2001
revue de didactologie des langues-cultures
Savoir-faire procéduraux et types d’apprenants (de langue proche ou de langue lointaine) : deux stratégies d’apprentissage/enseignement du français langue étrangère
Jean-Michel Robert
Université d’Amiens
L’appropriation d’une langue étrangère ou seconde dépend fortement du degré de parenté entre langue cible et langue source. L’apprenant
d’une langue cible éloignée aura tendance à avoir recours aux strates antérieures d’acquisition du langage et à opérer une réduction à l’intérieur de sa
propre langue maternelle. Ses capacités opératoires seront de l’ordre de la
logique. Dans le cas de langues proches, l’apprenant peut choisir de ne voir
dans la langue cible qu’une simple variante, une « variante » de sa langue
maternelle. Les savoir-faire procéduraux ne consisteront souvent (tout au
moins au début de l’acquisition) qu’en une superposition de la langue maternelle sur la langue cible. Les stratégies d’enseignement/apprentissage dépendent donc fortement de cette distinction : d’un côté, réduction (approche
progressive), de l’autre superposition et adaptation (intercompréhension). Ce
qui remet en cause certaines typologies d’activités mentales d’apprentissage
et entraîne dans une didactique complexe une redistribution des quatre
conceptions de l’apprentissage (réception, imprégnation, réaction, construction) selon la typologie linguistique des apprenants.
Il est banal de constater qu’un apprenant d’une langue étrangère proche
de sa langue maternelle « avance » plus vite dans son apprentissage qu’un
apprenant dont la langue maternelle est radicalement différente de la
langue cible. Sans être enseignant ou didacticien, n’importe quel Français
sait ou suppose que l’italien est plus facile que le russe ou l’arabe. Déjà
Montaigne préconisait une approche « en compréhension » :
Je conseillois, en Italie, à quelqu’un qui estoit en peine de parler Italien, que,
pourveu qu’il ne cherchast qu’à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller,
qu’il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins,
François, Espaignols ou Gascons, et qu’en y adjoustant la terminaison Italienne, il
ne faudroit jamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou
Vénitien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se joindre à quelqu’une de tant de
formes.
Et pourtant, cette évidence ne semble pas frapper les concepteurs de
méthodes (ou de méthodologies) qui considèrent que la notion de langue
étrangère est une et indivisible.
1. RÉDUCTION ET SUPERPOSITION
1.1. Réduction et approche progressive
Je ne conseillerais pas à quelqu’un en peine de parler le russe d’employer
les premiers mots qui lui viendraient à la bouche, français ou anglais, et d’y
ajouter une terminaison russe (-ov, -ev, ou-ski). Tout simplement parce que
le français ou l’anglais n’offrent que très peu de transparence avec le russe. Et
que les stratégies d’apprentissage et de communication (au niveau débutant)
ne sont pas identiques pour un Français apprenant l’italien et pour un Français
apprenant le russe. L’apprenant d’une langue étrangère éloignée de sa langue
maternelle (le russe et l’anglais par exemple), sélectionne en premier lieu les
termes marqués sémantiquement qu’il peut repérer et reproduire. En situation
de communication réelle (c’est-à-dire hors du cadre institutionnel de l’apprentissage guidé), il les organise de façon à former des énoncés sans morphologie
et presque sans syntaxe, une parataxe porteuse de sens (une sémantaxe). Il
réduit sa langue maternelle, tout comme le fait un natif qui désire se mettre à
la portée d’un locuteur étranger dont il estime la compétence linguistique
insuffisante pour une communication normale et qui utilise un xénolecte
(« petit-nègre », en français familier). Sur ce système réduit, l’apprenant
plaque les termes de la langue étrangère qu’il s’est appropriés. Ce type
d’énoncé intervient moins en situation d’apprentissage (la salle de classe), car
l’apprenant est amené à produire (toujours au niveau débutant), des actes de
parole prévisibles déjà enseignés. Il n’en reste pas moins que cette stratégie,
cette combinatoire logique, est caractéristique de cette catégorie d’apprenants.
L’enseignant peut s’appuyer sur ce processus naturel d’acquisition en le
reproduisant pendant les débuts de l’apprentissage d’une langue seconde ou
étrangère (le français pour les Bulgares ou pour les Japonais, par exemple).
