
spontanéisme comportent;
- une exemplification des résultats que la contextualisation peut donner
en termes de DP à travers l’analyse du PCE Formation à l’intervention
en pédagogie différenciée dans les classes de langues
[3].
1. UN ENSEIGNANT DE LANGUES EN ITALIE, AUJOURD’HUI
Cet enseignant se retrouve d’abord devant une classe hétérogène – ce
qui est de rigueur en Italie, car il est interdit de former des classes de
niveau –, mais sans avoir été formé à gérer cette hétérogénéité. Il procédera donc par des « expérimentations » personnelles, et il mettra en place
des initiatives souvent importantes du point de vue méthodologique, mais
destinées à ne pas obtenir le résultat souhaité parce qu’elles sont le fait
d’une seule personne, et qu’elles resteront isolées.
Cet enseignant est appelé jour après jour à trouver de nouvelles
réponses aux problèmes que pose une école de masse où la motivation,
les besoins, les capacités mais aussi la culture et les profils d’apprentissage diffèrent sensiblement d’un apprenant à l’autre. Les savoirs
immuables dont l’école avait jadis le monopole et qu’elle offrait à des
groupes restreints d’apprenants en contrepartie d’un engagement exigeant,
sont contrebalancés aujourd’hui par d’autres savoirs acquis hors de l’école
et en mutation continuelle.
En Italie, depuis deux ans, le Ministère de l’Instruction Publique a porté
la scolarité obligatoire à 16 ans, sans modifier pour autant les curricula.
Dans cette situation transitoire, notre enseignant se trouvera donc au cours
des deux premières années de lycée
[4] devant un public scolaire non sélectionné, qui tolère mal la discipline, a du mal à se concentrer et ne possède
pas de méthodes de travail efficaces.
Il se trouvera confronté enfin à un autre élément qui commence à
devenir important : le multiculturalisme, l’Italie, pays traditionnel d’émigration, étant devenue à l’inverse un pays d’immigration. Sans aucune
formation préalable, il devra interagir avec des apprenants qui ne parlent
pas la même langue maternelle, qui n’ont généralement pas de problèmes
pour l’apprentissage d’une langue étrangère mais qui en ont dans les autres
disciplines, l’italien restant pour eux une langue étrangère dans laquelle il
leur est difficile d’atteindre d’emblée le niveau élevé de compréhension et
d’expression que requiert l’acquisition des savoirs scolaires.
Dernière remarque, mais non sans importance pour le travail quotidien
de notre collègue : au début du lycée, il pourra avoir dans la même classe
des élèves qui ont déjà fait trois ans de français langue étrangère, par
exemple, à côté d’autres qui n’en ont jamais fait. Face à cette situation,
comment va-t-il réagir ? Il va probablement modifier ses stratégies d’enseignement pour essayer de les rendre plus performantes : il utilisera, par
exemple, l’apport des apprenants qui ont déjà étudié la langue et de ceux
qui ont une bonne motivation pour effectuer une sorte de tutorat (à travers
le travail de groupe ou le travail en tandem) dans les phases de compréhension et/ou de production orale et écrite, en faveur de ceux qui sont
débutants ou peu motivés. Il pourra utiliser les groupes de niveau dans la
phase d’application : il proposera aux plus faibles des exercices structuraux
diversifiés, du type « gammes pour apprendre à jouer du piano » et/ou de
réflexion sur la langue pour leur faire acquérir les structures fondamentales,
alors que les plus avancés réaliseront des activités créatives pour éviter
qu’ils ne s’ennuient et ne se démotivent. S’il n’a pas le matériel nécessaire
pour prendre en compte la DP, il devra se le fabriquer ou se le procurer.
Mais les difficultés ne disparaîtront pas pour autant. Elles pourront
même augmenter, car s’il est possible de résoudre en grande partie celles
qui se réfèrent aux apprenants, il est impossible de changer l’organisation
d’un établissement qui ne prend pas en charge ce type de pédagogie.