Une simple accentuation peut aider l’apprenant au repérage des mots pleins
(il est difficile en français oral pour un débutant de pouvoir identifier un
mot; pour de nombreux apprenants, la pause ou la coupure semble n’intervenir que pour séparer les phrases). Ainsi guidé, ce dernier sera plus
apte à discriminer les composantes de l’énoncé et à sélectionner les unités
les plus significatives. En fait, accentuer à la surface la structure profonde.
1.2. Superposition et intercompréhension
Dans le cas de langues proches, voisines (français, espagnol et roumain
par exemple), la transparence assure dès le début de l’apprentissage une
certaine compréhension. On devine la catégorie grammaticale, on comprend
globalement le sens, et on adapte sa langue maternelle à cette langue étrangère qui n’en serait, au fond, qu’une variante (superposition). Les phonologies et les graphies différentes forment (dans les premiers temps de
l’apprentissage) l’obstacle le plus important. L’apprenant se repère par le
son et par la graphie (dont le rapport en langue cible ne correspond pas
toujours à celui en langue maternelle). Un travail particulier devra être fait
pour que cet apprenant soit à même, le plus vite possible, de relier son et
graphie en langue cible afin de pouvoir sélectionner la correspondance
– auditive ou visuelle – entre la langue cible et sa langue maternelle.
L’enseignant peut aussi reproduire le processus cognitif en paraphrasant un
mot à découvrir jusqu’à compréhension ou en présentant un paradigme de
synonymes jusqu’à coïncidence entre les deux langues.
Ces locuteurs adaptent leur discours à la surface de la langue cible
(avec de nombreuses interférences), tandis que ceux ne disposant pas de
parenté linguistique fonctionnent par réduction. Cette attitude face à la
langue étrangère ou seconde se remarque beaucoup plus en compréhension (orale ou écrite), lorsque ce type d’apprenants devance de très loin
ceux du groupe des langues éloignées. Il faut donc admettre que le terme
de langue non-maternelle (étrangère ou seconde) recouvre deux notions
bien distinctes : une langue distincte (et identifiée comme telle) de sa
langue maternelle, et une variante plus ou moins proche de sa propre
langue. Il convient enfin de distinguer un dernier type d’apprenant, un
type « mixte » à langue maternelle éloignée et à langue étrangère (ou
seconde) déjà apprise (ou acquise) plus ou moins proche.
2. APPRENANTS DE LANGUES PROCHES ET LANGUES LOIN-TAINES
2.1. Public bulgare et public roumain
Ces observations et ces réflexions ont servi de base à une diversification
d’enseignement/apprentissage du FLE au Département de Recherches
Linguistiques de l’Université de Jussieu Paris-VII, lors de stages de français
pour réfugiés politiques d’Europe de l’Est. Commencé au début des années
80, ce stage s’adressait à ses débuts tout particulièrement à un public slave
(Polonais et Russes). À la fin des années 80, le départ, faute de statut de
réfugié, du public polonais jusque-là largement majoritaire, et l’arrivée de
Roumains dans ces cours, ont modifié l’approche des enseignants. Ces enseignants avaient été à l’origine sélectionnés pour leurs compétences en didactique du français langue étrangère (ou seconde) et/ou leurs connaissances en
langue(s) slave(s). Les stratégies employées avec un public slave ne fonctionnaient plus, comme l’illustre cette courte présentation des différences entre un
public roumain et un public bulgare (arrivés simultanément dans les stages).
Le bulgare est une langue slave avec emprunts au turc, au grec et au latin
(parfois par l’intermédiaire du français). Cette langue se démarque du russe
par l’existence d’articles et par le fait qu’elle est analytique (alors que le
russe est synthétique). Les principales difficultés rencontrées par les Bulgares
pendant l’apprentissage du français langue étrangère se situent au niveau de
la maîtrise des prépositions, des modes, des temps composés et de la concordance des temps. En ce qui concerne la phonétique, les voyelles antérieures
intermédiaires du français sont souvent confondues, ce qui augmente la
confusion sémantique entre l’imparfait et le passé composé : les formes je
mangeais et j’ai mangé sont confondues sémantiquement et phonétiquement.
De plus, le public bulgare nécessite parfois des procédures d’ajustement en
situation de contact en France (les interfaces culturelles, cf. Lehman, 1993,
p. 16). L’étudiant bulgare s’attend (ou s’attendait à la fin des années 80),
dans des cours de débutants en langue étrangère, à une méthode audiovisuelle (perception, discrimination, maîtrise des sons) et à une approche structurale de la langue cible (vocabulaire métalinguistique, grammaire explicite),
approche progressive et linguistique à laquelle il est habitué dans son pays.
Le roumain est une langue latine avec de forts emprunts slaves et (mais
de moindre importance) turcs. La langue roumaine utilise souvent deux
registres : à une expression standard correspond souvent une expression
plus élaborée, plus littéraire, composée d’emprunts au français : MaÈ™ina dă
înapoi (registre familier) et Automobilul face marÈ™ arier (registre soutenu),
« la voiture fait marche-arrière », ce qui explique que le français soit pour
l’étudiant roumain, en grande partie transparent. Les difficultés en français
ne sont pas d’ordre lexical, morphologique (mis à part les confusions dans
le genre des noms), ni phonologique (malgré l’absence en roumain d’antérieures arrondies), mais plutôt d’adaptation grammaticale ponctuelle : le
subjonctif est d’un emploi un peu différent dans les deux langues, la
concordance des temps est plus malléable en roumain, l’emploi du conditionnel passé français ne correspond pas à celui du roumain, etc. L’étudiant
roumain s’attend, en cours de FLE, à une approche plus communicative
que structurale. Inutile de lui faire découvrir des notions comme l’indicatif
et le subjonctif, modes qu’il possède déjà dans sa langue. Une approche
globale (texte oral ou écrit comprenant une grande partie des formes grammaticales sans souci de progression) lui convient mieux qu’une approche
progressive (dans le cas précis d’apprentissage du français en France).
La présence de ces deux publics différents d’apprenants dans la même
classe a obligé les enseignants à repenser leurs stratégies d’enseignement
et à les diversifier (cf. Robert 1998).
2.2. Public japonais et public de langues latines
Il n’est pas rare de rencontrer en France, dans des centres de formation
linguistique de FLE, des apprenants débutants dont les langues maternelles
présentent par rapport au français langue cible une extrême proximité ou
un extrême éloignement. J’ai personnellement dû affronter des classes de
débutants où Japonais et Coréens côtoyaient des Brésiliens et des Italiens.
Je me suis dernièrement retrouvé derrière la barrière, en Espagne, dans une
classe d’espagnol langue étrangère composée à 50 % de locuteurs de
langues latines (Italiens, Français, Suisses francophones) et à 40 % de
Japonais (les 10 % restants étaient de langues germaniques). Les premiers,
tous débutants ou quasi-débutants, étaient automatiquement dirigés vers les
classes de faux-débutants alors que les Japonais, qui avaient derrière eux
un an (voire deux ans) d’espagnol langue étrangère au Japon, se voyaient
refuser l’accès aux classes intermédiaires (difficultés lors du test oral de
classement) et étaient eux aussi dirigés vers le niveau faux-débutants.
Pour la grande majorité des apprenants, l’objectif était clair : l’obtention d’un certificat d’espagnol, utile pour leurs études ou leur vie professionnelle. Approche progressive et linguistique plus que communicative,
le but étant de préparer les apprenants au fameux certificat. Le fossé entre
les deux types d’apprenants était remarquable : d’un côté compréhension
quasi immédiate de la grammaire espagnole (mis à part la bande des
quatre, à savoir ser et estar, por et para), de l’autre la fameuse confrontation avec l’étrangeté de la langue étrangère. D’un côté association,
analogie, mémorisation rapide avec focalisation sur ce qui diffère de la
langue maternelle (la zone marquée), de l’autre stratégies de réductions
formelle et fonctionnelle et construction d’un système linguistique en
langue cible. Dans les stratégies de communication, la conduite d’évitement était beaucoup plus forte chez les Asiatiques que chez les Latins.
3. DEUX STRATÉGIES D’APPRENTISSAGE
Ces deux attitudes différentes (plus particulièrement ce qui concerne le
deuxième groupe) remettent en cause la notion de centration sur l’apprenant telle qu’elle est habituellement véhiculée. Les phases de réception,
imprégnation, réaction, construction (ou de compréhension, conceptualisation, réemploi) n’ont pas la même valeur selon les types d’apprenants. Pour
les uns il y a, après réception, réduction du système linguistique de la
langue source et de la langue cible, puis tentative de reconstruction du
système linguistique de la langue cible; pour les autres, adaptation plus ou
moins immédiate et tentative de superposition d’une langue sur l’autre,
sans passer par la phase de (re-)construction (ou de conceptualisation). Les
processus d’appropriation ne sont pas les mêmes, ni par la durée ni par les
mécanismes qu’ils mettent en jeu. Dans les deux exemples mentionnés ci-dessus, il s’agissait de langues secondes (apprendre le français en France,
l’espagnol en Espagne) et donc de possibilité d’acquisition « sauvage »
hors de la salle de classe (immersion sociale). Possibilité dont ont largement profité les apprenants de langue proche, alors que ceux de langue
éloignée (particulièrement les Japonais, mais ici d’autres paramètres culturels rentrent en jeu) se sont plutôt limités à l’apprentissage en milieu guidé.