Souvent, les apprenants ne sont pas habitués à travailler en groupe, et cela
demande un bon investissement en temps avant d’arriver à des résultats
acceptables; souvent, il est presque impossible de déplacer les tables et les
chaises disposées en rangs d’oignons devant le bureau du professeur, parce
que la salle de classe est trop petite ou que le mobilier ne s’y prête pas;
trop d’enseignants considèrent encore le travail de groupe comme moins
important que le cours ex cathedra, et il n’est pas rare que les apprenants
eux-mêmes partagent cette opinion et se comportent en conséquence.
Malgré tout, même s’il est utopique de considérer que chaque apprenant a droit à un « enseignement individualisé » dans des classes à effectifs très élevés, il est impossible de continuer à proposer des cours
magistraux à des groupes-classe où les connaissances de base sont très
hétérogènes, où les capacités de compréhension et de production ne sont
pas au même niveau, où les stratégies d’apprentissage se développent
différemment. Notre enseignant-type a bien compris que la prise en charge
de l’hétérogénéité des apprenants et de leur apprentissage est incontournable, et qu’il lui faut donc différencier aussi son enseignement, mais ses
pratiques et ses résultats resteront toujours limités si l’institution (à
commencer par l’administration de son établissement) n’intervient pas en
cette affaire en tant que telle pour l’appuyer et l’accompagner dans la
gestion de dispositifs et la réalisation de projets pédagogiques concrets.
2. UN OBSERVATOIRE PRIVILÉGIÉ POUR LA DIFFÉRENCIA-TION PÉDAGOGIQUE
Grâce au Programme de Coopération Européenne sur la DP cité plus haut,
nous disposons de plus de cent heures d’enregistrements vidéo effectués dans
des classes de collège et de lycée dans différents pays. Il nous semble donc
intéressant de reprendre les témoignages de quelques-uns des enseignants
ayant participé au projet pour montrer à quel point les possibilités de mise
en place de la DP sont étroitement liées au processus de contextualisation.
2.1. Les enseignants
Il y a des enseignants qui utilisent la DP depuis longtemps, d’autres qui
en ont une pratique assez limitée : cela ne dépend ni du pays, ni du type
d’école, ni de l’âge ou de la compétence professionnelle de l’enseignant
lui-même, mais plutôt des hasards de la formation de chacun ou de l’établissement dans lequel il enseigne. Considérons les deux exemples
suivants provenant de deux réalités différentes
[5] :
Le premier correspond à une classe de 4e espagnol LV2 d’un collège
français, qui en est donc à sa première année d’espagnol.
P. – Entonces éste va a ser el grupo A, el grupo B, el grupo C y el grupo D. Alors…
el grupo A tiene preguntas de comprensión, des questions de compréhension.
Entonces, trabajáis en grupo y cuando termináis me llamáis, au fur et à mesure que
vous finissez vous m’appelez.
Vamos a ver, el grupo B, tenéis preguntas de comprehensión, hay un texto para
completar, hay que conjugar los verbos, il faut conjuguer les verbes, et il y a une
série d’expressions, vous allez trouver les équivalents dans le texte.
A ver, el grupo C... ¡Sabrina ! ¡Nadège !… el grupo C, tenéis preguntas de comprensión, des questions de compréhension. Tenéis que conjugar verbos, conjuguer des
verbes, y tenéis que contar… ¡Nadège, laisse ça !… tenéis que contar la historia con
los dibujos, raconter l’histoire à l’aide des dessins, d’accord ? Allez, vous travaillez
en groupe, hein ?