Les variations de familiarité avec la langue cible selon la distance interlinguistique sont connues, étudiées, répertoriées et donnent lieu à des expériences innovantes comme les programmes pour l’enseignement des langues
néo-latines basés sur l’intercompréhension (cf. entre autres les travaux de
Louise Dabène à Grenoble, ceux de Till Stegmann à Francfort, le projet
EuRom4 : voir à ce sujet Blanche-Benveniste et Valli 1997). Mais malgré
ces avancées significatives, une certaine didactique des langues reste
immuablement figée sur ses positions ou sur ses méthodologies constituées
(cf. Galisson 1998, p. 100), bref se complaît dans un applicationnisme de
bon aloi (cf. Galisson 1997, Galisson et Puren 1999). Enseignants et didacticiens se trouvent aussi confrontés à d’autres problèmes non plus pédagogiques mais économiques, tels que l’obligation pour les centres de langue
étrangère de rentabiliser l’établissement, de « remplir les classes » et d’utiliser une méthode, méthode elle-même conçue pour s’adresser au plus grand
nombre (c’est-à-dire à personne en particulier). Certains apprenants confirment eux-mêmes cette position en manifestant le désir (même au niveau
débutant) de se trouver dans une classe « normale » (et non uniquement
composée de Latins, d’Asiatiques, de Slaves, etc.). Ce qui entraîne très
souvent l’enseignant à mettre en œuvre une méthodologie constituée et à
utiliser, faute de mieux, une méthode « pour tous ». Et l’on parle alors de
« classe hétérogène », de « classe à deux vitesses », de « public lent » par
opposition au « public rapide », de « public disparate », etc.
Le constat de deux stratégies d’apprentissage devrait entraîner la mise
en œuvre de deux stratégies d’enseignement tout au moins au niveau débutant ou faux débutant (et ce même à l’intérieur d’une même classe, en se
servant de matériaux distincts selon les publics). Il ne s’agit pas, bien sûr,
d’ériger un mur méthodologique pour séparer les apprenants (ou de former
des classes « ghettos ») mais d’admettre qu’il existe deux (ou plusieurs)
perceptions de la langue étrangère ou seconde (et donc plusieurs mécanismes d’apprentissage et d’acquisition) et de sensibiliser les (futurs) enseignants à cette diversité et à cette complexité. Faute de soutien des
institutions et des éditions, c’est le rôle d’une didactologie des languescultures innovante et inventive d’intervenir en mettant à la disposition des
enseignants « des bases de données, de matériaux et d’outils intermédiaires
[…] dans lesquels ils pourront puiser à leur guise » (Galisson 1998, p. 101)
et ainsi faire face à ces deux types de publics. Sinon, une sonnette d’alarme
pourrait de nouveau retentir : S.O.S …. didactologie des langues-cultures
en danger … SOS … intendance ne suit plus … SOS.
·
EDICEF (éd.). « Intercompréhension : le cas des langues romanes ». Le français
dans le monde. Recherches et applications. Coordonné par Claire BLANCHE -
BENVENISTE et André VALLI, janvier 1997.
·
GALISSON, R. 1997. Les concepts fondateurs de la didactologie sont-ils des
passeurs de gué légitimes ? ÉLA n° 105, pp. 73-92.
·
—. 1998. À la recherche de l’éthique dans les disciplines d’intervention. ÉLA
n° 109, pp. 83-127.
·
GALISSON, R. et PUREN, Ch. 1999. La formation en questions. Paris, CLE international.
·
LEHMAN, D. 1993. Objectifs spécifiques en langue étrangère. Paris, Hachette.
·
ROBERT, J.-M. 1998. « Representation of the target language in Romanian and
Bulgarian classes of French as a foreign language ». In Modern language learning and teaching in central and eastern Europe : which diversification and
how can it be achieved ? Conseil de l’Europe, pp. 153-160.