Y el grupo D, tenéis una lista con frases « verdadero o falso », « verdadero o falso »
ça veut dire… verdadero o falso, « vrai ou faux ». Tenéis que conjugar el verbo
« despertarse » y tenéis que contar una historia…
E. – … à l’aide des dessins. [6]
Le deuxième exemple correspond à l’interview de l’enseignante d’une
classe de français dans un lycée néerlandais :
P. – Il s’agit d’une classe de 5e année, c’est l’avant-dernière année avant l’examen,
et dans les classes à partir de la 4e année la différenciation concerne plutôt… il
s’agit de les mener à l’autonomisation, travailler de façon autonome dans la classe,
et alors les élèves ont une série de tâches parmi lesquelles ils peuvent choisir. Il y
a une série de tâches qu’ils doivent remplir dans une séquence de cours, et ils
peuvent donc travailler à leur manière, seuls ou ensemble, et ils peuvent choisir le
cours, le rythme auquel ils veulent travailler. Il y a des travaux de grammaire, il y
a des travaux d’écriture, il y a de la lecture, il y a même un peu de littérature qu’on
a préparée avant, à l’avance. Et il y a… il y a aussi des exercices d’écoute, ils
peuvent choisir leurs cassettes et faire l’exercice avec un walkman.
L’enseignante du collège français (classé en ZEP), où la DP n’est pas
pratiquée de manière institutionnelle, a mis au point ce type de pédagogie
pour faire face aux difficultés d’apprenants socialement défavorisés qui
vivent dans un quartier difficile et qui présentent, au dire de l’enseignante
elle-même, des difficultés d’apprentissage et des problèmes d’adaptation
au milieu scolaire.
L’enseignante hollandaise au contraire travaille dans un établissement où
est généralisée la pédagogie du travail autonome, en conformité avec les
instructions officielles de son pays qui préconisent l’utilisation de la DP.
2.2. Les apprenants
Sur l’hétérogénéité des apprenants quant à leurs stratégies d’apprentissage et à leurs capacités personnelles à travailler de façon autonome, voilà
ce qu’affirme une collègue grecque :
Alors, pour… Il est vrai que… il y a quelques difficultés. Par exemple, il y a des
élèves qui… ne savent pas collaborer, qui… qui se fâchent, qui ne collaborent pas
bien, donc qui posent des problèmes dans les groupes et […] qui ne sont pas bien
préparés pour travailler en groupe. Et comme c’est trois fois par semaine, ce travail
une heure trois fois par semaine, alors c’est peu pour apprendre un comportement
correct pour travailler dans les groupes.
Cette collègue voit bien le problème, mais elle se rend compte aussi
qu’une action qui se limite à sa bonne volonté personnelle ne le résout pas.
Bien différente est la situation dans cet établissement finlandais, si l’on
en croit l’interview de cette élève (S) par un enseignant (T) :
T. – I see. Why is it called « the Virtual Class »?
S. – Because we can do independent work at home, or at school. Or at friends,
everywhere. And teachers trust us, that we do our own work and that we do it well,
and they know they don’t have to be behind us watching us like right now, and we
can do it at home, in the library, or somewhere else.
T. – So you use the library ?
S. – Yes, very much, and the Internet. [7]
Ici, dans une institution impliquée dans l’innovation pédagogique, la DP
tient compte des différentes habitudes d’apprentissage des élèves, mais il
faut considérer aussi l’importance de l’environnement géographique des
deux situations scolaires, en Grèce et en Finlande. La « classe virtuelle »,
inimaginable peut-être dans des pays de l’Europe du Sud, peut devenir
une nécessité dans un pays où les grandes distances et les conditions
météorologiques obligent parfois les apprenants à travailler chez eux. Il
faut considérer aussi le fait que la Finlande est un pays à faible densité
de population, et où le matériel scolaire est très abondant en raison du
nombre limité d’élèves par établissement.
2.3. L’objet langue-culture
Les deux extraits d’interview qui suivent témoignent de l’attention
portée par les enseignants – qui travaillent dans deux établissements où la
DP fait partie des priorités institutionnelles – non seulement aux objectifs
langagiers, mais aussi au maintien de la motivation et à l’encouragement
à la réussite.
En Belgique l’enseignante de la classe (TH, Teacher Host), interviewée
par l’enseignante visiteuse (TV, Teacher Visitor), affirme poursuivre deux
objectifs, langagier et motivationnel :
TV. – Let’s try together to understand how things went. What do you think about
it ? What was the aim of this lesson ?
TH. – Well… they had to be able to interview, to make questions and to be interviewed and to answer those questions and the aim was that… the… even the weakest
could ask question. So I split the group into… the class into two groups and at the
beginning the… the… strongest… the best pupils were asked to make question. And
I was surprised to see… that I think I reached the aim that … the weakest pupils
could also make question with the help of the best ones. [8]
En Autriche, l’enseignante interviewée utilise pour sa part la DP
comme moyen de mettre en œuvre l’orientation officielle en faveur du
développement de l’apprentissage autonome, mise en œuvre dans l’ensemble de son établissement :
P. – Pour les contenus, je fais une différenciation surtout plus tard, dans les classes
avancées, quand on parle de questions de civilisation, de littérature, où ils peuvent
choisir la partie du sujet qui les intéresse le plus, dans des groupes.
Pour les objectifs je ne différencie pratiquement pas, pas beaucoup, mais bien sûr
que les meilleurs élèves profiteront encore du travail autonome.
Les matériels sont très divers, j’ai des jeux et d’autres matériels très divers. Et les
élèves peuvent donc choisir ce qui leur plaît le plus ou ce avec lequel ils ont le plus
de succès d’apprentissage.
2.4.1. Le milieu institué : les dispositifs
Si par « dispositif » on entend « l’ensemble des moyens mis en place
pour parvenir à un objectif ou réaliser une tâche […] le support utilisé, le
matériel disponible, le guidage et l’aide fournis ainsi que les modes d’organisation et de gestion de l’espace, du temps et de la dimension collective… »
[9], la gamme des dispositifs que peut utiliser l’enseignant, à condition que son école en soit équipée, est très variée. Dans ce lycée technique
de Calabre, région du Sud de l’Italie, les recherches sur Internet font
partie du travail habituel, comme on peut le constater dans cet extrait de
conversation en classe entre le professeur (P) et ses élèves (E) :
P. – Une simulation d’entreprise. Entreprise… vous faites déjà du travail sur les
entreprises simulées ?
E. – Oui.
P. – Oui, bon. Et quel type d’entreprise vous voulez faire ? Quelle est votre entre-
prise ?
E. – Une entreprise de distribution… d’ordinateurs.
[…]
P. – Et… où est-ce qu’on peut rechercher ce type de produit ?
E. – Internet.
P. – Internet… vous avez déjà de l’expérience sur ça ?
E. – Oui.
P. – Bon, alors, il y a le premier groupe qui s’occupe de la recherche, donc de la
demande de documentation et des conditions, des prix de vente…
Parfois les enseignants ont la chance de disposer de manuels conçus en
fonction de la DP, ce qui limite bien entendu fortement leur temps de
préparation. Voilà par exemple ce que déclare une enseignante hollandaise :
PH. – Oui. Dans un cours, même dans un cours par exemple de la 5e ou 4e année,
dans les livres dont nous nous servons il y a trois directions […], autant dire trois
lignes de travail pour l’élève, il peut choisir. L’élève qui est très bien, très fort, peut
choisir un autre chemin pour aboutir au même but qu’un élève qui est moins fort
dans une certaine discipline.
[…]
PH. – C’est la partie différenciée du cours. Dans le livre c’est différencié [au]
moyen des couleurs.
2.4.2. Le milieu institué : l’environnement
Le témoignage suivant se réfère à une classe spéciale, la « classe à
projet » d’une école belge, dispositif créé pour répondre aux besoins différents des élèves de cette école, qui proviennent de diverses nationalités et
avec des cultures d’apprentissage très différentes. Les élèves ont à leur
disposition une bibliothèque de 1400 ouvrages et une ludothèque avec 25
jeux éducatifs. Des activités collectives y sont organisées, et aussi des
activités individuelles. Le projet repose sur neuf principes inspirés de la
Pédagogie Freinet : 1) une école active; 2) une école de la réussite;
3) une école interculturelle; 4) une école formant à la démocratie et développant la citoyenneté, la solidarité et l’autonomie; 5) une école qui
respecte l’enfant et l’adulte en tant que personne et qui considère que les
rythmes de vie et d’apprentissage sont différents pour chaque enfant;
6) une école qui donne « du plaisir » aux élèves… et aux adultes qui y
travaillent; 7) une école ouverte sur la vie extérieure, en liaison avec la
vie socioculturelle de la cité; 8) une école qui développe l’esprit critique;
9) une école qui associe parents et enseignants dans une même démarche
éducative
[10].
L’enseignante italienne qui a visité l’école a été particulièrement
frappée par ce type de pédagogie :
PV. – I was impressed by this class, because I think that in this class, « la classe
à projet », the individualised teaching and learning is not connected only to what
they’ve got to learn in English, but something which covers all subjects, I mean this
is just an element. It’s a sort of how to get on with the students, but the students
have got something, I think, wider in the sense that it’s a school which wants, or a
class which wants to make things, to do things and it is just to give them a possibility to do or to get the best from the school for themselves. I mean for the students
the sort of pedagogy is used in all the subjects. [11]
La même enseignante remarque cependant, dans le dossier qui accompagne les enregistrements vidéo, que cette pédagogie n’est pas appliquée
dans toutes les classes de l’établissement, mais seulement dans les
« classes à projet ». On peut supposer que le coût d’une institutionnalisation de la DP est trop élevé en termes de préparation professionnelle,
temps, matériel et organisation administrative, pour qu’on puisse actuellement généraliser ce type de pédagogie.
Les exemples analysés et la confrontation qu’il est facile de faire entre
les hésitations d’un enseignant qui improvise ses pratiques et d’autres qui,
même partiellement, tirent davantage de profit de la DP car elle semble
mieux « contextualisée », montrent que le spontanéisme et/ou une intervention basée uniquement sur le binôme « besoin immédiat-réponse au
besoin » ne sont pas efficaces. Les mêmes exemples montrent aussi par
ailleurs que, du point de vue méthodologique, les enseignants sont très
éclectiques, recourant suivant le moment aux méthodes directe ou indirecte, transmissive ou active, déductive ou inductive, etc.
Quelle conclusion peut-on tirer de toutes ces observations sur les enregistrements vidéo de ce PCE ? Sans doute qu’en didactique des langues, une
démarche applicationniste du type « à telle théorie correspond telle
pratique » est inadéquate, mais qu’une attitude uniquement empirique l’est
tout aussi. Ce qui est indispensable – parce que c’est ce qui permet la mise
en œuvre efficace de la contextualisation –, c’est que tout enseignant dispose
d’une formation qui le rende capable d’analyser ses pratiques de classe et de
les questionner, de chercher des réponses dans une réflexion qu’il a auparavant menée sur les processus d’enseignement/apprentissage avec l’aide de
savoirs de référence, réflexion qui, à son tour, sera enrichie par sa pratique.
[1]
Galisson, Robert,
De la langue à la culture par les mots, Paris, CLE international (coll.
DLE), 1991.
[2]
Puren, Christian, « Présentation », pp. 4-6
in Formation à l’intervention en pédagogie différenciée dans les classes de langues. Livret du Formateur. Paris, APLV, 280 p.
[3]
Réalisé de 1998 à 2000, avec le soutien de la Commission Européenne, par onze associations de professeurs de langues vivantes de dix pays européens : AFPA (Autriche), ALL (Grande
Bretagne), ANILS et LEND (Italie), APLV (France), FNAPLV (Portugal), KMF (République
Tchèque), POKAXEG (Grèce), SBPE (Belgique), SUKOL (Finlande) et VLLT (Pays Bas). Plus
de 130 professeurs d’allemand, d’anglais, de français et d’espagnol sont allés dans un autre pays
européen, pendant deux semaines, pour observer des collègues enseignant leur même langue
étrangère. Ils devaient, à l’aide d’un
Guide d’observation et de conception de séquences de pédagogie différenciée conçu par un groupe d’experts coordonné par Christian Puren (« Directeur
pédagogique » du projet), élaborer un « dossier de visite » comprenant un compte rendu de la
visite et un enregistrement vidéo des pratiques de classe observées, puis, après leur retour, un
« dossier d’expérimentation » semblable, comprenant un enregistrement vidéo réalisé par eux-mêmes dans leurs classes et un compte rendu de leur propre expérimentation.
[4]
En Italie l’école est actuellement structurée de la manière suivante : 5 ans d’école primaire,
3 ans de collège et 5 ans de lycée.
[5]
Tous les exemples qui suivent sont repris du
Livret du Formateur cité
supra en note 2.
[6]
Traduction (les parties en italique sont en français dans le discours de l’enseignante) :
P. – Alors, celui-ci va être le groupe A, le groupe B, le groupe C et le groupe D.
Alors… le
groupe A a des questions de compréhension,
des questions de compréhension. Alors, vous
travaillez en groupe et quand vous terminez vous m’appelez,
au fur et à mesure que vous
finissez vous m’appelez.
Voyons voir, le groupe B, vous avez des questions de compréhension, il y a un texte à
compléter… il faut conjuguer les verbes,
il faut conjuguer les verbes, et il y a une série
d’expressions, vous allez trouver les équivalents dans le texte.
Voyons voir… le groupe C
… Sabrina ! Nadège !… le groupe C, vous avez des questions de
compréhension,
des questions de compréhension. Vous devez conjuguer des verbes,
conjuguer
des verbes, et vous devez raconter…
Nadège, laisse ça !… vous devez raconter l’histoire à
l’aide des dessins,
raconter l’histoire à l’aide des dessins… d’accord ? Allez, vous travaillez en
groupe, hein ?
Et le groupe D, vous avez une liste avec des phrases « vrai ou faux », « vrai ou faux »
ça veut
dire… « vrai ou faux ». Vous devez conjuguer le verbe « se réveiller », et vous devez raconter
une histoire…
E. …
à l’aide des dessins.
[7]
P. – Je vois. Pourquoi appelle-t-on 8V « classe virtuelle »?
E. – Parce que nous pouvons réaliser du travail autonome à la maison ou à l’école. Ou chez
des copains, partout ! Et les profs nous font confiance pour faire nous-mêmes notre travail, et
pour le faire bien, et ils savent qu’ils n’ont pas besoin d’être derrière nous tout le temps à
regarder comme vous le voyez maintenant, et nous pouvons le faire à la maison, à la bibliothèque ou n’importe où.
P. – Alors, vous utilisez la bibliothèque ?
E. – Oui, beaucoup, et Internet.
[8]
PV. – Essayons de comprendre ensemble ce qui s’est passé. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Quel était l’objectif de cette leçon ?
PH. – Bon… Ils devaient être capables d’interviewer, de poser des questions et d’être interviewés et de répondre à ces questions et l’objectif était que… les… même les plus faibles puissent poser des questions. Alors j’ai partagé le groupe en… la classe en deux groupes et au début
les… les plus forts … les meilleurs élèves devaient poser les questions. Et j’ai été surprise de
voir… que je pense avoir atteint l’objectif que… les élèves les plus faibles pouvaient aussi
poser des questions à l’aide des meilleurs.
[9]
Glossaire du
Livret du Formateur,
op. cit.
[10]
Ces principes sont repris de la partie « Contextualisation » de l’enregistrement vidéo,
Livret
du Formateur,
op. cit.
[11]
PV. – J’ai été très impressionnée par cette classe parce que je pense que dans cette classe,
« la classe à projet », l’enseignement individualisé et l’apprentissage n’ont pas seulement à voir
avec le cours d’anglais en lui-même; c’est quelque chose qui dépasse les matières… Je veux
dire que ce n’est qu’un élément parmi d’autres. C’est en quelque sorte une façon d’avancer avec
les élèves, mais, au bout du compte, ce qu’ont les élèves est bien plus grand : en ce sens que
c’est une école, ou plutôt une classe, qui souhaite faire des choses… Cela leur donne la possibilité de faire, de tirer le meilleur parti de l’école pour eux-mêmes. Je veux dire que pour les
élèves ce type de pédagogie est utilisée pour toutes les matières.